‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 36 sur 50 · V. Baltard : Eglise Saint-Augustin; nef · texte numérisé non relu

V. Baltard : Eglise Saint-Augustin; nef

Les délnits du fer dans l'architecture furent d'abord timides ou timorés. On suivit longtemps les anciens principes de construction en se servant du fer pour remplacer le bois, comme matière plus résistante, plus à labri de la destruction, moins dispendieuse et plus légère, mais en le dissimulant toujours honteusement dans la construction. Les architectes en abandonnaient l'usage aux ingénieurs pour leurs usines, leurs ponts, leurs gares, etc. Les tentatives de Baltard, aux Halles centrales, à Saint-Augustin, et de Labrouste^ à

L'ARCHITECTURE

la Bibliothè(|iie Sainte-Geneviève ou à la Bibliothèque nationale, la construction de la gare du Nord, par HittorlT, ouvrirent les yeux des architectes sur les vertus spéciales de cette matière et sur les problèmes inattendus (|u'elle permettait de résoudre : ouvertures de jours considérables, couverture de vastes espaces, légèreté, économie, etc. Mais la pierre gardait un vieux prestige aristocratique au-

L. Dii: : l^uials de Juslice. (Salle des pas pentus de la Cniir d'assisen.)

pivs de cette métallurgie in(bistrielle ot roturière, et aii\ lois de stati(jue sur les(|ueIlos repose la construction en pierre, succ('daient de nouvelles lois dynainicjues, (|ui modiliaienl du ton! au tout les calculs des architectes sur la résistance et Télasticité de la matière et sur les solutions nouvelles (ju'elle permettait. L'architecture vécut donc lonp"lemps mal à son aise dans un compromis entre des

(i5-^i EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

traditions séculaires et scolaires dont elle avait j)eine à se détacher, et

ces nouveautés séduisantes et inquiétantes.

Gomme conséquence, longtemps après l'adoption du fer, on ada[)ta au\ éléments de construction qui en résultaient des formes décoratives

Arl el di'cnratton .

Constant Difeix : Porte de bronze, au Panthéon ; façade postérieure.

employées pour le bois ou la pierre : moulures, cannelures, chapiteaux, etc.

Les grands concours organisés par les expositions universelles, les palais même qu'elles firent naître, par la nécessité où Ton se trouvait

L'ARCHITECTURE

d'abriter de vastes étendues, de faire vite et économiquement, eurent assurément une grande influence sur la géne'ralisation de leniploi du fer dans la construction et sur une meilleure compréhension de ses caractères architecturaux. A Torlgine, en i855, le vieux Palais de rindustrie, (|ui ofl'rait le premier exemple de ces grands halk vitrés; beaucoup plus tard, en 1889, les palais des Beaux-Arts et des Arts

Art et décoration.

E. TuAi.v : EiiLrt'c du Collège Chaptal.

Libéraux, par M. Formigé, avec leur association si élégante du fer ol de la cérami(jue. et surtout le vaste palais des Machines de M. Dulert. et la tour de 3oo mètres, célèbre aujourd'hui dans le monde sous le nom de son constructeur, M. Eifl'el, étaient conçus dans la pensée de faire avancer d un pas décisif cette architecture nouvelle à laquelle ap[»arlieut 1 avenir.

Au milieu de cette grande crise de ti-ansition vers une évolution nouvelle, rarcliitecture est, jmurtant, loin de péricliter. Le xix' siècle est lin siècle où Ton construisit beaucoup. Désastres à réparer après deux périodes de révolution ou d'invasion, besoins nouveaux d'une société nouvelle, les édifices s'élevèrent en grand nombre : églises, palais, hôtels de ville, théâtres, écoles, bibliothèques, etc., sur lous les points de la France et notamment à Paris. Les deux épo(pu;;s où racti\ilé est la plus grande sont le second Empire et la troisième liépiiblirpie. Sous Napoléon 111, la jonction des Tuileries au Louvre, l'édilication de la Trinité, de Sainte-Glotilde, de l'Hôtel de Ville, incendié et réédifié sous le gouvernement nouveau, de l'Opéra, etc., correspondaient au plan d'embellissement de la capitale qui l'ut réalisé parles tracés de Haussmann. Sous la troisième République, cette œuvre s'achève et se complète dans un caractère où se montre moins d'ostentation, mais plus d'esprit pratique.

Le vaste mouvement d'érudition qui ouvre cette nouvelle phase de l'histoire de l'architecture avait eu un effet particulièrement important; il avait imposé le respect des grands monuments du passé. Comme conséquence, à côté du courant de construction, il créait un courant de conservation.

Ce courant de conservation se portait sur tous les vestiges du sol national et principalement sur ceux qui avaient été antérieurement les plus dédaignés et dont les débris étaient ramassés au milieu de la Révolution elle-même, au musée des Petits-Augustins. Si Victor Hugo, avec Notre-Dame de Paris, ouvrait les yeux sur la grandeur et la beauté de ce majestueux et harmonieux chef-d'œuvre monumental du moyen âge, Viollet-le-Duc entreprit la démonstration méthodique des principes logiques de construction et de décor d'un art que l'amourpropre de la nation réclamait enfin comme une des plus belles manifestations de son génie; ses travaux de restauration ou de reconstitution, — tel par exemple le château de Pierrefonds qui est comme une œuvre personnelle, — et ses importantes publications érudites et ingénieuses eurent une influence universelle sur les tendances de l'art. C'est le point de dé[)art d'une école de restaurateurs déjà ébauchée dès 1837. |)ar la création de la Commission des monuments

L'AllCHITECTURE.

historiques, avec son service d'inspection, de restauration, de relevés, ses musées, etc., comme aussi l'origine de la direction méthodique et rationnelle que suivit une partie de ses disciples.

Art et (lécoiiilion .

A. Magne : Arcliiteclure en fer. Marché de l'Ave Maria.

Dans la construction proprement dite, cette direction archéologique se manifesta soit dans le domaine de l'art national, soit dans celui de l'art antique.

A une heure où les fouilles de Pompéi réveillent raltention des artistes, on doit à ce renouveau de ferveur pour l'art antique, les travaux d'Hittorff (Saint-Vincent-de-Paul, Gare du Nord, Place de la Concorde), qui le font connaître sous le jour inattendu de la couleur;

r.KAUX-AIlTS.

de Labrouste (BiblioLhèfjiie nationale et Bibliothèque Sainte-Geneviève), lie Queslel, de Rèvoil, de Duc (Palais de Justice), Farchitecture symboliijue de Constant Dufeux ou de Chipiez, celui-ci porté de préférence vei's Fart funéraire, très développé en France dans la seconde moitié du siècle, etc., tous restaurant ou construisant, tandis que l'art romano-byzantin ou l'art gothique inspiraient diversement Lassus,Vaudremer ou Abadie, Vaudoyer ou Espérandieu. Avec les travaux de relevés des envois de Rome, se marque, en même temps, un retour vers l'art italien des*palais de Rome et de Florence. Entre ces souvenirs antiques,

Alt et dicui-ativii.

DuïBiiT : Nouvelles galeries du Muséum. (Détnil de façade.)

italiens ou français de la Renaissance, Duban restaure le Louvre, le château de Blois, bâtit l'École des Beau\-Arts, où Coquart lui succéda, etDaumet, qui suit Duc au Palais de Justice, achève de réaliser les projets du duc dAumale à Chantilly. Dans une sorte de style hybride qui caractérise le second Empire, Lefuel continue les Tuileries, soudées au Louvre de Visconti, tandis que Ballu termine Sainte-Clotilde, pastiche du gothique, et élève la Trinité dans un genre bâtard et mondain, au détail sans caractère et traité comme du mobilier. Enfin, le monument (jui caractérise cette période [)ar ses défauts comme

imn

■inn

Art et décor iit'iii II .

Viclor HoiiTA : Maison à Hnixelles.

aussi par ses exceptionnelles qualités est TOpéra, de Charles Garnier. Ses exaspérations décoratives sont d'un goût parfois discutable, mais par I adaptation si heureuse et si juste de la construction au prop-ramme donné, il réalisait le problème difficile de marquer extérieurement les besoins dans le plan et les dispositions de Tédifice et créait ainsi un type devenu universel*.

Une réaction réaliste se manifestait bientôt sous diverses formes. Elle affectait tantôt un caractère réellement pratique, tantôt des prétentions utilitaristes d'un esprit plutôt académique. C'est ce qu'on a pu appeler le style de rr concours d'Ecole ?\ genre où tous les besoins semblent prévus, mais d'une façon comme idéale et abstraite et sans tenir compte, trop souvent, des conditions locales, économiques, etc. Les nouvelles générations, toutefois, paraissent désormais se préoccuper plus généralement des ensensbles, par réaction avec l'école précédente, plus portée vers l'étude du détail décoratif.

Cette période s'étend jusqu'à nous; elle n'est pas la moins remplie, ni la moins variée, car elle comprend un nombre considérable d'édi-

fices d'affectations les plus diverses. S'agit-il des grandes Ecoles ou Universités, nous citerons : la Sorbonne, de Nénot, la Faculté de médecine de Bordeaux, de Pascal, le Muséum, d'André, et les nouveaux bâtiments, de Dutert, l'Ecole de médecine, de Ginain, l'Université de San Francisco, par Bénard; sans oublier l'architecture édilitaire de collèges et d'écoles, dont Train (collège Chaptal) est le prmcipal représentant. Comme hôpitaux, nous avons l'Hôtel-Dieu, de Diet; aux théâtres, nous trouvons les noms de Bernier (Opéra-Comique), G. Bedon (Casino de Boyan), Cassien-Bernard, etc.; aux églises, les noms de Lucien Magne (église d'Ermont), Guilbert (chapelle du Bazar de la Charité, église Arménienne); aux prisons, Alfred Normand (maison centrale de Bennes) et Poussin (prison de Fresnes); aux services d'utilité générale, services qui, dans notre temps, se sont développés en tout sens : Guadet (Hôtel des Postes), Scellier de Gisors (Dépôt des postes et télégraphes), Bouvard (caserne de la Garde républicaine, Bourse du travail), Laloux (gare d'Orléans), Genuys, etc. L'architecture civile prend un grand essor soit dans la construction de magasins, maisons de banque, hôtels : Sédille (Magasins du Vvin-

L'ARCHITECTURE

temps), Boileau (Maji^asiiis du Bon Marchr), Gorroyei- (Comptoir d'escompte),Chédanne [Pa laco-Hotel) ^Samson , etc., soit dans l'hôtol privé ou la maison de rapport, dont le caractère extérieur est manifestement changé depuis l'abrogation des anciennes ordonnances qui prohibaient toute saillie sur les façades et grâce, en partie, aux encouragements donnés par la Municipalité parisienne pour rembellissement des rues.

Ail cl df'conitii'

(j. HocK : Villas à la l'aaiie (Belgique).

Une nouvelle forme d'architecture était créée par les expositions universelles, à la(|uelle on devait le Trocadéro de Davioud et les palais des Champs-Elysées de MM. Deglane, Thomas et Girault. le pont Alexandre-Ill de M. Cassien-Bernard et les palais d'installations spéciales de MM. Blavette, Paulin, Loviol, Magne, etc.

Et dans toutes ces formes d'architecture, il ne faudrait oublier ni les orientalistes et les exotiques d'Extrême-Orient comme MM. Saladin ou Marcel, ni les décorateurs proprement dits comme M. Hector

(rEs|)oiiy (décoralioii du iiiusée do Nantes, de rétablissement de la Bourbonle, du grand escalier de Tliôtel de Castellane), etc.

Le mouvement de réaction pratique que nous avons signalé s'accentua sous une forme encore plus consciente et déterminée, avec une certaine préoccupation de propagande et d'enseignement. De l'étude attentive du passé et de l'examen logique des conditions nouvelles de la construction, grâce à l'emploi du fer et aux avantages conférés par l'outillage merveilleux de l'industrie moderne, sortit une conception de l'architecture plus conforme aux goûts de la société actuelle, à ses besoins d'aisance, de bien-être et de simplicité. C'est ce qu'on appela l'architecture rationnelle. Les principaux promoteurs de ce mouvement étaient MM. A. de Baudot et Lucien Magne. 11 se manifesta de préférence, comme on pense bien, dans l'habitation privée.

Ce même esprit méthodique dans l'intelligence des rapports de la construction avec le plan qui doit commander à toutes les formes intérieures et extérieures du bâtiment, ce même souci de l'emploi logique des matériaux suivant leur nature, leurs propriétés physi jues et leurs aptitudes décoratives, s'était manifesté, d'autre part, d'une façon originale, en Angleterre. L'esprit vraiment pratique dans la recherche du confort et de l'hygiène n'est-il [)oint un apanage du caractère de ce pays? C'est de là qu'est déjà sortie l'évolution, toute moderne celle-ci, de deux industries qui intéressent directement, et l'une même le plus directement, la personnalité humaine : le costume et la carrosserie.

Ici, le faste des étoffes magnifiques et des modes toutes d'apparat était remplacé par la distinction sévère de tissus sobres et de coupes sans autre prétention que la sim[)licité et la commodité; là, à la pompe encombrante, pesante et inutile des sculptures et des peintures, des dorures et des panaches, était substitué un nouveau genre d'élégance, basée sur le choix raisonné des formes, exactement appropriées à leurs fonctions, et le goût discret des revêtements de cuirs ou de laquages. Une solution identique s'imposait pour la demeure de l'homme. Comment ne pas sentir, en effet, le défaut de convenance qui existe entre des appartements décorés et meublés en vue de former le cadre de la vie pour des personnages habillés avec des justaucorps de bro-

Art et dénralinn.

Cil. Plcmet : Karade de maison, me de ïocqueville.

cart chargés de passementeries el coiffés de perruques poudrées, et qui sont occupés par des habitants vêtus de complets en cheviotte ou de redingotes en drap d'Elbeuf, sans parler du chapeau à haute forme!

Cet esprit pratique, ce sentiment exact des nécessités de la vie privée, reçut une impulsion inattendue du mouvement à la fois esthétique et social créé par le préraphaélisme à sa deuxième incarnation et surtout par ses deux principaux apôtres, John Ruskin et William Morris. On connaît toutes les entreprises industrielles tentées personnellement par ce dernier pour renouveler l'art de la maison sous sa forme immobilière et mobilière. Souvenirs locaux remontant jusqu'à l'architecture (lu règne d'Elisabeth, réminiscences italiennes, impressions orientales ou extrême-orientales, style xviif siècle français, etc., tout cela fut amalgamé avec beaucoup d'intelligence et de goût pour aboutir à un caractère de construction à la fois rationnel, élégant, simple et confortable, ce qu'on appela au moment où la vogue et les sots engouements firent naître des exagérations et des abus, le modem slylc. Les architectes des divers pays de l'Europe, avertis par la propagande des expositions et des revues spéciales, en furent unanimement bien que diversement influencés : en Allemagne, avec un goût emphatique et théâtral, en Autriche, pays d'assimilation, où ce genre s'acclimate et fructifie de suite, en Amérique, etc.

C'est peut-être en Belgique que ce genre de construction a pris son essor le plus complet et le plus instructif. C'est là, au point de vue proprement décoratif, qu'est né ce goût assez macaronesque de courbes agitées qui, hélas! n'a pas tardé à passer la frontière pour sévir jusque sur nos boulevards. Mais c'est là aussi qu'on s'est préoccupé avec le plus de hardiesse et le plus d'intelligence des problèmes soulevés par l'emploi des matériaux en conformité de leur caractère propre, et notamment du fer, de la distribution des pièces suivant les nécessités nouvelles de la vie, des conditions de l'éclairage artificiel, du chauffage et de toutes les autres commodités désirables, etc. C'est là aussi qu'on a le mieux tenté d'obtenir le sentiment du luxe et de l'élégance dans la sobriété, par le choix des belles matières, par l'accord entre l'architecture, la décoration, le mobilier et les apparences du costume d'aujourd'hui. Les expériences de MM. Horta, Van de

L'ARCHITECTURE. 605

Velde, Hobé sont, si Ton veut les considérer sous leur véritable point de vue, d'un réel intérêt pour l'avenir.

En France, le mouvement rationaliste trouva un vif stimulant dans les essais produits en Angleterre et en Belgique. Après des tentatives plus ou moins osées, plus ou moins outrées ou plus ou moins pusillanimes, certaines se livrant à des exagérations décoratives d'un goût douteux, d'autres affectant une simplicité par trop modeste, il. semble qu'on soit parvenu à trouver la mesure et qu'on puisse espérer pour un avenir prochain la formule complète d'un art où l'homme de notre temps ne détonne plus dans son milieu. C'est ce que fait espérer à divers titres le groupe d'artistes indépendants, parmi lesquels on peut signaler MM. Plumet, Selmersheim, Benouville, Frantz Jourdain, René Binet, Provensal, Guimard, etc.

LKS ARTS DÉCORATIFS.

Il faut [)ien Tavouer, un peu avant Touverture de l'Exposition de 1900, tous ceux qui suivent avec quelque intérêt le mouvement des arts et des industries n'étaient pas sans inquiétudes quant au rôle que jouerait la France. On savait que des préparatifs considérables étaient faits à l'étranger, — et la suite nous a prouvé que ce n'était pas une supposition hasardeuse, — on était elTravé des conséquences possibles de toutes les luttes économiques entre le capital et le travail qui agitent notre démocratie et qui, d'ailleurs, constituent une des préoccupations les plus profondes de toutes les nations de l'univers. On parlait de la désertion des meilleurs ouvriers d'art appelés à prix d'or par certaines maisons étrangères, — et le cas s'était produit bien des fois ; — enfin on était surtout troublé et à plus juste raison, par le manque de direction qu'on avait cru constater jusqu'à ce jour dans les tentatives préliminaires.

An et ilrrariilidii.

J.-C. Cazin : PInl en {jrt'-s décoré et cmaillé. {Musée du Luxembourfr.)

Ces inquiétudes étaient, par bonheur, très exagérées. Quelle qu'ait été la grande et admirable tenue de plusieurs de ses puissants concurrents, re\|)Osition française a, néanmoins, rassuré les es[)rits

justement soucieux de la bonne renommée d'un peuple qui, non seulement par ses traditions, mais encore par ses conditions mêmes d'existence, est plus tenu que tout autre à ne pas laisser affaiblir son prestige d'à ri.

Art et décora lion.

Moreau-Nklato-n : Vase en lerre émailiée et décorée.

Ce pessimisme de la veille fit spontanément place à un enthousiasme très vif, que voulurent bien courtoisement partager nos hôtes et concurrents eux-mêmes; et, devant Tensemble des efforts parfois vraiment exceptionnels, souvent si heureux, qui caractérisait la généralité de la production française, on en arriva à croire à la formation définitive d'un style moderne et à prononcer le mot de Renaissance des arts du décor.

Aujourd'hui que nous sommes plus de sang-froid et que nous cherchons bien plus à nous éclairer qu'à nous griser d'un succès éphémère, nous sentons ce que ce mot a peut-être bien d'excessif si on l'emploie dans un sens très étendu, mais il nous parait qu'il peut toutefois se justifier si nous entendons par là que l'inspiration artistique des industries en France semble enfin avoir trouvé une orientation plus précise, sinon une direction assurée.

11 est bien permis d'affirmer que, sur certains points, il s'est produit une éclosion tout à fait extraordinaire qui fera date dans l'his-

LES AHTS DECORATIFS.

toire des arts contemporains et que, dans les autres cas, on remarque une supériorité incontestée sur les re'sultals obtenus dans les manifestations antérieures.

An et décorution.

Emile Galle : Vases en cristal.

Prenons, par exemple, les arts du feu. On peut constater que non seulement la production s'est multipliée autour de quelques maîtres qui avaient depuis longtemps déjà conquis l'estime et l'admiration par leurs travaux savants et consciencieux ou leurs créations originales, mais encore que les procédés, les formes, les matières s'étaient per-

fectioniiés, enrichis ou améliorés et que l'on tendait de plus en plus à atteindre le vrai but de tant delTorts qui est de se dégager de l'esprit du pur bibelot de vitrine pour se porter vers les applications utiles.

C'est ainsi que, dans la céramique proprement dite, aux premiers noms de J.-C. Cazin, de Ikacqueniond et de Bouvier, précurseurs de la première heure, de Ghaplet et de Delaherche, qui sont demeurés comme les classiques de cet art, puis de Garriès, de Dalpayrat, de Dammouse, sont venus s'ajouter les noms de Alexandre Bigot, de Haenschell, de Taxile Doat, de Michel Cazin, de Moreau-Nélaton, de William Lee, etc., véritables artistes d'un savoir const)mmé et d'un goût sûr. Et c'est ainsi que, après de nombreux et instructifs tâtonnements dans la recherche des matières et des couvertes, la céramique, préoccupée surtout des procédés à hautes cuissons, s'est attachée soit à répandre le charme de l'art dans les objets destinés aux usages de la vie domestique, soit à prêter l'éclat, la solidité, la résistance et les propriétés de sa substance ductile qui se plie à tous les besoins et peut se multiplier économiquement, aux exigences nouvelles de la construction.

La verrerie a trouvé un maître incomparable en Emile Galle qui a créé, avec la technique rare de ses cristaux appliijués et gravés et surtout grâce à ses merveilleux dons de poète ému et subtil en com-. munion avec toutes les splendeurs de la nature, un art qui n'a aucun précédent dans le passé. C'est encore le statuaire Henry Gros, qui modèle dans le verre rendu plastique ses bas-reliefs colorés ou tourne ses vases myrrhins, d'une grâce sévère, digne des beaux jours de l'antiquité, ou bien Dammouse, qui fait épanouir sa flore délicate de coupes et de vases transparents en pâte d'émail; et il faudrait citer autour d'eux Daum, Léveillé, Michel, etc.

L'émaillerie, avec A. Meyer, Grandhomme, Garnier, Feuillâtre, Hirtz, Tourrette, pour les émaux peints ou translucides, Thesmar, qui a créé cet art des émaux cloisonnés et transparents dont il n'existe qu'un seul mystérieux échantillon dans tout le passé, a retrouvé, après un long oubli, interrompu à peine par les tentatives sans échos de Gobert, à Sèvres, une période de vie ardente et d'un éclat sans pareil.

LES AKÏS DECORATIFS.

Si l'on ne considère que cette face de nos industries, il est indéniable qu'elle présente les caractères bien détermine's d'une véritable renaissance. Car, tant au point de vue de la perfection des procédés techniques qu'à celui de l'élévation du goût, les résultats sont si merveilleux que. dans l'avenir, cette produclion classera notre temps

Kiuile l'iALLÉ : .SalVims dliiver; vases en cl■i^lill.

comme une des époques les [)lns remarquables de l'hisloire des arts du feu. Mais ce qui justifie encore plus exactement ce terme de renaissance, c'est que ces arts ont apporté un ensemble infinimenl riche et varié de formes, de décorations, de matières, d'idées, absolument nouvelles ou profondément renouvelées (pii appartiennent en propre à notre temps.

De même en ce qui concerne l'art de la parure, le mot de renaissance est loin de paraître exagéré lorsqu'on l'applique au mouvement créé par l'individualité si exceptionnelle de Lalique. On eût pu croire, ici, qu'on se trouvait en l'ace d'un cas extraordinaire, destiné à demeurer solitaire, sans autre conséquence pour l'art du bijou, en dehors de son éclat personnel, que le développement hâtif el éphémère de plagiais éhontés qui nous eussent bientôt écœurés et lassés des formes spéciales de cette inspiration, si nous n'avions constaté, à l'occasion de l'Exposition de 1900, quel essor prenaient de toutes parts la bijouterie et la joaillerie pour briser les entraves du passé et sortir des routines professionnelles. Il n'est pas une des vieilles cet solides maisons qui ont jadis illustré et art si éminemment français, qui, fascinées elles-mêmes parles trouvailles de ce créateur, perdu hier dans la foule de leurs modestes et précieux artisans, n'ait senti le besoin de se rajeunir, de se revivitier à ce souffle nouveau, non point seulement pour suivre le caprice de la mode, mais pour s'attacher à de meilleures méthodes, pour retrouver les principes oubliés ou mal interprétés des vraies et saines traditions et donner — ce qui de tout temps a été l'ambition de tout art — une expression caractéristique des tendances et des goûts de l'époque. Parmi ces grands industriels, certaines personnalités comme celles de Vever, dont on a pu admirer les joailleries d'une très belle tenue, d'un goût riche et varié, sont venues affirmer que Lalique, si important que soit son rôle, si haute que demeure sa place, n'a pas ouvert la voie pour la fermer après lui, et que, après une torpeur indéfiniment prolongée, rompue juste une fois durant tout un siècle par les trouvailles de Massin, il entrait décidément, de son côté, dans une évolution nouvelle qui, elle aussi, classerait cette période de son développement comme une des plus brillantes de son histoire ^^l

Sur ces quelques points, tout le monde est d'accord, car c'est l'évidence même. Il existe un art distinct du passé non pas par les

'"' Je me suis étendu spécialement sur ce ('Exposition universelle,, ail et décoration: sujet : Voir René Laliqie, Bevi/e des arts déco- septembre 1900. ruiifs, août et septembre 1900; Le Bijou à

LES ARTS DECORATIFS.

apparences superficielles d'une mode futile et passagère, mais par les caractères propres d'un style bien défini, point de départ assuré de tout un avenir nouveau.

Maintenant si nous regardons ailleurs et surtout plus liant . vers cette catégorie des arts utiles qui ont le droit de nous retenir d'une façon toute spéciale, car leur rôle est d'êlre inséparablement attachés au\ conditions de la vie de l'houime, si nous considérons ce que nous pourrions appeler plus proprement les arts domestiques, c'est-à-dire le meuble et tout l'art de la maison, pouvons-nous, de ce côté, signaler le même épanouissement spontané et merveilleux, aurionsnous le droit, ici. de prononcer ce mot bien gros de renaissance?

Arl et (lèi-nralinn.

A. Delaiierciie : Vases en f^rps (lambé.

C'est pourtant sur ce point que la question se pose avec le plus d'intérêt, pour ne pas dire qu'elle semble résider entièrement.

Quelle était donc la situation du meuble au moment de l'Exposition universelle? Â-t-elle justifié les espérances de ceux qui avaient cru y trouver enfin la formule d'un art nouveau , ou bien faut-il en rabattre beaucoup de toutes ces ambitions si présomptueusement manifestées?

Il est nécessaire, pour s'en rendre un compte exact et comprendre l'impression produite par cette manifestation spéciale de l'industrie française, de se reporter à la veille de ce grand jour.

C'est l)ien particulièrement sur cette catégorie des industries d art que se portaient alors nos inquiétudes. Et assurément ce n'était pas sans raison. Le spectacle auquel on nous avait accoutumés depuis un certain nombre d'années était bien fait pour nous déconcerter. Jamais

liEAUX-AIlTS.

lia

on n'avait montré plus d'incohérence, plus d'ignorance, plus de prétention ni plus de sottise. Il faut avoir le courage d'écrire ces mots. Jamais la folie de Findividualisme, Forgueilleux dédain de toute règle, de toule logique, la méconnaissance des lois les plus élémentaires qui régissent les rapports de la matière et de la forme, de la forme et du décor et de toutes ces conditions avec les fonctions de l'objet à créer, n'ont été poussés plus loin qu'à la veille de ce moment solennel.

Il semblait, en vérité, qu'on voulût instituer le règne de l'absurde. Par suite de toutes sortes de malentendus et d'équivoques, une sorte de griserie malsaine avait envahi nos industries. A force de déclarer que les arts étaient tous égaux, il semblait qu'il ne lût plus un des braves ouvriers dont le travail a pour but de parer aux premières nécessités de notre existence, qui ne se crût sacré artiste. Il n'y avait plus désormais de grands arts ni d'arts mineurs. On le voyait bien !

Cette dernière Bastille était renversée. Aussi ne trouvait-on plus que menuisiers d'art, serruriers d'art, tapissiers d'art, cordonniers d'art, et, s'il faut en croire un critique spirituel qui raillait plaisamment cette envahissante manie, que boulangers d'art, charcutiers d'art, bouchers d'art, au point de nous dégoûter à jamais de tout ce qui pouvait rappeler lart et les artistes. c^Où est donc, s'écriait

Art ri décuratwn.

René Lalique : Peijjne d'ivoire :

{;nirlandHs de fleurs en or, émail et diamani

LES ARTS DECORATIFS.'

M.Arsène Alexandre, dans le Fîf>aro, avec un vrai soupir de rej^i^ret, le bon temps du roi Louis-Philippe et l'acajou de nos pères !?7

On reprenait bien certaines formes abandonnées, on réhabilitait certaines matières injustement dédaignées ou tombées en désuétude, mais le plus souvent, c'était hélas! pour les employer à contresens sans jugement et sans logique. Youlait-on décorer un vase quelconque, un pichet, on appliquait quelque figure de femme échevelée, non pas, certes, sur la panse où, du moins, elle n'eût pas été nuisible, mais sur le bec ou sur l'anse, de telle sorte que cet honnête récipient, si commode avant d'être promu à la dignité d'objet d'art, ne pouvait plus tantôt ni verser, ni tantôt être saisi |)ar la main.

H. Vkvkr : Broche diamants et opale, décor d'épis de bié.

S'avisait-onde taire un siège, le malheureux qui tentait de s'asseoir sur ce meuble bizarre, aux airs méchants et sauvages, était sûr d'accrocher ses vêtements à quelques pointes hérissées, de prendre ses pieds à ses barreaux contournés comme des volutes de ferronnerie, découpés à contresens du fil du bois et qu'au moindre choc on craignait de casser.

Et tout cela plein de prétention à Tulilité alors que l'imagination

se refusait à concevoir rien de plus incommode et d'une insupportable infatuation décorative, alors que, par l'abus des découpages et des laquages, la peur des moulures et de l'ornement sculpté, tout ce mobilier n'était le plus souvent que d'une pauvreté lamentable.

Après avoir vécu uniquement sur le passé, on avait brusquement tourné le dos à tout le passé, et l'on croyait que l'on allait créer tout d'un coup un style nouveau alors qu'on ne faisait guère qu'emboîter le pas à des modes étrangères en exagérant de plus en plus leurs gesticulations et leurs grimaces.

C'est ainsi que les recherches si savantes et si raffinées entreprises en Angleterre par William Morris, Burne Jones et Walter Crâne, longtemps restreintes aune production relativement limitée, puis peu à peu exploitées, transposées et répandues par d'habiles industriels, nous sont parvenues, bien modifiées déjà, soit directement, à travers la Manche, soit ensuite en passant par la Belgique, mais celte fois tellement travesties et dénaturées par cette dernière incubation qu'on eût eu peine à les reconnaître à leur point de départ.

Et c'est de là qu'est sortie toute cette camelote laquée au ripolin. tous ces papiers peints, ces tapis ou ces cretonnes au>L tons décolorés, à la flore gigantesque et agitée, tous ces contournements et ces enchevêtrements de ténias surexcités et de nouilles tumultueuses, qu'on a vus se débattre en sinuosités exaspérées sur les tentures, les panneaux des meubles, les boiseries des boutiques et des appartements, les pierres des édifices et jusque sur les robes ou les parures des femmes; tous ces tentacules macaroniques dont la mode a sévi trop longtemps, qui ont eu la prétention de caractériser le style moderne (mo^em s^i//e, disait-on pour rappeler ses origines britanniques) et qui, par malheur, ne risquaient que trop de le caractériser.

Tout ce décor de mauvais ton, ce style «rasta^^, accueilli avec faveur par les snobs, a trouvé dans l'Exposition universelle une occasion unique de manifester l'étendue de sa propagande néfaste. On a gardé et hélas! on voudrait perdre le souvenir de certains motifs dits décoratifs : pancartes, poteaux indicateurs, cartouches, encadrements de portes, rampes d'escaliers, mobilier de salle, etc., qui semblaient avoir été conçus à la Salpêtrière ou à Bicêtre.

LRS ARTS DECORATIFS.

Par bonheur, comme c'est la règle, le point culminant a marqué on même temps la chute. Une réaction est née de ces excès, et, avec les derniers gravats de l'Exposition, ce cauchemar aura disparu.

René Laijoik : l'pi{jne, ailes de papillons.

Et déjà notre surprise a été vive de constater les signes avant-coureurs de ce relèvement dans la section du mobilier français. Sur toute l'agitation antérieure, il semble qua passé un souffle de sagesse, de raison, de modération, portant avec lui de légers effluves d'élégance et de goût.

Sans doute encore avons-nous pu regretter bien des travers, trouver bien des subsistances de maniérisme, noter des préoccupations trop complexes, relever encore des hésitations, des inquiétudes ou même des erreurs. Mais néanmoins, on sentait le souci d'une décoration de meilleur aloi, un essai de raisonnement et de méthode,

dépourvu toutefois de raideur ou de pëdantisme, uu retour vers ce sentiment que le meuble est le serviteur et le compa^^^non de l'homme, qu'il doit être fait à sa mesure, qu'il doit répondre non point seulement, par les devoirs de sa fonction, à des besoins matériels qu'il est tenu de satisfaire exactement, mais aussi à des goûts moraux; car, dans la maison , il est un témoin discret de la vie, qui doit garder avec réserve son rôle de comparse ou de figurant, sans prétendre se hausser à celui d'acteur principal. On pouvait signaler également, comme une excellente tendance, que la prétention outrecuidante d'enfanter de toutes pièces un style nouveau paraissait abandonnée en faveur de la préoccupation plus pratique et plus sûre de retrouver, à travers l'écheveau embrouillé de nos longues divagations, le hl perdu de la saine tradition française de convenance, d'à-propos, d'ordre et de choix.

Nous ne pouvons ici, sans nous égarer dans de trop longues considérations, entrer dans l'analyse et l'examen critique des envois des principaux exposants de cette section'^^

Mais nous pouvons dire, des efforts si méritants tentés par MM. de Feure, Colonna et Gaillard pour M. Bing (maison de VArt nouveau^ ^ par le sculpteur Alexandre Charpentier (enire autres le mobilier de salle à manger pour les grands magasins du Louvre^ ^ par M. Emile Galle, qui a créé un genre de décor vraiment moderne avec ses exquises mosaïques de bois, par MM Plumet, Selmersheim, Majorelle, Bigaux, etc. , qu'ils s'annoncent, pardivers caractères communs qui semblent indiquer une sorte d'entente tacite, comme prêts à reconnaître une certaine direction unique laissant croire qu'on ne serait plus en présence seulement de la manifestation d'une mode plus sage, plus pondérée, plus savante et plus digne, mais peut-être bien en face du travail de préparation d'un véritable style moderne.

A vrai dire, à quoi répond cette préoccupation de posséder un style moderne? Est-ce de noire part une simple satisfaction d'amour-

'*' Je renvoie sur ce sujet aux travaux que Beaux-Arts, h Revue de l'art ancien et moderne,

j'ai signalés en têle de ces éludes : Roger la Revue des arts décoratifs, et spécialement

Marx, La décoration et les industries d'art à ceux publiés par M. Gustave Soqlier, dans

l'Exposition de igoo à Paris, E. Delagrave: Art et décoration, avril, novembre et décembre

et les articles publiés dans la Gatette des 1900 , mars et avril 1901.

propre en regard du passé et de raveiilr. ou bien y prévoyons-nous quelque puissant intérêt économique? Car, s'il ne s'agit que de soucis exclusivement esthétiques, nous pourrions peut-être nous coutenler de faire beau sans aller chercher |)lus loin. Et d'ailleurs, sommesnous bien en mesure de trancher nous - mêmes cette question? N'est-ce point une des prérogatives de la postérité de pouvoir, seule, dégager, dans le recul nécessaire des générations, les éléments essentiels qui constitueront dans l'histoire les caractères représentatifs de notre temps?

Et d'abord puis([u'i' est tant question de style , qu'est-ce bien exactement qu'un stvle?

Nous sommes convenus d'appeler ainsi la réunion des éléments qui caractérisent les manifestations d'une époque dans les divers modes d'expression de sa pensée et de sa vie. Toute époque, suivant l'intensité de son développement intellectuel ou moral, laisse une marque plus ou moins vigoureuse de sa personnalité et de son unité sur tous les vestiges qui resteront d'elle. Les particularités qui la distinguent s'imposeront à notre esprit si fortement, sans confusion possible avec toute autre, qu'il nous sera permis rien qu'à la constatation de ces éléments de daler tel bibelot

Arl el dccoration.

René Lalique : Peigoe à décor de graines de sycoraoro.

obscur. Nous disons : le style Henri II, le style Louis XIV, le stvle Louis XV, le style Empire, et bien que nous sachions ce qu'il y a d'arbitraire dans ces classifications, en ce sens que révolution de l'histoire des formes ne s'est pas accomplie avec une telle simplicité, par catégories nettement tranchées, ces termes représentent spontanément à notre esprit et à nos yeux un ensemble synthéticjue des caractères d'élégance fière, de magnificence, de grâce, de majesté empruntée qui distinguent dans les temps chacune de ces époques comme de véritables entités morales.

Art ri (Ircnvat nii .

l'ieiié Lalkji K : Bracelet à décor de [jonimes de pins.

Sans doute la part de quelques génies personnels, de quelques individualités supérieures est grande dans la formation de ces caractères d'une génération. Leur talent, leur volonté, leur gloire imposent à la foule la direction de leurs idées et il est, parfois, tel grand nom, comme celui de Lebrun ou celui de David, qui se lève pour évoquer à notre imagination l'image d'un temps.

Mais l'autorité de ces guides exceptionnels est faite, en somme, du consentement unanime de ceux qui les suivent, et elle provient de ce fait qu'ils ont résumé en une expression décisive les efforts et les tâtonnements qui s'essayaient de toutes parts. Et nous en conclurions que, dans la période critique que nous traversons, dans cette course au clocher où chacun espère avoir la fortune de donner son nom au style moderne, cet honneur ne pourra revenir, si toutefois il est dévolu plus particulièrement à quelqu'un par le destin, qu'à celui qui saura dégager au grand jour l'idéal obscur qui nous travaille tous.

Car cette collaboration d'une personnalité supérieure et de la foule de ceux, producteurs ou consommateurs, qui acceptent sa direction

nest pas indispensable et toute époque, qu'elle le veuille ou non, porte en elle sa marque distinctive.

Ce qui constitue un style, c'est, en effet, le même phénomène à la fois physique et moral que nous pouvons observer plus facilement dans la succession des modes. C'est une sorte de déformation ou de transformation de la vision d'une époque, correspondant à un besoin de nouveauté né d'un sentiment de lassitude.

Comment expliquons-nous, par exemple, que nous adorions pendant six mois les manches à gigot et que six mois après nous ne puissions plus les souffrir? La mode, sans doute, aura été lancée par

Art et déioialion.

A. Vever et E. Grasset : Mas(]ues; Itroclie or, ivoire et pierres fines. [Miiace (lu Litxeiiihnurg.)

quelque couturier adroit; mais celui-ci connait sa psychologie féminine. 11 sait bien que telle forme, par son originalité même, est destinée à plaire et plaira même jusqu'à l'excès; et, au moment prévu où son abus nous en dégoûtera, où le désir de changement se formulera en nous, bien que vaguement encore, subitement il nous apportera à point la nouveauté désirée. Dans le style comme dans la mode, ce phénomène a pour base l'instabilité humaine, le besoin de renouvellement des générations qui se suivent, pareilles à des enfants qui grandissent, veulent vivre de leur propre vie et non de celle de leurs parents.

Mais tandis que, dans le premier cas, il est aisé d'aider à la parturition d'une mode [)ar des moyens tout artificiels, est-il possible de créer aussi aisément, et par l'effet seul de la volonté, un style nouveau de toutes pièces?

Demandons au passé de nous répondre, et suivons, pour nous ren-

seigner, les vicissitudes d'un type quelconque. Prenons, par exemple, un siège, ce qui est devenu chez nous le fauteuil, et parcourons toutes les étapes qu'il a subies à travers l'histoire. Prenez-le, si vous le voulez, depuis Fantiquité, chez les Egyptiens et les Assyriens, et conduisez-le jusqu'à nos jours. Il vous semblera que vous voyez le même meuble traverser consécutivement les plaques rapides et pressées d'un cinématographe, s'allongeant, s'écrasant, s'arrondissant, se carrant, se redressant, se contournant, sïnfléchissant, s'enrichissant ou s'appauvrissant, suivant les tendances, les mœurs et les habitudes

Ali H ihxin-aùnn.

René Laliole : Crinuels aflVonlés.

de chaque époque. Mais ce n'en est pas moins le même objet transformé par modifications insensibles, et non, à chaque époque, une sorte d'objet nouveau. Nous assistons à une suite d'insaisissables transitions, car l'on peut dire qu'au moment où un style se déclare, le style précédent n'est pas encore expiré et le prochain se prépare déjà à naître

Un style se forme d'une façon si inconsciente par suite de cette modification unanime non point seulement de l'esprit, mais de la vision organique des hommes d'un temps, qu'aujourd'hui même, malgré toute notre connaissance approfondie du passé, notre esprit critique, notre désintéressement et notre impersonnalité apparente.

nous infligeons à tous nos travaux, et jusqu'à ceux où le pastiche le plus littéral est légitime, dans nos restaurations architecturales, par exemple, l'empreinte de notre caractère momentané. Nous ne sommes pas encore à une distance suffisante et déjà nous sentons, dans certaines restitutions de Viollet-le-Duc, qui semblaient aloi's le comble de la restauration scientifique, abstraite du présent et comme présentant l'image rigoureuse du passé, tout ce qui appartient aux liabitudes de l'artiste et de son époque.

Ali et Jécniation.

Coffret ivoire : décoralion de bronze doré par Bràteic et d'émaux par Gra>dhom.\ie et Gvrmkr.

En veut-on un exemple typique et concluant? Prenez, dans un autre art, la gravure, la série des graveurs depuis Marc Antoine jusqu'à Gaillard. Examinez une même ligure, de Raphaël ou de Léonard, à votre choix, interprétée par chacun des maîtres de cette longue suite d'artistes échelonnés sur plus de quatre cents années. Ditesvous bien que chacun de ces artistes a été un esprit, enthousiaste sans doute, mais assurément consciencieux, les uns même jusquau

scrupule. Ils ont voulu, chacun, donner une représentation qu'ils considéraient comme rigoureusement exacte du chef-d'œuvre qu'ils admiraient et dont ils voulaient propager l'image. Les uns se sont servi des documents les plus sûrs, les autres ont mis à contribution les

An et (h'cnrtit)on .

Gravdhomme et Garmeh : Minerve (émail peint)

procédés mécaniques. Y a-t-il, pourtant, de cette même image deux reproductions qui se ressemblent? L'esprit, les tendances, non seulement de chaque artiste mais de chaque temps, se marquent d'une façon saisissante sur chacune d'elles.

C'est ce qui fait que si nous nous promenons dans une vaste

LES ARTS DECORATIFS.

galerie de portraits, le musée de Versailles, par exemple, toutes les figures d'une même époque nous frappent par un air de parenlé. C'est que toutes, à leiii' insu, ont l'ail le même geste, la même grimace, qu'elles se sont toutes singées dans leur vie. [)renant par-ci par-là quelque modèle plus particulier qui s'imposait à leur vanité, à leur sottise ou à leur esprit d'adulation.

Sous Louis XIV. toutes les

femmes ont les veux à fleur

tj

de tête et les lèvres en cerise; au règne suivant, tous les hommes font une petite bouche pincée. Les peintres, évidemment, ont ajouté encore à ces manières habituelles, par leur imitation mutuelle ou le prestige exercé par quelques-uns d'entre eux. Mais d'où qu'il vienne, le même idéal s'impose à tous.

La vérité est qu'il y a pour chaque époque une ff manière-", une manière de voir, de sentir, de comprendre, de se manifester, dêtre. en un mot. Il y a, dans cette manière, une part toute circonstancielle, uiys-

térieuse. subtile et passagère, obscure et insaisissable pour toute autre époque et qui s'évapore avec chaque temps. Ce qui subsiste, la part permanente, sert à différencier ce temps de tout ce qui précède et de tout ce qui suit. C'est, si nous nous plaçons dans le domaine des choses élevées de la pensée et de l'art, ce que nous appelons le ali/lc

Art et déenratton.

(ioupe des Arts décoralifs

par Liir-Olivier Merson, Falize et Toluettk.

Et puisque nous portons notre style avec nous, puisque nous reconnaissons sans difficulté un fauteuil de genre Louis XV exécuté sous Napoléon III, ou un flambeau en cuivre surmoulé du règne de Louis XIY, mais ciselé par un ouvrier du temps de Louis-Philippe, nous pouvons nous demander : rr Est-il donc tant nécessaire de courir après la recherche d'un style? Si nous tenons tellement à laisser l'empreinte de notre esprit sur les productions de notre temps, est-il besoin de prendre tant de peine? Nous aurons beau dire, beau faire, parler pour ou parler contre, tout ce que nous laisserons de chefsd'œuvre ou d'horreurs n'échappera point à la règle commune et portera pour l'avenir le caractère indéniable de notre temps. La postérité lira aisément notre style, c'est-à-dire tout ce que nous aurons mis de nous, dans cette incohérence où nous nous débattons, au fond même de toutes nos déformations inconscientes du passé. ^^

[rt il dccbratioa.

René Lalique : Les loups dans la neige; bonbonnière or, email et opale. ( Munêe <la Lu.retniourg. )

Est-ce à dire, alors, qu'il faille nous contenter de continuer pui'ement et simplement le passé en escomptant la production providentielle de ce phénomène assuré?

Oui, sans doute, faudrait-il répondre, si nous étions dans les conditions des siècles précédents, si nous n'avions qu'à nous laisser aller au courant d'une tradition régulière qui eût traversé notre époque en se colorant au reflet de notre société, comme un même fleuve réfléchit tour à tour les paysages qui se succèdent sur ses bords.

LES ARTS DECORATIFS.

Les formes héritées de nos pères seraient recueillies de nous par nos fils, qui continueraient à les transmettre de la même façon, de génération en génération, après avoir reçu, à notre insu et en dehors de notre volonté, notre signature personnelle d'austérité ou de grâce, de richesse ou de sobriété, à laquelle chaque génération nouvelle substituerait insensiblement la sienne

Mais cette situation, qui a été, sans interruption, celle du passé, n'est plus assurément celle de notre siècle. Une rupture profonde s'est faite entre le passé et le présent.

Nous ne continuons plus la filiation régulière qui rattache les siècles les uns aux autres jusqu'au commencement du xix% mais nous nous trouvons dans une situation sans aucun précédent dans le passé par suite de perturbations profondes qui ont bouleversé les conditions d'existence de notre temps, soit dans l'ordre des considérations intellectuelles et morales, soit dans l'ordre des faits économiques.

Nous ne nous rattachons plus au passé, c'est-à-dire, pour plus être juste, que nous nous rattachons maintenant à tout le passé en même temps, car il %'mble que, rompant toutes les barrières de l'histoire, toul 1<^ passé se soit déchaîné sur nous à la fois.

C'est que, en effet, je l'ai démontré au chapitre précédent, était né

.\il ,1 ,liTi,i;a<on.

Gaillard : I.oupe scarabée.

(Musée (li( Ijiixeiiihnur^.)

avec le siècle un nouveau facteur considérable clans le développement de la pensée humaine : l'esprit de curiosité scientifique.

Le résultat créé par cet esprit nouveau de curiosité aucpiel la science pure viendra porter l'appui de la méthode, c'est, nous l'avons vu, la formation d'un (>tat universel d'éclectisme qui fit remonter l'inspiration indifféremment vers tous les âges du passé, où chacun puisait à sa source préférée; c'est le développement d'un esprit de dilettantisme large, facile (»t dangereux qui devait infailliblement engendrer un chaos de styles.

Si vous joignez à ces causes d'ordre moral certains coefficients d'ordre économique, d'une puissance singulièrement agissante, tels que le règne de la machine qui répand à profusion les modèles dans les masses, de même le régime de la division du travail ([ui, de plus, a pour effet de désintéresser l'ouvrier de l'œuvre et fait de lui une véritable machine pour lequel le seul problème à résoudre est celui de la surproduction; si vous y ajoutez la facilité des échanges par la fréquence et la rapidité des moyens de circulation et de transport, vous comprendrez avec quelle soudaineté prodigieuse a pu se produire la corruption, la perversion, la dégradation du goût public. La concurrence vitale, ral)aissement des prix, tout cela a jeté dans les maisons et dans les palais, dans les boutiques et dans les rues, toutes sortes de formes hybrides, laides, illogiques, louches et fausses, incohérentes et prétentieuses, espèces de monstres qui ont pour longtemps gâté l'œil des générations. Lorsqu'un beau jour on s'aperçut de cet effroyable désordre et qu'on voulut chercher à y voir un peu clair, ce ne fut guère, je le répète, que pour discipliner tout

Art et décuratio'i .

BoucHF.RON : Chaîne.

ce pillage dévergondé du passé en accordant conveniionnellement à chaque style un caractère défini qu'on ulllisait suivant les besoins du jour; tout cela si bien considéré, réglementé et arrêté qu'il semblait vraiment qu'il ne restât plus rien à trouver désormais et que tous les siècles précédents eussent travaillé pour nous. De là. inévitablement, une véritable impuissance à créer.

Et tout ce qu'on avait pu tenter pour encourager le goût dans les industries n'avait fait que les pousser encore davantage dans ce sens. Ce n'est pas que les encouragements fussent insutfisants, quil manquât de bonnes volontés. De toutes parts, dans tous les pays on éprouvait un vague malaise et.

soit du côté des gouvernements, soit du côté des particuliers, on sentait au contraire le besoin de faire un vigoureux effort et on n'hésitait pas à le tenter.

En France, ce mouvement partit, à la fois, et dans une sorte d'élan concerté, de l'Etat et de l'initiative privée, celle-ci représentée plus spécialement, pendant longtemps, par celte grande association déjà vieille et célèbre, connue sous le nom d'inion centrale des cuis decoralijs.

An et décoratioi

Dammouse : Vase.

Le point de départ de toutes ces mesures est déjà lointain. 11 remonte juste à un demi -siècle, à la date de l'exposition universelle de Londres, en i85i. La France, jusqu'alors, avait gardé avec une tranquille confiance sa suprématie artistique sur toutes les nations; elle ne s'était pas inquiétée des efforts latents mais tenaces et persévérants entrepris de toutes parts pour

llU

KATIOTIALE.

fiOO EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

s'affranchir de cette sorte de protectorat artistique. Elle avait prodi[>^ué ses enseignements, elle avait prêté généreusement ses artistes et ses meilleurs ouvriers, elle avait répandu par le monde les produits parachevés de ses manufactures et de ses ateliers; et de cette propagande indirecte mais active et pénétrante était née, avec l'apparition première des problèmes économiques qui allaient tellement remuer la fin du siècle, une sorte de préparation à l'incessante concurrence qui bientôt allait lui opposer tous les peuples.

A Londres, en particulier, se levait tout ce petit mouvement d'ardents esprits qui rêvaient une sorte de résurrection de l'art et de mission sociale par l'expansion de l'idée du Beau. C'est exactement la date des premières manifestations des frères préraphaélites, de Ford Madox Brown et de J. Ruskin, (|ue suivront bientôt dans cette voie Rossetti, puis Buine-Jones et W. Morris, dont les ambitions désintéressées avaient, à la fois, un but esthétique et social et qui forment le point de départ très éloigné de tout ce mouvement britannique d'arl nouveau développé seulement à la fin du siècle. A cette heure, leur apparition est, du moins, la preuve de l'état d'esprit des classes cultivées de la Grande-Bretagne et de leur profond désir de réagir contre l'indifférence publi(|ue envers la banalité et la laideur.

Le rapport du comte Léon de Laborde sur cette exposition de Londres en i85i fut le signal qui sonna \e plus hautement l'alarme. Il ne fut publié (ju'en i856^'\ au lendemain de notre propre exposition universelle, à Paris, où l'oii avait j)U, sur place, constater la situation nouvelle des industries européennes. Mais déjà, dès iSSa, Gh. Glerget, dessinateur délégué par la ville de Paris h cette exposition de Londres, adressait au Comité central des artistes industriels un appel qui était entendu ^^l Son mémoire De la nécessité de la création d'un musée des arts industriels, suivi d'un mémoire du sculpteur Klagmann qui réclamait, à côté de la fondation du musée, l'organisation d'expositions temporaires périodiques des œuvres de l'art appliqué (pre-

^'^ Exposition universelle de 1 85 1. Travaux (^' Voir Antonin Proust, l/aii sous la Tté-

(le la Connnission française sur rindusti'ie des publique, p. 187 el. suivantes, (lliarpenlier,

nations, publias par ordre de l'Empereur. éd. 1 8(|'?, Paris. Tome VllI. Paris, Imprimerie impériale, i85tt.

LES ARTS DECORATIFS.

mière idée du salon des arts décoratifs) et d'un auti'o mémoire de Ghabal-Dussurgey, exprimant le vœu de la création d'une école centrale des arts appliqués, ces trois documents |)résentaient comme le programme complet qui se dessinait à l'esprit de tous ceux qu'agitaient ces graves préoccupations. Un nouvel avertissement lui donn»' par la voix de Mérimée ^'^, à la suite de l'exposition de Londres en 1869 , et dès ce moment on se décidait à l'action.

Art et ,!,'::iiUin;.

F. Thlsmau : Coupe en émaux transparents

En i858 s'était groupée une société du Pro<pès de l'art mdmli'ul qui organisa au palais de l'Industrie, en 1861 et i863, deux expositions des beaux-arts appliqués à l'industrie. Le lendemain de la distribution des récompenses de l'exposition de i863, encouragés par Tapprobation de l'empereur Napoléon 111, imbu des idées libérales anglaises et favorable au développement des initiatives privées, un certain nombre d'exposants se réunirent, auxquels se joignirent des artistes, des hommes de lettres, des amateurs, pour fonder, par souscriptions, VUnion centrale des beaux-arts appliquas à Fmdiistrie.

La nouvelle société était autorisée le 9 G juillet i8G^--\ Elle avait pris comme mot d'ordre cette phrase du comte Léon de Laborde :

cf A Londres, en i85 1 , on acquit généralement cette conviction (juc les arts étaient désormais la plus puissante macbine de l'industrie;

C' Exposition universelle de 18G9. , Rapport des membres de la section française du Jury international. Classe XX\, Section I, Imprimeiie impériale. Rapport de M. P. Mérimée.

''' Histoire sommaire (k l'Union cenlntle des hetnix-arts appliqués à l'itulustrie . suivie de> rapports (lu Jury à l'Exposition de 1 86.5. Pai'i<. Luion centrale. iSëO.

kk.

en second lieu, chaque nation prit la ferme résolution de conquérir à tout prix ce mobile de nos succès; en troisième lieu, elles formèrent ce projet avec d'autant plus de confiance qu'elles se dirent que les arts, comme les sciences, sont la propriété commune de l'humanité, et qu'en les protégeant aussi bien et mieux que la France, on pouvait atteindre aussi loin qu'elle et plus loin. 7^ (^'

Son but était de créer un musée rétrospectif et contemporain, une bibliothèque; d'instituer des cours, des conférences, des concours, des expositions, etc.

Art et décoration.

Feiillàtiie : Libellules; drageoir argent, cristal et émaux. (Musée du Lnaembourg.)

Aussitôt, comme dans toute création nouvelle, une grande activité se produit. On loue un local, place Royale, on y installe vivement, grâce à des achats, à des dons, à des prêts nombreux, un musée et une bibliothèque qui sont ouverts au public la même année, dès le milieu de septembre.

11 serait trop long et tout à fait inutile de raconter ici par le menu l'histoire de ce grand organisme artistique ^'l

On sait qu'en 1878, s'était fondée une nouvelle société, sous le

''' Histoire sommaire de l'Union centrale des Ph. de Chennevières , Souvenirs d'un directeur

beaux-arts appliqués à l'industrie, suivie des des beaux-arts, 2" partie; VII. Le musée des

rapports du Jury à rExposition de 1 865. Paris , arts décoratifs. Paris , aux bureaux de V Artiste,

Union centrale, 1866, p. 3o2. i885.

'"^ Voir Autonin Prodst, cité plus haut.

LES ARTS DECORATIFS.

nom (le Société du musée des arts décoratifs qui, crailleurs, sans idée de concurrence avec l'Union centrale et dans la pensée plutôt de compléter son œuvre, s'était donné pour but de doter Paris d'un musée similaire de celui du South Kensington, de Londres, dont Torganisation, pourtant si confuse, était citée alors comme le modèle de toute institution de ce genre.

F. Thesmar : Vases en porcelaine lendre décorée d'émaux cloisonnés.

En 1889, les deux sociétés parallèles fusionnèrent sous le nom de Union centrale des arts décoratifs, reconnue d'utilité publique et, depuis ce jour, elle poursuit son œuvre sur toute l'étendue du programme primitivement fixé par les diverses tentatives antérieures.

C'est à partir de ce moment que son rôle nous touche plus particulièrement, puisqu'il se déroule au milieu des événements qui intéressent notre génération et quil nous importe de connaître la part

69/t EXPOSÎTfON DE 1900. — BEAUX-ARTS.

qui peut lui revenir dans le mouvement que nous étudions aujourd'hui.

L'Union centrale des beaux-arts avait déployé toute sa vigilance et toute son énergie à relever et à répandre l'enseignement du dessin. Du congrès qu'elle réunit en 1869, sont sorties d'excellentes indications qu'i] serait encore utile de méditer. Le vaste programme entre- |)ris par l'Etat fut, en somme, préparé avec sa collaboration. La nouvelle forme que prit la société la porta à placer en première ligne la question du musée.

On sait par quelles vicissitudes lamentables a j)assé cette institution dont le sort vient à peine d'être définitivementfixé mais (|ui n'a pas encore repris sa vie normale. Après l'émission d'une loterie de quatorze millions de billets qui, j)ar suite de frais excessifs, ne rapportèrent ([ue 5,500,000 fr. , la Société eut a se débattre contre toutes sortes de difficultés résidtant de l'instabilité parlementaire et de discussions stériles sur la question de l'emplacement à laquelle on attachait peut-être une importance démesurée, si l'on considère les modilicalions incessantes qui se produisent dans une agglomération aussi considérable que celle de Paris, où les quartiers ouvriers sont, chaque année, refoulés plus loin et où, par contre, les moyens de locomotion deviennent chaque jour plus faciles et plus rapides.

Il s'ensuivit une sorte de lassitude, phénomène qui se produit d'ailleurs inévitablement dans tous ces vastes organismes corporatifs qui lonctionnent par commissions, par conseils, par comités, sans esprit

Ail cl décoration..

BiiATEAu : Gobelel étain; olives.

(Finitiativeet sans responsabilités. On n'y trouve guère qu'aux débuts, suivant le mot de Philippe de Chennevières, cette rr ardeur personnelle exiérieure, bbre et désintéressée d'agitateurs pleins de ieuT. Et c'est ainsi que, malgré les effets d'une propagande qui lut loin d'être sans utilité sur l'éducation de nos ouvriers d'art, nous sommes obligés de constater que toutes les tentatives d'alï'rancliissement de l'ait pour se trouver en mesure de se conformer aux exigences morales de notre temps sont nées et se sont développées en dehors d'elle.

D'ailleurs, une très grave question économi([ue. l'oi^me particulière de cette lutte ardente entre le capital et le travail qui passionne notre génération, s'agitait dans le sein de rUnion centrale, où les conseils réunissaient exclusivement les chefs des plus grandes maisons industrielles. Questiou qui. même, avail été posée dès le début, en i853, avec une netteté et une fianchise égales par un des promoteurs propres de la fondation de l'Uiiion centrale, le sculpteur ornemaniste Klagmann.

C'est la lutte éternelle entre le patron et l'ouvrier, le chef d'industrie et l'artisan à son service, ce collaborateur u-t h déeorati,,!.

1 j r ' René Lm.ique : Pendant; saules.

anonyme, qui, dans ce monde d exécutants où se trouvent, comme les faits l'ont prouvé, non point seulement des praticiens experts mais des iuiaj'inalions ardentes et inventives capables de prendre la tête de l'art et de lui inoculer avec leur sève jeune, la force et la vie, est réduit, à per()étuité. à jouer strictement sa partie dans l'orchestre de la maison, suivant le motif donné par le chef, plus disposé, (juels (jue soient son éducation et son goût, à suivre les tendances de la clientèle (pi'à faire un effort pour la diriger. Cette situation des ouvriers d'art (pii, notamment à propos de la question des droits afférant à la part de collaboration des ouvriers, a été si ardemment et si passionnément débattue, parfois

même, il l'aut l'avouer, avec quelques violences, n'a jamais mieux été définie (jue par ce mémoire de Klagmann, daté de i8i)9 :

rcLes artistes qui travaillent pour l'industrie forment une classe nombreuse; la société les connaît à peine et les oublie (piand elle les a connus. Et cependant l'industrie doit sa supériorité sur tous les marchés du monde au bon {]oût, à l'imagination, à l'art, en un mot, qui préside à ses produits, et ces qualités... lui viennent des artistes qui se sont voués à cette carrière, carrière ingrate s'il en fut, profession trompeuse, véritable impasse pour ceux qui l'embrassent, surtout s ils sont poussés par une fervente vocation.

ff Quand on organise une exposition des produits de l'industrie, leurs œuvres entrent, en effet, dans cette exposition, mais le plus souvent elles ont changé de nom, changé d'aspect : elles sont manufacturées. Elles appartiennent à l'industrie. L'artiste industriel est ainsi dépouillé de ses droits les plus légitimes; ce n'est pas lui qui reçoit les encouragements et les distinctions. Il perd tout, jusqu'à la réputation de l'œuvre dont il est l'auteur. Sa personnalité est absorbée. . . En réalité, ajoutait-il. Fart se trouve placé dans ses rapports avec l'industrie à l'état de matière première. ^7

Et après avoir montré avec une simple et forte éloquence comment cril ne peut résulter d'un pareil état de choses qu'une dépravation certaine dans les œuvres '7, il concluait ainsi : ce Ce que nous demandons, c'est à côté des écoles donnant un véritable enseignement de l'art appliqué, à côté du musée des arts industriels. . . c'est des expositions périodiques et temporaires des arts industriels.

^f Nous ne réclamons qu'une chose dans cette dernière requête, c'est le droit de prendre la place qui nous appartient. Et qui donc pourrait se refuser dans notre pays à donner un état civil aux artistes qui contribuent chaque jour à l'accroissement de la fortune nationale. ^

J'ai tenu à citer tout ce passage, car le triomphe des revendications dont cette déclaration est le prélude a été, comme nous le verrons tout à l'heure, une des causes principales de l'actif renouveau qui s'est produit dans les industries d'art depuis une dizaine d'années.

Il nous reste à dire un mot, maintenant, du rôle de l'Etat à l'égard

Alt cl déenraliuii.

Manufiicturo nationale des Gobclins : Tapisserie d'après le carton de Gustave Moreau, ( Musée dit Luxembourg. )

(le la resolution de ces graves problèmes. Dans un pays où l'art a toujours été compté comme un des facteurs les plus importants de la richesse nationale, où demeuraient vivants le grand souvenir de Golberl et ses principales fondations, l'Etat ne pouvait se désintéresser de la crise cjui lui était signalée par toutes les voix compétentes. A la vérité, il considéra longtemps que l'action la plus efficace était l'action individuelle, et c'e«t sur cette parole du souverain que s'était fondée l'Union centrale, sous le patronage bienveillant de l'État.

Art et décoration.

Alexandre Charpemieh : Dressoir.

Toutefois, dans un pays aussi fortement ccnlialisé. où TEtat est considéré comme le tuteur et le directeur naturel de toute entreprise d'intérêt général, l'administration des beaux-arts ne j)ouvait manquer de prendre sa part dans cette tâche urgente et élevée de relève-

ment du goût. Tous ses soins se portèrent sur la haute question de l'enseignement, et son programme se manifesta diversement à travers les principaux organes qui constituent les éléments essentiels de celte institution : les écoles, les musées, les expositions, les manufactures nationales.

Je ne reviens pas sur le caractère stimulant des grandes expositions, dont j'ai signalé les effets dès les premières pages de ces études.

En ce qui concerne l'école, on peut dire qu'une des grandes œuvres de la troisième République aura été la réorganisation de l'enseignement du dessin, sur un plan qui imposait au budget de la nation d'assez lourds sacrifices, mais qui permettait d'étendre cet enseignement comme une des bases fondamentales de l'instruction de tout citoyen, au même titre que la lecture, l'écriture et les principes élémentaires du calcul.

On prit pour mot d'ordre les éloquentes définitions du comte Léon deLaborde, contenues dans cet immense et prodigieux rapport que nous avons déjà cité, où toute personne qui s'attachera à l'étude de nos arts et de nos industries ne pourra manquer de puiser, définitions qui sont devenues aujourd'hui des vérités courantes. rrLe dessin n'est pas un art, écrivait- il en substance, le dessin est un genre d'écriture, c'est l'écriture des formes comme l'autre est l'écriture des idées et l'on sera, un jour, honteux de ne pas savoir dessiner, comme aujourd'hui de ne savoir pas écrire. Bien mieux, le dessin a précédé l'écriture qui n'en est qu'un dérivé cursif. '^

C'est en 1879, à la suite de l'Exposition universelle ouverte l'année précédente, que fut ordonnée la vaste enquête sur l'enseignement du dessin, nécessitée par la constatation des progrès considérables accomplis par nos voisins en même temps que de l'état stationnaire de l'esprit artistique dans nos industries.

Considérant que le nœud de la question est à la base même de l'éducation, que c'est l'école primaire qui fournit les ouvriers pour toutes les professions, depuis les industries artistiques jusqu'aux plus humbles métiers, l'enseignement du dessin fut décrété obligatoire dans les écoles primaires; des épreuves en dessin furent exigées pour l'examen

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du certificat dëtudes primaires supérieures et pour l'obtention des bourses. On imposa aux instituteurs 1 obligation de justifier désormais de certaines connaissances en dessin, et l'on s'efforça de trouver le moyen de donner aux instituteurs, en fonctions avant cette décision, l'occasion de compléter leur éducation dans ce sens. Tout un organisme spécial d'inspection à travers les départements fut institué, et déjà au bout de dix ans, en i88q, sous le coup de subventions ou d'encouragements répétés, le nombre des écoles spéciales de dessin

Art et décoration.

Agatlioii Léonard : Danseuses; liisriiils. [Mainijaclurc nnlionale de Sèvres.)

ou d'art était doublé en province, où furent même fondées de véritables écoles-types, comme celle de Roubaix. Dès 1877, VEcole de dessin et de mathémaliqurs était réorganisée sous la dénomination bien explicite d Ecole nalionale des mis décoratifs, avec des prolongements à Limoges et à Aubusson. et sur le principe d'un enseignement général qui recevait son explication concrète dans certaines applications. Enfin on ne peut s'étendre sur tout le détail des initiatives intelligentes et des réformes judicieuses qui furent préparées [)ar ces services spéciaux de la direction des beaux-arts.

Elle avait eu d'ailleurs à sa tête, à l'heure la plus critique que tmversaient nos industries, un homme dont la rare clairvoyance s'est étendue sur toutes les branches de l'administration des arts et dont le souvenir subsiste encore vivant et vivifiant parmi nous : le mar([uis Philippe de Ghennevières. Il avait, un inslant, occupé les fonctions de président du Comité directeur de la Société du Musée des Arts décoratifs, au moment de ses projets de fusion avec l'Union centrale, et il lui assignait sagement sa mission lorsqu'il lui disait qu'il ne s'agissait point rrd'une entreprise de parader mais que le viai bui était cf l'instruction pratique des ouvriers 77,

M. de Ghennevières, directeur des Beaux-Arts, n'oubliait pas son titre de conservateur du Musée du Luxembourg qu'il n'avait point voulu abandonner en allant au Palais-Royal. Dès 187/1, au moment même où l'idée d'un Musée des Arts décoratifs commençait à. peine à être mise en œuvre, musée qu'il qualifiait de ce futur Luxembourg des Arts décoratifs 77 , il se préoccupe de créer au Luxembourg lui-même une section des objets d'art modernes qui fiit comme la continuation naturelle de celle du Louvre, établissant, par ce simple fait, mieux que par tous les discours, rapports ou articles de journaux, que désormais on ne devait plus faire de distinction entre les arts quelles que fussent leurs spécialités, qu'il ny avait plus de grands arts ni d'arts mineurs, et qu'il n'existait d'autre hiérarchie entre les artistes que celle qui était imposée par le talent.

Gette manifestation brusquement arrêtée quelques années après, sous le prétexte d'insuffisance des locaux, ne produisit pas toute l'impression qu'on eût dû en attendre, soit que sa durée ait été trop vite abrégée, soit que le recrutement des collections fût difficile à ce moment, car on ne rencontrait guère que des ouvrages anonymes de grandes maisons industrielles, sans signification précise sur l'espril pul)lic, et l'on fut obligé d'avoir recours surtout aux produits des manufactures nationales.

Parmi les formes d'encouragement que l'Etat, en France, emploie pour stimuler certaines industries, il conviendrait de citer justement l'institution de ces manufactures nationales, des Gobelins et de Sèvres, véritables conservatoires des arts de haut luxe de la tapisserie

LES ARTS DECORATIFS.

et (le la céramique, qui devraient en maintenir les grandes traditions tout en indiquant la voie à tous les progrès. L'Exposition de i()oo a permis d'attester que ces deux établissements paraissent aujourd'hui être rentrés dans la fonction qui leur appartient, et le succès qu'ils ont recueilli doit être pour eux un sérieux motif de persévérance dans cette direction. Mais leur rôle a été pour ainsi dire nul ou de peu d'effet, dans la grande crise que nous étudions; ils passaient euxmêmes par des moments un peu trop difficiles pour avoii* eu le moyen d'exercer quel(|ue inlluence sur la direction des aris.

Art et di'roriiliini.

Emile Galle : Meuble mosaïque, clr-cor de pavots.

La place me manque pour signaler également les elforis de la Ville de Paris, notamment dans ses écoles professionnelles (Ecole Houlle pour le meuble, Ecole Estienne pour le livre) et pour entrer dans la discussion de ce principe d'enseignement. Disons seulement que, malgré ses apparences séduisantes, il est aujourd'hui condamné, car il ne peut fournir les instruments de travail incessamment perfectionnés et renouvelés, ni surtout les conditions économiques qui régissent si despotiquement les industries modernes.

Tels sont, en résumé, les j)rincipaux efforts tentés j>ai' la France afin de conserver à ses industries leur ancienne suprématie artistique.

lOà

Quels résultats ont-ils produits et quelle est la part qui leur revient dans le relèvement qui s'est aHirmë à cette dernière manifestation de

Art et décoration.

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