‹ Histoire des bains e DieppeChapitre 5 sur 12 · OG · texte numérisé non relu

OG

lage de \arerigeville, peuplé de descendants probablement de ces Varengiens, anciens rois des flots, qui écumèrent les cotes de la mer du Nord, de la Manche, et poussèrent jusque sur le rivage occidental de l’Europe.

Ango, qui avait peut-être de leur sang dans les veines, eut aussi des vaisseaux vaillants et hardis. Sans doute il fit le commerce comme on le faisait à Venise et à Gênes; mais, envers le Portugal, il montra quelque chose de la promptitude et de l’audace des anciens rois de la mer du Nord. Ses navires entrèrent dans le Tage, en ravagèrent les rives. Il est vrai que les Portugais avaient maltraité un de ses vaisseaux ; il est vrai aussi qu’il ne s’appropria pas toute la dépouille; car il donna à Saint-Jacques, sa paroisse de Dieppe, une chasuble d’un très-grand prix, ornée de pierreries, qui faisait partie du butin.

Le Roi de Portugal envoya à François P*’ un Exprès, pour se plaindre d’une agression dont il était fort surpris, puisqu’il était en paix avec la France. ^

Le Roi de France n’en savait pas plus à ce sujet que le Roi de Portugal : mais on lui dit que c’était le fait de son Vicomte Ango. Alors le Roi dit à l’Envoyé : « Allez trouver, à Dieppe, mon Vicomte Ango. »

Rien n’est plus beau que le village de Varengeville, surtout du côté de la lisière d’où l’on apperçoit la mer, au-dessus des bruyères et des ravins boisés : il y a là, des échappées de vue admirables , outre de charmants détails sur le premier plan, des accidents de terrain, de singuliers jeux d’une végétation contrariée par le vent de mer.

La maison de ville d’Ango était entièrement de bois de chêne, sur des soubassements de pierre, où l’on avait sculpté l’histoire des Normands. Le chêne était partout sculpté, doré. Il n’y avait eu onc plus belle maison de bois. Du haut des terrasses, d’où descendaient des con-

duits, qui alimentaient des jcts-d’eau, la vue embrassait la rade et le port. Partout la marine.

Telle est du moins l’idée que nous donnent de cette maison les Chroniques Dieppoises. Ces Chroniques disent aussi que le Cardinal Barberini Payant vue en 1647, lorsqu’elle était devenue Collège de l’Oratoire {ce fut dans cette maison que l’Oratoire commença à enseigner , eut son premier Collège), s’écria: « Je n’ai jamais vu plus belle maison de bois. » Certes le Cardinal s’y connaissait. Elle fut détruite par le feu, dans le bombardement de 1694. Elle était située là où sont les bâtiments du Collège réédifié. Les médaillons incrustés dans le mur du petit bâtiment, qui est au fond de la grande cour de ce Collège, ne doivent pas venir de la maison d’Ango, ainsi qu’on l’a supposé : c’est un trop faible ouvrage pour un si bel édifice. Ils ont Pair d’une terre cuite; et d’ailleurs comment eussent-ils été placés dans une maison de bois, dont les soubassements seuls étaient de pierre? Ces soubassements étaient pleins, comme Je viens de le dire, de basreliefs représentant les hauts faits des Normands. Je ne vois pas où la place des médaillons se fût trouvée. Les Empereurs romains, qui y sont figurés, eussent été trop classiques, au milieu des vieux Normands. Je suppose plus volontiers qu’ils furent sculptés pour le Collège rebâti, et qu’ils devaient figurer sur un corps de logis qui aurait fermé une première cour, après la grande porte, lequel n’a pas été construit.

Je laisse à penser si l’intérieur était meublé de ces jolis et magnifiques œuvres que le ciseau, le burin et le pinceau de la Renaissance créaient, pour les grandes maisons.

Ango, y eut pour hôte François RS auquel il fit une splendide réception. Il reçut, entre ses murs de chêne, celui qu’il appelait « son bon Maître. » On varie sur l’année de cette réception. Je pense que ce fut en 1535. Elle

Tut raagnilique. Le Roi de notre côte promena en mer le Roi de France, sur un grand canot finement sculpté et doré. Ango fit les honneurs de l’Océan.

Le Manoir est fort ruiné ; mais ce qui survit est intéressant. La pierre y est ouvragée comme on l’ouvrageait dans le xvi® siècle. Le travail n’en est pas partout des meilleurs. On voit que c’était considéré comme œuvre rustique. De grands médaillons, dont les sujets sont fort douteux, appartiennent à un ciseau dont le fini paraît médiocre, qui s’est donné cependant une difficulté à vaincre, en représentant des têtes de face ou à peu près. Ces médaillons sont placés au-dessus de la porte qui semble avoir été la grande entrée du Manoir. M. Vitet, dans son excursion écrite, aurait désiré trouver dans ces figures les portraits d'Ango et de sa femme : je crains fort qu’il n’en soit pas ainsi. Deux autres médaillons accompagnent ces portraits. On voit dans l’un une tête qui a l’air d’être celle d’un nègre. On a fait aussi de la tête principale un François PL Certes on n’eut pas défiguré François I®*' de cette façon. Les beaux types conservent quelque chose même dans les plus médiocres représentations : et il ne faut pas ravaler la main qui a sculpté ici; au reste on ne pourra dire grand’ebose sur ces médaillons, tant qu’ils n’auront pas été bien nettoyés, et tant qu’une exploration suivie n’aura pas cherché à relier ensemble les restes du Manoir.

Ce qui distingue cette maison c’est son caractère, son époque bien empreinte, c’est son grand air encore, au milieu du délabrement ; c’est l’emploi des matériaux du pays fait largement et finement ; ce sont ces zig-zag de silex et de grès, parements parfaits, vraies mosaïques, où se montrent l’habileté des ouvriers du pays.

Cette maison des champs a quelque chose d’italien et de normand : des galeries à l’italienne, des toits aigus, à la façon du Nord, de hauts conduits de cheminées, sor-

tant des toits : je dis normand, parce que bien certainement il y a dans celle construction un air de pays. Les maisons ont une figure, une tournure, comme les gens d’un pays ont leur tournure et leur figure. Les conduits de cheminées , surmontant les toits du Manoir , sont cylindriques, d’une forme élégante. Ils se composent d’assises de tuiles, posées de champ, montrant leur longueur, parfaitement serrées l’une contre l’autre; de tuiles posées à plat, formant, de distance en distance, des cordons; et, dans le tiers supérieur, d’un cordon de briques, fait en dentelures : un cordon pareil, mais plus saillant, devait couronner le faîte. Ils ressemblent assez, quant îi la forme, à des barillets superposés : aussi les ai-je appelés conduits à barillet. J’ai ouï dire que ces cheminées ont porté en Angleterre le nom de Cheminées à la Wolsey, parce que ce fut le cardinal de ce nom, ministre de Henry VIII, qui le premier en fit construire de ce genre sur les châteaux anglais.

Le corps de logis du Midi est aujourd’hui le plus élevé.

Le haut de sa façade est fait, entre son large fenêtrage, d’un parement à grands losanges, où l’on trouve comme une imitation des beaux pans des vieilles maisons de charpente. Partie de la frise, qui court au-dessous des fenêtres, est relevée de panneaux, carrés, ronds, en losanges, dont l’intérieur est plaqué de marbre noir dans les uns, d’un stuc blanc, avec une plate-bande d’ardoise, dans les autres : le tout est couvert aujourd’hui de lichen. Peut-être des devises étaient-elles écrites dans les plus grands .

La moitié droite de cette façade est, inférieurement aux grandes fenêtres, un corps plein, entre-sol et rez-dechaussée, découpé de jolies petites fenêtres, et de jolies portes. L’une de ces portes est accompagnée, à gauche, de six jours ovalaires. La sculpture de ces portes et fenêtres, détériorée il est vrai par le temps, n’est pas pré-

cisément fine, mais elle est de bon goût. De petites têtes bien découpées, forment clef de cintre; de gentils ornements, des pommes ou des grenades accompagnent ces ouvertures. Sur l’une des fênêtres de l’entre-sol, se trouve la date 1541 .

La pièce, où donnent les jours ovalaires, est au-dessous du niveau de la cour. Elle est parfaitement dallée. On trouve, dans le mur du fond, un enfoncement cintré, devant lequel est une belle auge de grès ; derrière l’auge, sous le cintre, est un puits, recouvert de planches ; une rigole existe pour l’écoulement de l’eau : on n’aperçoit aucun reste de cheminée. Cette pièce, où tout est traité avec un soin particulier, communiquait évidemment dans un bâtiment aujourd’hui détruit, et qui remplissait le vide qui se trouve à l’Ouest de la grande façade. Ce devait être quelque chose d’important dans le service de la maison.

A gauche, s’ouvre, au rez-de-chaussée, une galerie de quatre arcades ; les colonnes en sont courtes, et portent sur un haut soubassement; les chapiteaux sont entourés de têtes d’anges, et au-dessus de celles-ci, sortent en rondebosse, d’autres têtes qui ont de l’expression; quelquesunes sont coiffées d’un berret, quelques-unes sont échevelées. De la corniche du soubassement sortent aussi des têtes en ronde-bosse, semblables à celles des chapipiteaux , mais plus fortes ; ces têtes de la corniche ont, je ne sais pourquoi, comme une expression de peine. On dirait des regrets de l’ancienne splendeur.

La voussure des arcades est décorée de caissons ; trois consoles la partagent.

Dans la partie de la frise qui règne au-dessus des arcades, se trouvent des médaillons, plus petits que ceux de la grande porte et dont il a été question.

Dans le premier médaillon, à gauche, est une tête coiffée d’étoffes enroulées à la manière des orientaux ; mais

Èl y a eu aussi de ces coiffures en France. Deux autres têtes ont des coiffures espèces de tiares. Est-ce fantaisie d’artiste? a-t-on voulu rappeler des costumes des pays où trafiquaient les navires du maître du Manoir? Une étude attentive de ces détails pourra seule expliquer bien des choses.

De la corniche, qui est tout-à-fait sous le toit, s’avance une tête qui, aux proportions près, car celle-ci est beaucoup plus forte, ressemble à celles qui sont dans la corniche du soubassement.

Toute cette façade est ce qu’il y a de moins détérioré dans cette grande maison. On remarque que, généralement dans notre climat, les parties des édifices au Nord, se dégradent moins que celles qui sont au Sud, l’orientation méridionale étant plus sujette que l’autre aux variations de température. Il est vrai aussi que dans ce corps de logis on a employé de meilleure pierre que dans le reste, où l’on ne trouve que de la pierre de Gaumont. Les dégradations du temps, l’emploi d’une pierre qui s’est profondément altérée, la mousse, la poussière, tout cela, il faut en convenir, contribue à ne pas faire paraître l’œuvre aussi fin qu’il le fut peut-être. Il faut évidemment en tenir compte.

On arrivait dans la galerie à arcades par un perron, qui n’existe plus, lequel se trouvait devant la dernière arcade de droite.

Cette galerie intérieurement longue de 11 mètres 48 c., large de 4 mètres 10 c., était un Vestibule, tenant lieu de V Atrium des maisons antiques.

V Atrium était ordinairement décoré de peintures ; le Vestibule d’ici l’était.

L'Atrium avait sa mosaïque : ici des pavés couverts d’un vernis jaune sur l’un, vert sur l’autre, de l’ancienne fabrique de Varéngeville, formaient un damier.

Grâce au concours empressé et éclairé d’un nouveau

voisin du Manoir, mon arni M. Alexandre Blanquet, d’un artiste de Paris, M. Labeville, peintre distingué, et d’avenir, s’il est encouragé, j’ai pu faire au Manoir plusieurs visites, qui nous ont procuré quelques détails.

Ce fut surtout dans cette galerie que nous nous arrêtâmes, notre désir d’exploration étant excité par des traces de peintures qui se voient sur des restes d’enduit. Cependant du bois en tas, des copeaux, de vieilles pailles s’opposaient à ce que nous voulions faire, et précisément dans la partie où les peintures ont laissé le plus de traces, c’est-à-dire à Pextrémité opposée à celle par laquelle on entre aujourd’hui. J’avais trouvé aussi avec M. Vitet cette pièce pleine d’encombre. Le même inconvénient se présentait; nous nous attachâmes donc à la face libre où est la porte actuelle. M. Vitet avait cru voir au-dessus de cette porte une sphère.

D’abord, une espèce d’orbe de vieille peinture se dessine. M. Labeville y remarque quelque chose comme des lettres cachées sous du badigeon et de la poussière.

En effet, après un travail, où il nous fallut revenir deux jours de suite, un quatrain se montra lettre par lettre, au milieu d’un médaillon. Voici ce quatrain :

Puis les efans d Israël samasserent A beau pied sec la rouge mer passèrent Et pharaon en cruaulte plonge Les porsuivats fat des eaulx submerge.

L’abréviation de Vn, dans le mot enfants, n’étant pas très-nette, peut-être fallait-il lire, Efans. C’est une ancienne prononciation locale, d’accord, du reste, avec les formations de notre langue où Ve devient parfois privatif, comme dans ébranché, écervelé, etc. Elle est plus euphonique (\\Venfant.

Un peu plus haut que le médaillon, se dessinaient assez distinctement, sous la couche du même badigeon, les lignes d’une sphère. Au-dessus de la sphère se déroulait

une banderolle dont les contours se laissaient encore entrevoir. Cette banderolle portait une devise dont les mots SPES MEA se montraient assez visiblement : puis quelques autres mots se trouvaient à droite à gauche, qui semblaient avoir fait partie d’une autre ou de plusieurs devises, car il paraissait y avoir eu du latin et du français ; nous crûmes lire d’un côté :

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