COMPAGNIE DIEPPOISE
m. MlRâ, ancien administrateur de l’Opéra, directeur-gérant de la société.
La France si bien dotée par la nature, les arts et l’industrie, la France, placée au premier rang des nations civilisées, maîtresse de la mode et du goût, manquait jusqu’ici d’un de ces grands et beaux centres de distraction, de santé et de plaisir, co.mme en possèdent depuis tong-^ temps l’Angleterre et l’Allemagne.
En même temps, nos lieux thermaux, même les plus complets et les plus renommés, Bagnères, Vichy, Saint-Sauveur, Bourbonne et tant d’autres, outre qu’ils n’otfrent chacun qu’une série toute spéciale d’avantages purement hygiéniques, ont encore l’inconvénient d’être beaucoup trop éloignés de Paris et des autres capitales, pour qu’il soit jamais possible d’y fonder, avec chance de succès, un établissement servant de rendez-vous à la majorité des voyageurs ou baigneurs de la France et de l’élrangcr.
L’efficacité des bains de rner, dans un nombre infini d’affections, et en particulier comme réparation thérapeutique de la vie parisienne, est aujourd’hui constante et solidement établie; les témoignages de la science sont unanimes à cet égard, et nous publierons même comme supplément à ce prospectus le rapport de l’Académie royale de médecine, sur les nombreux cas de guérison inespérée qu’a observés et recueillis le docteur Gaudel, délégué par le Gouvernement comme médecin-inspecteur des Bains de mer de Dieppe.
Dieppe, par sa proximité de Paris et de Londres, la salubrité de son
climat, l’énergie de son atmosphère, la pureté de ses eaux, la beauté et la sûreté de sa plage, son voisinage de Brighton, cette féerie anglaise, la physionomie particulière de ses marins, l’aspect majestueux de sa rade, les délicieuses vallées qui l’entourent, l’attrait des sites enchanteurs et des ruines imposantes qui abondent dans ses environs ; enfin, les souvenirs historiques et glorieux qui s’y rattachent ; Dieppe nous a donc paru réunir au plus haut degré toutes les conditions essentielles d’un grand établissement thermal. Cette ville d'ailleurs avait déjà des bains institués, il y a dix ans, sous un royal patronage et habitués à une fréquentation distinguée.
Nombreux et prompts moyens de communication entre Paris et Dieppe, entre Dieppe et Londres.
La Compagnie Dieppoise s’est occupée avec une longue et scrupuleuse attention des moyens de transport. Ses études l’ont amenée à ce point de certitude que le trajet direct de Paris à Londres, par Dieppe et Brigton, peut-être accompli en vingt'-quatre heures. Elle s’est donc entendue, d’une part, avec la Compagnie anglaise de la navigation par la vapeur, pour qu’un service journalier fût organisé pour la saison prochaine, entre Dieppe et Brighton, et plus tard entre Dieppe et Londres; d’autre part, avec l’administration des Messageries royales, pour que le trajet de Paris à Dieppe par Forges et Gournay se fit en douze heures, “aussitôt l’ouverture des bains de mer.
En établissant cette reprise de l’ancienne route de Dieppe, l’administration des Messageries royales n’a point cru porter la moindre atteinte aux intérêts de la ville de Rouen ; par une combinaison nouvelle et une organisation mieux entendue, un service spécial par Rouen donnera ce double avantage de faire en quinze heures le trajet de Paris à Dieppe par Rouen et d’avancer de deux heures l’arrivée des lettres. Mais, en supposant que la route directe soit préférée par les voyageurs tout-à-fail pressés d’arriver, Rouen est une ville si importante par son commerce, si historique et si curieuse par ses monuments ; la vue des sites qui bordent la route de Paris à Rouen, si ravissante, si instructive et sieurieuse, que le passage par cette ville sera toujours préféré par le plus grand nombre. Il fallait bien cependant ne rien omettre de ce qui pouvait contribuer à l’avantage des Dieppois, et qui sait si celte idée d'une course rapide de Paris à Londres, venue, à propos d’une entreprise de plaisirs, ne renferme point en elle le germe d’une résurrection pour le commerce et la prospérité de l’ancienne reine de la Manche!
Bains de mer à la lame.
Les deux pavillons de la galerie des bains froids seront agrandis. Celui de gauche prendra le titre de Pavillon des Dames, et renfermera un salon de conversation décoré et meublé de ce que tout le confortable
exige. Les dames y Irouveront une bibliothèque spéciale, des tables chargées de keepsakes et d'albums lithographiques ; un appareil de chauffage pour les jours froids ou humides, un piano, des télescopes, des longues-vues et toutes les curiosités de l'optique marine ; des jardinières dont l’entretien sera confié au savant horticulteur dieppois, M. Racine ; enfin tout ce qui constitue un service diligent et empressé. Des tableaux, peints par nos meilleurs paysagistes, orneront ce salon des principales vues qui avoisinent Dieppe, avec l’indication des distances et des moyens de transport, la fixation journalière de la température de la mer, etc., etc.
Le pavillon de droite deviendra un cabinet de lecture et de correspondance où seront reçus les journaux de Paris, de l’Angleterre et de l’Allemagne. Une boîte de poste placée dans le salon même recevra les lettres jusqu’à l’heure extrême du départ du courrier.
Entre autres améliorations (et celle-ci est des plus importantes), il y aura sur le pavillon du milieu un grand cadrarv, qui donnera l’heure aux baigneurs, de façon à ce que la durée rationnelle des bains ne puisse jamais être dépassée involontairement. C’est une garantie offerte par l’administration, à l’accomplissement ponctuel des prescriptions médicales.
Un établissement gymnastique, dirigé par un professeur distingué, sera établi près de la galerie et mis à la disposition des familles.
Au milieu du jardin il sera dressé un grand mât de pavillon, ayant pour objet d’annoncer aux baigneurs, dans quelques parties de la promenade qu’ils se trouvent, la gradation ascendante ou descendante do la marée.
Le jardin renfermera divers jeux, tels qu’oiseau égyptien, polygone, jeux de bagues, billard des dames, etc.
Un plancher mobile conduira les baigneurs du bas de l'escalier des bains jusqu’au sable. Tout le matériel servant à l’exploitation des bains froids, tel que tentes et accessoires, sera renouvelé avec une grande élégance. La police des baigneurs, la célérité et la sûreté du bain ne laisseront rien à désirer.
Toutes les prescriptions médicales ordonnées aux baigneurs seront dirigées par les médecins de la ville et de l’établissement.
Enfin, tous les jours, aux heures de la promenade, un orchestre d’harmonie composé de trente musiciens, engagés à Paris pour toute la saison, exécutera sur la terrasse des bains la musique des opéras les plus en vogue.
Grande pelouse de la plage.
La Compagnie Dieppoise a loué à l'administration de la ville de Dieppe, la vaste étendue de terrain nommée la Plage, afin de la défendre du passage des charrettes et des bestiaux qui l’encombraient ordinairement. La partie de la pelouse qui tapisse celte plage comprise entre les Bains chauds et les Bains froids, sera consacrée à l’élablisseraenl d un square,
entouré de vingt-huit boutiques; chaque marchand aura le monopole de sa spécialité de marchandises.
Hôlel des Bains chauds.
En regard de celte magnifique pelouse, sur la longue et droite ligne qui part de la jetée pour ne finir qu’au pied des falaises, le voyageur a sans doute remarqué un triste cordon de hangars enclos de planches noircies, qui donnaient aux dehors de la ville un singulier aspect de ruines et de désolation ; ces constructions misérables, couvraient un terrain long-temps disputé à la ville par le génie militaire, et que le conseil municipal vient enfin de conquérir. La ville, maîtresse de ce superbe emplacement, l’a cédé plutôt que vendu aux propriétaires riverains, à la charge par eux de détruire la pauvre palissade et d’élever sur ses débris une ligne de maisons uniformes. Avant un an ces constructions seront terminées; la nouvelle façade de l’hôtel des bains chauds sera bordée de trottoirs en asphalte et de porte-gaz en fonte; elle sera percée d’un grand portique ouvert à la circulation des voitures qui pourront conduire directement les baigneurs des Bains chauds aux Bains froids et de la plage à la salle de bal, etc. Le nouvel hôlel des bains aura de vastes logements donnant sur la mer, distribués et décorés de manière à défier la rivalité de tous les établissements du même genre. Il y sera institué un cercle, digne par sa richesse, ses grandes proportions et les conditions qu’il faudra réunir pour y être admis, d’entrer en parallèle avec les plus illustres analogies de Paris et de Londres.
Dès la saison qui va s’ouvrir, les Bains chauds seront remontés sur le pied de luxe et de confortable des établissements les plus parfaits en ce genre, tels que les Néothermes de Paris. Il sera établi des Bains de mer à domicile : enfin, une surveillance de tous les instants exercée par des personnes d’expérience et de talents, rendra impossible la moindre infraction aux ordonnances de la médecine.
Bals et Concerts.
Les jours où il n’y aura point bal, l’administration donnera des concerts, où les premiers artistes de France, d’Allemagne et d’Italie viendront tour à tour charmer les Baigneurs et ressusciter pour eux les jouissances dont Paris sera privé. La clôture de la plupart des Théâtres de chant tant à Londres qu’à Paris, pendant les chaleurs ,rend facile l’exécution de CCS promesses.
Théâtre.
La Salle de Spectacle doit recevoir d’importantes améliorations dans des délais indispensables ; entre autres un foyer d’été dont la vue donnera sur la mer. Le Conseil municipal a volé tout récemment une somme do 40.000 francs pour être consacrée à cet usage. Les acteurs de Paris les plus en vogue viendront tour à tour y donner des représentations.
Joules nautiques.
En face de la terrasse des Bains il y aura des joûles de natation, de rames et de voiles, pour lesquelles trois prix ont été fondés, et auiquelles les marins des ports voisins seront appelés à concourir.
Courses de chevaux.
Il y aura cette année, et pour la première fois, des courses de chevaux qui auront lieu à plusieurs jours d’intervalle, A cette occasion des prix ont été fondés ; le premier de 5,000 fr., par S. A. R. le duc d’Orléans, le second de 1 ,200 fr. , par lord Seymour, et le troisième de 3,000 fr, , par la ville de Dieppe. Nous aurons sans doute à publier encore d’autres prix dus à la bienveillance et à l’intérêt que quelques riches amateurs veulent bien porter à la Compagnie Dieppoise. Un hippodrome est élahli à cet effet dans une des prairies de la vallée d’Arques ; des invitations ont été adressées par la ville à plusieurs propriétaires des chevaux triomphateurs aux courses de Paris, de Chantilly, de Bruxelles, d’Epsom et de Brighton .
Fêles et amusements divers.
La Compagnie Dieppoise n’a rien voulu négliger de ce qui peut distraire et occuper le public toujours si désoeuvré d’une ville de bains. Aussi elle organisera, selon le temps et les heures delà journée, des promenades en mer qui offriront toute sécurité. Les bâtiments consacrés à cette destination porteront chaque fois le concert d’harmonie. La jolie rivière d’Arques, dont le parcours est si enchanteur, sera couverte de légères embarcations ; des lignes d’omnibus et de citadines à un cheval, à l’instar do Paris, sillonneront, les unes d’heure en heure, les autres à volonté, les routes charmantes de Dieppe à Vnrengeville, village immortalisé par Ango, à Ouville-les-Trois-Rivières, à la vallée de la Scie, à Oflranville, à Saint-Nicolas, à Eu, château royal aux galeries historiques ; à Tréport, au camp de César, à Sainte-Marguerite, la ville romaine ; à Mesnières, cet élégant manoir de Gabrielle et de Henri IV, et à vingt sites tous divers et tous pittoresques; enfin. Arques, cette magnitique ruine féodale, consacrée par tant d’illustres souvenirs et récemment sauvée d’une destruction dernière par madame de Reisel, veuve du receveur général de Rouen.,
L’administration n’a pas borné son attention à occuper agréablement les loisirs de ses visiteurs pendant leur séjour à Dieppe : elle s’est informée avec soin de tout ce que la belle et riche Normandie pouvait leur offrir de curieux et d’intéressant, soué le rapport des sites pittoresques, des souvenirs historiques, et des grands établissements Industriels qui s’y rencontrent à chaque pas. Elle fera publier, pour les diverses routes qui conduisent à Dieppe, un itinéraire détaillé qui pourra satisfaire tous les genres de curiosité; les plus belles usines, les plus riches manufactures, si peu connues des étrangers, et dont plusieurs peuvent rivaliser avec
ce que l’Anglelerre possède de plus inléressanl en ce genre, pourront à l’avenir, grâce à l’obligeance de quelques-uns de leurs propriétaires, devenir d’un accès plus fréquent et être visitées sous des conditions d admission faciles à remplir.
Des divertissements auront lieu fréquemment, soit sur la plage, soit dans l’enceinte des Bains, soit sur la rade; ils seront composés de courses équestres, de fêtes foraines, de courses à pied, de loterie de joujous, de bals d’enfants, de lancements de navires, de feux d’artifice et de scènes maritimes. M. Bryon établira entre Paris, Brighlon et Dieppe, une correspondance aux pigeons, et un tir à l’instar de celui de la ^ed House à Battersea.
D’autres fêles plus solennelles et plus mémorables marqueront auss' plusieurs époques de la saison; l’administration ne peut point, quant à présent, en entretenir le public; ces fêtes tiennent à des arrangements particuliers et encore secrets.
Il sera publié chaque jour un programme qui indiquera aux étrangers l’emploi de leur temps cl tout ce qui peut les intéresser sous le rapport de leurs besoins eide leurs plaisirs.
But et ConslUulion de la Société.
Le but de la Société est beaucoup moins une spéculation que le développement d’une grande idée d’association ; le litre que s’est donné la Société : Compagnie Dieppoise, n’est point un mot vide de sens. La Compagnie Dieppoise promet beaucoup : il ne dépendra pas d’elle que toutes ses promesses ne soient tenues ; elle ne peut s’engager que pour elle, .«a puissance ne va pas jusqu’à gouverner une ville de vingt mille âmes; aussi a-t-elle imaginé son vaste mode de mise en actions afin d’intéresser toutes les fractions de la population dieppoise au succès du projet de résurrection quelle a rêvé pour sa ville; c’est aux Dieppois donc à seconder ses efforts, à lui prêter l’appui d’une émulation générale, active, ardente. Le confortable, la propreté, le luxe de la ville et de ses maisons, conditions impérieuses d’une fréquentation nombreuse et répétée, ne pourront résulter que d’une action simultanée et concordante de tous les intéressés quels qu’ils soient. Au reste, la Compagnie se plaît à déclarer que jusqu’ici elle n’a dû que se féliciter de l’empressement des habitants de Dieppe à répondre à son appel.
M. Mira a apporté à la Société tous les immeubles, privilèges et avantages qui lui ont clé adjugés le 26 décembre dernier aux seules clauses, charges et conditions de l’adjudication, n’entendant faire à cel égard aucun bénéfice qui aurait pû résulter pour lui de la modicité du prix de l’acquisition. Mais pour donner à l’exploitation de la Compagnie Dieppoise toute l'extension qu’elle peut comporter, il a porté le capital social à 600,000 fr., divisés en 2,400 actions de 250 f., dont il assure l’intérêt de 5 p, 0/0 par an à partir du jour de l’émission.
Afin de pouvoir annoncer dès à présent un dividende plus important aux premiers souscripteurs, et surtout aux sociétaires de l’ancienne Compagnie qui auront pris de nouvelles actions, l’Administration a décidé qu’il ne serait émis la première année que 1,200 actions au plus, le reste ne devant être réalisé qu’au fur et à mesure que les développements projetés recevront leur exécution.
Ce prospectus annonçait, comme supplément, le rapport de l’Académie de Médecine sur les nombreux cas de guérison inespérée observés et recueillis par M. Gaudet.
Ce supplément a-t-il été publié? j’en doute. Le rapport à l’Académie s’est trouvé être un peu trop médical pour couronner un prospectus. Entre docteurs on parle, on doit même parler de certaines maladies qui ne sont nullement matières à annonces. Le rapport fait en 1837, par MM. Guersent, Lisfranc et Bousquet rend pleine justice aux études de M. le docteur Gaudet.
MM. les rapporteurs disent que M. Gaudet est peutêtre le premier qui ait parlé de Laction des Bains de Mer contre les bronchites de l’enfance.
« Au début de sa carrière, ajoutent-ils, M. Gaudet n’y croyait pas lui-même; il ne pouvait se persuader non-seulement que l’eau de mer fût utile, mais encore qu’elle ne fût pas nuisible dans une maladie contre laquelle on redoute tant le froid.
» Mais enfin l’expérience a vaincu ses doutes, et aujourd’hui il n’hésite pas à proclamer les Bains de Mer comme un des moyens lès plus efficaces contre les toux opiniâtres de l’enfance.
» L’action des Bains de Mer contre les scrophules est plus connue. HuCfeland y a consacré un article tout entier de son traité de la Maladie scrophuleuse, et le traducteur s’est plu à rapprocher des observations du médecin de Berlin, les belles observations du professeur Delpech : Les unes et les autres reçoivent une nouvelle confirmation de l’expérience et de la pratique de M. le docteur Gaudet.
» J’ai vu, dit-il, les symptômes les plus graves, tels que la carie des os et la tuméfaction des glandes, s'améliorer insensiblement et finir par s’effacer, et cela, ajoute-t-il, dans des cas où l’on avait inutilement essayé tout ce que l’art de guérir a de plus puissant; mais, bien qu’également efficace contre la bronchite et les scrophules, l’eau de mer ne s’administre pas de la même manière dans les deux cas. 31. Gaudet met un soin particulier à décrire celte différence : c’est ainsi qu’il regarde, comme indispensable, de faire chauffer l’eau de
mer pour les enfants faibles et prédisposés aux catarrhes et aux affections du cerveau. Il n’est pas nécessaire de prendre les mômes ménagements à l’égard des scrophuleux. »
Le rapport se terminait ainsi :
« Nous avons l’honneur de vous proposer, dès à présent, de témoigner votre satisfaction à M. Gaudet, en lui faisant écrire une lettre de remerciment, de l’engager à persévérer dans une carrière où il est si heureusement entré, et de le prier de continuer une correspondance à laquelle TAcadémie met le plus grand prix. »
M. Gaudet répondit à cet appel dans les Recherches sur Vusage et les effets hxjgiéniques et thérapeutiques des Bains de mer.
Les travaux de M. Gaudet, travaux long-temps soutenus, feront époque dans l’histoire du bain de mer : Ils ont pour titre Recherches etc.) en 1835, Notice sur l établissement des Bains de mer de Dieppe, qui fut suivie du rapport fait le 29 avril 1837 à l’Académie royale de médecine, Recherches, dont la troisième édition parut en 1844.
Tous les projets de Mira n’ont pas été réalisés. Mira avait foi dans son entreprise. Le prospectus était fortement enluminé, mais il rendait la pensée, les espérances de l’ancien Administrateur de l’Académie royale de musique. C’était ici un opéra d’un genre bien nouveau ! une belle scène, sans doute, une belle toile de fond ; mais que de pièces à mettre à l’étude 1
L’excellente intention qu’il avait eue de réunir dans l’administration des Bains ce qui tient aux amusements, spectacles, promenades, équitation, en un mot, tout ce qui peut contribuer à remplir la journée des baigneurs, n’eut qu’un commencement d’exécution ; on doit cependant à sa première impulsion ce qui s’est plus ou moins développé depuis.
Il fut nommé directeur du théâtre de Dieppe. Les détails de l’administration générale le forcèrent bientôt â rétrécir le cercle de son activité.
Il ne réalisa pas non plus le projet qu’il avait formé
(Vétablir sur la plage un cliâlet, où de belles vaches laitières, de ces grandes et fortes laitières comme on en voit dans nos pâturages, auraient fourni en abondance du lait et de la crème aux amateurs.
Il fit consolider, à grands frais, la terrasse du bord de l’eau.
La gymnastique, si utile aux enfants, si long-temps négligée en France, mais qui, depuis quelques années, était devenue une science mise en pratique, d’après l'enseignement du colonel Amoros, prit du développement dans le jardin des Bains. Ce tut un excellent accessoire.
Les petites oppositions d’opinion avaient cessé.
D’ailleurs, la Duchesse de Berry avait voulu que les dividendes qui lui revenaient de l’ancienne Société fussent mis en actions dans la Société nouvelle.
Madame de Polignac, femme l’ancien ministre, prenait des bains à Dieppe.
Le bal d’ouverture fut donné le 1 juillet. Le grand salon était décoré à neuf. Partout des draperies nouvelles étaient suspendues, de grandes glaces garnissaient les trumeaux, l’éclairage était brillant.
L’orchestre était dirigé par Calégari.
MM. Bossange , libraires , s’étaient chargés de garnir les salons de tout ce qui pouvait convenir à la distraction, à de légères études.
MM. Pantaleoni, Sowinski, Artot, Ponchard, M“® Plessis, MmeVolnys, M“® Elisabeth Cundell, M“®Fargueil, M“® Damoreau, contribuèrent aux plaisirs de la saison. Un des frères Bohrer, premier violoncelle du Roi de Hanovre, nous revint fidèlement, Il était accompagné de sa fille, enfant de neuf ans, talent précoce sur le piano. On attendait le musicien Strauss, et l’on devait lui demander de diriger l’orchestre du bal une ou deux soirées. Pantaleoni, ïamburini donnèrent des concerts.
Un improvisateur, M. Rastoul, professeur au Prytanée
de Paris, prit pour sujet la fortune de notre Vicomte Ango.
Vito Mangiamèle, un enfant, prodige dans la science du calcul, célèbre alors, capable de devancer tous les astronomes de l’Europe et de la Chine, de dire en un instant combien il faudrait de secondes pour aller de la terre à la planète Leverrier, donna plusieurs séances.
Des promenades à la mer se firent sur le paquebot le Belfast. L’orchestre d’harmonie, dirigé par Calégari, était à bord.
Le Français, agile vapeur du Havre, vint concourir k ces excursions maritimes.
Les équipages de M. Aguado, arrivèrent dans le courant de juillet.
Le 6 août, le Duc et la Duchesse d’Orléans, allant du Havre à Eu, passèrent par Dieppe.
Le Prince et la Princesse firent pour 7 à 8,000 fr. d’acquisition d’ivoirerie. Au nombre des sujets achetés , il s’en trouvait de légitimistes et de napoléoniens. Quelques souvenirs furent gracieusement acceptés par des dames présentes aux acquisitions.
Le Duc visita les travaux de restauration de l’église Saint-Jacques, que M. Vatout était venu voir le mois précédent.
En 1838, les directeurs du chemin de fer de Brighton à Londres exprimaient le désir de voir se réaliser le projet de chemin de fer de Dieppe à Paris ; ils faisaient plus, disait-on, ils offraient de contribuer de 12,000,000. Le besoin de lier ensemble les deux grandes villes de Bains de mer des deux royaumes, avec des prolongements sur Londres et sur Paris, était vivement senti.
Les choses allaient bien. Au mois de juin, le projet de chemin de fer de Dieppe à Paris par les plateaux était adopté à la chambre des Députés et porté à la chambre des Pairs. M. Charles Dupin fut nommé rapporteur.
Le 6 juillet, une salve d’artillerie annonçait à Dieppe que son chemin de fer avait été voté aussi par les Pairs.
Le Duc de Nemours, accompagné des généraux Colbert et Boyer et du marquis Beranger, s’embarque sur le Belfast, passant en Angleterre.
La saison des Bains s’était ouverte avec les plus belles apparences, et les apparences se réalisaient.
La Reine, LL. AA. RR. Madame la Duchesse d’Orléans et Madame la Princesse royale envoyèrent divers objets au bazar des pauvres.
Le 26 juillet, les pavillons des Bains à la lame faillirent h. être détruits par le feu. Un incendie se déclara sur les neuf heures du soir dans le restaurant. Activées par une forte brise du Nord , bientôt les flammes s’élevèrent : heureusement, le vent portait de l’autre côté des Bains. De prompts secours écartèrent en peu de temps le danger.
La vogue des bals, des soirées allait crescendo : on comptait au moins 400 personnes dans un bal donné à la fin de juillet.
M. Aguado était à Dieppe le 10 août.
■ L’administration municipale, des conseillers, la chambre de commerce se rendirent à son hôtel.
On venait le remercier du concours actif qu’il avait prêté au projet de chemin de fer voté par les Chambres.
Les Sociétés de musique exécutèrent des aubades.
Le conseil municipal décida que la nouvelle rue, qui part de la porte d’Estoutteville pour aller aboutir à la porte Duquesne (c’est le chemin qui borde les maisons de la plage jusqu’à la manufacture de Tabac], porterait le nom de Rue Aguado.
L’Hôtel Royal, où M. Agnado était descendu, a, comme on le sait, sa principale façade sur ce chemin.
Déjà, on avait présenté à M. Aguado un petit vaisseau, portant au bout du grand mât un drapeau sur lequel était
écrit • A M. le Marquis de Las Marismas, la ville de Dieppe reconnaissante.
L’ordonnance constitutive de la Société anonyme du chemin de fer fut signée le même mois. M. Decases était un des administrateurs.
Ce chemin n’a point été exécuté, la Société, qui poussait le projet par la vallée de la Seine, ayant repris le dessus.
Il y eut des courses dè chevaux à Gueures, village à un myriamètre 1/2 de Dieppe, où M. de Tocqueville entretenait de beaux étalons arabes.
Les joutes sur l’eau avaient ete tres-bien accueillies j mais le succès ne répondait pas à l’attente.
Le tirage de la loterie des dentelles se fit dans le salon des Bains chauds. Plus de 700 billets à 5 fr. avaient été placés.
On annonce la naissance du Comte de Paris.
Une commission fut nommée pour expérimenter le passage de Dieppe à Brighton, savoir au juste le minimum de temps de traversée que l’on pourrait obtenir. Elle ne put faire que des expériences incomplètes, n’ayant pas à sa disposition des moyens de transport suffisants : sa conclusion donnait un minimum de six heures.
Les Messageries royales allaient venir de Paris à Dieppe, par la route de Gournay et de Forges-les-Eaux, en douze heures.
Le nombre des voyageurs sur la ligne de Dieppe à Brighton était alors, par chaque traversée, d’une cinquantaine pour les allées et d’une quarantaine pour les venues. Les arrivées, les départs n’étaient pas encore quotidiens.
Cette année parurent deux petits volumes sur les Bains de Dieppe, intitulés Esquisses, par MM. Eugène Chapus et Léon Vidal,
Ces Esquisses sortaient de plumes exercées. M. Chapus s’était fait connaître par des romans écrits avec atticisme ;
ui) style gracieux y encadrait parfaitement des portraits tracés avec beaucoup de vérité. M. Vidal était arrivé k la maturité d’un talent vigoureux.
Ces peintres avaient trouvé dans la Société des Bains de Dieppe, devenue une grande et nombreuse société, un sujet allant à leur pinceau.
M. Eugène Chapus n’était donc pas étranger à notre plage, lorsqu’il écrivit, en 1853, pour la Bibliothèque des chemins de fer, Guides-cicerone^ le petit volume, illustré de 12 vignettes et d’un plan, sous le titre de Dieppe et ses environs.
Je ne suis qu’un chroniqueur, autrement j’essaierais aussi quelques tableaux ; mais je n"ai point cet art qui transforme l’étude en miroirs, où la société se voit, se reconnaît, où elle trouve des images devant lesquelles elle rit, s’amuse et réfléchit quelquefois.
Je me suis demandé, passant par là : la Société de nos Bains offre-t-elle un caractère général , distinct, bien visible, offre-t-elle des physionomies particulières à saisir ? J’y vois de petits groupes venus des diverses parties du vieux continent, des grandes îles voisines, quelques figures européennes du Nouveau-Monde ; mais chaque figure, tous ces groupes sont ici ce qu’ils sont ailleurs. La vie est fort isolée dans ces personnes qui paraissent se toucher : Chacun chez soi, chacun pour soi, devise internationale de M. Dupin, semble être la règle familière de ces passagers des bains. On se rencontre, on se croise à la promenade, on s’assemble au concert, on danse, on joue au salon, et quelquefois beaucoup, ici comme ailleurs, on marche sur les pas l’un de l’autre en allant au bain ; mais on est toujours l’un à l’autre étranger. Le bon Samaritain ici est probablement le docteur Gaudet.
Mais je suis persuadé qu’à côté de l’amélioration physique que le bain de mer doit apporter aux malades.
il se fait dans ces flots de société, qui ont Tair de passer isolément, un travail moral.
Les bains de mer, qui se trouvent tout autour de la terre, tandis que les eaux thermales ne coulent qu’à de certaines places, qui se trouvent conséquemment à la portée de beaucoup, auxquels on court, parce que l’homme va où va l’homme, ce que Rabelais a exprimé par une plaisante figure, deviennent autant de lieux de fusion de nationalités et de classes sociales. Ce n’est peut-être pas avancer trop que de dire : que le bain de mer a déjà contribué à de certaines unions, à de certaines dispositions conciliatrices, que Lon a pu remarquer au fond de la dernière guerre.
Dans un chant orientai, répandu au milieu de ces belles contrées où l’élément liquide joue un rôle si important dans le souvenir et dans la pensée présente des hommes, un poète a dit :
« Dans mon pays c’est au bord des fontaines qu’on fait vœu de s'aimer éternellement. »
C’est au bord de l’Océan, qui sépara long- temps les diverses parties de la terre, que les nations, les diverses classes du monde, feront le vœu de s’aimer.
La galerie de noms que voici, que j’aurais désiré donner pflus étendue, va faire apparaître bon nombre de personnes distinguées, à différents titres, venues à nos Bains. Il y aura des omissions, sans doute : on oublie quelquefois sous sa plume le nom de ses amis, précisément parce qu’on ne peut pas les oublier. Pour avoir un tableau plus complet, il eût fallu faire un fastidieux dépouillement de listes qui d’ailleurs ne sont peut-être pas complètes non plus. Puis, bien des personnes viennent, qui ne se font pas inscrire, puis on a été disséminé, dans les derniers temps, sur plusieurs établissements.
La partie de cette galerie où se trouvent des ecclésiastiques m’a été donnée par M. l’abbé H. Lefrançois; je dois l’autre à M. Prévost, qui a succédé à M. Mira en qualité de Gérant des Bains.
Je répète peut-être quelques noms déjà cités : il n’y a pas d’inconvénient.
Ecclésiastiques :
MMs” et MM.
Forbin Janson, évêque de Nancy.
Tharin, évêque de Strasbourg.
Coquereau, aujourd’hui aumônier en chef de la flotte.
Menjaud, coadjuteur de Nancy.
L’abbé Denys, chanoine de Châlons.
De Quélen, archevêque de Paris.
Purcell, évêque de Cincinnati (Etats-Unis).
L'abbé Carrière, supérieur général de Saint-Sulpice.
Jammes, grand vicaire de Paris,
Garnier, alors supérieur général de Saint-Sulpice.
Lord Spencer, aujourd’hui Passionniste.
L’abbé Lequeux, vicaire général de Paris.
Lacordaire.
Olivier, curé de Saint-Rocb, depuis évêque d'Evreux.
Legrand, curé de Saint-Germain-l’Auxerrois.
Dupanloup, évêque d'Orléans.
Duguerry, curé de la Madeleine.
Duquesnay, supérieur de Sainte-Geneviève.
Le curé de Saint-Louis-en-l’Ile de Paris.
Catel, curé de Saint-Paul, à Lyon.
Cariot, vicaire à Sain te-Foy-lez- Lyon.
Le curé de la cathédrale de Versailles.
De Moligny, chapelain du duc de Bordeaux.
Nackar, évêque du mont Liban.
De Beauvais, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Pintaud, chanoine de Meaux et d’Angoulême.
Simonnet, missionnaire de France.
Bourgeos, chanoine titulaire de Nancy.
Brunet, prédicateur distingué, vic.-gén. de Limoges.
R. P. Souaillard, prieur des Dominicains de Paris.
L’abbé Mermillod, rédacteur en chef de la Revue catholique (Genève). Buquet, vicaire général, Paris.
Eglée, vicaire général, Paris.
MMg« et MM.
Surat, vicaire général, Paris.
Bonnafous, chan. tit. de Paris.
L’abbé Garnier, d’issy, orientaliste.
L’abbé Auger, chanoine de Beauvais.
L’abbé Arnault, curé de Saint-Joseph, Paris.
L’abbé Mullois, rédacteur du journal le Messager de la Charilé, Frère, supérieur du petit Séminaire de Paris, prof, à la Sorbonne. Gosselin, supérieur d’issy.
J’ajouterai à ces deux derniers noms de la liste de M. Lefrançois un souvenir particulier ; j’ai eu l’avantaga de connaître ces deux savants prêtres et de recevoir de leur bouche des encouragements à quelques études sur l’antiquité.
J’ajouterai , avec la même considération, le docteur Strauss , de Berlin , Conseiller supérieur d'instruction publique, et prédicateur de la Cour.
Entrons dans l’autre galerie. Nous avons vu déjà : Chateaubriand, Ballanche, Madame Récamier, Madame de Duras, Rœderer, Gérard, M. Thiers.
Ajoutons à ces noms :
MM. Villemain, Guizot, Salvandy, Ampère fils, Génin, Ozanam, Loëve Vémar, Léon Faucher, Roger de Beauvoir, Vicomte Walsh, Jules Janin, Alphonse Karr, Guilbert, Eugène Guinot, Victor Hugo fils, Luchet, de Dieppe, Le Grand, de Dieppe, Raymond Deslandes, de Dieppe, Lemoine, des Débals, Adolphe de Puibusque, M**® Gouraud, Mme Maria Delcambre, le Polonais Joseph Straszewicz, auteur des Polonais el Polonaises de la Révolution de 1830, ami de Cooper, le romancier américain, qui se proposait de traduire l’ouvrage de Straszewicz J Éd. Charton, Direct, du Magasin Pilloresque.
Mm» Georges Sand, dit-on, est venue aux Bains.
Le bel ouvrage, Terre et Ciel, de Jean Reynaud, une pensée élevée comme celle de Ballanche, plus savante, a été en partie médité, écrit sous des ombrages, aux portes de Dieppe.
Mionnet, A. Le Prévost, Vitet, Charles Lenormand, Ach. Deville, Michaël Wylie, Gilbert, dessinateur, Troche, de Dieppe, employé à l’ÊtaLCivil de Paris, Müller, conseiller intime et chancelier du Duc de Saxe-Weimar, Vt» de l’Espine, antiquaires.
Médecins ;
OiTila, Velpeau, Chomel, Arvers, Guersent, Blaclie, MM. Bérard, Bûchez, auteur de VHisloire parlementaire.
Le Docteur Hiljevalch, médecin du Roi de Suède, vint en 1852, avec l’intention de comparer les Bains de Dieppe aux Bains suédois.
Histoire naturelle :
Seres, de l’Académie des Sciences, Constant Prévost, de l’Académie des Sciences, J. Siemascho, de Saint-Pétersbourg, Raspail.
L’avertissement du Manuel de Santé rappelle le séjour que Raspail, ame militante, fit près de Dieppe, chez MM. de Bréauté.
D’autres savants, d’illustres voyageurs, ont visité Dieppe, mais je ne pourrais assez rattacher leurs visites à la saison des bains.
Dans la musique ;
Meyerbeer, Félicien David, Listz, D’Ohler, Artot, Mme Daraoreau, Thalberg, Kalkbrenner, Batta, Roger, Goria, Sowinski, de Kontski, Ponchard , Ole-Bull , Bessems, les sœurs Milanollo, Géraldy, Vieuxtems, Mme Sabatier, Offenbach, les demoiselles Ferni, MbeRiira, Léon Gatayes, littérateur et musicien, Alain Chartier, marquis de Loraille. M. de Loraille est l’auteur de la belle musique militaire du Chant de Duquesne.
Dans la peinture :
Gudin, Isabey, Biard, Horace Vernet, Paul Delaroche, Court, Lehmann, Jadin, Lépaulle.
Dans la sculpture et l’architecture :
David, d’Angers, Aug. Thumeloup, professeur à l’École centrale.
Thumeloup, qui avait étudié spécialement la Renaissance, faisait le plus grand cas du Jubé de l’église d’ Arques.
Puis voici, dans la noblesse et les hommes publics de France :
Guinard, ancien colonel de l'artillerie parisienne.
Landrin, de la Constituante.
Le Prince et la Princesse de Beauvau.
Le Prince et la Princesse de Béthune-
Le Duc de Richelieu, le lieutenant-général Oudinot.
L’amiral Baudin.
Prince d’Hénin, Prince et Princesse de Polignac, Duc et Duchesse de Noailles, Duc et Duchesse de Mouchy, Prince et Princesse de Luxembourg, Duchesse de Castries, Prince et Princesse de Bauffremont, Maréchale Lannes.
Madame la Maréchale venait, avec sa famille, depuis le commencement des Bains de Dieppe.
Le général Saint-Arnaud, le général Baraguey d’Hilliers, Fould, de Parieu, Comte et Comtesse Persigny, le président Troplong.
Angleterre.
FiOrd et Lady Granville.
Lord et Lady Cowley.
Lord Lindurst.
Amérique.
Le colonel Thorn et sa famille, M. Robert Walsh, ancien consulgénéral, à Paris, M'"“ Walsh.
M. Walsh affectionnait Dieppe. Il était frappé des avantages du site commercial de la vallée d’ Arques. Il fit publier, en Amérique, des considérations du plus haut intérêt sur ce site, un des plus favorables que la nature présente sur les deux continents.
Hollande.
La grande Duchesse de Nassau.
Belgique^
Vilain XIV.
Bavière.
Le Roi actuel. — La Duchesse de Leuchtenberg , veuve d’Eugène Beauharnais.
Espagne.
La Reine Christine et sa famille, M. Aguado.
Grèce.
Prince Stoutzo.
Moldavie.
Princesse et prince Cantacuzène, hospodar ; Prince Stourdza, hospodar.
Valachib.
Prince Bibesco, hospodar.
Russie.
Prince et Princesse Demidoff, prince et Princesse de Lieven, Princesse Bagration, Princesse MentschikolT, Prince et Princesse Troubelzkoi, Prince et Princesse Galilzin, Prince et Princesse Gagarine, Princesse Ouroussof, comte Golovine, maréchal de la noblesse dé Moscou.
Je prie que l’on veuille bien, dans l’histoire du Palletot, rétablir, comme il doit l’être, le nom de PAmiral MentschikofF, que, par mégarde, j’ai un peu estropié, le nom bien entendu. On pourra écrire Menziko/f ou Mentschikoff. Puissent toutes les blessures disparaître comme celle-ci.
Pologne.
Prince Lubomirski.
Suède.
M. Lemaître, Vice-Consul de Suède, de l’ordre deWasa, a eu l’obligeance de me citer les noms qui suivent :
Le Comte de Lœvenhielm, ministre plénipotentiaire; le Comte Hamilton, gouverneur de Stockholm ; le Comte Lilliehook, officier supérieur d’artillerie ; le Baron Wetterstedt, attaché à l’ambassade de Vienne.
Madame la Baronne Berzelius.
M. le Pasteur Réville a bien voulu aussi me donner une liste des personnes de distinction, appartenant à la Réforme ; j’en efface les noms de M. Guizot, de l’amiral Baudin, des lords Granville, Cowley, déjà nommés.
MM. Wathely, archevêque anglican de Dublin.
Luscombe, évêque anglican.
Austen, évêque anglican.
Coquerel, pasteur de Paris.
Picot, pasteur de Genève.
Pictet de Sergi.
Pictet, professeur d’histoire naturelle.
Combes, président de l’Ac. des Sciences.
Laurence Peel, frère de Sir Robert.
François Delessert.
Delessert, ancien préfet de police.
Martin Paschoud, pasteur à Paris.
Wors, pasteur de Versailles.
MM. Brièrc de Lesaiont, conseiller d’Etat honoraire.
L’amiral Otway.
L’amiral Sidney-Smith.
L’amiral Walker.
Le général Slade.
Le général Cumming.
Madame de Staël, la jeune.
L’honorable Noël, pasteur anglican.
Naville, professeur de philosophie à Genève.
Cuvier, président du Consistoire luthérien à Paris.
Je n’ai pas mis dans la galerie des écrivains le poète Adolphe Dumas. Le peintre Charles Hostein, dans un tableau dont je parlerai, a représenté le poète assis au bord de la mer. J’ai respecté la pensée, amie sans doute, du peintre, avec d’autant plus de plaisir que j’ai des raisons d’affection pour M). Adolphe Dumas.
Si j’eusse écouté mon sentiment, j’aurais réservé une place particulière pour le nom de M. Villemain, avec cette inscription : Memorem me tihi prœhere : mais c’est seulement comme galerie des bains que j’ai présenté les noms que Ton vient de lire.
J’ai jeté un regard surda Société des Bains, considérée comme groupe sérieux et devant jouer un rôle important dans la constitution prochaine de la vieille Europe : il y a bien aussi un côté où l’on découvre quelques tourbillons, dans lesquels le Diable boiteux ne resterait pas oisif.
Je voudrais que le bon Lesage, qui mourut avec l’absolulion d’une longue vieillesse, chez son fils, chanoine h Boulogne-sur-Mer, revînt au monde. Je me figure le voir peindre sans rire, car l’observateur ne rit guère. Nous avons des peintres qui peignent très-bien aussi de nos jours ; mais, précisément parce qu’ils viennent après, ils donnent parfois, je trouve, un peu trop de coloris.
Dans le grand groupe, il s’en trouve aussi de petits qui se détachent dans des aparté charmants, d’une originalité légère : ce sont d’agréables natures qui , tout en
restant soumises à ce qu’exige le monde, savent cependant ne pas être ses esclaves. L’abeille sort le matin pour aller butiner 1a corbeille des champs. La liberté est une fleur pour laquelle on peut être matinal.
Telles étaient, je le crois, quelques jeunes femmes étrangères que je rencontrai, au lever du soleil, au bord de la mer, à quelque distance des Bains, à peu près sous la haute falaise de Caudecote.
Probablement des baigneuses attardées, comme certaines hirondelles, car, depuis une quinzaine, on ne voyait plus sur la plage que quelques rares allées et venues. Septembre touchait à sa fin, et brillait de ces jours calmes et doux qui viennent tard, parce qu’ils résultent d’un équilibre de l’air qui est long-temps à s’établir sous notre latitude ; qu’on les goûte donc pleinement ces jours des • éléments pacifiés; ils sont courts.
Ces jeunes femmes étaient jolies, d’une mise simple, mais d’un goût exquis , de cette ravissante décence qui sait parfaitement ce qu’il faut laisser à la grâce naturelle.
Je les vis assises sur une butte formée d’uii éboulement, où un peu de verdure était venue. L’une d’elles, la plus gracieuse, chantait : il est difficile d’entendre une plus belle voix. La falaise même semblait s’y plaire : on eût dit qu’elle cherchait à retenir les sons qui s’élevaient le long de sa masse gigantesque.
Mon arrivée ne parut pas troubler la chanteuse ; mais elle achevait, comme je passais un peu au-dessous de ses compagnes.
Je pris la liberté de lui exprimer mon regret d’être arrivé trop tard, et j’ajoutai un compliment bien sincère. J’avais rendu, à ce qu’il paraît, le sentiment de ses compagnes, car toutes battirent légèrement des mains, et l’une d’elles dit, avec une grâce extrême, en s’adressant â la chanteuse: « Encore! encore! pour tout le monde. »
Celle-ci rougit légèremeut ; je m’assis aussi : le mot tout le monde, s’étendait à moi.
Voici ce qu’elle chanta :
Sur ses ailes l’alouelle,
Sur ses rames la moueile,
Ont annoncé le réveil :
Voici poindre le soleil !
Le murmure de la grève,
Semble un rêve qui s’achève.
Le flot est pur, l’air est doux.
Baignons-nous.
Voyez que la mer est belle !
Cette reine nous appelle Dans son manteau du matin De pourpre et de blanc salin.
La riche vapeur qui traîne C’est le bandeau de la reine.
La brise, sa folle amie.
Arrive tout endormie;
Mais déjà, dans nos cheveux,
Elle commence ses jeux.
Atlachons-en bien les tresses Folles brises sont traîtresses.
Le teint d’une fraîche aurore.
Aux ondes se mêle encore,
Mesdames, il faut plonger,
Il faut nous le partager.
La perle prend tout pour elle :
Qu’elle n’ait pas tout la belle!
Des Grâces la jeune mère,
Naquit de l’écume amère :
On la vit, sortant des flots,
Sourire aux bords de Paphos.
Cetie écume nous invite.
Elle accourt, elle fuit vîte.
Elle revient sur sa trace.
Baigne nos pieds, les embrasse,
Répand, sème autour de nous Un écrin de blancs bijoux,
Sur nos doigts roses ruisselle,
Comme chatons étincelle.
Approchez, dansons dans l’onde,
Au bain ajoutons la ronde :
Donnez, donnez donc la main !
Le flot cède à notre sein.
Frêle femme, onde inconstante,
Allons, la ronde tournante!
Le flot est pur, l'air est doux.
Baignons-nous.
Le charme de sa voix faisait valoir beaucoup les paroles, qu’elle me permit de copier. Quant au chant je regrettai fort de ne pouvoir le noter.
J’ai passé par-là plus d’une fois depuis ; la chanteuse n’y était plus.
Ma tâche d’historien est à peu près terminée. D’ailleurs, le temps me presse. L’idée d’écrire cette petite histoire me vint trop tard l’an dernier pour que l’impression commencée pût se terminer en temps et saison des bains. Déjà l’approche de la nouvelle a fait paraître, sur notre plage, quelques familles avant-courrières ; puis, l’imprimeur m’avertit qu’il faut mettre fin à mes causeries, si je veux qu’il me mène à fin cet été. A côté de mon opuscule s’élève, dans ses ateliers, un grand ouvrage d’archéologie; un poëme s’imprime ; puis voici venir les affiches, les annonces diverses, la pluie des feuilles commerciales.
Je ne taille plus ma plume.
Le programme Mira n’a pas été dépassé. — Le nombre des baigneurs s’est accru ; un ou deux autres petits établissements se sont posés, soit dans le voisinage des grands Bains, soit vers la jetée.
D’autres plages ont offert aussi leurs tentes : Trouville, le Havre, Étretat, Fécamp, Saint-Valéry, Tréport, ont leurs Bains fréquentés, sans que la grande ville des bains voie sa foule diminuer.
Il n’est pas de petite plage, de petite ouverture sur la nier où l’on ne veuille offrir le bain.
M. Mira, voyant ses ressources insuffisantes pour les
plans qu’il avait conçus, se retira en 1839. Il fut remplacé par M. E. Prévôt.
La ville, cette année-là, fut éclairée au gaz.
M. E. Prévôt, est naturellement artiste. Il chercha à rendre l’établissement des Bains aussi agréable que possible. Certes il a contribué beaucoup, en introduisant de sensibles améliorations, et en important, en créant des passe-temps, à retenir la vogue et même à l’augmenter. Mais, il faut le dire, et cette remarque ne porte pas sur M. le Gérant, l’établissement, un peu trop confiant dans ses avantages naturels, s’est montré parcimonieux quant à ces moyens d’exploitation. Il est vrai que je ne suis point à même de connaître les ressources dont il pouvait disposer. Mais vraiment le fonds est si riche, la position géographique est si belle, que l’on peut dire, en toute sûreté, qu’il faut oser.
M. Prévôt introduisit, en 1841 , l’atelier de peinture, qui se trouve près du pavillon de gauche en regardant la mer.
Cet atelier est occupé l’été par M. Jugelet, peintre de marine. Deux tableaux de ce peintre, qui connaît l’art des effets de mer, sont à l’Hôtel-de-Ville. L’un représente une entrée de Louis-Philippe à Dieppe, sur le canot le Triton, l’autre une des batailles de Duquesne.
Un autre atelier existe tout près du Bazar et touchant la salle de spectacle. M. Mélicourt Lefebvre, de Dieppe, y exerce ses délicats pinceaux. M. Mélicourt peint le portrait avec un talent des plus remarquables.
En 1843, M. le Gérant fit vitrer une partie de la galerie. Le vent de mer, dans cette galerie, rendait souvent impraticable la promenade, si utile à beaucoup de malades.
Des plantations furent essayées, en 1844, dans le rondpoint du Bazar. Abritées par les boutiques et des grilles placées en paravents, elles résistèrent, et l’on vit sur la plage ce qu’on n’y avait jamais vu, un bouquet d’arbres et de fleurs.
L’utile n’était pas négligé aux dépens de l’agréable, 'loute la base des pavillons fut refaite de bois de chêne.
En 1845 il donna la première fête de nuit. C’est quelque chose comme ces fêtes qui se déroulent autour de Paris, mais c’est au bord de la mer : et l’ingénieur y doit lutter d’adresse avec la brise capricieuse, qui souvent so soucie fort peu de tous ces feux qu’on allume sur sa propriété.
M. Prévôt trouva, pour ces fêtes du soir, un effet prodigieux, tiré de la nature du site. Qu’on se figure, la haute et imposante masse des constructions, des tours du château, les hautes murailles de la falaise sortant tout-à-coup des ombres, éclairées par des feux du Bengale, passant par les nuances du violet, du blanc, du vert, du pourpre. Un haut personnage, qui avait vu beaucoup de fêtes, d’illuminations, dans les grandes capitales de l’Europe, autour de palais où la pyrotechnie passe par-dessus toutes les dépenses, me dit, le lendemain de ce grand effet du château et des falaises de Dieppe, auquel il avait assisté, avoir été saisi d’admiration.
Un feu d’artifice, tiré sur l’avancée du château, le jour de l’inauguration de la statue de Duquesne, avait pu donner à M. le Gérant des Bains l’idée de cette surprise.
La statue de Duquesne, promise par le Roi, comme on l’a vu plus haut, fut accordée à Dieppe en 1 844, et elle fut inaugurée le 22 septembre.
La ville donna une fête des plus belles. L’Amiral de la Susse, vint de Cherbourg, sur une escadrille de bateaux à vapeur, y prendre part, accompagné de détachements de l’infanterie et de l’artillerie de la marine.
Le cortège, qui se rendit au pied de la statue, encore couverte d’un voile, offrit un magnifique coup-d’œil. De nombreuses députations de tous les états de la marine y marchaient, portant des bannières sur lesquelles leurs attributs étaient peints. Les matelots dieppois .et poletais
avaient de pittoresques costumes , imités de ceux qui étaient portés à Dieppe par leurs pères, ces vieux camarades de Duquesne. La Société musicale, composée de plus de cent chanteurs, costumés d’une manière brillante, ayant une bannière où figurait une lyre, s’avançait aussi pour exécuter un chant en l’honneur du grand Amiral. Les bannières avaient été composées et peintes par mon frère.
Selon la tradition des anciennes fêtes de la ville, on vit un navire tout gréé, tout pavoisé, dont les pavillons étaient à la hauteur des toits, parcourir les rues.
Le soir l’escadrille, qui se tenait sur la rade, devait simuler l’attaque du château; mais la mer étant devenue houleuse, sous le vent de nord , elle ne put feindre son attaque que de loin. Le château répondit avec une grande vivacité ; les batteries, basses et hautes, brillèrent de flammes rapides; et, comme s’avançant devant le château, se dessina un immense Duquesne de feu, dans l’attitude de la statue, lequel parut commander aux vaisseaux de respecter les vieilles tours de sa ville natale. La fumée des batteries s’élevant, serpentant autour de ce colosse, se nuançant de lueurs qu’on pourrait dire de la guerre, ajoutaient au grand effet de ce feu d’artifice. Tout ce qui concernait la décoration de la fête, et l’image de feu de Duquesne en faisant partie, était de M. ^architecte Lenormand.
Le mois de juillet, 1847, amena encore sur notre rivage Chateaubriand, accompagné de M. Mandaro-Vertamy. Ses yeux allaient se fermer â la lumière de ce monde. La vie des organes n’existait presque plus. Il restait assis, absorbé, entendant à peine la parole adressée au poète mourant. Il désira faire encore quelques promenades autour de Dieppe. Il fut conduit doucement, en voiture, â Arques et à Longueville, grandes ruines. Avait-il espéré que le souffle de la mer ranimerait sa poitrine? c’était
à la rade de Dieppe qu'il venait le demander, à la plage préférée sans doute, après le rocher du Grand-Bé, de la rade de Saint-Malo. On sait qu’il mourut en 1848.
En 1848, le 29 juillet, le chemin de fer fut ouvert. Le ministre des travaux publics, Recurt, et le ministre des affaires étrangères. Bastide, vinrent assister à l’ouverture. M. Dussard, préfet de la Seine-Inférieure, les accompagnait.
La locomotive arrivante, fut bénite par M. le curé de Saint-Jacques.
Cette voie ferrée , après bien des oscillations , s’était définitivement dirigée dans la vallée de la Seine. Malgré cette déviation, elle ajoutait beaucoup aux avantages déjà connus, qui avaient décidé le cours du public vers nos Bains.
Le télégraphe électrique allait bientôt y associer ses prodigieuses translations.
Le nom de Salomon de Cauls, ingénieur, que l’on croit être né à Dieppe, et qui, d’après M. Arago, a précédé les Anglais dans l’idée de l’emploi de la vapeur comme force mouvante, devait naturellement être rappelé devant cette locomotive fumante, qui venait comme saluer le berceau de l’inventeur. Ce nom'fut prononcé hautement, aussitôt la bénédiction donnée; il fut célébré aussi dans une Cantate composée par M. Rollin, de Dieppe, et que la Société musicale exécuta à la gare. La musique était d'un jeune compositeur de talent, M. Godefroy, fils de M. l’organiste de Saint-Remy.
Voici la strophe où le nom de Salomon de Cauls était
mêlé au chant d’espoir de la ville natale :
« Quand Salomon de Cauls nous crie — J’ai droit à l'immortalité —
Relevons-nous! trêve à la rêverie!
L’astre perdu, sort de l’obscurité.
En ce jour il se lève
La gare avait été ornée avec beaucoup de goût par M. l’ingénieur des ponts-et-chaussées Aribaut.
Le cortège, qui se rendit à l’arrivée de la locomotive amenant à l’inauguration deux des ministres de la République, était à peu près le même que celui qui avait entouré la statue de Duquesne.
Les frais de tout ce qui se rattachait à l’inauguration, furent faits et par la ville et par l’administration du chemin de fer. Les difficultés du temps ne permirent pas de donner à la fête tout l’éclat qu’elle aurait pu avoir dans des jours meilleurs. L’Opéra vint donner une représentation.
Les grandes commotions de cette «année, n’empêchèrent point la société d’accourir au bord de la mer. L’été fut beau : la mer était calme, et n’avait guère d’ondulations plus fortes que celles des riches moissons, qui de toute part couvraient les campagnes de la France.
Le 3 septembre un banquet fut donné par la garde nationale et la ville de Dieppe, dans le jardin des bains, à un bataillon de la 1 Légion de lagarde nationale de Paris .
Aux jours de la guerre civile de juin, un détachement de la garde nationale de Dieppe s’était rendu à Paris et il avait fraternisé avec la 10™®. Cette Légion voulut, comme souvenir, envoyer un drapeau à la garde nationale de Dieppe. Ce drapeau fut apporté par le 4™® bataillon, commandé parM. Bonamy. Le maire du 10™" arrondissement, M. Roger, accompagna le détachement de la Légion.
Ce fut la remise du don militaire qui donna lieu au banquet. Des députations de la garde nationale de Rouen et de l’arrondissement de Dieppe s’étaient associés à cette fête, qui avait beaucoup de ressemblance avec les fêtes des milices de la Suisse et des États-Unis d’Amérique. Des fêtes comme celle-ci, étendues à toute la France, pouvaient être un puissant moyen d’organisation de la démocratie. La garde nationale entrait dans la voie de cette belle conquête.
UnG invitation fut adressée au Constituant Landrin, qui était aux. Bains avec sa famille.
MM. les officiers du dépôt du G'I™® de ligne étaient aussi des invités. M. le lieutenant-colonel de Martinpré com- . mandait ce dépôt. Je ne sais .si c’est M. le lieutenantcolonel d’alors qui est aujourd’hui le général de Martinpré, dernièrement chef d’état-major, je crois, de l’armée de Crimée.
Des testes furent portés. Ils eurent, nécessairement, le mouvement du temps. Je ne les reproduis pas.
Car je ne puis faire qu’une esquisse ; et je la fais parce que cette fête fut donnée dans le jardin des Bains.
En 1850, M. Prévôt ajouta les concerts de nuit. L’orchestre, placé sur une estrade, exécutait des morceaux, pendant la soirée. Les promenades et stations au bout de la jetée diminuèrent petit à petit.
L’orchestre était dirigé par M. Paquis, artiste d’un véritable mérite, premier cor solo de l’Opéra Italien.
Je n’entrerai pas dans de plus grands détails. Chaque année ramènerait, à peu de chose près, ce que nous aurions vu l’année précédente.
Mon intention était de conduire mes lecteurs dans ce qu’on pourrait appeler la bibliothèque des bains de mer, de leur présenter :
Buchard, avec ses observations pratiques sur les bains d’eau de mer, traduites de l’anglais par Rouxel.
Lecœur, Guide médical et hygiénique du baigneur.
Maret, et ses Mémoires sur la manière dont agissent les bains de mer.
Nous serions revenus aux « Considérations générales > du docteur Mourgué.
Quant aux ouvrages du docteur Gaudet, le mérite en est trop connu, l’Académie de Médecine en a rendu trop bon compte, pour que ces classiques ne soient pas dans
les mains de tous ceux qui ont foi ou qui espèrent dans l’emploi de l’eau de notre rivage.
J’ai réfléchi que pour présenter des médecins il serait* bon d’être un peu médecin soi-même : or je ne le suis nullement.
Je comptais aussi faire un résumé de tout ce que la littérature du monde, je veux dire non scientifique, a produit touchant la grande institution moderne , qui appelle tant de familles au bord des flots, et particulièrement de ce qui se trouve dans cette littérature concernant Dieppe, tête de l’institution : le nombre des pages publiées sur ce sujet est déjà grand : elles sont éparses, dans beaucoup de journaux, de revues, de recueils périodiques; elles se trouvent aussi sous forme de volume portatif, par exemple, dans l’ouvrage intitulé, La Vie des Eaux, par M. Félix Mornand, Paris, 1853, chez Victor Lecou; Dieppe, chez M. Marais; mais il me fallait écrire deux volumes, et l’on trouvera probablement qu’un seul est déjà bien assez.
Je suis tenté de dire une histoire, véritable histoire de bain de mer, une belle guérison ; c’est un à-propos; néanmoins je serai fort court :
Ce fut en 1841 . On vit arriver à Dieppe, dans une chaise longue, une jeune personne, M”® Marie G..., d’une remarquable beauté ; mais morte, morte du moins de la moitié du corps; les membres inférieurs ne sentaient plus sa; volonté, le mouvement y était perdu complètement.
Une jeune fille, morte au monde, à l’abri de l’autel, a du moins sa vocation qui la soutient. Elle est retirée loin < du bruit de la vie ; les pas des vivants ne se font point entendre jusqu’à sa cellule. Mais être jeune, belle, n’avoir pas renoncé à la société, savoir qu’on y plaira, déli-^ cieuse préjouissance q\i\ , tant qu’elle dure, vaut plus' que la jouissance même; vivre seulement dans -la partie qui pense, où toute la vie, en se retirant, exalte-'
cruellement le sentiment des privations; n’être pas bonne même h la sépulture du cloître : Ali ! combien c’est souffrir !
Cependant tout espoir n’était pas éteint dans le cœur de Marie. Cet espoir était partagé par sa mère qui l’accompagnait, riche veuve, n’ayant que cette pauvre enfant.
Le cœur de la jeunesse est facile à l’espérance, puisque la jeunesse est elle-même tout espoir. Toutefois la bonne attente n’existait pas aussi doucement, que chez Marie et chez sa mère, dans le cœur d’un jeune homme, parent* compagnon d’enfance de Marie, et qui était toujours près de ces dames. Il savait, mais ne le disait pas, que les médecins regardaient la cure comme douteuse. Il s’était entièrement voué à la société de sa cousine : tous deux reportaient la vie aux jours charmants de leur enfance. Quant à lui, il avait, pour ainsi dire, arrêté sa jeunesse, pour ne pas se séparer de la pauvre malade.
On avait donc fait espérer è Marie et à sa mère que les bains de Dieppe seraient un remède efficace.
Qui pourrait dire tout ce qui se peignit dans le regard de la jeune fille, lorsque, placée sur un lit portatif, elle aperçut rouler sous ses yeux ces belles vagues de couleur d’émeraude, auxquelles elle venait demander l’existence ?
C’était, pour cette triste famille, des jours de grande attente que ces jours où elle entrait.
Le monde voyait, passait, en disant : « quel malheur I » Les jeunes filles, joignaient les mains, détournaient la tête, et, d’un pas léger, s’éloignaient.
Les premiers effets du bain ne parurent pas favorables. Il y eut de l’insomnie, il se joignit de l’inquiétude à la privation de sommeil. Le découragement commença, lorsque des palpitations, et par moments de légères suffocations, s’ajoutèrent aux premiers effets ; on en vint à se demander si l’on n’abandonnerait pas cet espoir.
L’avis péremptoire du médecm trancha la question : les bains furent continués.
Quinze jours s’écoulèrent dans la résignation. Au bout de ce siècle, un léger frémissement se fit sentir aux parties mortes, on put y apercevoir comme un désir de mouvement.
Oh i c’est déjà de la joie ! les principes vivifiants de la mer ont agi : les vagues ne sont point trompeuses !
Je ne décrirai pas les phases du rétablissement. Mais, au bout de cinq semaines, Marie s'avança appuyée sur sa mère et sur son ami.
La belle statue d’ivoire de Pygmalion, lorsquelle s’anima, que trois flammes brillèrent autour de sa tête, au moment où la vie pénétrait sous l’ivoire, ne fut pas plus accomplie que la charmante Marie, retrouvant la vie au choc électrique des vagues.
Bientôt elle put aller se promener jusque sur la jetée, s’asseoir sur le banc autour duquel se déroulent les flots, ramenés par le reflux. Avec quelle satisfaction, mêlée de reconnaissance, Marie, son ami et sa mère se penchaient, du haut de la jetée, pour voir arriver ces bonnes vagues, bien connues. Qu’elles étaient belles 1 Au temps des payens, ils leur eussent offert des dons précieux.
Au dernier bal de la saison, lorsque les lumières allaient s’éteindre pour un an, M'*® G... cadença quelques pas, aux sons de l’orchestre de Paquis. Il n’est pas besoin de dire qui fut son cavalier.
De temps en temps, on voit des militaires malades conduits au bain de mer. L’État doit des soins complets aux
enfants de la patrie appelés sous les drapeaux. L’Etat remplit son devoir. Le bienfait des eaux ne devrait-il pas s'étendre aux familles ouvrières, à l’armée du travail intérieur? Pourquoi, sur les immenses produits que cette armée donne à la France, ne prélèverai t-on pas, ne réserverait-on pas une somme qui permettrait de créer des.
bourses de bains pour les enfants des familles du pain quotidien? En même temps que le bain leur serait donné, les écoles leur seraient ouvertes. A mesure que la guerre s’éloignera du chemin de l’homme, comme il faut l’espérer, le budget des armées de la vieille société pourra être employé à des applications de ce genre.
Voyez, dès que la fortune arrive, tout en laissant désirer la santé, à qui demande-t-on cette dernière couronne? aux flots’de l’Océan.
Oh ! c’est un grand empire que celui-ci !
« Déroule tes flots d’azur majestueux Océan ! Mille flottes sillonnent en vain tes routes sans limites. L’homme, qui couvre de ruines la terre, voit sa puissance s’arrêter sur tes bords. — Ses pas ne sont point imprimés sur ta surface. Tes rivages sont des empires. Ils changent sans cesse et toi tu restes toujours le même. Que sont devenus l’Assyrie, la Grèce, Rome, Carthage? Mais, rien ne change en toi que le caprice de tes vagues. Le temps n’a gravé aucun ride sur ton front d’azur. Tel que te vit l’aurore de la création, tel tu es aujourd’hui. » (Lord Byron, traduit par Lamartine).
Napoléon III vient aux Bains de Dieppe. Il y conduit la jeune et jolie mariée qui s’est unie à un nom que l’Histoire retiendra comme l’expression de fortunes bien opposées.
Le temps a porté au sommet de ses vagues trois couronnes de France, toutes trois brisées sur des écueils, depuis ces jours où Louis-Napoléon est venu avec sa mère, au bord de ce même rivage.
Singulières fluctuations des choses humaines, si ce que m’a dit un généalogiste anglais, versé dans l’histoire des familles d’Espagne, est vrai !
La gracieuse Castillane s’approchait, sans le savoir sans doute, du berceau de sa famille; car elle a, dit-on, au nombre de ses ancêtres Jeanne de Fuentesol et de Penna-
renda, en Castille, qui fut mariée Alvaro Gonzalez d'A~ vila, Maréchal de Castille; et Jeanne était fille de Robinet de Bracmont et de Léonore de Tolède. Alvaro Gonzalez d’Avüa prit, et sa postérité conserva, le nom de jBracwonC Or, les Bracmont étaient du village de Bracmont, à une lieue environ de Dieppe.
Louis-Napoléon logea à rHôtel-de-Ville, où son oncle avait logé avec Marie-Louise, en 1810. ,
Le séjour de Napoléon III fut de vingt jours, du 20 août au iO septembre 1853.
La Princesse Mathilde logea dans une maison de la plage.
Les Princes Jérôme et Napoléon vinrent du Havre par mer. Ils ne firent qu’une visite. Le Prince Jérôme, si j’ai bonne mémoire, était à Dieppe en 1810 avec Napoléon I®*’.
Le ciel se montra peu favorable, sombre, froid.
Une comète parut quelques jours, au-dessus du couchant.
La magnifique plage de Dieppe, magnifique naturellement-, mais qui était masquée par des batteries, des épaulements dégradés, de vieux corps-de-gardc, est devenue, d’après un plan impérial, une promenade comme on n’en trouve nulle part.
Il y a trente ans au plus, ce vaste terrain, gagné sur les flots, depuis deux siècles approchant, était bien la plage sans doute, mais il était bordé de vilaines baraques, encombré de vieux bois , de vieilles pierres , de vieilles chaloupes : toutes les choses sales y reposaient dans une tolérance complète. M. le conseiller Charles Lebon fut le premier à réclamer en faveur de cette beauté méconnue.
Selon le désir 4es deux hôtes quelle recevait, la plage se transformait comme par enchantement. Le pouvoir se plaisait à faire de la féerie au bord de la mer. L’idée appartenait, à ce qu’il paraît, h la jeune souveraine. M. Charles Hostein, paysagiste renommé, vint peindre ces transformations. Il établit son atelier sur l’extrémité
du rivage, en face du clocher de Saint-Jac()ues. De cet atelier il embrassa d’un côté la partie de Dieppe où se trouvent l’Hôtel-de-Ville et Saint-Rerni , de l’autre les Bains froids, avec les vagues qui s’y déroulent blanchissantes d’écume ; la plage se dessine entre la ville et les bains. Une ombre vigoureuse est portée sur le premier plan, qui s’anime de promeneurs. Adolphe Dumas est assis près de l’atelier. Le fond est formé des murs, des tours du château et de la blanche falaise sur laquelle la vieille forteresse est assise. Des nuages , jetés comme Vernet l’Ancien en jetait dans ses marines, courent derrière le château et sur la croupe verdoyante de la falaise.
Une copie de ce tableau, faite par M. Hostein, se voit dans notre Hôtel-de-Ville, dans la salle des audiences du Maire.
Tandis que le tableau original se colorait sous le toit de planches, une autre œuvre s’achevait dans une maison située à peu près en face de l’atelier. Le savant Meyerbeer, voulant essayer d’une gloire nouvelle, écrivait les dernières parties de l’Etoile du Nord.
Napoléon III montra de la bienveillance pour Dieppe.
Il exprima le désir de faire exécuter d’importants travaux au port.
Il fut favorable à un projet de paquebots transatlantiques, qui ne se réalisa pas.
La plage, propriété du Domaine, fut cédée à la ville comme promenade publique, pour trente ans, moyennant vingt-cinq francs de loyer par an.
Au reste Dieppe fut très-démonstrative. Sans doute *il y avait, dans ses démonstrations, le désir de plaire au pouvoir, ce désir est une des dispositions de l’esprit français , mais il s’y trouvait aussi probablement quelque chose d’un sentiment qui se reportait h l’enfance de Louis, aux jours où il était venu à Dieppe avec sa mère.
Il n’y avait plus guère de ces royalistes anciens, qui,
réchauffes par leur fortune de 1814, exaltés jusqu’au délire, avaient voulu briser le buste de marbre de Napoléon P**, qui était à l’IIôtel-de-Ville , depuis 1810, je suppose, en jeter les débris au port.
Sorti du ciseau même de Chaudet, peu avant la mort de ce grand sculpteur, il fut sauvé par un ouvrier de la , ville nommé Payen, avec l’assentiment, je crois, de l’architecte, M. Dupont ; il fut enfermé dans un sac de plâtre et caché dans le grenier d’un corps-de-garde. En 1830, Payen, voyant revenir le drapeau tricolore, pensa que ce buste pouvait bien revenir aussi. Il le fit sortir de la cachette, et il l’apporta à la Bibliothèque de la ville.
Ces souvenirs de l’Empire me font voir une omission, faite dans la liste des écrivains nommés précédemment. M. Belmontet, qui, comme on le sait, fut fidèle à ces souvenirs, devait figurer dans cette galerie. Ce poète est venu plusieurs fois aux Bains de Dieppe. Il s’y trouvait l’année de l’inauguration de la statue de Duquesne, et il chanta, dans une ode, notre grand Aipiral. Il disait :
« Nos grands hommes sont la patrie :
Ce qui fut sert de phare à ce qui doit venir,
Honorant les grands morts avec idolâtrie,
La gloire du passé féconde l’avenir.
» La France a bien compris cette vérité sainte :
La sculpture partout va peuplant son enceinte D’images de nos généraux.
Sa couronne a partout des fleurs nationales.
France, par tes grands noms tu comptes tes annales,
Et tes villes par tes héros.
» Dans la guerre et les arts, l’audace et la pensée,
Ta richesse morale au loin s'est dépensée En illustrations d’airain.
Chaque ville a fourni son contingent illustre;
Corneille de Rouen est le plus noble lustre,
Dieppe a son Turenne marin.
» Cité des vieux pêcheurs, aux courses atlantiques,
Dont la voile, au-delà des limites antiques,
Vaincjuit l’Océan en tout lieu,
Dieppe devait le jour à ce marin sublime Dont l’épée, en créant notre honneur maritime,
Fut un levier de Richelieu.
» Oui, du Quesne fut grand et pur comme Turenne, Nul souffle n’altéra cette splendeur sereine,
Sa vie eut tous ses jours vainqueurs.
Deux principes sacrés guidaient son espérance,
La liberté des mers et l’honneur de la France, L’honneur, ce soleil des grands cœurs.
i) De l’astre du grand siècle éclatant satellite.
Comme tous les héros de ce siècle d’élite.
Il s'inspirait d’un noble orgueil ;
Il avait râme haute et le génie austère :
Ainsi que sur les mers, aux choses de la terre Sa vertu n’eut jamais d'écueil.
» Fille de l’Océan, beauté de la Neustrie,
O Dieppe! qu'ennoblit une double industrie,
Sur ton front brille un nom vainqueur : C’est un beau diamant qui n’a rien d’éphémère : L’auréole des fils va si bien à leur mère ;
C’est elle qui leur fait le cœur. »
Depuis 1851 les Bains de Dieppe étaient devenus, au prix de 167,000 fr., la propriété d’une Société nouvelle. M. Duraagnou, administrateur de mérite, en fut le Gérant. Des difficultés s’élevèrent entre lui et la Société. On plaida, il gagna. Il fut remplacé par M. Siffait qui continue la gestion.
On parle alors de travaux importants ; on jette, sur l’alignement de la rue Aguado, les fondations d’un hôtel qui doit être ajouté aux Bains chauds. C’était l’idée de Mira reprise. La Société achète, pour la faire servir sur cette façade, la grille qui était placée devant la cour
d’honneur du château d’Eu, cette grille ayant été vendue conformément au décret concernant les jouissances delà famille d’Orléans. Elle ferme aujourd’hui la cour de l’Hôtel-de-Ville, où elle fut posée, acquise à bon prix, lorsqu’on appropria l’Hotel-de-Ville au séjour de Napoléon III.
Enfin en 1855 la ville achète les Bains, c’est-à-dire les Bains chauds, les Bains froids (on a vu déjà tout ce qui compose l’établissement), au prix de 340,000 fr.
Les choses sont depuis restées dans le provisoire. Le musicien Strauss s’est présenté, faisant des propositions a la ville qui ne les a pas acceptées. Il s’agissait de grandes constructions, mais aussi d’une très-longue concession.
On n’estime pas à moins d’un demi-million la somme à dépenser, pour donner à l’Établissement toute l’extension qu’il comporte, qu’il exige, à ce qu’on croit.
Il est bien vrai que les constructions de 1822, et ce sont toujours les mêmes qui servent, ne suffisent plus depuis long-temps.
Mais je trouve qu’il y a de l’exagération dans ce qu’on croit devoir faire.
Le beau, le grand : Dieppe les possède pleinement sur £on rivage, sur cette scène si variée des flots, dans cet horizon immense qui s’anime des feux du jour et de la mobilité des nuages , dans ces campagnes découpées en charmantes promenades, en parcs variés, où la vue de la mer, s’offrant ça et là, donne de l’infini au paysage.
Le commode, l’agréable : c’est là ce qu’il faut ajouter ; mais il y faut de la simplicité, précisément parce que la nature est ici des plus riches.
Agrandissez le jardin , surtout pour les jeux des enfants; offrez une galerie plus large, bien abritée, d’où l’on puisse commodément voir la mer et le mauvais temps, entendre la pluie tomber, la vague gronder, voir l’orage passer, l’éclair illuminer la rade. Cette galerie doit être
aussi un salon de conversation et de léger travail d’aiguilles. Facilitez, de tout votre pouvoir, les réunions simples ; ingéniez-vous ; gardez-vous de tendre h l’imitation de Paris : ce n’est point Paris que l’on cherche ici ; mais quelque chose qui contraste avec Paris et qui repose.
Choyez la musique : quelle prenne ses ébats, et dans les amusements particuliers et dans les concerts d’artistes; ne la laissez pas à la porte comme vous faites aujourd’hui. Elle vous viendra fort à l’aide; élevez-lui son Odéon , mais Odéon maritime pour ainsi dire. Des contrastes I des contrastes ! que ce soit là votre art.
Et ne dépensez pas de grandes sommes à toutes ces constructions : des tentes suffisent, quelque chose comme des tentes, que vous pourrez changer, s’il le faut, dans deux, dans trois ans.
Attachez-vous à faciliter les promenades. Vous donnez des primes de courses aux chevaux, c’est-à-dire aux maîtres , c’est bien ; mais peut-être pourriez-vous en donner quelques-unes à ceux qui sauraient organiser de jolies courses de promeneurs par nos vallées et nos monts.
Dans la location de la plage, faite à la ville, se trouvait compris le terrain sur lequel la Concurrence avait établi ses bains des hommes, terrain contigu au jardin du grand Etablissement, du côté de la jetée.
M. Colette, jouissant de ce terrain en vertu d’un bail passé avec l’administration de la guerre, prétendit avoir droit à une indemnité, le jour où la ville comprenait ce lot dans la promenade de la plage.
Cette question d’indemnité pouvait être, dit-on, matière à débat, si l’on examinait les conditions du bail : toutefois l’indemnité fut admise.
M. Colette n’accepte pas la solution offerte par la ville. Le propriétaire de la Concurrence a été forcé, selon lui, à un arbitrage sur lequel il soutient avoir fait ses réserves^ L’indemnité, déposée à la caisse des consignations, lui
paraît insuliisante , privé qu’il est et du terrain qu il avait à droite et du terrain qu’il avait h gauche des grands
Bains.
De plus, la ville, ayant établi des bains secondaires sur l’emplacement qui, allégue-t-il, ne pouvait être distrait de son bail que pour l’agrandissement de la promenade publique, M. Colette affirme que les intentions du ministre ont été complètement méconnues.
En effet, j’ai eu entre les mains une copie d’une lettre du maréchal Vaillant, écrite au colonel du génie, le 24 juillet 1854, et dans laquelle il est dit :
« J’ajouterai, colonel, que proposer l’éviction pure et simple du sieur Colette de ses droits au bail en invoquant l’intérêt public, ainsi que le fait M. le maire de Dieppe, c’est méconnaître les principes développées dans ma dépêche du 15 juin 1854, et cela d’autant plus, qu’une lettre de M. le maire au sieur Colette, en date du 17 juin 1854, dit : Vous savez que Vinlenlion de V adminislralion est d'envelopper dans le grand Élablissemeni celle porlion de la plage, d’où résulte que l’éviction du sieur Colette aurait lieu au profit de la compagnie des grands Bains et non conformément aux intentions de Sa Majesté, dans le seul but de créer un jardin public. »
Une lettre ministérielle, du 21 mars 1855, confirme la précédente.
De son côté la ville, dit : que l’arbitrage ayant été fait conformément aux instructions du ministre, juge dans la question du bail, ce que le Conseil de Préfecture a reconnu, elle maintient l’indemnité allouée.
Il ne m’appartient pas d’entrer dans cette contestation. J’ajouterai que la lettre du 24 juillet, où le ministre repousse l’intention énoncée par l’administration municipale, se rapporte à l’administration qui a précédé celle qui existe.
Changeons de propos : allons un peu dans le pays de la science : voyons, par exemple, ce que les savants Bouillon-Lagrange, Vogel, Schweitzer, Mialhe et tiguier trouvent dans l’eau de mer.
Les analyses suivantes sont extraites de V Annuaire des Eaux de la France, publié par ordre du Ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics. J’en dois la communication à l’obligeance amicale de M. Gaudet.
beau analysée par MM. Bouillon-Lagrange et Vogel, fut recueillie, près du Plavre, à sept lieues des côtes, et près de Dieppe, h deux lieues au nord du port.
M. Schw'eitzer a examiné de son côté l’eau puisée le 3 juin 1838, près de Brigbton, à six milles du rivage.
MM. Mialhe et Figuier ont analysé l’eau prise au Havre, à quelques lieues de la côte.
Le tableau que voici résume les trois analyses pour un litre d’eau.
et VoG.
SCHWEIT.
M. et Fig.
Gr.
Gr.
Gr.
Chlorure de Sodium
— de Potassium. . .
— de Magnésium . .
Bromure de Magnésium . .
— de Sodium
Sulfate de Chaux
— de Magnésie
— de Potasse
Carbonate de Chaux
Silicate de Soude
Carbonate et phosphate de
Magnésie, — oxydes de
fer et de Manganèse... .
traces
traces
traces
On a reconnu en outre
la présence d’un
peu d’acide
carbonique libre, et de légères traces de sel ammoniacal et d’oxyde de fer.
Il résulte de comparaisons, faites entre l’eau de la Méditerranée et celle de la Manche, que dans celle-ci, les sels de chaux sont relativement plus abondants que dans celle-là. Les sels magnésiens sont au contraire beaucoup plus importants dans les eaux de la Méditerranée. On
attribue la prédominance des sels de chaux dans la Manche, à la nature calcaire des côtes de ce bassin.
La chimie est incontestablement une des plus belles branches de la science. Ses analyses de l’eau de mer sont une exploration de l’Océan des plus instructives. Certes lorsqu’un savant comme Berzélius décompose la vague, il doit approcher, autant que possible, des secrets de la nature. Mais c'est de l’eau morte qui passe par son laboratoire, tandis que l’eau de mer est de l'eau vivante. Des myriades d’insectes, qui circulent dans ses globules, et qui probablement par leur contact dans le bain sont autant de stimulants divers, animent cette eau, mais elles échappent au chimiste. L’électricité aussi est mêlée aux flots, et elle ne reste pas au fond de l’analyse. Il faut donc, pour l’intelligence médicale, que la physique vienne prêter son concours. Une découvert^, récente de M. Becquerel, est, sous ce rapport, de la plus haute importance.
« D’après ses observations, lisais-je dernièrement, dans le journal la Presse^ l’eau dégage, à ses points de contact avec la terre, une électricité douce, mais continue ; et en faisant usage des eaux minérales naturelles ou de l’eau de mer, les malades se trouvent avoir pris en même temps un bain médicamenteux et en quelque sorte électrique. »
En écrivant l’histoire des Bains de mer de Dieppe, j’ai écrit, à peu près, l’histoire du développement de l’usage du bain de mer en France. Tous les établissements, semés aujourd’hui sur le littoral, relèvent en vérité de Dieppe, et, pour être juste, il faut dire aussi des Bains de Boulogne, comme d’anciens seigneurs relevaient autrefois de la couronne.
Dans ces derniers jours, deux petits établissements, ou plutôt deux commencements, s’étaient montrés sur notre plage, l’un contre la Concurrence^ du côté des Dames; l’autre, tenu par le sauveteur Alexandre, au pied
(lu pavillon (le secours aux noyés, non loin de la place où Nepveu avait, en 1835, posé ses tentes. Les Bains- Alexandre commençaient avoir une clientelle.
Le sauveteur ou secouriste Alexandre Lefebvre, un des préposés de la Société humaine, cette fondation du docteur Navet, s’est plusieurs fois signalé dans ses fonctions par des actes de courage. Son nom a été célébré par les poètes Adolphe Dumas et Maria Delcarnbre.
Il a quitté notre plage et il est allé, cette année, à trois kilomètres de là, placer son pavillon à l’entrée de la gorge où s abrite le pittoresque hameau de Puis, de l’autre côté du versant du Polet, près des retranchements ' connus sous les noms de Cité de Lime et de Camp de César; au pied de la falaise sur laquelle la main des antiques Gaëls reste empreinte, et dont le sommet est encore troué d excavations au fond desquelles vivaient ces Gaulois Argils; sommet où les Fées tracent sous leurs pieds des cercles verts, dans leurs danses nocturnes.
L’ex-secouriste de la plage de Dieppe, offre le bain, un radeau, un restaurant, un salon de société et de lecture, et, ajoute l’affiche, un très-joli jardin.
Ce petit établissement aura certainement la visite d’un assez grand nombre de personnes, qui aimeront à joindre le plaisir d une course le long du rivage, d’un liain pris à 1 aise, à un déjeûner récréatif, savouré presqu’au bout du monde : car la gorge, le hameau de Puis, sont à une distance étonnante de Paris,
Il est probable qu’un de ces jours la baie de Pourville, qui est aussi à environ trois kilomètres de Dieppe, fera le pendant de Puis.
Une belle plage de sable, au pied des pouliers, y engage. Le bois de Hautot est tout près, offrant une charmante promenade. Du milieu des touffes de coudriers sortent les ruines du château des anciens sires de Hautot, seigneurs qui ne plaisantaient pas. L’un d’eux faisait
saisir les gens de Dieppe qui se hasardaient par là, attendu que lesdits manants n’avaient point acquitté le prix d un terrain sur lequel ils avaient bâti une muraille pour s enclore : c’est la muraille qui est au pied du château, et qui longeait autrefois la ville.
Quant à la question de l’hospitalité, on serait a Puis et à Pourville, très-hospitalier : les logements seuls manquent. L’une des plus belles maisons de Pourville, on compte huit à dix foyers dans ce hameau, est le pauvre et petit vieux presbytère où l’on réchauffa, tant bien que mal, la pauvre duchesse de Longueville, qui se sauvant de Dieppe, avait failli se noyer dans la paisible rivière qui coule au milieu de la vallée. Je n’ai pas rappelé cette histoire, lorsque j’ai parlé précédemment de Pourville, parce que l’anecdote est fort connue.
Il y a à peu près une trentaine d’années, qu’un menuisier de Dieppe, M. Sebire, eut l’idée d’établir la des Bains : il y fit même, à cette intention, une petite construction,
La tribu de baigneurs qui, par la suite des temps, s’établira à Pourville, verra, à l’heure de la basse-mer, des visites lui arriver par le chemin qu’on aura tracé sur les rochers, où les élégantes voitures, roulant sur la roche, remplaceront momentanément le flot.
Elle fera des excursions au village de Varengeville, à trois kilomètres aussi de là, et d’où sortent des sources ferrugineuses. J’ai lu des certificats attestant que des personnes, un moine, des dames, avaient été guéries, après avoir bu quelque temps de l’eau d’une de ces sources.
Toutes les petites anses de la côte veulent avoir leurs bains, et plusieurs en ont déjà.
« Tout marquis veut avoir des pages, w
Je suis persuadé que non-seulement le bain de mer s’établira dans les plus petites criques, mais que, dans les grands établissements, on en étendra beaucoup la saison,
que l’on iinira même par se baigner en hiver, et plus commodément que ne le font les rudes Anglais. On aura, pour l’immersion, de petites voitures chauffées, lesquelles défendront contre ce qui est le plus pénible, le contact de l’air froid.
Dans quelques années une autre plume que la mienne écrira l’iiistoire du Bain d’air marin.
La question n’est pas nouvelle, comme tant d’autres au reste; car je me souviens d’avoir lu autrefois des dissertations, écrites il y avait bien cent ans, touchant les effets , de l’air de la mer sur la santé ; le pour, le contre, étaient doctement débattus ; mais on n’arrivait à aucune conclusion.
Je pourrais citer des guérisons très-remarquables obtenues par l’effet seul de l’air marin. Cette question sera reprise plus tard. J’ai déjà dit que je devais courir à ma fin.
Une dame de Rouen, impotente, vient à Dieppe. Les bains de mer lui ont été conseillés ; mais elle ne peut se décider à entrer dans l’eau ; la vue de la mer l’effraie ; bref elle ne se baignera pas; mais elle prend la résolution de rester toute la journée sur le galet ; on y apporte un matelas, elle y demeure couchée, s’y fait servir à manger, ne rentre dans son logement que le soir..
Au bout de la saison elle partit guérie, ayant recouvré complètement l’usage de ses membres. Cette cure s’est faite dans l’enceinte des. Bains de M. Colette.
Laissons parler un homme de la science. Le docteur irlandais Moriarty, qui, en Sa qualité d’insulaire et de médecin , a eu de nombreuses occasions d’étudier les effets de l’air marin, a bien voulu m’adresser la lettre que voici :
Monsieur,
Permellez-moi de vous envoyer quelques observations relatives aux avantages hygiéniques et aux ressources sanitaires qu’offre la ville de
Dieppe, à l’avenir de laquelle vous portez, j'en suis convaincu, autant d’intérêt que vous avez montré de zèle dans vos savantes et laborieuses recherches sur son histoire passée.
Comme ce n’est pas une histoire médicale de Dieppe que j’écris, je me bornerai à quelques réflexions générales, qui conviendront au plus grand nombre de lecteurs.
Les bains de mer sont aujourd'hui considérés comme un agent thérapeutique très-efficace. Déjà la natation était chez les anciens une partie essentielle de l’éducation publique.
Considérons les avantages d’un séjour au bord de la mer sous un autre point de vue.
Il y a des personnes pour qui, vu la nature de leur maladie, ou la faiblesse de leur santé, les bains de mer froids sont nuisibles, pour qui la natation est un exercice trop fatigant.
Qu’elles aient alors recours à l’air de la mer.
C’est une grande erreur que d’attribuer tous tes bons effets qu’on remarque chez les personnes qui se baignent, au bain de mer seulement. En réalité, il serait difficile de définir exactement ta part qu’il faut attribuer à celui-ci dans l’amélioration de la santé.^ Le bain ne dure que peu de temps, tandis que l'aciion de l’air de la mer opère continuellement, fortifiant les tissus, augmentant l’appétit et assurant ainsi un entretien bien plus abondant de nourriture, pour le système entier. L’etfet curatif d’un voyage sur mer, dans quelques cas de phthisie pulmonaire, ou de scrofules des poumons, quand tout autre remède est impuissant, est une grande preuve du pouvoir conservateur de l'air do la mer.
Dieppe est particulièrement favorisé, comme résidence au bord de la mer. On peut vraiment l’appellcr un pays de santé.
L’hygiène, dans ce moment, reçoit une grande impulsion en Angleterre. Mais, malgré toutes tes améliorations que, sous ce rapport, peut obtenir cette nation active et intelligente, elle ne changera pas son climat froid, humide, débilitant, sous lequel se développent si facilement les maladies lymphatiques. Détruire celte triste influence climatérique est au-dessus de la puissance des hommes. Il est donc probable que tôt ou lard Dieppe deviendra le grand rendez-vous de ceux qui souffrent de ces affections, ou chez qui se découvre une prédisposition à les contracter.
Le remède par excellence consiste à fortifier ces malades autant que possible : or, je parle par expérience du pouvoir que possède l’air de Dieppe de modifier de pareilles- organisalions, et de la rapidité avec laquelle il guérit des cas en apparence désespérés.
Dieppe, comme résidence d’été, doit les propriétés toniques de son climat à son exposition au Nord, où, même dans les plus chaudes journées de l’été, une brise à la fois fortifiante et rafraîchissante, comme celle des montagnes, et de plus chargée des éléments salins de la mer; invite les êtres faibles et découragés à chercher sous son haleine la santé
el le bien-êlre moral. Une exposition au Nord peut seule procurer de pareils avantages dans 1 été. En Angleterre, les villes maritimes les plus célèbres, ne sont pas ainsi favorisées. Brighlon, dans le comté de Sussex, et Torquay, dans le Devonshire, sont exposés au Midi : celte dernière ville a de plus une rangée de collines qui l’abrite au Nord.
Quant aux demeures exposées au Midi, Piorry a dit : . Les avantages de l’exposition vers le Midi sont relatifs à la présence de la lumière et de la chaleur pendant plus de temps et avec plus de force; les inconvénienis dépendent en été de l’extrême chaleur, et de la lumière trop vive qui régnent dans de telles habitations. >
Les désavantages que trouveront, dans une telle exposition, pendant les chaleurs, les personnes malades et même bien portantes, sont trop évidents pour qu’il soit besoin de commentaires.
S’il est incontestable que, pendant l’hiver, l’exposition au Sud est préférable à tout autre, Dieppe possédera celte ressource hygiénique à un heureux dégré, le jour où l’esprit d’entreprise portera ses habitants à vouloir en profiler.
L’ancien Cours est un long et vaste espace s’étendant du château jusqu’au port, d’une extrémité de la ville à l’autre, entièrement exposé au Midi et par conséquent aux rayons bienfaisants du soleil d’hiver ; protégé au Nord par le corps de la ville, cl également abrité, contre les vents froids el humides de l'Ouest, par les falaises et la côte de Janval. Cet utile terrain est presqu’enlièrernent livré à l’abandon, quoique ce soit l’endroit par excellence pour y élever une longue rangée de maisons commodes et agréables, qui feraient d’excellentes résidences d’hiver. Je ne doute pas qu’un grand nombre d’étrangers ne s’empressât d’en profiler. Il y a un grand manque de demeures convenables pour l’hiver à Dieppe, toute l’allenlion des habitants étant concentrée sur la saison d’été. Si pendant l’hiver un convalescent se hasarde à sortir, c’est vers cet endroit, chaud et abrité, qu’il porte ses pas, pour jouir des rayons vivifiants du soleil.
Le faubourg de la Barre jouit aussi de toutes les conditions hygiéniques d’une demeure convenable pour l’hiver, exposé au Midi et protégé au Nord par les falaises qui ne s’élèvent pas d’une manière rapide, mais par une pente graduelle, formant ainsi un emplacement charmant pour des terrasses, dont les spéculateurs en bâtiments tirent peu de parti.
En montant ce faubourg, le long d’un chemin abrité, nous arrivons à une élévation considérable. Parvenus au haut de la côte, qui domine Dieppe et le petit village de Pourville, nous pouvons à notre gré, surtout dans l’été, changer de température, comme à Madère et aux Pyrénées.
A l’Est de la ville, la côte de Neuville forme un penchant gracieux, en forme de croissant, couvert contre le Nord par les falaises de l’Est, et bien exposé au soleil, Gel endroit est encore fort convenable à un séjour
d’hiver : son seul désavantage est un immense marais qui s’étend au pied de la colline, où une vaste étendue de limon est déposée, et donne naissance à des émanations fort mauvaises. Ce site négligé est évidemment le plus chaud qui soit autour de Dieppe, ce qui le prouve, c’est sa végétation précoce.
Dieppe, au milieu de toutes ses richesses climatériques, ne devrait pas oublier que t selon que le sol d’un pays est amélioré par la main des hommes, ou abandonné au hasard, ou détérioré par l’ignorance, son état se traduit par la présence ou l’absence de certaines maladies, »
Bien des personnes ont peine à comprendre qu’une variété marquée de température puisse exister dans des limites étroites, et qu’il puisse y avoir plusieurs climats sur le territoire de Dieppe. Il est certain qu’il y a dans une localité des différences de climat qui surprennent, selon l’exposition, l’élévation ou l’abri.
Tourneforl découvrit, sur un côté du Liban, des productions végétales appartenantes à tous les climats du globe, selon qu’il montait ou qu’il descendait la montagne. Je terminerai ces remarques par une courte citation de Rousseau, dans son admirable peinture des Alpes, qui est toul-à-fail applicable à ce sujet : « Ce n’était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés : la nature semblait encore prendre plaisir tà s’y mettre en opposition avec ellemême ; tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l’automne, au nord les glaces de l’hiver. Elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l’accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. »
Des observations météorologiques, faites depuis longtemps, confirment ce que le docteur Moriarty vient de dire sur le climat de Dieppe.
Lorsque la chaleur devient intolérable aux habitants de l’intérieur, une bonne et fraîche brise du Nord souffle sur notre plage, durant le jour.
A l’heure de la matinée où la région des terres devient chaude, le vent qui la nuit souffle ici du S.-E., que nous pourrions appeler, pour cette saison, le vent nocturne, saute au Nord. Ce brusque changement se fait de neuf h dix heures du matin, selon que l’action du soleil est plus ou moins forte. C’est le même effet de densité d’air qui se produit dans les colonies inter tropical es.
L’hiver, l’air marin, épandu sur les bords, atténue d’une manière sensible l’intensité du froid. Le thermomètre descend moins à Dieppe qu’à Paris. La différence de niveau entre les deux, villes n’est pas assez forte pour expliquer entièrement le plus ou le moins. Et ce qui prouve l’action de la mer sur notre littoral, c’est que la neige y dure fort peu. Ne sait-on pas que Londres doit à sa position insulaire d’avoir des hivers moins rigoureux que ceux de Paris? On peut cultiver en pleine terre, dans la presqu’île où se trouve Cherbourg, des plantes qui doivent être mises en serre dans les jardins de l’intérieur.
Dieppe jouit véritablement d’un climat des plus tempérés, dans la zone tempérée, puisqu’on n’y connaît guères même les extrêmes de notre latitude.
Dieppe est donc dans les conditions les plus favorables pour les traitements par le Bain d’Air marin. Les malades auxquels ce traitement convient peuvent, après y avoir joui de la brise estivale , attendre sans appréhension l’hiver, qui n’interrompra que très-rarement la promenade au bord des flots.
Rien n’est plus propre à rendre la vitalité aux organes délabrés qu’une promenade sur les roches tapissées de fucus, où l’on suit pas à pas le flot qui se retire. Sur ces prairies, sous-marines, il n’y a qu’un instant, vous humez à pleine poitrine les principes vitaux qui sont dans l’Océan , dont il a imprégné ces plantes élastiques sous vos pieds, et qui tout-à-l’heure étaient balancées par les vagues, comme les végétaux terrestres le sont sous le vent.
Certainement, très-certainement, d’ici à quelques années, le Bain d’air marin, sera une nouvelle conquête de l’art de guérir.
En parlant du Bain de mer j’ai émis la pensée d’établissements pour l’enfance ; je la répète ici pour le Bain d’air : au reste le temps développera tout cela.
Déjh, dans des temps reculés, on entrevit que l’air de la mer pouvait être un grand moyen d’épuration. On trouve, sur nos côtes une tradition qui veut que, lors de certaines maladies qui ravagèrent la France, on soit venu, en foule, de l’intérieur au bord de la mer, dans l’espoir d’y guérir. C’était là une idée en germe, comme il y en eut tant dans le moyen-âge, quelque chose d’instinctif, pour ainsi dire, que la médecine moderne saura conduire à l’état de science. On montre encore à Sainte-Marguerite, près du phare d’Ailly, une falaise où il vint beaucoup de malades jadis. Il y a là une bruyère qui est appellée le Camp-des-Malades. Je pense que, sur d’autres points du rivage, la même tradition existe. J’ai recueilli celle de Sainte-Marguerite, parce que c’est un lieu où j’ai été très-souvent.
Indépendamment des avantages que notre rivage présente, dans son site hygiénique , tout ce qui est nécessaire à l’alimentation se trouve à Dieppe d’une excellente qualité, produits des champs, des pâturages, produits de la mer.
Le poisson, pêché dans nos parages, est d’une grande délicatesse, le fond de mer étant rocheux, ou d’un sable fin. Malheureusement les abus de la pêche au châlut ont ruiné ce fond. Mais, lorsqu’on voudra mettre fin déterminément aux ravages de cette grande gueule, qu’accompagne un énorme rateau, tiré à train de voiles (c’est surtout le rateau qui a causé le mal), la richesse ne sera pas long-temps à revenir.
L’eau des fontaines est des meilleures. Rouelle et François Descroizilles l’analysèrent. Cinquante livres leur donnèrent :
Terre calcaire (carbonate de chaux). . . 1 gros 41 grains.
Sélénite (sulfate de chaux) 0 08
Nitre à base terreuse (nitrate de chaux). » 13
Tareille quantité d’eau de la Seine, puisée h Rouen, leur donnait quatorze grains, et, comme, disaient-ils, elle est la plus pure de toutes les eaux potables de Paris et de Rouen, on en doit conclure que les habitants de Dieppe ont l’avantage précieux d’avoir abondamment une eau des plus saines qu’on puisse trouver.
A tant de choses propices, que la vie nouvelle découvre dans cette vieille cité dieppoise, jadis si étouffée dans les murailles, que ses bourgeois avaient bâties , si étouffée que la peste la ravagea plusieurs fois, il faudrait ajouter l’indication des sites voisins , des promenades plus ou moins convenables k tel ou tel malade, une carte médicale, pour ainsi dire.
La forte végétation des plantes qui croissent naturellement sur ces sites prouve combien la vie y est surabondante. Mais il y aurait des choix à faire ; tel site est exposé au vent direct de la mer, tandis que tel autre ne reçoit ce vent qu’amorti. Ici les stimulants de la mer du Nord, là Nice mêlé à cette influence : toute l’étude du docteur Moriarty à étendre à nos belles promenades naturelles.
M. Moriarty a indiqué le sommet de Caude-Côte. C’est certes un des points les plus dégagés dans l’air 'marin que l’on puisse trouver.
Et tandis qu'on se baigne dans un bain éthéré, aussi pur que le souffle de l’Océan, combien l’œil n’est-il pas ravi de la grandeur du spectacle où il plonge ! Aussi loin qu’il puisse se porter, il se promène sur un demi-cercle de coteaux, de vallées, ombré ici d’une forêt, nuancé là par les effets de la culture, découpé à l’horizon par les arbres des villages lointains et des forêts lointaines ; sur ces cimes apparaissent, de distance en distance, les têtes de quelques géants des forêts; la demi-circonférence est tranchée par un rayon de falaises à perte de vue, au pied desquelles on découvre une base de rochers continus, qui semblent
être la fondation du continent; l’autre moitié du cercle c’est la mer semée de voiles , ou laissant fuir, comme si elle craignait d’en être tachée, la vapeur des navires modernes; ce sont les grandes eaux, se mêlant dans l’azur du ciel, ou paraissant monter dans les nuages.
Quelquefois, à l’aide du mirage, j’ai aperçu, de cette hauteur, h l’horizon, la côte anglaise : je vis un jour la roche de Douvres ; je la vis dans une des dernières promenades que je lis avec mon père.
Caude-Côte et le rocher de Douvres, que Shakspeare fait voir fictivement dans une des scènes de son Roi Lear, ont une grande ressemblance de forme et de site.
Je vais citer cette partie de scène, et l’on comparera. On trouve, dans le Magasin pittoresque de 1834, une vue du Rocher de Shakspeare, et une traduction du passage.
Glocester, aveugle. vSais-tu le chemin de Douvres?
Epg.vr. Oui, maître.
Glocester. A Douvres est un rocher dont la tête élevée se penche et regarde les profondeurs d’un abîme effrayant. Conduis-moi au bord le plus escarpé de ce rocher, et je soulagerai ta misère, je te donnerai un riche présent que j’ai sur moi. Quand je serai en cet endroit, je n’aurai plus besoin de guide.
Edgar. Donne-moi ton bras : le pauvre Tom te conduira au rocher.
Glocester. Quand arriverons-nous au sommet?
Edgar. Vous commencez à le gravir : ne vous en apercez-vous pas h la fatigue?
Glocester. Il me semble que je suis toujours en plaine.
Edgar. L’horrible sentier ! Paix ! n’entendez-vous pas le bruit de la mer?
Glocester. Non, sur ma parole!
Edgar. Vraiment! Il faut donc que la douleur de vos veux ait affaibli vos autres sens.
Glocester. Cela est possible... Mais il me semble que
ta voix est changée : tu parles mieux , tes expressions sont mieux choisies.
Edgar. Vous vous trompez.... Approchez. Vous ôtes arrivé. Ne bougez pas. Oh ! qu’il est effrayant de regarder en bas : comme la tête me tourne ! Les corneilles et les choucas, qui volent entre nous et la mer, paraissent k peine de la grosseur des cigales. Vers le milieu du rocher, un homme suspendu cueille du fenouil marin : c’est un dangereux métier ! Il ne semble pas plus gros que sa tête. Les pêcheurs, qui marchent sur la grève, ont l’air de souris; ce gros bâtiment, qui est à l’ancre, ne paraît pas plus gros que sa chaloupe, et sa chaloupe est comme une bouée, un point noir qu’on distingue à peine. Les murmures de cette longue chaîne de vagues, qui se brisent sur les cailloux du rivage, sont trop éloignés pour monter jusqu’à nous. — Je ne veux plus regarder. Le vertige s’emparerait de moi, ma vue se troublerait, et je sens que je me jetterais en bas la tête la première.
Glocester. Placez-moi à l’endroit où vous êtes.
Edgar n’est autre que le lils de Glocester, un fils qu’il a maudit, qui a deviné l’intention de son malheureux père, et qui profite de la cécité de l’infortuné duc pour, dans le dialogue qu’on vient de lire, déjouer son funeste projet. La montée est une feinte, le précipice n’est pas là, il n’est que dans le discours d’Edgar ; mais la peinture est d’une vérité saisissante.
J’ai déjà dit, que sur ce rocher de Caude-Côte, était un autel, une chapelle, qui fut aux Bénédictins. Elle faisait partie d’un petit prieuré dont on voit encore les ruines à fleur de terre. Il n’y a pas long-temps que la chapelle a été abattue. Au temps de Saint-Louis, l’archevêque Eude Rigaud, ne manquait pas, dans ses visites pastorales, de monter au prieuré. Il n’y trouvait, la plupart du temps, qu’un seul moine, et il s’en allait, écrivant sur ses tablettes : « Il ne faut pas qu’un frère seul appelle le frère. »
Cb pauvre solitaire était là à l’origine du pouvoir spirituel dans Dieppe. Car c’était en vertu du don qu’un vicomte Gosselin avait fait de Caude-Gôte, au monastère de Sainte- Catherine-du-Mont, proche de Rouen, que les curés des églises de Dieppe étaient nommés par l’Abbé et les moines de Sainte-Catherine.
On peut arriver sur cette falaise Shakespérienne, qui est à un kilomètre de Dieppe, en suivant deux chemins . l’un, ce n’est à vrai dire qu’un sentier, monte le long de la contrescarpe du château, passe sur l’ancienne citadelle, et se dirige ensuite au milieu de champs cultivés ; mais, coupé par des barrières, il est incommode : on l’abrège en traversant le château, lorsque le passage y est permis, ce sentier pourrait être fort agréable, si Ton s entendait pour en tourner les obstacles ; l’autre est la continuation de la rue du Faubourg-de-la-Barre.
Michelet, dans son charmant livre de VOüeau, décrit, avec plaisir, un chemin des environs du Havre, chemin montant sur la Hève : je regrette qu’il n’ait pas vu celui-ci, ou d’ailleurs les oiseaux chantent du matin au soir : et quand ils se taisent, vient le tour du rossignol, qui peut y chanter tard, tant la route est ombragée et sombre ; et, lorsque l’aube blanchit déjà les falaises, le rossignol peut y dire, dans son chant, comme Juliette à Roméo : « Non ce-n’est pas l’aube encore. »
Le haut rivage où les Bénédictins aussi, dit-on, jetèrent les fondements de l’église de Varengeville, offrirait, avec les avantages qui se trouvent à Caude-Côte, une plus longue promenade : ce serait un petit voyage, d’un myriamètre environ, d’un myriamètre seulement pour l’allée.
Je décrirais avec plaisir et le village de Varengeville, un parc, habité, sinueux, voûté de rameaux, coupé de clairières, ombreux, vaste, que l’on traverse pour s’y rendre, et le presbytère, tout au bout, isolé, semblant posé là pour veiller sur les naufrages, et l’église que le
gouffre voisin, les eaux de la ravine attendent, depuis des siècles, dont le clocher est h moitié abattu par la foudre, dont l’orgue est dans le bruit des vagues, brisées à sa base, dans le murmure du vent sur les bruvères, et l’admirable point de vue que, du haut d’un grand tertre, qui semble la tombe d’un géant, à côté des humbles tertres du cimetière, présente le golfe, de douze lieues de largeur, au fond duquel on aperçoit Dieppe ; j’aimerais k mêler k cette description du village, et de l’une des plus belles marines du monde, un souvenir, personnel, il est vrai, mais que, sans l’amoindrir en rien, dans ce qu’il a de particulier et de profond, j’offrirais au lecteur comme un exemple de la relation de l’ame k la grandeur de la Création : mais je me borne k cette simple indication de la promenade : il me faut faire mes adieux.
Plus d’une fois, en écrivant ce petit volume, je me suis senti attristé k l’idée des maladies qui assaillent l’homme: je me disais alors : que peut-être je contribuerais k adoucir la douleur. La maladie ! c’est le ministre de la loi, de la loi inflexible, étendue k tout ce qui existe : l’ouragan, les eaux débordées et croupissantes, les feux, les orages souterrains, les fléaux ensemble qui désolent la terre, la plainte de Job, prolongée sur tous les siècles ; mais un irrésistible, un formidable avertissement, qui nous fait lever les -mains au Seigneur. La guérison ! un sursis ! Je serais heureux d’être un de ceux qui l’apportent.