‹ Histoire des banques en FranceChapitre 21 sur 69 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

tème (déclaration du 11 mars 1750). Un crime atroce, commis le 20 mars, fut le prétexte qui fit interdire les opérations de bourse dans cette partie de la ville de Paris. Au coin de la rue de Venise (encore un nom célèbre dans les annales du commerce italien) et de la rue Quincampoix existait, à cette époque, un cabaret ayant pour enseigne A Vépée de bois. Un jeune homme de bonne famille, le comte de Horn, aidé de deux compagnons de débauche, étrangla un malheureux mississipien ' pour lui voler son portefeuille. Ils furent pris et exécutés ; mais, dès le jour même, la rue fut balayée du personnel d'agioteurs qui s'y étouffait la veille encore.

Après la fermeture de la rue Quincampoix, les rassemblements sur la voie publique furent interdits aux mississipiens. Mais c'est toujours en vain que l'on prodigue les pénalités pour empêcher ce qui est dans la nature humaine : « Toutes les fois, a dit Montesquieu, que l'on défend une chose naturellement permise ou nécessaire, on ne fait que rendre malhonnêtes gens ceux qui la font. »

« Par la force des choses, les spéculateurs se rencontraient dans le voisinage de la Banque ^, notamment sur la place des Victoires, et s'accostaient pour parler d'affaires. Le groupe s'arrondissait en peu d'instants ; les nouvelles débitées, les demandes et offres de valeurs réglaient les cours. On achetait à prime, malgré la défense; on calculait des reports, on escomptait, on remuait des millions, jusqu'au moment où éclatait ce cri : Le guet ! le guet ! Aussitôt chacun prenait sa volée pour éviter les coups de plat de sabre que les archers à cheval aimaient à distribuer aux agioteurs nomades. Ainsi se fit pendant plus de deux mois le commerce du papier ^ »

A la place des Victoires substituons le passage de l'Opéra ou le boulevard des Italiens, remplaçons les archers à cheval par les sergents de ville à pied, les coups de plat de sabre par des paroles insolemment familières ou brutalement grossières;

* C'est le nom que l'on donna aux spéculateurs enrichis, si ce n'est ruinés, par le Système.

- N'oublions pas qu'elle était située rue Vivienne, dans les bâtiments actuellement attenant à la Bibliothèque nationale.

' A. Gochut. Law, son système et son époque, p. 159.

et n'est-ce pas là ce qui se passait, il y a peu de temps (ce qui pourrait se passer encore demain) dans cette capitale qui a la prétention de donner le ton à toute l'Europe, dans les bonnes comme dans les mauvaises choses.

Ces rigueurs durèrent peu. En juin les agioteurs purent se réunir place Vendôme, alors Louis-le-Grand. « Les hôtels de cette place n'étant point destinez ni convenables à l'établissement des bureaux, -les négociants furent obligez de camper ; la grande chaleur leur servit de prétexte pour y faire dresser plusieurs tentes. Les unes servaient à des négociations, celles-ci à des lieux de rafraîchissements, celles-là à des parties de quadrille ^ que l'on jouait dans les intervalles des mouvements que l'on donnait au papier; il y avait même des traiteurs qui venaient y travailler lorsqu'on voulait y donner quelque repas. Le sexe de toutes classes s'y rendait aussi ; on y tirait des loteries de bijoux par le moyen des cartes : en un mot, la belle saison invitait bien du monde, particulièrement certaines dames, à y venir se promener le soir comme à une foire, et malgré le sérieux des affaires d'un système abandonné par son fondateur, on peut dire que la place Vendôme avait alors quelque rapport à la foire de Beaucaire ^. »

En France, la plaisanterie se met volontiers de la partie : On appela Camp de Condé la place Vendôme ainsi métamorphosée, et les habitués ne tardèrent pas à lire, sur les murs environnants, le placard satirique que nous reproduisons, parce qu'il donne le nom de quelques membres de la haute noblesse, amis intéressés du Système, et esquisse légèrement les mœurs relâchées de cette singulière époque :

Camp de Condé. — État-major. — MM. le Duc, généralissime ; le maréchal d'Estrées, général ; le duc de Guiche, commandant des troupes auxiliaires ; le duc de Chaulnes, lieutenant général; le duc d'Antin, intendant; le duc de Laforce, trésorier; le marquis de Lassé, grand prévôt; le prince de Léon, greffier; Simarcon et Dampierre, archers;

* Jeu de cartes.

- Duhautchamp. Histoire du système, 1739, t. III, p. ITG.

prl:mikre partie. 39

Lafaye, secrétaire de M. le Duc^ bourreau ; Fabbé de Coëtlogon, aumônier ; Law, médecin empirique ; les directeurs de la Banque, maraudeurs et piqueurs.

Vivandières. — M™'" de Verue, à la suite du régiment de Lassé ; de Prie, à la suite du régiment de Condé ; de Locmaria, à la suite du régiment de Lambert ; de Parabère, à la suite du régiment d'Orléans ; de Sabran, à la suite du régiment de Livry. La femme Chaumont, à la suite du camp volant.

Filles de joie. — M""' de Monasterel, de Gié, de Nesles, de Polignac, de Saint -Pierre.

Parmi les opérations que Ton faisait sur cette place, prédestinée aux affaires de finance et de crédit, le même auteur cite des primes d'un louis d'or par action pour le lendemain : Barrême nourrissait cent actions tous les jours à ce taux, et il continua ainsi jusqu'à la clôture de la place, en août, et Comme les actions ne montèrent plus, ajoute notre chroniqueur, qu'au contraire elles baissèrent de plus en plus, ce louis par action était perdu journellement. »

Le l''" août 1720, les spéculateurs quittent la place Vendôme et vont s'établir dans le jardin de l'hôtel de Boissons, sur l'emplacement duquel on a depuis construit la halle aux blés. « On y bâtit d'abord sept à huit cents loges qu'on décora et arrangea en forme de bureaux... L'alignement des loges ou baraques faisait voir des rues qu'on avait eu soin de paver pour les rendre praticables pendant l'hyver; on avait même fait une fontaine au milieu pour faire écouler les eaux. Deux nouvelles portes qu'on y fit donnèrent l'entrée au public par la rue de Grenelle et celle des Deux-Ecus. A l'Orient, la place était fermée par des palissades qui coupaient toute communication avec l'hôtel de Soissons, où l'on entrait par deux portes directement opposées à celle de la nouvelle place. Les arbres qu'on y avait laissez formaient un aspect à peu près semblable à la foire Saint-Laurent * . »

Le 25 octobre, nouvelle interdiction de faire aucune opération sur la voie publique, ni de se réunir en aucun lieu à

< Duhautchamp, Histoire du système, t. IV, p. 5,

cet effet. Le même arrêt qui fermait ainsi violemment la Bourse de fait, établie à l'hôtel de Soissons, instituait soixante agents de change révocables, et dont les fonctions étaient distinctes de celles des courtiers de marchandises.

Du 25 octobre 1720 au milieu de 1722, il n'y eut ni bourse légale, ni même de réunion tolérée. Les agents de change euxmêmes durent, pour leurs opérations, se rencontrer à leurs bureaux respectifs. Cependant, en l'absence de documents, il est permis de supposer que des réunions clandestines se faisaient dans certains lieux ou établissements publics. Ainsi, une sentence de police du 8 novembre 1720 ordonne d'instruire contre un sieur Rossignol, propriétaire d'un café, rue de r Arbre-Sec. Voici quelques lambeaux de cette sentence ; elle montre qu'en tout temps l'homme est le même, et proteste contre les inintelligentes exigences du pouvoir :

« ... Où étant, il (le commissaire de police) aurait remarqué au-devant de la porte de Rossignol, marchand de caffé, environ quarante personnes qui y parlaient de négociations, et une femme qui rendait compte à un d'eux de ce qu'elle venait de faire ; et qu'étant ensuite entré dans ladite boutique de caffé, il l'avait trouvée remplie dédits négociants, lesquels n'étaient qu'en conversations d'affaires de commerce; et s' étant, lui, commissaire, adressé à plusieurs d'entr'eux, il leur aurait remontré qu'une telle assemblée était contraire aux dispositions dudit arrêt (du 25 octobre 1720) ; à quoi ils auraient répondu qu'il fallait bien qu'ils trouvassent un moyen pour se défaire de leurs effets, et qu'il serait bien difficile, à lui, commissaire de police, de les en empêcher: sur quoi, ayant fait connaître audit Rossignol le tort qu'il avait de souffrir une pareille assemblée dans sa boutique, il aurait répondu qu'il ne pouvait l'empêcher, n'étant pas le maître chez lui, et qu'il n'entrait pas dans les affaires qui s'y pouvaient faire, dont et de quoi lui, commissaire, avait dressé son procès-verbal, etc., etc. ^ »

Nous ne continuerons pas l'histoire de la tribu errante des spéculateurs, le Système étant, aii point où nous sommes arri-

' Duhautchamp, Histoire du système, t. IV, p. 71 et 72.

Page 1