P DIEU
De l’autre : deus.... beatus —
Les mots spes mea se rapporteraient évidemment à la devise qu’Ango avait pieusement choisie : spes mea Deus à j uventute meâ; la sphère est bien aussi l’emblème qu il avait adoptée.
La sphère, peinte ici, devait être la sphère céleste; car les méridiens et la ligne zodiacale nous ont paru reparaître de l’autre côté. Des lettres, peut-être les signes, avaient été tracés sur le zodiaque. Probablement cette sphère était environnée de nuages : nous ne vîmes aucun support.
A quoi pouvait se rapporter le quatrain sur le passage de la Mer rouge? Pour avoir une explication, il serait bon, je crois, de se faire une idée des influences artistiques qui alors existaient indubitablement. Les tableaux des grands maîtres du temps, où les sujets bibliques se montraient dans de magniliques compositions, devaient porter à l’imitation des peintures sacrées, surtout chez l’opulent possesseur du Manoir, qui témoignait de la grande piété, preuve sa devise : or, le passage de la Mer rouge est représenté dans les Loges de Raphaël.
L’admiration que l’on avait pour cette grande œuvre, expliquerait une imitation faite ici. Le choix du sujet s’expliquerait par la fortune d’Ango. Ses navires n’allaientils pas à des terres promises, conduits par la main du Seigneur, qui avait ouvert les eaux devant Israël ? Nous verrons tout-à-l’heure qu’un sujet, qui m’a semblé pa-
rnrlleiiient tire des Loges de Raphaël, se trouvait sur la cheminée d’une grande salle.
Les portiaits du maître de céans et de sa femme, (|ue le pretre Asseline, le naïf et respectable auteur des Chroniques manuscrites de Dieppe, dit avoir vus encore, vers la fin du xvii® siècle, dans une des pièces du Manoir, n existent plus, du moins on ignore ce qu’ils sont devenus. Tous deux étaient représentés h genoux sur leurs prie-dieu. Ango était agenouillé devant un crucifix. Il paraissait de moyenne taille, d’une complexion délicate ; il avait la barbe et les cheveux blonds, les joues vermeilles, le nez aquilin, le front haut, la tête grosse : tous les caractères de l’homme du Nord, modifié par la civilisation de l’Occident. Lebon auteur de cette description ajoute, que cette tête annonçait sa grande capacité.
Cette peinture, si bien dans l’esprit du temps, me fait douter fort, comme je l’ai dit plus haut, que ce soit le portrait de ce bourgeois, du bourgeois si empreint de pieté, qui se trouve dans le médaillon de la grande entrée. Il est vrai, si la chronique a été bien informée, que 1 orgueil déborda au-dessus de cette pieuse humilité. Toutefois, il faut considérer qu’il y aurait eu une forte contradiction entre le portrait agenouillé sur le prie-dieu et l’air de tête que l’on voit sur la porte du Manoir.
La porte au-dessus de laquelle sont le quatrain et la sphère est fort basse ; elle n’a que 1 m. 75 de hauteur ; elle donne sur 1 escalier d’une tourelle, escalier conduisant aux grands appartements.
Au-dessous de cette porte, dans la tourelle, est l’entrée d’une cave qui existe sous la galerie où vestibule que nous quittons. La voûte de cette cave élève le sol du vestibule au-dessus de toutes les autres parties du rezde-chaussée.
Là, dans l’angle, s’élève la charmante tourelle octogone ^i’pù Ango voyait, dit-on, ses navires cingler vers le port
de Dieppe. Peut-être a-t-on un peu amplifié l’horizon ; car les chroniques mêmes ont bien leur petit côté merveilleux. Aujourd’hui, de la plus haute fenêtre, on ne voit pas la mer : il n’est pas impossible, cependant, que la plaine, où se déploient les blanches voiles, se soit alors montrée par-ci par-là. Mais, du côté de la terre, la vue s’étend à une grande portée : je ne sais combien de hameaux, de villages se montrent, ainsi que le disait notre Bernardin de Saint-Pierre, comme des îlots, des îles de verdure, sur le vaste plateau où, dans l’été, ondulent les blondes moissons.
La tourelle est intérieurement circulaire ; on y compte 66 marches. La porte d’en bas, sur la cour, est en dedans ogivale. Cette porte se trouve tout contre l’entrée du Manoir où sont les médaillons.
Cette tourelle, qui contient le grand escalier, large escalier de pierre d’un beau travail, est tout-à-fait dans les dispositions d’architecture du temps. Elle a du rapport avec celle qui existe à l’angle gauche des arcades de la maison, dite de François I®'’, à Orléans (le Magasin Pittoresque a donné une vue de cette maison, année 1842) ; mais la tourelle du Manoir est d’une forme plus élégante. Au reste, les deux maisons sont de la même époque. On trouve à Varengeville les dates 1541 et 1542, et à Orléans ,
Montons dans ces ruines : la première porte que l’on trouve à droite, donne sur une longue et haute galerie, qui règne au-dessus du vestibule et se prolonge sur toute la façade. C’est à cette galerie qu’appartiennent les belles et larges fenêtres que l’on voit de la cour. Toutes sont bouchés, aussi la pièce est-elle fort obscure. Quelques petites ouvertures existent seules. J’ai vu, dans cette longue pièce, une machine à vanner le blé, et c’est tout.
Il est impossible de trouver rien de plus nu que cette longue suite de murailles, portant, de distance en
«listaiice, de fortes poutres. Cette galerie qui devait relier entre elles les difiérentes parties du Manoir, et qui ne débouche aujourd’hui, k son extrémité Ouest, que sur le vide , était certainement très-belle. Quand on y a plongé un coup-d’œil rapide, on se retire avec une impression de tristesse.
En continuant de monter l’escalier, quelques marches plus haut, on rencontre, à droite encore, une vieille porte délabrée qui ouvre sur un grenier spacieux, fort obscur aussi, mais qu’on éclaire en ouvrant deux petits ^olets de vieux ais placés sur un pignon : à peine sontils ouverts qu’un demi jour se répand dans toute la pièce, et que l’on entrevoit en dehors les champs, les magnifiques campagnes dont je parlais tout-à-l’heure ; mais bientôt 1 œil cherche ce qui peut se trouver encore sous ces deux grands toits, descendant de chaque côté du grenier.
Une riche cheminée du temps se dessine. Un sujet religieux, un enfant, nouveau né, un groupe ressemblant assez, selon mes souvenirs, à celui de Moïse sauvé des eaux, dans les Loges de Raphaël, était peint dans le trumeau. J’ai trouvé, il y a quelques années, cette peinture, en camaïeu, encore assez bien conservée; elle a complètement disparu. On dirait que l’enduit sur lequel on avait peint, et qui subsiste, fut appliqué sur un premier fond de trumeau. Je crois, cependant, que le sujet choisi appartenait bien à l’idée suivie dans la décoration du Manoir, et que s’il ne ' datait pas de la première décoration, il en était au moins une reproduction.
A l’autre extrémité du grenier sont les montants de chambranle d’une autre cheminée, cheminée moins historiée que l’autre, mais qui dut être fort jolie. Concernant ces cheminées et ce grenier, voici une note, écrite sur les lieux, qui m’a été laissée par M. Labeville.
« Quant au travail de la cheminée, il est plus remar-
quable qu’on ne l’avait supposé. La composition en est assez heureuse ; elle devait produire un bel effet, à en juger par les parties qui n’ont pas été mutilées. Le travail en est aussi fin, aussi délicat que celui de tous les monuments exécutés à cette époque : des fleurons parfaitement faits se voient encore dans les pilastres, dans la frise du haut, sur les vases et plusieurs endroits de la partie supérieure, qui a bien moins souffert, et que j’ai examinée de près. Les chapitaux des colonnettes et leurs fûts sont d^un bon goût et d’une grande légèreté. On remarque au milieu du manteau un écusson que tiennent deux anges agenouillés : on y voit un Lion à queue fleuronnée, et au-dessous cinq branches d’une étoile. »
« Il est à regretter que le tailleur d’images, auquel l’Eglise d’ Arques ne fut assurément pas inconnue, n ait pas été plus heureux quant à la pierre qu’il a employée, et dans laquelle son ciseau se heurtait souvent contre des morceaux de silex.
» Autre cheminée en, face de celle-ci ; mais faisant partie d’une autre pièce bien plus petite que la précédente, et dont le pavé se trouve aussi plus bas.
» Le travail en est plus remarquable que celui de l’autre, du moins, il me paraît tel. Il faut tenir compte toutefois du grain de la pierre qui est ici plus fin, et d’une nature se prêtant mieux à l’exécution.
» La composition était plus simple que celle de la cheminée du grand appartement, mais non moins élégante. Les chapiteaux des pilastres sont très-jolis.
» Je crois qu’on ne tient pas assez compte du travail de ces cheminées, qui est bien au-dessus de tout ce qui se voit dans le reste du Manoir.
» Je pense que la Piscine, qui se trouve dans une chapelle de l’église d’ Arques, est du même artiste. Il y a des réminiscences de composition. »
J’ai donné d’autant plus volontiers ces lignes de M. La-
beville, qu’elles viennent d’un artiste qui a employé plusieurs années de sa vie à une étude générale de l’art, mais surtout k une étude particulière de la manière.
Tout au haut de la cheminee est un Charlemagne tenant en main 1 emblème qu’on lui donne ordinairement, un globe. C’est donc ici la maison des sphères. Chacun a la sienne, l’Empereur et l’armateur Dieppois.
J ajoute quelques détails recueillis par le même explorateur :
« La pièce où se^trouvent les cheminées était autrefois, comme on vient de le voir, partagée en deux. Toutes deux avaient une porte donnant dans l’une des tourelles qui flanquent la grande porte du Manoir à l’Est.
» Le pavé de la plus grande, qui devait être la salle de réception, était vernissé vert, et disposé en bandes parallèles à la cheminée.
» Dans l’autre, le pavé était vernissé rouge, et placé en biais.
» La grande salle avait 9 mètres 60 dans sa longueur, partant de la cheminée, et 9 mètres de large entre les deux murs.
» La plus petite avait 5 mètres 30 en partant de sa cheminée, et 9 mètres de large pareillement entre les deux murs.
» Son niveau est de 8 centimètres plus bas que celui de la grande salle. »
Ce sont bien évidemment les armes d’Ango qui se trouvent au milieu du manteau de la grande cheminée. Ce que M. Labeville, qui ne connaissait pas ces armes, a appelé une étoile à cinq branches, cette partie étant d’ailleurs assez frustre, est certainement une molette d’éperon. Nos chroniques nous disent que l’Ecusson d’Ango portait de sable, au champ d’argent , chargé d’un Lion marchant, de sable, avec une molette d’éperon.
Les armoiries de sa femme portaient au champ d’argent
trois molettes d’éperon, ny pattées ny bequetées de sable.
Une exploration attentive, et j’espère en faire une avec l’amical concours qui m’est offert maintenant, amènerait peut-être la découverte d’autres restes d’un grand intérêt.
Il y avait autrefois un étage au-dessus de ces pièces. Cet étage est indiqué tout au haut de la grande cheminée, et de plus par une porte murée, qui se trouve, en continuant de monter l’escalier.
Au haut de la tourelle on jouit de l’immense et magnifique vue dont j’ai déjà donné une idée.
Je ne pense pas que cette jolie construction, dont Tescalier est éclairé par quatre étages d’élégantes petites fenêtres, ait été plus élevée qu’elle ne l’est maintenant. Ses proportions semblent complètes, et son toit de bardeaux montre bien le vernis d’un long temps.
Du côté de l’Ouest, qui est le côté par lequel on entre aujourd’hui, se trouve un corps de rez-de-chaussée qui n’a plus de liaison avec le logis principal. Il abrite maintenant les bestiaux de la ferme : car le Manoir est devenu une ferme. Cependant ce corps de bâtiment se rattachait évidemment aux autres par des constructions détruites. A moins de faire une étude particulière de tous ces lieux, on ne peut dire quel fut l’usage de ces étables d’aujourd’hui. Ces pièces ont de grandes proportions; on y trouve des restes de vastes cheminées ; d’après plusieurs indications, un étage s’élevait au-dessus.
A partir de l’extrémité de ces bâtiments, on découvre, en se dirigeant sur le côté opposé, des restes de fondation. Ces restes passent au pied du colombier. Il est très-probable que la cour intérieure se terminait là, et que la partie où se trouvent le pigeonnier et les constructions en colombage, étaient en dehors. D’ailleurs les voies pavées, qui existent encore dans la cour, indiquent cette disposition.
La cour a deux entrées, l’une à l’Ouest, et l’autre à
TEst. Celle-ci est flanquée de deux tours, et je Cai appelée la grande entrée. On y voit extérieurement des écussons en partie martelés, qui pourraient cependant, avec un peu d’attention, servir à compléter l’histoire de cette grande maison des champs.
Je l’appelle la grande entrée, ‘parce que c’est celle qui a le plus d’apparence, qu’elle est accompagnée de tourelles, de débris d’écussons : possible toutefois qu’elle ait été remaniée par ceux qui, dans la possession, succédèrent à Ango, et que la véritable entrée, du temps du bâtisseur, ait été celle de l’Ouest. Les restes de voies pavées paraîtraient même l’indiquer; néanmoins, je suis porté à croire que la cour d’honneur s’étendait à l’Est.
Deux chemins, chemins d’Arques dans leur origine, communiquant tous deux avec Dieppe, par un long détour il est vrai, à travers la plaine, passent à peu de distance, celui-ci de la porte de l’Est, celui-là de la porte de l’Ouest. J’ai vu encore, sur celui de l’Est, une haute allée de hêtres, qui était peut-être une tradition des anciennes avenues du château.
Le Manoir fut entouré de fossés. La dépression du terrain , qui indique ces fossés, sur chaque face du grand carré, que forment les murs extérieurs de tout le corps de bâtiments, est apparente. Il est probable que ces fossés étaient pleins d’eau : des sources pleureuses, qui sont répandues dans le terrain, pouvaient les alimenter.
Le château, comme on dit à Varengeville, est placé au milieu d’un vaste enclos planté de pommiers. Lorsqu’on en fait le tour, ces grands murs sont empreints de tristesse. Encore qu’ils soient bien debout, ils ont la couleur des ruines. Voici donc ce que devient la richesse pour laquelle l’homme fait tout, jusqu’au mal ! Voici donc où aboutit la puissance sur terre et sur mer! Le violier, qui croit et fleurit de couleur d’or, avec si peu de terre et d’eau, dans la plus petite fissure de ces vieux murs,
et qui tous les ans refleurit, semble nous donner une leçon. Voyez comme il s"est multiplié autour de cette fenêtre extérieure du Manoir où l’on voit encore une belle grille de fer armée de tridents.
Selon toute apparence les jardins s’étendaient au Sud, sur un terrain incliné, qui permettait l’établissement de terrasses, comme on en voit dans les grandes mllcu d’Italie, comme en avaient les vüla'^ôes Romains. Dans les jardins du Manoir se dessinaient peut-être aussi des buis taillés à l’antique. J’ai dit que cet usage avait dû se conserver dans les jardins monastiques : j’aurais dû ajouter de l’Episcopat, qui resta Romain au milieu des Visigoths, des Bourguignons et des Francs.
Il y aurait une comparaison assez curieuse à faire entre le Manoir normand de la Renaissance et la Villa, qui, au temps de la Curie gallo-romaine, couvrit, à environ une lieue de Varengeville, la pente qui descend de Sainte- Marguerite à la mer. Cette Villa appartint à quelque personnage qui dut, comme Ango, être un personnage puissant de notre rivage.
La maison du Gallo-Romain, la maison du Normand offrirent toutes deux, l’imitation de l’Ârt italien; mais toutes deux avec les modifications que la matière du sol, les dilférences de climat apportent à l’art, à mesure qu’il s’éloigne de sa patrie.
Ango, Vicomte de Dieppe, fut aussi Capitaine de Dieppe, c’est-à-dire chef militaire. Il eut alors une troisième maison, le Château-fort de la ville, avec pont-levis et gardes veillant aux portes : Ango se faisait accompagner partout de gens armés.
Ces fonctions de Capitaine étaient fort importantes. C’était quelque chose d’une vice-royauté. Lors de l’invasion de la bourgeoisie dans les affaires de l’État, pendant la captivité du Roi Jean, le Roi de Navarre fut Capitaine de Paris.
Les manières superbes d’Ango, du Capitaine entouré de gardes, ses façons de prince, déplaisaient fort aux bourgeois. Mais, dès qu’on a du pouvoir, on veut des gardes. Laissez faire les bourgeois eux-mêmes , et vous verrez. Le Maire de La Rochelle parut avec ses gardes devant Richelieu. Il est vrai que La Rochelle était puissance. Dieppe et Ango étaient puissance aussi.
De plus « il s’était fait des ennemis, dit un chroniqueur, pour avoir disposé trop despotiquement des prises qu’il avait faites sur mer. »
Un soufflet, donné dans une contestation, è l’un de ses anciens associés, gâta tout.
Ici reparaît le caractère du Varengien • ce n’est plus l’homme agenouillé sur le prie-dieu; ce n’est plus l’humble chrétien de sa devise : c’est Ango prompt à faire la guerre.
L’associé, ainsi outragé, demanda d’anciens comptes, poursuivit sans relâche, ht décréter les biens ; la jalousie, qui s’attache souvent aux favoris de la fortune, vint sans doute en aide au poursuivant. Ango mourut privé de l’usage de ses richesses.
Il fut inhumé dans une chapelle qu’il avait fait construire, ou du moins décorer, comme sa dernière demeure, près du chœur de l’église Saint-Jacques, du côté de l’Épître. C’est la chapelle Saint-Yves.
Il regretta bien, pendant ses tribulations, celui qu’il appelait son bon Maître. Le Roi était mort.
Autrement il eût été chercher protection à la Cour. Le Roi aurait-il oublié « les bons, grans et continuels services que lui avoit faicts son Vicomte Ango, qui avoitfort servy le Roy sur le faict de la marine et guerre de la mer, le tout à ses propres cousts et despens. » Telles sont les expressions dont Marguerite de Navarre se servait avant ce malheureux temps, en rappelant les services du Vicomte de Dieppe, comme elle le nommait. Le Roi
aurait-il oublié?... Ango eut au moins le consolant regret de croire que le Roi lui eût tendu une main secourable. C’est bien quelque chose que de croire en ceux qui ne sont plus !
La citation est extraite de lettres retrouvées par M. Géniri, qui attribue à cette recommandation de Marguerite la date de i526. (Voir les publications de la Société de l’Histoire de France.) La princesse parle aussi de M. de Bures, gendre d’Ango, comme ayant sa part dans ces services. Le gendre d’Ango serait-il le de Bures qui, en 1555, fut l’Amiral dans le fameux combat où une flotte dieppoise détruisit une flotte flamande?
Dans ces lignes sur Ango, j’ai fait allusion aux antiques Rois de la mer du Nord : notre nationalité normande m’y portait. Mais , à part la position sous le soleil, c’est plutôt aux Médicis qu’il faut le comparer. Le Dieppois et les Florentins durent leur opulence au commerce. Le procès, qui vint clore la carrière du Vicomte de Dieppe, fut probablement escorté de ces mêmes passions jalouses qui bannirent Côme-l’ Ancien. Ango fut entouré, comme les Médicis, de peintres, de sculpteurs, de poètes, d’historiens, de savants. Certes, il y eut moins d’éclat de ce côté-ci, que de l’autre; toutefois il y eut aussi du lustre; et d’ailleurs les lointains voyages sur mer nous donnent une importance que n’ont pas les Florentins, encore qu’Améric Vespuce soit de là : mais entre ce navigateur et les Dieppois, il y aurait probablement à débattre sur la terre du nouveau monde ; car la nef Dieppoise y avait été, dit-on, avant celle d’Améric. De Dante, il n’y eut pas.
Notre Puy, nos Ballades, notre Chant royal, eurent une belle renommée. Jouan Parmentier, poète lauréat, cosmographe , navigateur, historien , dédia au Seigneur Ango sa traduction de Saluste. En même temps Desceliers, d’ Arques, mêlé au grand mouvement des esprits de
Dieppe, traçait ce magnifique Planisphère qui est allé, je
ne sais comment, à Padoue, couvert de miniatures, d’une admirable perfection, où l’on voit les vents soufflant sur vingt-six banderoles, des cétacés, des éléphants, une belle sirène à la pointe d’Afrique, des monstres, des navires, avec leurs matelots, des châteaux, des rois, des peuples dans leurs costumes nationaux. La science nouvelle se laissait aller encore volontiers au doux attrait du merveilleux. Aussi l’Afrique offre-t-elle ici des hommes sans tête, ayant un œil au milieu de la poitrine, des hommes à huit ou dix bras. La terre, où se sont cachées jusqu’à ce jour les sources du Nil, et qui, jusqu’à présent, a été rebelle aux recherches de la Science, ce vieux monde, moins connu que les nouveaux, ne nourrit point certes les êtres monstrueux que l’imagination y créait. Était- ce pressentiment? On sait déjà que l’Afrique renferme des anneaux de la création qui n’avaient point été trouvés sur d'autres terres. Ce Planisphère, des plus curieux comme travail géographique, comme science et idées de l’époque, comme œuvre de miniature, (qui sait si le Primatice ne fut pas consulté pour cette partie?) peint, doré, tracé sur quatre feuilles de parchemin , parfaitement assemblées, sur 2 mètres 15 centimètres de longueur et sur 1 mètre 35 centimètres de hauteur, présente, dans le champ qui l'encadre, le grand écusson des Armes de France, trois fleurs de lys d’or au champ d’azur, surmontées de la couronne royale et entourées des colliers royaux ; les écussons du Connétable Anne de Montmorency et de Claude d’Annebaut , Amiral de France. On doit la description de l’œuvre, « faicte à Arques, l’an 1550, par Pierre Desceliers, prêtre, » à M. C.-A. de Challaye, Membre de la Société Géographique, de la Société Asiatique du Bengale et de la Société des Antiquaires de l’Ouest. M. l’Abbé Cochet a eu la bonne idée de faire reproduire cette description à la Yigic de Dieppe du 15 février 1853.
Le savant et riche travail du contemporain et du voisin d’Ango, a passé, on ignore par quelle voie, dans l’État de Venise, où alla aussi Corne de Médicis, banni de sa patrie.
Desceliers, cosmographe hardi, est un des génies de l’hydrographie. Il annonça, dit-on, et jeune encore sans doute, au navire qu’il lançait sous les astres, de grandes découvertes sur le globe. Il les annonça comme Galilée annonça le mouvement de la terre. Il habita la campagne près de Dieppe comme Galilée habita près de Florence.
Nos Communes, sortant, émancipées, du Moyen-Age, eurent quelque chose des Républiques italiennes. Les villes maritimes, et Dieppe principalement, en approchèrent plus encore que les villes de l’intérieur. Nos Cités avaient une vie particulière et forte que la concentration du pouvoir a détruite.
Ango, qui avait à son service une flotte armée, portant la loi à Lisbonne, et bien autre que les barques avec lesquelles les vieux Normands avaient Jadis pénétré dans le Tage , n’égalait-il -pas tout ce qu’on voyait dans ces Républiques? Recevant des Ambassadeurs, dictant la paix, eut-il rien à envier, en fait de puissance, aux Cités italiennes?
Des doutes existent sur cette histoire vraiment à part. Cependant, c’est de l’histoire ! Celle-ci avait cours dans Dieppe. Le Père Fournier, Jésuite, qui, sous Louis XIII, écrivit un in-folio intitulé V Hydrographie, livre des plus curieux, non pas un traité purement scientifique, mais aussi une histoire de la marine, pleine d’anecdotes, ajouta cette guerre d’Ango, dans des additions restées manuscrites. Et il faut bien que le Vicomte de Dieppe ait eu des affaires en Portugal, puisque Marguerite de Navarre écrivait, en \ 530, selon la supputation du savant M. Génin :
« A mon cousin Monsieur le Légat.
» Mon cousin, le Vicomte de Dieppe, ce porteur, s’en va maintenant en court pour faire entendre au Roy, à Madame et à vous à la
vérité comment il va de l’afCaire qu’il a en Portugal, et du peu d’estime que le Uoy dudict Portugal a faict des lettres que le Roy luy a escriptcs pour ladicte alTaire ; de quoy j’ay esté fort esbabie, et combien que la cognoissance que vous avez des mérités dudict Vicomte et des bons, grans, et continuels services qu’il a faicts au Roy suffise en votre endroict pour sa recommandacion, si ne me suis-je peu garder, pour la bonne et affecsionnée voulenté que je luy porte, de vous en faire en sa faveur une particulière et non commune, vous priant bien affectueusement, mon cousin, luy donner en son dict affaire te meilleur ayde, port et expédition que vous pourrez, vous asseurant qu’en ce faisant me ferez plaisir aussy agréable que vous sçauriez penser. Et pour ce qu’il vous dira de mes nouvelles et de ceste compaignie qu’il a veue, ne vous feray plus longue lettre, que de prier Dieu, mon cousin, qu’il vous doint le bien que de bon cœur vous désire. A Bloys, le x” jour de juing.
» La toute vostre bonne cousine et amye.
» Marguerite.
5) P. S. Je vous prie, mon cousin, avoir son affaire pour recommandé, car je le cognoys bon serviteur du Roy. »
En même temps que cette jolie lettre donne du jour sur l’affaire du Portugal, elle en donne aussi sur notre Vicomte : on comprend ce que devait être le Manoir de ce bon serviteur du Roi, lequel voyoit si bonne compaignie, qui était si chaudement recommandé par les gracieuses Dames, et dans une lettre écrite à l’ombre de ce magnifique château de Bloys.
Il est bien probable que ce fut la lenteur de la conclusion, « le peu d’estime que le Roy dudict Portugal faisoit des lettres que le Roy de France luy escrivoit pour ladicte affaire, » qui porta Ango, ayant une escadre dans sa main, à forcer ledit Roy dans sa capitale. C’était chose bien tentante et bien forte que d’avoir à soi une flotte armée. Le Roy de France n’en avoit. La marine royale a été longtemps h s’organiser.
Cette histoire est aussi bien fondée que tant d’autres, professées chaque jour en cours publics. Les grandes histoires sont en général pleines de faussetés; sans doute les petites doivent s’en sentir; mais pourtant il y a tou-
jours au fond quelque chose de vrai, même dans Tliistoire des Fées. La susdite lettre de la fée iiavarroise doit être prise en grande considération.
Comment le Seigneur Ango était-il parvenu à être le protégé de la Reine? à qui Marot écrivait :
« Amour me fit écrire au mois de May,
Nouveau refrain par lequel vous nommay,
Comme sçavez, la plus belle de France :
Mais j’ai failly, car veu la sullisance De la beauté qui dessus vous abonde Dire devois la plus belle du Monde : »
Je ne le sais pas encore.
Il se fit, au compte d’Ango , de grandes expéditions maritimes ; ses nefs le Sacre et la Pensée, qui issirent du Havre de Dieppe, le 28 de mars 1529, sous la conduite de Jouan Parmentier, accompagné de son frère Raoul, visitèrent Sumatra, après avoir exploré beaucoup d’îles sur la route.
Une nef, appelée aussi la Pensée, appartenant, en 1 508, à Jean Ango, père du Vicomte, fut une dès premières voiles qui parurent sur la côte de Terre-Neuve. C’est Ramusio qui nous l’apprend. Elle était, dit-il, à Monseigneur le Capitaine et Vicomte de Dieppe, Padre del Monsignor lo Capitano e Visconte di Dieppa. Thomas Aubert, qui la commandait, fit le premier établissement à Terre- Neuve.
Est-ce donc ce navire vétéran qui part en 1529 pour les Indes orientales ?
C’est un des grands voyages de cette époque. Il est évident toutefois que les marins de Dieppe connaissaient déjà ces mers de l’Inde. Le Journal de bord de la Pensée fait voir que les Parmentiers, et même leurs contre-maîtres, y naviguaient avec des notions assez justes des lieux, des hommes, des éléments de cette partie du monde. Il y a quelques raisons de croire que Jean Parmentier y avait déjà voyagé.
Jouai], comme je l’ai dit, était un homme des plus lettrés et des plus savants; il joignait aux lettres l’audace des entreprises, et, l\ ce qu’il paraît, l’intelligence des affaires; un de ces hommes dont les Normands ont fait peu de bruit, et qui peuvent cependant être mis sur la même ligne que ces Espagnols et Portugais dont le nom a rempli le monde. Une plume étrangère, celle de Ramusio, avait déjà mis en relief les voyages de notre grand Capitaine; mais on l’ignorait en France. Ce fut M. Louis Estancelin qui fit connaître l’hommage rendu au Capitaine Dieppois, Gran Capitano di Dieppa.
Si Parmentier eût été du pays de l’historien de marine Ramusio, sa gloire eût été bien autre. Son frère Raoul était fort habile dans la cosmographie. Le poète dieppois, Crignon, fut du voyage. Les Parmentiers moururent dans cette exploration. Crignon voulait qu’on appelât la mer qui baigne les rivages où les deux frères tombèrent sous la fièvre, « la Parmentière. »
Ce fut pour notre marine une bien grande perte que celle de ces deux capitaines. Voyez arriver sur rade ces deux navires, tous deux pavillons en berne ! Il y eut bien des pleurs dans la maison de Jean, lorsque sa jeune et aimable veuve apprit un tel veuvage. Elle avait tant pleuré au départ ! elle avait cherché de toute son ame à empêcher Jean de faire cette entreprise. Mais, ni ses larmes, ni ses douces paroles n’avaient retenu le navigateur.
N’avons-nous pas, lui disait-elle, c’est Crignon qui le raconte *
« N’avons-nous pas des biens à suffisance Pour vivre ensemble avec joie et plaisance. »
Et s’écriait-elle, ajoute le poète :
« Mon époux et amy.
Je n’ay esté fors que un an et demy Avecques luy, qui me semble fort brief^
Tous les plaisirs que j’ay prins jours et nuiclz,
Sont convertis en douleurs et ennuictz. »
M. Louis Estancelin, si zélé pour tout ce qui a rapport à la marine, érudit dans tout ce qui appartient aux anciens navigateurs (ses Recherches sur les Voyages et Découvertes des Navigateurs Normands, ouvrage comme il n'y en a guère, le prouve suffisamment), a publié le Journal de ce voyage, où l’on trouve mêlées aux observations nautiques les couleurs de la poésie.
C’est un monument restitué.
« Toutes les contrées de la France, dit M. Louis Estancelin, sont riches en glorieux souvenirs; mais la Normandie figure au premier rang dans ceux qu’a consacrés l’histoire. Plus que toute autre province, elle doit occuper une place que nos pères, plus empressés de bien faire que soucieux de transmettre à la postérité le récit de leurs succès, ont laissée vacante. La tradition seule nous a conservé la connaissance de la plupart de nos exploits maritimes, de nos découvertes et de nos établissemens commerciaux avant le xvi*’ siècle. Celte incurie, dont nous ne pouvons blâmer Tintention, mais dont nous devons déplorer l’effet, a contribué à ravir à notre patrie une célébrité qui lui appartient, et qui doit être ajoutée
à tous ses titres de gloire. »
Sous ce gentil règne de la Renaissance tout était h la
poésie, à la Cour, à la ville.
La Reine de Navarre, qui écrivait si gentiment en faveur d’Ango, faisait des vers aussi bien que Marot, à qui elle disait ;
« Si ceux à qui devez, comme vous dites,
Vous congnoissoient, comme je vous congnois,
Quitte seriez des debtes que vous fistes Le temps passé, tant grandes que petites,
En leur payant un dixain toutefois.
Tel que le vostre qui vaut mieux mille fois Que l’argent deu par vous en conscience;
Car estimer on peut l’argent au poi)ls.
Mais on ne peult, et j’en donne ma voix,
Assez priser vostre belle science. »
Ango, a ce qu il paraît, versifiait aussi, cüiiime nous le verrons tout à l’iieure.
Ceux qui, a travers l’Océan, allaient explorer les terres
nouvelles, ajoutées au domaine de l’hoinine, pouvaient-ils rester étrangers aux inspirations poétiques? L’Océan, son soleil, ses nuages, ses tempêtes, les pays nouveaux ne sont-ils pas pleins de poésie ?
Le l®'’ Juillet, il y eut grosse tourmente, et voici comme en parle le Journal :
« Ce jeudi, i" juillet, fit la plus grosse tourmente et gros vent que nous eussions encore eue depuis notre départ de Dieppe, et crois que le Dieu Éolus, accompagné de Favorinus et d'Africus Libo, faisoit ou célébroit les
nopces de lui et de Thétis, fort délibéré de la faire bien danser ; et plusieurs grands poissons, comme marsouins et chauderons, s’assembloient par grandes troupes, et faisoient saults et parades, et mesme nostre nef, et nous tous de dedans, dansions d’une haute sorte. »
Ces expéditions étaient montées comme le sont nos voyages d’exploration ; il y avait à bord du Sacre et de \q. Pensée, des astronomes, des dessinateurs, des barbiers ou chirurgiens, qui étaient anatomistes. On faisait des autopsies, une anatome, comme dit le Journal.
On tenait note des phénomènes du ciel; on décrivait les poissons, les oiseaux que l’on rencontrait; on éprouvait certains terrains, pour savoir s’il ne contenaient pas quelque métal précieux ; on dessinait, on peignait les hommes, les costumes, les animaux, les sites; on dressait des cartes ; on notait les courants de la mer et du
ciel.
Tout cela montre dans la ville de Dieppe, au temps d’Ango, de grandes études.
Entre autres choses, la marine voulait des chirurgiens habiles : aussi Dieppe a-t-il produit les anatomistes Jean Pecquet et Théophile Gelée. Adrien Galles,
qui a publié : « L’Abrégé de l’Écoiiomie du grand et petit Monde, » étant premier chirurgien du Roi dans la ville de Dieppe, Bailliage , Vicomté et Élections d’ Arques, explique, dans sa préface, comment les travaux de la marine font de l’hôpital de Dieppe une école, « où il n y a point de grande opération qui ne s y soit faite. »
Si l’on veut avoir une idée de la splendeur de l’art, dans cette République dieppoise , qu on aille à Saint- Jacques voir la façade du Trésor : c’est une œuvre contemporaine d’Ango, qui peut-être y prit part ; c est une grande poésie de pierre, pour ainsi parler. Sur la frise est une singulière Odyssée où l’on a représenté probablement les naturels et quelques usages des pays où les Dieppois furent poussés d’aventure, ou par leui* science dans la navigation ; peut-être aussi Ango avait-il été de ces voyages; car quelques-uns prétendent qu’il voyagea. Mais c’est surtout le périple des Parmentiers que le sculpteur paraît avoir eu en vue. Quand on lit attentivement le Journal du voyage à Sumatra, on se dit qu’il y a évidemment des groupes de ce relief qui se rapportent aux pays visités par le Sacre et la Pensée.
Le nom de Taprobane, qui se trouve et dans le Journal et dans Ramusio, pourrait donner heu à un examen qui n’est pas aujourd’hui de mon sujet.
Il est à regretter que la chapelle où Ango repose soit devenue une annexe de la sacristie. Il importe à l’honneur de l’église monumentale, et de^la ville, que cette chapelle soit rendue au moins à l’Histoire et aux Arts. Elle devait être d’un grand effet. Le Roi de la mer, comme l’avaient été ses ancêtres, dormant dans sa belle chapelle!
Je dois à l’obligeance de M. Margry, Conservateuradjoint des Archives de la Marine, copie d'une pièce de vers attribuée à Ango, et les détails suivants :
Un livre d’Heures, qu’on dit avoir appartenu à notre Vicomte, a été vu par M. de Bastard, auteur d’un grand
ouvrage sur les Monuments paléographiques, propres à servir h l’IIistoire de la peinture et du dessin.
La richesse et le goût du célèbre armateur sont confirmés par la rare magnificence de l’exécution de ce livre.
Ango, sa femme, et sa maison figurent plusieurs fois parmi les 500 ou 600 sujets qui couvrent les marges.
Sur le premier feuillet, sa femme et lui sont représentés à genoux, et derrière eux se trouve aussi à genoux une autre personne, une demoiselle suivante, peut-être leur fille Marie.
L’on pense que ce livre a été donné par Ango à sa fille Marie. C’est sur ce livre que la pièce de vers est écrite.
Je ferai remarquer que c’était assez l’usage dans la bourgeoisie d’écrire de ces généalogies sur des livres, ou sur de petits registres. Cet usage tenait à l’esprit d’ordre de la famille , et cette généalogie était toujours marquée d’un grand esprit de piété.
Voici cette Naissance :
Puisqu'il t’a pieu me donner une Fille,
Que j’ay tenue et advouée à tenir De ta bonté tout le temps advenir,
S’il te plaisait, à ce, me recepvoir.
Fût ce mon corps, mon cueur et mon avoir,
A ton plaisir, sans toi habandonner.
Pour le beau don qu’il t'a pieu me donner.
Ce fruit procède de ta bonté immence.
Pour exalter ta bonté et clemence,
J’ay bien voullu le jour qu’elle nasquit,
Et du baptesme qu’en ce monde elle acquist.
En rédiger à présent quelque chose.
L’an de grâce mil cinq cents et quatorze,
Le vingt-huit de juillet devant aoust,
A onze heures de matin par grant chault,
Marge nasquit, c’est une chose vraije.
Son parrain fust le seigneur de la Haye
Guülem. Aubert, conseiller de la cille,
Meur de sens, pondéreux et habille;
Ses marraynes, honnestes danioy selles,
Parfaictement leur renommée le preuve.
C'est Katherine Aubert, la bonne veufve,
Maistre Loys de Quievremont nommé.
De Heudreville seigneur bien renommé.
Et conseiller du Roy en la 'grant court,
De Parlement, où honneur bruit et court,
Et la seconde, c'est bien droict qu'on la nomme Perrette Ango, espouse de noble homme.
Jehan de Croismare vray seigneur de Saint-Just, Autant begnin que jamais homme fust.
Général sur le faict de la justice.
De la Grant court des aydes bien propice.
A Saint-Patrix sur les fonds de baptesme Marie Ango print et receust son cresme
Reveraulment, sans honneur desvoyer.
— En ce mesme an le dernier de janvier Le Roy Loys douziesme bienheureux,
Da^ne Atropos de son dart rigoureux Luy seppara la vye hors du corps.
Le doulx Jésus luy soit misericors .
Cette petite pièce a certes la grâce de son temps. Elle se distingue de plus par une douce quiétude. Les défauts qu’on y trouve, si ce sont des défauts, se voient aussi chez Marot. La rime pleine, à laquelle on tenait alors tant, qu’on ne faisait nulle difficulté d’estropier les mots pour les faire rimer (Jean de Meun s’en donnait à son aise), se trouve ici quatre à cinq fois défailllir. Il est évident que ces vers n’étaient pas pour le public. C’est un petit cantique intérieur que le père de Marye, sur son prie-dieu, comme il, était dans son portrait, et près du berceau de sa fdle, élève au Seigneur.
Cette poésie, si elle est bien de lui, comme on le croit.
nous tait connaître Ango mieux que les historiens. Le trait (le deuil, sur la mort de Louis XII, qui se trouve à la tin, est une jolie chose. On aime à trouver dans ce cœur, qui allait appareiller sous le vent de la Fortune, dont François allait devenir le « bon Maître, » pour me servir de son expression, cet adieu au bon soleil qui venait de se coucher.
Saint-Patrice, où Marye reçut le baptême, est une église de Rouen. Marie Ango fut donc baptisée dans la ville archiépiscopale. Les relations que son père avait avec la Métropole, peuvent expliquer ce baptême à Saint- Patrice.
La date de ce baptême, puisque les vers qui le célèbrent, sont attribués au Vicomte de Dieppe, nous montre que Ango devait avoir au moins la cinquantaine lorsqu’il eut achevé de bâtir son Manoir ; car de 151 4 à 1542 vingthuit ans se sont écoulés : or en admettant qu’il se soit marié très-jeune, ce que l’usage n’admet pas, en admettant aussi que cette enfant soit la première née, nous dépasserons facilement la cinquantaine, en ajoutant à la date de la naissance de Marye, celles qui se lisent aux montants des fenêtres du Manoir.
Les chroniqueurs ne nous disent rien de l’âge d’Ango. Ils placent la construction de sa maison de ville en 1525. Marye avait onze ans. Je ne sais donc quelle est cette maison représentée dans le livre d’Heures. Il est vrai que le livre n'a dû être donné que lorsque Marye’ pouvait y lire. Il faudrait nécessairement éclaircir les unes par l’autre, les chroniques et le livre d’Heures.
J’espère, dans quelque temps, donner sur le célèbre Marchand de Dieppe, tout ce que j’aurai pu recueillir de sa vie. La facilité, qui m’est offerte maintenant, d’explorer son Manoir me permettra peut-être de retrouver des choses intéressantes, du moins des détails qui n’ont pas été jusqu’à présent étudiés. En attendant je consigne
ici à peu près ce que je sais : parce que l’homme propose et que Dieu dispose.
C’est peut-être l’enfant chantée au berceau, l’an i514, que nous trouvons mariée, dix-neuf ans après, en 1533, à noble homme Nicolas Lesueur, fils de Nicolas, en son vivant sieur du Ganvier et Bougy et greffier de l’Excise de Caën. L’excise est encore en Angleterre, du moins je le crois, une perception de droits sur les boissons.
Voici une note que je dois aussi à l’obligeance de M. Margry :
« L’an mil cinq cens trente-trois, le deulxiesme jour de mars, avant Pasques, vyron unze heures du matin, nasquit Jacques, fils de Nicolas Lesueur et de Marye Ango sa femme, et furent ses parrains les honorables gens
maistre Ménage, Docteur ès-droict. Conseiller du
Rov en sa Cour de Parlement à Rouen et maistre Jehan. »
Je continue à citer, parce que ces extraits de naissance peuvent avoir de l’intérêt , même pour des familles vivantes.
« L’an mil cinq cens trente-huit avant Pasques le
jour d’avril nasquit mon fils Robert.
» Fut né l’an mil cinq cens quarante le neuvième jour de juin ma fille Marye et furent ses parrains nobles hommes Jehan le Maréchal et Robert Jehan Bernard, sieur de Ponssy et ses marraines demoyselles Marie Ango
» Ma fille Marie Paisnée fust née le jour de Nostre- Dame d’aout viron huict heures du matin l’an 1560 et ses marraines furent nobles Dames Lucette femme de noble... Nicolas Rouxel et... Byron, et son parrain fust... Et fust baptisée sur les fonts de Saint-Pierre de Caën.
» Mon fils Guillaume fust né vyron dix heures du soyr le 15“* jour de février 1566 et ses parrains furent nobles
hommes Et fust baptisé sur les fonts de Saint-Pierre
de Caën.
» Ma lille Marie la jeune fust née un vendredy 26“** jour d’aoust 1576 viron 4 heures du matin et furent ses marraines damoiselles Marie
» Mon fils Nicolas fust né dix heures du matin le dixiesme jour de mai 1563 et furent ses parrains Nobles hommes Nicolas Jouxol (?) Et fust sa marraine damoyselle Marie Ango et damoyselle Gargallenot de Gallon et fust baptisé sur les fonts de l’église. »
Dans ces tables généalogiques, un tant soit peu brisées, se trouvent évidemment des naissances bien postérieures à l’âge où Marye, de 1514, pouvait être mère. Cela est du domaine des généalogistes.
Les Chroniques dieppoises disent que quand la congrégation de l’Oratoire, devenant corps enseignant, à la demande de la ville de Dieppe, établit, en 1 61 4, son premier Collège dans la maison d’Ango (cent ans après la naissance de Marye), le premier Supérieur de cette Maison nouvelle fut le sieur Jérôme de Bauquemare, arrièrepetit-fils d’Ango.
Ainsi :
La lettre de Marguerite a parlé de de Bures, gendre d’Ango ;
Nous venons de voir dame Marye Ango, mariée à noble homme Nicolas Lesueur ;
Les Chroniques dieppoises nous montrent un arrièrepetit-fils d’Ango, Jérôme de Boquemare, dans la demeure de son aïeul, devenue un Collège :
Ne sommes-nous pas sur les traces de la descendance du célèbre marchand?
Après la mort d’Ango, sa maison de ville, qui avait été décrétée en 1550, fut à un Gabriel de Bures.
Tout cela est à éclaircir, avec les renseignements qui viennent maintenant, pour ainsi dire, bribe à bribe.
Sa grande fortune acquise dans le négoce, et dont il servit le Roi, sa fin malheureuse, l’ont fait comparer
à Jacques Cœur. Je ne chercherai pas jusqu’à quel point le parallèle pourrait être poussé. On trouve dans l’Histoire des traits qui se rapprochent ; mais THistoire est un drame plein d’unité, à cent actes divers.
Ces grandes richesses, que le négoce valut à la bourgeoisie, fourniraient à l’Histoire des pages d’un haut intérêt. La Rochelle eut son fameux négociant Autfredy.
L’intelligence qu’avait Ango des choses de la marine, put engager le Roi à lui confier le soin de l’équipement de la flotte « qui fut bien trois cents navires et plus, laquelle après avoir prins siégé en la région britannique (en 1545), contraignit les Anglois d’eulx retirer en leurs havres. »
Du moins un poète dieppois a dit :
« Ce fut luy seul, luy seul qui fist armer La grande flotte expresse mise en mer Pour faire voir à Torgueil d’Angleterre Que François estoit Roy et sur mer et sur terre. 3>
Cette flotte sortit des différents ports de la Normandie. Le chroniqueur Guibert limite les soins donnés par le vicomte, aux navires, pour ce, armés à Dieppe. Il importe peu d’éclaircir ici cette question. Mais la voix du temps, venue jusqu’à nous dans le quatrain, nous apprend quelle idée on avait de la capacité du Vicomte de Dieppe, dans les affaires de la marine.
Ce n’est que depuis peu que ce haut et puissant Seigneur, de par ses navires, commence à figurer dans les grandes biographies. M. Vitet , dans son Histoire de Dieppe, a rapporté ce qu'il a pu recueillir de cette espèce de légende. M. Vitet est un de ceux qui ont compris que l’Histoire de France devait être enrichie des magnifiques matériaux provinciaux, trop long-temps restés dans l’obscurité : obscurité bien plus grande encore dans les choses de la marine que dans les autres. C’est lui qui a, pour ainsi dire, ouvert la scène de l’Histoire au Vicomte Ango.
Sans düule quelques écrivains avaient déjà rapporté tout ce que l’on a su jusqu’à ce jour sur ce maître de notre rivage ; j’avais aussi, d’après eux, esquissé cette grande ügure dans les Archives de la Normandie, publiées par M. Louis Dubois : mais nous n’avions pas, mes devanciers et moi, l’autorité littéraire de M. Vitet.
Les « Mémoires chronologiques » de Desmarquets , imprimés en 1785, ont commencé à faire connaître au dehors les débris de cette histoire. Desmarquets les avait trouvés, comme nous les avons trouvés, dans les chroniqueurs, et, pour tout résumer, dans les « Chroniques et Antiquités » du prêtre Asseline, de Dieppe ; mais lui seul, ayant été imprimé, eut une certaine publicité. Ses Mémoires devinrent véritablement l’histoire locale.
Il recueillit, lorsqu’il y avait encore des manuscrits et des traditions qui n’existent plus, tout ce qu’il put trouver sur l’origine, la formation, l’histoire communale de Dieppe, sur l’hydrographie, la navigation, les découvertes, les industries des Dieppois, sur les guerres religieuses, sur les hommes illustres, et il en fit deux volumes écrits avec patriotisme. Ses récits ont fait battre le cœur des enfants de Dieppe, et long-temps ont entretenu le désir de l’imitation des ancêtres. L’auteur mêle à son travail l’esprit de tolérance de la haute société de son époque. Bien des choses cependant étaient encore à cette époque en contradiction avec cet esprit des classes éclairées. Les protestants, même alors, ne pouvaient inhumer leurs morts qu’en cachette, nuitamment. Ils étaient obligés, à Dieppe, de payer le service secret du portierconsigne de la porte de la Barre qui, la nuit, leur ouvrait pour laisser passer les morts. Desmarquets avait pu, plus d’une fois, rencontrer sous les murs de la ville, dont il était l’historien , des hommes portant un fardeau : en s’approchant il avait pu reconnaître des connaissances, des amis peut-être, allant au fond de quelque jardin.
muré, à eux appartenant, mettre en terre, sous l’ombré obscure et discrète d’un arbre, un des leurs, tandis que les yeux de la ville dormaient, et comme ensuite d'un crime, parce que ce corps était celui d’un protestant.
Desmarquets, ne cite point malheureusement, ses auteurs , à l’appui de ce qu il avance. On doit regietter qu’il ne fasse pas connaître, dans leur naïve autorité, les manuscrits où certainement il a puisé. On négligeait généralement alors les allégations. Cependant les Chroniques d’Asseline, qui citent beaucoup , auraient pu lui servir d’exemple. Mais, on n’aimait pas à embarrasser son texte de citations et de renvois. On était conduit là par l’imitation des anciens , qui ne citent guères et n’ont pas l’appendice des remarques et preuves. Chez eux, il semble que la fonction d’historien ait été une espèce de sacerdoce, qui emportait la croyance.
M. Desmarquets pratiquait sa religion avec une grande assiduité. Tous les matins, à huit heures, lorsque les églises eurent été rendues au culte , on vit entrer à Saint-Remy, un vieillard de taille moyenne, assez replet, vêtu d’une redingote gris clair, coilfé d’un chapeau trèspropre à trois cornes, et ayant en main une canne à pomme d’or ; c’étaH M. Desmarquets, qui descendait de la ferme qu’il habitait, pour ouïr la messe, dans son banc placé à peu près en face de la chaire à prêclier.
L’auteur des « Mémoires chronologiques » termina sa carrière dans l’exploitation d’une petite ferme à Caudecote, hameau de Dieppe. Il habitait le pavillon que possède aujourd’hui M. Desmaisons, jolie demeure placée à l’origine d’un vallon , vallon abrité contre le vent de mer par le sommet de la falaise. Les gallo-romains confiaient leurs urnes cinéraires à la paix de ce lieu : aussi, en 1827, y ai-je découvert une cinquantaine de ces urnes, à l’endroit où un petit sentier montait autrefois au-dessus de la cavée. Le Mercure de France avait parlé d’urnes trouvées
dans la cavée qui sert de chemin : c’est une voie antique.
11 y a, dans le jardin du pavillon, un mur donnant sur cette cavée, ombragée d’arbres, qu’on nomme la rue de Caudecote. M. Desmarquets se tenait souvent assis sur une terrasse que borde ce mur. De \h, il causait avec les passants , avec les gens de Varengeville , apportant à Dieppe leur pêche , avec quelques connaissances, venant h la promenade. Plus d’une fois des écoliers en congé, courant sous les yeux du vieillard, se trouvèrent arrêtés dans leurs courses , par de beaux fruits que le Tite-Live dieppois faisait tomber dans leurs mains.
Je l’ai vu de temps à autre, lorsque j’étais moi-même écolier. Je me rappelle sa mise simple, son air bienveillant, ses manières du bon ton d’autrefois. Je le rencontrais qui retournait au pavillon de sa ferme. Il était toujours accompagné d’un grand et beau chien épagneul. Je ne l’appercevais jamais sans éprouver un sentiment de vénération. C’était lui qui avait écrit les grands voyages, les glorieux combats que j’avais lus avec tant de plaisir. Je ne trouvais pas toutefois que ce fût aussi brillant que la Jérusalem délivrée : pourtant les hauts faits des Dieppois, à la guerre, me paraissaient comparables à ceux du Normand Tancrède.
Avant de devenir fermier, le conservateur de l’Histoire de Dieppe avait été dans les Eaux-et-Forêts. Ces fonctions paraissent indiquer une ancienne famille.
Alors il demeurait dans une maison, à lui appartenante, sise rue de la Barre, tout proche de celle où se lit une inscription à la mémoire du Chroniqueur Guibert. C’est, en partant de l’inscription, la seconde à gauche, en allant vers la montée du château, au fond d’une étroite allée. Elle donnait sur l’ancien cours. Son salon était décoré d’une tenture en tapisserie de Cathelouze, représentant des navires, des pêcheurs débarquant du poisson. M. Desmarquets recevait donc ses amis au milieu d’un travail
tout dieppois. Cathelouze fabriquait à Dieppe, dans la seconde moitié du dernier siècle, avec de la poussière de laine, des tapisseries qui furent une transition entre l’antique tapisserie et le papier de tenture. On peut voir son procédé dans un Jardin des Olives, servant de retable à l’autel d’une chapelle, au pied de la tour de Saint-Remy. Cathelouze peignait aussi. Sa peinture ressemblait à ses tapisseries. Il y a de lui, dans l’ancienne chapelle de la Délivrance, de la meme église, un devant-d’autel qu’il
avait peint pour la chapelle des Ermites de Saint-Pierre-
d’Epinay. Cette chapelle, située sur la route d’ Arques, ayant été détruite, l’autel en fut transporté à Saint-Remy, selon ce que m’a dit M. Paray, clerc du Trésor.
Jean, Antoine, Samson Desmarquets, né à Dieppe, le 3 mars 1722, sur la paroisse Saint-Jacques, mourut à Caudecote, le 15 août 1809, à une heure du matin. Il avait par conséquent dépassé de cinq mois sa 87® année. Il quitta cette vie tout juste dans l’octave d’une fête, qui, durant plus de trois siècles , avait été la grande fête de Dieppe, en commémoration de la levée du siège de 1443, siège qu’il a chaleureusement décrit.
Aux jours difficiles de la grande révolution, plusieurs fois sa grange et ses chevaux de labour furent mis en réquisition.
Sa plume , ses gerbes et ses serviteurs servirent son pays.
Le Duc d’Orléans et sa famille visitèrent donc le Manoir.
Le Duc put, sous les ombrages de Varengeville, qui conduisent au Phare d’Ailly, réfléchir sur celte bourgeoisie de la fin du moyen-âge qui, depuis les bords de l’Escaut jusqu’aux rives de l’Arno , élevait sa tête à la hauteur des trônes. Il avait vu, sans doute, à l’une des fenêtres du Manoir, les restes de cette belle grille de fer que surmontent des tridents. Le signe de la domination
(les mers, à la fenetre d’un bourgeois de Dieppe! Marcel, au milieu de Paris, avait contre-balancé la puissance royale. C’était donc une grande force que cette bourgeoisie, grandissant avec ses chartes conquises, prêtant son appui à la royauté, ou la suppléant même. Un vrai roi, vraiment bourgeois, lui avait manqué sans doute. Louys Xf était venu trop tôt. L’avenir renfermait peut-être ce Roi.
Le Phare d’Ailly, le terme de la promenade, s’élève surune pointe de terre, et au milieu de bruyères. Le site a
quelque rapport avec certaines parties de l’Ecosse, ce pays où des têtes royales de France ont porté tant de regrets.
Du haut du Phare on jouit d’une vue magnifique : la mer, la terre semblent v lutter d’étendue. La lanterne est à 93 mètres au-dessus de la mer.
Vers le milieu du printemps de 1854, une scène de marine, qui montre toute la force de l’instinct de société chez certains animaux, voire chez ceux qui hantent les gouffres, « monstres marins au fond de l’onde, » se passa sous la falaise du Phare ; le fait m’a du moins été raconté, tel que je vais le dire.
Il existe un Dauphin, que les matelots appellent Becd’Oie, parce que, en effet, il a un museau qui a du rapport avec le bec de l’oie. C’est le Delphinus Delphis de Linnée ; mais il paraît que celui, dont il s’agit ici, a offert une variété qui n’était pas connue : ou peut-être le Bec-d’Oie a-t-il été mieux vu cette fois qu’il ne l’avait été, M. le docteur Guitton, dans son amour pour tout ce qui intéresse l’anatomie comparée, dans son désir de fournir des preuves h l’appui de sa nouvelle classification zoologiiiue, ayant envoyé sept des Dauphins, dont il va être question, au Muséum de Paris, où l’on a pu les étudier dans de bonnes conditions.
Trente et un de ces Bec-d’Oie (tous mâles) vinrent s’échouer au reflux, ayant encore de 1 eau autour d eux,
mais pas assez pour pouvoir reprendre leur course vers la mer.
Ils eurent bientôt affaire, ces grands et inoffensifs habitants de rOcéan, aux pêcheurs du rivage, et aux préposés des douanes. Ils furent traités plus mal encore que ne l’eussent été des contrebandiers.
Une lutte s’engagea, de frayeur et de fuite d’un côté, de poursuite acharnée de l’autre.
Les Dauphins, percés de coups de pointe de sabre, après avoir rougi l’eau de leur sang, succombèrent. Leurs grands corps, de plus de deux mètres de long, demeurèrent couchés sur le flanc.
Un d’eux était parvenu à gagner l’eau profonde; mais, s’y voyant seul, il revint vers les siens, avant que la chasse ne fût terminée, et partagea leur sort.
Les environs du cap d’Ailly ont de ces échouements.
J’ai vu, il y a quatorze à quinze ans, apporter vivant, dans le vivier de M. de la Tour, à Sainte-Marguerite, un Dauphin qui venait d’être pris sur le sable de la vallée voisine, à la baie de Saane. Il était plus grand que les derniers, il avait bien trois mètres de long. A peine jeté à l’eau du vivier, où il resta un instant sur le flanc, il se mit à nager. Ce fut un beau spectacle.
On le tua au bout de quelques jours, pendant lesquels il avait fait ses évolutions, lancé par son évent les jets que les cétacés lancent en pleine mer. Le bruit de ce lancement était, dit-on, très-frappant, dans le silence de la nuit : c’était quelque chose comme un fort reniflement de cheval.
M. deBlainville regretta vivement la mort du Dauphin ; il regretta beaucoup de n’avoir pas été averti d’une occasion si belle, qui lui eût permis d’étudier, à son aise, un Dauphin, vivant, nageant, faisant jouer son évent.
Après cette petite excursion dans l’histoire des naufrages des habitants de rimmense gouffre, au bord du-
quel est placé le Phare, je reviens à la grande lanterne :
Je dirai, aussi en passant, que les phares li éclipses, qui indiquent aux navigateurs, par le nombre de secondes, de minutes d’obscurité, ou de vif éclat alternatifs, sur quelle côte ils se trouvent, sont de l’invention d’un Dieppois, le célèbre chimiste François Descroizilles. Je tiens de lui-même comment cette invention s’offrit à son esprit, un soir, dans une avenue de Versailles. Le vent y agitait les arbres, dont les rameaux, s’inclinant, se relevant, cachaient, découvraient, à de longues distances, les réverbères : de là l’idée.
L exécution se fit sur la jetée de Dieppe. M. Lemoine, Maire de cette ville, ami, parent de M. Descroizilles, et homme d’une intelligence très-active, qui, avec un rare dévouement, s occupait de grands projets concernant le port de Dieppe , fit élever sur ladite jetée une tour de bois, au haut de laquelle fut placé le mécanisme, composé par un horloger Dieppois, nommé Mulotin. Cette tour fut détruite, il y a quelques années, par un incendie.
Celle qui la remplace est couronnée d’un feu fixe, dont la portée est de 10 milles en temps clair.
M. Lemoine fut chargé par le Gouvernement d’aller faire une seconde application du feu à éclipses, soit à l’embouchure de l’Adour, soit à la tour de Cordouan. Je n’ai pas ma note présente.
L’ingénieur Fresnel a donné beaucoup de puissance à la clarté des phares inventés par Descroizilles.
Le feu du Phare d’Ailly a reçu, il y a trois ans, un grand perfectionnement, toujours d’après les admirables calculs de Fresnel, et qui consiste dans un appareil prismatique et des réflecteurs d’une force extraordinaire. Sa portée est telle que lorsqu’on cesse de voir le feu de la côte anglaise, on n’est pas bien long-temps à le découvrir. En réalité, il jette son feu à 24 milles (quatre myriamètres à peu près, ou approchant huit lieues). Nos pê-
cheurs disent que, dans certaines nuits, ils voient les deux lumières simultanément : selon eux , c’est signe de mauvais temps. Les matelots ont une vue presque aussi perçante que celle de l’oiseau ; mais, si le'dire de nos pêcheurs est exact, il y a là un mirage nocturne.
Jusqu’à présent il n’existe en France que deux phares de cette puissance, celui-ci et celui de Cordouan.
On a dû placer, cette année, dans le Phare d’Ailly, le buste de Fresnel. C’est de toute justice : c’est un hommage bien rendu aux travaux persévérants de ce grand ingénieur; mais il serait juste aussi de mettre, à côté de cette tête savante et inventrice, le buste du premier inventeur, de Descroizilles.
Je trouve que nos phares et les étoiles nous donnent une juste mesure, en présence d’une œuvre de Dieu, de ce qui est possible à l’homme. Une lueur, qui rayonne à quelques lieues sur les flots, voilà ce que nous pouvons, en admettant même les perfectionnements à venir; mais qui peut dire les distances où sont allumés ces innombrables feux qui scintillent dans la nuit?
La tour du Phare d’Ailly est placée au bord d’un précipice, où elle s’écroulera dans un temps peu éloigné. Le gouffre y a marché, il y marche, et bientôt il atteindra la base. Peut-être, à force de soins, parviendra-t-on à différer la ruine, en modérant l’action des petites sources, qui minent sans cesse le sol; mais les petites sources finiront par l’emporter sur les ingénieurs. Le sol où est assis l’édifice fut , dans des temps inconnus , le fond d’un large fleuve, qui se rendait à un Océan pareillement inconnu. Il coulait à travers des plaines, qui sont remplacées par les flots de la Manche, passait sur l’île de Wight, traversait le Midi de l’Angleterre. Son vieux lit est encore tout plein des galets qu’il a roulés; des crocodiles de ce temps-là y ont laissé leurs dépouilles, que l’on découvrirait probablement si l’on fouillait avec soin l’an-
CieiiMC vase. C’est la géologie qui nous apprend ces antiques histoires, qui nous montre ce lleuve où se reflétèrent, combien de siècles! les phares du ciel. La terre a changé d’aspect. L’homme y est venu. Les fleuves de la terre tarissent, la terre change; mais la parole divine sur l’homme ne changera point; et c’est sur la route de l’être créé à son image que Dieu a allumé les phares célestes.
Madame fut aussi visitée à Dieppe par la Dauphine.
La Dauphine débarqua à Dieppe à son retour en France, en 1815. Une petite escadre anglaise l’escorta royalement jusqu’à la rade. Elle mit pied à terre sur un poulier qui existait alors où le chenal tourne, où le port commence. Une inscription, en marbre noir, lettres dorées, incrustée, en face, dans le mur de la jetée du Polet, rappela ce débarquement tant que dura la Restauration. L’inscription était en latin, ressemblant assez au latin des premiers temps de la Monarchie : on y lisait que la Duchesse d’Angoulême était descendue en ce lieu,
Chassée par les méchants ,
Rappelée par les bons.
A Malis expulsa,
A Bonis revocala:
A la visite actuelle se mêlait sans doute un souvenir de ce retour dans la patrie, et du bon accueil fait par les Royalistes de Dieppe.
La petite Cour dieppoise dut, ces jours-là, s’enfermer dans plus de gravité que de coutume.
La Dauphine avait, dans ses traits, l’expression d’une préoccupation triste : les malheurs de son enfance et de sa jeunesse y avaient laissé comme un ressentiment sévère, qu’une grande piété tempérait cependant; on y trouvait l’énergie, douloureusement acquise, d’une aine qui avait pu fléchir devant la tempête, mais qui n’en avait pas été brisée; soutenue par ce qui est au-dessus de l’atteinte des
liommes, « la coiiliance en Celui qui lait voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs, qui élève les trônes et qui les abaisse. »
Sa pensée n’était pas portée vers l’ancienne étiquette des Cours : mais, ce cérémonial étant considéré comme une sorte de rempart du trône, elle y déférait.
Il fallut, par déférence, s’y conformer aussi. Ce ne fut pas de la tristesse : mais la Cour fut plus sévère, dans les murs et hors des murs.
Madame fit plusieurs voyages à Eu. Ces voyages, et celui de Mesnières, château où était encore la chambre de Henri IV, furent ses plus longues excursions. Elle alla jusqu’à Neufchâtel : Neufchàtel et Eu sont à peu près à égale distance de Dieppe.
Un jour elle se promenait au bord des flots, près de la Jetée. Elle vit une pauvre femme qui montait, sur la partie supérieure du rivage, de ces gros galets dont on se sert dans les constructions du pays. La hotte était bien lourde, et le chemin bien malaisé, sur ces galets roulants. La Princesse s’approcha de cette femme, et se mit à causer avec elle La pauvre travailleuse, encouragée par l’intérêt que la Duchesse paraissait prendre à son sort, entra dans les confidences.
— C’est un bien rude et triste métier, dit-elle ; mais il faut le faire. Si j’étais plus riche, je ne le ferais pas, je serais mariée à un homme de votre pays.
— De mon pays, bonne femme?
— Oui, Madame, et qui vous connaît bien.
— Comment est-il venu ici?
— Dans le temps de la guerre. Dans ce temps-là, il en venait de tous les côtés, qui étaient censés Français; et lui, il est resté à Dieppe, où il m’a connue. C’est bien dommage qu’il ne soit pas riche non plus : car il y a longtemps que, comme je vous le disais, nous serions mariés.
— Comment se nomme-t-il?
Ici, ils yappelleiitSigiior; mais son vrai nom, c’est Magiieti.
Madame fit prendre des renseignements : et, le dire de la pauvre femme ayant été reconnu très-exact, l’inclination réciproque ayant été constatée, le mariage unit, à peu de temps de là, la Dieppoise au Signor Magneti.
Mademoiselle cherchait à imiter sa mère, à secourir aussi les malheureux.
Accompagnée de sa Gouvernante, Madame de Gontaut- Biron, elle avait été sur le bout de la jetée, attendre la Duchesse, qui devait venir s’y promener.
Madame, lardant beaucoup. Madame de Gontaut jugea à propos de regagner la ville, le vent du nord étant d’ailleurs ce jour-là assez vif.
Elle était arrivée, avec Mademoiselle, à une place de la jetée où il y avait un escalier de pierre, à peu près en face des dernières maisons du côté de la plage.
Sur une marche de l’escalier, une petite fille d’apparence très-pauvre, tenant un petit enfant sur ses genoux, était blottie contre le rebord, cherchant à s’abriter du vent.
Mademoiselle passa avec sa Gouvernante, et vit ces enfants.
Elle était déjà à quelques pas de là, lorsqu’elle appela l’attention de Madame de Gontaut sur le petit groupe.
Aussitôt, avec l’assentiment de cette dame, elle court à eux, et donne une belle pièce de monnaie à la petite fille qui, avec des yeux étonnés, regarde, ne connaissant ni l’une ni l’autre, ni la belle pièce, ni la belle petite demoiselle, qui se tint près d’eux un instant, sans rien dire, puis qui courut rejoindre Madame de Gontaut.
— Il n’est pas un de nos enfants, direz-vous, qui n’éprouve un pareil mouvement de pitié.
— Tant mieux! sans vouloir faire le plus léger tort à vos enfants, je vous montre à vous, qui aimez les
vieilles choses dans la vie nouvelle, qui allez à l’église avec de belles Heures dorées, je vous montre une petitefille de Saint Louis , émue de charité, sur la jetée de Dieppe, à la vue de pauvres enfants de pêcheurs, de pauvres petits à peine vêtus, et s'abritant d’une pierre contre le souffle du vent de mer.
L’aumône facile a de graves inconvénients. Madame le savait bien : aussi aurait-elle voulu contribuer à ramener le travail dans Dieppe ; c’était à cette intention qu’elle avait encouragé la création d’une Ecole-Manufacture de dentelles : elle aurait certes pris à cœur tout ce qui pouvait rétablir la prospérité de la pêche, cette noble et riche industrie, que l’historien des Pêches, le Dieppois Noël de la Morinière appelle l’Agriculture de la mer. Elle avait, plus d’une fois, dans sa sollicitude, fait le budget des pauvres familles de nos pêcheurs; elle aurait agi de toute son influence, pour que la loi protectrice de leur honorable gagne-pain ne restât pas lettre-morte, pour ramener le courage, la joie d’un gain honnête, au cœur de ces braves gens, de ces rudes laboureurs.
J’ai dit qu’en 1828, Madame ne vint pas à Dieppe. La Princesse visita la Touraine, l’Anjou, la Bretagne, la Vendée, et le Midi de la France.
Mais, au mois d’août 1829, elle était de retour dans nos murs.
On chanta sur le théâtre , le 5 août, en sa présence, les couplets suivants , dont je ne connais pas l’auteur.
Air : Te Souvicns-lu ?
« Depuis deux ans, déplorant votre absence.
Nous n’avons pu vous peindre notre amour,
Et plus heureux le Midi de la France Pouvait alors vous bénir à son tour ;
Nous nous disions, dans ces jours de tristesse,
Loin des pays dont nous étions jaloux :
« Nous reverrons notre bonne Princesse :
» Où pourrait-on l’aimer autant que nous?... r>
— Mi) —
» Nous vous suivions sur ces glaciers arides Témoins nombreux de votre excellent cœur,
Sur ce rocher dont les plus intrépides Vont en tremblant mesurer la hauteur ;
Là votre nom, inscrit sur une pierre ,
Sera l’objet d’un soin religieux.
Pour attester qu’un ange de la terre Peut aisément se rapprocher des cieux.
« Ah! puissiez-vous préférer ce rivage.
En vous rendant à nos vœux les plus doux !
Nous l’espérons : nous en avons pour gage La jeune Fleur qui brille auprès de vous ;
Vous vous trouvez chez nous comme en famille;
Et connaissant quels sont nos sentiments ,
Vous avez dit : « Je puis mener ma fille,
)) Ne vais-je pas visiter mes enfants? »
L’Obélisque du champ de bataille d’Arques étant achevé, il y eut encore autour de ce monument une fête à laquelle la Princesse assista.
Voici l’inscription qui, gravée sur un marbre, fut placée dans le dé de l’Obélisque. Une main inconnue la détruisit peu de temps après les journées de Juillet 1830.
Bataille d’Arques 21 septembre
Érigé par souscription ouverte
le 6 septembre 1827 sur
le champ de bataille d’Arques, en présence de S. A. R. Madame Duchesse de Berry et de S. A. R.
Mademoiselle.
Je crois que ce fut aussi en 1829, que Madame alla à Saint-Aubin visiter la grotte où est recueillie la belle source qui, après avoir traversé la vallée de la Scie, et
' La Brèche de Roland.
passé sous un mont, percé de part en part, dans le xvi® siècle, comme on fait aujourd’hui pour les chemins de fer, alimente les fontaines de Dieppe. Une inscription fut placée dans la grotte pour rappeler cette visite.
Cette meme année, en sa présence, on fit l’ouverture du Bassin à flot qui est derrière la ville. Il avait été commencé en 1806 ; on fut donc vingt-trois ans aie rendre praticable, encore n’y avait-il d’achevé que le quai qui est du côté de la ville. Probablement on eût tardé encore, si la Duchesse n'y eût pas mis beaucoup d’intérêt. Le jour où le premier coup de pioche fut donné, en grande cérémonie, par M. Savoye-Rollin , alors Préfet de la Seine-Inférieure, M. Duval étant Maire, une corvette de la croisière anglaise s’approcha de la ville, et y lança, au moment du banquet de circonstance, quelques boulets. C’était un dessert anglais. On servit, au dessert municipal, un fameux nougat fait de miel français , le sucre colonial étant hors de prix.
Le premier navire inaugural , qui franchit les portes , fut un gros bateau de pêche. Il n’y en avait pas d’autres ce jour-là à Dieppe. Mais c’était un digne représentant de l’industrie par laquelle la ville de Dieppe avait commencé. Il vint au nouveau quai, qui remplaçait le fossé de l’ancienne muraille de la ville forte, et il s’attacha, sans le savoir, à la place où notre fameux critique Richard-Simon, dans la crainte des persécutions, avait fait brûler ses manuscrits, un trésor d’érudition dont les savants d’Allemagne ont senti plus vivement que nous la perte ; car l’érudition de Richard-Simon, son savoir dans les textes orientaux, son habileté dans la recherche du vrai sens des Saintes Écritures, le font regarder par les Allemands comme un Père de la Critique. Ainsi ce trésor immatériel périt par le feu , là où le navire de commerce vint s’attacher, offrant l’espoir d’une richesse plus populaire. Tout cela est des vicissitudes de ce monde.
J’ai omis de dire qu’en 1828, mourut une Dame qui avait été une cliente des Bains de Dieppe, et qui a laissé un nom distingué dans la littérature.
Elle iie s eleva pas aussi haut que la franco-allemande, la grande Madame de Staël, qui avait fait retentir de son nom le monde des lecteurs; mais elle aurait peutêtre pu le faire, et peut-être eût-elle été plus recherchée des âmes tendres. Une femme encore, qui depuis a mis en scène, comme en se jouant avec notre langue , des créations fort émouvantes, a peut-être senti ses premières inspirations à la lecture à'Ourika. Mademoiselle Claire, Léchât deKersaint, Duchesse de Duras, auteur à! Edouard et à'OuHka, était cette cliente de nos bains. Nous Bavions nommée , du moins pour beaucoup de personnes d’un certain âge, en citant le dernier titre, car Ourika a fait verser bien des larmes. J’ai ouï dire à M. Sabatier, jeune médecin, qui accompagnait la Duchesse de Duras, que cette Dame avait en portefeuille des pages plus attachantes encore que celles où elle peint le martyre du cœur de la pauvre négresse.
Madame de Duras, lorsqu’elle venait à Dieppe, était dans un état de santé désespéré. A peine, pour la vie physique, pouvait-elle goûter des aliments les plus légers. Mais elle espérait probablement que la vie morale se prolongerait. L’anecdote suivante peut du moins le faire croire :
Le concours d’étrangers sur notre plage avait fait naître une petite industrie, exercée sur les pas des promeneurs, et consistante dans la vente de coquilles de mer. Il y avait de petits étalages, riches des plus belles couleurs exotiques; car les coquilles, pour les couleurs, ne le cèdent en rien aux oiseaux, à cet éventail immense, comme dit Michelet; il y avait des boutiques moins brillantes, garnies seulement des produits de nos fonds, ou de la mer brumeuse de Terre-Neuve. Les coquilles, comme
les oiseaux , ont plus ou moins d’éclat, selon le soleil de la région où ils vivent.
Pour le connaisseur, qui ne recherche pas seulement le beau coloris, il s’est trouvé, sous les couleurs sombres, de vrais trésors. Un de nos professeurs du Muséum m’a dit avoir acheté à Dieppe, parmi les coquilles les plus ternes, des moules qui n’étaient pas dans notre grande collection.
Rosalie, une enfant, possédait une de ces petites boutiques, et des moins riches, qu’elle portait avec elle. Si elle avait de ces trésors obscurs, pouvant enrichir un Muséum, elle n’en savait rien. — Achetez-moi des coquilles, — comme on dit ailleurs : — achetez-moi des bouquets, — telle était toute sa science. On la voyait toujours sur la Jetée de l’Ouest.
Madame de Duras était une de ses pratiques.
Un jour qu’on était en train de conclure un marché important, Claire de Kersaint dit à Rosalie : « Rosalie, voudriez-vous demeurer avec moi? »
Rosalie regarda un moment , avec attention , Madame de Duras et répondit : « Oui. »
— Hé bien, ajouta la Duchesse, je vous emmenerai avec moi.
— Mais, dit la petite, que deviendra ma mère?
— Mais si je vous rends heureuse ?
— Je ne veux pas quitter ma mère.
Si je le demande à votre mère?
— Ce n’est pas ma mère ; mon père et ma mère sont morts ; c’est ma marraine : mais elle m’a élevée, et je ne la quitterai point; elle n’aura que moi pour avoir soin d’elle.
La Duchesse de Duras alla voir la mère de Rosalie, et il fut convenu : que Rosalie deviendrait la compagne de Madame de Duras, que la bonne femme recevrait chaque mois tout ce qui était nécessaire à son entretien.
Ainsi Rosalie devint enfant de compagnie. La voici
dans le salon, la voici dans la voiture de la Duchesse, roulant au milieu des plus belles choses de ce inonde. Elle boit dans le cristal et mange dans la plus fine porcelaine; elle est toujours servie, comme Madame; cuillères et fourchettes d’argent, de vermeil, sont dans sa main.
Elle est vêtue comme une demoiselle ; elle a de beaux miroirs ; la nuit elle a, pour envelopper son sommeil, des rideaux tels qu’elle n’en avait jamais vus.
Elle eut bientôt des maîtres, des maîtresses, enseignant tout ce qu’on enseigne, la belle écriture, la belle lecture, un peu de calcul, la géographie, l’histoire, la musique, le dessin, la broderie, la danse.
Puis, les voyages. Elle alla, elle ne sait plus où, comme je le lui ai entendu dire : cependant elle se souvient d’avoir été à Rome : c’est la ville du Pape! Elle a été au tombeau du Christ. — Nous avons été, raconte-t-elle, je ne sais combien de jours, sur mer. Oh! elle se rappelle bien cela. Puis nous sommes arrivées à une ville; nous avons été à une église où l’on nous a dit qu'était le tombeau. — Mais comment était-il? Avez-vous vu aussi la pierre où s’assit l’Ange? l’endroit où Jésus apparut à Marie-Magdeleine? la colonne où il fut flagellé? Avez-vous rapporté des chapelets, des croix? — Je ne me rappelle plus rien : je sais seulement qu’on a dit que nous avions vu le tombeau du Christ; je n’en sais pas davantage. — Ainsi de ses voyages, Rosalie n’a retenu que le souvenir de la mer et deux mots : Rome, et le tombeau du Christ. Il est vrai, que ce sont de grandes idées, qui ont empli l’esprit et le cœur du monde. Rien d’étonnant qu’ils aient empli la mémoire de la jeune fille.
— Madame de Duras cherchait, sans doute, à vous rendre bien heureuse?
— Quant à cela. Madame faisait tout ce qu’elle pouvait.
— Que demandait-elle de vous?
— Elle voulait que je fusse toujours près d’elle.
— Mais étiez-vous heureuse?
— Je regardais continuellement par la fenêtre. Je m’ennuyais de ma mère.
— Savez-vous encore la musique ?
— Oh ! je ne sais plus rien.
— Vous n’êtes pas restée avec Madame de Duras jusqu’à sa mort !
— Non, elle mourut quelques temps après que je l’eus quittée.
— Pourquoi donc n’êtes-vous pas restée avec elle? Il est certain qu’elle voulait votre bien, qu’elle ne vous eût pas abandonnée, même après sa mort.
— Comme je vous l’ai dit, j’avais le cœur tout plein d’ennui; j’avais sans cesse à l’esprit l’idée de ma mère. Puis il me semblait qu'il était question de me marier avec un vieux monsieur. Je demandai à retourner à Dieppe. On me dit bien des choses pour me retenir : je n’écoutai rien. Alors Madame chargea une religieuse de me reconduire en France.
— Où étiez-vous donc?
— En Italie : dans une ville qu’on appelle je crois Turin.
— Avez-vous regretté d’avoir laissé Madame de Duras ?
— Lorsque j’arrivai au haut de la côte d’où l’on voit Dieppe, que je me trouvai tout près de la ville, j’eus vraiment comme regret ; je me reprochai d’avoir fait de la peine à Madame , qui avait voulu me rendre heureuse , dont j’étais déjà si loin, et que probablement je ne reverrais plus jamais.
— Et vous revîtes votre mère?
— Oui, elle était bien portante ; elle avait eu de mes nouvelles, et je fus bien joyeuse de me retrouver près d’elle.
Ail ! comment Rosalie a-t-elle pu s'échapper d’une condition que tant de jeunes filles eussent enviée?
L’histoire de Rosalie me rappelle celle-ci :
Dans le temps que nous avions sur la côte d’Afrique des fortins pour protéger la pêche du corail , un officier , qui commandait un de ces petits forts , se prit d’attachement pour un jeune enfant de cette terre africaine. Il l’engagea à le suivre, à son retour en France. L’enfant y consentit. L’officier l’emmena à Paris, où il le produisit dans le monde. Il lui donna des maîtres. Tout alla fort bien. L’Africain parut parfaitement apprivoisé. Quelques années après , le commandant dut retourner à son ancien poste, et il annonça à son jeune ami leur prochain départ, Celui-ci ne parut pas très-sensible à cette nouvelle. On arriva près du rivage, où le navire jeta l’ancre. Le jeune homme se tenait sur le pont, et examinait attentivement la côte. Soudain il se jette à l’eau, n’écoute plus la voix du commandant , gagne le rivage , court aux montagnes : on ne le revit plus.
Oh ! je m’explique très-bien ce qui manquait à Rosalie pour être heureuse dans sa vie nouvelle. Ce n’était pas seulement l’absence de sa pauvre nourrice qui attristait ses jours. Il est étonnant que Madame de Duras n’ait pas vu d’avance qu’il lui serait bien difficile de faire goûter la société polie à cette enfant, accoutumée aux rudes libertés du rivage. Son salon n’offrait pas les petites compagnes du bout de la jetée. Puis, pour les effets physiques, qui tiennent une si grande place dans le bien-être, l’air de ce salon n’apportait pas au cœur le sang rafraîchi par les flots, épuré par les émanations de l’Océan, courant ensuite chaudement dans les artères. Mais les voyages! les voyages à l’intérieur ne nous plaisent que médiocrement, lorsque l’œil a été attiré, dès la plus tendre enfance, par les grands espaces de la mer. Mais les plaisirs de société, la conversation, la toilette, les bals, les
concerts! n’empêchent point de regretter le jupon court, le bruit accoutumé des vagues. Car, voyez-vous , les vagues nous disent de grandes choses, qu’on n’entend point au salon. Dickens place un gentil petit garçon au bord de la mer, et ce petit garçon dit de belles paroles à sa sœur, assise à côté de lui : « — Qui t’a dit ces belles choses , mon frère , lui demande-t-elle ? — Sœur , ce sont les vagues. »
Ah I la Nature a, pour l’enfant qui vit en elle, des voix attirantes, qu’il n’entend plus dans le monde, et qu’il regrette toujours.
— Tout cela est bel et bon, mais Rosalie fut une folle.
— Demandez-le à la vague sonore qui revient toujours parler à Rosalie, comme lorsque Rosalie était enfant ; demandez-le à ces nuages qui passent sur la jetée, toujours semblables à ceux qui passaient quand elle était petite; demandez-le au beau coucher de soleil, dont l’incarnat se reflète sur ses vêtements, comme lorsqu’elle avait son cotillon de toile ? Demandez-le à ces mouettes qui nagent dans l’air, à l’entrée du port , et dont les ébats ont donné à Rosalie le désir de la liberté, et le goût de l’air marin I
— Mais la vague, la nuée, le coucher de soleil, la mouette , ne pourvoient pas le ménage.
— Que faut-il donc tant pour vivre au bord de la mer? L’air y est abondant ; le poisson nourrit ; on vend la coquille.
D’ailleurs, Rosalie s’est mariée à un marin. Tous deux ont un emploi dans l’établissement des bains ; ils sont toujours dans la compagnie des mouettes , et, dans l’été, des belles dames. Ils ont un fils qui sert sur les vaisseaux
de l’Etat ; ils ont des enfants qui s’élèvent gaîment, qui font du bruit comme les vagues, dont le teint est rosé comme une coquille, dont les poumons ne sont pas trop petits pour l’air de la mer. Que voulez-vous de plus ?
Rosalie est plus heureuse que ne le fui la pauvre Ourika.
Le désir de Madame de Duras est accompli. Elle avait voulu, probablement, faire, avec la petite marchande de coquilles, contraste à son roman. Que son intention soit louée : elle l’est dans le cœur de Rosalie ; mais la vague avait dit, à la jeune fille de notre plage, de plus belles choses que ne put en dire Madame de Duras.
Le nom de Bains Caroline était inscrit sur les Bains de Dieppe. Le patronnage donné par la Duchesse , à cet établissement , avait été tel , qu’ou pouvait dire qu’il y avait de la vérité dans cette dénomination, prise, comme on le voit, d’un des prénoms de la Princesse.
Certes , Madame avait contribué beaucoup à l’impulsion qui portait aux Bains de Dieppe la foule des clients : et l’on peut même considérer l’habitude qu’elle commençait à contracter, comme ayant, en partie, amené en France l’usage du bain de mer, si répandu maintenant.
Dieppe, à n’en pas douter , serait devenu pour la Princesse une résidence d’été. Mademoiselle aurait accompagné sa mère : il était question de construire pour elle un pavillon d’étude et de récréation, sur un terrain qui domine , du côté de la mer , le vallon où est assis le faubourg de la Barre. Il y a là , derrière le château , au pied du glacis de l’ancienne citadelle , une longue terrase où l’on jouit d’une vue très-belle sur la vallée d’Arques. C’eût été jadis un lieu fait pour un ermite. Le pavillon devait y être élevé : le terrain avait été acheté à cette intention , par Madame de Gontaut.
Madame comptait bien aussi qu’on lui accorderait d’avoir près d’elle , dans cette bonne ville de Dieppe , à qui les Bourbons devaient tant, son fils le duc de Bordeaux. Dieppe, qui avait couvert de ses murailles, et du fidèle dévouement de ses habitants Henri IV, poussé jusqu’au
bord des flots par la Ligue, devait être, certes, une place sûre pour l’enfance du jeune Henri; et l’attachement, qui naîtrait au cœur de l’enfant, au pied des coteaux, que couronnent encore les ruines du château d’ Arques, pourrait payer, aux enfants de la bonne ville, la vieille dette du père des Bourbons.
Si ces projets se fussent réalisés, la Maison de Bourbon aurait peut-être eu ce que n’avait eu aucun roi de France, une résidence royale au bord de la mer. Le séjour du Roi de France au bord de la mer pouvait avoir la plus heureuse influence sur la marine, si long-temps inconnue à nos souverains, plus ou moins chevaliers, mais toujours chefs seulement d’une haute aristocratie terrienne.
On se préparait, en 1830, à recevoir, pour la septième fois, la Princesse.
Tout était disposé. La liste des quadrilles de la première fête du retour était probablement déjà dressée. Déjà les toilettes étaient prêtes.
J’ai trouvé, dans de vieux papiers, un reste de liste de quadrilles appartenant à 1829. Je le donne parce qu’il nous olfre une partie des noms des personnes qui formaient évidemment le groupe officiel aux bains de Dieppe.