PRÉFACE. VII
Ce livre a été, en Belgique comme au dehors *, accueilli avec la même faveur que celui qui Favait précédé. C'était donc un devoir pour moi de chercher à améliorer mon œuvre. Revue à seize années d'intervalle, elle m'apparaissait dépourvue du prestige qui entoure aux yeux de Fauteur le produit récent de ses veilles, et je pus la juger avec la même impartialité que si elle n'avait pas été de moi. Aussi lui trouvai-je de nombreuses imperfections. Je les ai diminuées autant qu'il m'a été possible, et si cette nouvelle édition n'est pas ce qu'elle serait devenue dans les mains d'un artisan plus habile, je suis du moins certain qu'elle vaut toujours beaucoup mieux que la première; c'est ce dont se convaincra le lecteur qui se donnera la peine de comparer l'une avec l'autre.
Des lacunes surtout m'avaient été signalées ; elles étaient trop saillantes pour que je n'en reconnusse pas l'existence, et j'ai cherché à les combler. Les plus importantes concernaient l'ancienne principauté de Liège. Outre des additions assez importantes, introduites dans le chapitre XII, j'ai consacré deux chapitres entièrement nouveaux, le IV^ et le IX% au récit des faits qui ont amené la révolution du 18 août 1789, et de ceux qui se sont ensuite passés jusqu'à la restauration de Hoensbroech, au commencement de 1791. J'ai cru aussi qu'il convenait, puisque dans Y Introduction j'insistais sur les conséquences de
' Je citerai particulièrement les Heidelberger Jahrbûcher der Litteratwr , où le savant et respectable Schlosser a bien voulu lui consacrer vingt pages de compte rendu.
Vill HISTOIRE DES BELGES.
Tabsence d^unité nationale, de remonter plus haut que je ne l'avais fait précédemment, afin de mieux établir 4 quelles causes nous devions attribuer ce résultat.
D'un autre côté j*ai cru devoir supprimer, dans cette nouvelle édition, Tappendice qui terminait chaque volume de rédition, précédente. Les notes dont il se compose ne «l'adressant qu'à un public fort restreint, il m'a semblé qu'une seule publication suffisait. Les lecteurs en petit nombre qui désireraient les lire, auront toujours les renseignements nécessaires sur leur contenu et sauront où les trouver.
Qu'il me soit permis de terminer ma nouvelle préface par les quelques lignes qui terminaient la précédente : c( Cet ouvrage est le fruit de plusieurs années de travail. t< Il n'en a pas plus de mérite, mais il a droit à un examen <K sérieux. Pour apprécier impartialement les faite d'un c( autre siècle, l'auteur s'est efforcé d'imposer silence à ses « convictions. La tâche était rude, car les partis qui nous <c divisent aujourd'hui existaient déjà alors sous d'autres « noms. S*il n'est pas arrivé à une complète abnégation» « il peut du moins, en déposant la plume, se rendre à <x lui*môme cette justice, qu'il a consciencieusement « recherché la vérité, qu'il ne l'a jamais sacrifiée à la jus- « tification d'une opinion qui possédait ses sympathies, et « qu'il a constamment, sans acception de bannière, loué « ce qui lui semblait bien, flétri ce qui lui semblait mal. »
Liège, 5 mai 1861.
Formation de la Lotharingie. — Eparpillement de la souveraineté. — Origine des dynasties provinciales. — Tentative unitaire de, la maison de Louvain. — Avènement de la maison de Bourgogne. — Mission de cette nouvelle dynastie. — Centralisation du territoire. — Centralisation des institutions comme acheminement à l'unité nationale. -^ Intérêts de chacun des trois ordres dans cette question. — La résistance surtout de la part du tiers-État. — Un coup mortel porté à la commune du moyen âge. — Ce qui restait à Êdre. — L'organisation politique des provinces moins différente qu'elle ne le parait. — Objet de l'établissement des conseils provinciaux et du grand conseil de Malines. — Les États Généraux. — L*œuvre centralisatrice interrompue après Charles le Téméraire, imparfaitement reprise par Charles-Qoint, définitivement abandonnée après lui. — Philippe II et les archiducs.--^ La Belgique rendue à FDspagne. — Démembiée d'abord au nord au profit de la Hollande, démembrée ensuite au sud au profit de la France. — Guerre de la succession d'Espagne. — Traité d'Utrecht. — Traité de la Barrière. — Eéclamaticms, négociations nouvelles et convention dérogatoire. — Troubles en Brabant.-— Premières expéditions maritimes. — Hostilité de la part de rAngleterre et de la Hollande. — La compagnie d'Ostende établie. — Moyens de ses adversaires. — Polémique soulevée à ce sujet.— La pragmatique sanction. — Congrès de Cambrai. — Traité de Vienne de 1725. — Alliance de Hanovre. — Préliminaires de Paris. — Traité de Séville. — Traité de Vienne de 1731. —
filST. DBS BBLQB8, T. I. 2
Négociations pour obtenir la ratification des États Généraux. — Mort de Charles YI. — Guerre pour sa succession. — Faix d'Aix-la-Chapelle. •— Caractère de l'administration de Marie-Thérèse en Belgique. — Le démembrement de la Belgique plusieurs fois projeté sous son règne. — Mort de Marie- Thérèse et avènement de Joseph II. — Position nouvelle créée à la Belgique vis-à-vis de la Hollande. •— Hédamations élevées par Joseph II. — Eésultats. — - Tableau sommaire des prétentions de V empereur. — Moyens en réponse de la part des États Généraux. •— Tentative pour fÎEdre ouvrir l'Escaut. — - Rupture et préparati& de guerre. — Intervention de la France. — Négociations. — Préliminaires de Paris. — Traité de Fontainebleau. — Ce qu'y gagna la Belgique.
Quand Tempire de Charlemagne s'écroala, beaucoup moins par l'incapacité de ses successeurs, que sous la réprobation des populations étrangères à ses idées prématurées d'unité , les pays qui le composaient, et que la force seule avait maintenus en faisceau, offrirent un singulier spectacle. Partout le pouvoir se décentralisa, et, échappant auxjmains de ceux à qui la constitution l'avait confié, empereur et rois, il finit par se confondre avec la possession de la terre. Les fils de Louis le Débonnaire partagèrent à Verdun* ce splendide héritage (843), et commencèrent par établir trois grands États qui prirent le titre de royaumes : la France à l'ouest, l'Allemagne à l'est, l'Italie au sud. Le possesseur de ce dernier État obtint en outre un territoire qui semble avoir été, dans la pensée des partageants de Verdun , destiné à servir de barrière entre les Francs occidentaux et les Francs orientaux définitivement séparés, et même déjà devenus, sous les noms de Français et d'Âllemandls, deux races bien distinctes. La Lotharingie— c'est ainsi que de soa roi Lothaire s'appela ce territoire — avait pour limites : d'un coté l'Escaut et la Meuse, qui la séparaient du royaume de Charles le Chauve; de l'autre le Rhin, qui la séparait du royaume de Louis le Germanique. Quelques années après (855), Lothaire P** sentant venir la mort et voulant expier sa conduite impie envers son père, résolut de se retirer dans Tabbaye carlovingienne de Prume.
1 Pour parler exactement, il faudrait dire : à Dugny près de Verdun. Ce village est le Dwngey des annalistes de la période carlovingienne.
Auparavant il se conforma à Fusage des dynasties germaniques, et partagea ses États entre ses trois fils; le second, qui portait le même nom que lui, obtint la Lotharingie. Ce pays étant la Belgique dans sa plus grande extension, il faut considérer Lothaire II comme le premier roi belge. Dans le royaume que son père lui laissa, il exerça l'autorité souveraine au même titre que les autres rois ses voisins.
Ce n'était pas assez que les parts des fils de Louis le Débonnaire se divisassent entre leurs enfants; le pouvoir devait se diviser bien plus encore, car il allait finir par se confondre avec la propriété même du sol. Le démembrement de Tempire carlovingien entrait dans sa seconde phase. Après avoir été d'abord partagé «n quelques grandes fractions répondant à autant de nationalités, le territoire, et le pouvoir avec lui^ se subdivisaient à Tinfini. De cet éparpillement de la souveraineté sortirent une foule de petites sociétés, auxquelles le mode universellement admis d'acquérir et de posséder la terre, fit donner le nom de fiefs. Ainsi le voulait rinstinct social d'une époque encore à demi-barbare, où les vieilles traditions de la Germanie , avec l'indépendance individuelle pour base , réagissaient vivement contre la puissante unité dé l'empire romain. Chacun des nouveaux États produisit un certain nombre de grands fiefs; puis chacun de ces grands fiefs en produisit d'autres qui se subdivisèrent à leur tour, de telle sorte que cette dilacération du territoire fit d'un grand État une multitude de petites monarchies, sans aucun lien qui les unit entre elles, sans aucun centre sérieux auquel elles pussent se rattacher.
Une pareille situation n'était pas durable. Les idées qui l'avaient produite se modifièrent insensiblement, et la réaction apparut. Ces petites sociétés, éparpillées sur le territoire, diminuèrent de nombre, par suite du mouvement d'absorption qui s'opéra au profit de quelques-unes d'entre elles plus fortes ou plus favorisées. Mais cette concentration donna des résultats difiérents en France et en Allemagne. En France, elle continua jusqu'à ce qu'elle parvint à la personne du roi, et finit par produire la monarchie de Louis XIY ; en Allemagne, elle s'arrêta à un certain nombre de
ii msTOiBE wa WMïBS.
feudataires assez puissants pour maintenir leur indépendance féodale, et produisit une fédération de monarchies, avec un chef, Tempereur, dont la supériorité , assez sérieuse dans le principe, finit par s'évanouir complètement. La Lotharingie ne pouvait échappera, l'influence de la réaction que subissaient les deux États voisins.
Lothaire II mourut sans postérité (869), et, vingt-sept ans plus tard (89&), une nouvelle tentative pour donner une dynastie à notre pajrs, échoua aussi misérablement que la première (ois. Qui peut dire si une telle dynastie n'eut pas été pour lui, à cette époque de déchirement, l'élément de cohésion que la France rencontra dans la famille capétienne!
Convoitée par la France et l'Allemagne et longtemps ballottée de l'une à l'autre, la Lotharingie fut définitivement rattachée à ce dernier pays sous le règne de Henri l'Oiseleur (9^5) , et gouver^ née par un lieutenant de l'empereur qui prit, comme les autres chefs des peuplades dont, l'ensemble formait la nation germanique, le titre de duc. La puissance déléguée partagea le sort réservé à la puissance même du monarque dont elle émanait, et succomba bientôt sous les coups de la féodalité grandissante* Bmnon, frère d'Othon le Grand, fut chez nous (955-96^) le dernier représentant du pouvoir central, et quand, un siècle et demi plus tard, Godefroid le Barbu, comte de Louvain, fit entrer la d^nilé ducale dans sa famille (li06), cette dignité , dépourvue d'autorité réelle, n'était plus qu'un souvenir historique. L'autorité s'était aussi divisée avec la terre, puis le mouvement de concentration survenant diminua considérablement le nombre des fiefs primitifs. Les un$ furent complètement absorbés , les autres dépouillés de la souveraineté ou du moins tenus dans une dépendance réelle. Il n'en resta qu'un petit nombre qui ne tardèrent pas à domi* ner sur tout le territoire , et eurent chacun leur dynastie. Ainsi se formèrent nos monarchies provinciales. En même temps le lien qui les unissait à l'empire germanique, se relâchant ton* jours davantage, finit par devenir illusoire , au moins pour la fkupart d'entre eux. Notre pays présenta alors un spectacle semblable
à Celui de rAIlemagne, avec cette différence toutefois que Tabsence d'un pouvoir central y était, si possible, plus grande encore. Quelque faible que devint Tautorité des empereurs, l'idée d'un souverain élu en commun» resta un lien qui rattacha, toujours un peu, les unes aux autres les fractions de la patrie germanique. En Belgique, ce ne fut pas même une fédération, car après la disparition d'un pouvoir supérieur, les grands feudataires restèrent affraû^ chis de tout contrôle, indépendants sur le territoire soumis à leur autorité souveraine, et n'eurent le plus souvent entre eux que des rapports hostiles ; état de choses d'autant plus déplorable , que les populations s'intéressèrent à ces querelles, s'enfonce^ rent toujours davantage dans l'isolement provincial , et devinrent aussi toujours davantage étrangères à l'idée de la nationalité.
Ce n'est pas qu'il n'ait été fait des tentatives pour empêcher ce résultat. La maison de Louvain, héritière de la dignité ducale, essaya de rendre à celte dignité sa signification première. Si la tentative eût réussi, notre pays aurait eu, comme la France, par la réunion des grands fiefs, une seule monarchie; mais elle échoua devant la résistance des dynasties provinciales que le temps avait déjà consacrées, et qui dans cette lutte pouvaient compter sur la sympathie des populations. L'œuvre fut reprise au xy"^ siècle par une famille plus puissante, et le succès à certains égards couronna ses efforts. Tâchons de bien caractériser sa mission et les résultats qu'elle produisit.
La maison de Bourgogne, branche cadette de la famille des Valois , introduisit dans notre droit public un principe nouveau, et qui contribua puissamment à la formation de la royauté française , celui de l'indivisibilité des fiefs. Jusqu'alors la réunion de plusieurs provinces n'avait jamais eu chez nous qu'une existence momentanée, l'usage s'étaut invariablement conservé de donner une part de l'héritage paternel aux fils puînés, comme sous les deux dynasties frauques. Grâce à la féconde maxime empruntée au système des Capétienà, la concentration du territoire, concentration cette fois définitive, fit chez nous de rapides progrès. A la troisième génération de ces nouveaux princes, toutes les provinces
des Pays-Bas — c'est le nom qui prévalat désonnais pour désigner Tancienne Lotharingie — ane seule exceptée (1), araient passé sous Fauiorité d'un même dominateur. Jamais aussi le moment n*avait été plus propice pour cette réunion. Les dynasties indigènes tombaient de dépérissement; elles n'étaient plus représentées que par des hommes incapables, ou par de faibles femmes. A la mort de Philippe le Bon (1465), Tœuvre de la centralisation territoriale était à peu près consommée, et le royaume de Lothaire revivait, un peu moins étendu peut-être, mais bien plus riche, bien plus puissant , et bien plus apte par conséquent à remplir le rôle que semblent avoir voulu lui assigner les partageants de Verdun.
Ce n'était là que la moitié de Tœuvre providentielle réservée à la maison de Bourgogne. Il s'agissait maintenant d'étendre aux institutions le principe qui avait prévalu pour le territoire. Elles ne diflTéraient en réalité que par les détails ; mais comme elles faisaient corps avec les nationalités provinciales et en étaient le ciment , pour parvenir à constituer solidement une seule monarchie, il fallait les modifier là surtout où elles étaient le plus solide appui du principe d'isolement. La tâche était difficile à remplir; on allait s'attaquer, non plus à des familles abâtardies, mais à ces mêmes nationalités, si vivaces encore malgré le progrès incontestable des idées, et bien décidées à défendre une possession de plusieurs siècles, contre un système unitaire dont il leur était impossible de saisir les avantages.
Sous l'influence des nécessités sociales qui avaient engendré la féodalité , la population , ou plutôt la partie de cette population restée ou devenue assez importante pour élever la voix , s'était divisée en trois catégories : les trois ordres. Le mouvement
^ On comprend qu'il s*agit ici de la principautéde Liège. Encore peut-on dire que, sans la mort violente et prématurée du Téméraire, c'en était fait de la nationalité liégeoise. Pour être rigoureusement exact, il faudrait aussi peut-être excepter encore deux provinces : la Gueidre et Utrecht. Hais si la conquête dé6nitive delà Gueidre et la sécularisation de Tévêché d'Utrecht n'eurent lieu que plus tard, de fait ces deux provinces subissaient déjà l'autorité de Philippe le Bon.
INTRODUCTION. iA
cenlralisateur n'avait pas à craindre la résistance du clergé , qui représentait à la fois la propriété territoriale et Téglise. A peu d'exceptions près, les évéques et les abbés chez nous n'avaient pas été souverains, ou avaient bientôt cessé de l'être^ et, comme détenteurs de la terre, ils trouvaient plus de garanties dans le système de la monarchie unitaire, que dans celui auquel il tendait à se substituer. Le clergé, comme tel, ne pouvait non plus être hostile à une révolution destinée à pourvoir la société laïque d*une forme de gouvernement semblable à celle qui, depuis le vra® siècle, régissait l'église.
Il n'en était pas tout à fait de même du deuxième ordre. La noblesse représentait précisément ces possesseurs de fiefs non dépouillés, mais amoindris par le mouvement de concentration qui leur avait ravi l'indépendance et les principales prérogatives de la souveraineté. Sa puissance, fort grande du x"" au xii® siècle, n'avait depuis lors cessé de décroître, et, au xv®, sa résistance ne devait plus soulever de vives appréhensions ; les dynasties provinciales, quand elles disparurent pour faire place à la dynastie bourguignonne, avaient, comme les Capétiens d'abord à l'intérieur de leur fief primitif, solidement établi leur supériorité sur les arrière-vassaux. Les nobles formaient encore un pouvoir politique, un des principaux rouages de la constitution ; mais la prépondérance qu'ils exerçaient dans les premiers temps de la féodalité , avait disparu sans retour , et ils étaient , à titre de représentants de la propriété territoriale, plutôt favorables qu'hostiles à un système qui leur promettait plus de garanties.
Restait le tiers-État ; c'est de là surtout que provint la résistance. Au moment même où, en France et en Allemagne, cet ordre se mourait d'insignifiance, il avait en Belgique conquis une influeuce on peut dire excessive; dans certaines provinces, notamment en Flandre et dans le pays de Liège, la démocratie débordait et menaçait l'essence même de la constitution. Chez nous, comme dans la Haute Italie, Textension de l'industrie et du commerce avait procuré, à ceux qui les exerçaient, la richesse puis l'influence politique. Si les usages historiques n'ont pas appliqué à nos communes
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la dénomination de républiqaes appliquée aux communes lombardes , il ne faut pas en conclure que les unes étaient plus démocratiquement organisées que les autres. Au fond, il n'y avait guère d*autre différence entre elles que Téloignanent du souverain, plus considérable ici que là. Leur situation respective, b place qu'elles occupaient dans la constitution étaient les mêmes. Comme les Capétiens en France, nos souverains, guidés par leur intérêt, cultivèrent l'alliance des communes, aussi longtemps qu'ils en eurent besoin contre l'aristocratie; mais dès que la féodalité eut été écrasée, c'est a dire dès que le principe aristocratique eut cessé de prédominer dans la société , la discorde éclata. En France, où les communes n'avaient pas atteint la puissance de celles d'Italie et des Pays-Bas, la lutte ne fut pas longue, et le principe monarchique resta sans contrepoids sérieux. A cause même de leur puissance, nos communes devaient opposer une résistance bien autrement vive. Le conflit avait commencé avant Philippe le Bon , et les suites en avaient été jusque-là favorables aux bourgeois; elles cessèrent de l'être sous ce prince. La bataille de Gavre , et les expéditions des Bourguignons contre le pays de Liège, ouvrirent une nouvelle ère. La soumission forcée de Gand (1453) frappa d'un coup mortel la commune du moyen âge. Ce fut un bien, car son organisation, fondée sur l'isolement qui était le dernier mot de la féodalité , s'opposait à l'établissement d'une société plus grande, plus généreuse, telle en un mot que la réclamait le progrès des idées politiques. Nécessaire pendant les quelques siècles d'anarchie par lesquels le monde avait passé, cette organisation devait subir le sort réservé aux institutions vieillies. La commune d'ailleurs ne disparut pas; elle cessa d'être un obstacle au nouvel ordre de choses , mais conserva assez de prérogatives , pour combattre avec succès l'arbitraire. On n'a pas toujours fait cette distinction , bien réelle cependant , et bien propre, croyons-nous, à réconcilier agresseurs et panégyristes.
La soumission de la commune avançait considérablement l'œuvre centralisatrice. Devenu prépondérant à son tour, l'élément monarchique devait doter les provinces d'une organisation propre à les
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rattacher à lui-mêjnè et les unes aux aotres. La Joyeuse Entrée donnée par Philippe le Boa au Brabant, et la Paix de Fexhe pro^ mulguée dans le pays de Liège un siècle plus tôt, sont les seules chartes provinciales rédigées par écrit. Ailleurs, les libertés gêné* raies résultaient des dispositions des chartes de communes, combinées avec les obligations contractées par le prince à son avènement. Encore ici te principe est le même, et les détails sails diffèrent. Si, par exemple, la Joyeuse Entrée autorisait le refus de service en cas de violation de la constitution , si la Paix de Fexhe allait jusqu'à admettre remploi de la contrainte à Tégard du prince, ce sont là des dispositions fort remarquables assurément; mais elles n'étaient pas nécessaires pour légitimer la résistance des opprimés, et le Pacte inaugural^ c'est à dire le contrat bilatéral dressé à Tavénement du souverain dans chaque province , était le titre sur lequel ils pouvaient se fonder.
L'organisation politique des provinces ne différant guères que dans les détails, et contenant toutes les garanties sociales d'un État libre, il n'était pas urgent d'y toucher; avec l'unifonnité on s'ache* minait tout naturellement vers l'unité. On ne peut en dire autant de l'organisation judiciaire. Il fallait ici, non pas abattre d'un seul coup^ ce qui était impossible, ces nombreuses juridictions qu'avait créées un ordre de choses où toute agrégation ne devait compter que sur elle, mais leur donner un même supérieur, et dans ce chaos introduire aussi l'uniformité. Tel fut l'objet de l'établisse-* ment des conseils de justice, qui devinrent de véritables tribunaux d'appel dans chaque province. La plupart sont antérieurs à Philippe le Bon. Toutefois l'institution n'était pas encore partout également enracinée, et dans la Flandre en particulier il fallut soutenir une lutte assez vive. Comment le prince ne l'eût-il pas emporté? Il trouva des alliés au sein même des bourgeoisies, en se donnant pour le protecteur des petites communes, que les grandes avaient soumises à leur seigneurie et à la juridiction de leur échevinage. La juridiction du conseil de Flandre, imposée à toutes les communes de cette puissante province, fit disparaître les derniers débris d'une organisation condamnée. Dans la prin-
cipauté de Liège seule, Téchevinage de la Cité conserva sa supériorité sur les autres. En réalité c'est encore là une diflTérence purement extérieure, une vraie dispute de mots, puisque depuis longtemps les échevins liégeois étaient complètement étrangers à l'administration de la commune, et nommés directement par le prince.
Pour rattacher les provinces au centre, il existait plusieurs moyens. D'abord le grand conseil de Malines devait, autant que la chose était possible à cette époque, achever la centralisation judiciaire, en devenant une juridiction de dernier ressort pour les conseils provinciaux. Mais l'institution , décrétée seulement sous le successeur de Philippe le Bon, resta incomplète, puisqu'elle ne put être imposée à toutes les provinces. Dans l'administration proprement dite, une mission de haute surveillance sur quelques parties du service public fut aussi confiée à des corps spécialement institués à cet eflTet. D'autres parties de ce service, et les plus importantes, ne reçurent une oi^anisation unitaire définitive qu'un siècle plus tard, sous Charles-Quint; en attendant, la direction en fut confiée à un nombre indéterminé de conseillers, qui se succédaient fréquemment et restaient attachés à la personne du prince. Enfin pour réunir entre elles toutes les provinces, leurs délégués furent invités à se constituer en États Généraux. Ces assemblées , devenues possibles seulement depuis que les Pays-Bas reconnaissaient un même souverain, étaient appelées à exercer, dans cette œuvre de centralisation, une grande et salutaire influence. Mais il aurait fallu la périodicité des sessions, condition que le génie hardi du Taciturne réclama vainement comme préalable à toute réconciliation avec Philippe II. Elle contribua puissamment à fonder plus tard l'unité nationale en Hollande, et, décrétée plus tôt, elle eut assuré le même résultat à l'ensemble des Pays-Bas.
Ce résumé rapide suiBt pour indiquer les difficultés que présentait la centralisation des institutions, seconde moitié de la tâche réservée à la dynastie bourguignonne. Après Philippe le Bon, cette tâche fut continuée par son fils. Mais les déraisonnables expédi-
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tioDs du Téméraire, le désastre de Nancy, puis les embarras qui assaillirent Marie de Bourgogne empêchèrent tout nouveau progrès; l'élément démocratique, si brutalement comprimé par le père et Taîeul de la jeune princesse, releva la tête et parvint à ressaisir une partie de son ancienne influence ; et cependant telle était la force des idées nouvelles, qu'il fut obligé, tout triomphant qu'il était, de prêter les mains à des mesures inspirées par cet esprit d'unité contre lequel il se débattait vainement.
Avec Charles-Quint commence une ère déplorable pour les Pays-Bas. Annexés à une puissante monarchie, ils n'obtiendront plus l'attention première de leur prince. Le mal n'éclata pas dès l'abord ; il y avait, dans le cœur du monarque, au milieu de son existence agitée, un attachement à la terre natale qui suffit pour suspendre, pendant son règne, les suites funestes du nouvel état de choses. Quant à l'œuvre centralisatrice, elle ne fut reprise qu'imparfaitement; avec vigueur parfois, mais sans ensemble, sans esprit de suite. Souverain des Pays-Bas seulement, Charles- Quint aurait consacré toute son activité, toutes les ressources d'un génie supérieur, à cette mission providentielle d'une dynastie dont il fut le dernier anneau. Héritier de trois monarchies à la fois, impliqué par cela même dans une des luttes les plus mémorables des temps modernes, il ne s'occupa qu'à de rares intervalles de la situation de nos provinces, et des mesures que réclamait raffermissement de l'unité nationale naissante. Son conflit avec Gand, ce conflit où la démocratie excessive joua son va-tout en se déclarant hautement révolutionnaire, lui permit d'aller encore plus loin que Philippe le Bon, et de ravir à l'orgueilleuse commune (1540), avec les quelques privilèges échappés du traité de Cadsand, l'organisation qui faisait sa force. Peu d'années auparavant (1530), il avait ajouté de nouveaux rouages à l'administration générale du pays, en instituant les trois conseils collatéraux chargés de diriger les trois branches les plus importantes du service public. Pour le reste, il laissa les choses dans l'état où il les avait trouvées. Ce ne fut cependant pas l'intention qui lui manqua, et il semble aussi avoir eu le pressentiment des calamités qu'allait attirer sur nos
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provinces leur association à une monarchie éloignée. Pour les prévenir, pour préserver en même temps l'édifice politique auquel manquait le couronnement, il voulut donner aux Pays-Bas une dynastie particulière. La mort prématurée du fils cadet de François V" annula malheureusement la clause du traité de Crépy (1544) , qui avait pour nous une signification toute particulière. Des raisons inconnues firent échouer également le projet que conçut, dit-on, le grand empereur, de séparer notre pays de TEspagne, et de le donner à un prince de sa famille. Enfin, rétablissement du cercle de Bourgogne (1549) révèle encore cette douUe pensée : à défaut d'une dynastie particulière, assurer au moins aux Pays-Bas Talliance et les secours de rAllemagne, maintenir soigneusement les eflets de la centralisation du territoire ^.
La longue suite de nos infortunes commence avec le règne de Philippe IL Si la Belgique s'appartient encore, c'est de Madrid désormais que vient l'impulsion. Pour elle, en réalité, plus ée gouvernement national ; mais des lieutenants du souverain toujours étrangers au pays et à ses besoins, recevant d'une cour Soignée leurs règles de conduite, renfermés dans les limites étroites de leur commission, gênés dans leurs allures, privés de toute spontanéité, forcés parfois d'exécuter des mesures dont ils appréciaient les inconvénients et que leur prescrivait un pouvoir ombrageux. Ce système, qui se compléta par la suite, fut inauguré par Philippe n. Dans son fanatisme, ce monarque sacrifia tout au désir de maintenir l'uniformité religieuse, et y subordonna sa politique. Quand il laissa son lieutenant, l'odieux duc d'Albe, porter la main sur les institutions nationales, ce fut moins pour satisfaire une fantaisie despotique, que pour écarter un obstacle importun. Non pas qu'il n'eut la volonté d'introduire dans l'ordre temporel l'unité qu'il soutenait dans l'ordre spirituel; mais sa haine et son mépris pour les habitants des Pays-Bas étaient tels, qu'on ne sait en vérité s'il les jugeait dignes d'autre chose que de
1 « Désirant, sur toutes choses, pourveoir au bien, repos et tranquillité de nos « pays de par-deça, et conserver iceux en une masse, et qu*ils soient insépara- « blement possédez par un seul prince.... » Pragmatique &e 1549.
INTROIlUCnOli. tl
piersécutioli. Son inexorable politique reçut an châtiment mérité, et, de son lit de mort, il assista au partage de la monarchie portée par Philippe le Bon à un si haut degré de splendeur. Persévérant avec une patriotique opiniâtreté dans leur résistance, les provinces lieptenlrionales se proclamèrent indépendantes; malkeureusemeot privées du stimulant qui animait les sectateurs de la réforme, les provinces méridionales consentirent à rentrer sous le joag de TEspagne, et plus tard elles expièrent cruellement la faute qu'elles avaient commise, en sacrifiant Findépeedance à leurs sympathies religieuses..
Après une lutte de trente années, Philippe II convaincu de Timpossibilité d'obtenir à force ouverte le rétablissement de son autorité dans les provinces émancipées, abdiqua en faveur d'Albert et d'Isabelle (1598) ; c'était, il en a fait lui-même l'aveu, un xnoy&ï détourné pour reconstituer les anciens Pays-Bas. Le piège était grossier ,^ et la Hollande ne pouvait s'y laisser prendre; elle refusa de reconnaître l'autorité des archiducs, qui contiAuèrent pendant quelques années à lui faire inutilement la guerre, et durent se borner à r^ner en Belgique. Régner! on né peut en vérité qualifier ainsi leur administration. Princes souverains, ils consentirent ït n'être que des gouverneurs espagnols ^ Ce fut au reste principalement la faute du pays lui-même. Il eut fallu les nationaliser 9Ltt spectacle du dévouement et de rhéroisme populaire; on ue leur présenta au contraire que celui du découragement, et ce devint pour eux une nécessité de rechercher au dehors, l'appui et les ressources qui leur manquaient au dedans. Résultat triste à constater pour l'historien patriote^ et qui démontre la puissance que le pro- YÎneialisme conservait toujours. Sans doute il serait injuste de ne
1 II faut dans un résumé rapide comme celui-ci, et qui a pour objet de caraclériser des faits qu'on suppose connus, se contenter d'affirmations sans preuves à Tappui. Nous avons exposé nos idées sur le gouvernement des arcfaidiKS dans un discours prononcé à Touverture solennelle des cours de rUniver* site de Liège en 1850, et qui a été reproduit dans les Annales des universités de Bidgique, volume de Tannée indiquée ci-dessus. Nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître les éléments de notre appréciation.
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pas tenir compte aux Archidacs du bien qu'ils ont voulu faire, et surtout de celui qu'ils ont fait. Nous signalerons la rédaction de nos coutumes, qui remplaçait par une législation écrite des dispositions traditionnelles source de fréquents procès ; nous signalerons encore Fédit perpétuel (1611), monument législatif applicable à toutes les provinces, et destiné comme tel à poursuivre Tœuvre de Tunité belge. Mais ce fut là tout ce que, sous ce rapport, produisit un règne qui eût pu être si fructueux.
Après trente années d'un simulacre d'indépendance, la Belgique, à la mort dlsabelle, retomba sous la domination directe du cabinet de Madrid. Pour la seconde fois depuis l'abdication de Philippe II, les États-Généraux avaient été réunis (1632), et ils siégeaient encore au moment où la veuve d'Albert expirait dans les angoisses. Gomme celle qui l'avait précédée trente deux ans auparavant, cette assemblée resta au dessous de sa mission ; malgré l'appui qu'elle eût trouvé dans le mécontentement public parvenu au comble, il n'y eut de sa part aucune tentative sérieuse pour soustraire le pays au sort terrible qui l'attendait, et quand lui vint de Madrid l'ordre de se séparer au milieu de négociations inachevées avec la Hollande, elle obéit sans résistance. L'esprit public, déjà si déprimé, tomba toujours davantage sous les coups d'une fortune adverse, et ne se releva qu'au bout d'un siècle et demi, à l'époque même dont nous allons essayer de retracer l'histoire.
Quant à l'œuvre de la centralisation politique, elle resta au point où l'avait laissée Gharles-Quint. Quelle attention la Belgique devait-elle attendre de ses maîtres éloignés, quand ils laissaient dépérir des provinces bien autrement importantes à leurs yeux? Qu'était-elle, sinon un champ clos où ils allaient vider leurs querelles avec la maison de Bourbon, un territoire dont la possession ne leur importait que parce qu'ils y trouvaient, en l'amoindrissant sans cesse, les moyens d'acheter une paix toujours honteuse pour eux, toujours déplorable pour nous? Il y eut bien encore des coups portés aux institutions. Ghaque fois que le cadavre espagnol, galvanisé par quelque souvenir de sa puissance déchue,
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secouait les plis de son linceul , c'était pour faire acte de despo* tisme ; mais rien qui émanât d'un système, qui se rattachât à un plan bien concerté, qui annonçât une autre intention que celle de braver sans profit Fopinion publique et d^ justes réclamations.
Une fois rendue à FEspagne, la Belgique eut d'abord à défendre au nord son territoire et son existence commerciale. Quand la paix se fit à Munster (1648) avec la Hollande, ce fut au prix de la fermeture de FEscaut et de la perte de nos frontières historiques : Bois-Ie-Duc,Berg-op-Zoom, Breda, Maestricht, Huist, Axel, etc., c'est à dire le Brabant septentrional et la Flandre zélandaise, allèrent accroître le territoire et l'importance dune puissance rivale.
Ce n'était pas même le repos que la Belgique achetait à ce prix. Le traité ne désarmait que la Hollande ; la guerre continuait contre la France. Nos villes furent encore prises et reprises. Ce fut seulement onze ans après le traité de Munster que^ par celui des Pyrénées (1659), FEspagne obtint la paix au prix d'un nouveau démembrement de la Belgique, qui perdit un grand nombre de villes de la Flandre, du Hainaut, du Luxembourg et de l'Artois; c'étaient Gravelines, Bourbourg, Landrecies, Lequesnoy, Avesnes, Thionville, Montmédy, Dampvillers, Arras, Hesdin, Bapaume, etc.
Huit années s'étaient à peine écoulées, lorsqu'à la mort du roi d'Espagne Philippe lY , Louis XIY prétendit, du chef de sa femme fille de Philippe, avoir droit à une partie des Pays-Bas. Une de ses armées fond sur la Belgique, en même temps qu'une autre s'empare de la Franche-Comté. L'année suivante, FEspagne^ appuyée sur la Suède, l'Angleterre et la Hollande, rachète par le traité d'Aix-la-Chapelle (1668), la Franche-Comté, au prix de Tournai, Charleroi, Ath, Audenarde, Courtrai, Furnes, Lille^ Douai, Armentières et Bergues, qui sont sacrifiés à la France.
La paix ne dura pas plus de quatre ans. En 1672, Louis XIY déclara la guerre à la Hollande; bientôt la Belgique à son tour fut envahie, et le principal théâtre des hostilités, transporté au cœur de nos provinces, s'y maintint pendant plus de cinq ans. La paix alors fut de nouveau conclue, et le traité de Nimègue (1678)
U HISXOmK DBS BELGES.
amena un nouveau démembrement. Celte fois Cbarlefoi» Âth, Âudenarde et Courtrai furent restitués k TE^pagne ; mais Y{Hres, Wervick» Warneton, Poperingbe, Menin» Casse!» Bailleul, Bayai, Maubeuge, Yalenciennes » Boucbain» Condé^ Cambrai, Aire, Saint-Omer, restèrent à la France avec la Franche-Comté.
Quatre ans après le traité de Nimègue, Louis XIY élevait déjà de nouvelles prétentions sur les Pays-Bas. Pendast les deia années suivantes, il s'empara de Courtrai, de Dixmude, el fit bombarder Luxembourg qui se rendit (1685). Une trêve intervint, pendant laquelle la France conserva la possession de Luxembourg. La guerre se ralluma à Tavénemeut de Guillaume III en Angleterre (1688). Pendant neuf ans encore, elle étendit ses ravages sur la Belgique. Par le traité de Ryswick (1697), Luxembourg fut restitué à TEspagne, et Ton revint à peu près au statu quo du traité de Nimègue.
La Belgique n'avait point encore épuisé son malheur. Ce n'était point assez que depuis la mort de Tarchiduc Albert, c'est à dire en 76 ans, elle eût vu ses villes et ses campagnes dévastées par cinquante trois années de guerre, ce n'était pas assez d'avoir subi six invasions, de s'être vu arracher son fleuve commercial, d'avoir été cinq fois démembrée; la paix ne devait durer que quatre ans, et même pendant sa courte durée le sort de notre malheureux pays ne cessa d'être mis en question.
Charles II, roi d'Espagne, dont Louis XIY et Léopold I avaient épousé les deux sœurs, était d'une santé languissante. Il n'avait pas d'héritier direct, et sa mort allait soulever une rivalité nouvelle entre le roi de France et l'empereur. Louis XIY, pour faciliter cet accroissement futur de la puissance de sa maison, avait déclaré que les droits de son fils aine à la succession d'Espagne seraient transférés au plus jeune fils de celui-ci, Philippe d'Anjou; de son côté, l'empereur s'était désisté de ses prétentions en faveur de son second fils, Tarchiduc Charles.
Du vivant de Charles II, et sans son concours, Louis XIY avait soumis successivement à l'Angleterre et à la Hollande deux proies de partage de sa succession, qui avaient été agréés par elles
(1699 et 1700). Charles II mourut peu de mois après, et FEurope» à son grand étonnement, apprit que, dans l'espoir de maintenir Funité de la monarchie espagnole y il avait par [son testament institué héritier de tous ses États Philippe d'Anjou, le petit-fils de Louis XrV, son redoutable ennemi.
Après quelques moments d'hésitation, Louis XIY accepta la succession pour son petit-fils, qui prit possession de ses nouveaux États. Des troupes françaises vinrent aussitôt occuper les places de Nieuport, Audenarde, Ath, Mons, Charleroi, Namur et Luxembourg, dont les portes furent ouvertes par Télecteur de Bavière, le gendre même de l'empereur. Une ligue formidable s'organisa bientôt contre la France. L'Angleterre et la Hollande se rapprochèrent de l'Autriche qu'elles avaient blessée en la laissant à l'écart dans les partages de la monarchie espagnole, et la grande alliance de 1701 fut conclue pour résister à l'accroissement démesuré de la monarchie française. Mais les deux puissances maritimes, décidées à maintenir l'équilibre européen contre leur ennemi, entendaient bien ne pas le laisser enfreindre par leur allié , et l'empereur céda de nouveau à son fils cadet ses prétentions à la succession de Charles II ; on crut de la sorte rendre impossible une nouvelle réunion des États des deux branches de la maison d'Autriche. Nous ne tarderons pas à voir ces prévisions déçues, et les puissances maritimes alors rapprochées de la France.
Cette nouvelle alliance conclue, la guerre éclata, guerre longue et cruelle qui dura douze années et moissonna de nouveau la fleur de la population de l'Occident. Les batailles de Hochstet, de Turin, de Ramillies, d'Audenarde et de Malplaquet furent autant de sanglantes défaites pour la France. Louis XIY n'avait que de dures conditions à attendre, quand un événement inattendu vint améliorer sa position : en 1711 (17 avril), l'empereur Joseph I^, fils aine de Léopold S mourut sans enfants, laissant pour seul successeur son frère l'archiduc Charles, le prétendant dont les alliés défendaient la cause. Cette mort devait relâcher le lien qui unis-
1 II avait succédé à son père en 1705.
S6 HISTOIRE DBS BELGES.
sait entre eux les ca1)iDets de la grande alliance; maintenu tel qu'il avait été jusque-là , il eût rétabli la monarchie de Cbarles-Qaint et amené un résultat diamétralement opposé à celui qu'on poursuivait. Désormais il y avait un danger moindre à écouter les propositions de la cour de Versailles, qui consentait à une séparation absolue et perpétuelle des deux couronnes, et pour les puissances maritimes il ne fut plus question que des moyens d'affaiblir simsllauément la France et l'Espagne.
Louis XIY consentit à céder quelques-unes de ses conquêtes ; en même temps on détacha de la monarchie espagnole ses possessions en Italie et la Belgique, et le tout fut offert comme compensation au protégé de la grande alliance, à cet archiduc Charies devenu l'empereur Charles YI. La paix d'Utrecht fut conclue sur ces baseà (1713).
Trompé dans son attente, le cabinet de Vienne continua ses hostilités contre la France; puis au bout d'une année, fatigué de lutter seul, il fit aussi (6 mars 1714) à Rastadt sa paix particulière avec la cour de Versailles.
En traitant avec Louis XIV, les États Généraux des Provinces- Unies avaient eu soin de stipuler qu'on leur donnerait en dépôt la Belgique, pour la remettre à l'Autriche dès qu'on serait convia de la manière dont ce pays leur servirait de barrière à l'avenir. C'était le but que, depuis un demi-siècle, leur politique n'avait cessé de poursuivre. La Hollande avait eu besoin des secours de la France pour fonder sa nationalité ; mais quand toute crainte d'une restauration disparut, elle s'aperçut que son ancien allié, par ses progrès en Belgique, allait devenir un dangereux voisin. Cette conviction une fois acquise , la réconciliation avec la cour de Madrid ne pouvait être éloignée» et elle s'effectua à Munster. Depuis lors les États Généraux , changeant de rôle , s'unirent k l'Espagne contre la France.
Les rapports ne s'arrêtèrent pas à ceux d'une alliance ordinaire* Le dénuement où les successeurs de Philippe II laissèrent la Belgique, la faiblesse qu'ils montrèrent à la défendre, la facilité avec laquelle , à chaque invasion , les armées de Louis XIV s'en empa-
iimioDccnoN. »
rèrent, amenèrent enfin la Hollande à vouloir se charger elle-même de la garde de notre territoire. L'Espagne humiliée » épuisée , se soumit à cette prétention, et les troupes hollandaises» de son consentement tacite , occupèrent malgré la paix la plupart de nos forteresses ; elles y étaient encore lorsque Louis XIY, au début de la guerre de la succession d'Espagne, prit possession de la Belgique au nom de son petit-fils.
Recouvrer cette position , obtenir en fait et en droit la garde des places fortes qu'elle regardait comme une barrière contre la France, fut dès lors la fin que se proposa la Hollande, et elle l'atteignit -par le traité d'Utrecht.
Le cabinet de Vienne se vit donc obligé de négocier, pour enle^ ver la Belgique aux deux puissances maritimes qui l'occupaient depuis la bataille de Ramillies. Dans ces négociations, les États Généraux n'avaient pas seulement à favoriser la défense de leur territoire ; il leur fallait aussi rendre impossible toute concurrence commerciale de la part de la Belgique.
Préoccupé d'autres intérêts plus importants à ses yeux, l'empereur se montra de facile composition (15 nov. 1715) : il accorda à la Hollande le droit de tenir garnison à Namur, Tournai, Menin, Furnes, Warneton, Ypres, dans le fort de la Knoque, et garnison mi-partie à Termonde; celui d'occuper et d'inonder, en cas de guerre, la partie de la Belgique située entre l'Escaut et la Meuse, jusqu'au Demer; d'exiger chaque année le paiement, à titre de subside, d'un million deux cent cinquante mille florins, somm^ hypothéquée sur les revenus les plus clairs des provinces. Aux clauses précédentes il faut ajouter la cession d'une partie de la Gueldre ^ et de la Flandre; la reconnaissance d'une dette de près de huit millions, dont l'Autriche s'était bénévolement chargée sur le refus de l'Espagne ' ; celle d'une autre dette de plus de quatre
^ Venloo, entre autres localités.
* Cette dette provenait d'emprunts contractés en Hollande par le roi d'Espagne Charles II. Philippe V refusa de les reconnaître, et Charles VI, que Ton dépouillait de la monarchie espagnole, crut que c'était à lui ^ s'en charger. La Belgique était là pour payer.
28 HISTOIRE DES BELCES.
millions, pour emprunts contractés par les deux puissances maritimes pendant leur administration provisoire ; enfin ta consécration nouvelle de la disposition du traité de Munster qui décidait la fermeture de TEscaut. L'empereur dut encore ratifier les actes administratifs de ses bons et loyaux alliés , et s'engagea à ne rien changer, sans leur participation, à un tarif récemment adopté par eux et désastreux pour l'industrie belge ^ II fallait que le traité fût odieux jusque dans les détails d'exécution : la répartition du subside fit l'objet d'un article séparé ; plusieurs districts du Brabant et de la Flandre furent chargés du payement, et la république autorisée, en cas de retard, à user des voies de contrainte et d^exécation contre les receveurs, et même contre les États des provinces hypothéquées *,
A la lecture des clauses de ce traité honteux, l'indignation fut profonde en Belgique. Évidemment il portait atteinte à ses institutions fondamentales : l'empereur n'avait-il pas , sans l'autorisation des États , acquiescé à la cession d'une partie du territoire? N'avait-il pas employé, comme un fonds fixe et permanent, les subsides de deux provinces, fonds éventuel et dépendant du consentement de la nation? Les malheurs qui devaient en résulter pour le pays étaient nombreux : toutes les entraves imposées à notre commerce pendant la désastreuse domination de l'Espagne, n'étaient-elles pas sanctionnées? N'était-il pas désormais au pouvoir de la Hollande d'aggraver encore notre position sous ce rapport, de nous ruiner par ses inondations, de nous tenir par ses garnisons dans la plus complète et la plus révoltante dépendance ?
On crut d'abord à la possibilité d'un refus de ratification , et
* Nous citerons entre autres ce fait que, peu de jours avant la signature du traité, les commissaires étrangers firent abaisser le droit sur Timportation du genièvre, en faveur des distillateurs étrangers ; et cela, comme toujours, sans accorder le moindre avantage en échange.
» Nous avons publié l'histoire du traité de la Barrière dans la Reme nationale ds Belgique (vol. I, p. 389, et II, p 5); nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient de plus amples détails.
des députatioDS partirent pour Vienne. Mais cette ratification ëtant déjà un Tait consommé , il fallut se borner à retarder au moins l'exécution. Le cabinet autrichien sentit alors que, dans son empressement à retirer la Belgique des mains de la Hollande, à y faire acte de souveraineté , il avait poussé trop loin sa funeste condescendance et Toubli de nos intérêts. Pour détourner une explosion qu'il redoutait, il se décida à rouvrir les négociations, et les États Généraux se prêtèrent à la déception; on adjoignit aux plénipotentiaires autrichiens des députés belges , sur qui on espérait faire retomber la responsabilité de ces nouveaux débats ^ Les réclamations de ce temps sont tristes à d'autres titres que par les griefs auxquels elles s'attachent. Les provinces que le traité ne menaçait pas directement, n'élevèrent pas la voix. Fatal résultat de la position que leur avait faite le passé , en les tranformant en autant de petits États distincts , en les rendant étrangères l'une à Tautre. Chaque province qui réclame, se renferme dans des griefs locaux : les États de Brabant s'élèvent contre l'occupation possible du territoire par les Hollandais en cas de guerre, et contre la manière dont leur subside est afiPecté au payement de la somme annuelle promise aux États Généraux; les États de Flandre s'opposent à l'extension de limites réclamées au détriment de leur province ; les États de Namur se plaignent qu'on ait accordé à la Hollande le droit de tenir garnison dans leur capitale, et à l'hérésie celui d'y faire des victimes. Les expressions sont amères, mais les vues sont étroites et timides. On ne songe pas à s'élever contre la continuation de la fermeture de l'Escaut; à peine ose-t-on, faiblement encore, réclamer contre l'occupation des places fortes. Le gouvernement de l'étranger avait empêché le développement du sentiment national. Ballotté d'une domination à une autre, sans unité et par conséquent sans force , le pays avait le doulou-
1 Le fait est authentique ; nous Tavons trouvé aux archives du royaume, dans le protocole même de la séance des conseillers de Tempereur. Ce qui le rend plus odieux encore, c'est Thypocrisie avec laqueUe on présenta Tadjonction des députés belges comme étant uniquement déterminée par le désir que nos intérêts fussent mieux défendus.
30 HISTOniE DBS BELGES.
reux sentiment de son impaissance ; sa vie politique avait perda toute dignité, ses opinions n'avaient ni étendue ni élévation.
La presse toutefois ne resta pas muette ; elle s'attacha surtout à signaler les conséquences des dispositions financières du traité. Une dette de plus de treize millions en capital , dont la réalité n'était pas à Tabri de la critique, et qui ne concerne pas, du moins en grande partie , la monarchie autrichienne ; un subside annuel de 1,250,000 florins; voilà bien, disait-on, de compte fait, un total d'environ 40 millions dont l'empereur, à notre préjudice, se reconnaît débiteur envers la Hollande. Il ne doit pas se soumettre à cette injustice, et « si Leurs Hautes Puissances n'admetc tent aucune raison, qu'il leur déclare la guerre, nos députés c ofiriront nos richesses, sang et vie, pour détourner la ruine de c la patrie, pour éviter la calomnie de la postérité, laquelle nous c reprocherait avec justice la lâcheté, la paresse et la négligence c d'avoir accepté, sans opposition, un joug insupportable et € tyrannique ^ »
Les réclamations furent vaines, et, dès le début des négociations nouvelles, il fut aisé aux députés de s'apercevoir que, pour le cabinet autrichien, les intérêts belges n'étaient que des intérêts accessoires et subordonnés à de bien autres exigences.
Charles Yl n'avait pas encore fait la paix avec la cour de Madrid, ni renoncé à ses prétentions sur la monarchie espagnole. Des traités avaient, il est vrai, donné au petit- fils de Louis XI Y la reconnaissance de la plupart des puissances européennes ; mais le vent des alliances est changeant, et ces traités pouvaient être modifiés par d'autres. Le traité de la Barrière n'était pas seulement
* Ce passage est extrait d'une brochure intitulée : Réftexions swr la dépulatûm de la patrie à Sa Majesté Impériale et CathoUque, touchant le traité de la Barrière. A Cologne f à Venseigne de laPatrie désolée. 1716, In-4* de 4S pages. On peut y joindre: Discussion universelle de tous les articles du Traité de la Barrière des Pays-Bas, entre Sa Majesté Impériale et Catholique, le roi de la Grande-Bretagne et les seigneurs États- Bénéraux des Provinces-Unies. A Cologne, à Venseigne du Parfait Patriote germain, Jacques le Sincère. 1716. In^l* de 32 pages. On se figurerait difficilement le jargon des pamphlets de cette époque; ce n'est ni latin, ni français, ni flamand, ni wallon, et c'est tout cela à la fois.
INTRODUCTION. 3t
pour FAutriche la condition de Tacquisition des Pays-Bas, c'était aussi le prix auquel elle achetait les possessions de l'Espagne en Italie, qui lui tenaient plus à cœur que la Belgique ^ L'Espagne menaçait ses anciennes possessions italiennes; il fallait à TAutriche un appui. Où le chercher, si ce n'était auprès des deux puissances maritimes, ses alliés naturels contre TEspagne et la France? Renouer la grande ligue dont Tambition de Louis XIY avait déterminé la formation et qu'avait anéantie la paix d'Utrecht, associer ainsi de nouveau l'Angleterre et la Hollande à sa cause devint dès lors le but principal que poursuivit la diplomatie autrichienne; il fallut se décharger sur la Belgique de la responsabilité des nouvelles négociations, prouver que le refus d'exécuter le traité de la barrière avait été forcé , résister pour la forme et obtenir quelques modifications secondaires, afin de calmer les esprits.
Le traité ne fut donc pas attaqué dans ses clauses les plus désastreuses. Les négociations ne portèrent que sur l'extension des limites et sur des points secondaires , tels que le payement des arrérages, la réduction du subside, la désignation de l'hypothèque et autres questions d'argent.
En définitive, les modifications obtenues (22 déc. 1718) consacrèrent uniquement le déplacement de l'hypothèque promise pour sûreté du payement du subside, et une réduction dans la cession territoriale et dans le montant de la dette.
Ce fut sous ces auspices défavorables que TAutriche prit possession de la Belgique, et l'administration fiscale du marquis de Prié n'était pas de nature à dissiper l'impopularité de ces premiers actes. On ne peut attribuer exclusivement au mécontentement que provoqua le traité de la Barrière, les soulèvements qui éclatèrent alors à Malines et à Bruxelles (1718 et 1719), et qui se terminèrent par le supplice du malheureux Agneessens; mais ce serait aller trop loin que de ne pas faire à ce mécontentement une part
«Nous ignorons jusqu'à quel point SchœU est bien informé, lorsqu'il dit (Cours d'histoire des États emopéenSy vol. XLI, p. 229) que le prince Eugène se montra contraire à Facquisition de la Belgique.
dans les troubles. La correspondance du ministre S qui présente le pays entier comme étant à la veille d'une insurrection, autorise à croire que le mouvement n'eût pas pris un caractère aussi grave, si d'avance les esprits n'eussent été aigris.
Les négociations relatives au traité de la Barrière étaient à peine terminées, que s'ouvrit, à propos de l'établissement de la compagnie d'Ostende ', une nouvelle série de déceptions diplomatiques; la Belgique dut subir encore les fatales conséquences de la domination étrangère.
En traitant avec l'Autriche, la Hollande s'était proposée d'assurer la défense de ses frontières, et de rendre impossible toute concurrence commerciale de la part de la Belgique. Elle crut assurer ce double résultat, en se réservant le droit de tenir garnison dans nos places fortes, et eu faisant de nouveau solennellement décréter la fermeture de l'Escaut. Mais un peuple intelligent et laborieux ne se décourage pas aisément ; repoussée de l'Escaut par l'avidité mercantile de ses voisins du nord , la Belgique se retourna vers Ostende, que la courageuse opiniâtreté d'Albert et d'Isabelle avait heureusement arrachée aux mains de nos ennemis. La cour de Vienne entrevit là le noyau d'une marine militaire, et promit son appui aux armateurs. Les traditions du commerce maritime s'étaient tellement perdues, même dans la Flandre où il avait été si florissant autrefois, qu'il fallait quelque courage pour tenter alors un voyage de long cours.
Les premières expéditions eurent pour destination la Chine et les côtes du Malabar, et passèrent inaperçues; mais bientôt le nombre s'en accrut prodigieusement, à cause des bénéfices considérables qui avaient été réalisés. Dès lors les marchands de Lon-
1 Cette curieuse correspondance, qui se trouve aux archives de TEtat, forme deux volumes in-folio.
'Nous renvoyons encore, pour de plus amples renseignements, à deux articles que nous avons publiés dans la Revue nationale de Belgique, sur la compagnie d'Ostende. On peut y joindre trois articles publiés par M. Levae dans le Trésor national, sous le titre de Recherches historiques sur le commerce des Belges aux Indes pendant le xvu* et le xviu' siècle.
HmiODUGTION. 35
dres et d'Amsterdam^ menacés par cette concurrence inattendue, se plaignirent vivement; le cabinet autrichien ayant repoussé leurs réclamations, ils se décidèrent, forts de Tappui de leurs gouvernements, à se rendre provisoirement justice à eux-mêmes; plusieurs vaisseaux belges, quoique pourvus de passe-ports délivrés au nom de l'empereur, furent arrêtés et confisqués avec leurs chargements (1720).
Le ministère autrichien demanda des réparations; mais, après un simulacre de négociations, les compagnies anglaises et hollandaises firent des propositions tellement déraisonnables, qu'elles équivalaient à un refus. On réclama l'intervention des deux gouvernements. Loin de désavouer les actes de violence dénoncés par les plénipotentiaires impériaux, les cabinets de Londres et de La Haye embrassèrent avec chaleur la cause des compagnies.
Alors Charles YI, poussé à bout et voyant que les menaces n'avaient pas eu plus de résultat que les bons procédés, se décida à prendre le commerce d'Ostende sous sa protection particulière, en instituant (1722), sur le modèle de ce qui existait en Angleterre et en Hollande, une compagnie à laquelle il accorda le monopole du trafic dans les deux Indes ^ Le public fut appelé à prendre des actions pour constituer le capital social, fixé à six millions de florins. On n'était pas sans quelques appréhensions sur le résultat; dans l'espoir d'intimider les capitalistes, les compagnies étrangères avaient fait imprimer et répandre avec profusion les mémoires menaçants adressés par elles à leurs gouvernements. Mais l'appât du gain ne tint nul compte des leçons de l'expérience; on crut à l'Empereur de la persistance et de la fermeté, on le crut surtout assez soucieux de sa propre dignité pour ne pas faire un pas rétrograde après une démarche semblable. En quelques heu-
1 L'octroi qui institua la compagnie d'Ostende porte la date du 19 décembre 17â2, mais il ne fut publié que six mois après, à cause des retards qu'occasionna le choix des directeurs. Schoell (Cowrs d'histoire des États ewropéens, vol. XXVII, p. 88) croit qu'en établissant la compagnie d'Ostende, Charles VI eut moins en vue de protéger le commerce belge , que de se procurer un moyen d'inquiéter les États Généraux, de les obliger à garantir sa pragmatique et de renoncer au subside de 1,950,000 fl.
res, tant l'empressement était grand, le capital social fat fourni (H août 1723).
Les cabinets de Londres et de La Haye n'avaient pas attendu jusqu'à cette époque pour se prononcer; mais du moment que la publication de l'octroi eut démontré l'inutilité de leurs démarches auprès du ministère autrichien, leur opposition prit le caractère d'une extrême aigreur, et en changeant de ton elle changea complètement de base. Les motifs allégués pour obtenir de Charles YI le sacrifice du commerce belge, ne furent plus, comme ils l'avaient été précédemment, des motifs de convenance ; ce sacrifice ne fut plus une mesure sollicitée dans l'intérêt d'un allié, mais une réquisition basée sur la lettre d'un traité. Le cabinet de Versailles, quoiqu'il n'eût aucun intérêt engagé dans la discussion, entrevit une occasion de susciter de nouveaux embarras à l'Autriche, et se joignit aux deux puissances maritimes contre la malheureuse compagnie d'Ostende.
Pour comprendre le système soutenu désormais au détriment de la Belgique, il convient de rappeler que le pape Alexandre VI adjugea par une bulle (4 mai 1493) à Ferdinand le Catholique, les contrées à découvrir à l'occident d'une ligne qu'il tira d'un pôle à l'autre, et qui passait à cent lieues des Açores; la partie orientale était abandonnée aux Portugais, en faveur desquels d'autres brefs pontificaux renfermaient de semblables donations.
La sentence arbitrale d'Alexandre VI, loin de calmer les parties, souleva des difficultés que chercha à aplanir un traité conclu à Tordésillas (7 juin 1494) : le méridien du souverain pontife fut reculé de 270 lieues vers l'occident. Dès lors le globe entier fut partagé, quant aux découvertes maritimes, en deux portions égales, dont les Moluques devinrent le point de jonction dans l'hémisphère oriental.
Les deux nations copartageantes convinrent entre elles que, pour éviter toute collision, les Portugais ne dépasseraient pas à l'occident la ligne fixée par le traité de Tordésillas, et que, de leur côté, les Espagnols renonceraient à naviguer vers Torient par le cap de Bonne-Espérance. Ce devint pour ces derniers une
INTftODOCnON. 35
nécessité de chercher à l'ouest un passage qui leur ouvrit la vaste mer du Sud; la découverte du détroit de Magellan et la première circumnavigation du globe furent le résultat de ces recherches.
Satisfaits du lot qu'ils s'étaient libéralement départi, et du monopole qu'ils exerçaient sans contradicteurs, les deux peuple» maintinrent religieusement leur convention : les Portugais continuèrent à se diriger vers les Indes Orientales par le cap de Bonne- Espérance; les Espagnols, par le détroit de Magellan.
Cet état de choses durait depuis un siècle, quand les provinces septentrionales des Pays-Bas secouèrent le joug de l'Espagne, et arborèrent le drapeau de Tindépendance. La cour de Madrid crut les punir, en leur fermant les ports où leurs marchands venaient se pourvoir des denrées coloniales qu'ils distribuaient ensuite an reste de l'Europe. Cette mesure eut un résultat tout contraire à celui qu'on en attendait : les Hollandais, exclus de la Péninsule, songèrent à se procurer directement ces objets qui, jusqu'alors, ne leur étaient parvenus que par intermédiaires. Ils ne connaissaient pas les mers de l'Inde, où ils n'avaient fait encore que quelques insignifiantes expéditions; l'audace et la nécessité suppléèrent à l'habitude. Ils n'avaient pas de colonies; ils s'en procurèrent aux dépens du Portugal qui (depuis 1580) gémissait sous la domination de l'Espagne, du Portugal à qui celte fatale domination portait malheur, comme aux autres peuples obligés de la subir.
Trois ans s'étaient écoulés depuis la défense impolitique faite aux Hollandais, et leurs progrès maritimes avaient été tellement rapides, qu'ils crurent pouvoir établir leur célèbre compagnie de$ Indes Orientales (1602); l'octroi lui abandonnait le commerce exclusif de ces contrées lointaines.
Pendant les quarante années qui s'écoulèrent jusqu'au traité de Munster, la Hollande continua à s'agrandir aux Indes. Elle fit aussi, sur les côtes d'Afrique et sur le continent américain, des conquêtes qui motivèrent l'établissement de la compagnie des Indes Occidentales (1621).
En 1648, vint pour les Provinces-Unies le moment de négocier avec le petit-fils de Philippe II. La paix fut signée, et le traité qui
la scella fut le désastreux traité de Munster, dont la funeste influence s'est étendue jusqu'à nous. Il fut rédigé d'une manière obscure, qui laissait de larges ouvertures aux interprétations ; chacune des parties spéculait sur l'avenir, et la Hollande seule put mettre à profit ces clauses ambiguës. Deux articles — les articles 5 et 6 — réglaientjle sort des colonies, en y maintenant le slcUu quo; tout ce que les Hollandais avaient enlevé aux Portugais leur était irrévocablement cédé, et on leur reconnaissait même le droit de reprendre^ sans enfreindre le traité, les lieux dont ces derniers étaient parvenus à se remettre en possession ; il était enfin convenu que les Espagnols s'abstiendraient de la fréquentation des places que les Hollandais occupaient dans les Indes, et réciproquement.
C'est de ces deux articles combinés avec la bulle d'Alexandre YI et le traité de Tordésillas, que la Hollande, dans le débat concernant la compagnie d'Ostende, fit dériver son droit d'exclure la Belgique du commerce des Indes. Une lutte très vive s'engagea sur l'interprétation des dispositions invoquées. Des livres, des mémoires, des pamphlets furent publiés de part et d'autre ^
L'argumentation principale, de la part de la Hollande, consistait à dire que, d'après la démarcation anciennement établie par les bulles des papes et par le traité de Tordésillas, l'Espagne n'avait, à l'époque du traité de Munster, aucun droit de commer-
1 Voici Findication des principaux ouvrages qui furent publiés à l'occasion de ce débat : 1° Barbey rac, Défense du droit de la compagnie hollandaise des Jndes orientaks contre les noweUes prétentions des tMbitants des Pays-Bas autrichiens, et les raisons ou objections des avocats de la compagnie d'Ostende. La Haye , 1725. 9p Neny, Réfutation des arguments avancés de la part de MM. les directeurs des compagnies d'Orient et d'Occident des Provinces-Unies, etc. Bruxelles, 1723. 3« Neny, R^onse au discours répandu dans le public, intitulé : Dissertation sur le droit qu'a la compagnie, etc. 4°Dumont (Fauteur du Corps universel diplomatique), La vérité du droit, du fait et de l'intérêt de tout ce qui concerne le commerce des Indes étàbU aux Pays-Bas autrichiens, etc. S^ Pattyn, Mare libertm ex jure naturœ, gentium et dvtU assertum, vindicatum, redivivum. 6* Westerveen, Dissertatio de jure quod competit societati privilegiatœ fœderati Belgii, etc. 7» Von Berger ou Bergerus , Grundliche Erweisung von ihro Keyserlichen Majestaet hdbendem Rechte zu Aufrichtwng einer Ost und West'Ii^ischen Compagnie in dero Osterreichischen Niederlanden.
cer dans tout Fespace compris entre le cap de Bonne-Espérance et les Moluques ; que par le traité de Munster même, Philippe lY s'était engagé à maintenir la navigation dans les limites où elle s'était tenue jusqu'alors, sans pouvoir s'étendre plus avant; que rengagement de Philippe IV devait être sacré pour Charles VI, puisque Philippe avait stipulé pour tous ses héritiers et successeurs. A la vérité, le traité de Munster ne parlait que des Espagnols, et non des Belges; mais il était impossible, disait-on, que ce traité imposât à une partie des sujets de Philippe des obligations dont d'autres seraient exempts ; comment les Belges auraient-ils joui d'un privilège dont les Espagnols ne jouissaient pas, eux qui devaient en être exclus à bien plus forte raison, puisqu'ils n'avaient à cette époque jamais navigué aux Indes, et que leurs droits, s'ils en avaient eu, étaient prescrits par le non-usage?
Jamais argumentation politique ne couvrit plus scandaleuse mauvaise foi. C'était le gouvernement protestant de la Hollande, soutenu par le gouvernement protestant de l'Angleterre, qui faisait revivre au xviii® siècle, pour s'en faire une arme contre ses rivaux, un des actes les plus exorbitants de la puissance papale au moyen âge, un acte que les conquêtes maritimes de la Hollande et de l'Angleterre avaient mis elles-mêmes au néant. C'était la Hollande qui, après avoir fait de si glorieux efforts pour élablir la liberté des mers, se retournait contre le principe de sa propre origine, et, à un siècle de distance, se mettait à réfuter par des arguties le célèbre ouvrage que Grotius avait consacré à la défense de ses droits. On invoquait, pour exclure la Belgique de la navigation des mers lointaines, une prescription de non-usage, comme si la Hollande et l'Angleterre ne s'étaient pas trouvées autrefois dans la même position à l'égard de l'Espagne et du Portugal, qui les avaient devancées d'un siècle. On faisait revivre le traité de Tordésillas contre l'Espagne pour l'exclure de l'hémisphère oriental, et on ne le laissait pas subsister en sa faveur, car elle n'avait plus le monopole de l'hémisphère occidental. On^assimilait les Belges aux Espagnols, comme si les deux pays, quoique soumis au même souverain, n'avaient pas toujours eu une existence distincte.
38 HISTOfflE ]>E8 BELGES.
comme si lear séparatioa actuelle n'en était pas elle-même «ne preuve évidente. De quel droit pouvait-ou interdire à la Belgique la faculté de parcourir les mers, faculté dont jouissaient tons les États maritimes de l'Europe; à une époque surtout où l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Hollande, la France, le Danemarek avaient leurs colonies?
Jamais on n'avait songé à donner au traité de Munster cette interprétation, dont l'invention tardive fut due, suivant toute apparence, à un avocat des compagnies hollandaises, nommé Abraham Westerveen. En 1698, lorsque la Belgique était encore gouvernée par le même souverain que l'Espagne, un octroi avait été obtenu de Charles II pour y établir une compagnie qui fit le commerce des Indes Orientales; cet octroi avait été publié sans opposition ai protestation de la part de la Hollande, mais il ne put recevoir son exécution, par suite de la guerre à laquelle donna bientôt lieu la succession du monarque espagnol. Peu damnées après, avaat même que l'Autriche fût entrée en possession de la Belgique, lorsque le pays était encore soumis à des commissaires anglais et hollandais, plusieurs vaisseaux partirent des ports de la Flandre pour les Indes Orientales, sans que ces étrangers y missent le moindre obstacle. Les armements continuèrent, quoique peu considérables, et ni à Anvers où fut conclu le traité de la Barrière, ni à la Haye où se négocia la convention de 1718, on ne tenta de trouver dans le traité de Munster un moyen de s'y opposer. Ce système ne figure pas même dans les premières notes adressées au cabinet de Vienne par l'Angleterre et par la Hollande.
Quant aux écrits publiés à l'occasion de ce débat, ils sont d'une rédaction diffu3e et pénible. Le point de vue en est aussi rétréci, que si le débat n'avait pour objet qu'un intérêt ordinaire de procédure. Les défenseurs de la compagnie belge, dont la cause était si belle, suivent leurs adversaires dans toutes leurs arguties sans bonne foi; ils développent aussi en faveur de la Belgique un genre d'argument qui atteste l'absence de dignité nationale. Us ne manquent pas d'insister sur cette considération, que la Belgique doit servir de barrière à la Hollande ; que si elle n'a pas de com-
merce, elle s'appauvrira au point de ne pouvoir oi lui payer ses subsides, ni entretenir convenablement ses forteresses ; que, dès lors, il est de Tintérêt des États Généraux de ne point lui interdire le commerce qu'elle ambitionne ; puis, au risque de paraître peu lexiques, ils ajoutent : Ce commerce, en définitive, à quoi ae réduit-il? presqu'à rien : au droit d'envoyer, chaque année, deux ou trois navires aux Indes, et de se pourvoir des denrées coloniales nécessaires à la consommation intérieure.
Ainsi Ton s'amoindrit le plus qu'on peut, on se crée des titres à une tolérance de dédain, on se fait en quelque sorte un bouclier de sa propre humiliation. Triste fruit d'un long asservissement à des dominations étrangères qui rabaissent un peuple à ses propres yeux, et, lui faisant perdre sa dignité et ses susceptibilités de nation, l'assimilent à ces mendiants qui se prévalent de leurs infirmités pour solliciter la commisération publique.
C'est aussi cette position particulière de la Belgique, cette situation subalterne qui frappa ses efforts de stérilité. Le souverain qui la gouvernait sans la connaître, ne prit jamais ses intérêts h cœur, et ils n'eurent dans sa pensée qu'une place secondaire. La cour de Vienne tenait à la possession de la Belgique par amour- {NTopre, non par intérêt ni par affection, et ce pays ne pouvait m attendre les mêmes sollicitudes que les territoires soumis plus directement à la domination de l'empereur, ou intéressant de plus près l'honneur de sa couronne.
Une préoccupation absorbait alors Charles VL Désespérant d'avoir des héritiers mâles, il crut que, pour assurer ses États à sa fille Marie* Thérèse, il convenait de déterminer la manière dont sa succession se réglerait; tel fut le but qu'il se proposa dans le document auquel il donna le nom de pragmatique sanction. La pragmatique déclarait que toutes les possessions de la maison d'Autriche formeraient une masse indivisible, qui se transmettrait aux héritiers mâles de l'empereur, s'il en survenait, et, à leur défaut, aux archiduchesses ses filles. Faire agréer cette pragmatique par l'empire et dans ses États héréditaires, ne lui sufl&sait pas; il voulait la faire reconnaître par les puissances européennes.
Cet intérêt le passionna beaucoup plus que celui de la compagnie d'Ostende.
Ce fut quelques mois après la publication de Toctroi de cette compagnie que s'ouvrit (1724, avril), le congrès de Cambrai; il avait pour mission principale de réconcilier Philippe Y et Charles YI, car ce dernier n'avait pas encore officiellement renoncé à ses prétentions au trône espagnol, et cette mésintelligence menaçait constamment Téquilibre politique établi par les traités d'Utrecht. Les négociations préliminaires furent longues. Une année déjà s'était écoulée depuis l'ouverture, sans que les plénipotentiaires parussent avoir fait un pas vers une conclusion, quand on apprit tout à coup que les parties belligérantes s'étaient avisées de conclure la paix sans employer d'intermédiaires. C'était le résultat du dépit qu'avait causé à Philippe V le renvoi de l'infante destinée à Louis XY. En deux jours (1735, 30 avril et 1"^ mai), trois traités furent signés à Yienne entre l'Espagne et l'Autriche. Le premier déterminait les conditions de la réconciliation; le deuxième stipulait une alliance défensive, et contenait une disposition hostile à l'Angleterre, celle où l'Autriche promettait ses bons offices pour faire restituer à l'Espagne Gibraltar et Port-Mahon ; le troisième accordait, dans les ports de la monarchie espagnole, aux Belges comme sujets de l'empereur, les avantages dont jouissaient les Anglais et les Hollandais.
A cette nouvelle, les cours de Londres et de Yersailles prirent l'initiative de la résistance. Elles entraînèrent assez aisément le chef de la monarchie prussienne, et, quatre mois après (3 septembre) , les trois puissances signèrent un traité qui prit le nom d'alliance de Hanovre ; il était destiné à contre-balancer les effets de Talliance qui venait de se conclure à Yienne.
De part et d'autre on s'occupa à recruter des accessions. La cour impériale gagna à sa cause le cabinet de Saint-Pétersbourg, et parvint à obtenir du roi de Prusse qu'il se retirât secrètement de l'alliance de Hanovre. La France et l'Angleterre, de leur côté, cherchèrent à attirer la Hollande, dont on éta:it formellement convenu de réclamer l'adhésion.
Dans rétat d'aigreur où se trouvaient les rapports du cabinet de Vienne avec celui de La Haye, cette adhésion était infaillible; cependant les États Généraux, songeant aux 600 millions de florins que leur avait fait dépenser la coopération à 1^ guerre pour la succession d'Espagne, hésitèrent près d'une année avant de s^associer à une alliance qui menaçait de nouveau la tranquillité du monde. Peut-être une politique habile eût-elle tiré parti de cette répugnance; mais les négociations entamées à ce sujet furent conduites, de la part de l'Autriche, avec peu d'habileté, et les États Généraux se décidèrent (1726, 9 août) à accéder à l'alliance de Hanovre. La Suède et le Danemarck suivirent cet exemple.
L'Europe semblait à la veille d'une conflagration générale, quand des propositions de paix partirent de la cour dont on devait le moins en attendre ; l'empereur demanda de laisser à des juges impartiaux à décider si l'établissement de la compagnie d'Ostende était ou non contraire aux traités. L'offre fut rejetée, mais cette première ouverture en amena d'autres, et, après plusieurs ultimatums, le monarque à qui l'on fit, relativement à sa pragmatique, des promesses séduisantes, consentit à signer les préliminaires de Paris (1727, 31 mai); il y déclara que « n'ayant « d'autre but que celui de contribuer à la tranquillité de l'Europe, « et voyant que le commerce d'Ostende avait causé des inquiétuc des et des ombrages, il consentait à ce qu'il y eût suspension c de l'octroi de la compagnie d'Ostende, et de tout commerce des « Pays-Bas aux Indes, pendant l'espace de sept ans. »
L'impression produite en Belgique par la suspension de la compagnie d'Ostende, suspension regardée à bon droit comme une abolition anticipée, fut d'autant plus profonde, que l'on y avait pris fort au sérieux les promesses réitérées d'une protection efficace. Quelques bruits fâcheux avaient circulé, mais on n'y croyait pas; ils étaient, disait-on, répandus par l'ennemi, pour intimider et faire baisser les actions. La publication des préliminaires vint prouver que ces bruits étaient malheureusement fondés. Ce fut un désillusionnement cruel, car les débuts de la compagnie
HI8T. DBS DBL6BS, T. 1 4
m HISTOIKE M8 KLGES.
remplissaient d'espoir tous ceux qui rêvaient la résurrection de notre ancienne prospérité. Les actions étaient encore à 438 la veille de la suspension^ et nul détenteur ne voulait vendre; Tesprit des pr|^iminaires était à peine connu, qu'elles tombèrent à 48. En revanche, la compagnie anglaise des Indes Orientales réalisa, en 1728, un bénéfice de 200,000 livr. sterling de plus que les années précédentes, et arrêta rarmement pour la Chine de trois vaisseaux, au lieu d*un qu*elle s'était jusqu'alors contentée d'y envoyer.
La compagnie d'Ostende ayant été déclarée suspendue, non abolie, il fallait songer à la soutenir pendant sept ans; sans cda, mieux eût valu une abolition définitive, puisque les capitaux devaient rester improductifs et les frais d'administration continuer. Le ministère autrichien s'était montré oublieux des intérêts du commerce belge, au point de ne stipuler aucune mesure conservatrice. On proposa plusieurs moyens, mais ils eussent pu mécontenter les deux puissances maritimes, et l'Empereur, tonjours tremblant sur le sort de sa pragmatique, n'osa y recourir. Tout commerce cessa donc réellement du port d'Ostende aux Indes.
Le congrès où il avait été convenu de décider la question, s'ouvrit à Soissons en juin 1728. Nulle difiiculté sérieuse ne s'opposait à ce que Charles VI obtint, pour sa pragmatique sanction, la garantie des États qui avaient des représentants dans cette assemblée; mais la cour de Versailles s'y montra contraire, uniquement pour faire acte d'hostilité à l'Autriche, et le congrès ne tarda pas à tomber dans une inaction complète. En imputant ces retards au cabinet de Vienne, on éveilla la susceptibilité de la cour de Madrid, et le traité de Séville (1729 , 9 novembre) vint subitement apprendre à l'empereur que son allié l'abandonnait. Après queK ques vaines tentatives pour calmer une indignation assez naturelle, les négociations furent rompues.
Aucune des puissances cependant ne voulait de la guerre ; elks savaient trop, par l'expérience des dernières années, ce qu'il en coûtait pour la faire. Le cabinet de Versailles, seul, était réelle^
INTltO©U€tïON. 45
ment hostile à la garantie qu'implorait Charles YI ; à Londres et à La Haye on pensait différemment, et il ne s'agissait que de s'entendre sur la nature des concessions qui devaient la payer. Les deux cours, voyant l'impossibilité de surmonter l'obstination de l'empereur, crurent que pour éviter la guerre il fallait se séparer de la France. Elles ouvrirent une négociation secrète, et, au bout de quelques mois, fut conclu le second traité de Vienne (1731, 16 mars), digne pendant de celui de la Barrière, nouvelle et déplorable preuve du sort réservé au pays qui confie le soin de ses intérêts à un gouvernement étranger. Charles VI obtint de l'Angleterre et de la Hollande la promesse de « défendre, maintenir et « garantir de toutes leurs forces » l'ordre de succession établi dans sa pragmatique, et il s'engagea « à faire cesser incessamment et « pour toujours tout commerce et navigation aux Indes Orienta- « les, dans toute l'étendue des Pays-Bas autrichiens. x>
La Hollande figurait au traité, quoique son ministre ne l'eût pas signé, prétextant le défaut de pouvoirs suffisants; un article séparé disait les motifs qui l'avaient engagé à agir de la sorte, et exprimait l'espoir qu'elle n'hésiterait pas à ratifier. Pour l'y amener, il fallut cependant une série de nouvelles négociations. L'objet de la difficulté était une disposition qui fixait un terme fatal de deux ans, pour convenir d'un nouveau tarif.
Nous l'avons dit, les puissances maritimes, en abandonnant l'administration de nos provinces, nous laissèrent un tarif composé à leur avantage, et dont le traité de la Barrière décréta le maintien, jusqu'à ce que l'on en fût autrement convenu de commun accord <x par un traité de commerce qui devait se faire le plus tôt possible. » L'incurie de l'Autriche dans cette occasion porta ses fruits. Les deux puissances maritimes, n'étant pas arrêtées par la crainte de représailles, ne manquèrent pas d'introduire dans leurs tarifs des changements défavorables à la Belgique S et, pendant quinze
* Voir quelques détails curieux à ce sujet dans un mémoire rédigé par des Anglais établis en Belgique ( BuUetins de la commission royale d'histoire, H* série, voLV,p.40d.)
ans, elles ne répondirent que par des défaites aux avances de la cour de Vienne.
Avertie par Texpérience, celle-ci eut soin, cette fois, de fixer un délai, passé lequel elle pouvait revendiquer l'exercice d*une préro* gative naturelle ; elle eut même le bon esprit de réunir, dans un seul article, la disposition relative à la compagnie d'Ostende et celle qui concernait la fixation du tarif; les deux dispositions étant corrélatives, elle pouvait, à Foccasion, se prévaloir de la nonexécution de Tune pour revenir de la décision prise à Tégard de Tautre.
Les Hollandais s'aperçurent aisément de Tintention qui avait dicté l'article 5, et tous leurs efforts tendirent à obtenir la disjonction de deux objets absolument étrangers, disaient-ils, l'un à l'autre, et qui n'eussent pas dû entrer dans une même disposition. L'abolition de la compagnie d'Ostende leur plaisait sans doute, mais la perspective de devoir modifier un tarif conforme à leurs intérêts, leur souriait beaucoup moins; ils ne se donnaient même pas la peine de dissimuler leurs intentions à cet égard, tout en affirmant que le retard ne procédait pas de leur fait. Ils eussent aussi voulu étendre aux Indes Occidentales la défense de trafiquer, quoique la discussion n'eût jamais roulé que sur les Indes Orientales. Il eût même fallu déclarer que des vaisseaux, quels qu'ils fussent, venant des Indes, ne pourraient entrer dans les ports de la Belgique; c'était non seulement exclure les Belges de la navigation des Indes, mais fermer leurs ports à l'étranger, les mettre dans la nécessité de recevoir des Hollandais eux-mêmes les denrées coloniales que reclamait la consommation intérieure.
L'Autriche, heureusement, dans cette occasion se montra inflexible, et les États Généraux, après avoir mûrement pesé les avantages du traité, se décidèrent à accorder leur accession (1732, 20 février).
Ces prescriptions si dures furent inexorablement exécutées. Vainement essaya-t-on de se soustraire par la fraude à ce déplorable abus de la force ; la malheureuse compagnie d'Ostende fut poursuivie dans ses derniers débris avec un incroyable acharne-
ment, tandis que sur tous les points de TEurope de semblables établissements s'élevaient sans opposition. Deux ans après le second traité de Vienne (1733) Philippe V trouva bon d'instituer une compagnie pour le commerce des Indes Orientales, et malgré les réclamations il maintint son octroi. Les Espagnols restèrent ainsi eux-mêmes en possession d'un droit, dont les Belges n'avaient été privés que par suite de leur assimilation aux Espagnols. Rien ne fait mieux ressortir la révoltante iniquité de la mesure dont nous fûmes victimes.
Charles YI avait sacrifié, sans hésitation, la cause de notre pays à des intérêts dynastiques; ce lâche abandon, qui avait compromis sa propre dignité, ne profita pas à sa famille. A peine eut-il fermé les yeux (1 740, 2Q octobre), que plusieurs des puissances qui avaient garanti sa pragmatique sanction se coalisèrent, pour disputer à sa fille un héritage si chèrement acheté.
Au début de cette lutte mémorable, Marie-Thérèse se trouva seule contre la France, la Prusse, l'Espagne et la Bavière ; jeune et sans expérience, elle devint, par son courage, un objet d'étonnement et d'admiration pour l'Europe. Malgré de solennels engagements, les cours de Londres et de La Haye, anciennes alliées de sa maison, attendirent près d'une année avant de lui accorder d'insuffisants et timides secours; elles ne se prononcèrent ouvertement qu'à une époque où sa cause était à peu près gagnée (1743). Ce fut le signal d'une nouvelle invasion de la France en Belgique. Les villes de la Barrière n'opposèrent pas de résistance ', et la lâcheté des troupes hollandaises fit perdre la bataille de Fontenoy (1745, 11 mai). La République recueillit alors les fruits de son imprévoyance; en négligeant, par d'étroits motifs d'économie, l'organisation militaire, elle avait laissé rompre sa ligne de défense et compromis même l'indépendance du pays; car l'armée fran-
* La citadeUe de Namur, entre autres, qui avait résisté plus d'un mois à toute la puissance de Louis XIY, ne tint qu'une semaine. Les Hollandais ne défendirent pas mieux leur propre territoire; Berg-op-Zoom , qu'on croyait imprenable, et que le maréchal de Saxe redoutait d'attaquer, fut emporté d'assaut
çaise, cootinnant ses succès, s'empara du Brabant septentrional et de la Flandre zélandaise (1747).
Après sept années de guerre, la paix fut de nouveau rétablie. Le traité d'Aix la-Gbapelle (1748, i8 octobre) rendit la Belgique k TAutricbe, qui s*opposa à toute mention du traité de la Barrière : en signant les préliminaires sans la consulter, TAngleterre et la Hollande l'avaient, disait-elle, libérée de tous engagements antérieurs. Elle consentit enfin à laisser les États Généraux prendre possession des places où on leur avait reconnu le droit de tenir garnison ; mais dans l'état de délabrement où la guerre les avait mises, elles ne pouvaient être de grande utilité, et ce devint un prétexte de refuser dès lors le payement du subside accordé en vue de la défense du territoire.
Nous nous sommes ici proposé de recbercber ce que valut à la Belgique, sous le rapport des intérêts internationaux, cette noii« velle association à une monarchie étrangère ; nous n'avons donc pas à examiner le règne de Marie-Thérèse en lui-même. S'il fallait nous expliquer à cet égard, nous dirions que le souvenir de cette grande reine, conservé par le peuple après un demi siècle, vaut mieux que tous les panégyriques, répond à toutes les critiques. La prospérité de notre pays fut en effet aussi complète que possible.
De ce que le gouvernement favorisa surtout les progrès de l'agriculture, on conclurait à tort qu'il porta peu d'intérêt aux autres sources de la fortune publique; il ne faut pas perdre de vue la position que le voisinage de la Hollande avait faite au commerce belge, ni l'état peu avancé de l'industrie dans la plus grande partie de l'Europe. D'ailleurs la question de savoir jusqu'à quel point le développement démesuré de l'industrie importe au bonheur d'un peuple, est un de ces graves problèmes dont l'avenir garde la solution.
On a supposé à la fille de Charles Yl un catholicisme fervent, qui ne lui laissa pas la liberté d'action nécessaire; son administration fut religieuse, mais elle ne fut pas bigote. Marie-Thérèse ne sacrifia jamais les intérêts de l'État, la dignité du pouvoir aux
exigences- du clergé ^ : elle diminua le nombre de ces couvents qui menaçaient d'absorber la propriété territoriale , mit des entraves à leurs acquisitions, fit disparaître quelques-uns des abus occasionnés par les vœux monastiques, enleva aux ecclé* siastiques le monopole de l'enseignement, réprima leurs préten^ tiens en matière de censure de livres, consentit à la suppression d*un ordre célèbre dont l'existence était reconnue dangereuse par tous les États de l'Europe civilisée, et par la cour de Rome ellemême.
Pour compléter ce coup d'œil rapide, nous rappellerons aussi la diminution des charges publiques, l'ordre rétabli dans les finances, d'utiles réformes introduites dans l'administration des villes et des provinces, les encouragements accordés aux lettres, aux sciences et aux arts.
Pourquoi faut -il que ce tableau avantageux ait aussi son ombre! Le vice originel, qui pesa sur la domination autrichienne en Belgique, dut bien porter le cachet de la fatalité , puisqu'il n'a pas été donné au gouvernement de Marie-Thérèse de s'y soustraire, de secouer l'indifférence qui avait présidé jusqu'alors à la discussion de nos intérêts nationaux.
Déjà lors de la guerre qui éclata à la mort de l'empereur Charles YI, on voulut sauver la Silésie par l'abandon de deux provinces belges limitrophes de la monarchie prussienne *.
Quinze ans plus tard, quand Frédéric II vit à son tour une partie de l'Europe, conjurée contre lui, se partager à l'avance ses dépouilles, la cour de Vienne montra de nouveau combien peu lui importait l'existence nationale de la Belgique. Le fait vaut bien quelques détails.
* A ce propos, Dewez (Hist, gén. de la Belgique, vol. YH, p. 177) signale un fait assez curieux, les évêques avaient adressé, contre Tédit sur les vœux monastiques , une représentation collective , que le gouvernement de Vienne renvoya en disant qu'il ne reconnaissait pas de corps d'évêques en Belgique. Pour s*excuser, ils alléguèrent alors que le hasard seul les avait réunis, et on leur répondit qu'on désirait qu'à l'avenir un semblable hasard ne se représentât plus.
* Les provinces de Gueidre et de Ltniboiu*g.
48 HISTOIRE DBS BELGES.
La rivalité qui divisait les maisons de Bourbon et de Habsbourg durait depuis un siècle et demi, quand la guerre éclata entre la France et TAngleterre (1755), à propos de la délimitation de leurs colonies d'Amérique. Jusqu'à cette époque, la cour de Vienne avait eu constamment pour alliées les deux puissances maritimes, dont l'intérêt s'opposait à tout agrandissement de la France en Belgique ; de son côté le cabinet de Versailles avait cultivé l'amitié de la Prusse, qui était devenue, depuis la fin du xvu® siècle, la rivale de l'Autricbe en Allemagne. Telle fut notamment la position respective de ces différents États, dans la guerre de la succession de Charles VI.
Mais cette guerre, loin do resserrer les liens qui naissaient les cabinets de Vienne et de Londres , contribua à les relâcher : l'un se plaignit des sacrifices que son allié avait exigés de lui , de la froideur avec laquelle il avait soutenu sa cause; l'autre, de l'oubli dont on payait ses bons offices. L'intervention des gouvernements est rarement désintéressée; ils sont toujours disposés à exagérer l'importance d'un service rendu et à crier à l'ingratitude. Quand le ministère anglais, dans sa lutte avec la France, réclama les secours que l'Autriche lui devait en vertu des traités, on voulut y mettre des conditions qui déplurent, et qui engagèrent George II à se rapprocher de la Prusse. Bientôt fut conclu entre les cours de Londres et de Berlin , dans l'intérêt de l'électorat de Hanovre, un traité (1756, 16 janvier) qui souleva la méfiance du cabinet de Versailles. Depuis longtemps le chef de la diplomatie autrichienne, Kaunitz, caressait l'idée d'un rapprochement entre les cours de Versailles et de Vienne ; il mit adroitement la circonstance à profit, et, trois mois après (1^' mai) , le traité de Paris fut signé.
Quoiqu'il bouleversât le système des alliances européennes , ce traité ne présentait rien d'immédiatement hostile soit à la Prusse soit à l'Angleterre ; il devait avoir pour la Belgique ce résultat avantageux, de la préserver à l'avenir des invasions qui précédemment l'avaient frappée à chaque collision nouvelle entre les maisons de Habsbourg et de Bourbon. Mais des passions person-
roTRODUCTION. 49
nelles s'en mêlèrent : Marie*Thérèse n'avait cédé la Silésie que forcément, et Louis XV désirail frapper le roi de la Grande-Bretagne dans son électorat de Hanovre, que Frédéric II avait accepté de défendre. Il y eut donc un nouveau traité (1757, i** mai), qui projeta le démembrement de la monarchie prussienne. L'impératrice de Russie, Elisabeth , que le roi de Prusse avait offensée par ses sarcasmes, se joignit à TAutriche et à la France. Cet exemple fut suivi par les rois de Suède et de Saxe.
Dans ce nouveau traité, la cour de Vienne s'adjugea la Silésie et un notable agrandissement de ses possessions italiennes; elle consentit, eu retour, à un démembrement de la Belgique, et promit d'abandonner à la France, avec une lieue de territoire alentour, le fort de la Knoque, les villes de Chimay, de Beaumont, d'Ostende, de Nieuport, d'Ypres, de Furnes, de Mons et même dé Tournai, dans certaine éventualité qui .ne se réalisa pas plus que les autres; le reste du pays serait devenu le lot de Finfant don Philippe, duc de Parme, au détriment de qui TAutriche devait s'agrandir en Italie.
Nous n'avons pas à dire les faits ni les résultats de cette cruelle guerre de sept ans S qui pesa si lourdement sur TAlIemagne. Il nous importe peu que Frédéric II ait surmonté, par ses efforts héroïques, les embarras d'une position presque désespérée; qu'il ait rendu vaines les menaces d'une coalition organisée contre lui; il nous importe peu que le traité de 1757 n'ait pas été ratifié *. La cour de Vienne souscrivit au démembrement de la Belgique ; c'est le seul fait que nous ayons intérêt à constater.
Elle y consentit de nouveau vingt ans plus tard (1777), à l'occasion de la succession de Bavière , et ce fut encore par l'offre de deux provinces belges qu'elle tenta de désarmer l'opposition d'un de ses compétiteurs.
Que la popularité de Marie-Thérèse n'ait pas souffert de pareils
* On a calculé que dans la guerre de sept ans, il périt près de 900,000 hommes.
» Martens {Recueil des traités de paix, vol. XIV) dit qu'il le fut, et Schœll ( Cows d'histoire des États européens, vol. XXXVIII ) prétend que la preuve de la ratification n'existe pas.
50 HISTOIRE DBS B8L6ES.
actes, la ehose n'a rien qui doive étonner ; les conventions qni les recelaient sont restées enfonies dans Tarsenal de la diplomatie, et n'ont été publiées qae de nos jours. Le Belge ne vit donc et ne dnt voir que Tadministration intérieure, dont le caractère fat chez nous ce qu'il était du reste alors dans toute la monarchie autrichienne : débonnaire, prudent, et favorable au bien-être du peuple.
Marie-Thérèse fut activement secondée, dans sa noble et glorieuse mission, par son beau-frère le prince Charles de Lorraine, un nom qui a laissé également d'honorables souvenirs en Belgique. Toi^ les deux moururent (1780) à peu de mois de distance, emportant dans leur tombe la tranquillité de notre pays, qw Joseph II troubla bientôt après par ses innovations.
Le début du nouveau souverain dut rappeler aux Belges, quoiqu'à un degré moindre, l'administration faible et inconséquente de son aïeul. Dans l'année qui suivit son avènement (1781), Joseph II visita la Belgique ; il y trouva les esprits préoccupés de la position nouvelle que la guerre pour l'indépendance des États- Unis d'Amérique venait de faire à la fois à la Hollande et à la Belgique.
Cette puissance hollandaise, dont le voisinage avait tant coûté à nos pères, avait bien décru depuis un demi-siècle, et la Belgique pouvait entrevoir enfln dans l'avenir des jours meilleurs, où elle se relèverait de l'humiliante oppression des traités de Munster et de la Barrière. Trop confiants dans l'alliance anglaise qui devint bientôt un orgueilleux protectorat, trop rassurés par le traité de la Barrière contre de nouveaux envahissements de la France, les États Généraux s'étaient laissés aller à ne plus voir dans les affaires de l'État que des intérêts mercantiles, et à user de parcimonie dans les mesures relatives à la défense du territoire, en alléguant la situation obérée du trésor. La guerre de la succession de Charles VI avait dévoilé les effets de cette imprévoyance, qui était appelée à porter de nouveaux fruits sous le règne de Joseph II.
Les dissensions intestines étaient à elles seules une funeste
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cause de décadence pour la Hollande. Ces troubles durèrent près de trois quarts de siècle, avec quelques intervalles de repos; ils s'étaient réveillés plus vivement sous le faible Guillaume \. La maison d'Orange avait fait de Talliance anglaise le fondement de sa politique; ce fut un motif, pour le parti qui lui était contraire, de tourner ses regards vers la France. Ce parti se composait principalement de riches négociants, qui voyaient avec dépit les immenses progrès du commerce anglais dans les Indes. Orien«tales, et la perte pour eux d'un riche monopole ; il avait la prépondérance dans l'administration de la république, lorsque la France reconnut, en 1778, l'indépendance des États-Unis, et qu« les hostilités sensuivirent avec l'Angleterre. La Hollande lui dut le malheur d'être enveloppée dans cette guerre fatale. Connaissant les dispositions des États Généraux, la cour de Londres rompit formellement avec eux, précisément à l'époque 06 Joseph II monta sur le trône. Bientôt elle fit main basse sur tous les navires de la république, auxquels on n'avait pu faire parvenir encore la nouvelle de la rupture; ses flottes se mirent en possession d'une partie des colonies hollandaises, et les Provinces- Unies furent frappées, dans leur commerce et dans leur marine, d'un coup dont elles ne se relevèrent plus.
Cette guerre, si funeste à la Hollande, avait d'autre part amené en Belgique un mouvement d'aflaires commerciales qu'on n'y connaissait plus depuis longtemps. La neutralité de notre pays avait attiré à Ostende et à Bruges, une partie du commerce que les hostilités éloignaient des ports voisins. Anvers sentit encore une fois tout ce qu'elle avait perdu avec la clause inique du traité de Munster, et la situation de la Hollande lui fit concevoir de nouvelles espérances. Peu de temps avant l'arrivée de Joseph II , les trois chefs-villes du Brabant avaient réclamé des États l'emploi de mesures propres à amener l'affranchissement de l'Escaut. Le monarque sembla épouser vivement ce grand intérêt belge, et parut profondément indigné à la vue de ce fleuve si beau, si heureusement situé pour le commerce, condamné à une stérile impuissance, et à rouler inutilement à la mer des flots qu'a-
Slï HISTOIRE DES BELGES.
valent autrefois sillonnés des navires de tontes les nations dn globe.
La situation générale de l'Europe et celle de la Hollande étaient propres à encourager l'empereur. La guerre maritime durait encore à cette époque. La paix, il est vrai, fut conclue bientôt après '; mais l'Angleterre devait éprouver le besoin de repos, et eût été peu disposée à prendre, contre l'empereur, le parti de la Hollande qu'elle venait de compter parmi ses ennemis. Le roi de Prusse, Frédéric H, se faisait vieux et commençait à apprécier les don* ceurs de la paix; il n'aurait pas compromis, pour de faibles intérêts, le sort des provinces conquises dont il avait obtenu l'abandon. La Russie, préoccupée de ses projets sur la Turquie, cultivait soigneusement sa nouvelle alliance avec l'Autriche. Quant à la France, l'empereur avait foi dans une alliance qui datait de vingt-cinq ans, et à laquelle les liens de famille avaient, par le mariage de Louis XYI avec la fille de Marie-Thérèse, donné plus de solidité encore.
Jamafs, depuis la révolution du xvi® siècle, la situation extérieure n'avait été meilleure pour la Belgique. Joseph II le comprit. Sa politique porta malheureusement le cachet de l'impétuosité impatiente et de la légèreté de son caractère.
Le subside du traité de la Barrière n'était plus payé à la Hollande; mais les soldats étrangers, stationnés sur nos places publiques, avertissaient que le traité continuait à subsister dans sa clause la plus humiliante. Pour s'y soustraire, l'empereur ne recourut ni à la force, ni à des négociations que ses adversaires eussent pu, comme d'habitude, traîner en longueur : il ordonna la démolition de nos forteresses, et les troupes hollandaises abandonnèrent notre sol *. Les États Généraux réclamèrent l'exé-
1 Les préliminaires furent signés à la fin de 17Sâ et au commencement de 1783. Entre TAngleterre et la Hollande, les préliminaires furent signés le 2 septembre 1783.
• Schœll (Histoire abrégée des Traités depadx, période III, ch. 19) explique cette conduite de Joseph II, non par Fintérêt qu'il portait à la Belgique, mais par le désir de préparer les voies à un projet d'échange avec la Bavière, projet dont nous dirons quelques mots.
cution des traités : « L'empereur, répondit son ministre, ne
< Teut plus entendre parler de barrières; elles n'existent plus. € Tout traité, dont la base et le fondement qui l'ont fait naitre € sont annulés, perd son essence par lui-même. Celui de 1715 a € été fait contre la France; actuellement nos liaisons avec cette
< cour sont telles, qu'il devient parfaitement nul et inutile; et « par là nous vous avons fourni une bien meilleure barrière et « plus sûre que Tautre, qui est chimérique ^ »
Le démantèlement des places fortes de la Belgique a été imputé à crime à Joseph II : il laissa, a-t-on dit, le pays ouvert aux armées que la Convention, douze ans plus tard, lança sur TEurope. Sa confiance aveugle dans Talliance française fut, sans doute, d'une incroyable imprévoyance. II convient néanmoins de ne pas oublier que le démantèlement avait été commencé par le maréchal de Saxe, et que nos forteresses tombaient en ruine quand elles furent rendues à TAutriche , après la paix d'Aix-la- Chapelle.
Ce premier succès devait engager l'empereur à exiger davantage. La cession territoriale, consentie par le traité de la Barrière, n'avait été que partielle. Sur ce point, l'opinion publique s'était si vivement prononcée, que les États Généraux n'avaient pu obtenir l'exécution complète de la convention, malgré le caractère facile et débonnaire dont le ministère de Charles YI fit preuve dans le cours de ses démêlés avec eux. Une maladroite mesure, prise par une autorité hollandaise, fournit à Joseph II l'occasion de revenir sur la partie de la cession qui avait été exécutée.
La garnison hollandaise du fort de Liefkenshoeck avait fait enterrer un de ses morts dans le cimetière du Doel (1783). Le Doel était au nombre des localités dont l'abandon, promis par
* Ce passage est extrait textuellement d'un dialogue qu'une brochure contemporaine, intitulée : Réflexions sur une conversation ministéri^e entre le prince de Kmmtz et le comte de Wassenaer, ambassadeur des États-Généraux à Vienne, dit avoir eu réellement lieu. La plupart des historiens ont regardé cette déclaration dn ministre autrichien comme authentique, et reconnu ainsi que Tauteur de la brochure avait été bien informé.
l'Autriche, n'avait pas été effectué, et la souveraineté s'y exerçait au nom de l'empereur. Le fait en lui-même importait peu, quoique le commandant hollandais, par la solennité extraordinaire qu'il lui avait donnée, les carlouches à balle qu'il avait distribuées à ses soldats, se fût permis une espèce de bravade ^ Mais la cour de Vienne attendait une occasion, et n'eut garde de laisser échapper celle-ci.
L'acte fut envisagé comme violation de territoire, et le gouvernement de Bruxelles donna ordre de tirer vengeance de ce qu'il appelait une atrocité. Un détachement de troupes impériales se transporta au Doel , pour prêter main-forte au bailli qui fit déterrer le cadavre, et le fit jeter ensuite dans les fossés de Liefkensboeck. En même temps, un autre détachement se mettait en possession de quelques localités contestées, et de plusieurs forts également cédés à la Hollande par le traité de la Barrière. Celte conquête fut aisée, car les États Généraux se trouvaient pris aa dépourvu; le fort Saint-Donat, par exemple, avait pour toute garnison quatre soldats et un caporal, et le fort Saint-Paul, deux soldats seulement.
Jos^h II était donc décidé à envisager le traité de la Barrière comme ayant perdu toute force obligatoire. Ce n'était pas, quoi qu'on en ait dit, un système injuste au fond et insolite dans la forme* Une des obligations principales imposées à la Hollande avait été la révision d'un tarif désastreux pour la Belgique, q»e Charles YI s'était engagé à ne modifier que de concert avec les puissances maritimes. A plusieurs reprises, des négociations avaient été entamées, mais toujours sans résultat; les États Généraux, fidèles à leur système de temporisation, avaient su élever obstacle sur obstacle et empêcher une solution. En 173i,
> Cela rjésulte, non d'un acte émanant de la cour de Vienne, mais d'une résolution des États (xénéraux. Les pièces diplomatiques relatives à ce débat ont été publiées dans les journaux du temps. Pour de plus amples détails , nous ren- Yoyons à un article que nous avons publié dans la Remite natûnuUe de Bdgique, vol. m, p. 1 , et aux Causes cél^res du Droit des gens, du baron de Martens, vol. II.
Charles ¥1 avait fait insérer daos le traité de Vienne un délai &tal de deux ans ponr cette révision, qui n'avait pas fait un pas en 17tô^ à Tépoque du traité d'Aix-la-Chapelle. Aussi TAutriche repoiissa4-elle alors la mention du traité de ia Barrière, parmi ceux dont l'observation était prescrite. Vingt-huit ans plus tard (en 1776), les États Généraux continuant à ne pas exécuter les obligations qui leur étaient imposées, le cabinet de Vienne déclara qu'il n'entendait reconnaître d'autres limites en Flandre que celles fixées par la convention de 1664 ^ Ce fut cette déclaration que Joseph II réitéra en 1783.
La Hollande, telle que le temps et la dernière guerre maritime l'avaient faite, n'était guère en position de lutter avec l'empereur; aussi, dès le principe, montra-t-elle envers la cour impériale une déférence, on pourrait presque dire une humilité, qui contraste ibrt avec le ton de ses anciennes négociations. L'o£Bcier, par le fait duquel cette contestation avait éclaté, fut désavoué et suspendu de ses fonctions, et les États Généraux réclamèrent la nomination de commissaires pour arranger le différend. Ils s'attachaient, dans le mémoire qui renfermait cette demande, à démontrer l'existence du traité de la Barrière. Ce mémoire fut transmis à leur ambassadeur à Versailles, avec recommandation de le communiquer au cabinet français, et de réclamer ses bons offices. Les commandants des places frontières reçurent en même temps l'ordre de se rendre immédiatement à leur poste, les militaires en congé de rejoindre leurs corps, et certains régiments de porter des renforts sur les points du territoire directement menacés.
Joseph II ayant accédé à la demande des États Généraux, des conférences s'ouvrirent à Bruxelles (1784, mai). Au début de ces conférences, le ministre autrichien remit aux plénipotentiaires hollandais le Tableau sommaire des prétentions de f empereur.
Les prétentions de Joseph II étaient nombreuses : il réclamait
1 La convention de 1664 avait été conclue pour terminer les contestations qui s'étaient élevées, après le traité de Munster, entre TEspagne et la Hollande, Telativenretft à la fixation des limites respectives en Flandre.
notamment le redressement des limites de la Flandre sur le pied de la convention de 1664; la démolition des forts Krayschans et Frédéric-Henri, et la remise des fortiflcations de Lilio et Liefkenshoeck en Fétat où elles se trouvaient à Tépoque du traité de Munster; la cession de quelques localités contestées ; lep*ayernent de plusieurs sommes dues par les États Généraux, pour fournitures faites à leurs troupes, et des indemnités de divers chefs. Le point le plus important du Tableau sommaire était la demande d'exécuter la clause d'une convention conclue en 1673, clause par laquelle les États Généraux, reconnaissants du secours que l'Espagne leur avait fourni pour repousser l'invasion de Louis XIV, s'étaient engagés à lui abandonner Maestricht avec le comté de Yroenhoven et ses dépendances dans l'ancien pays d'outre Meuse. Les États Généraux ne tardèrent pas à publier leur réponse au tableau sommaire (16 juin). Le traité de la Barrière, disaientils, n'avait rien perdu de sa force; il ne suflGbsait pas, pour anéantir un contrat synallagmatique, qu'une des deux parties déclarât ne plus en vouloir. Ce n'était donc pas à la déclaration de 1664 qu'il fallait se reporter, pour déterminer les limites entre les deux pays, mais aux traités plus récents. Néanmoins les États Généraux consentaient, par déférence pour l'empereur, à conclure à ce sujet de nouveaux arrangements. Ils montraient aussi les intentions les plus conciliantes quant à la démolition des forts, à la cession des localités réclamées par l'Autriche et au payement de ce qu'elle disait lui être dû. La réclamation qui avait Maestricht pour objet était autrement envisagée. On ne contestait pas à Joseph II sa qualité d'héritier des monarques espagnols; on alléguait seulement ce moyen général, que les traités postérieurs à la mort de Charles II avaient stipulé les conditions auxquelles l'Autriche devait posséder la Belgique, et que Maestricht avec le comté de Yroenhoven appartenait à la Hollande, en vertu de conventions solennellement garanties par les puissances européennes. On opposait aussi, comme on l'avait déjà fait précédemment, diverses prétentions pécuniaires de la Hollande et de son stathouder à charge de l'Espagne. Le mémoire se terminait par
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réiiumérati(M) des contre-prétentions (tes Étais Généraux du chef des arrérages du subside, des dépenses consacrées au rétablisse^ ment des fortifications de Namur, des fournitures faites aux troupes impériales, des intérêts des capitaux dus par Tempereur; ces réclamations, plus ou moins fondées, s'élevaient à un chiffre considérable.
La cour de Vienne produisit (18 août) un nouveau mémoire en réplique, puis Joseph II fit remettre aux commissaires hollandais son ultimatum (S3 août). Il y parlait encore de ses sentimetUs favorables pour la république ^ et de Yaffection qu'il lui portait; il disait avoir trouvé un moyen de mettre fin à la difficulté : les Etats Généraux devaient ouvrir l'Escaut, en déclarer la navigation libre, ne plus s'opposer à ce que les Belges fissent le codh merce des Indes, et reconnaître à l'empereur le droit de régler son tarif de douanes comme il le jugerait à propos. Joseph II leur demandait encore de faire évacuer, pour être ensuite démolis, 1^ forts Lillo, Liefkenshoeck , Kruyschans et Frédéric-Henri; à ces conditions, il tenait ses prétentions territoriales et pécuniaires pour compensées par les contre-prétentions de la Hollande. Telle était sa dernière résahuiouy disait-il, et l'Escaut devenait désormais à ses yeux entièrement et absolument libre. Pas ses ordres» son ministre déclara aux commissaires hollandais, que « si l'oa « donnait du côté de la république la moindre offense au pavilk^n
< impérial, il la regarderait comme une déclaration de guerre et € un acte formel d'hostilité. :»
A cette déclaration, la Belgique poussa un cri de joie. Sa longue oppression allait donc avoir un terme! « Revendiquez, « criait-on à Joseph II, la Hollande elle-même, puisqu'elle ose
< se mesurer avec vous. N'étes-vous pas le représentant dtt « monarque à qui ces avides républicains ont arraché une recim^- <ç naissance , et le funeste traité sur lequel ils se fondent aujour- « d'hui? Ce traité, la force l'a étabU; que la force l'anéantisse! »
La plupart des écrivains qui ont fait l'histoire de ce débat, ont relevé avec amertume les procédés peu généreux de Joseph II à l'égard de la Hollande. Mais peut-on incriminer les efforts du
monarque autrichien pour faire cesser un joug odieux , révoUant et œntre naturey imposé par une suite de circonstances matheureuses \ quand on se rappelle quelle avait été autrefois la conduite de ses adversaires? La Hollande, qui , en traitant soit avec l'Espagne soit avec l'Autriche, ne consulta jamais que sa force et son intérêt, avait-elle le droit d'adresser des reproches à l'empereur?
Les États Généraux répondirent à l'ultimatum de Joseph II par un refus motivé mais positif, et par des mesures prises pour maintenir la fermeture de l'Escaut.
Le gouvernement autrichien, de son côté, se décida à donner suite à ses menaces. Un brigantin, le Louis ^ reçut ordre de descendre l'Escaut; un autre navire impérhl y t Attente ^ devait en même temps partir d'Ostende pour remonter le fleuve. Les instructions portaient de ne reconnaître en aucune façon les bureaux de douane ou de péage hollandais, et de ne pas se rendre aux injonctions qui seraient faites par des navires de cette nation.
Le Louis tenta de remplir sa mission (6 octobre) , passa sous le canon de Lillo sans faire de déclaration, et se trouva, k la hauteur de Saeflingen, en présence de plusieurs vaisseaux de guerre hollandais ; après avoir essuyé le feu de l'un d'eux , il fut obligé d'amener^ et se décida , au bout de quarante-huit heures , sur un dernier refus de le laisser passer, à remonter l'Escaut.
Une scène semblable se passa à l'embouchure du fleuve (12 octobre). L'Attente tomba aussi au milieu d'une escadre ennemie ; elle ne fut pas canonnée , mais elle fut envahie par les équipages de cinq chaloupes hollandaises qui la conduisirent sons le feu du vaisseau amiral. Le capitaine ne se décida à retourner, qu'après avoir reçu de Bruxelles des ordres à ce sujet.
En apprenant ces voies de fait , les États Généraux déclarèrent que les navires capturés, s'ils ne persistaient pas à passer outre,
« Expressions d'un article que le gouvernement de Bruxelles fit insérer dans son journal officiel.
seraient libres de se retirer, et qu'il serait porté plainte au gouvernement de Bruxelles contre cette infraction des traités, infraction dont on n'avait pas tiré satisfaction immédiate par déférence pour Teropereur. Celui-ci n'en donna pas moins à son ambassadeur l'ordre de quitter La Haye sans prendre congé, et l'ambassadeur hollandais à Vienne partit également de cette capitale, sans pouvoir obtenir l'audience qu'il avait sollicitée. Cet exemple fut suivi par le chargé d'affaires et par les commissaires qui représentaient la république à Bruxelles.
De part et d'autre on chercha à ranger l'opinion publique de son côté. Les journaux favorables à la Hollande représentèrent la conduite de Joseph H comme une violation de tous les traités, comme une brutale application du droit du plus fort; la clôture de l'Escaut étant la condition essentielle de l'indépendance de la république, le but du monarque, en exigeant la libération du fleuve, était moins, disait-on, de favoriser le commerce de ses sujets, que de donner suite à des projets d'agrandissement. L'Autriche fit grand bruit des procédés des États Généraux à son égard, et releva soigneusement tout ce qui se publiait de contraire à ses prétentions; elle s'attacha à démontrer que la question ne touchait en rien à la politique générale, et qu'il était injuste de lui attribuer des projets ambitieux. Il y eut aussi , de la part des deux puissances litigantes , des notes explicatives adressées à leurs ambassadeurs dans les cours étrangères.
L'imprévoyance et la précipitation que la cour de Vienne apporta dans toute cette affaire, démontrent que Joseph H, trompé par la facilité que la Hollande avait montrée jusqu'alors, s'était imaginé qu'il lui suffisait de parler haut pour être obéi. La résistance étant plus sérieuse qu'il ne Pavait supposé, il se trouva pris au dépourvu. Loin d'être en mesure d'accabler ses ennemis en cas d'un refus qu'il devait prévoir, et de profiter du premier moment de trouble que cette complication d'événements allait naturellement exciter parmi eux, il n'avait pas même sur les lieux un nombre suffisant de troupes pour défendre la Belgique; les garnisons de nos places n'avaient ni munitions de guerre, ni
flO mSTOfliE DBS BELGES.
nagasins où elles pussent s*en procarer. Il fallut se cMtenter d'énumérer avec emphase dans les papiers publics les renforts que Ton attendait d'Allemagne, et dont on portait la force à 50,000 et même à 60,000 hommes. Parmi les régiments annoncés, il s'en IrMvait un exclusivement composé de Croates et de Valaques, qu'on représentait comme une espèce d'ogres qui avaient tous wi pieds au moins, et dont on exagérait à dessein Tindiscipline et la férocité.
Cependant la Hollande organisait ses moyens de défense : l'armée s'augmentait , des corps de volontaires se formaient sur différents points, des lettres de marque étaient tenues prèles à être délivrées au premier signal , les villes frontières se garnissaient de défenseurs, des hommes et des approvisionnements étaient envoyés à ces forts de l'Escaut qui eussent pu, au moment de la rupture, faire l'objet d'un coup de main, et qui furent dès lors placés à l'abri de toute surprise. La présence de quelques centaines de soldats autrichiens que l'on envoya parader sur les frontières de la Flandre, fut une nouvelle maladresse; elle motiva une mesure désastreuse pour cette partie du pays : les États Généraux, prétextant ce déploiement de forces qui menaçait, disaient-ils, leurs possessions, inondèrent une quantité considérable de polders belges. Ces inondations s'effectuèrent sous les yeux des troupes impériales qui n avaient pas mission de les empêcher, et qui ne se trouvaient pas d'ailleurs en nombre suffisant pour s'y opposer. Les divisions intestines, sur lesquelles Joseph II avait compté, parurent se taire en présence du danger commun : toute la population mâle, de 18 à 60 ans, fut invitée à prendre les armes.
Pour compléter son système de défense, la république dut chercher à l'étranger un chef militaire capable de diriger ses efforts; le stathouder Guillaume Y n'avait pas hérité des talents de ses aïeux. On jeta d'abord les yeux sur le général Mœllendorf, un des lieutenants du grand Frédéric ; mais le monarque prussien avait des ménagements à observer avec la cour de Vienne, et il répondit par un refus. Cependant il autorisa les États Généraux k
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recruter chez lui , et leur conseilla d'appeler le comte de Maillebois, officier français d'un haut mérite; le comte accepta, et vint en Hollande avec l'assentiment bien connu de la cour de Versailles.
L'Europe semblait à la veille d'une nouvelle conflagration; car les cabinets qui proclamaient leur neutralité, eussent été, malgré eux, entraînés dans la querelle. C'était donc une question de haut intérêt, que celle qui se débattait entre l'empereur et les États Généraux. Aussi tous les politiques de quelque renom, Mirabeau entre autres, se présentèrent dans la lice pour soutenir, les uns la cause de la Belgique, les autres celle de la Hollande *.
A l'occasion de la polémique qui s'engagea alors, nous ferons Taffligeante remarque que nos ennemis surent mettre à profit les rivalités locales, exploiter cette faiblesse des liens nationaux qui résultait de nos institutions fédératives et d'un étroit esprit de provincialisme. Quel sera , disait-on , te résultat de la libération de l'Escaut? Anvers parviendra peut-être à recouvrer une partie de sa prospérité passée, mais ce sera au détriment des villes de Flandre. De pareils arguments ne pouvaient rester sans effet, dans un moment où, grâce à la guerre d'Amérique, le commerce venait de reprendre un éclat inaccoutumé en Flandre; aussi le pays ne se prononça-t-il pas avec une énergique unanr-
^ Lingiiel publia en faveur de Tempereur des Considérations sur l'ouverture de VEscaut, et un professeur de l'université de Giessen, Schlettwein, une brochure aUemande intitulée : Die Gerechtigkeit und dos aîlgemevué'Europaeische StaatsinH* risse bey dem Streite ueber Oeffnung der Sekélde und des Ostindisehen Handels fwr die Œstreichischen Niederlanden, Nous signalerons en faveur de la Hollande les Lettres historiques^ politiques et critiques de M. le comte de Mirabeau, contenant les âStmtes sw la liberté de VEscaut, et l'ouvrage d'un professeur de l'université de Francfort, Hausen, intitulé : AUerneueste ^aatskunde von Hollande d. «. Erkmterang der Streitigkeiten zwischen kayser Joseph 11 und dem Staate der Vereinigten Niederlanden, nebst Uebersicht gegenwàrtiger Begebenheiten. Ce sont là les principales pièces de la polémique. On sent qu'il n'était pas aisé à l'illustre orateur français de prendre la défense d'un acte aussi monstrueusement illibéral que l'était la fermeture de l'Escaut; aussi n'en parle-t-il presque pas, et s'occupe-t-il principalement de démontrer que l'alliance de la Hollande importe plus à la France que celle de rAulriche.
mité, pour appuyer des prétentions qui intéressaient k un si haut point son existence commerciale : tristes divisions qui, en tout temps, ont coûté cher à la Belgique !
Les États Généraux sous Tinfluence du parti antistatboudérien qui dominait alors, firent des démarches très pressantes auprès du roi Louis XYI : Tambassadeur hollandais à Versailles fut chargé d'insister de la manière la plus vive, pour obtenir de cette cour son intervention en faveur de la république, et les secours promis par un traité récent que le roi différait de signer, uniquement à cause de ce démêlé ; sans cette assistance, les Hollandais se disaient dans ^impossibilité de résister aux forces supérieures de Vempereur.
L'embarras de Louis XYI était grand; Tamilié de la Hollande et de rAutriche importait également à la France. Fallait-il sacrifier aune alliance récente, une alliance plus ancienne qui avait mis fin à une rivalité funeste, terminé entre deux maisons souveraines une lutte de plusieurs siècles? D'autre part, la Hollande qui s'était alliée avec la France et avait payé si cher cette direction nouvelle de sa politique, n'allait-elle pas , si on l'abandonnait, se jeter de nouveau dans les bras de l'Angleterre? L'influence de la reine combattait, en faveur de son frère, celle de plusieurs ministres. Louis XYI, cédant aux instances du comte de Yergennes, commença par faire auprès de Joseph H des démarches personnelles pour l'engager à la modération et à la paix. L'empereur avait compté sur le crédit de Marie-Antoinette, et cette ouverture lui arracha des marques de désappointement et de dépit. Sa première réponse fut qu'il était trop tard, et qu'il fallait la guerre ou l'Escaut. Le ministère français comprit alors la nécessité d'une intervention plus efficace , s'il ne voulait perdre le fruit de sa politique, et voir la Hollande se retourner vers l'alliance anglaise; il déclara donc (27 novembre) ^ à Tambas-
' S'il faut en croire un journal hollandais de Tépoque, la Gazette d'Utrecht, cette détermination n'aurait été prise qu'après une longue délibération, et trois ministres sur huit s'y seraient opposés.
sadeur autrichien que si la Hollande était attaquée à force ouverte, la cour de Versailles se croirait obligée de lui porter secours.
Cette déclaration de la France était pour la Hollande de la plus haute importance; les cours de Londres et de Berlin, quoique diversement disposées à son égard, n'avaient répondu à ses pressantes sollicitations que par des assurances de neutralité , tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg s'était formellement prononcé en faveur de FAutriche, et avait fait remettre par son ambassadeur à La Haye deux notes pour soutenir les prétentions de l'empereur. La manière de voir de Catherine était tellement connue, que les journaux de Tépoque lui attribuèrent le projet d'envoyer plusieurs vaisseaux de guerre russes, avec ordre de remonter l'Escaut malgré les États Généraux.
Joseph n manquait d'esprit de suite et de persistance. Comme un enfant gâté, il aspirait d'abord vivement à la possession d'un objet, se disait prêt à mettre tout en œuvre pour l'obtenir ; puis, cédant aux premières difficultés, il ne tardait pas à porter sur un autre point l'activité de son esprit capricieux et mobile. Quand la France se prononça , son zèle pour les intérêts commerciaux de la Belgique s'était déjà refroidi en présence de la résistance inattendue de la Hollande; déjà même un autre projet s'était emparé de son esprit : il ne s'agissait plus d'affranchir nos provinces, mais de les échanger contre une partie de la Bavière , possession que l'Autriche convoitait depuis longtemps ^ Joseph H montrait encore là l'imprévoyance de son caractère, en compliquant ses embarras par la manifestation d'un plan qui donnait beau jeu aux insinuations hostiles de la cour de Berlin , et soulevait contre lui une partie de l'empire germanique.
Préoccupé de son idée nouvelle, il fit dans sa querelle avec les États Généraux un premier pas rétrograde qui présageait à cette
* On trouve dans Touvrage du professeur Hausen que nous avons cité précédemment, des pièces relatives à ce nouveau projet d'un échange de la Belgique contre la Bavière.
6« HISTOUiB D£S BBMES.
affaire, si épineuse au premier abord, une conclusion pacifiqae: la médiation de la France fut acceptée. Celte acceptation seule, en présence des principes que la cour de Versailles avait soutenos dans la note remise à l'ambassadeur autrichien, tranchait la question de la liberté de TEscaut.
Des conférences s'ouvrirent à Versailles (décembre). Josepfa II commença par déclarer que la libération de l'Escaut, ne pouvant être mise en doute, ne devait pas faire l'objet des négociations. Puis il céda \ demandant qu'au moins on lui abandonnât Maes^ tricbt avec une partie de l'ancien pays d'outre Meuse ; c'était là , disait son ambassadeur, une réclamation dont il ne voulait se départir à aucun prii. On l'espérait aussi en Belgique. CommeiU supposer qu'il se désisterait successivement des deux priacipau chefs de ses prétentions? Le système, sur lequel reposait cette nouvelle demande, fut comlamné par le médiateur, et les États Généraux, forts de cet assentiment, répondirent ne pouvoir con* sentir à la cession réclamée.
L'Autriche insistait vivement, et les chances tournaient de nouveau à la guerre, quand subitement le comte de Merey déclara que l'empereur, renonçant à ses prétentions primitives» se contenterait d'une réparation pour l'affront qu'il disait avoir été fait à son pavillon, d'une cession territoriale peu importante et d'une somme de 15,(KX),000 de florins. Cette condescendance inespérée fut le résultat des conseils du prince de Kaunitz ; le vieux ministre tremblait devoir rompre l'alliance française, qu'il regâf^ dait comme son œuvre la plus glorieuse, et il employait toute son ilifluenee à faire prévaloir des sentiments pacifiques dans l'esprit de son maître ^.
Les États Généraux, peu sensibles sur le point d'honneur, ne
1 II voulait, âisait-on, puisqu'il devait renoncer à la libération de l'Escaut, creuser un canal qui eût mis Anvers en communication avec rOcéan, sans passer sur le territoire hollandais.
s Schoell (Cowrs d^Mstoire des États ewropéeM, vol. xli, p. 999) va jusqu'à présenter Joseph II comme disposé à abandonner l'alliance de la France pour se rapprocher de TAngleterre.
virent que le côté positif de l'affaire, et ne voulurent pas manquer l'occasion de terminer un fôcbeux différend ; ils accédèrent donc aux instances du cabinet de Versailles, et deux députés se rendirent en leur nom à Vienne (juillet 1785), pour accomplir la formalité préalable à laquelle était subordonnée la reprise des négociaiions : adresser à Joseph II des excuses sur la liberté que la république avait prise de faire mitrailler un navire portant son pavillon. Le monarque se montra satisfait, et répondit qu'il allait expédier à son ambassadeur en France Tordre de reprendre les ^ n^ociations.
La question, une fois restreinte à une indemnité pécuniaire, ne pouvait rester longtemps indécise; deux mois après, on était d'accord. L'empereur avait dû faire de nouvelles concessions et réduire sa demande à 12,000,000, puis à 10,000,000 de florins; mais son ambassadeur déclara enfin, que si les États Généraux n'acceptaient pas, pour le 21 septembre au plus tard, sa dernière proposition, les négociations seraient rompues et les hostilités commenceraient. La menace cette fois parut sérieuse, et comme les instructions des plénipotentiaires hollandais ne leur permettaient pas de dépasser le chiffre de 5,500,000 florins, le ministère français, qui vou* lait à tout prix éviter une rupture, prit généreusement à sa charge le payement du surplus.
Les préliminaires de Paris furent rédigés sur ce pied (iO septembre).
Pour conclure le traité définitif, les États Généraux durent consulter les provinces de l'Union. Quoiqu'ils se fussent tirés sans trop de désavantage d'une position difficile, il se trouva plus d'un patriote pour récriminer contre les sacrifices pécuniaires et les réparations humiliantes imposées à l'état. Puisque l'empereur, disait-on, n'avait aucun droit sur les portions de territoire réclamées par lui, pourquoi les lui céder ou les lui racheter? Puisque la république, en maintenant la clôture de l'Escaut, n'avait fait qu'user d'une prérogative garantie par les traités, pourquoi faire des excuses à celui qui était venu la troubler dans cette jouissance? Aussi l'accession aux préliminaires ne passa-t-elle pas sans
opposition : trois provinces ^ sar sept la rejetèrent, et les qoatre autres mirent à lear ratiflcation des conditions qui donnèrent naissance à de nouveaux débats. Trois mois s'écoulèrent encore avant la conclusion du traité définitif.
Ce traité fut signé à Fontainebleau (8 novembre). Â part quelques modifications peu graves, il ne fit que reproduire Fessence des préliminaires. L'Autriche avait demandé que les navires mar* chands d'un certain tonnage pussent se rendre de TEscaut à la mer, en payant un droit; la prohibition aurait continué à l'égard des vaisseaux de guerre et des bâtiments marchands dépassant 500 lasts. Les États Généraux repoussèrent cette demande. L'empereur, de son côté, se refusa à toute mention du traité de Vienne de 1731 ; cette convention, œuvre de l'imprévoyant Charles VI, excluait formellement les Belges du commerce des Indes. Le traité de Munster fut seul rappelé, et la question soulevée à l'occasion de l'institution de la compagnie d'Ostende redevint indécise. Un article reconnut aux deux puissances le droit de faire respectivement tels règlements qu'elles jugeraient convenable pour le commerce, les douanes et les péages dans leurs États, et un autre déclara que les limites de la Flandre seraient rétablies sur le pied de la convention de 1664. Les États Généraux furent maintenus en possession du droit de tenir l'Escaut fermé, et pour reconnaître la renonciation de Joseph II à tous droits sur Maestricht et sur d'autres localités du pays d'outre-Meuse, ils s'engagèrent à lui payer les 10,000,000 fl. convenus, et à lui abandonner les forts Kruyschans, Frédéric-Henri, Lillo et Liefkenshoeck.
L'empereur échoua dans ses deux principales prétentions. Si la Hollande obtint une consécration nouvelle de la fermeture de l'Escaut, et la cession définitive d'une ville importante sur laquelle l'Autriche n'avait cessé d'élever des prétentions, le traité de Fontainebleau accorda néanmoins quelques avantages à la Belgique : les traités de la Barrière et de Vienne furent implicitement abrogés par la disposition qui déclarait prendre pour base le traité de
1 Zélande, Gueldre et Frise.
Munster. L'Autriche se délivrait ainsi définitivement du droit de garnison de la Hollande, elle reprenait ses limites, recouvrait les forts de TEscaut, le droit d'établir elle-même ses douanes, et de surveiller Técoulement des eaux de nos polders. Quoiqu'elle dût voir se prolonger encore l'asservissement inique de son plus beau fleuve, la Belgique commençait à se soustraire sous d'autres rapports au joug que la Hollande, dans l'orgueil de sa puissance, avait fait peser sur elle. Notre pays n'était pas habitué à être favorablement traité dans les conventions diplomatiques.
Joseph II gagna aussi au traité de Fontainebleau une somme considérable, mais l'eflet moral de cette clause fut malheureux pour lui ; la Belgique dut y voir le prix de l'abandon de ceux de ses intérêts auxquels le traité n'avait pas donné satisfaction. À cette première cause de mécontentement se joignirent bientôt d'autres griefs.