‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 37 sur 50 · L. Majouelle : Armoire · texte numérisé non relu

L. Majouelle : Armoire

On ne peut nier, sans injustice, Topportunité des diverses tentatives entreprises par TEtat et TUnion centrale en faveur de l'éducation

ouvrière. Malgré les lacunes et les erreurs, elles ont eu le mérite de maintenir, au milieu de tous ces tâtonnements, de toutes ces incertitudes, de cette dësorientation générale du goAt, un niveau professionnel relativement très élevé. En lace de rextension [)rise |)ar l'enseignement des arts ap])li(|ués en Angleterre, en Allemagne et en Autriche, qui peut dire (|ue la France eût pu continuer à conserver sa place sans ce déploiement énorme de volonté, d'énergie, de persévérance dans la propagande des idées de méthode, de choix, de mesure et de dignité?

Dans les abus mêmes que nous signalons aujourd'hui, si les excès n'ont jamais atteint en France le degré qu'ils ont marqué chez d'autres nations, c'est qu'il y avait derrière toutes ces industries ce vieux fond solide de traditions anciennes , un peu étroites parfois assurément, mais si profondément établies et ([ui formaient un robuste appui (pi'on ne cessait d'étayer.

On peut dire qu'elles ont eu surtout un rôle de conservation, rôle précieux, certes, lorsqu'il sait se borner, en face des velléités trop impatientes et trop désordonnées d'affranchissement et de l'évolte, dans le conflit nécessaire entre la tradition et rin(lé|)endance, à maintenir l'équilibre qui fait la force d'une école. Mais elles étaient impuissantes à favoriser la révolution qu'on attendait dans les caractères esthétiques de notre art contemporain.

La raison c'est que, d'une part, la haute main sur la direction du goût restait toujours aux chefs des grandes maisons industrielles auxquelles étaient asservies, par les nécessités de l'existence, par

Art et dicoiaUun.

CoLONNA : Chaise.

if)

i'IllMCRlE NATIONALE

l'impossibilité de trouver des débouches personnels, ou de |)résenter publiquement leurs ouvrages, les individualités créatrices <|ui seules étaient dans les conditions voulues pour jeter dans la circulation des formes d'une vision neuve et hardie; ensuite, parce que tous ces elïorts si louables, en vue de répandre l'enseignement des arts, reposaient et reposent encore, par malheur, sur des bases erronées.

Voici ce ([u'écrivait en 1879, un des hommes qui oui le mieux connu, en France, la question de l'enseignement artistique, H. Lecoq

(le Boisbaudran^^^, qui dirigea pendant de longues années, cette petite école de dessin et de mathématiques, dénommée aujourd'hui Ecole des Arts décoratifs :

rrUn véritable enseignement de l'art décoratif rencontrerait aujourd'hui de sérieuses difficultés, par suite de l'habitude qui s'est -introduite dans l'industrie de désigner péremptoirement le style que doivent avoir les ouvrages demandés, sans faire appel aux conceptions personnelles de l'artiste. On veut, par exemple, un coffret gothique, un vase Renaissance, un meuble Louis XV, etc. Jamais, on en conviendra, aucun de ces styles n'aurait pu se former ni même prendre naissance dans de semblables conditions. Il semble dilhcile de sortir de l'impasse où nous placent aujourd'hui les admirateurs exclusifs du passé. Notre époque est grandement menacée de ne laisser, par l'ornementation, aucune trace particulière de son passage, aucun style qui la caractérise. On

''' Coup d'oeil sur l'enselgnenienl des Beaua:-Arts , par H. Lecoq de Iîoisbaiidran. Paris, 9" éclit., 1879. Noies, p. 69.

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Art et dccoraiion.

Dk Feuiik : FauliMiil.

lAiS AKTS DÉCOKATJFS.

ne saurait, en elïet, donner le nom de style à des arran^rcments, à des combinaisons composites, ([uels ([uVn soient d ailleurs, le goût et l'ingéniosité.

Art el décoration

De Fkurk : (Jonsdle,

rrLa plupart des professeurs, loin de réagir contre ce regrettable état de choses, ne cherchent qu'à y conformer leur enseignement, dont le principal objet est précisément (rap[)rendre aux jeunes gens la série des styh-s ([ui se sont succédé jusqu'à eux. v

L événement qui hâta et précipita le développement des tendances

Zi5.

nouvelles que Ion a constatées dans Tari, en France, si minime (ju il paraisse en soi, est ia l'orrnation de la Société nationale des Beaux- Arts, par suite de la scission produite dans le Salon des artistes français en 1890.

L'année j)récédente, à l'Exposition universelle, nos industries d'ait avaient hrillé d'un tel éclat, notamment les arts du feu, la céramique, la verrerie, les émaux, que toutes les campagnes, menées depuis des années pour former une sorte de Salon des arts décoratifs, trouvèrent un écho syuipathique dans le milieu qui venait de se créer, prêt aux plus hardies nouveautés. Une section des objets d'art fut décidé(; au Champ de Mars, encore modeste, mais réunissant de suite, dès 1891, les plus grands noms de ces artistes jusqu'alors à [)eu |)rès ignorés du grand public : les Ghaplet et les Delaherche, les Galle et les Thesmar, les Brateau, les Grandhomme, etc., auxquels se joignaient des artistes tels que Dampt, Gharpentier, Carriès, Desbois, Joseph Ghéret. Gar, à l'origine, et du moins dans la pensée d'un des principaux fondateurs, resté jusqu'à sa mort le président de cette section, le peintre J.-G. Gazin, qui s'y affirmait comme un des précurseurs et un des maîtres de la céramique, elle avait eu pour but de grouper surtout les artistes, peintres, sculpteurs, architectes, qui auraient consenti à porter leur talent vers les arts du décor proprement dits. Et c'était bien le moven de créer une dérivation utile et d'éviter cette transposition de rôles qui a laissé croire, depuis, à de braves et modestes artisans qu'ils étaient les égaux des plus grands artistes et qui les a fait sortir de leur simple métier pour en fabriquer de piètres exécutants de choses prétentieuses et vaines. Que de déclassés n'a-t-on pas faits ainsi, qui ont été pris au prestige de ce nonj d'artiste, au mirage de la gloire et des avantages plus positifs des acquisitions et des croix! Néanmoins la distinction y a-t-elle toujours été nettement établie entre les producteurs originaux — seuls admis à exposer — et les industriels qui exploitent des maisons commerciales, séparation qui n'est pas aussi bien respectée dans la section, ultérieurement ouverte, de la société concurrente.

Ge seul fait, parce qu'il était enfin un acte, eut des conséquences considérables. G'est la date de l'affranchissement des artistes du

LES ARTS DECORATIFS. 709

décor, quarante ans après qu'il avait été formulé dans cos mênies conditions par Klagmann. C'est de là qu'est parti, on peut Taffirmer, tout le mouvement vers une forme renouvelée de l'art décoratif, vainement essayée antérieurement. Le puMic, sans doute, était mieux préparé, des excitants étrangers s'étaient fait sentir, les artistes eux-mêmes avaient profité du stimulant de toutes ces luttes au bout desquelles ils commençaient à espérer la victoire. Mais le brave Klagmann avait eu bien raison, en i859, en réclamant ces expositions des artistes industriels, lorsqu'il disait : fcNous ne poiivons marcher dans la voie du progrès qu'à cette condition. 55

Du coup, le public put voir, juger, discuter, apprendre. Les musées surent où se pourvoir. La section des ob](îts d art du Luxembourg, abandonnée en 1880, fut reformée en 1898 pour recueillir avec discrétion la Heur de ces travaux, que la consécration donnée pai' le prestige de sa galerie venait encore imposer au goût public. La Ville de Paris suivait cet exemple, la Société des artistes français créait, en 1896, une section similaire où, dès le premier jour, brillaient dans toute leur splendeur les premières vitrines de Lalique.

Toute cette elTervescence de réaction individualiste qui cherchait sa voie à tort et à travers fut peu à peu disciplinée par rinfluence de quelques maîtres qui s'affirmèrent et donnèrent l'orientation.

ff La vraie voie, écrivions-nous à propos de la bijouterie et de Lalique^^^, la vraie voie au milieu de cette poussée inextricable de végétations hardies spontanément jaillies de toutes parts, on commence à la distinguer, grâce à quelques jets plus robustes qui dominent les autres et, de loin en loin, forment comme de visibles jalons. La vraie voie, c'est dans tous les arts, la tradition du bon sens et de la logique, de la réflexion et de la méthode, celle qui conduit l'inspiration avec indépendance, droit devant elle, à travers champs, en dehors des sentiers battus des conventions et des préjugés, mais celle aussi qui n'abandonne pas l'imagination à des écarts bientôt dangereux et, tout au contraire, la discipline, la guide et la féconde par l'observation et par l'étude, -n

'"' La bijouterie el la joailierie à l'Exposition universelle : R, Lai.kjlb. Rpvne des Arts décoratifs, juillet 1 900.

C'est la grande leçon que donnèrent ces vaillants artistes qui luttaient avec le feu, faisant succéder aux praliqucs de l'empirisme les

procédés de l'observation et de la méthode.

A ses trop justes critiques de notre enseignement des arts, Lecoq de Boisbaudran faisait suivre l'indication du seul et vrai remède : rr Au lieu d'imposer à la jeunesse l'étude prématurée, la répétition continue du passé, ne serait-il pas mieux, écrivait-il, de la placer le plus tôt possible en lace de la nature, afin qu'elle y cherche , avec un esprit sincère, une imagination fraîche et indépendante, les éléments nouveaux pour de nouvelles conceptions? Elle pourrait parvenir ainsi à rompre le cercle sans issue dans lequel l'art décoratifjmoderne tourne sans cesse et se trouve enfermé^'^-»*». Cette observation était si juste que l'idée en germait simultanément dans noml)re d'esprits distingués. Je ne rappellerai pas les travauxd'un décorateur de l'ancienne école, (ialland, le projet de l'exposition de \3i plante, lancée même parFalize, et surtout plus récemment les compositions et les ouvrages de Grasset.

F. Bor.oijKï : (Joquemar eu ai'gent.

(Miiséfi du Luœemhourjr.)

''' Lnc. cit., p. 03.

LES ARTS DECORATIFS.

Mais Tétude des loriiies naturelles tut surtout répandue par le génie exceptionnel de Galle et ravivée ensuite par le prestige d'originale et pénétrante poésie de Lalique. Tous les arts en ont fait leur profit, et Ton peut dire que l'examen attentif de la flore a fourni ses principaux éléments à ce (pie nous voudrions appeler, sans l'oser encore, le style moderne.

Art et Jéruridiuii.

Taxile Doat : Presse-papier, pâtes appliquées.

M, Gustave Soulier soulignait avec justesse, comme bien caractéristique de notre temps, l'emploi coutumier de ces nervures, de ces cambrures, de ces contournements de lignes molles et infléchies, emprunté à l'analyse des tiges, des pédoncules, des corolles, des étamines et des pistils, enfin de tous les éléments constitutifs de la fleur. On a trouvé là un répertoire inépuisable de courbes, de sinuosités, de déliés et de pleins, de modulations linéaires, dont certaines données, lorsque auront cessé les abus inévitables qui se sont produits, seront ulilement retenues.

L'esprit de raisonnement et de méthode a [)orté aussi ses fruits, jusque dans les arts du meuble. On y peut remarquer la préoccupation de l'utile et du confort, la recherche des rapports entre le mobilier et l'architecture, le désir de souligner la fonction du meuble, (l'affirmer les éléments de sa construction. On s'est attaché à remplacer l'ornement sculpté et la moulure classique par un système de nervures fondues par pénétrations intelligentes et délicates et donnant des modelés fuyants, souples, doux nu loucher. Sans doute, tout

n'est pas encore sans excès. Tantôt nous déplorons un luxe d'excroissances parasitaires qui viennent compliquer la construction et la forme, tantôt nous regrettons des recherches outrées de commodité, (les associations maladroites entre des matières d'un luxe exagéré el (les assemblages ou constructions d'un esprit trop utilitaire. Ces! ainsi que tels arrangements de salon ou de salle à manger vous rappellent ces yachts ou ces paquebots où l'on quitte un fumoir richement capitonné pour monter la rampe de fer boulonné qui conduit au pont. Tels meubles à tout faire vous rappellent ces hommesorchestres qui venaient autrefois jouer dans ies cours. Je vois, d'ici, des lits surmontés d'étagères, une chaise longue accompagnée de glaces, de casiers, de tiroirs, de vide-poches qui semblent construits pour des gens condamnés à perpétuité aux langueurs d'une vie allongée sur des coussins, sans avoir le courage ou la faculté de se lever pour étendre la main vers une table ou une bibliothèque.

Tout cela est inévitable et il ne faut ni trop se plaindre ni trop s'étonner. L'expérience nous apprend que l'intelligence humaine procède toujours du compliqué au simple. Jusqu'à hier, chacun se taisait; tout d'un coup tout le monde s'est mis à parler à la fois; aujourd'hui, au-dessus de ce tumulte ([ui se calme, quelques voix plus nettes se font entendre.

Elles nous disent, ces voix plus autorisées, que les artistes francsiïs et le public lui-même doivent se tourmenter beaucoup moins de chercher l'originalité et l'excentricité que la mesure. Tordre, le choix, la tenue et la convenance, qualités qu'ils admiraient jusqu'à ce jour trop exclusivement dans le passé; que dans ce passé, avec lequel nous sommes bien obligés de vivre et dont ce serait folie que de récuser toutes les richesses accumulées, il faut savoir, s'il est besoin, user mais avec à propos, avec tact, avec liberté comme d'un vaste lexique de formes, s'en servir sans s'y asservir. Les dictionnaires sont, sinon indispensables, du moins utiles pour l'étude des langues; cependant on ne fait pas de littérature avec un dictionnaire. Il en est de même de cet immense vocabulaire artistique du passé. Il y faut recourir, de loin en loin , bien |)lus pour trouver l'esprit d'un terme obscur que pour en copier la lettre. Mais il faut surtout chercher dans la

LES ARTS DECORATIFS.

nature et dans sa raison. De même, ii faut moins songer à imposer une formule décorative qu'à se mettre en harmonie avec les besoins plus nombreux créés à notre vie et avec les procédés nouveaux, plus rapides et plus économiques, qui nous sont fournis par les progrès mécaniques. Il ne faut pas bouder la machine. Bien mieux, il faul tout faire pour qu'il uy ait plus de distinction entre Tart et Findustrie. rr L'art ne doit pas avoir de préjugés, écrivions-nous dès 1889^'^,

Art et dccoiuiion.

Dtsuois : IMal en ôtalii.

il doit tenir à siulruduirc pailoul, à ne l'icn laisser, même dans les nécessités les plus vulgaires de la vie, à Tincohérence el au mauvais goût, il faul qu'il soil j)arlout et Ion jours le maître, s'il ne veut être rapidement abandonné — ce qui serai! la défaite de nos industries — ou réduit au rôle étroit , qui diminuerait de jour en jour, de servir d'amusement à la richesse et de prétexte à la vanité, -n

^'' Les dcoles d'art dôporalif h l'Exposition universolle «le i8S(). \'Arl, i" nviil iS((().

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BEALIX-ARTS.

Et noire temps, alors, (jui a porté de si vastes espoirs et de si grands orgueils et qui a bien le droit de ne pas vouloir rester comme un être sans nom dans la succession des siècles, pourra être assuré de laisser, par cette empreinte indéfinissable mais si puissamment expressive que donne l'art, une trace sensible de son caractère, un rf style 77 pi'opre qui, tout en renouant avec les vieilles traditions humaines, distingue sa personnalité si exceptionnelle entre toutes b?s époques du passé et toutes celles de l'avenir.

A)l et (Ircnrnlid'i.

(loLONNA : l'xilK II' (Ir CiMllIliri

INDEX ALPHABETIQUE

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