‹ Histoire des Belges à la fin du xviiie siècleChapitre 8 sur 9 · HISTOmS DB6 BELGES. [l · texte numérisé non relu

HISTOmS DB6 BELGES. [l

joindre à ceux de Frédéric-Guillaume, et un corps d'année de 5,000 hommes environ — 4,000 Prussiens, 1,000 Palatins — entra dans la principauté. Les deux bataillons désignés pour occuper la capitale y arrivèrent le 30 novembre ; Tnn prit possession de la citadelle, Tautre fut logé dans le faubourg Vivegnis.

Le jour même de Tarrivée des troupes prussiennes, Dohm en donna avis à Hoensbroech et lui envoya copie de sa contre-déclaration, Texpliquant par les raisons déjà déduites dans la confé^ rence d*Aldengoor. Il lui demandait en même temps d'engager, par le moyen du tréfoncier Wasseige, son principal conseiller et son député à Aix-la-Chapelle, les deux autres ministres directoriaux à se rallier à la politique prussienne. Gomme on pouvait aisément le prévoir , la réponse fut pleine d'amertume (8 décenbbre) : loin de se prêter à un arrangement, Hoensbroech persistait à réclamer l'exécution rigoureuse du mandement, et n'entendait faire de concessions que lorsqu'il le jugerait convenable. Quatre jours auparavant, sur ses instances, la chambre impériale avait rendu une sentence toujours plus rigoureuse : elle repoussait la médiation de la Prusse; elle sommait les princes directeurs de procéder sans délai ultérieur à l'exécution, d'informer contre l'auteur du placard incendiaire du 17 août S de le faire arrêter, de désarmer les gardes bourgeoises , de rétablir le régiment: national, de défendre toutes les réunions soi-disant patriotiques, de soumettre la presse à une censure sévère, de déclarer nulles les concessions arrachées au prince et toutes les innovations introduites, de rétablir en un mot la constitution telle qu'elle existait avant la rébellion. < Cependant, ajoutait la chambre impé* a riale, quand ce résultat sera obtenu, on espère que le prince sera « incliné de lui-même et porté sérieusement à écarter entière^ « ment les griefs du peuple et à proposer aux États, à la pre^ « mière assemblée qu'il convoquera, la réforme éventuellement « nécessaire relativement à la constitution du pays, de la prendre « en mûre considération avec lesdits États, et de conclure toat

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« ce qui peut contribuer au bien-être général du pays, et à faire « revivre la confiance réciproque si nécessaire entre le souve-* « rain et ses sujets (4 décembre). >

 cette sentence le tiers-état répondit (12 décembre) par une supplique S où il demandait à Frédéric-Guillaume de continuer sa protection aux Liégeois. L'état noble s'associa à la démarche, mais non rétat primaire qui persistait à repousser toute médiation del^ Prusse seule. Lorsque les ministres directoriaux de Munster et de Juliers eurent reçu le nouveau décret de Wetzlaer, ils invi<> tèrent le ministre de Clèves à une conférence, et Dohm s'y rendit pour déclarer « que ses ordres ne l'autorisant point à faire exé- « cuter le mandat impérial, autrement que sous les conditions « qu'il venait de faire connaître, il était dans l'intention de ne « prendre aucune part à ce que les deux autres cosubdélégués « trouveraient bon de conclure entre eux (6 décembre). ?> En cela, le ministre prussien ne faisait que suivre ses instructions. Le cabinet de Berlin était arrivé à ses fins ; il voulait rester maître de la situation, rester aussi, sous le titre modeste de médiateur, juge véritable et unique du difierend survenu entre Hoensbroech et ses sujets. Puis l'occupation du territoire liégeois lui donnait toute facilité, soit pour intriguer en Belgique d'où les Autrichiens s'étaient retirés, soit pour y envoyer une armée, si la guerre venait à éclater avec l'empereur. Apssi n'est-ce pas sans raison qu'un partisan du prince écrivait ^ : <k La. cour de Prusse n'a « jamais pensé à envoyer ses troupes au. pays de Liège pour exé» « cuter les décrets de la chambre impériale, ni pour mettre fin^ « aux troubles qui désolent ce bon: pays; elle n'a cherché à y « introduire ses troupes et n'en a fait venir un si grand nombre^ « que i)our surveiller les i^euvemeiits qu'elle avait excités dans « les Pays-Bas. »

La dernière sentence de Wetzlaer obligeait ce cabinet à s'expli^^ quer. Dohm en fut d'abord chargé et, dans une déclaration du

* Rédigée par Fabry.

* Am aux Liége&is par un cao-mini^tre.

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27 décembre, il exprimait au nom de son souverain, avec le r^et d'avoir vu échouer ses efforts, l'intention de faire, pour la dernière fois probablement, une tentative auprès du prince-évéque, tentative à laquelle les États étaient invités à s'adjoindre; on lui proposerait la démission volontaire des magistrats de la révolution, leur remplacement par des corps intérimaires à la formation desquels auraient concouru les princes directeurs , le prince-évêque et les États du pays, enfin, toujours avec la coopération de ces princes, la promulgation d'un système électoral basé sur celui qui existait avant 1684. Au fond ces conditions étaient celles que le cabinet de Berlin avait exigées pour prix de sa médiation. Dohm les communiqua en effet au prince, avec des adresses de la noblesse et du tiers-état. Hoensbroech repoussa encore l'idée d'un arrangement. Il répondit à Dohm et à la noblesse, mais il affecta de garder un silence dédaigneux sur l'adresse du liersétat.

 cause de l'émotion que cette affaire excitait dans tout l'empire, le gouvernement prussien crut devoir aussi justifier sa conduite, dans une note remise à la diète de Ratisbonne (janvier). Il exposait la manière dont les faits s'étaient passés, insistait sur l'impossibilité où il s'était trouvé d'exécuter à la lettre les ordres de la chambre impériale, et soutenait qu'il ne fallait pas, pour un prince qui s'était dédit, risquer de pousser au désespoir une nation belliqueuse; mieux valait ménager une transaction équitable, dut la sentence souffrir une légère atteinte dans la forme. Telle avait été sa conduite, et il ne croyait pas encourir de reproches fondés, en laissant à d'autres la responsabilité d'une exécution rigoureuse.

Nous venons d'exposer la situation extérieure du pays. A l'intérieur, la division entre les patriotes et le chapitre cathédral devenait toujours plus vive, et éclata d'une façon déplorable par rapport à l'organisation des Yingt-Deux. On a vu que la majorité des membres de ce tribunal — 14 sur 22 — était nommée par les villes. La Cité à elle seule en fournissait quatre. Le choix de ces quatre juges, qui avait autrefois appartenu à la généralité de la

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bourgeoisie, était, depuis ]e règlement de 16d4, cehu aux deux lM)urgmestres et aux seize chambres, qui l'exerçaient par moitié. II s'était fait quelque cbose d'équivalent dans les petites villes, et le choix de tous les juges attif'ibués au tiers-état appartenait en définitive à des corporations ou à des individius placés sous Faction plus ou moins directe du gouvernement. Jusqu'à ce moment le tetnps avait manqué pour procéder à une nouvelle organisation, et Cela explique comment cette année, à l'époque du renouvellement annuel — le jour de sainte Lucie (15 décembre) — ce corps, quoique recomposé quatre mois après la journée du 18 août, comprenais cependant un certain nombre de membres choisis sous une influence liostile à fa révolution.

Lès patriotes se préoccupaient avec raison des suites qu'un tel état de choses^pouvait avoir pour eux, et dès le 6 décembre, c'est à dire une semaine avant la recomposition du tribunal, le conseil de la Cité et le tiers-état protestèrent contre l'admission de juges Hommes eu vertu d'une législation proscrite. Selon eux, il fallait suspendre la recomposition, aussi longtemps que cette législation tïe serait pas remplacée par une autre forme plus populaire. Le c^hapitre cathédral, devant qui les Vingt-Deux venaient prêter ser- Aent, ne s'arrêta pas à la protestation, et, se fondant sur ce que k ttibunal ne pouvait rester vacant^ il résolut d'admettre au serment tous ceux qui se présenteraient avec des commissions régulîèfes.

Ce qui n'avait été qu'une divergence d'interprétation devint un conflit réel à l'occasion d'un fait que nous allons rapporter. Un ouvrier serrurier, nommé Miéhel, gravement compromis dans rémeute du 7 octobre, s'était enfui de Liéf;eet réfugié à Visé; il y fut arrêté trois jours après, sans décret du juge, par les ordres (ta bourgmestre de cette ville, qui s'appuya sur l'existence du flagrant délit. La circonstance fut contestée par Michel, et il porta pfainte aux Vingt-Deux pour arrestation arbitraire. A en croire un contemporain dont les mémoires sont restés inédits S l'émeute

* Un bourgeois du nom dé ISouhin.

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du 7 octobre avait pour objet le renversement de la municipalité, et la chaleur que mit le parti du prince à défendre Témeutier montre à qui ce renversement devait profiter. Il est probable aussi que la plainte de Michel, qui avait été arrêté trois jours avant la recomposition du tribunal , ne fut pas étrangère à Tobstination du chapitre, comme aussi la personne du fonctionnaire inculpé. Le bourgmestre de Yisé, Gollardin, était un chaud patriote, qiu avait déjà eu mainte altercation avec des partisans du prince, et pouvait suspecter l'impartialité de juges choisis parmi ses adversaires. Â la tournure que prenait Taffaire, il prévit une issue mauvaise pour lui, et comme il faisait, à titre de se% fonctions, partie du tiers-état, il lui fut aisé d'obtenir Tappui de ses collègues. Le lendemain même du jour où le chapitre avait pris sa résolution, un recez du tiers-état déclarait ne pas reconnaître pour ses commis et mandataires les membres des Yingt-Deux nommés en vertu d'un système renversé, et, comme on n'avait pas tenu compte de sa protestation, il la réitéra trois jours après en termes plus formels. La querelle, assoupie pendant plusieurs semaines, reprit avec un surcroît de violence, lorsque , sur une nouvelle plainte de Michel, le tribunal parut disposé à juger son affaire. Nouveau recez du tiers-état (8 février), qui celte fois Inî interdit toutes fonctions^ jusqu'à ce que les quatorze nominations appartenant aux villes aient été légalement faites. Puis le même jour intervention du conseil de la Cité, pour ordonner aux Yingt- Deux de cesser leurs fonctions, en ne leur accordant qu'une heure pour obéir. Intimidés par ces sommations réitérées, les Yingt- Deux répondirent qu'ils allaient prendre l'avis de l'état primaire.

De part et d'autre les raisons — et des raisons plausibles — ne manquaient pas. Aux patriotes on reprochait de déterminer une lacune importante dans les rouages constitutionnels , à leurs adversaires de vouloir la combler avec des matériaux impossibles. Or comme l'opposition victorieuse ne pouvait , sans une sorte de suicide, reconnaître l'organisation actuelle des Yingt-Deux, que d'autre part il fallait du temps pour fixer les principes de la

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recomposition, le mieux était de transiger. Avec de la bonne volonté et en cédant un peu chacun, la chose était faisable. Les juges, à qui s'appliquait le reproche d'une nomination illégale, n'étaient, parait-il, qu'au nombre de cinq; les dix-sept juges restants formaient à coup sûr une majorité respectable, et on pouvait leur reconnaître, du moins provisoirement, le droit de constituer une juridiction jugée indispensable à la marche des affaires. La raison, la bonne volonté sont des mots que, trop souvent, hélas! au milieu des discordes civiles l'oreille humaine ne comprend plus. On était de part et d'autre arrivé au comble de l'irritation, et à un dernier recez du chapitre qui persistait en termes encore plus acerbes dans son opinion (16 février), le tiers-état et le conseil répondirent (48 et 19 février) de façon à rendre la séparation toujours plus profonde. L'état noble tenta d'adoucir ces cœurs ulcérés, en proposant (21 février) de suspendre pendant quinze jours la procédure qui avait été l'occasion de ce débat funeste, et de nommer des députés pour trouver des moyens de œnciliation. Le tiers-état adhéra à la proposition; mais l'état primaire paraît avoir refusé \

En tout cas il n'y eut pas d'accommodement, et, à l'expiration des quinze jours, le plaignant se représenta assignant aux juges^ comme il en avait le droit, le lundi suivant pour décider (8 mars). Dans la nuit du dimanche on vint tirer deux coups de fusil et sonner avec force à la maison du greffier des Yingt-Deux; c'est là que siégeait le tribunal. Un domestique descendit, alla ouvrir et, ne voyant personne, se retira. A peine était-il rentré, que plusieurs fusils partirent à la fois, et le lendemain on reconnut la présence de onze balles, dont quelques-unes avaient percé la porte. Au matin, sept juges se présentèrent; mais ils trouvèrent les abords du local occupés par un rassemblement , d'oii partaient des cris injurieux et des menaces qui les engagèrent à se retirer, après avoir protesté et recommandé au greffier de mettre les archives en lieu

^ A cet égard nous en sommes réduit à ce qui se trouve dans le Journal patrio. tique, «• année, I, î»9.

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sûr ^ ElDsaite ils se reodirent auprès da général Schlieffen, qui les engagea à ne pas donner suite aux procès ayant trait à la réTOlution. Ainsi éconduit, le tribunal informa de ces faits les ministres directoriaux, et cette affaire servit à compromettre toujours davantage la cause liégeoise à Wetzlaer, et à fournir un texte de plus aux doléances de Hoensbroech. Les dernières pièces que nous avons trouvées sur ce démêlé sont deux recez : Tun du tiers-état (i9 avril), l'autre de Tétat noble (26 id.). Le premier déclare que

< chaque corps d'états ayant le droit de. s'organiser comme il le € trouve bon, il a aussi le droit d'approuver et légitimer ses « représentants au tribunal des Yingt-Deux, sans déroger aux c Paix; que toutes les causes émues ou à émouvoir pour des faits « résultant de la révolution ne sont ou ne seront du ressort des € Yingt-Deux, les États s'en réservant la connaissance pour en ft décider suivant ce que la justice, le respect des propriétés, le « bien général et la tranquillité publique l'exigeront; » dans le second, la noblesse est d'avis que < les élections magistrales se « fassent dans chaque ville suivant le sens et l'intention de la révo* « lution, et que, d'après ce principe, toutes difficultés relatives

< aux Vingt-Deux doivent cesser. »

Après la vaine tentative d'arrangement faite par Dohm auprès de Hoensbroech, le monarque prussien lui-même voulut essayer s'il serait plus heureux que son ministre, en réitérant les proportions précédentes, et il entama à cet effet une correspondance quand ses troupes eurent pris possession de Liège. Quelque temps eu conserva l'espoir de voir le prince-évêque accepter une honorable transaction; il y était même, parait-il, personnellement disposé. Mais l'influence de conseillers, qui plus tard abusèrent de sa faiblesse pour le pousser à de cruelles mesures de réaction , finit par l'emporter. En lui répondant le 9 mars, et en lui offrant

1 Aucun des journaux nombreux que nous avons eonsultéa ne donne des détaUs sur cette affaire. Nous les puisons dans la déposition du domestique du greffier, déposition authentiquée par un notaire, et insérée à la fin d'une œuvre coatre-révolutionnaire : V Exposé fidèle des raisons qui ont retwdé Vexémaûm de la sentence impériale de Wetzlaer, p. 312.

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pour la dernière fois de concerter avec lui les moyens de rétablir la tranquillité dans le pays, Frédéric-Guillauffle lui fixait le Si comme Tépoque du départ de ses troupes, s'il ne recevait pas une réponse favorable. A la demande de l'électeur de Mayence, qui conseillait la condescendance à Hoensbroech , ce délai avait ensuite été prolongé jusqu'au 15 avril. La réponse ayant été négative, le roi envoya (27 mars) à ses soldats Tordre d'évacuer le territoire liégeois, et cet ordre fut exécuté le 16 avril. Les Palatins étaient partis quelques jours auparavant; mais ils s'arrêtèrent à Maesyck, tandis que les Prussiens continuèrent leur marche pour rentrer chez eux.

En rappelant ses troupes « Frédéric-Guillaume cédait aux instances mêmes des patriotes, qui, forcés de subvenir à leur entretien — dépense journalière de 6,000 écus, — ne savaient où donner de la tête. Il fallait cependant trouver des fonds pour recruter une armée, maintenant qu'on avait à craindre une exécution un peu moins courtoise que la précédente. Beaucoup de temps avait été perdu en querelles, et tout à peu près était encore à faire au moment où les Prussiens s'apprêtaient à partir. La situation financière était triste. Pour complaire aux masses, qui ne comprennent pas une révolution sans dégrèvement, on avait imprudemment décrété l'abolition de certains impôts, et diminué les ressources au moment même où les besoins allaient grandir. Comment y satisfaire? Augmenter les impôts ? il n'y fallait pas songer. Ils devaient être réorganisés sur de nouvelles bases, œuvre longue et difficile, et le payement des dépenses ne souffrait pas de délai. On eut recours aux dons patriotiques, qui ne firent pas défaut; des citoyens se dépouillèrent de leurs bijoux, des corporations sacrifièrent leurs épargnes ; mais cet honorable empressement à venir au secours de la patrie, onéreux pour les donateurs, ne créait qu'une faible ressource. On tenta la voie d'emprunts partiels. Quelques maisons religieuses, quelques citoyens riches consentirent à faire des avances; tout importantes qu'elles étaient, elles ne pouvaient alimenter que bien peu de temps le trésor épuisé. On s'adressa aussi à l'état primaire

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pour en obtenir de semblables avances, et on lui demanda 700,000 écus productifs d'un intérêt de cinq pour cent. Présentée au nom de l'état noble et du tiers-état, la requête avait d'autant moins de chances d'être accueillie, qu'elle coïncidait avec la f&cheuse discussion relative aux Vingt-Deux, et que le tiers-état dans son recez fut assez maladroit pour dire que, si le clergé n'avait pas à sa disposition la somme demandée, < il faudrait, vu « la nécessité urgente, convertir en monnaie l'argenterie des « églises — à l'exception de tous les vases sacrés — et la faire c servir au soulagement public ; la religion, ajoutait-il, approuve- < rait sans doute que ces objets de luxe associés à son culte, fus^ c sent employés à une destination aussi pure, car, sous un « appareil moins éblouissant, elle n'en recevrait pas moins d'hom- « mages, et des hymnes de reconnaissance la dédommageraient « amplement d'un éclat qu'elle dédaigne. « Un sacrifice semblable n'était pas impossible, mais il devait être spontané, et on aurait dû prévoir que dans les conjonctures, le chapitre refuserait et se plaindrait. Il en référa en effet aux deux ministres directoriaux de Munster et de Juliers, et ceux-ci , voulant combattre l'influence du prolestant Dohm , ne manquèrent pas d'insinuer qu'il était pour quelque chose dans une proposition attentatoire à lapro^ priété et au respect dû à la maison de Dieu. C'est aussi le sentiment qu'exprima la portion considérable de la bourgeoisie, où la voix du clergé était encore écoutée. Comme dernière ressource restait l'emprunt général. On en décréta un d'un million de florins (mars), avec engagement des domaines et des revenus de l'État pour garantie du remboursement. La révolution n'était pas assise sur des bases assez solides, et nous verrons les vains efforts de Lesoinne pour négocier cet emprunt en Brabant avec de nouvelles garanties. Il fallut donc s'en tenir aux moyens courants, ce qui était peu de chose, et vivre au jour le jour, sauf à recourir sans cesse aux ruineux expédients des malheureux qui s'abiment.

Pour l'armée tout à peu près était encore à faire, avons-nous dit. En effet, jusqu'au mois d'avril, il n'existait qu'un corps d'environ SOO hommes, appelé régiment municipal et placé sous le

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commandement de Ghestret. C'est le 12 de ce mois seulement que le tiers-état vota la levée de deux régiments d'infanterie , chacun de 1,000 hommes, et de cent cinquante cavaliers. Le lendemain et le surlendemain, Tétat primaire .et l'état noble accédèrent à la proposition, et les jours suivants furent consacrés à des mesures ayant pour objet l'organisation militaire : formation d'un comité des trois états pour présider à la levée, nomination des commandants et des officiers. Plus tard on leva encore 300 chasseurs. Si tous ces corps avaient été mis au complet, on aurait eu plus de 3,000 hommes de troupes régulières. Malheureusement le nerf de la guerre faisant défaut, ces régiments n'eurent jamais leur effectif, si ce n'est en officiers, et l'armée liégeoise proprement dite ne dépassa, croyons-nous, jamais 2,000 hommes. Ce nombre augmenterait considérablement en y comprenant les volontaires; mais ici, comme toujours, les volontaires — à qui on donna ce nom, dit un contemporain, parce qu'ils faisaient ce qui leur plaisait — furent plutôt un embarras qu un secours réel. Quant au commandement supérieur, il fut confié à un vieil officier, Lamb. Jos. deDonceel, petit-parent de l'avocat de ce nom. Retiré du service avec le grade de colonel, il obtint des États celui de généralmajor. C'était un brave et digne soldat; mais, infirme et brisé par l'âge, il fut au dessous de sa position. On allait bientôt le mettre à l'œuvre.

Aussitôt après le départ des Prussiens, on envoya à Tongres et à Hasselt ce qu'on avait réuni de troupes régulières. Ces deux petites villes étaient mal fortifiées; mais, 'avec quelques travaux de défense qu'on se hâta d'y faire, elles pouvaient servir de places d'armes contre une invasion venant du Nord. Cette invasion s^annonçait assez prochaine. Les 1,200 Munstériens, contingent de l'électeur de Cologne, qui, lors de l'exécution prussienne, avaient reçu l'ordre de ne pas traverser la Meuse, étaient restés dans leurs cantonnements aux environs d'Aix-la-Chapelle. Au mois d'avril (20 et 21), ils les quittèrent pour aller rejoindre les 1,100 Palatins qui, ayant évacué Liège en même temps que les Prussiens, s'étaient arrêtés à Maesjck. Cette ville faisant partie de

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la principauté, on somma, au nom des Ëtats, les soldats étranger» d'en sortir et de vider le pays. Sur un refus facile à prévoir, il fi^llut débattre le plan de campagne. Les uns — Chestret était du nombre — n'ayant aucune confiance dans de nouvelles recrues, voulaient se tenir sur la défensive, ce qui pouvait être sage, et même ne pas quitter les environs de Liège, ce qui était déraison*nable, puisqu'on laissait le reste de la province exposé aux dévastations de Tennemi; mieux eut valu tout d'un coup faire sa soumission. Les autres, moins circonspects, — Ransonnet entre autres — étaient d'avis d'aller en avant, d'attaquer même Maesyck, quoiqu'on fut dépourvu d'artillerie. L'expérience leur donna raison, ou du moins la lâcheté de leurs ennemis permet de croire que l'attaque d^la ville n'aurait pas présenté les difficultés qu'on supposait. Au début de la campagne c'eût toujours été une manœuvre bien hasardeuse, et en transportant d abord le quartier général à Asch— à mi-chemin sur la route de Maestricht à Brée — avec des avant-postes à Opglabeek et même à Opoeteren, on voulut plutôt faire une reconnaissance que prendre sérieusement position. Aussi au bout de quelques jours, comme on se sentait un peu aventuré au milieu de ces vastes plaines de la Campine , on rétrograda un peu pour s'abriter derrière le Demer et le Jaer, à Hasselt, Bilsen et Tongres, avec la gauche appuyée sur le Brabant d'où l'on n'avait aucune attaque à craindre, et la droite appuyée sur la Meuse à Visé. Dans cette position on pouvait attendre les ennemis.

Ceux-ci restèrent pendant un mois tranquilles à Maesyck, où ils s'étaient retranchés. Dans la seconde moitié de mai il leur vint des renforts assez considérables, envoyés par l'électeur de Mayence ^ : trois bataillons d'infanterie, avec une division de cava-

1 On a publié en 1845 à Francfort les mémoires du général Eickemeyer (Denkwiirdigkeiten des gênerais Eickemeyer) qui fit cette campagne de 1790, comme major du génie. La relation qu'il en a faite dans son livre est fort écourtée, ms^ intéressante à consulter II se moque beaucoup de ses compatriotes, et à vrai dire, il n'est guère plus bienveillant pour leurs ennemis. M. Helbig a publié une traduction de cette partie des Mémoires d'Eickemeyer dans le Messager des sciences historiques ^ Gand^ vol. de 18S1, p. 93.

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lerie et une artillerie beaucoup supérieure à celle des Liégeois* qui n'avaient encore que deux ou trois mauvais caqons. L'ariné<$ exécutrice montait alors à 4,500 hommes au moins, et le moment semblait venu de faire une tentative sérieuse pour pénétrer dang l'intérieur du pays. Elle commença le 25 , par une majrche sur Bilsen, centre de la ligne liégeoise. Il n'y avait là qu'une centaine de tirailleurs patriotes sans artiUerie. Défendre la position était chose impossible, et ils Tabandonnèrent après avoir déchargé leurs carabines sur l'ennemi, qui perdit deux ou trois hommes. Satisfaits de ce premier succès, les vainqueurs prirent trois jours ppur se reposer. Pendant ce temps l'alarme était donnée, et, au son du tocsin qui retentissait dans toutes les communes, les volon^ taires accouraient pour défendre le territoire envahi. Les ennemis se remirent en marche le 27 dans la direction de Hasselt, où Donceel avait transporté son quartier général. Mais au lieu de suivre la grand' route, ils prirent à droite à travers la bruyère, firent un détour considérable et se présentèrent vers midi dans le village de Zonboven. Donceel avait tout au plus 800 hommes de troupes régulières, et les deux mauvaises pièces de canon qui composaient alors l'artillerie des patriotes. A la tête de ces faibles forces il fit une reconnaissance , constata la grande supé^ riorité des ennemis, et rentra dans Hasselt pour y attendre leur attaque. Elle eut lieu assez tard dans l'après-midi, quand les Mayençais, ayant mis en batterie les canons de siège qu'ils traînaient derrière eux, ouvrirent le feu contre la porte de Gampine. Avant de riposter, les Liégeois attendirent que les ennemis, enhardis par cette inaction calculée, s'approchassent des murailles, et seulement alors ils tirèrent de leurs deux canons presqu'à bout portant. Cette décharge tua deux ou trois hommes aux ennemis» qui n'en attendirent pas une seconde, et prirent la fuite en toute hâte pour ne s'arrêter qu'à Maesyck, d'où ils étaient partis quatre jours auparavant. Le moment était venu de les y pour-* suivre, et, démoralisés comme ils l'étaient, ils n'eussent probablement pas opposé une bien vive résistance; mais il eût fallu pour cela aux patriotes un chef plus décidé, un chef ayant en eux

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cette foi qu'un officier vieux et routinier accorde rarement à de jeunes soldats.

Cette tentative d'invasion imprima à la lutte intestine un nouveau degré de violence. Les partisans du prince ne reculaient pas devant un appel à l'étranger, et se faisaient même les guides des envahisseurs ; c'étaient des traîtres désormais indignes de ménagements. Les mesures rigoureuses avaient commencé à l'égard de Hoensbroech un mois plus tôt, dès le départ des Prussiens. Il refusait tout arrangement, ce qui équivalait à une déclaration de guerre, et il ne restait aux patriotes qu'à la soutenir avec vigueur. On commença par saisir sa mense épiscopale, dont il continuait k jouir, malgré son absence (21 avril) ; lui laisser plus longtemps la disposition de ces revenus, c'était lui laisser le moyen de combattre la révolution. En même temps, pour combler la lacune que le départ du souverain faisait dans la constitution, on institua un conseil de régence (24 avril), à qui devait être remis le pouvoir exécutif; il remplaçait le conseil privé an prince, qui de fait n'existait plus. Le tiers-état prit l'initiative de ces mesures, qui rencontrèrent de l'opposition dans les deux autres ordres. La noblesse finit par les adopter toutes deux ; mais on n'obtint l'assentiment du clergé qu'à l'établissement du conseil de régence. Encore fallut-il pour cela qu'il ne fût resté à Liège qu'un petit nombre de chanoines tréfonciers, les plus compromis dans la révolution. La plupart avaient émigré, et ils se constituèrent en chapitre cathédral à Aix-la-Chapelle (^6 avril), quand ils y furent réunis au nombre de vingt-six. On prit contre eux la mesure déjà prise contre le prince, et leurs revenus confisqués alimentèrent la caisse révolutionnaire qui en avait bien besoin. Ce nombre de vingt-six s'accrut encore par la suite, et quand l'état-primaire , singulièrement mutilé, fut enfin dans le mois de juillet obligé de concourir à la nomination d'un régent, il ne restait plus à Liège que sept chanoines tréfonciers ; à l'exception de trois ou quatre, que l'âge ou les infirmités retenaient depuis longtemps chez eux, le reste avait émigré.

Le tiers-état avait aussi à s'organiser lui-même, et ici (fu moins

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il pouvait agir sans reDContrer Topposition des deux autres ordres, un recez ayant reconnu à chacun d'eux le droit de régler cette organisation comme il Tentendait. Il s'agissait surtout de donner une représentation aux campagnes, qui la réclamaient assez instamment; elles furent divisées en cinq quartiers (9 mai), ayant à eux tous vingt-trois députés dans le tiers-état. Puis on aborda la question de la réorganisation des conseils communaux. Des circonstances extraordinaires excusaient la forme quelque peu tumultueuse des dernières élections ; mais ce qui s'était fait une fois ne devait plus se reproduire. D'autre part, on ne pouvait improviser toute une législation communale, et le mieux parut être de suspendre (25 juin) le renouvellement des administrations municipales, à l'exception de celle de la Cité. Ici, trois semaines après, on décréta un Plan provisoire de municipalité^ d'après lequel deux bourgmestres et vingt conseillers composaient le conseil municipal; réunis à cent vingt notables, ils formaient le conseil général de la commune. Tous, ainsi que les représentants de la Cité dans l'assemblée des États et dans le tribunal des Yingt-Deux, étaient désignés par les citoyens actifs. Était citoyen actif tout Liégeois âgé de vingt-cinq ans, qui consentait à payer annuellement trois florins à la caisse de la commune. Pour être éligible, il fallait payer une somme un peu plus forte, et en rapport avec la charge sollicitée.

Les élections commencèrent au jour fixé (25 juillet), par la nomination des présidents, secrétaires et scrutateurs des sections, et le lendemain on procéda à l'élection du bourgmestre et des conseillers*. Le Plan provisoire supposait que le nombre des électeurs serait de dix à quinze mille ; 1087 seulement s'étaient fait inscrire. Ce n'est pas là une abstention déterminée par des raisons de parti — elle porte sur un nombre trop considérable d'électeurs, — mais la preuve de Tinfluence fâcheuse qu'avait exercée sur la vie politique la législation de Maximilien de Bavière. Les deux candidats qui obtinrent le plus de voix pour les fonctions

^ Les notables ne furent élus que le 1*' août, et le conseil général installé le 15

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de bourgmestre farent Fabry père, éla par 962 suffrages, et DoQceel avocat, élu par 718. Parmi les conseillers, Basseoge Tenait le premier avec 738 suffrages, et dans le nombre des di^ suppléants on Ht les noms de Pierre-Marie-Henri Lebrun, le rédacteur du Journal général de l'Europe et plus tard en France Tun des ministres du 10 août ; établi déjà à Liège depuis plus d'une année, Lebrun y avait obtenu la bourgeoisie, et fut nommé secrétaire du conseil général. Chestret avait été écarté, à cause de rincompatibilité qu'on disait exister entre les fonctions de représentant de la commune et la charge de colonel du régiment de la Cité. Ce n'était qu'un prétexte. Le fait est que, depuis an an, le crédit de Chestret avait baissé, et que ses anciens amis politiques, sans lui être devenus positivement hostiles et tout en rendant justice à ses bonnes qualités, le trouvaient d'humeur un peu grondeuse, de commerce assez difficile, et n'étaient pas fâchés de se débarrasser de lui. Il fut très mécontent de ne pas avoir été consulté, et l'on eut assez de peine à Tempécher de donner sa démission de colonel.

A l'époque de ces élections se préparait une nouvelle invasion, qui ne devait pas avoir pour les troupes exécutrices de plus brillants résultats que la précédente. Le 23 juin, la chambre impériale avait, dans un nouveau mandement, renouvelé ses premières sentences : elle rappelait les actes par lesquels les Liégeois avaient encore aggravé leurs torts, et semonçait assez vertement les princes qui lui avaient refusé leur concours; les membres de l'étatnoble étaient invités à cesser toute coopération à l'insurrection, sous peine de privation de leurs titres et de leurs biens; quanta l'état-primaire, la chambre ne reconnaissait comme légitime chapitre que l'assemblée des tréfonciers réunis k Aix, et elle faisait à ceux qui étaient restés à Liège défense expresse de se qualifier état-primaire, sous peine griève et confiscation de biens. Pour exécuter ces menaces, il fallait des troupes, et le corps d'exécution, au moyen de nouveaux renforts envoyés par l'électeur de Trêves, fat porté à 7,000 hommes, et divisé en trois brigades sous te commandement supérieur d'u,n général palatin, le comte d'Isen-

[i790] CHAPITRE IX. ^

bourg. Cette armée commença par abandonner Maesyck et ses autres cantonnements à la droite de la Meuse , et vint prendre position autour des deux petites villes de Brée et de Peer; mais, arrivée là, elle y resta pendant plus d*un mois sans faire le moindre mouvement. A la fin de juillet seulement, le comte dlsenbourg, informé par ses nombreux émissaires de Témotion produite par les élections de la Cité, crut le moment venu de sortir de son immobilité. Deux brigades reçurent Tordre d'avancer contre les patriotes qui avaient conservé leurs positions : les Mayençais marchèrent contre Hasselt, les Palatins contre Bilsen (2 août) . La petite armée liégeoise se trouvait dans une situation assez déftcÀte : Donceel venait de ressentir une attaque de goutte qui fe retenait dans sa chambre, et la façon un peu cavalière dont on s'était débarrassé de Ghestret avait irrité ses soldats, qui voulaient aller à Liège pour lui faire rendre justice. Tout cela était parfaitement connu des ennemis ; mais à leur tour ceux-ci étaient trahis et leurs mouvements dénoncés, car si les partisans du prince les informaient avec soin de ce qui se passait à Liège, il y avait dans les cantons occupés par eux des patriotes qui jouaient le même rôle à leur préjudice.

Les Palatins se montrèrent le 3 au matin dans les environs de Bilsen, et le lendemain les Mayençais apparurent aussi à la pointe du jour près de Zonhoven, Ce fut tout. Pendant plusieurs jours, ils restèrent sans rien entreprendre. Voyant cette attitude molle et mdécise qui trahisssait la peur, le comte Blois de Ganenbourg, commandant le corps liégeois de Bilsen ^ résolut d'attaquer les Palatins retranchés dans la bruyère de Zutendaal. Il forma trois colonnes : au centre, les quelques centaines d'hommes composant les deux régiments des États; à droite, Ghestret qui était venu de Tongres avec une partie de son régiment; à gauche, Hyacinthe Psbry avec quelques compagnies de volontaires et les ckasseurs éoni il avait le commandement. Le mouvement commença au Bdlieu de la nuit (9 août), et à 2 heures du matin les patriotes arrivèrent au pied de l'éminence où Tennemi avait élaMi son camp. Us la gravissaieat en silence, quand l'alarme fut donnée. Le com-

Î62 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

bat fut assez vif, mais de peu de durée. Au bout de deux heures, les Palatins battirent en retraite, emportant leurs bagages et leur artillerie, ce qu'ils n'auraient pas fait, si, par une déplorable erreur due à l'obscurité, le régiment municipal chargé de tourner Fennemi n'avait tiré sur les siens. A la nouvelle de cette affaire, la brigade majençaise, qui pendant tout ce temps était restée immobile à Zonhoven, se décida aussi à la retraite, sans avoir fait la moindre démonstration contre Hasselt.

L'expédition couvrit de ridicule l'armée exécutrice qui revint à Maesyck pour subir sa dislocation. Les troupes de Télecteur de Trêves et de l'électeur palatin retournèrent dans leur pays ; celles des électeurs de Mayence et de Cologne restèrent seules à Maesyck, mais réduites à un trop faible nombre, pour pouvoir tenter encore quelque chose. Les Liégeois auraient dû les poursuivre, et les auraient facilement délogées; mais ils n'avaient pas un chef assez ingambe ni assez résolu, et, ajoutons le, l'indiscipline générale parmi les ofiBciers non moins que parmi les soldats aurait pn arrêter dans ses projets un général plus énergique que le leur. Cinq mois encore, et ces risibles essais allaient faire place à une sérieuse et irrésistible exécution. Le récit des faits diplomatiques va nous y conduire.

On a vu que Van der Noot, à une époque où il n'était pas encore assuré du succès, avait fait, pour unir les deux révolutions, des ouvertures qui furent accueillies avec peu d'empressement. Quelques mois après, au milieu d'embarras de toute espèce, les patriotes liégeois mieux disposés voulurent reprendre la négociation, et ils devaient à leur tour ne rencontrer que de la froideur. Sans mission officielle, Gheslret se chargea d'aller à Bruxelles pour sonder le terrain, et il eut une entrevue avec Van der Noot. Nous ne savons quel résultat produisit sa démarche, mais il n'était pas de retour à Liège, quand Lesoinne partit dans les premiers jours de janvier. II emportait un projet détaillé dont le texte ne nous est point parvenu. Heureusement une de ses lettres, et la copie d'une note rédigée par lui à l'appui de ses propositions, nous en révèlent au moins la substance : union des provinces

[l790] CHAPITRE IX. 363

belges et du pays de Liège, leur érection en république et leur incorporation dans l'empire ^ On comptait sur l'appui des deux puissances maritimes, et surtout sur celui de la Prusse disposée à favoriser une combinaison qui lui aurait donné, au sein même de la confédération germanique, un allié de plus contre l'Autriche. Impossible de circonstancier autrement la mission du député liégeois ; elle fut entourée de tant de précautions et d'un si grand mystère, que ses lettres mêmes ne fournissent pas, après ceux que nous venons d'exposer, aucun détail important. Seulement nous pouvons dire que la négociation n'aboutit pas, sans cependant être complètement abandonnée, puisque , dans le mois de mars, il était question de la renouer.

Elle le fut en effet à la fin du mois d'avril. Van Eupen vint alors à Liège, et il eut une entrevue avec plusieurs membres des États. On sollicitait du Congrès belge des secours en argent et en munitions de guerre. Pour une négociation de ce genre il n'était pas nécessaire que le collègue de Van der Noot se déplaçât. Son but était bien positivement de ménager une réconciliation avec les chanoines tréfonciers , qui venaient de se constituer en chapitre cathédral à Aix-la-Chapelle ; mais ce ne devait être pour lui qu'un moyen de préparer l'union des deux pays, et elle n'avait assurément aucune chance de réussir, si le clergé liégeois persistait dans son divorce avec la révolution. Avec l'irritation des esprits, il était fort difficile, si pas impossible, d'obtenir cette réconciliation. Cependant Van Eupen ne parait pas en avoir désespéré, car, à peine revenu à Bruxelles , il développa encore une fois et longuement ses raisons dans une lettre à Fabry qui, sans doute pour caresser son amour-propre , avait fait appel à son expérience et à son habileté politique. Nous possédons cette lettre ; elle est curieuse, mais n'apprend rien de nouveau sur le caractère et les opinions de l'auteur *. Voici en peu de mots le système qu'il pré-

^ Voir aussi ce que dit Bassenge dans sa réponse à Gbaussard, p. 58.

« Nous ne pouvons ici qu'aflSrmer, en renvoyant pour les preuves au livre que nous nous proposons de publier. On y trouvera notamment la lettre de Van Eupen.

S64 HISTOIRE DÉS BELGES. [ttdo]

èODis6 : maintenir les trois ordres, ce qui n'empéehe pas, dit-il , itne représentation plus ample ^ éviter tonte mesure qui paraisse tendre à une assemblée nationale, garantir à la noblesse et au dergé leur existence constitutionnelle , et par ce moyen arriter à une transaction raisonnable avec le chapitre. Yan Eupen défeâd ici les principes qu'il défendait en Belgique. Sansy adhérer en tout point, nous sommes heureux de montrer encore une fois qu'il n'étàît pas éloigné de s'entendre avec Yonck , et qu'il ne repoussait aucunement, tout en maintenant la distinction des ordres, l'idée de lès organiser d'une façon plus large et plus généreuse. « Quand l'union « sera rétablie parmi vous, écrit-il à Fabry, les moyens de <K votre défense ne seront pas bien difficiles; mais, avant que de « m'expliquer sur cet article, je voudrais que vous eussiez un € comité secret, composé de bien peu de personnes, comme cela « se pratique dans tous' les États du monde , avec qui je puisse < traiter, car ses opérations seront inGniment délicates, et leur 4r publicité pourrait être ruineuse. Entretemps je préparerai et « tracerai la route à prendre, et je crois que le pays de Liège sera <r content de moi. i> Le lecteur trouvera sans doute avec nous que ces lignes énigmatiques ne concernent pas un projet destiné seulement à procurer à la révolution liégeoise 4'assistance de la révolution belge.

Il était impossible de faire admettre à Liège les principes défendus par Yan Eupen, et toute négociation pour unir l'une à l'autre les deux révolutions avait bien peu de chances de succès. Quel moyen en efifet de soumettre à un même système de gouvernement les patriotes brabançons qui s'étaient, en partie au moins, insurgés pour défendre le clergé, et les patriotes liégeois qui voulaient l'abattre ? Quel moyen d'associer des hommes qui professafient un catholicisme exagéré, et ceux qui se donnaient pour les disciples des philosophes du xv!!!"" siècle ?

On ne paraît cependant pas, sous l'empire sans doute de la nécessité, avoir envisagé les choses de ce point de vue, et la lettre de Yan Eupen ne rompit pas la négociation. Quinze jours après, Bassenge partit pour Bruxelles , et les expressions vagues de ses

[l790] CHAPITRE IX. 265

lettres témoignent de Timportance qu'on attachait au secret de sa mission. II y est bien question de secours et même d'une intervention armée ; mais cela n'est présenté que comme le résultat éventuel d'une union ^ de la réalisation d'un plan destiné à consolider la république belge et que contrarie la mai^ite lenteur de Berlin, Ces détails semblent assez significatifs.

Au mois d'août, Lesoinne retourna à Bruxelles. Sa correspondance n'attribue plus à sa mission d'autre objet que la négociation de l'emprunt d'un million de florins, devenu impossible dans le pays même. On avait obtenu — arraché serait vraiment plus exact — du clergé secondaire aussi bien que du pri- Bfiaire , qu'il engageât à la garantie de cet emprunt ses biens situés dans les provinces des Pays-Bas. Avant de tenter la négociation, il fallait y être autorisé par les États, et l'on commença par le Brabant, puisque c'était là surtout qu'on espérait trouver des préteurs. Mais un autre préalable était encore ici à remplir : obtenir le consentement du conseil de la province , que la Constitution chargeait d'examijier si les actes du gouvernement, concentré alors dans les États, ne compromettaient pas les privilèges ou les intérêts publics. Lesoinne parait avoir été fort surpris des difficultés qu'il rencontra auprès du conseil, et il ne comprit pas la répugnance de ce corps à approuver une combinaison qui préjudiciait aux intérêts pécuniaires du clergé. Après de longs pourparlers et six semaines de séjour à Bruxelles, le député liégeois se trouva en présence d'un refus net (11 septembre). Il demanda aux États de passer par dessus cette opposition, ou de se porter garants de l'emprunt ; ses instances furent inutiles , et il revint sans avoir réussi. Le seul passage de sa correspondance qoi ait trait peut-être au projet d'union, est le suivant : « On m'a « parlé d'un projet très important, mais que je ne puis con- « fier au papier. J'attendrai donc mon retour à Liège *. » On est d'autant plus disposé à donner à cette phrase le sens indiqué , que dans une assemblée du Congrès , en octobre , il fut encore

ï Lettre du 5 septembre.

UIST. DBS BBLOES, T. 1 18

266 HISTOIRE DES BELGES. [t790]

question de Tunion des deux pays , mais comme (f un éoénemetU fort éloigné *.

L'avant dernière lettre de Lesoinne renferme le résumé d'une

conversation qu'il eut avec Yan Eupeu, sur un objet touchant

toujours à la réunion des Liégeois aux Belges. Ce fragment de

correspondance servira à expliquer le motif que croyait avoir

le gouvernement de Bruxelles, pour répondre par des défaites aux

propositions des puissances médiatrices, et nous l'insérons ici à

cause de son intérêt : « Avant de recevoir votre lettre du 6 et sur

« quelques mots qu'on m'avait écrits, savoir : que plusieurs élec-

« teurs et le roi de Prusse lui-même se proposaient de traiter

« l'afifaire des Liégeois à la Diète prochaine de Francfort, je m'avi-

« sai de mettre le post-scriptum suivant à une lettre que j'écrivis

« à M. Yan Eupen : On me mande de Liège que les princes de

« t empire germanique , particulièrement les électeurs , se proposent

« de traiter et méms arranger l'affaire des Liégeois à la Diète de

« Francfort. Si cela est , on doit prévoir qu'il y sera aussi qu^estion

« de l'affaire des Belges. Peut-être conviendrait-il qu'il y eut d^ avance

« un plan d'acceptation ou de refus formé en commun là dessus par

« les Belges et les Liégeois. Dès que j'eus reçu votre lettre, je fus en

« lire à M. Yan Eupen l'article qui conflrmait cette nouvelle, et

« me prescrivait de le consulter et de lui demander son avis. Il

« me dit que la chose méritait bien d'être attentivement pesée»

« qu'il y réfléchirait , et qu'il me ferait réponse ; et en effet voici

« celle qu'il m'a faite ces jours derniers : L'affaire des Belges ne

« sera point traitée à Francfort. Les trois cours médiatrices y parti-

« culièrement celles de Londres et de La Haye, veulent établir à ce

« sujet un Congrès à La Haye. Quant à nous^ nous ne sommes rien

« moins que décidés à cet égard. Cependant les circonstances actuelles

« ne nous permettent pas de refuser positivement d'entrer en confé-

« rence^ mais nous ferons en sorte que la chose, à commencer même

« par le point de savoir si nous acceptons ou refusons de conférer^

^ Gacbard, Documents politiqms et diplomatiques sur la révolution bdge de 1790» p. 365.

Si

[l790] CHAPITRE IX. 267

« traîne en longmur par toutes les difflcuUés, les petites chicanes de « mots que nous y jetterons. Entretemps thiver arrive, des événe^ < ments surviennent qui nous mèneront à tindépendance de la mai' « son d'Autriche, Je vous conseille, ajouta-til, d'en user de mém^ avec « vos électeurs. Il est impossible que vous obteniez quelque chose de « bon de ces gens là , ainsi il est évident que vous ne courez aucun « risque de tramer en longueur et d'attendre tout des événements, — « Mais, lui demandai-je, de quels événements parlez-vous? — Je « parle, me répondit-il, des soulèvements qui se préparent dans « plu>sieurs parties de Vempire; je parle de la guerre qui aura cer- « tainement lieu au printemps prochain dans l'Allemagne, car le € roi de Prusse, malgré lui , se battra alors contre la maison « d'Autriche ^ »

Cette lettre de Lesoinne nous conduit au dénouement, c'est à dire à ces négociations de Francfort qui décidèrent riutervenlioa armée de l'Autriche. Nous avons exposé précédemment la situation générale de l'Europe, et dit les concessions du successeur de Joseph II, pour désarmer le mauvais vouloir de la Prusse et des deux puissances maritimes. Les préliminaires de Reichenbach n'étaient pas la paix, mais ils la laissaient entrevoir dans un avenir prochain ; en tout cas ils consacraient l'abandon de la révolution belge, et par conséquent l'abandon de la révolution liégeoise. À cette époque les Liégeois se plaignirent amèrement de la cour de Berlin, et ils en avaient à coup sûr bien le droit. Cependant il convient de faire à ce sujet une distinction à laquelle on n'a pas pris garde. L'homme à qui on en voulait tout particulièrement était Hertzberg, ce chef du cabinet prussien qui avait accueilli, caressé, encouragé les chefs de la révolution. Mais Hertzberg fut étranger à la politique qui triompha aux conférences de Reichenbach. Le cabinet de Vienne était parvenu à effrayer Frédéric- (iuillaume II sur les conséquences des changements effectués en France^ et k ébranler sa confiance dans un ministre qui les approuvait, et qui, s'il eût été écouté, eût probablement encore

1 Lettre du 13 septembre, adressée comme la précédente à Fabry,

268 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

alors fait triompher les idées guerrières. En voyant son opinion repoussée, Hertzberg comprit que sa carrière politique était terminée, et il donna sa démission deuK mois avant la signature des préliminaires. Cette démission ne fut pas acceptée, mais de fait il cessa de diriger la politique de la cour de Berlin. Telle était l'impasse où les retours de la diplomatie avaient conduit les malheureux Liégeois : un monarque à qui on ne pouvait imposer à perpétuité un ministre et son système; un ministre qui trouvait dans sa disgrâce une raison péremptoire pour échapper à ses engagements.

Les préliminaires de Reichenbach ne contenaient aucune disposition relative à la révolution de Liège; c'était, pourTempire d'Allemagne, une difficulté d'ordre intérieur, et la solution en était réservée à la diète convoquée pour procéder à l'élection du successeur de Joseph IL Elle se réunit le 30 septembre. Tout était concerté d'avance. La Prusse consentait à la nomination de Léopold, et répudiait complètement la politique belliqueuse de Hertzberg; elle ne devait pas avoir, pour la révolution liégeoise, des sentiments différents de ceux qui l'avaient guidée dans ses derniers rapports avec la révolution belge. Tout au plus, et par un reste de pudeur, désirait-elle dissimuler sa brusque évolution, ménager la transition soudaine de la politique de guerre à la politique de paix. Cela ne lui était pas bien difficile. Le ministre tombé n'avait par épargné les promesses de secours et d'appui aux Liégeois, qui, dans leur inexpérience, firent comme leurs voisins et prirent ces démonstratioiis au pied de la lettre ; mais les actes officiels, bien moins explicites, n'engageaient pas à beaucoup près autant que les conférences privées, et, au moment solennel, quand le protecteur fut sommé de prendre parti, ce fat aux actes officiels seuls qu'il trouva bon de se référer. Retraçons ces déconvenues diplomatiques qui précédèrent la catastrophe. ^ Sur l'avis de Dohm, qui continuait à représenter Frédéric- Guillaume H auprès du cercle de Westphalie, le nouveau conseil de la Cité avait informé de son installation le monarque, et lui ' avait en même temps soumis un projet d'accommodement , pour

[n90] CHAPITRE IX. 269

lequel il réclamait son appui auprès de la conférence qui venait de se réunir; elle se composait des six électeurs de Trêves, Munster, Juliers (Palatin), Clèves (Prusse), Mayence et Hanovre. Dans cette réunion appelée à décider de son sort, la révolution liégeoise devait s'attendre à trouver des juges sévères; un seul, la Prusse, lui témoignait encore quelque bienveillance, mais une bienveillance peu sincère depuis la retraite de Hertzberg. Un fait récent avait encore accru Tirritation de Hoensbroech et des électeurs qui faisaient de sa cause la leur propre : le 15 septembre, le tiers-état s'était attribué le droit de donner un régent au pays. Nous avons dit les motifs invoqués en faveur de Tiuslilution d'un conseil de régence; mais, le pouvoir exécutif une fois établi, pourquoi ne pas S'arrêter? A quoi bon jeter parmi les citoyens ce nouveau brandon de discorde? A quoi bon achever de s'aliéner les deux autres ordres? Et à quel personnage profilait la mesure! Le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Cambrai, était un chanoine tréfoncier qui n'avait jamais résidé, et qui s'en avisa seulement, quand il vit quelque profit à tirer des événements. Ambitieux vulgaire, il conçut l'espoir, en consentant à devenir l'instrument des patriotes, de remplacer Hoensbroech sur le siège de saint Lambert. Les passions populaires lui vinrent en aide, et son élection ne fut pas autre chose qu'un acte de vengeance, auquel on regrette de voir associés des hommes recommandables à tant de titres. Ce fut en outre une maladresse qui pesa d'un poids assez lourd dans les négociations de Francfort, et dont on ne tarda pas à recueillir les fruits.

Quelques jours auparavant était aussi arrivé de cette ville un projet d'accommodement. II n'émanait pas du prince ; on avait cependant des raisons de croire que ses conseillers n'y étaient pas étrangers. Le personnage chargé de le faire parvenir à sa destination était le fils de l'agent des patriotes à Weizlaer, et, dans sa lettre d'envoi à Donceel , il l'engageait vivement à saisir le moment actuel; il vous est , écrivait-il , plus favorable que je n'ose dire; mais il ne reviendra pas, et vous risqusz de perdre la protec^ tion pru>ssienne si vous le laissez échapper. Il importait peu que ces

270 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

propositions fussent totalement différentes de celles des patriotes; au début d'une négociation on ne dit jamais son dernier mot, et dans tous les cas il fallait bien se garder de les repousser d'une manière aussi absolue qu'on le fit, en affirmant que le retour de Hoensbroech était impossible. Croire que la conférence admettrait cette impossibilité, c'était s'abuser étrangement. Il ne pouvait plus être question d'empêcher la restauration de Hoensbroech, mais d'obtenir qu'elle ne s'effectuât pas sans conditions , et de les stipuler aussi favorables qu'il était possible. Telle n'était pas l'idée qu'à Liège on se faisait de la situation, et les députés que le tiersétat et le conseil de la Cité envoyèrent à Francfort, eurent à soutenir avant tout cette impossibilité. L'état primaire et l'état noble montrèrent plus de sagesse, en demandant à négocier sur les bases du recez du 12 octobre contenant les Points fondamentaux.

Du reste toutes ces démarches étaient inutiles. Les patriotes s'étaient flattés d'être admis à défendre leur cause. La conférence ne l'entendait pas ainsi, et quand les députés arrivèrent à Francfort (25 septembre), ce fut pour prendre connaissance des conditions de la soumission ; elles étaient adoptées depuis plusieurs jours (15 septembre) et renfermées dans un document intitulé : Propositions de LL. AA, SS. électorales. Le principe d'où partaient ces juges prévenus, était la restauration du prince et le rétablissement de l'état de choses existant avant le 18 août ; il était bien question d'une amnistie, mais tout ce qu'on pouvait promettre c'était de s'intéresser auprès de Hoensbroech pour l'obtenir ; quant à la question vitale : le redressement des griefs , le document portait (art. 11) : « Durant leur séjour à Liège, les « commissaires des hautes cours électorales tâcheront d'aplanir

< tous les points litigieux subsistant entre le prince-évêque et les « États de Liège, et ils chercheront à porter remède â tous les « griefs fondés. Si cependant ils ne pourraient pas réussir en

< cela, ils s'employeront efficacement pour que les deux parties « acceptent un compromis, pour accommoder les points sur « lesquels on n'aura pu convenir. Les cinq cours électorales « assemblées pour la susmentionnée conférence assurèrent à cette

[l790] CHAPITRE IX. 271

« occasion S. M. le roi de Prusse que rien ne serait négligé pour « lever et pour aplanir tous les griefs jusqu'ici subsistants. » L'engagement n'était peut-élre pas assez précis ; on avait surtout à craindre que les griefs, fondés aux yeux des patriotes, ne le fussent pas du tout à ceux des commissaires électoraux. Il faut néanmoins faire la part des circonstances, et reconnaître que les médiateurs, avec la meilleure volonté d'accomplir leur promesse, pouvaient difficilement tenir un langage différent à un prince leur collègue.

Ces propositions furent communiquées, le 4 octobre, aux soixante sections de la Cité ; elles furent unanimes ^ à les repousser. Trois jours plus tard, on réunit la garde bourgeoise qui vota de même (7 octobre). Aussitôt après, les députés repartirent avec ces délibérations qui, par la violence de leur style, furent pour leur mission un embarras de plus.

En ce moment (9 octobre) on reçut de Dohm des nouvelles favorables, précisément au sujet des mots griefs fondés qui laissaient la porte ouverte à toutes les interprétations, et ne donnaient en définitive aucune garantie aux patriotes. Les envoyés prussiens venaient de lui écrire, disait-il, qu'ils avaient tout lieu d'espérer de la conférence une déclaration « que les griefs fondés devaient « être levés, et surtout qu'on reconnaîtrait à la nation le droit « d'être représentée par députés élus par elle-même, sans aucune « influence du prince-évêque. » Cette déclaration devait être remise à Frédéric-Guillaume, qui en aurait garanti Texécution. Dohm insistait pour qu'on se hâtât d'accepter les propositions avec cette modification importante ; le couronnement de l'empereur avait lieu ce jour là même, et la conférence devait se séparer bientôt après. Non content d'écrire, il vint à Liège le lendemain (10 octobre), et eut une longue entrevue avec les membres les plus influents des États.

Dans des conjonctures aussi lâcheuses, avec la restauration deve-

» La âr et la 38' remirent la décision au conseil municipal, ce qui revenait toujours au même.

27S HISTOIRE DES BELGES. [i790]

nue iaévilable, — il n'y avait plus à se faire illusion là dessus — on devait, ce semble, saisir avec empressement cette dernière planche de salut. Ne sauvait-on pas la principale conquête de la révolution, celle qui rendait dans l'avenir toutes les autres possibles? N'obtenait-on pas, pour la représentation nationale, cette forme d'élections sincères, qui est et sera toujours la première condition du progrès politique? Cela parait clair, et cependant il fut impossible à Dohm de faire accepter ses idées; sa mission, mal interprétée du reste, faillit même causer une émeute.

La probité politique de ce représentant du monarque prussien n'a jamais été mise en question. Homme de Hertzberg et dévoué à son système , il n'était sans doute plus initié aux mystères de la diplomatie ; mais il restait toujours l'organe officiel de sa cour, et rien n'autorise à suspecter ni sa sincérité, ni la réalité de la concession. A l'époque même, on ne souleva à ce sujet aucun doute. Mais les cœurs étaient aigris, les tètes montées et la voix de la raison n'était plus entendue. La pensée de revoir Hoensbroech, de le revoir triomphant et suivi de ses odieux conseillers, de devoir fléchir le genou devant lui, exaspérait les esprits et poussait aux résolutions désespérées. Mieux valait périr, sauf à entraîner les ennemis dans sa ruine. On en était arrivé à Liège comme à Bruxelles à fonder sur les moindres bruits des espérances impossibles. Quelques difficultés survenues entre les cours de Berlin et de Vienne étaient acceptées comme un indice certain de rupture ; il ne s'agissait que de traîner les choses en longueur, la guerre étant inévitable au printemps.

Aussitôt après le vote des sections et des compagnies bourgeoises, les États, sous la dictée de Fabry S s'étaient plaints à Frédéric Guillaume et à Hertzberg de la manière dont cette affaire avait été conduite. Le roi ne répondit pas ; mais Hertzberg, dans une lettre (12 octobre) où il annonçait à Fabry que l'Empereur avait offert de se charger de l'exécution, déclara nettement qu'il fallait se résigner à recevoir Hoensbroech et à se soumettre à Wetzlaer;

^ Les minutes sont de sa main.

[l790] CHAPITRE IX. 273

« mais, ajoutait-il, on vous assurera une amnistie entière, et une « promesse positive de faire travailler tout de suite au redresse- « ment de vos griefs, et à procurer au pays de Liège une constitu- « tion convenable à ses intérêts et surtout une meilleure repré- « sentation de la nation.... Yoilà mes principes; si les Liégeois ne « les acceptent pas, le roi les abandonnera à leur sort Je

< crois, disait-il encore plus loin, que nos principes sont justes,

< modérés et sans partialité. Je vous conseille de les faire agréer « à vos compatriotes, et de ne pas vous abandonner à la passion a pour courir à une perte inévitable. » Le langage n'était plus aussi doux ni aussi flatteur qu*à l'époque où Ton croyait avoir besoin de ceux à qui on le tenait ; mais il avait au moins le mérite d'être franc, et pouvait encore être mis à profit. C'est ce qu'on parut enfin disposé à admettre.

Les députés avaient été renvoyés à Francfort avec des instructions plus raisonnables. Nous n'en avons pas le texte, mais de l'ensemble des faits il résulte que, tout en persistant à déclarer impossible le retour de Moensbroech, ils n'en devaient pas faire une cause de rupture, et que sur la question essentielle: le droit d'élire les représentants de la nation sans aucune intervention du prince, ils avaient à prendre pour base la proposition de Dohm. Les autres articles n'avaient gas, à beaucoup près, la même importance, et n'étaient pas considérés comme des obstacles sérieux. Combien on dut regretter de ne pas avoir d'abord suivi le conseil du ministre prussien ! Le cabinet de Berlin , irrévocablement engagé, eût appuyé bien autrement qu'il ne le fit les justes réclamations des Liégeois. Au contraire les députés trouvèrent, en arrivant, mal disposés les esprits de ceux dont ils attendaient tout. On remit sur le tapis la promesse formelle d'une représentation du peuple libre ^ indépendante de toute influence quelconqu^^ et les ministres prussiens s'engagèrent à appuyer une demande qu'ils trouvaient juste. Mais ils échouèrent, et les représentants des autres cours persistèrent à soutenir que la parole donnée de redresser les griefs suffisait: Ensuite on notifia aux députés (15 octobre) qu'ils eussent à accepter les propositions telles que la conférence

274 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

les avait formulées; sinon, toute négociation serait rompue, et il ne resterait plus qu'à exécuter dans teur rigueur les mandements de Welzlaer. La position était embarrassante : d'une part les représentants de la Prusse insistaient sur la confiance qu'on devait avoir dans la parole du roi, et sur les lâcheuses conséquences d'un refus; d'une autre les instructions des États et du conseil de la Cité étaient formelles, et n'autorisaient pas à accepter les propositions sans modifications. Pour éviter cette rupture dont on les menaçait, et par déférence pour les ministres prussiens, les députés se décidèrent à accepter sous ratification de leurs commettants, ratification qui devait être envoyée le l""' novembre au plus tard. Dans une dernière entrevue, un de ces envovés leur « réitéra de « peser mûrement la chose , de bien en considérer les suites et « les promesses solennelles du roi, et la parole des autres cours, « enfin le fond qui était assuré, et de voir si les formes valaient « de faire tout perdre. »

Assurément ces considérations avaient une grande valeur et appelaient un mûr examen, j II est toutefois bien permis de se demander si cette confiance, que réclamaient les médiateurs, était méritée; s'il y avait lieu, après tout ce qui s'était passé, de croire à la sincérité de leurs promesses.

A notre avis, l'acceptation sans réserve était nécessaire, dès qu'on avait kt conscience de ne pouvoir prolonger la lutte. Cette impossibilité admise, il fallait courir le risque d'une soumission aux conditions exigées ; on ne pouvait avoir pis que la restauration de Hoensbroech efiectuée en vertu des mandements de Welzlaer, et on pouvait avoir mieux si les médiateurs tenaient leur parole. Mais cette impossibilité, on l'a vu, n'était pas reconnue, et les dernières illusions ne devaient se dissiper qu'en présence même de l'exécution.

Comme les députés l'avaient déclaré à Francfort même, la ratification ne fut pas donnée. Les patriotes liégeois envoyèrent leur soumission aux six électeurs (31 octobre), mais en la subordonnant à l'obtention des garanties réclamées en leur nom. Il n'y avait plus pour eux de secours à attendre de l'Allemagne; allait-il

[l790] CHAPITRE IX. 275

en arriver de la France? C'est précisément la question qui tenait alors les esprits en suspens.

Après ce que nous avons dit de l'influence exercée à Liège par la littérature et les idées françaises, on a pu s'étonner de ne pas voir l'attention publique se tourner plus tôt vers ce grand pays. Mais il ne faut pas oublier que la principauté de Liège faisait partie de l'empire germanique, et que si les patriotes, au lieu de se donner un protecteur au sein même de l'empire, l'avaient cherché au dehors, ils auraient excité l'animadversion de tous. En outre, dans la guerre générale qui menaçait d'éclater, Hoensbroech, comme tous les princes ecclésiastiques de l'Allemagne, eût défendu la cause de l'Autriche, et par conséquent celle de la France à qui elle était unie depuis 1756. Il y avait dès lors nécessité encore pour les patriotes de chercher un appui dans le camp opposé, c'est à dire auprès de la Prusse et des deux puissances maritimes. Mais quand, après la signature des préliminaires de Reichenbach, la révolution se sentit moins soutenue par la Prusse, et qu'elle vit le caractère toujours plus prononcé des réformes en France préparer une rupture avec l'Autriche, elle fut naturellement amenée à changer d'attitude, et chercha à su,bstituer un autre appui à celui de la Prusse qui menaçait de lui manquer. Une occasion favorable de l'essayer se présentait. Reynier, secrétaire de la société d'émulation, l'ami et le collaborateur de Bassenge et de Henkart, avait été, dans le mois de juin, envoyé à Paris, pour y solliciter le règlement d'une vieille créance à charge du gouvernement français; il emporta plusieurs exemplaires de l'ouvrage de Dohm ^ qu'il venait précisément de traduire, les distribua, et chercha à intéresser au sort de la révolution liégeoise les principaux membres du côté gauche de l'assemblée nationale, Mirabeau entre autres, qui avait visité le pays de Liège en 1787, et y avait conservé quelques relations. Au mois d'août, Henkart fut adjoint à son ami, et, le 18 septembre, ils se présentèrent pour la première fois à la barre. Ils n'y paraissaient que

^ Die lutticher Révolution im Jàhr 1789.

S76 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

pour une réclamation Gnancîère; cependant leur présence provoqua une véritable tempête, le côté droit ne voulant pas les reconnaître, parce qu'ils représentaient un gouvernement révolutionnaire. Merlin, Mirabeau, Alex. Lameth prirent la parole en leur faveur, et Reynier ne put faire la lecture de son adresse, qu'après un tumulte de plus de deux heures : il y parla de la cause de la liberté que la France défendait, de l'oppression dont on menaçait les Liégeois, du secours qu'ils avaient obtenu de la cour de Berlin et de celui qu'ils attendaient du cabinet de Versailles, intéressé à ne pas laisser le despotisme s'établir dans un pays voisin; l'objet de la députation, qui n'était du reste financier qu'en apparence, était abordé tout à la fin, et exposé en peu de mots. Après une réponse du président, vague comme tous les documents de ce genre, les deux députés furent admis aux honneurs de la séance, et leur réclamation renvoyée aux, comités de liquidation et des finances.

La mission avait produit financièrement et politiquement d'assez bons résultats, pour que les États et le conseil de la Cité renvoyassent Reynier à Paris. Il y retourna à l'époque où partait la dernière députation envoyée à Francfort (octobre), et, peu de temps après son arrivée, il trouva l'occasion d'attirer de nouveau sur ses commettants l'attention et la bienveillance du parti qui dominait dans l'assemblée. Parmi les régiments étrangers que le gouvernement français avait pris à sa solde, s'en trouvait un dont le nom : Royal liégeois, indique l'origine. La formation remontait à l'année 1787, et avait même fourni à l'opposition un grief contre Hoensbroech, qui s'était fait nommer colonel honoraire. La plupart des officiers avaient été naturellement pris dans les rangs de la noblesse , et un jour ils furent dénoncés pour manifestations contre-révolutionnaires, à la sortie d'une orgie dans le genre de celle des gardes du corps de Versailles. En voyant le bruit que faisait cette affaire, Reynier en informa le conseil de la Cité, qui lui envoya aussitôt une adresse remplie de protestations d'attachement à l'assemblée; on y rappelait que la levée de ce régiment regardait précisément le prince chassé par les Liégeois, et que

[l790] CHAPITRE IX. 277

ceux-ci n'y avaient, en dépit du nom, fourni qu'un petit nombre d*officiers. Reynier transmit la pièce à TassemÛée, après en avoir d'abord fait lecture dans une séance des Jacobins où il fut vivement applaudi. Ou ne pouvait attendre de la démarche autre chose que des remerciements. Le gouvernement de Louis XYI avait assez d'embarras à l'intérieur pour ne pas s'en créer au dehors, si même il l'eut voulu, ce qui est douteux, et la majorité de l'as^ semblée, quoique favorable aux Liégeois, n'était pas préparée à faire ia guerre pour eux. Pour la révolution française le moment n'était pas venu de déborder sur les pays voisins, et la généreuse population, que menaçaient des ennemis formidables, n'obtint encore de ce côté que des paroles sympathiques sans aucun appui sérieux.

La conférence de Francfort s'était dissoute au jour fixé (1 novembre). On résolut de faire une dernière démarche auprès du cabinet de Berlin si refroidi à l'égard des Liégeois, et à qui, il faut l'avouer, on n'avait fourni que trop de prétextes. Chestret et Bassenge furent députés, s'arrêtèrent quelques heures à Âix (4 novembre) pour conférer avec Dohm qui avait toujours beaucoup d'espérance, et arrivèrent à Berlin le là novembre. Le lendemain ils furent reçus par Hertzberg qui les accueillit bien, mais ne leur cacha pas qu'il serait difficile d'obtenir quelque concession des cinq cours électorales. En effet, quoiqu'elles reconnussent le fondement de certains griefs, elles ne voulurent pas se désister de la soumission préalable, et refusèrent positivement de rouvrir à Ratisbonne, comme on le leur demandait, les conférences rompues à Francfort. Dans ces entrefaites, les députés eurent plusieurs entrevues avec Hertzberg qui, sans doute pour avoir l'air de ne pas déserter entièrement leur cause, leur proposa, comme terme de conciliation, de donner Rohan pour coadjuteur à Hoensbroech, et de faire des ouvertures dans ce sens à l'archevêque de Mayence, le plus obstiné des électeurs. Chestret et Bassenge accueillirent l'idée, et ils proposèrent à leur tour l'objet principal que des instructions secrètes assignaient à leur mission : obtenir l'intervention de la noblesse et du tiers-état dans l'élection du prince, ou tout au

278 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

moins Tobligation pour ce dernier de prêter à la nation un serment dont les termes seraient votés dans une réunion des trois ordres. Comment pouvait-on nourrir Tespoir d'obtenir un semblable résultat, un changement aussi grand dans la constitution, alors qu'on sollicitait vainement quelque concession sur des questions d'une importance secondaire ! Aussi le cabinet de Berlin ne parait avoir donné aucune suite à la proposition, et les députés eurent le 25 décembre leur dernière entrevue avec Hertzberg. En les informant du mauvais succès de ses démarches, le ministre leur apprit que la chambre de Wetziaer allait confier l'exécution de sa sentence au chef du cercle de Bourgogne, c'est à dire à l'Empereur. Ils quittèrent ensuite Berlin, après avoir laissé entre les mains du roi une supplique pour l'engager à rester étranger à cette exécution.

A leur retour à Liège, ils trouvèrent les esprits toujours fort échauffés, mais à côté de cela, surtout dans les campagnes, un découragement qui grandissait de jour en jour. Quoique décrétée au mois d'août, la garde nationale de la Cité n'avait été organisée qu'en novembre. Elle formait deux brigades ou six régiments, et un effectif de 18,745 hommes; mais le courage naturel de ces soldats citoyens, suffisant pour repousser les milices des électeurs ecclésiastiques, devait être impuissant contre les vieilles bandes de l'Autriche. Ces préparatifs de résistance pouvaient au dehors abuser l'opinion sur les ressources de la révolution, sans rassurer ceux mêmes qui les dirigeaient. L'organisation de la garde nationale n'était pas terminée encore, quand survint une attaque à laquelle on ne s'attendait pas ; car quoiqu'il n'eut pas été conclu d'armistice, de fait les hostilités étaient suspendues.

On a vu comment, après l'affaire de Zutendaal, les troupes exécutrices s'étaient dispersées. Il n'était resté que deux à trois mille Munstériens et Mayençais à Maesyck et aux environs. Afin de se trouver plus près de Liège, quand arriveraient les Autrichiens dont l'intervention était décidée, cette petite armée quitta de nouveau ses cantonnements et se dirigea vers Visé. Les Mayençais, qui marchaient les premiers au nombre de 1,200 environ, s'emparèrent

[l790] CHAPITRE IX. 279

(9 décembre) sans difficulté de cette petite ville située sur la rive droite de la Meuse, à 3 lieues de la capitale. Puis ils occupèrent une ile située en face, et placèrent sur la rive gauche un poste de 40 grenadiers commandés par un lieutenant. La nouvelle de cette invasion parvint à Liège dans la soirée; aussitôt un détachement de volontaires se mit en route, et tomba au milieu de la nuit sur les quarante grenadiers. Le lieutenant parvint à s'échapper à la nage avec quelques uns de ses hommes ; le reste fut tué ou pris. Rentrés dans Visé, les fuyards y jetèrent l'alarme, et la terreur des ennemis augmenta, au bruit de l'arrivée d'un autre parti de Liégeois s'avançant par la rive droite, ce qui n'était du reste pas vrai. Ne voyant pas venir les Muustériens, qui marchaient avec une extrême circonspection, le général mayençais perdit la tète et donna l'ordre d'évacuer la ville. La retraite se fit avec tant de précipitation, qu'on abandonna plus de cinquante voitures chargées de vivres. Ce bel exploit termina dignement la campagne entreprise par les troupes des électeurs ecclésiastiques, et laissa les Liégeois en présence d'adversaires plus sérieux.

Encouragé par les succès de ses soldats en Belgique, Léopold espérait qu'ils ne rencontreraient pas plus de résistance sur le nouveau théâtre où ils allaient encore cueillir de faciles lauriers, et il avait consenti à devenir l'exécuteur des mandements de Wetzlaer. Qu'avaient à faire les patriotes liégeois? Résister avec succès, était impossible, et si parfois ils avaient menacé de s'ensevelir sous des ruines, c'étaient là de ces cris de désespoir que le cœur désavouait. Il ne leur restait qu'une ressource: intéresser à leur sort an monarque généreux qui, vainqueur de ses propres sujets révoltés, consentait cependant à laisser leurs privilèges intacts. Une adresse fut rédigée, et une députation chargée de la présenter à l'Empereur. Avant son arrivée à Vienne, les ordres de Wetzlaer avaient reçu leur entière exécution.

Le décret de la chambre impériale, qui confiait cette exécution à Léopold, est du 20 décembre. Le 25, dix jours après la rentrée des Autrichiens dans Bruxelles, le général-major Alvinzy manda au conseil de la Cité qu'il avait reçu du maréchal Bender,

380 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

son chef. Tordre d'occuper Liège, et il lui envoyait un de ses officiers, le baron d'Âspre, pour prendre toutes les dispositions nécessaires. Ce jour là même, le conseil et les États avaient envoyé leur soumission au comte de Metternich-Winnebourg, ministre de FÂutricbe près du cercle de Westphalie, et désigné déjà pour le poste de ministre plénipotentiaire aux Pays Bas: ils s'en remettaient à la volonté de l'Empereur, et demandaient au comte d'interposer ses bons ofiSces, pour obtenir de son maître quil réglât le sort des Liégeois, conformément à leur constitution et à Véquité de leurs réclamations.

En même temps ils publièrent une adresse (24 décembre) au peuple, pour l'informer des événements qui se préparaient :

< Citoyens, leur disaient-ils, vous savez tous combien vos chefs,

< vos magistrats se sont efforcés de mériter la confiance que vous « avez mise en eux ; vous savez avec quel zèle, quelle sollicitude « ils ont tout sacrifié pour veiller uniquement à vos intérêts, pour « assurer votre repos, votre liberté, votre bonheur. Tant qu'ils <K ont pu vous épargner des inquiétudes, des périls, ils l'ont fait ; « quand il a fallu que vous y fussiez exposés, ils les ont partagés « avec vous. Jusqu'à présent votre courage avait surmonté tous « les obstacles, votre patriotisme intrépide avait su triompher de « tous vos ennemis. La cause que nos travaux communs soute- « naient, que vos armes défendaient si glorieusement, cette cause « sans doute méritait bien que le ciel la favorisât, et tout ce qu'il « y a d'hommes justes sur la terre a fait des vœux pour sa réus- « site. S'il en arrive autrement, ah ! du moins il ne faudra point « accuser vos chefs ! Mais il leur reste à remplir envers vous un « dernier devoir. Quelque pénible qu'il puisse être, l'obligation en « est sacrée, et ils se feraient un crime impardonnable de négliger « un seul instant de s'en acquitter. Sachez donc, citoyens, que « vainement nous avions espéré, que nous avons fait d'inutiles ft efforts pour terminer nos querelles à l'amiable, et sans qu'il fût « nécessaire d'avoir dans ce pays des troupes étrangères. La « chambre impériale de Wetzlaer en a jugé autrement, en appec lant à l'exécution de ses sentences l'auguste chef de l'empire,

[i790j CHAPITRE IX. 281

« le monarque puissant qui règne sur les vastes états héréditaires

« de la maison d'Autriche.... Il n'est pas nécessaire, citoyens, de

« vous dire combien cette nouvelle nous a surpris et attérés, dans

« un temps où l'on nous flattait encore d'une issue toute diiFé-

ce rente de nos affaires. Mais il nous a paru à tous que ce serait une

« témérité de songer encore à faire résistance. Elle serait inutile,

<!c parce que le monarque appelé aujourd'hui à l'exécution, a une

a puissance prépondérante qui nous écraserait infailliblement, et

« que le sang des Liégeois est trop précieux, pour qu'il soit versé

« en pure perte. Elle serait inutile surtout, parce que ce monarque

<!c est le même dont la justice, la sagesse, l'humanité ont fait pen-

« dant vingt-cinq années le bonheur de la Toscane. Puisque Léo-

« pold est juste, nos justes droits ne pourront en être méconnus;

« puisque Léopold est humain, il ne voudra pas le malheur d'un

« peuple généreux qui se jette dans ses bras, qui lui remet sa

a cause avec confiance et sans crainte .^.. Il ne nous reste plus

« qu'à vous recommander la même sécurité qui est dans nos

« âmes. Soyez tranquilles sur votre sort futur; reposez-vous sur la

« justice de vos réclamations ; reposez-vous sur ce que vous avez

« fait depuis un an du soin de votre gloire. Jamais il n'y eut de

« honte de céder à la nécessité, et quand l'honneur est sauf, rien

« n'est perdu. Citoyens, nous vous en supplions, montrez-vous

« calmes et sereins dans ces jours critiques et décisifs ; montrez-

« vous dignes encore de la liberté qui vous échappe ; qu'aucun

« excès ne déshonore ces derniers moments; redoublez avec nous

< d'ardeur et d'activité, pour maintenir jusqu'à la fin la police et « le bon ordre; que le juge qu'on vous envoyé soit lui-même (f témoin des vertus de ce peuple ; que vos ennemis rougissent de « vous avoir calomniés. Si nos travaux constants, si nos veilles, « si les inquiétudes qui nous ont si souvent agités, sont de quel- « que prix à vos yeux, citoyens, donnez-nous cette dernière « preuve de votre confiance, de votre estime, de votre amour. « C'est la seule, c'est la plus douce récompense à laquelle nous

< aspirons. »

Mais la soumission envoyée à l'Empereur ne suffisait pas. Si

UlST. DB8 B|SLGS$, T. I. 19

^ HISTOIRE WB BELGES. [tl«li]

Yon Youlait quelque adoucissement aux rigoureuses prescriptious de Wetzlaer, il était indispensable — Alvinzy Tavait rappelé w^ nM^inent à une députation qui était allée le trouver à Tirlemant — de remplir la même formalité auprès de Hoensbroech, aq^^ès 4es princes électeurs,auprès du grand-juge président de 1^ chWH bi^e impériale. Les États et le conseil ne pouvaient s y résigo^c» ^ ^e le firent qu'au dernier instant, quand on leur annonça que les iiippériaux, dont on avait par un reste de ménagement retairdé 1^ départ» allaient enfin arriver. Cette soumission est du 10 janvier 1791. Deux jours après (12 janvier) les soldats de Léopold pre* naient possession de Liège, où le prince-évéque ne devait pas lard(er à rentrer.

A, ce moment, les hommes de Hertzberg firent une dernière démarche pour sauver la dignité un peu compromise du cabinet de Berlin. D'Âix, où il continuait à résider, Dohm écrivit à Ben* der pour lui rappeler les négociations précédentes, et l'engager à maintenir provisoirement l'état des choses, jusqu'à ce qu'il fut informé du résultat de la communication que la cour prussi^oine sye proposait de faire à ce sujet à la cour impériale. Démarche i<qutile, et qui ne servit qu'à mettre de nouveau en lumière l'antipatihie que ressentaient les uns pour les autres les serviteurs des deux grandes monarchies allemandes. Quant à la révolution, elle était décidément vaincue, et il ne restait plus à ses chefs que la ressource de l'exil, ressource douloureuse mais nécessaire devant une réaction dont on avait raison de prévoir la violence.

Députés belges envoyés à La Haye au comte de Mercy. — Situation et politique du gouvernement autrichien. — Eéinstallation des fonctionnaires dépossé^ par la révolution. — Les doyens et les eswardeurs à Tournai, la Gollapç à Gand. — Affaire du conseil de Hainaut. — Difficultés pour la réinstallation du conseil de Brabant. — Scène du 17 janvier. — Correspondance du ministre avec les États. — Émeute du 24 février. — Recomposition provisoire du conseil. — Édit du 16 mars.

Grâce aux divisions intestines, rAntriche avait repris possession de notre pays sans éprouver de résistance ; Yan der Noot et ses partisans, abandonnés à eux-mêmes, furent incapables du moindre effort pour le défendre, et le maréchal Bender n'eut qu'à se présenter, pour se faire ouvrir les portes de nos principales villes.

Quand cette campagne de quinze jours, véritable promenade militaire, fut achevée, les États des provinces choisirent des députés ^, pour porter les assurances d'une soumission tardive et peu sincère au comte de Mercy, le négociateur de l'Empereur au c^n-

^ Ces députés fucent, pour le Brabant : baron d'Hooghvorst, comte de BaiUet, Oçi Waele; pour la Flandre: de Grave» Y^udervelde, Fabbé de Saint-Pierre, yan Hoobrouck-Hooreghem, Deurwarder; pour le Hainaut : de Mérode, Grendebien, de Harbaix; pour Tournai : Bonaventure; pour Namur : de Gaiffîer, ifip^mte d'Elzée, de Posson, de Cauwer.

284 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

grès de La Haye, l'homine qui venait d'être investi, avec le titre de ministre plénipotentiaire, de rintériro du gouvernement général en Belgique (décembre). Ces députés furent accueillis avec bienveillance, car la cour de Vienne n*avait pas à s'enorgueillir de son facile succès; le ministre leur déclara que Léopold, de son propre mouvement, eût fait les concessions rappelées dans le traité du 10 décembre, et il s'attacha à démontrer qu'il importait au pays de cesser, avec les puissances étrangères, des relations dont le résultat en définitive avait été si peu favorable. « J'ai appuyé , « dit-il dans un rapport à Kaunitz, sur l'avantage qu'aurait eu le « pays, s'il s'était mis dans le cas de tenir les concessions direca tement du souverain, plutôt que par l'organe d'étrangers qui « en tiraient toujours le courtage *. »

Tous ces députés avaient mission d'insister sur certaines questions, qui allaient créer de sérieuses difiScultés : l'amnistie, la reconnaissance des dettes contractées par les États pendant leur année de souveraineté, l'éloignement des fonctionnaires hostiles à la révolution. Les États de Hainaut allaient plus loin, et demandaient à l'Empereur d'accorder au pays les avantages qu'il avait voulu lui assurer par sa déclaration du 2 mars ; demande que le ministre put, non sans motif, qualifier d'extravagante, a La « représentation des États du Hainaut, lui disait Kaunitz, est « d'une insigne impertinence, et je présume que Yotre Excellence <c la laissera sans réponse, ou qu'elle fera là-dessus aux rédac- « teurs un sermon. Ce que j'y trouve surtout de plaisant, c'est « que ces messieurs regardent à présent le contenu de la dépê- « che du 2 mars comme le seul moven de rétablir le calme et la cr félicité publique ; tandis que, lorsque cette dépêche leur a été «r adressée, ils l'ont trouvée si peu digne d'attention, qu'ils n ont « pas même daigné y répondre ^. » Les États de Brabant s'attachaient surtout à démontrer le danger de toute innovation, la nécessité de maintenir intacte leur Joyeuse Entrée.

Les députés ne quittèrent pas La Haye sans remercier de leur

* Archives de VÉtat.

* Archives de VÉtat,

[l79l] CHAPITRE X. S85

gracieuse médiation * les représentants des cours médiatrices, qui les fatiguèrent de protestations d'attachement. Le comte de Mercy les suivit en Belgique, et, dans les premiers jours de 1791 (6 janvier), il arriva à Bruxelles où il fut bien accueilli ; le peuple, fatigué d'une longue tourmente , aspirait au repos et à la réconciliation avec un souverain dont les premières paroles, dès son avènement au trône, avaient été des paroles de paix et d'oubli. Cet espoir ne devait pas se réaliser si tôt.

Les derniers événements portaient au comble la haine réciproque des deux opinions qui divisaient la Belgique. Placé entre des passions contraires, le gouvernement devait craindre , avant tout, de les réunir de nouveau contre lui. Sa politique fut dépourvue , encore cette fois, de toute habileté et de toute prévoyance. S'il n'avait écouté que ses sympathies, il se serait rallié aux Yonckistes; mais il craignait que ce parti ne finit par embrasser les doctrines désorganisatrices, contre lesquelles, en France, on se débattait avec tant de peine. Ses intérêts le portaient vers le parti contraire, qui défendait la cause des privilégiés; mais la cour de Vienne subissait encore alors l'influence de généreuses idées , aidait au progrès, et répugnait à pactiser avec des hommes qui n'aspiraient qu'à maintenir les gothiques traditions du passé. Ainsi, flottant indécis entre ses craintes et ses espérances, le gouvernement crut pouvoir impunément se passer de l'appui de Tun et de l'autre parti, ou plutôt les tromper tous deux, en les faisant respectivement servir de contre-poids l'un à l'autre. '< 11 est fort « avantageux, écrivait Kaunitz à Mercy, de tenir les États en « échec par les démocrates. » Et plus bas : « Il semble que, pour « peu qu'on voie jour de s'arranger avec les États, il sera bon € d'arrêter l'influence que les démocrates peuvent avoir gagnée € dans les aflaires publiques ^ -»

1 Rapport des députés de Namur.

» Dépêche du 28 avril. Archives de VÉtat. Quoiqu'on se trompât sur le motif, la politique indécise du ministère autrichien frappait même l'étranger : « Il semble, « disait Loustalot dans le journal de Prudhomme, que la politique de Tempe- <c reur ne consiste qu'à temporiser avec tout le monde ; il temporise avec les

^ HISTOIKE DES BELGES. [vA>i]

Cette politique ne fat point dû reste le fait de Léopold, dont Vè e&iraetère répugnait à la dissimulation ; la responsabilité en revient M prince de Kaunitz, aux gouverneurs généraux et à certains de lètairs conseillers. Quant au comte de Mercy, nous croyons que s*!*! eût eu plein pouvoir de suivre ses propres impulsions, il se ffit ménagé Tappui des Yonckistes, en leur faisant des eoncessioni. Mercy appartenait à Técole de Joseph II ; c'était un de ces grands seigneurs imprévoyants comme on en vit tant au xvffl"" siècle , qui jouaient avec les doctrines de l'époque, sans se douter encore de fabus terrible qui en allait être fait. Le grand tort de cette poHtîique tortueuse fut d'entretenir dans un parti des espérances qufe le gouvernement ne voulait pas accueillir , dans l'autre uiïé méfiance qu'il était grandement intéressé à dissiper; elle aboutit xA dernier résultat à les irriter tous les deux, et à susciter an pouvoir des embarras inextricables. C'est ce que le ministre ne tarda pas à reconnaître. Dans un rapport (du 18 avril) destiné à mettre sons les yeux de Kauùitz la situation respective des partis, ota lit : à Au milieu de tout cela, le plus à plaindre c'est le pauvre % i^vemement qui n'a pas eCamis. Les États, aliénés ou aigris % contre lui, se plaignent qu'il ne réprime pas assez les démo- € crates; ceux-ci trouvent qu'il accorde trop d'appui aux États ^ ^

La promise et la plus grave difficulté de la restauration, fut k ^intégration des fonctionnaires que la révolution avait dépossédés. Sans doute il devait paraître dur au ministre de sacrifier des hoibmes qui n'étaient, à ses yeux, coupables que de trop dé dévouement. Mais le retour de la confiance n'était possible qii'à €«i prix, car ces hommes passaient pour les fauteurs actifs de l'andien système ; d'ailleurs ils étaient odieux aux deux partis , et il existait des moyens de les indemniser. Le gouvernement prétexta l'absence de faits précis , et se montra sourd à toutes 1^ réclamations. Peut-être prit- il pour une soumission illimitée l'abattement momentané des États, et ne prévit-il pas la tempête

V Etats de brabant, il temporise avec les immigrants français et la nation française. » Rèooluiions de Paris, numéro 121 du 5 nbv. 1791. '^XrcHivés'deTÈtàt.

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[mi] «ANTRE X. m

qta^l allait soulever. La lutte eu effet ftit vive, {puisque de noiû* breuses existences se trouvèrent eu jeu, «et si l'opposition céda {larfosB à deB sentiments de rancune personnelle, sa conduitie ne dxM rpxs faire oublier l'intérêt con^itutionnel qui servit de base ti sesdéitfarehes.

Ije rétablissement des corps administratifs^ s'effectua assez aiisé* went ; il ne présenta de difficulté réelle, que là «où ces corps a^^aieiit été t^rùtés dans le parti qui s'était fàitVauxiilîaire de la restauration.

A Tournai la bourgeoisie avait profité de la révolution , poiMr ressaisir des prérogatives dont l'avait dépouillée Cbarles-Quiût, le i^aftd adversaire des libertés communales. Ses deux consistoires des doyens et des es'virardeuirs, supprimés au commencement du tVi*" siècle, s'étaient reconstitués, et avaient recomposé, dans ub SMS plus populaire, les consistoires ées jurés et des échevins. Le itfOûvement portait une couleur de Votièkisme qui exigeait defs ménagements. Le ministre comttoen^ par faire rentrer, parmi ies jurés et les échevius, ceux qui ^^ient été écartés l'année pipécë* â^mte, et il parvint, au bout de ^«etques mois, à obtenir ^es doyens et des eswardeurs leur sépaf^àtion volontaire.

La situation était la même 4 Gaifj ; la Gollace y avait a^istti refiris, en 1790, la position qu'elle occupait avant la Caroline de lH40. Les États de la province ne s'opposèrent pas à ses prétentievrs dès le principe, mais à l'époque où le pays entier se partagea cfn deux camps, ils rompirent avÊie elle, et iâi refusèrent la uomiiià!tfe^ dti magistrat que Cbarles-Quint lui avait enlevée ; il faltut ilttè émeute pour les faire fléchir. Les relations devinrent toujours {llus mauvaises, et la CoIIace, en haine des États, vota dans toutes les circonstances avec l'opinion démb^atique : elle refusa de ctfUÉ^entir à un emprunt forcé décfëté ^r le Congrès, elle se prononça pour l'acceptation de l'armistice, elle ne voulut pas délibérer sur l'élection de l'arcbiduc (Charles, et enfin elle envoya dtesez bonne heure sa soumission au comte de Mercy. En réta»bfis(âant les choses telles qu'elles eiisftaïetit avant la révolution,

«ïe'ratige-dans cette catégorie 'les -magistrats iibs villes, quoiqu'ils 'eusserit aussi des attributions judiciaires. '

S88 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

on donnait gain de cause aux États; d'autre part, en assurant à la Gollace les prérogatives qu'elle avait récemment conquises» on enfreignait la promesse de ne pas innover sans le consentement des représentants de la province. Dans le système que le gouvernement s'était tracé, une solution n'était pas facile à trouver; après avoir hésité pendant plusieurs mois, il se décida à enjoindre à la Gollace de discontinuer ses réunions, et à la rétablir sur le pied fixé par la Caroline. Cette décision nécessita l'intervention de la force armée, et fut, aux yeux des Yonckistes, une sorte de déclaration de guerre ^

Le rétablissement de la plupart des conseils de justice rencontra peu d'obstacles. Le grand conseil de Malines, les conseils de Flandre, de Gueldre et de Namur, purgés des membres que la révolution y avait fait entrer, reprirent leurs séances sans éprouver de vive opposition. Dans la dernière de ces provinces, les États tentèrent bien de résister; mais ils n'avaient pas de motifs sérieux à alléguer, et il leur fallut céder.

En Hainaut , les circonstances étaient différentes. Quand Joseph II, en 1789, annula la constitution de cette province et cassa les États, il expulsa du conseil cinq conseillers qui s'étaient signalés par leur opposition, et les successeurs qu'il leur donna furent nommés sans présentation, contrairement à un diplôme de Charles YI qui avait toujours eu force de loi. La terreur étouffa les réclamations, et les nouveaux conseillers furent admis à siéger. En 1790, ils refusèrent de prêter serment aux États, qui les regardèrent comme démissionnaires et pourvurent à leur remplacement. La restauration étant survenue, le gouvernement prétendit les faire rentrer dans le conseil ; mais ïl] éprouva de la résistance de la part du conseil lui-même, et de la part des deux

» L'hésitation fut surtout le fait du comte de Mercy, qui penchait à favoriser les prétentions de la Gollace. f Nous apprenons, disaient les gouverneurs gêné- • raux dans un de leurs rapports , que la connaissance préalable qu'on avait « déjà commencé à avoir en Flandre des faveurs que le comte de Mercy était « disposé à accorder à la Gollace de Gand, causait une sensation très fâcheuse « dans Fesprit des États de cette province, dont une grande partie était d'ailleurs « bien disposée jusqu'ici. » Archives de VÉtaL

[l79l] CHAPITRE X. 289

premiers ordres des États. On faisait arme du diplôme de Charles VI, pour soutenir que Léopold, ayant promis de réparer les infractions de son frère, devait replacer le conseil de Hainaut dans la position qu'il occupait avant l'annulation de la constitution, et regarder ainsi comme nulles les nominations faites par Joseph II sans présentation, et par les États pendant la période insurrectionnelle. A ce moyen qui ne manquait pas de valeur, le gouvernement répondait que le droit de présentation ne faisait point partie de la constitution et pouvait être révoqué. Comme le tiers-état, dans cette question , se sépara des deux premiers ordres, la querelle alla s'envehimant jusqu'à ce qu'enfin on convint d'une transaction qui laissa dans le conseil, et les conseillers nommés par Joseph II en 1789, et ceux qui avaient en 1790 reçu leurs pouvoirs des États.

La réinstallation du conseil de Brabant entraîna des complications bien plus graves ^ Lorsque le gouvernement autrichien, exaspéré par le refus des subsides, cassa ce tribunal, en juin 1789, il attribua juridiction dans la province au grand conseil de Malines. Sept conseillers de Brabant passèrent à ce conseil, et formèrent une chambre particulière qui vint siéger à Bruxelles. A la révolution , le conseil de Brabant se reconstitua, ayant en moins les sept conseillers de Malines et six autres qui se tinrent à l'écart. La restauration trouva les choses en cet état *. Sur quelles bases rétablir cette cour de justice dont on exigeait un serment nouveau? Le ministre eût désiré se débarrasser de quelques-uns

> Sur cette querelle entre le gouvernement et les États de Brabant, on doit consulter surtout une brochure in-8* de 123 pages intitulée : Exposé historiqw de la situation des affaires du duché de Brabant, au mois de décembre 1791. Elle contient toutes les pièces du procès, et fut composée par un des conseillers du gouvernement.

• Pour Tintelligence de la querelle , il faut dire la composition du conseil de Brabant, en laissant en dehors les deux conseillers nommés par les États en 1790, et que le gouvernement écarta facilement. Les conseillers qui avaient siégé pendant la révolution étaient au nombre de dix ; c'étaient Villegas, Viron, Charlier, Van den Cruyce, Vandorselaer , d'Overschies , Wirix, Aerts, Strens et De Jonghe. Six conseillers s'étaient tenus à l'écart pendant cette époque; c'étaient De Crumpipen, chancelier, Cuylen, Vanvelde, Bartenstein, Huys de Bois-Saint-

«M HISTOIRE DfiS BELGES. [Mi]

des juges qui avaient siégé pendant la révolution , mais il prévit des obstacles» et se décida à rétablir le conseil tel qu'il existait en |irin 4789. Il s'en ouvrit aux députés des États, qui lui objectèrent que les sept conseillers appelés à Malines étaient démissionnaires par le fait^ et ne pouvaient rentrer dans leurs anciennes charges sans une nouvelle nomination ; or, pour cette nomination, il fallait «ne présentation préalable du conseil lui-même, et les Ëtatft, assurés de la majorité, savaient qu'elle serait défavorable aux protégés du pouvoir. Le ministre voulut d'abord tie tenir aucttn compte des observations, mais Thésitation le prit k la lecture d'une représentation dirigée contre les sept conseillers (15 janvi^, qu'on accusait d'avoir contribué à la destruction de la constitution : « Quelle confiance , disaient les États, le peuple pourrait-il « jamais avoir dans des juges qui, par leur conduite làcfae et séf- € vile, ont encouru la haine et l'indignation du public, et quel « bien pourrait-on espérer d'eux pour le service du souverain? « Une telle classe d'hommes dans le sanctuaire de la justice, et î< principalement dans les conseils supérieurs, serait un présent « bien funeste, puisque la fortune et la vie même des citoyens tes « plus vertueux seraient continuellement exposées à la haine et « au ressentiment de ces juges. »

Les (>artis étaient trop exaspérés, pour qu'une pièce aussi Violente né provoquât pas une démonstration. Deux jours a^rès (17 janvier), un rassemblement que paraissaient diriger, disaient les États de Brabant ^ , plusieurs hauts fonctionnaires , se porta vers le local où étaient réunis, sans caractère officiel, les membres révolutionnaires du conseil. Malgré le mauvais temps, une partie de l'attroupement attendit dans le Parc que la séance fut tiâminée. A leur sortie, les conseillers furent assaillis pa)r de^ huées, des injures et des imprécations ; on leur jeta de la boue et des pierres, et on les menaça de la lanterne. Ils cherchèrent à

i&in et ttercx. Enfin les sept conseillers qui, en juin 1789, avalent passé au grdfnâ ci/nsèîl de Valines étaient Duchesne, Orts, t*ellenberg, Ànthonis, Ffet*hmt, Vàn I^ngendonck et Stacquet.

1 Représentation du 5 avril.

[i^] CHAPITRE X. Wi

sMchapper, mais plusîettirs d'enlre eux ne parvinrenl à lettt vôîtfti^ qu'après avoir éprouvé des avanies de toute espèce, èlrètïi iSiëme des coups de bâton. Le conseiller Van den Cruyce ayaàt voulu, dit une narration flamande de l'époque, haranguer les ëineutiers, fut frappé à la figure d'une brosse à poudre qui M jlt à iHiistant perdre toute son éloquence ^ Le lendemain, un nôu'^èli attroupement se rendit à Thôtel du conseil, dont il trouva les portes fermées, et se transporta de là chez le conseiller Vilîegà^ *, 'é(ui continuait à remplir les fonctions de chancelier dont lesÉtîats Pà'^ient investi. L'assemblée se tenait chez un autre membre Hû cSitfseH, le baron d'Overschiefe. Un rassemblement s'était auSàî ïbrtDé sur la place dé l'hôtel de vilte, évidemment dans te but iïé faire une démonstration semblable contre les États ; mais aucfunè des personnes qui composaient cette assemblée ne se présenta {your entrer dans le local de ses séances, et la foule se dispèi^sà éh ajournant Texécution de son projet.

L'embarras du ministre était grand. La résistance des Ëtats.^ s'il n'en tenait compte, menaçait de l'entraîner dans une série de lâesures arbitraires. Il fallait cependant prendre un parti ; le conseil, tel que la révolution l'avait laissé, n'était pas reconnu par le gouvernement , et la province ne pouvait rester longtemps encore sans un tribunal supérieur. Un moment le prince de Kàunltfc eut là pensée de mettre la circonstance à profit, pour satisfaire

» « Den raeds-heer Jfan Van den Cruyce, denkende de bol*gery met réAehs ïè k stillen, bequam eenen wel gevulden poederborstel in syn aensigt, by'wèik « hulp-middel hy voor die tyd aile syne wel spreltentheyd verloor. » Voir Kdri hbndig verhael van de gebeurtenisse aen die raeds-heeren van den raede vàn Èrdbantf tHt Brussel opden iljanuarii \W/s^iddaegs tusschen twaelfen een ueren.

* Le pamphlet rappelé dans la note précédente qualifie de saint le cbhsetUër Villégas : in hel woonhuysvan den soo genaemden heyligen raeds-heer ViUegas. G*est probablement une allusion au zèle religieux de ce magistrat qui avait, en 1790, [il^bpô^é au conseil de Brabant de demander aux États-Généraux le rappel &es jéî^ites, proposition qu'il développa dans iiiïe brochure de 48 pages, intftulfee : "ÉitHoire à leurs hautes et souveraines puissances nos seigneurs les Èiats-lMis tt^ ^ays-Èds catholiques y survie rétablissement desiésuites. Des questions d'e ce gei&rë Paient , pour les hommes (lu bord du cbhsefllèr Villegas, la grande âffaii'e ^dù ]c(tir, et la défense de l'Jndéjpéndàncë natidnàleiin objet d^ine importance ^ëëôn-

292 HISTOIRE DES BELGES. [i79lj

les Yonckîstes : on eût appelé le peuple du Brabant à présenter les personnes, dont il désirait voir composer les États et le conseil de la province. La crainte de motiver un recours aux puissances médiatrices, empêcha, parait-il, de donner suite au projet ^

Cette crainte était fondée. La paix restait à conclure entre TAutriche et la Turquie ; la Prusse et la Hollande avaient manifesté le mauvais vouloir qui les animait, en refusant d'accueillir la ratification avec réserves ^ que l'Empereur avait donnée au traité de La Haye, et les mécontents étaient assurés de trouver un appui au dehors. Van der Noot et Yan Eupen, secrètement encouragés, affirmait-on, par la cour stathoudérienne, correspondaient avec leurs partisans de Tintérieur, et l'émigration, excitée par les moines et surtout par ceux de Saint-Bernard % s'annonçait menaçante *.

^ « Mon but, écrivait à ce sujet Kaunitz à Mercy, est de faire témoigner le vœu « de la majeure partie de la nation, ce qu'on appelle le grand troupeau, sur « les deux objets les plus essentiels et les plus pressants, à ce qu'il paraît, « dans ce moment-ci , savoir : une nouvelle composition convenable du per- « sonnel de L'assemblée des États de Brabant, et en même temps une nouvelle « composition du même genre du conseil de Brabant et des autres tribunaux, et « cela pourrait paraître convenable d'avoir l'air, moyennant cela, de n'y donner « les mains que sur les instances de la nation ; en un mot, de faire demander, « sans rien exiger et à titre de grâce, ce que, sans quelque risque au dedans et « peut-être des réclamations de la part des puissances conciliatrices, on ne « pourrait guère hasarder d'entreprendre de son propre mouvement, et, pour « cet effet, d'engager les démocrates à faire cette démarche. » Archives de l'État.

*Nous avons dit précédemment que le traité de La Haye stipulait le rétablissement des constitutions sur le pied des actes d'inauguration de Charles YI et de Marie- Thérèse, et que Léopold, dans sa ratification, déclara ne vouloir rétablir ces constitutions que telles qu'elles se trouvaient à l'avènement de Joseph 11.

' Nous avons trouvé ce fait rappelé dans les protocoles du conseil privé, à la date du 6 avril 1791. Archives de VÉtat. Voici deux pièces qui furent répandues pour fomenter l'émigration :

« Partez, patriotes, la foi et la religion vous appellent en Gueldre, où se trouve « votre libérateur. Vous y recevrez vingt sols par jour »

« De par les États de Brabant. Tous patriotes aimant Dieu, ennemis de l'escla- « vage et capables de porter les armes, sont requis, en qualité de héros coura- « geux et de défenseurs de la religion et de la liberté, de se rendre en toute dili- « gence au petit La Haye, près de Breda, pour y être incorporés dans les troupes « qu'y lèvent les États de Brabant, avec le salaire de dix sols par jour et pro- « messe d'avancement et de récompense pour qui se distingueront à la guerre. »

* Les protocoles du conseil privé nous apprennent que, dans la dernière quin-

[l79l] ' CHAPITRE X. 295

Un indice certain des embarras extérieurs du gouvernement, c'est le ton que prirent les États de Brabant, dans la correspondance qu'ils échangèrent alors avec le ministre. <ic Vous invo- « quez, disait ce dernier (6 février), les sentiments du peuple! « Eh! messieurs, ouvrez l'oreille à la voix du peuple, vous « entendrez sur qui tombent ses reproches, je pourrais dire ses « malédictions. Si Sa Majesté n'écoutait que la voix du peuple et « son propre ressentiment , elle trouverait assez de gens sur qui « devraient tomber ses exceptions, pour avoir reconnu, au mépris « de leurs serments , une souveraineté qui , dans aucun cas et « sous aucun prétexte , ne pouvait jamais exister entre vos « mains, et pour avoir participé à des violences inouïes pendant « les troubles. »

« Nous supplions Votre Excellence, répondaient les États « {8 février), de ne pas prendre pour la voix du peuple de la prom vince les clameurs de quelques individus de cette ville, qui se « sont rendus fameux par les excès qu'ils y commettent depuis la « rentrée des membres de l'ancien gouvernement, dont ils veulent a être à présent les protecteurs, et dont ils ont été les protégés « sous le dernier règne; de ces mêmes individus qui, sous « l'escorte de quelques soldats, parcourent tous les jours les esta- « minets de la ville, et y maltraitent impunément toutes les per-

< sonnes qu'ils connaissent pour être attachées aux droits du « pays;... de ces mêmes individus qui ont impunément outragé

< et maltraité le conseil souverain de Brabant, et que l'impunité « enhardira peut-être aussi à venir nous maltraiter dans notre «c assemblée même. »

Il y avait là une prophétie que ses auteurs ne croyaient peutêtre pas si près de se réaliser.

Des démarches pour un rapprochement furent faites à cette

zaine de janvier, il y eut, à Malines seulement, cent onze passe-ports délivrés. Nous lisons aussi dans une lettre de Mercy à Kaunitz : « On dit tout bas que les « États de Brabant ont envoyé des députés à Berlin et à La Haye ; je n'en ai pas « de preuve. On fait courir le bruit qu'ils vont se rassembler à Anvers, à Breda, c à Maestricht... » Archives de l'État.

^ HISTOIRE BBS BBLÇES. [^O^]

époque, auprès des Yonckistes, delà part des États de Brabaol. Le b^.t était de réclamer de concert les secours de la Fraaee; ou ifte sijkpposait pas qu'elle pût être tentée de guerroyer et de conquérk pour son propre compte. Mais la réunion n'eut ps\s, lieu» rîfri- ^tion assez naturelle des Yonckistes la fit échouer , et le gouvernement ne fut pas étranger k ce résultat. « Ce ipii % m'embarrasse en ce moment, écrivait Mercy k Kau^tz le % \^ février, c^est que je suis instruit depuis hier que le p^Bt f sjonnaire des États de Brabant a fait, au nom de ses principaux, ^ des démarches de rapprochement envers les chefs du parti % Yonckiste. Cette coalition prématurée serait bien (Stcheii^ijS, si % ^\le s'opérait autrement que par l'intervention ou la médi^Upn < du gouvernement. Je ferai en sorte d'éloigner la chose tant ^ue % Je pourrai \ »

Repoussés de ce côté, les États se tournèrent vers, le ministre, et lui proposèrent de transiger. Des commissaires furent nommés de part et d'autre, sans qu'on parvint à s'entendre. Si le mode de recomposition du conseil importait au ministre, il n'importait pas mpins aux États. Nombre d'actions en indemnité, à raison des (I^Bdmages éprouvés pendant la révolution, allaient leur être int^tées, et si le pouvoir venait à ses fins, il n'y avait pour eux, en tepips de réaction, nulle justice à attendre. Puis au conseil apparti^pait l'entérinement des édits souverains, Yémanatiouy et dans la supposition d'une majorité dévouée au gouvernement, il pouvait être fait bon marché des privilèges du pays. La conduite des États ^e fut donc pas, comme on l'a dit, déterminée par le désir de susciter des tracasseries. Leur opposition fut légalement motivée.

Tout espoir d'arrangement néanmoins n'avait pas encore disparu, et les États, réunis en assemblée générale, délibéraient dispuis peu de jours sur de nouvelles propositions, quand, le 24 février vers midi, un rassemblement considérable, où l'on apercçy^it des personnages marquants du parti démocratiço-roy^listS» déguisés pour la plupart, se forma sur la place de l'hôtel de ville.

^ Ârehwes de VÉtat,

L'eatrée de Tédifice était gardée par un détachement de la compagme du drossard de Çrabant. Encouragée par l'autorité militaire (^i rçfu^a de prêter main-(prte, la foule renversa aisément ce fiuible obsiacle, et dans Tanti-châmbre de la salle où siégeaient len ^tats prit plaisir à parodier une ^^^nce de la période révolutiont n^e, Tun contrefaisant Tabbé de Ton^erloo, l'autre celui de Yilr lers, un autre encore le comte de timmin^be, etç,, puis elle i^ ma dans la salle même. Les vociférations, les menaces de tov^t^ eapèce forcèrent les membres présents à s'eçifiyr. Les émeutiers s'attachèrent surtout aux ecclésiastiques : Tévéque d'Anvers ^ s^uv^ à pied, les vêtements déchirés, co^vert de boue ; on fit d^epr cendre Tabbé de Yillers de sa voiture qui fut mise en pièces, #t, poursuivi par les huées de la foule, il eut peine à gagner le refile 4e son monastère ; les abbés de Parli; et de Sainte-Gertrude éprpi^r yèrent le même traitement ' . Scènes déplorables, mais dont n'avaleiit pa$ le droit de se plaindre ceux qui en avaient provoqué de sen^e blables contre leurs adversaires. Le lendemain la foule dévasta, toujours aux cris de vive Léopold! vive Mercy! les maisons de quel'ques partfisans des États, puis elle envahit le couvent des capucias^ dont les portes furent enfoncées à coups de marteau. Ces religieux s'étaient distingués Tannée précédente par leur exaltation, et la présence d'un portrait de Van der Noot dans chaque cellule ^, cpn* tribiua sans doute à aggraver les mauvais traitements dont ils furent Pobjet. L'autorité militaire montra la même impassibilité que la veille, et un poste, placé dans; Iç voisinage, refusa son secoure pour eiopipécher l'envahisseoient du moBa&tère ^

> Il y a è consulter, sur cet événement, ^n pamphlet curieux quoique partial ; ï\ est iptitulé : Kort bmdig verhael van di^ gebm^tms$e aen die he&rea siaeten «an Brafiqnt tôt Brusset^ op den ^i februarii mx, korts naer noen, tusschen een ea tu>$c M^m. Il doit être de la même fabrique qu^ Taïutre pamphlet flamand que natta ^yons si\ç9a,lé pour Témeute du 17 janvier. Voir aussi un^ Menton de ce qvi i-cf& pa^ q. BruiceUes le ^ février 1791.

* « Gçs pères chassés de leur couvant y sçn( rentrés, et le9 âmes dévotes las « ont consolés de cette tribulation par d'amples largesses. Dans chacune de « leurs cellules s'est trouvé un portrait de Ya^i der Noot. » Rapport de Eercy du %2 février. Archives dfi l'itig^.

' Cette impassibilité de la force armée est aUéguée dans une représeats^ioa

Î96 HISTOIRE DES BELGES. [l79i]

Après cet événement, il devenait urgent de prendre un parti. Le ministre publia donc une ordonnance où il déclarait n'avoir différé jusqu'alors la réorganisation du conseil de Brabant (25 fév.}, que parce que « la bonté de FEmpereur voulait aplanir, par les « voies de conciliation , les obstacles et les embarras qu'il ren- « contrait. » Il limitait provisoirement à onze le nombre des conseillers ^ Les six premiers s'étaient tenus à l'écart pendant la révolution, et les cinq autres avaient consenti à prêter serment aux États. Dans cette composition n'entraient, ni les sept conseillers qui avaient accepté des places au grand conseil de Malines, ni les cinq que le gouvernement regardait comme les plus hostiles, parmi ceux qui avaient composé le conseil de Brabant en 1790. Ce terme moyen, qui trahissait encore l'hésitation, avait été pris contre l'avis de la majorité des conseillers du gouvernement, et ne tranchait pas la difficulté. Malgré l'assurance du ministre qu'il les protégerait mieux h l'avenir, les États ajournèrent leurs séances.

des États de Brabant; elle est démontrée à nos yeux. Un rapport de Hercy décrit en ces termes les dispositions qui animaient Tarmée : « Le militaire, aigri « contre les États , parce qu'ils sont cause de tout ce qu'il a souffert , parce « qu'eux et leurs partisans et adhérents le négligent et le provoquent même ; le « militaire qui voudrait se venger, agir, participer peut-être à la dépouille du « clergé, est ouvertement attaché au parti démocratique : non que le militaire « adopte les principes de ce parti , mais parce qu'il y trouve les ennemis des ce États, et qu'il croit y voir plus de fidélité et d'attachement au pouvoir souve- « rain. C'est en effet le vernis dont ce parti se pare encore ; des généraux^ ceux « des aides de camp du maréchal qui ont le plus de part à sa confiance , ne « déguisent pas leur sentiment ; les uns aiment, les autres méprisent les démo- « crates ; tous abhorrent les États et le clergé surtout , et voilà ce qui me fait « trembler pour l'avenir. » Nous lisons aussi dans une lettre de Verlooy à Vonck que « la force militaire, qui stationnait sur la place, regardait cela en riant. » Cette lettre est extraite d'une collection d'environ 500 pièces manuscrites contenant la correspondance de Vonck avec ses amis politiques ;.elle se trouve à la bibliothèque de Bourgogne, où le conservateur, M. Marchai, a eu l'obligeance de nous la communiquer. Nous aurons encore plus d'une occasion de donner des extraits de ces pièces inédites, et nous les désignerons sous la rubrique : Correspondance de Vonck.

1 C'étaient Grumpipen, chancelier, Yanvelde, Guylen, de Bartenstein, Huys de Bois-Saint-Jean, Mercx, Yiron, Gharlier, Van den Criiyce, Wtrix et de loDghe.

[l79l] CHAPITRE X. 297

Dans sa correspondance avec le prince de Kaunitz, le ministre attribua aux Vonckistes l'émeute du 24 février : « Tout cela, dit-il, « était machiné par les Yoncki$tes ; plusieurs des principaux d'enflc tre eux étaient déguisés en perruquiers ^ » Des exaltés du parti y trempèrent sans doute, mais les chefs la désavouèrent; ils voulaient épurer l'institution des États, non la ruiner en la déconsidérant. Dans une lettre du 26 février 1791, où Weemaels donne à Yonck des détails sur les événements des deux jours précédents, H lui mande : « Des personnes, qui ont été témoins de ces scènes «c révoltantes, disent que les auteurs sont tous royalistes, qui, « indubitablement après qu'ils auront écrasé les aristocrates, en « feront autant aux démocrates qui désapprouvent hautement ce cette infâme et détestable conduite... Il serait bon de faire un « détail de tous ces événements extraordinaires, et d'y glisser le ce désaveu des démocrates, et leur désir de procurer la paix et le <( bonheur h la nation ^. » Le ministre eut lui-même à se défendre d'avoir coopéré à ces excès '. S'il ne les provoqua pas, il les vit au moins avec satisfaction, et les injurieures publications qu'il autorisa, dénotent de sa part une vive hostilité contre les États *. Aussi lui tint-on peu de compte de l'édit (16 mars) qui rapporta les réformes tentées par Joseph II dans l'ordre religieux *; cette

> Archives de l'État.

* Les Vonckistes purs répudiaient toute solidarité avec les royalistes qui se disaient des leurs; une lettre du 17 février, du même Weemaels, contient ce passage : « Avant-hier, il y a eu un comité choisi, dit-on, de quelques royalistes- « démocrates qui s'assemblent assez souvent çà et là ; vos bons amis n'en sont « pas, comme bien vous pensez. » Correspondance de Vonck.

' Ce qu'il fit dans une lettre adressée au maréchal Bender, et qui fut publiée. « Il faut bien, lui écrivait- il, que nous nous consolions. Votre ExceUence et moi, « des conséquences que tirent les malveillants, comme s'il était possible que « nous eussions connivé à des attentats si répréhensibles contre la siireté indi- « viduelle et la tranquillité publique. »

* Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui seraient curieux d'avoir une idée de la polémique de cette époque à un article que nous avons publié dans la Revue belge, vol. VI (1836 ), p. 534. Ce n'est qu'en parcourant les nombreux pamphlets de l'une et de l'autre opinion qu'on peut acquérir une notion exacte de l'exaspération qui les dicta.

» Archives de VÉtat.

UIST. DES BELGES, T. I 20

298 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

concession n'était guère à la hauteur des prétentions du parti aristocratique. Elle coûta cependant beaucoup à celui qui la fit, et on lit dans sa correspondance que, pour se débarrasser des manœuvres du clergéy il vient de révoquer les ordonnances relatives à Tordre religieux ; plus loin il ajoute : < Une telle révocation est c digne du xiv^ siècle, mais le salut public va avant tout, et nous c avons affaire à un peuple entêté, dont le caractère distinctif est

< l'opposition. Qui sait si, les opinions prédominantes en Europe

< venant à gagner ici, il ne viendra pas dans peu redemander les

< mêmes édits! »

Politique du gouvernement à l'égard des Yonckistes. — La société des Amis du bien public. — Les Observations sur la constitution primitive et originaire des trois États de Brabant, — Réponse. — Lettre de Sandelin. — La question de l'inauguration du prince. — Les États de Brabant déclarent ne pas reconnaître le conseil comme légalement organisé. — Arrivée à Bruxelles des gouverneurs généraux et du nouveau ministre plénipotentiaire, comte de Metter-< nich. — Consentement à l'inauguration. — Fin des difficultés dans les provinces autres que le Brabant. — Arrestations à propos de la fête de Van der Noot. — Attitude des États de Brabant et décret du conseil. — Poursuites contre les députés des États. — Refus de subsides. — Le gouvernement en même temps brouillé avec les Vonckistes. -?- Démarches inutiles auprès de Vonck. — Les deux partis s'adressent à la France.

Le gouvernement s'était aliéné le parti des États, et n'avait pas été plus heureux dans ses rapports avec les démocrates. Peu disposé à tenir les vagues promesses dont il les avait bercés, il ne voulait que se servir de leur influence pour contre-balancer celle du parti aristocratique ^ ; pour cela il lui fallait soigneusement

> « Il est fâcheux, écrivait Mercy le 28 janvier, qu'on ne puisse laisser aller « les démocrates pour humilier les États , et forcer ceux-ci à se jeter dans les <f bras du gouvernement. Mais i)«us sommes trop près de la France : la propa- « gande nous envoie force émissaires; le parti grossit tous les jours, et devient, « si pas plus dangereux, du moins plus embarrassant. » Le même écrivait encore le 6 mars : « Dans les embarras que me causent les intérêts opposés et

500 HISTOIRE DES BELGES. [lT9l]

éviter une rupture, et le plus longtemps possible les tenir le bec dans Veau, comme le recommandait si énergiquement le prince de Kaunitz ^ On les accabla donc de caresses et d'amabilités; leurs chefs furent admis à la table du ministre, et fêtés par tous les hauts fonctionnaires; leurs publications furent agréées, leurs conseils recherchés.

Encouragés par ces dehors de bienveillance, les Vonckistes avaient commencé par présenter (9 février), au nom des habitants du duché de Brabant, une requête signée de plusieurs milliers de personnes *. Cette pièce, dont la rédaction avait été préalablement soumise au ministre et approuvée par lui ', énumérait les motifs qui devaient engager le souverain à octroyer « une repréa sentation telle, que les citoyens des divers ordres de la nation «c pussent concourir à la formation des corps représentatifs, par c( des représentants librement élus par eux, et amovibles à des « époques déterminées. » On demandait pour les bons citoyens Tautorisation de se réunir, afin de concerter les représentations qu'on se proposait d'adresser sur ce point au monarque. Un second mémoire, également destiné à recevoir des signatures, précisait la manière dont on désirait que la réforme se fît : le peuple, réuni en assemblées primaires, devait d'abord se choisir d'au; très États; ceux-ci, recomposés de la sorte dans les diverses provinces, se seraient ensuite constitués en États Généraux, pour discuter avec le souverain les conditions d'un nouveau pacte constitutionnel.

« les passions des novateurs et des partisans outrés de Tancienne organisation « comme de Tancien ordre de choses , bon ou mauvais , j'ai eu , jusqu'ici , le « bonheur de maintenir la balance de manière à gouverner les novateurs , et « à faire indirectement cause commune avec eux contre les Étals. » Archives de l'État.

» Dans sa dépêche du 25 janvier 1791. Archives de l'État.

» V Esprit des Gazettes dit 7,000, et d'Aubremez, dans une de ses lettres, 20,000.

3 C'est à cette pièce que d'Aubremez fait allusion, lorsqu'il écrivait à Vonck, le 28 janvier : « Je vous remets ci-joint la requête qu'on se propose de présenter « sous trois ou quatre jours, telle qu'elle est approuvée par M. de Mercy et autres « membres du gouvernement. » Correspondance de Vonck.

[l79l] CHAPITRE XI. SOI

La société des Amis du bien public \ qui s'installa à Bruxelles dans les derniers jours de février, était destinée à servir de centre aux démocrates, et à inoiprimer de Funité à leurs démarches. Ce fut une institution calquée sur le modèle du club des Jacobins ^. Forcés de s'expatrier en 1790, la plupart des Vonckistes se réfugièrent à Paris; ils purent apprécier l'influence que ce club exerçait en France sur l'opinion publique. En autorisant la fondation de la société des Amis du bien public, Mercy ne suivit pas les recommandations du prince de Kaunitz. Mais il ne pouvait agir différemment, sans rompre en visière avec le parti, ce qu'on ne voulait pas. D'ailleurs, il s'était e'ngagé d'avance en approuvant la requête qu'on lui avait présentée, et il comptait, en plaçant la société sous son patronage, exercer de l'influence sur ses décisions. Ce fut en effet la crainte de lui déplaire, qui fit rejeter, à la première séance, la proposition de créer dans les provinces des sociétés affiliées.

La société s'installa sous la présidence du vicomte Edouard de Walckiers. Chef de l'une des premières maisons de banque du pays ^, Walckiers était, par sa grande fortune et la libéralité de son caractère, le soutien des nécessiteux du parti ; c'était, en même temps, un des démocrates les plus zélés et les plus capables *. Dans son discours d'ouverture, il protesta, au nom de ses amis, contre toute participation aux excès dont les États de Brabant venaient d'être les victimes ^. Sandelin, avocat qui avait pris

1 Les amis du bien du public, disait méchamment une brochure aristocratique.

* Weemaels, dans une lettre du lî février 1791, mande ainsi à Vonck le début prochain de cette société : « Le club des Amis de la liberté sera bientôt en acti- « vile ; sous peu de jours nous aurons une salle pour nous assembler ; Fouvrage € une fois commencé ira grand train, et alors ça ira, ça ira, ça ira. » Correspondance de Vonck.

s La maison connue sous la raison sociale Vewve de Nettine et fUs,

:* Vonck, dans une de ses lettres, le qualifie de Lafayette second.

« Cependant, s'il faut en croire le comte de Mercy, Walckiers aurait minuté la requête qui lui fut présentée le lendemain, requête où Ton disait : « L'événement ce du 24 février ayant suffisamment manifesté le vœu du peuple, déjà eiprimé « de tous les côtés et de toutes les manières, pour avoir des représentants

oOâ HISTOIRE DES BELGES. [1791]

la défense de Yan der Mersch contre le Congrès, parla aussi dans le même sens. Puis on procéda à la nomination de quarante commissaires, à qui on donna pouvoir d'agir au nom et dans les intérêts de l'association . Un de leurs premiers actes fut la publication d'un mémoire auquel on travaillait déjà depuis quelque temps; il est intitulé : Observations sur la constitution primitive et originaire des trois États de Brabant ^ On peut le regarder comme le manifeste du parti. A ce titre, il mérite que nous l'analysions en quelques mots.

Les Observations forment trois parties distinctes : dans les deux premières, on s'attache à démontrer que l'organisation des trois États de Brabant n'est pas légale, puisqu'elle a dérogé à la constitution primitive de la province, et on en expose les vices ; la troisième partie est consacrée à discuter les améliorations à y apporter, sans enfreindre la constitution elle-même.

Pour montrer l'inconstitutionnalité de la composition des États, l'auteur , dans trois différentes sections consacrées à chacun des trois ordres, cite de nombreux faits historiques, d'où il résulte, dit-il, qu'anciennement toutes les villes du duché et non les trois chefs-villes seulement, toute la noblesse et non certains nobles seulement, tout le clergé et non une fraction du clergé régulier seulement, étaient représentés aux États de la province. Le grand vice de cette organisation, à ses yeux, consiste en ce que les membres qui composent cette assemblée, ne sont pas nommés par la généralité du peuple. « Il faut, dit-il, que tous les individus qui

« librement élus et pour un terme déterminé, au lieu des anciens membres des <( États qui ont perdu sa confiance, les soussignés supplient le ministre de dis- « poser, le plus promptement que possible, sur la requête qui lui a été présentée « le 9 février. »

^ Cette brochure, dont Tun des quarante commissaires, Tavocat d*Outrepont, fut en grande partie l'auteur, est signée : Poringo et MotouUe, secrétaires des Amis du bien public. Elle a paru en deux parties, et comprend en tout 184 pages in-8«. Voici ce que Mercy écrivait à Kaunitz, le 18 avril, en la lui transmettant : « L'ouvrage est fort répandu ici, et il y fait sensation. La société en a présenté « aussi un exemplaire à M. le baron de Bender, et cet officier général lui a « adressé, à ce sujet, une lettre de remercîment fort affectueuse. » Archives de VÉtat.

[l79l] CHAPITRE XI. 303

« ont un intérêt sensible à la chose publique, concourent égale- « ment à la nomination des députés de leurs ordres respectifs, et ce qu'à des époques fixes, mais peu éloignées, il soit procédé à un « nouveau choix de députés, d

La troisième partie est la plus intéressante ; elle renferme une esquisse du système représentatif que les Yonckistes projetaient d'introduire en Belgique. La distinction des trois ordres était maintenue, mais avec le vote par tète et le renouvellement intégral tous les deux ans ; le tiers obtenait une représentation beaucoup plus nombreuse que celle de chacun des deux autres ordres. Le nombre total des représentants était fixé à 250 ; le tiers état devait en nommer 150, et les 80 restants étaient répartis également entre le clergé et la noblesse \ Il n'y avait pas d'élection directe, sinon pour le<;lergé; les assemblées primaires des deux autres ordres choisissaient un certain nombre d'électeurs, auxquels était confiée la nomination des représentants.

Pour procéder à ces élections, le tiers se partageait en deux fractions principales : d'une part les trois chefs-villes, de l'autre les petites villes et le plat pays ; chacune de ces deux fractions avait la nomination de 75 représentants ^. Pour être admis aux assemblées primaires du plat pays, il suffisait de ne pas être en état de domesticité, et de ne point participer à la table des pauvres. Â Bruxelles, à Anvers et à Louvain, il fallait être imposé à un certain taux dans les vingtièmes. Ce taux était plus élevé pour les électeurs que pour les membres des assemblées primaires, et une proportion analogue existait entre ceux des villes et ceux du plat pays. On ne réclamait pas des représentants le payement d'une somme déterminée dans les charges publiques, et cela afin de laisser aux électeurs « une carrière fort étendue, pour qu'ils « pussent choisir les individus qui leur paraîtraient les plus « instruits, et les plus dignes, par leurs vertus, de la confiance de « la nation. » Cette disposition s'appliquait aux représentants des

» Il ne faut pas perdre de vue que ce projet concernait uniquement le Brabant.

> Bruxelles devait en nommer 36, Anvers 25, Louvain, 14.

304 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

trois ordres, aussi bien que celle qui les déclarait non éligibles, slls tenaient du prince une charge lucrative et révocable à volonté.

La noblesse, et elle comprenait tous les individus admis comme nobles par des commissaires nommés à cet effet, était aussi répartie en trois assemblées primaires, à tenir dans les trois chefsvilles. Pour y être admis, il fallait posséder un immeuble taxé au moins à 12 florins de vingtièmes; cet immeuble devait comprendre au moins 50 bonniers, avec un revenu de 1,000 florins, pour être éligible comme électeur.

Le clergé se subdivisait en trois corps : le premier comprenait les abbayes ; le deuxième, les chapitres d'hommes ; le troisième, les curés et le reste du clergé séculier. Les quarante représentants à nommer par cet ordre se répartissaient ainsi : 14 au clergé régolier, 6 aux chapitres, 20 au clergé séculier.

Celte publication fut Fobjet d'une vive controverse. Les pamphlets publiés en faveur des États sont, en général, aussi faibles de raisonnement que de style ; en revanche, ils sont riches d'injures : < Nous croyons reconnaître, dit l'auteur d'un dé ces opuscuc les, les vues, non de vrais amis du bien public, mais d'un c assemblage de créatures et d'âmes vendues au gouvernement c actuel, comme jadis ils furent espions et délateurs à la solde c de celui de Joseph IL » Cette brochure est une de celles que prôna spécialement le parti aristocratique ^ les objections que son auteur adressait aux Yonckistes, sont intéressantes à connaître. Le motif pour exclure le clergé séculier, est la crainte qu'il ne néglige la surveillance de ses ouailles. Le clergé régulier a tout le loisir de s'occuper des intérêts publics, et ses vastes propriétés foncières lui imposent l'obligation de veiller à ce qu'il ne se fasse

1 Elle porte pour titre : Réflexions critiques sur les observations sur la constitution originaire du Brabant, mises au jour par les soi-disant commissaires de la société des prétendus Amis du bien public , par un bon citoyen, In-8» de S8 pages. On peut ajouter à cette brochure les deux suivantes : Examen impartial des observations sur la constitution primitive et originaire des trois États de Brabant, publiées par les commissaires de la société des (soi-disant) Amis du bien public, établie à Bruxelies, In-8o de 90 pages. Réflexions générales sur les observations de la société des Amis d» bien public à l'égard des trois États de Brabant, In-S» de 21 pages.

rien au détriment des campagnes. Ce dernier motif doit aussi faire restreindre aux individus richement possessionnés, le nombre des représentants du deuxième ordre. Les deux classes les plus nombreuses qui composent le tiers, celles qui ont un droit particulier k être représentées, sont les agriculteurs et les artisans; or, les premiers le sont suffisamment par le clergé régulier et la noblesse, et les seconds par la manière dont le tiers-état des trois chefs-villes est organisé. Pour motiver l'exclusion des commerçants, Tauteur dit « qu'il est de la nature de leur état, de s'occuper toujours « principalement de leurs intérêts personnels et privés. »

De la part des États, on ne se fit pas faute de crier au bouleversement social : les Amis du bien public formaient une secte de novateurs, qu'il était duplusdangereux exemple de tolérer, comme le faisait le gouvernement; eux seuls étaient la cause de la recrudescence des divisions parmi les citoyens. Sandelin, l'écrivain démocrate le plus fécond, se chargea de la réponse ^ : l'unique protection que le gouvernement accorde à la société, répondaitil à ses adversaires, consiste à ne pas lui défendre ce qui est permis à tout citoyen ; elle s'assemble publiquement et sans gardes an milieu de ceux qui se déclarent ses ennemis, tandis que les États, qui disent avoir la voix du peuple, sont obligés, pour garantir leurs personnes, de réclamer des détachements de troupes, a Quant à la qualification de novateurs que vous nous prodi* a gnez, messieurs, ajoutait-il, si les droits inaliénables de la * nation vous paraissent des nouveautés, c'est une preuve que

< vous ne les connaissez pas assez pour savoir les défendre, et

< c'est une raison de plus pour désirer des représentants qui les c connaissent. Les novateurs, selon nous, ce sont ceux qui> pro- « fi tant de la vicissitude du temps qui corrompt, qui dénature c tout, veulent, au détriment d'un droit imprescriptible et de la « constitution primitive, convertir un mandat libre et révocable, « en un titre exclusif, héréditaire et inséparable de certaines a dignités. »

* Lettre aux États de Brabant, par V agent en cour Sandelin^ un des quarante commissaires de la société des Amis du bien public à Bruxelles, In-8* de 8 pages.

306 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

• Ce qui importait plus aux Yoackistes que de rédiger des plans d'organisation, de les discuter dans de fréquentes conférences avec de hauts fonctionnaires, et de les faire agréer par le ministre, c'était d'obtenir que le gouvernement les mit à exécution. Celui-ci, vivement pressé, agissait avec eux, comme s'il eût été à la veille d'introduire un changement complet dans la représentation nationale. Seulement, pour excuser ses retards, il alléguait la nécessité de ménager les États, afin d'obtenir leur consentement à l'inauguration du prince.

Car, sur ce point encore, il y avait dissentiment grave. Les conservateurs soutenaient que la souveraineté n'était pas transmise immédiatement, et qu'après un décès survenait un interrègne, auquel l'inauguration mettait fin. A leurs yeux, cette cérémonie constituait un pacte conclu entre le souverain et ses sujets, et qui déterminait leurs obligations réciproques; le peuple, par ses représentants, pouvait déclarer à quelles conditions il entendait prêter le serment de foi et hommage. Le gouvernement répliquait que la pragmatique sanction de l'empereur Charles YI, admise comme loi constitutionnelle de l'état, déclarait la souveraineté héréditaire et transmissible de plein droit; seulement il était d'usage qu'à son avènement, le prince s'engageât à gouverner selon les lois; jusqu'au règne d'Albert et d'Isabelle, cette formalité avait été par lui accomplie en personne; depuis, elle ne l'avait plus été que par mandataires , et c'est ce qui fit introduire la coutume de demander aux États leur consentement, non à l'inauguration elle-même, mais à la célébration de la cérémonie sur le pied de la procuration donnée par le prince ^

Déjà, sous le règne de Joseph II, une controverse semblable s'était élevée, et le cabinet de Vienne, livré à son indécision sys-: tématique, reculant devant une réconciliation comme devant une rupture avec le parti des États, craignait de la faire revivre. La correspondance officielle révèle les raisons puériles alléguées pour

1 Rapport fait le 30 novembre 1791 aux gouverneurs généraux par le conseil de Brabant. Archives de l'État.

[l79l] CHAPITRE XI.

éviter de prendre une décision, quand plus lard éclata une rupture à laquelle on avait eu tout le temps de se préparer. Tant que cette question de Tinauguration restait en suspens, le gouvernement y voyait aussi une porte ouverte aux machinations des puissances étrangères, un prétexte d'intervention pour elles dans nos affaires. La paix entre TÂutriche et la Turquie n'était pas encore définitivement conclue, et Thostilité prolongée des cours médiatrices se trahissait par des retards dans l'échange des ratifications du traité de Là Haye. Un agent secret écrivait même qu'on se repentait, à Londres et à Berlin, de ne pas avoir exigé, pour Tabandon delà révolution belge, plus de sacrifices de la part de rAutriche. Ces embarras furent confiés aux Yonckistes. On leur représenta qu'un seul pas dans la voie des réformes, rendait inévitable un refus à l'inauguration, ajournait indéfiniment la décision d'une question pressante. Mais on leur promit en même temps que le gouvernement, une fois la cérémonie consommée, se regarderait comme libre de donner cours à ses sympathies ^

La correspondance du comte de Mercy renferme de nombreux passages, où sont exposés ses embarras et la cause de ses irrésolutions : a L'affection démocratique, lit-on dans une lettre à Kaunitz, « n'a pas seulement gagné parmi plusieurs chefs et employés milice taires, elle s'est établie au milieu du gouvernement, au milieu « des tribunaux de justice; et c'est la conduite des États qui a « nourri, par opposition, une si dangereuse prévention. Tout cela «c est sans inconvénient jusqu'ici; au contraire, il en nait un bien, « et il en naîtrait un plus grand bien encore, si on pouvait se c flatter d'arrêter à temps l'influence des principes subversifs « de tout ordre social; mais, dans cette épidémie morale, les «c ravages sont prompts, les extrêmes se touchent; aujourd'hui « les amis du bien public, ou soi-disant tels, respectent, chéris- « sent l'autorité souveraine, l'invoquent même à leur aide ; demaia « la grande question sur le pouvoir législatif peut tourner toutes <c les têtes, et si le mal en venait jusque-là, on aurait à regretter

^ Rapport des 18 avril et 4 juin. Archives de l'État.

308 HISTOIRE DES BELGES. . [l79l]

<r de n'avoir pas saisi le bon moment pour déterminer, de concert € avec les États, ou sans leur participation, à leur refus, un nou- « veau mode de représentation. » On lit encore, à la fin d'un rapport que Merc; adressa auK gouverneurs généraux, ce passage qui le montre toujours aussi irrésolu : « Un point qui demande « beaucoup de soins, c'est l'article des démocrates ou Vonckistes. a Les États, sans doute, ne se sont pas conduits de manière à « mériter beaucoup, mais il j a autant de danger à se prêter trop « facilement et trop précipitamment au parti contraire, vu l'exem- <r pie du malheur de la France, et les missionnaires français qui « sont ici et que j'appréhende ; j'ai dû me borner à ne pasdégoù- « ter les Vonckistes, et à remettre leurs vues à un examen à faire a après l'inauguration, et sur le pied de la déclaration de Franc- « fort; et le moyen de contenir les Vonckistes, sans les éloigner « ni décourager, est un des grands objets dont je me suis occupé <c depuis mon séjour ici, et qui demandera encore beaucoup de « prudence et de circonspection. »

La question de l'inauguration vint donc se joindre aux difficultés déjà existantes ; les États de Brabant , rappelés le 4 avril, tentèrent de la rattacher à celle de la réinstallation du conseil. Ce fut l'objet de nouvelles représentations et de nouvelles négociations (12 avril et 5 mai). On ne parvint pas davantage à s'entendre, et les États, après avoir pris fait et cause pour des juges qu'ils disaient arbitrairement destitués, déclarèrent solennellement (25 mai) que ce tribunal, n'étant pas organisé au vœu de la constitution, n'avait pas d'existence légale; ils refusaient de se soumettre à ses arrêts. Cette décision avait été provoquée par une représentation des doyens des neuf nations de Bruxelles, contre laquelle la presse réactionnaire se déchaîna avec une fureur incroyable. Ce n'était pas la première fois que le clergé et la noblesse rejetaient sur le tiers la responsabilité d'une mesure hostile au gouvernement, et on ne manqua pas de faire comprendre aux doyens les conséquences du rôle qu'ils consentaient à jouer. « Quelque respect que nous ayons pour toutes les têtes souce veraines, lit-on dans un pamphlet du teinps, comme le faronous

[l79l] CHAPITRE XI. 309

« rapproche quelquefois de vos augustes personnes, comme nous « fréquentons l'estaminet où vous vous exercez dans le gouverne- < ment, nous vous parlerons rudement... Il nous est revenu cer- « tain avis concernant Vos Majestés. On dit, mais tout bas, que ce quand la justice prend son sérieux, ce n'est pas ordinairement « sur les révérends pères, révérends nobles, révérends prélats « qu'elle fait tomber son courroux... Ils ont, dit-on, l'adresse de <c se glisser, par une porte de derrière, aux dépens, il est vrai, de «c quelques lambeaux, mais ils laissent ordinairement les respec- « tables doyens dévider la corde avec elle ^.. »

Bientôt après (15 juin), l'autorité passa en d'autres mains; Albert et Marie-Christine reprirent possession du gouvernement général, avec les pouvoirs qu'ils avaient eus avant 1788 ^, et un diplomate autrichien, avec qui les Liégeois avaient négocié leur soumission, le comte de Melternich-Winnebourg', remplaça (Sjuill.), comme ministre plénipotentiaire, le comte de Mercy ^ Metternicb

' Un mot en particulier à nos ehers doyens, post-scriptum qui se trouve à la suite d'une Lettre respectueuse aux États de Brahant. In-S» de 12 pages.

• Nous avons donné à la fin du I" volume ( 1" édition) deux pièces inédites el copiées aux archives de l'Étal : la lettre que les gouverneurs généraux écrivirent à Léopold, à la veille de leur départ pour la Belgique, el la réponse qu'y fit l'empereur. Ces deux pièces nous dévoilent les sentiments des gouverneurs généraux, et nous font connaître l'étendue des pouvoirs qui leur furent confiés.

» Le père du prince de Metlernich , qui a été si longtemps chef du ministère autrichien.

* Une note du 1" volume (V édition) contient les pouvoirs donnés au comte de Metternich. Cette pièce provient des archives de l'État, comme les deux autres mentionnées dans la note précédente. D'après la description que nous avons faite de la situation des affaires en Belgique, à l'époque où Mercy en abandonna la direction, on trouvera sans doute qu'il n'avait guère le droit de dire, dans son rapport aux gouverneurs généraux : « Si on considère l'état des pro- « vinces, prises séparément, il semble que l'on est dans le cas de se flatter que « bientôt les choses rentreront dans un état qui pourra faire oublier les désor- « dres et les malheurs du passé. » 11 est un passage de ce rapport qui nous montre à quels sentiments ce haut fonctionnaire était obligé de faire un appel , pour maintenir sa politique tortueuse. « Dans ma tournée en Flandre , je me « suis convaincu que , loin qu'il y ait encore de l'union avec le Brabant , l'an- « cienne rivalité entre les deux provinces a repris, ce qui ne peut qu'être avan- « tageux dans les circonstances, et qu'il convient de nourrir. » Archives de l'État.

310 HISTOIRE DES BELGES. [i79i]

n'avait pas, à Fégard des conservateurs, les préventions de Mercy, et s'il eût été, dès le principe, chargé de la pacification de la Belgique, surtout s'il n'eût pas eu à combattre l'aveugle inimitié que l'archiduchesse avait conçue contre les États, il s'y fût pris d'une manière différente. Ses bonnes intentions ne lui servirent à rien; répudier un système appliqué jusqu'alors, était un acte d'héroïsme que ne comprenait pas la chancellerie de Vienne. Les États de Brabant crurent sans doute faire acte de condescendance, en se déclarant prêts à recevoir et à prêter le serment inaugural. Le gouvernement ferma les yeux sur une clauseconditionnelle, insérée dans l'acte de consentement de l'un des arrière-membres du tiers état d'Anvers S et la cérémonie eut lieu au jour fixé (50 juin).

Elle se répéta successivement dans les autres provinces (juillet et août), où toutes les difficultés s'aplanirent, où le gouvernement publia, après y avoir obtenu le vote des subsides, l'amnistie promise par le traité de La Haye. La question des indemnités réclamées par la cour de Vienne, du chef des préjudices que la révolution lui avait causés, celle de la reconnaissance des dettes contractées par les États pendant leur année de souveraineté, et celle des réclamations élevées par les particuliers, ne pouvaient soulever d'embarras sérieux, dès que la réinstallation des fonctionnaires eut fait disparaître la difiBculté capitale.

Sur la question des indemnités, le gouvernement réduisit ses prétentions à une somme ronde de 7,070,000 florins, payable en cinq années, et répartie entre les différentes provinces sur le pied du subside ordinaire ^ Les États acceptèrent la proposition, et le clergé, afin d'éviter de nouvelles charges au peuple, se chargea du payement, à titre de don gratuit. Ce fut, de sa part, un acte de saine politique ; il ne manquait pas de publicistes pour soutenir que la révolution ayant été principalement son ouvrage, c'était à

* Le collège des doyens des métiers.

* On trouve, à la fin du I" volume (1" édition), la répartition de cette somme de 7,070,000 florins. Ce tableau, aussi copié aux archives de TÉtat, fait connaître la part que supportaient dans les charges publiques les différentes parties du pays.

[l79l] CHAPITRE XI. 311

lui à en subir les conséquences, à ses biens à en payer les erreurs, et ce mode peu coûteux de libération commençait à trouver des partisans ^ .

Le gouvernement consentit ensuite à reconnaître comme dettes de Fétat les dépenses régulièrement ordonnées pendant la révolution, et le payement des indemnités dues aux particuliers. Cette décision rencontra de Topposition dans les localités dominées par l'esprit démocratique. Le Brabant,où ces questions étaient liées à celle de la réorganisation du conseil, resta seul en dehors de la transaction.

Le comte deMetternich avait dû accepter les faits accomplis sous l'administration de son prédécesseur, et, dans la voie où Ton était entré, la discussion ne pouvait aboutir à un dénoûment pacifique. Après la décision prise par les États de Brabant de ne pas reconnaître au conseil une existence légale, le gouvernement recommença à négocier. Un fait nouveau vint, tout à coup, imprimer aux conférences un caractère d'irritation qu'on ne leur avait pas encore vu. Plusieurs patriotes, parmi lesquels se trouvaient six ecclésiastiques S s'étaient réunis dans la demeure de l'un d'eux,

» Il ne paraît pas que Mercy prévoyait celte détermination , quand il écrivait à Kaunilz, le 18 avril : « Si le clergé était bien avisé, s'il était éclairé sur ses « vrais intérêts, s'il pouvait juger la profondeur du précipice que l'opinion, le « temps et ses propres dérèglements ont creusé sous ses pas, il nous tirerait « d'embarras, il se relèverait dans la vénération publique, il ferait le sacrifice « d'une vingtaine de millions qui, à vue de pays, couvriraient tout; l'intérêt « général et l'intérêt privé du moment se trouveraient satisfaits , on laisserait « le clergé en jouissance de tout ce que la condescendance de l'empereur vient « de lui rendre, et le peuple n'ayant rien à payer, toutes les clameurs des « démocrates ne tendraient pas à le tirer de son apathie naturelle; tout se rédui- « rait à des disputes de parti à parti dans les villes, les principaux contendants « s'entre-détruiraient, le combat finirait faute de combattants, le temps userait M ces divisions ou nous donnerait au moins quelque répit. Mais le clergé n'est « ni assez sage, ni assez généreux ; il fera probablement tête à l'orage , et nous ce jettera dans des embarras inextricables, dont je ne puis déguiser la source ni « la marche très alarmante pour la tranquillité publique et pour l'autorité de « l'empereur , et nous touchons au moment où il faudra , malgré moi , que « j'entre dans cette lice si dangereuse. » Archives de l'État,

* Henri Coppens, Jacq.-Ant. Weys, Pierre Lemoine, Louis Couvert, Jos. Brasseur et Jean de H oze.

512 HISTOIRE DES BELGES. [nOl]

nommé Henri, pour fêter le saint du jour (14 juîll.). DifiTérents toasts furent portés assez bruyamment à Yan der Noot, dont Henri était aussi le prénom. L'autorité militaire, informée de ce qui se passait, envoya un peloton de soldats qui tomba à Timproviste au milieu des joyeux convives, et les emmena, sans même leur donner le temps de se vêtir convenablement. Conduits au corps de garde, ils y furent, disaient-ils dans la plainte adressée aux États, accablés d*avanies et de coups, et n'obtinrent leur élargissement qu'après trois jours de captivité.

Effectuée sans décret du juge, cette arrestation violait un droit à l'égard duquel la susceptibilité populaire a toujours été grande chez nous ; elle comblait la mesure des outrages qu'on déversait sur le clergé. Les États prirent vivement la défense des détenus. Le gouvernement chercha à pallier le fait, à en rejeter la responsabilité sur l'autorité militaire; à l'entendre même, le dénoncia* teur, qui avait exagéré les choses, était seul coupable, et un attentat aussi grave aux lois du pays ne devait aboutir qu'à une action civile en indemnité. On ne se contenta pas de ce genre de satisfaction, et comme le conseil de Brabant, quoique particulièment chargé de veiller au maintien des privilèges du pays, n^avait pas semblé prendre l'afiFaire à cœur, les États renouvelèrent leurs protestations.

Cette difficulté survenait dans un moment fort inopportun ; car au sein des États commençait à se manifester une forte opposition aux propositions des exaltés. Appuyée par l'archevêque de Malines et par l'évêque d'Anvers, qui avaient parlé en faveur de la soumission et publié des lettres pastorales dans ce sens, elle eût prévalu, si le gouvernement avait su mettre ce bon vouloir à profit ^ ; mais il n'eut pas Tintelligence de sa position, et continua à traiter les deux prélats avec une injurieuse méfiance. Tl crut

1 Une circonstance surtout tend à prouver les intentions conciliantes des deux prélats, c'est que leur conduite politique était amèrement censurée par le fougueux Feller. 11 y a, dans la manière dont Mercy et Metternich s'expriment sur leur compte, une différence fort curieuse ; ainsi Mercy écrivait à Kaunitz : « Les ff États de Brabant sont assemblés en nombre ordinaire, à Texception de Tabbé ff de Tongerloo, que je n'ai pas fait convoquer, et du cardinal qui se dit malade

[l79l] CHAPITRE XI. 313

qu'un acte de vigueur le sauverait, et, à sa demande, le conseil rendit un décret qui déclarait les protestations des États attentatoires à Tautorité souveraine, et ordonnait de les biffer de leurs registres. Cette sentence n'avait pas été facilement obtenue. Intimidé par la contenance hardie des États, le conseil déjà s'était décidé à discontinuer ses audiences, quand les exhortations du gouvernement vinrent lui rendre quelque énergie.

L'exécution du décret se poursuivit contre les membres de la députation. permanente. Après trois sommations infructueuses de représenter les décisions condamnées, ces députés, au nombre de quatre % furent constitués en arrêt civil, c'est à dire gardés à vue par des soldats et des huissiers (9 nov.). Cette première mesure ne suffisant pas, on les transféra au Treurenberg (27 nov.), d'où ils sortirent vingt-quatre heures après, pour reprendre les arrêts chez eux, jusqu'au moment où le décret aurait reçu son exécution ; malgré les injonctions ministérielles *, le conseil n'avait pas osé leur refuser cette faveur. Au reste, immédiatement après, on obtempéra à la sentence : les protestations incriminées, que les États avaient déjà consenti à regarder comme non avenues, furent rétablies dans leurs registres et biffées par un huissier. Ce succès ne faisait en réalité que compliquer la situation, puisque la question de la composition légale du conseil s'éloignait toujours davantage d'une

« et qu'on m'assure à la veille de perdre le peu de raison qu'il a eue en par- « tage. » La correspondance de Mellernich nous fournit au contraire ce passage : « Je dois faire observer qu'il existe une division dans les Étals. M. l'archevêque « et M. l'évêque d'Anvers s'y sont expliqués , sur l'article des subsides , avec « autant de sagesse que de modération : on ne pouvait guère s'attendre à cette « conduite de leur part , d'après les dispositions qu'ils avaient montrées jus- « qu'alors. Ils ont donné de plus, ainsi que les autres évêques, des mandements « respectifs pour ramener le peuple à la paix, à la concorde et à la soumission « due au souverain légitime. » Archives de l'État.

» C'étaient les abbés de Parcq et de Villers, députés du clergé, et les comtes de Limminghe et de Duras, députés de la noblesse.

* « Nous avons été frappés, écrivaient le 29 novembre les gouverneurs génère raux à l'empereur , de la conduite faible du conseil dans cette occasion , où « une fermeté plus soutenue aurait peut-être fait plier absolument les États. » Archives de l'État*

RIST. DES BBLGBS, T. I.

314 HISTOIRE im ^fiLGES. [il^]

solution pacifique. En effet, après plusieurs tergiversations» les États répondirent à une dernière sommation par un refus de sub^ sides (décembre). Le gouvernement recourut aux représailles, ea l6ur déclarant qu*il ne reconnaîtrait aucun des engagements contractés par eux à Foccasion de la révolution, qu'il poursuivrait avec rigueur les indemnités auxquelles il disait avoir droit, et ^\l différait la publication de l'amnistie déjà accordée aux autres provinces.

Le refus de subsides créait une situation grave. A la vérité, une province seule était en jeu; mais c'était celle qui, dans les grandes circonstances, avait toujours donné le mot d'ordre et entraîné le pays entier. D'ailleurs, la soumission des autres pro* vinces n'était qu'apparente; dans toutes, il subsistait des germes de mécontentement qui menaçaient d'éclater à la première occasion. Rassurée du côté des puissances de la triple alliance depuis que la paix de Sistove l'avait réconciliée avec la Porte S la cour de Vienne croyait le moment venu de faire de l'énergie ; elle attendait beaucoup aussi du déplaisir que causerait à tous les intéressés» le retard apporté à la liquidation des indemnités, et cela par la faute des États ^

Ainsi, grâce au système prescrit par la chancellerie autrichienne, la question de la réorganisation du conseil de Brabant avait amené, de la part des États, une véritable déclaration de guerre. Nous l'avons dit, si le nouveau ministre plénipotentiaire eût été libre d'adopter d'autres règles de conduite, les choses ne fussent pas venues à de telles extrémités. Mais obligé, comme il le fut, de

* Dans te mms d'août.

* Le 18 septembre, les gouverneurs généraux écrivirent à Tempereur qa*Us avaient établi un comité pour vérifier les titres de ceux qui en Brabaat prétendraient avoir droit à une indemnité; « leur but en cel^, disaient-ils, est de « tourner vers le gouvernement la faveur d« Topinion publique, et spécialement N celle des intéressés aux arrangements qu'on a tenté en vain de conclura aiiec « les États, pour Tindemnité des personnes molestée et pillées pendant les tBOH- « bles, en raison inverse de la défaveur qui doii tomber sur ces États, par Ftiiet « des tergiversations et longueurs qu'ils ont opposées àces mêmes arrangeoMois « provoqués par l'équité et l'humanité. » Archives de VÉtat

[l79l] CHAPITIUB XI. 515

suivre Toroière, il fut eutrainé malgré lui dans une série de mesures arbitraires, qui portèrent Tirritation au comble. C'était un fatal et inévitable résultat, que ne pouvaient détourner les sentiments personnels de l'Empereur, et son honorable répugnance à autoriser remploi des moyens violents ^

Ouvertement brouillé avec les États, le gouvernement se trouva, à la même époque, dans une position semblable vis-à-vis de leurs adversaires. Après Tinauguration, les Vonckistes ne recevant, au lieu des concessions promises, que de nouvelles défaites *, reconnurent enfin qu'ils étaient joués. Ceux d'entre eux qui n'avaient pactisé qu'à l'extrémité avec l'Autriche ', renoncèrent à l'alliance, et les Amis du bien public, après une vaine et dernière tentative *, suspendirent leurs publications et leurs séances. Dans ses rapports à Kaunitz, Metternich se fait un mérite de la dissolution de cette société, et dit l'avoir lui-même provoquée; tandis que la correspondance de Yonck avec ses amis nous apprend que le gouvernement chercha à l'empêcher, sans doute pour dissimuler sa rupture atvec le parti démocratique. Les deux faits ne se contredisent qu'en apparence. C'est une nouvelle preuve qu'il y avait défaut d'ensemble dans l'administration du pays, et mésintelligence entre ceux qui le gouvernaient. Kaunitz avait été toujours contraire à cette société, et sa correspondance fournit de nombreux indices de ses sentiments à cet égard, c A la rentrée du gouvernement,

1 Plus d'une fois le gouvernement de Bruxelles sollicita la permission de recourir à des mesures extraordinaires , et toujours Léopold répondit que Ton eut à se tenir dans la légalité. Nous devons dire aussi que Kaunitz se souciait peu d'encaurir la responsabUité d'une nouvelle insurrection ; sa correspon** dance nous le montre usant de tous les prétextes possibles, pour ajourner une mesure décisive.

« « Nous lui avons fait (à Metternich) un exposé succinct de tout notre travail, « de toutes nos démarches et de Tespoir qu'on nous a constamment donné pour « après rinauguration. Il nous a parlé avec franchise, et nous a fait apercevoir « que les circonstances ne permettaient pas de brusquer les choses. » Extrait d^une lettre de Sandelin à Vonck, du 17 juillet 1791. Correspondance de Vonck,

' Le détesta^e et traître gouvernement autrichien, dit Walckiers dans une lettre à Vonck du 14 décembre 1791. Ibid.

* Le dernier mémoire qu'à notre connaissance ils présentèrent au ministre , pour obtenir l'objet de leurs réclamations incessantes, est du 24 nov. 1791.

316 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

« lit-on dans un de ses rapports à TEinpereur, on a cru que, pour « abaisser les États, il convenait de favoriser le parti démocratique a qui leur est contraire. Je ne sais si, en cela, on n'est peut-être <K pas allé trop loin ; mais je n*ai pas manqué de recommander « souvent au comte de Mercy d'être bien sur ses gardes à ce sujet. » Quelques mois plus tard, 'le même Kaunitz écrivait à Metternich : « Une précaution essentielle est de ne pas tolérer ni des particu- « liers, ni des sociétés qui s'érigent en réformateurs des constitu- « tions subsistantes, et de ne favoriser aucune faction, pas même « celles qui, sous le prétexte de dévouement au souverain, vou- <K draient altérer Tordre subsistant. » Enfin il disait encore, dans un de ses rapports à Léopold : « Cette société d'Amis du bien <c public, que le gouvernement semble protéger, ne devrait pas « même, à mon avis, être tolérée, puisque on autorise par cette « protection des particuliers, qui n'ont aucun droit de se mêler des « affaires publiques, à s'ériger, sinon en législateurs, du moins en « conseillers du gouvernement en matière de législation. Cette « société est, dans le fond, du même genre que celles qui ont ce troublé la France, et si elle ne joue pas encore aux Pays-Bas un « rôle dangereux, ce n'est que parce qu'ici heureusement elle n'a a pas trouvé beaucoup d'adhérents ^ »

Au contraire Mercy, en la protégeant, écoutait sa propre inclination, et cédait aussi aux exhortations du baron de Feltz, secrétaire d'État, qui exerçait un grand ascendant sur son esprit. Ce fonctionnaire, homme capable et énergique, se prononça vivement contre toute nouvelle concession aux États. Dans une note qui renfermait son opinion, on lit : « Non, la guerre est préférable à « une telle paix. 11 faut, dans un siècle agité comme celui-ci, <K quand on a le bon droit de son côté et la force en main, assurer € le bonheur des générations futures ; il faut épurer la constitu- « tion pour prévenir de nouvelles secousses; il faut se donner, « par l'opinion, une force permanente plus réelle que les forces « momentanées dont on pourrait, plus tard, avoir besoin ail-

' Archives de VÉtat.

[i79l] CHAPITRE XI. 517

« leurs ^ » Sur cette question encore, Metternich et Marie-Christine étaient en dissentiment. Nous avons dit la manière de voir du ministre ; quant aux gouverneurs-généraux, leurs sympathies pour les Vonckistessont bien visibles dans ce passage d'une lettre à Léopold : a II est douloureux que Ton doive user avec une <( extrême retenue des ouvertures que font les agents du parti « démocratique, et, sans l'efifrayant exemple du voisinage, on « devrait être bien tenté de se laisser aller aux assurances qu'ils « donnent de borner tous leurs vœux à une meilleure représenta- « tion, à laquelle il est bien reconnu que le souverain aurait autant « d'intérêt que le peuple *. »

Il existait des démocrates qui n'avaient pas attendu jusqu'alors, pour renoncer à leurs illusions ; de ce nombre était Thomme qui avait donné son nom au parti. Cédant aux instances de ses amis plus confiants que lui, peut-être aussi à l'influence de l'exemple, Yonck avait, dès le principe de la restauration et en même temps que Yan der Met sch, envoyé sa soumission au comte de Mercy. Le ministre, intéressé à se concilier l'afiection de deux personnages aussi influents, répondit en termes flatteurs. Yan der Mersch profita de l'autorisation qu'on lui accordait de revenir en Belgique, et reçut, à son arrivée à Bruxelles, un brillant accueil ^. Yonck ne fit pas de même ; il ne songeait à rentrer dans le pays, que lors-

' Archives de VÈtat.

« Ibid.

« Dans une lettre à Yonck, du 3 février 1791, W^eemaels fait la description suivante de Taccueil que le général reçut à Bruxelles : « Le cortège était nom- « breux ; trente amis, anciens ofliciers, sont allés à Assche à cheval pour Tescor- « ter en ville, et une grande quantité de voitures. Partout sur la route et en « ville, où on n'allait qu'au pas (il était six heures du soir), on cria : Vive Van < der Mersch I et de temps à autre : Vive Léopold! Les rues étaient bordées de « monde. Sur le passage, on venait aux portes avec toutes les lumières qui se « trouvaient dans les maisons. Le cortège était éclairé par des falots. Le général « a été parfaitement accueilli sur toute la route depuis Lille jusqu'à la maison € de M. De Broux, oii d'abord à son arrivée on lui a présenté, de la part du « général Bender, une garde d'honneur qu'il a remerciée. Le soir, il y a eu des « feux et des illuminations dans plusieurs quartiers de la ville. Hier et aujour- « d'hui, ainsi que le jour de son arrivée, la maison n'a pas cessé d'être remplie « de personnes de tous les rangs, pour le féliciter sur son heureuse arrivée. Hier

518 HISTOIRE DES BELGES. [m\]

qu'il aurait la certitade devoir adopter ses plans, et le délabreoieot de sa saoté fut le prétexte qu'il allégua pour continuer de séjourner à Lille. Le gouvernement, qui savait à quoi s'en tenir à cet égard, le fit circonvenir de différents côtés pour hâter sou retour. Le vicomte de Nieulant, secrétaire particulier des gouverneursgénéraux, lui écrivit même plusieurs fois. L'exilé se montra sourd à toutes les instances, et le moment vint enfin pour lui de s'expliquer ouvertement. Il le fit une première fois \ dans sa réponse à une lettre du vicomte de* Nieulant : au lieu d'exécuter la convention de La Haye, qui considérait les Belges comme un vU troupeau d'esclaves, le gouvernement, disait-il, eût dû montrer plus d'énergie contre les États, et accueillir les demandes des démocrates; ses mesures, et notamment la cassation delà Gollace de Gand, étaient de nature à causer de vives alarmes aux amis de la liberté.

Pour expliquer la défaveur que le traité de La Haye rencontrait auprès des Vonckistes, il suffit de rappeler qu'il plaçait le maintien des institutions nationales sous la garantie des trois conrs médiatrices. S'y conformer, mettait le ministère dans l'impossibilité de tenter des réformes;- l'enfreindre, fournissait un motif d'intervention aux puissances étrangères. La mesure relative à la Gollace de Gand, dont Yonck faisait un grief, était une nouvelle preuve du peu d'égards que le gouvernement témoignait à l'opinion démocratique.

La seconde lettre de Vonck *, adressée aussi au vicomte de Nieulant, était plus explicite encore : il s'apercevait que, sous prétexte d'améliorations, le gouvernement ne pensait qu'à introduire le pouvoir absolu ; ses agents étaient les mêmes que ceux qui, sous Joseph H, avaient été chargés de l'exécution d*un sem-

« »oir, il a eu sa première audience de M. le comte de Mercy ; il s'y est rendu à c six heures , et il en est sorti à huit heures et demie très satisfait , ayant été i bien accueilli. » Correspondance de Vonck. A ce récit de Weemaels nous ajouterons qu'un grand nombre d'officiers se montrèrent mécontents des caresses faites par Bender et Mercy à un homme, à qui TAutriche ne devait certainement pas une ovation.

1 En août 1791.

* Elle est datée du SI décembre 17$1 .

blable plan ^ ; il n*avaH qt'un moyen de prouver ses bonnes intentions : organiser les États snr un nouveau pied, et comme le ptxlposait la société des A'fnis du bien public.

Ces avances du gonvelmeibent restèrent sans résultat. Yonck continua à résider à LiUe, entretenant de là une correspondance fort active avec ses partisans dont il était Toracle. Il se donnait, dit dans un de ses rapports un agent secret du ministre, beaucoup de mouvement, et employait six secrétaires à la fois, pour copier et polir ses productions littéraires. Du reste, on le surveillait soigneusement ' ; il s'était glissé dans son intimité des hommes qu*il croyait sûrs, et qui rapportaient au gouvernement tout ce qui parvenait à leur connaissance. Les principaux correspondants de Vonck étaient ses deux amis, Weemaels et Walckiers. Ce dernier, rentré dans le pays lors de la restauration, le quitta bientôt une seconde fois pour se retirer à Paris , où il entretint des relations avec plusieurs des membres influents de l'assemblée nationale.

Ainsi, à la fin de 1791, le gouvernement autrichien était parvenu de nouveau, comme à l'époque du premier soulèvement, à s'aliéner les diverses opinions. Marie-Christine et quelques-uns de ses conseillers, pressentant le danger de celte position, voulurent le détourner en faisant enfin des concessions à l'opinion démocratique. Ce système ne convenait pas a la chancellerie de Vienne, et l'influence de Kaunitz le fit repousser. Ce fut alors que les deux partis, mécontents, tournèrent leurs espérances vers la trompeuse protection de l'étranger. Quelques années auparavant, on avait compté sur la Prusse et la Hollande ; cette fois les sentiments hos-

1 Allusion à la faction Grumpipen. Cette famille occupait les postes les plus élevés du gouvernement de Bruxelles , et on Taccusait de vouloir accaparer Tadministration du pays. Consulter à ce sujet le n« 3 des pièces justificatives des Mémoires pom servir à la justification du général d'Alton. L'opinion émise par Yonck confirme ce que nous avons dit de la réintégration impolltique des anciens fonctionnaires, qui étaient généralement mal vus des deux partis.

* La correspondance officielle nous signale un vicomte du Toict, comme un des affdés que le gouvernement employait pour swrveiUer les démarches des démocrates réfugiés en France, et pour tâcher de les brouUler entre eux.

ZfO HISTOIRE DES BELGES. [i79i]

tiles qui se maaifestaient en France contre rAutriche, les sympathies qu'on y exprimait si hautement pour la cause de la liberté des peuples, firent croire de ce côté à un appui, dont, avec Fimprévoyance ordinaire des partis, on était loin d'apprécier les périls. La constitution de 1791 venait de déclarer que la nation française renonçait à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes y et n'emploierait jamais ses forces contre la liberté d'aiLCun peuple. Les mécontents belges, que nous allons suivre dans leurs rapports avec la France, ne prévoyaient pas la facilité avec laquelle les guerres et les révolutions se jouent de pareils engagements.

Situation intérieure et extérieure de la Belgique à la fin de 1791. — Changement dans les dispositions de la France . — Complots contre le gouvernement autrichien. — Les confédérés du comte de Béthune-Charost. — Discussion à ce sujet dans l'assemblée législative. — Influence des Vonckistes. — La guerre déclarée par la France à T Autriche. — Les émigrés belges se préparent à une nouvelle invasion dans leur pays. — Gouvernement réactionnaire de Hoensbroech. — Formation d'un comité révolutionnaire. — Scission. — Manifeste des Belges et Liégeois unis, — Idées des démocrates extrêmes en matière d'organisation sociale. — Van der Mersch revient mourir à Menin.

La situation de la Belgique, à la fin de 1791, ressemblait beaucoup à celle où elle s'était trouvée deux ans plus tôt : aux deux époques, mécontentement général, émigrations, complots, tous les avant-coureurs d'une insurrection. Une différence assez notable dans Tallure respective des partis comme dans les dispositions des cours étrangères, rendait l'assimilation incomplète.

L'union des conservateurs et des progressifs, en formant un faisceau des forces nationales, avait déterminé le succès du mouvement révolutionnaire de 1789; cette union n'était plus possible, quoique recherchée par les modérés des deux opinions. A diverses reprises, il y eut, de la part des États, des tentatives de rapprochement ^ ; avec le secours des exaltés, le gouvernement sut les

^ Notamment à la veille de la rupture ouverte avec le pouvoir, en juil-

322 HISTOIRE DES BELGES. [i79i]

rendre vaines : il ne voulait d'une telle réconciliation que sous son patronage, et au moment où il la trouverait opportune. Parmi les hauts fonctionnaires, disait-on, une fraction aussi la repoussait comme destructive de son influence dans la gestion des aflaires publiques. Lorsque le pouvoir se fut aliéné aristocrates et démocrates, les circonstances parurent favorables et provoquèrent de nouvelles ouvertures; elles eurent le même sort que les précédentes. Les États consentaient à des changements dans leur organisation, mais ils voulaient que leurs adversaires s'en rapportassent à eux, sur le moment où il conviendrait de les décréter. Les Yonckisles avaient droit d'être méfiants; ils exigèrent des garanties, et l'on ne parvint pas à s'entendre.

A l'extérieur, la position n'était pas moins changée. Au moment où la révolution éclata, l'alliance de Joseph II et de Catherine II avait provoqué une contre-alliance de la part de la Prusse, de l'Angleterre et de la Hollande ; la France, livrée à sa crise intérieure qui commençait, restait à l'écart. C'était l'Europe s'opposant à un démembrement de l'empire turc, et à un dérangement de l'équilibre européen. Pour les trois cours, la révolution belge survint fort à propos ; c'était un moyen de créer des embarras au cabinet autrichien. On la soutint tant qu'on en eut besoin; on l'abandonna quand Léopold eut fait, à Reicbenbach, ses premières concessions. L^ traité de La Haye, qui survint ensuite, détermina les conditions auxquelles la cour de Vienne reprit possession de la Belgique, du consentement des puissances soi-disant médiatrices.

La principale difficulté n'était pas résolue : il fallait aussi que l'Autriche conclût avec la Porte, sur le pied de ses promesses de Reicbenbach. Les conférences traînèrent ; plus d'une fois on fut à la veille d'un conflagration générale, et il fallut toute la modération de Léopold pour amener une solution pacifique. Pendant ces

let 1791. Déjà en janvier W^eemaels avait écrit à Vonck : « Je dois vous observer « que, parmi les membres des États, il y en a déjà plusieurs qui sont d'opinion « de consulter les démocrates sur une nouvelle et équitable réprésentation ; « ainsi, si leurs intentions sont pures, comme j*ose le croire, nous ne sommes « plus guère éloignés d'un rapprochement. » Correspondance de Vonek.

[lT9l] CHAPITRE XII. 325

conférences, la cour slathoudérieDne, que les cabinets de Londres et de Berlin traînaient à la remorque, modifiait sa conduite à regard des mécontents belges, selon la tournure que prenaient les négociations. Dans le principe, elle continua à leur faire bon accueil, à leur^ouvrir le territoire hollandais, ou ils trouvaient toute facilité pour correspondre avec leurs partisans. Le gouvernement de Bruxelles s'étant avisé de le trouver mauvais, on lui répondit avec aigreur '. Quelques mois après, le cabinet de La Haye se montrait plein de déférence pour celui de Bruxelles : les rapports avec les États de Brabant cessaient, Yan der Noot et Van Eupen recevaient Tordre de quitter le territoire de la république; on consentait même à fermer les yeux sur Tenlèvement projeté de ces deux personnages, s'il pouvait se consommer avec assez de promptitude et de discrétion pour ne pas compromettre la Hollande ^. Mais aussi cette paix, si longtemps différée, venait enfin de se conclure à Sistove ', presque à la même époque oti Catherine U consentait à ajourner l'exécution de ses projets stir Constantinople ^

I>a situation de la France avait puissamment facilité Tœuvre de pacification. Elle fut cause aussi du revirement de la politique de ces cabinets à l'égard des conservateurs belges, qui ne recueillirent plus que froideur et rebut, là où, peu de mois auparavant, ils avaient rencontré sympathie et protection. Repoussés de ce côté, ils s'adressèrent à la France. Ici, eu ce qui les concernait, s'était depuis deux ans opéré un changement considérable. Quand le Congrès, la personnification de l'opinion conservatrice en Bel-

1 Le mémoire remis à ce sujet par le résident hollandais, est qualifié de plat et choquant, dans un rapport du comte de Mercy. Archives de l'État.

« « Pourvu que la chose se fît avec tant de mystère, qu'on pût faire roisonna- « blement le semblant de l'ignorer, à défaut de toute preuve. » Ce sont les e&fMressions dont se sert Metternich dans un rapport à Kauhitz, en date da 17 octobre 1791 . Archîim de VÉtat,

s Août 1791. Il paraît aussi que, pour capter la bienveiUance de la cour stathoudérienne, le gouvernement autrichien la berçait de Tespoir de lui rendre les places de la barrière.

* Traités de Gallacz et de Jassy, 11 août 1791 et 9 janvier 1792.

324 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

gique, tenta d'obtenir l'appui de la Constituante, la démarche échoua. II n'y avait dans cette assemblée nulle sympathie pour notre gouvernement : les royalistes purs ne lui pardonnaient pas son origine révolutionnaire * ; les constitutionnels, le triomphe de l'élément aristocratique ; les hommes qui rêvaient la république, et qui montraient seuls la volonté de maintenir, pour l'exemple, le principe révolutionnaire chez' nous, étaient en trop petit nombre. En outre, il fallait éviter toute complication nouvelle, ne pas augmenter les chances de rupture, la décision prise contre les princes possessionnés en Alsace compromettant déjà assez la bonne intelligence entre les cours de Paris et de Vienne. La Constituante, qui voulait la monarchie, l'ordre et la stabilité, ne devait pas hésiter. Aussi la proposition de Lafayette * de renvoyer, sans les ouvrir, les dépêches du Congrès belge, passa-t-elle sans sérieuse opposition.

A la fin de 1791, les circonstances étaient bien différentes. La publication récente de la fameuse convention de Pilnitz ' avait appelé l'attention publique, sur la nature des relations diplomatiques qui liaient TAutriche à la France; la rupture du traité de 1756 était devenue la question du jour. Aux yeux des révolutionnaires, la solution n'en était pas douteuse : une puissance étrangère qui prétendait s'ingérer dans les affaires intérieures du pays, brisait par le fait même l'alliance existante. L'assemblée législative s'installa ^ au moment même où la question delà guerre venait d'être portée à la tribune des Jacobins. Elue sous Fempire de l'exaspération que produisirent les menaces de l'étranger, sa composition s'en ressentit. L'opinion qui disposait de la majorité dans la Constituante, avait sensiblement perdu de son influence. Elle

1 Pour s*en convaincre, il suffit de lire la manière dont Tabbé Royou s'exprimait sur le compte des Béthunistes : Ce sont des bandits , des misérables, qui ne trament de sûreté que dans la guerre mile, etveuknt recouvrer leur liberté par Us massacres et les incendies. Ami du roi, n" du 21, du n et du «3 décembre 1791.

* En mars 1790.

» Juillet 1791.

* Octobre 1791.

[i79l] CHAPITRE XII. 325

parvint encore à faire adopter certains ménagements ; néanmoins la rupture n'était qu'ajournée.

C'était donc au tour de la France d'encourager l'insurrection dans les Pays-Bas autrichiens, d'y susciter des embarras au souverain qu'elle allait combattre ^ Aristocrates et démocrates appelaient de leurs vœux son intervention ; dans leur imprévoyance, ils s'imaginaient qu'elle se bornerait à les affranchir, et les laisserait ensuite librement se débattre entre eux. Aujourd'hui que les faits ont cessé d'être ce qu'ils étaient alors, des éventualités, cette confiance dénote une simplicité puérile. On s'explique encore l'espoir des Yonckistes ; leurs idées au moins étaient filles du mouvement, quoique fort éloignées de celles qui commençaient à prévaloir en France. Mais leurs adversaires pouvaient-ils de là attendre faveur et appui, eux les défenseurs de ces ordres privilégiés voués à l'extermination? Il fallait tout l'aveuglement de l'esprit de parti, pour nourrir de telles illusions. Toutefois ne perdons pas de vue qu'ils ne se tournèrent de ce côté qu'en désespoir de cause; que s'ils en eussent eu le choix, ils se seraient portés dans une direction contraire. N'oublions pas aussi que la France avait solennellement renoncé à faire des conquêtes, à tourner ses armes contre la liberté d'aucun peuple ^, et que si l'on savait à quoi s'en tenir sur la sincérité des cabinets, l'expérience n'avait pas encore appris à suspecter celle des nations.

Les tentatives de réconciliation n'ayant pas réussi, on s'était mis à l'œuvre isolément, chaque parti travaillant pour son propre compte. Les Yonckistes n'avaient pas un seul instant fait fond sur les puissances du Nord, dont l'inimitié leur était acquise au même titre que celle des États. Forcés de rompre avec l'Autriche, ils

1 Nous lisons dans le post-scriptvm d'une lettre de Metternich à Kaunitz, du 17 septembre : Les efforts des démocrates français tendent à encourager en Bel- « gique aristocrates comme démocrates, malgré la différence de principe entre « les uns et autres... Cet état de fermentation, dans lequel ils savent entretenir « les anciens rebelles de la Belgique, peut leur être utUe par la suite; ils « espèrent qu'elle donnera occasion à quelques mouvements. » Archives de VÉtat.

* Titre VI de la constitution de 1791 .

386 HISTCHRE DES BELGES. [l19l]

n'avaient d'aide à attendre que de la France. On ne Toit pas qu'ils aient songé, comme en 1789, à exciter un mouvement national, soit qu'ils désespérassent du succès, soit qu'ils sentissent la nécessité, avec la majorité numérique contre eux, de s'appuyer sur nue influence étrangère. Leurs adversaires montrèrent plus de hardiesse.

Dans le principe de la restauration, le nombre des personnages du parti conservateur, qui se croyaient trop compromis pour se fier à de vagues promesses d'amnistie, n'était pas considérable. Ob doit rendre au gouvernement autrichien cette justice, qu'il ne pécha que par faiblesse et irrésolution, et qu'il n'eut point recours aux persécutions individuelles. Ces quelques exilés continuèreiili à résider sur le territoire hollandais, qui leur restait ouvert; Breda était toujours le point où aboutissait la correspondance avee leurs partisans. Le noyau grossit, à raison du développement qoe prenait le mécontentement en Belgique, et bientôt on se crut ea mesure de hasarder une nouvelle insurrection. On essaya de s'a&» socier les démocrates, aveu spontané de ce que leur devait le mouvement de 1789. Yonck fut sondé sur les conditions qu'il mettrait à ce rapprochement, et s'empressa d'en informer ses amis. Tous n'envisagèrent pas ces ouvertures du même œil : les uns voulaient les mettre à profit, pénétrer les projets de leurs ennefiAis, en donner communication au gouvernement, qu'ils espéraient ainsi pousser à bout et contraindre à se jeter dans leurs bras; les autres, et ce fut le plus grand nombre, décidèrent d^attendre les propositions, et de se prêter à une réconciliation, si on montrait de la condescendance et de la sincérité. Yonck se rangea à cette dernière opinion.

Au milieu des négociations qui s'ouvrirent entre les deux partis, les conservateurs furent obligés de quitter leur retraite; les course de Yienne et de La Haye déposaient enfin toute rancune réciproque. Breda fut abandonné pour Douai ; on se trouvait de la sorte plus rapproché du comité vonckiste qui se tenait à Lille. La conrjuration prenait de la consistance. Elle avait pour principau:^ moteurs deux hommes qui avaient occupé des grades assez élevés

[|7^} GHAFITR£ SU. ^7

daas l'armée du Congrès ^ ; son chef ostensible était un comte de Béthune-Charost, jeune écervelé ^ qui prétendait descendre de$ ^ncien^ comtes de Flandre, et qui avait déjà cherché à jouer un rôle dans la révolution liégeoise. On n'était pas d'accord si^r le prix que ce personnage mettait à ses seryices : Metternich le soupçonnait de conspirer en faveur des opinions démagogiques, tandis que Vonck lui attribuait le projet de travailler dans les intérêts du duc d'Orléans '. Il est certain que la conspiration avait m caractère aristocratique \ que les États de Brabant '^ la favorisaient de tou^ leur pouvoir, et qu'ils promettaient de se déclarer ouvertement après un premier succès.

Il est difficile de préciser la part que Van der Noot et Van Eupen prirent à ces menées, auxquelles ils ne sont pas restés étrangers. Ces deux hommes, si puissants dans nos provinces une ai^née auparavant, étaient singulièrement effacés depuis lors. Les conservateurs qui traitèrent avec les démocrates, tantôt s'appuyaient de leur autorité, tantôt s'exprimaient sur leur compte en termes

' LmcéeiSûUMri,

* Il n'avait que i3 ^ns,lors de sa coadamnation par le tribunal révolutiûn-» nuire, en avril 1794 (9> floréal an II). Béthuae-Charost fit partie de la fournée qai conduisit à Téchafaud le comte d'Estaing, rex>ministre de la Tour du Pin, at tKente-dem autres personnages plus ou moins marquants.

* Merlûi ie ThionviUe déclara aux Jacobinjs qae Tintention de BéthunA élaii d'étaMr en Belgique une espèce de protectorat, et Brissot, dans sa défen/s& devant le tribunal révolutionnaire, dit, en parlant du même personnage: « Bétbune-^Gbarost a été l'ennemi de la liberté des Belges; il voulait bien qu'une « révolution s'opérât dans la Belgique, mais c'était afin de s'en faire déclareir « duc. i

^ « M. Bétbune-Charost m'est venu trouver hier, pour me demaiMlerla paix. Au « travers ûq tousi ses discours entortillés, J'ai, par^itemeixt vu qu'il ne veut u»e> <( révolution aux Pays-Bas que poui^ lui, pour le clergé et pour les nobles... Ja « lui ai dit que je ne pouvais lui faire aucune réponse, sinon que je ne comprit serai jamais avec les principes, et que je contrarierai toute ma vie une rév4K « lution qui n'aura pas pour seul but l'amélioration du sort du peuple en gt^ién « rai. » Lettre de Walckiers à Vonck du 5 jailvier 1792. Correspondance de

VancH.

^ Il ne faut pas perdure de vue que les États de Brabant étaiefiit à la téie ^

parti conservateur, et que, par leurs intelUgences avec les États des autr^

provinces, ils donnaient le mot d'ordre au pays entier.

328 HISTOIRE DES BELGES. [l79i]

peu favorables ^ , affirmant même qu'il ne s*en agissait plus * ; d'autres fois, s*ils parlaient d'eux, ce n'était que pour les associer à Yonck et à Van der Mersch, avec qui ils s'étaient réconciliés, disaient-ils.

Les confédérés, c'est le nom que les conjurés se donnèrent» avaient dans le pays des émissaires qui poussaient à l'émigration '. Leurs exhortations ne restèrent pas sans effet. Le licenciement de l'armée patriotique avait jeté sur le pavé un nombre considérable d'individus habitués à l'oisiveté de la vie militaire, et privés des ressources qu'autrefois ils retiraient de leur travail ; tous étaient disposés à appuyer un mouvement qui devait leur fournir des moyens d'existence. On vit aussi se joindre à eux quelques jeunes gens, que leur exaltation ou celle de leurs parents lança dans cette voie périlleuse. Les émigrants furent enrôlés, et leur nombre s'accrut encore quand on sut qu'ils recevaient une paye. Bétbune- Charost faisait les fonds *.

1 « Les envoyés de Breda sont ici depuis quelques Jours, et ne parlent que de « réunion. Ils veulent nous persuader que, depuis quelque temps, ils sont désa- « busés sur le compte des deux insignes imposteurs, qu'ils vouent ou font « semblant de vouer à Texécration. » Lettre de Yonck à Walckiers, du 8 novembre 1791. Correspondance de VoMk.

> « Par ambition et faute d'esprit, disait une lettre saisie par le gouvernement, « ils se sont laissé entraîner, et leurs plus grands crimes sont , qu'ils n'ont « jamais rien fait connaître au peuple, et qu'ils ont abusé de la conûance « aveugle qu'on avait en eux. » Archivés de VÉtat.

» Voici le texte d'un placard affiché sur la porte de Sainte-Gudule, peu de jours après la mort de Léopold : «Vive Henri Van der Noot! Tous les bons « citoyens sont prévenus de se tenir prêts à prendre les armes et à faire le « chemin du Saint-Sacrement de miracle, pour l'anéantissement de la maison « d'Autriche. Chers chrétiens, des signes célestes nous ont fait voir, dans la « sainte messe, le gueux de Léopold au fond des enfers avec son frère. » On serait tenté de reconnaître ici la main d'émissaires du gouvernement, si le parti aristocratique n'était connu pour avoir, dans son fanatisme, recouru à des moyens plus grossiers encore, quand il voulait mettre la populace en mouvement.

* Le complot fut livré par un commis des postes de Mons, nommé Bayard, que Béthune avait pris pour confident ; voici ce que mandaient à ce sujet, le 19 décetnbre 1791, les gouverneurs généraux à l'Empereur : « Il y a un complot entre « les mécontents de l'intérieur et un rassemblement qui se fait sur les fron-

ri79l] CHAPITRE XII. 329

Mais bientôt les autorités françaises prirent ombrage de ces rassemblements étrangers : la sûreté des places frontières en était, disait-on, compromise, et ce pouvait être un moyen de cacher les désertions en faveur des émigrés. Ces bruits parvinrent au directoire du département du Nord, qui alla aux informations. Il en résulta que ces hommes, dont on dépeignait la présence comme menaçant la paix publique, étaient, d'après le rapport du procureur syndic, des patriotes belges fuyant l'oppression, et dont plusieurs avaient été pendus en effigie dans leur pays ^; Béthune- Charost intervint aussi pour garantir leur conduite et leurs intentions. Toute crainte raisonnable devait désormais disparaître.

« tières de France ; il est composé d'une partie des échappés de Tancienne armée « belgique, qui n'ont pas su reprendre l'habitude du travail et d'une vie tran- « quille. Les associations révolutionnaires de Yalenciennes, de Lille, de Mau- « beuge, de Douai surtout, donnent à ces émigrés un appui secret, et il paraît '( assez avéré qu'ils ne sont pas sans argent. L'appui qu'ils trouvent en France, « se justifie par l'hospitalité que nous n'avons pu refuser ici aux réfugiés fran- « çaiâ... Nous joignons ici, pour l'information de Votre Majesté, les copies de « quelques lettres qu'un commis de la poste de Mons, qui a une intelligence « feinte avec le prince de Béthune, nous a fait remettre successivement. Ce « prince de Béthune, connu sous le nom de comte de Gharost, est l'âme de ce « complot ; il se trouve partout où il y a des mécontents; on nous assure qu'il a « cherché, il y a quelque temps, à faire soulever la Gallicie ; il s'est donné les « mêmes mouvements en Hollande. C'est un homme entreprenant et inconsi- « déré, qui n'a pour lui que son nom, et qui n'est pas fort à craindre ; il cherche « à attirer les mécontents de tous les partis, et à les éloigner également de « leurs anciens chefs, par des combinaisons favorables à tous les systèmes ; U « ne paraît pas qu'il ait un plan, et il a l'air de compter sur les événements. « Sous ces rapports, tous ces mouvements n'ont rien de fort inquiétant, et « cependant on ne peut se dissimuler qu'il pourrait en résulter de fâcheux « embarras ; les villes de la Flandre sont ouvertes ; Tournai, Ypres, Menin, « Audenarde sont remplis d'anciens mécontents ; le nombre d'insurgents qui se « trouvent dans les régiments nationaux, exige une surveillance extrême ; si, « malgré cela, il s'établissait des intelligences, si les factieux se jetaient dans « quelques villes, s'ils s'emparaient de quelques caisses, on se trouverait dans « une crise très fâcheuse, la peur ferait des prosélytes à cette horde, tous les « vagabonds du pays s'y réuniraient, et le mal le plus certain serait que les canif tons, sur lesquels ils se jetteraient, seraient ravagés parjeux et par les troupes « qu'il faudrait leur opposer. » Archives de l'État.

^ Ces termes sont textuellement extraits du procès-verbal que reproduisit le Monitewr.

HiST. DES BELGES, T. 1. 21

330 HISTOIRE DES BELGES. [t79t]

Le directoire prit néanmoins une mesure rigoureuse : il enjoignit aux municipalités de Lille et de Douai de faire le recensement des étrangers résidant sur leur territoire, de les soumettre à une sur- Yeiliance sévère, de frapper même d'expulsion ceux qui n'auraient pas de papiers en règle, ce qui équivalait à les livrer au gouvernement autrichien, dont ils n'avaient naturellement nul passe-port à espérer. Il décida en outre de communiquer ces dispositions au gouvernement.

On aperçoit ici Tinfluence des Yonckistes. Béthune-Cbarost s'était vainement flatté de réunir tous les mécontents; les dernières tentatives de réconciliation n'avaient pas eu plus de succès que les précédentes. Les conférences ouvertes par l'intermédiaire du comte Cornet de Grez, sous le patronage de plusieurs patriotes influents du département du Nord qui désiraient vivement les voir conduire à bonne fin, avaient échoué contre les haines et les méfiances réciproques. Un rapprochement était plus éloigné que jamais, et les démocrates avaient d'autant plus d'intérêt à paralyser les démarches de Béthune-Charost, que ses enrôlements dégarnissaient leurs propres rangs.

L'influence des Vonckistes se fit encore mieux sentir lors de la discussion au sein de la Législative. Paralysé dans sa marche et n'osant prendre sur lui une décision, le gouvernement communiqua toutes les pièces à l'assemblée (19 décembre), et demanda son avis. On entendit d'abord quelques orateurs, qui donnèrent des explications et des renseignements; puis, sur la proposition de Duhem, l'afiaire fut renvoyée au comité diplomatique et de surveillance, avec injonction d'en faire rapport le lendemain.

Un membre du côté droit, Ramond, présenta ce rapport : il résultait des documents soumis à l'assemblée « que les rassemble- « meuts avaient plutôt pour objet les intérêts de l'aristocratie « sacerdotale et nobiliaire du Brabant, que Hntérêt du peuple. » Les intentions ont été scrutées, ajoutait le rapporteur, et tout en reconnaissant que ce n'étaient pas des émissaires de l'émigration française, le comité a cru néanmoins que tolérer de tels rassemblements sur la frontière présentait certain danger, ce On a

[l79l] CHAPITBE XII. 551

a examiné, disait encore Ramond, si ces personnes étaient réel- <i lementdes patriotes brabançons. Vous n^ignorez pas que ceux - « qui étaient à ia tête de la révolution du Brabant, tendaient à « Findépendance et point à la liberté; que les aristocrates du « département du Nord ont toujours eu des relations avec les € auteurs de la prétendue révolution du Brabant. Sous ce rapport, a le séjour de ces personnes dans nos villes de guerre ne peut « qu'être actuellement suspect. Mais la nation française ne peut, « ni aux termes du droit naturel, ni aux termes de la constitution « fondée sur ce droit, refuser un asile aux hommes qui le demande dent. Ce refus serait inhumain, impolitique, à la veille de la « révolution qui s'annonce chez tous nos voisins. Mais il y a une « différence notable entre des hommes qui se mettent sous la pro-

< tection de nos lois, et des hommes qui n'empruntent notre « territoire que pour attaquer leur patrie. La nation française, en <r déclarant sa volonté de ne jamais faire la guerre que pour défen- « (Ire sa liberté, s'est interdit le droit de protéger les rassemble- « ments de ceux qui voudraient porter la guerre chez eux. Ainsi, <c vous ne serez pas étonnés que, nonobstant le droit des gens, « vos comités vous proposent le projet de décret suivant: L'assem-

« blée nationale, voulant concilier avec le droit des gens,

« avec les devoirs de l'hospitalité, la sûreté du royaume,

a décrète : Art. 1^^ Les rassemblements seront dissipés, et les « personnes qui les composent, quoique libres de se mettre sous « la protection des lois françaises, seront provisoirement tenues

< de choisir leur demeure hors des villes de guerre, à moins « qu'elles ne donnent une caution, ou qu'elles n'y fassent des éta-

< blissements permanents. » Les art. 2 et 5 enjoignaient aux municipalités de ne pas souffrir des rassemblements dans les villes de guerre, et approuvaient les mesures prises par le directoire du département du Nord, ainsi que par les municipalités de Lille et de Douai.

La discussion qui s'ouvrit mr le projet fut vive ; elle louchait à la question de la guerre, question irritante déjà soulevée aux Jacobins, et qui divisait les esprits. La majorité penchait pour le

552 • HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

décret; des membres du côté droit voulaient même que Tinterdiction fût absolue, qu^ou rejetât la cautioo, et qu'on reportât à douze ou quinze lieues des frontières les établissements permanents. La Montagne se récria contre ces propositions, et contre le projet lui-même. Je ne vois pas, disait Duhem, pourquoi vous « repousseriez chez eux des hommes qui fuient la tyrannie!. Je ce conclus à ce que vous ne persécutiez point les patriotes. » Chabot parla contre la précipitation que Ton apportait dans la discussion d'une question aussi grave; il souleva les murmures, en disant qu'il trouvait « bien étonnant qu'on fût si fort empressé de rena dre la nation française l'instrument des vengeances et de « la haine de Léopold. » Vint ensuite Héraut de Séchelles qui demanda la question préalable sur le projet, « parce qu'il lui « paraissait souverainement imprudent et impolitique d'accuser « de rassemblement des hommes qui n'étaient pas même en « armes. »

La séance se passa sans décision, et le lendemain la discussion reprit aussi vive que la veille. Selon les orateurs du côté droit on ne pouvait, au moment où on sollicitait de l'Empereur la dispersion des émigrés, tolérer de semblables rassemblements contre lui. L'opinion de cette fraction de l'assemblée sur les confédérés, portait toujours le même caractère hostile. i

a Les rassemblements sont suspects, disait Daverhoult, puis- i

« qu'ils ont des chefs inconnus, puisque ceux qui sont désignés I

a comme les dirigeant, étaient les fauteurs du parti aristocratique I

a dans le Brabant. d '

« Quels sont les chefs? disait aussi Taillefer. Ce sont les. chefs !

« de la révolution belgique, c'est à dire les partisans de l'aristo- i

« cratie nobiliaire et sacerdotale , ceux qui ont vendu les <K Yonckistes au parti aristocratique. Je demande donc que tous m ces émigrants soient tenus d'habiter au moins à six lieues en « deçà des frontières. »

Girardin fit cependant entendre un langage plus lùodéré; appuyé par le rapporteur Ramond, il s'éleva fortement contre l'amendement de Taillefer, et le présenta comme blessant les

[l79l] CHAPITRE XII. 555

droits de l'homine et le droit des gens. « Les Français, disait-il, <r ne doivent pas tourmenter des families étrangères qui viennent « se réfugier chez eux. Les précautions sont prises; il faut les « faire sortir des villes frontières, dissiper partout leurs rassemble- « ments, mais non les cantonner. Je demande donc la question « préalable sur cette impolitique et effrayante proposition. »

« Quel est le pouvoir inquisitorial, ajoutait Ramond, qui « pourra les reléguer à six lieues des frontières? »

La discussion eut pour résultat l'adoption du projet présenté au nom du comité diplomatique et de surveillance. On fit cependant disparaître la clause relative aux cautions, et, pour les établissements permanents, on ajouta : « sans que les présentes dis- « positions puissent déroger aux lois antérieures, qui protègent « les établissements des étrangers dans le royaume. »

Nous avons, dans cette affaire, signalé l'influence des Vonckisfes; la direction imprimée aux débats, les discours de plusieurs orateurs la démontrent suffisamment. On en trouve des preuves plus explicites encore, dans la correspondance de Vonck. Voici ce que lui écrivait Walckiers (20 décembre), le jour même où s'ouvrit la discussion : « Je pense que messieurs de Douai vont être ren- « voyés de la frontière. J'ai influé au comité diplomatique, et j'ai « ouvert les yeux sur ces aristocrates, ainsi que sur leur chef « Bélhune. d Deux jours après (22 décembre), en lui mandant le résultat de la discussion, il lui disait encore que si les confédérés eussent été de vrais amis de la liberté, on eût agi autrement *;

» V Ami du roi posait ainsi la question - « Les Brabançons patriotes sont bien « véritablement insurrectés ; c'est quelque chose : voilà un titre apparent à la « protection de rassemblée. Mais leur insurrection est-elle de bon genre? esl- « eUe nationale, populacière ou aristocratique? voilà ce qu'on voudrait savoir. « Des Vonckistes devraient être reçus à bras ouvert^ ; ce sont des camarades de « révolution. Mais des partisans de l'aristocratie nobiliaire et sacerdotale n'au- N raient aucun droit à la bienveillance des constitués; il faudrait les chasser à « tout le moins. Il serait à craindre que ces gens-là ne donnassent la main aux « contre-révolutionnaires français, qui ont aussi la sottise de croire que Fauto- « rite du roi, l'existence de la noblesse et les propriétés du clergé devaient être «respectées.» /4mt(lwrot,n' du 22 décembre 1791.

334 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

il a fait, quant à lui, son possible pour les démasquer, et il y a réussi. « Si messieurs les suppôts des États ne reviennent pas aux c bons principes, il faudra qu'ils renoncent à Tappui de cette « nation, et même qu'ils renoncent à s'assembler en France, car « on ne les souffrira pas. » Walckiers s'était retiré à Paris, et utilisait, en faveur de son parti, ses relations avec plusieurs personnages influents de l'assemblée législative.

La décision relative aux rassemblements de Douai, fut le terme des ménagements avec l'Empereur. Servis par les circonstances et assurés de la majorité, les Girondins poussèrent aux mesures extrêmes. Le 14 janvier 1792, Gensonné fit, au nom du comité diplomatique, un rapport sur l'office impérial du 21 décembre. Cet office portait en substance que l'électeur de Trêves, effrayé des menaces du gouvernement français, avait réclamé l'assistance du chef de l'empire germanique, et qu'ordre était transmis au maréchal Bender de lui porter secours en cas d'attaque. Le rapporteur concluait à ce que Léopold fût sommé de s'expliquer catégoriquement sur ces deux points : s'il s'engageait à ne rien entreprendre contre la nation française ni contre son indépendance» et à fournir au besoin les secours stipulés par Talliance de 1756. ]1 devait lui être accordé jUvSqu'au 11 février, pour donner ses explications; à cette époque, son silence ou une réponse peu satisfaisante seraient assimilés à une déclaration de guerre.

Les conclusions du rapport de Gensonné furent mises à l'ordre du jour du 17 janvier. Avant l'ouverture des débats, le ministre Delessart prit la parole pour réclamer contre la fixation du terme ; son discours prouve combien le gouvernement et le parti constitutionnel répugnaient au système d'agression. La discusion, à laquelle cette grave question donna lieu, fut longue et animée; elle ne se termina que le 25, après un discours d'Héraut de Séchelles dont l'assemblée ado[)ta la proposition, peu différente du projet primitif : le roi devait être invité à demander à l'Empereur si, en sa qualité de chef de la maison d'Autriche, il renonçait à toutes conventions dirigées contre l'indépendance de la nation française, et s'il entendait vivre en bonne intelligence avec

[l79i] CHAPITRE XII. 335

' elle. Le terme pour la réponse était prorogé au 1^" mars. Louis XYI répondit qu'une explication positive avait déjà été demandée sur les principaux points signalés par l'assemblée ; il promettait de lui faire connaître, aussitôt que la chose serait possible, le résultat de ses démarches.

En apprenant ces derniers incidents et le caractère imprimé à la discussion, l'Empereur découvrit aisément les sentiments de la majorité de l'assemblée à son égard. Ce fut à ce propos que, trahissant la violence qu'il imposait à ses propres sentiments, il s'écria, dit-on ^ : Les Français veulent la guerrey ils Vauronty et ils verront que Léopold le Pacifique sait la faire quand il le faut. Les explications du cabinet autrichien étaient rédigées sur un ton de franchise, mais aussi d'aigreur, qui présageait une rupture prochaine. Ce fut le sigtial de la chute du ministère feuillant. Peu de jours après, Louis XYI prit son conseil dans la Gironde.

Une autre circonstance vint accroître les chances de guerre. Léopold se mourait (1^ mars), au moment même où l'assemblée recevait communication de ses dernières explications. Avec lui disparaissait le seul obstacle aux projets guerroyants des émigrés. Cette mort leur livrait un souverain jeune et inexpérimenté, dont le premier acte fut une note diplomatique, dans laquelle il ne faisait rien moins qu'exiger le rétablissement en France de la monarchie absolue. Le 20 avril, dans une séance mémorable, Louis XYI vint, entouré de tous ses ministres, proposer de déclarer la guerre à l'Autriche, et cette proposition fut, séance tenante, convertie en décret à la presque unanimité ; sept membres du côté droit se levèrent seuls contre la décision.

Les hostilités allaient donc commencer, et le moment était venu, pour le gouvernement français, d'accorder son appui officiel à ceux qui devaient opérer une diversion avantageuse, en portant l'insurrection dans les provinces belges. Les Yonckistes étaient prêts, et un de leurs premiers soins avait été de s'unir aux réfu-

* Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Étal^ sur les causes secrètes qui ont déterminé la politique des cabinets dans les guerres de la révolution, vol. I, p. 169. (Edit. de Bruxelles.)

356 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

giés liégeois, dont les principes répondaient pleinement aux leurs.

< Cette réunion, disait Walckiers \ a un double but : celui

< d^augmenter nos forces, car c'est une nation bien valeureuse;

< celui d'empêcher les nobles et les prêtres de nous jouer, car ils

< seront notre soutien vis-à-vis d'eux. »

Ces Liégeois étaient nombreux; Hoensbroech, à qui sa robe d'évêque aurait dû enseigner la paix et l'oubli, n'avait pas montré la même modération que Léopold, le prince philosophe mis au ban de l'église pour son administration éclairée et tolérante en Tos- .cane. La réaction cruelle, à laquelle son nom est resté malheureusement attaché , fut l'œuvre de ses conseillers. Il ne s'y serait pas porté de lui-même, et Kaunitz disait vrai, quand il écrivait à Mercy (2 fSvrier) : « Il est apparent que le prince évêque ne balan-

< cerait pas à donner les mains à un arrangement, s'il n'était pas

< entouré de gens qui, par des conseils violents, l'en détour-

< nent ^. » Parmi ces conseillers, le plus influent et aussi le plus passionné fut le tréfoncier Wasseige; c'est à lui surtout que l'his^ toire peut demander un compte sévère de ses actes, car il avait une haute intelligence, et il abusa de l'influence qu'elle lui assurait, pour entraîner dans une voie d'impitoyable réaction un prince faible et peu capable. Rentré dans Liège, en compagnie des troupes impériales et des commissaires à qui Wetzlaer confiait l'exécution de ses sentences, Wasseige annonça ce jour là même le système de gouvernement qui, grâce à lui, allait prévaloir; sa proclamation, où la sensiblerie se mêlait à une fureur haineuse et mal dissimulée, consacrait une ligne à la clémence, et dix aux châtiments mérités par les méchants qui avaient égaré le peuple. De son côté la commission exécutrice, dépouillant le masque de modération dont les électeurs s'étaient revêtus dans les derniers instants, pour obtenir la soumission des Liégeois, commença sa tâche par le rétablissement de l'état de choses existant avant le 18 août 1789 : le conseil de la Cité, ceux des autres villes, le con-

1 Lettre écrite à Vonck le 26 octobre 1791. Correspondance de Vonck. * Archives de l'État.

[l79l] CHAPITRE XII. 537

seil privé, la cour des comptes furent recomposés d'après ce principe. Quant aux États, ils redevinrent plus souples, plus dociles qu'ils ne l'avaient jamais été : les anciens bourgmestres ayant repris leurs sièges, et reconstitué le tiers sur ses anciennes bases, les quelques nobles qui avaient sincèrement aidé à la révolution étant repoussés de leur ordre et poursuivis criminellement, le chapitre cathédral n'ayant eu qu'une fraction minime de ses membres prise de la fièvre révolutionnaire, toutes choses se retrouvèrent au point où les conseillers du prince désiraient les avoir. Ces préparatifs terminés, Hoensbroech rentra dans sa capitale, et, quelques jours après (13 février), à la fin d'une messe d'action de grâces, il monta en chaire pour y débiter une allocution, où la soif de la vengeance perçait à travers les expressions d'une mansuétude hypocrite. On a osé qualifier amnistie une pièce, où le prince affectait de distinguer entre les torts qui le touchaient personnellement et ceux qui touchaient la société, pardonnant les uns et laissant à la loi la répression des autres; comme si ce n'était pas surtout les faits de cette dernière catégorie qu'il fallait couvrir de l'oubli ! Comme si ce recours à la loi, c'est à dire à des juges exaspérés contre la révolution, était autre chose qu'une excitation des passions réactionnaires ! Aussi nul n'y fut trompé, et ceux qui feignirent de l'être moins encore que les autres. A Bruxelles on désapprouvait hautement cette politique implacable, et Mercy s'en expliqua sans ambages avec Hoensbroech. Bender, craignant un mouvement insurrectionnel en Campine, avait retiré de Liège un bataillon d'impériaux, et le gouvernement liégeois, convaincu de son impopularité, vit là un commencement d'évacuation qui le remplit de terreur ; il manda en conséquence au ministre les dangers qui le menaçaient, et il eut la naïveté d'avouer que <3c plus on diminuerait le nombre des troupes, plus l'efferves- « cence qui avait ruiné le pays se rallumerait, et se prolongerait ff dans des désordres plus horribles que les premiers. » Mercy répondit qu'il n'avait rien à voir dans les mouvements militaires, Bender recevant ses ordres directement de Vienne; mais il ne laissa pas échapper cette occasion de donner à Hoensbroech un

338 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

conseil salutaire, en Finvitant à prendre exemple sur Léopold : « Me confiant dans les vertus de Voire Àltesse, lui écrivit-il, je « n'ai pas perdu Tespoir qu'après avoir obtenu du tribunal suprême « de Tempire le rétablissement des droits de sa souveraineté, elle <K ne trouve moyen de ramener les esprits et les cœurs à son « autorité, par quelque condescendance aux vœux d'un peuple € exalté par la révolution ; c'est ce que l'empereur a fait aux Pays- « Bas, et je ne désespère pas d'en voir recueillir les fruits à « Sa Majesté. La confiance que Votre Altesse veut bien me mar- « quer, semble m'autoriser à lui exprimer mes inquiétudes, sur « les suites de la résolution qu'elle a prise d'exclure des États de « Liège cinq des principaux cavaliers du pays S qu'une telk « rigueur ne peut qu'éloigner davantage, el qu'un dernier effort « d'indulgence eût peut-être ramenés, au point de contribuer effi- « cacement à cimenter la réconciliation entre les deux partis qui « ont agité le pays de Liège *. »

Mercy, en transmettant à Kaunitz copie de cette lettre, lui disait : f espère qu'elle fera quelqu'impression. II fut déçu dans son attente. Hoensbroech ne tint aucun compte de l'avertissement, car un mois plus tard (23 avril) le ministre, en insistant à Vienne pour qu'on assignât un terme à l'occupation du territoire, présentait la mesure comme un dernier moy^n de ramener le gouvernement èpiscopal à la modération : « l'objet même, pour lequel les « troupes ont été envoyées, exige qu'on parle sérieusement de les « retirer. Le conseil du prince et les commissaires directoriaux, se <c reposant sur la force momentanée qu'elles donnent à l'essor de « la vengeance, multiplient les poursuites et les emprisonnements, « au point que jamais on ne pourra compter sur la tranquillité « dans la principauté de Liège. Le prince fait des discours, il

» Je n'en coi^nais que quatre dont les noms se trouvent parmi ceux des fugitifs que la commission exécutrice sommait de comparaître devant i'échevinage ; ce sont : le baron de Ghestret, le comte de Blois-Gannenbourg, le comte de Berlaymont de la Chapelle el le comte de Berlo-Suys. Le cinquième est peutêtre l'ex-régent Rohan ; mais il ne faisait pas, je crois, partie de Tétat noble.

■ Archives de V État.

{nai] CHAPITRE XII. 359

4 promet sans cesse et ne fait rien ; plus libéral des pardons du « ciel que des siens, il publie dçs jubilés mais il ne publie pas « l'amnistie; les prisons regorgent et la haine augmente; il est <K plus que temps de s'interposer sérieusement et de le détermi- « uer à finir, en fixant Tépoque du départ des troupes de Sa « Majesté. L'explosion qu'elles arrêtent n en serait que plus forte, « si les violences continuaient, et il serait impolitique à nous « d'entretenir par notre appui un feu qui éclaterait contre nous a dans la suite. M. le maréchal de Bender est tout à fait de mon « avis, et m'a prié de solliciter près de Votre Altesse (Kaunitz) « Tordre du départ de nos troupes à une époque déterminée ^ »

Nous appuyons sur ces documents, parce qu'il nous importe de constater ici, sans entrer dans d'autres détails, le caractère du gouvernement de Hoensbrœch après sa restauration ; nous y appuyons, parce qu'ils ont la force probante que n'ont pas les pamphlets toujours composés dans l'intérêt d'un parti. Mercy éprouvait, il est vrai, de la sympathie pour les idées nouvelles, nous l'avons nous-même constaté ; mais ce n'était pas à coup sûr un révolutionnaire, et il avait au contraire puissamment contribué au rétablissement de l'autorité souveraine à Liège aussi bien qu'à Bruxelles. Aussi ce qu'il blâme, ce qu'il a cent fois raison de blâmer, c'est uniquement l'usage déplorable que fait Hoensbrœch de l'autorité qui lui a été rendue, et son témoignage à cet égard est irréprochable.

Après avoir rétabli l'ancien ordre de choses, la commission exécutrice ordonna des poursuites criminelles contre les chefs de la râ>ellion et les auteurs des voies de fait exercées pendant les troubles, indications d'un vague afireux qui menaçaient toute une partie delà nation. Puis vint l'incapacité politique infligée comme peine à quiconque avait pris une part active et volontaire à la révolte^ ce qui promettait des administrations communales et un tiers-état dévoués au pouvoir, ce qui allait par suite fournir les éléments d'une opinion publique toute factice, sur laquelle on s'appuierait

* Archives de l'Étal

340 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

pour résister aux réformes les plus légitimes. Les procédures criminelles furent nombreuses, car les hommes de réchevinage se complurent à poursuivre ces odieux patriotes devant qui ils avaient dû fléchir. Toutefois l'émigration ne leur permit pas de rendre autant de jugements contradictoires qu'ils l'auraient désiré, et il leur fallut se contenter souvent de frapper des contumaces. Tous ceux qui avaient exprimé quelque sympathie pour la révolution, se sentaient menacés et avaient fui. Parmi ceux-ci on négligea les rebelles obscurs, pour s'attaquer aux notabilités, et c'était ce que Liège possédait de plus distingué, de plus éclairé, de plus généreux. Une première liste de proscrits fut dressée; elle comprenait quatorze noms, parmi lesquels se trouvent au premier rang ceux de Fabry père, Chestret, Donceel et Bassenge. Puis on en dressa une seconde, qui en comprenait trente-six, et où l'on trouve Rohan, Reynier, Henkart, Lesoinne, Collardin et Hyacinthe Fabry. Ils furent tous sommés de présenter à l'échevinage leurs moyens de justification, et nul ne fut tenté de comparaître. On saisit leurs biens, on défendit à tous leurs débiteurs de se libérer autrement qu'entre les mains des agents du fisc; puis on attendit le jugement qui ne pouvait manquer de les condamner, et de décerner cette peine odieuse de la confiscation abolie par nos vieilles chartes communales, mais qu'un véritable coup d'état avait maintenue pour le crime de haute trahison.

Au milieu de ces poursuites, Hoensbroech publia son édit du 10 août, dans lequel il s'attribuait le pouvoir d'interpréter à lui seul la constitution, et tranchait naturellement à son profit la question controversée de sa compétence en matière d'édits de police. Puis parut l'amnistie annoncée depuis tant de mois (20 octobre) et qui, en exceptant ceux que la commission exécutrice avait désignés aux rigueurs de la loi , c'est à dire les seuls citoyens que la mesure aurait dû concerner, les laissa livrés aux résolutions désespérées. Quant aux griefs dont le redressement avait été le principal objet de la révolution, malgré les promesses de la Prusse, de l'Autriche et même des électeurs, tout se réduisit à ce vœu consigné dans un mandement de Wetzlaer (9 décembre)

[l792] CHAPITRE XIÏ. 541

<r que le seigneur prince prit à cœur les griefs de la nation, s'il y a en avait encore, et les proposât a la prochaine assemblée des « États. r> Si Hoensbroech avait soumis la question aux États, il en aurait obtenu sans doute un vote conforme à ses vues. Mais il ne paraît pas en avoir eu Tintention. Peut-être le temps lui ' manqua-t-il, car il mourut peu de mois après, et l'invasion française, qui survint alors, suscita à son successeur des embarras bien autrement graves.

On vient de voir la situation du pays de Liège, au moment où la guerre éclata entre les cours de Vienne et de Versailles. L'émigration y était relativement plus considérable encore que dans les autres provinces des Pays-Bas, et ces fugitifs n'avaient pas trouvé d'asile ailleurs qu'en France. La veille même de la discussion sur les rassemblements Béthunistes, une députation vint en leur nom demander a l'assemblée nationale de décréter la formation d'une légion de volontaires liégeois. L'orateur était Lebrun qui, ayant perdu à la restauration son unique ressource, le Journal général de tEurope publié à Hervé puis à Liège, était rentré dans son pays natal et devait bientôt y jouer un rôle assez considérable. L'adresse fut parfaitement accueillie, et de vifs applaudissements se firent entendre à ce passage : « Nos bras ne peuvent plus nous être « utiles; nous vous en faisons l'offrande, et, en combattant pour « vous, nous nous rappellerons toujours notre ancienne devise :

« Mieux vaut mourir de franche volonté, « Que du pays perdre la liberté. »

Le président répondit que l'offre méritait un examen sérieux, et que l'assemblée s'en occuperait avec intérêt et prudence.

Bientôt après la situation changea. La guerre devenait imminente, et les réfugiés des deux pays pensèrent qu'il était temps de préparer l'exécution de leurs projets. Dans ce but se forma à Paris un comité (janv. 1792), qui fut chargé d'indiquer la marche à suivre pour révolutionner la Belgique. On décréta d'abord la rédaction d'une nouvelle adresse à présenter en commun à l'assem-

342 HISTOIRE DES BELGES. [l79t]

blée nationale, aussitôt que les hostilités auraient été dénoncées : son objet était de provoquer la formation de plusieurs corps francs, belges et liégeois, et une déclaration solennelle que la France ne poserait les armes, qu*après avoir stipulé Tindépendance de toutes les provinces belges.

Le comité ne soupçonnait guère la nature des événements à venir. Son unique crainte était que ces provinces ne fussent, en définitive, sacrifiées au désir de faire la paix avec rAutrîche. La chose fut même jugée assez importante, pour mériter une explication dans le Moniteur^. La France, y disait-on, peut fort bien traiter avec d^antres états ; « mais, en fait de garanties offertes aux

< divers princes, la nation française n'en peut plus reconnaître

< que d'une sorte, celle de la liberté des hommes. » Allusion à Fa promesse que la cour de Versailles avait, en 1756, faite au cabinet de Vienne, de lui garantir la possession de la Belgique.

Que la conquête de la Belgique s'effectuât aisément, nul n'en doutait; l'Autriche n'y tenait pas une armée assez nombreuse, pour faire face a l'agitation intérieure et à l'agression du dehors. A cet ^gard, les informations prises sur les lieux concordaient parfaitement. Le comité décida qu'on présenterait au peuple un plan de confédération pour les provinces belges et la principauté de Liège, et qu'on le ferait précéder d'un manifeste, dont la rédaction fut confiée à Lebrun. Dumouriez, qui connaissait la Belgique mieux qu'aucun de ses compatriotes ^, et plusieurs membres de l'assemblée nationale, entre autres Brissot et Condorcet, furent consultés; ils approuvèrent ces projets, auxquels les comités militaire et diplomatique donnèrent aussi leur assentiment. On promit aux Belges de leur céder deux légions pour y incorporer leurs recrues, et on s'engagea à conclure, avec le gouvernement révolutionnaire provisoire qui devait s'organiser aussitôt après la levée de boucliers, un traité d'alliance destiné à consacrer l'indépendance de la Belgique.

» N' du 29 avril 1792.

* Il y était venu plusieurs fois, et notamment en 1790.

[l792] CHAPITRE XII, 343

Ces mesures portèrent le coup de mort aux Béthuuistes. Protégés par les Jacobins S ils avaient su éluder l'exécution du décret rendu contre eux, ce qui devint pour le gouvernement autrichien un texte de reproches ; leur position n*en fut guère améliorée. Les défections commencèrent» aussitôt que les Vonckistes ouvrirent des enrôlements pour leur compte (février), Béthune-Charost tenta une dernière fois de se rapprocher de Vonck et de Walckiers. Repoussé de nouveau, il ne tarda pas à s'éclipser complètement. Parmi les émigrants, beaucoup s'étaient rangés de son côté pour obtenir des moyens d'existence; d'autres avaient été trompés par le faux bruit d'une réconciliation entre les deux partis. Le nombre de ceux qui ne désertèrent pas le camp aristocratique pour passer aux démocrates, fut donc fort restreint.

Du reste, il parait que, jusqu'au dernier moment, on conserva l'espoir d'un rapprochement; la veille même de l'invasion, les conservateurs réitérèrent leurs offres, toujours sans succès. A qui attribuer la non-réussite de ces tentatives? Pour répondre pertinemment, il faudrait connaître les détails des négociations, et nous n'en savons que le résultat. On peut, sans témérité, supposer des torts aux deux partis, et les expliquer par leurs haines réciproques. Il y a toutefois des distinctions à faire : ainsi Walckiers, qu'on doit regarder comme l'une des meilleures têtes du parti, se montra d'humeur plus conciliante que Vonck, qui était lui-même moins exalté que Van der Mersch '.

L'union ne régna pas longtemps dans le comité révolutionnaire. Plusieurs Liégeois— c'étaient surtout les hommes du pays de Franchimont — penchaient vers les Jacobins extrêmes, et l'exaliation de leurs opinions amena la retraite de quelques-uns de leurs compa-

* On peut consulter à ce sujet deux pamphlets d'un certain Th. Arkt, personnage fort ridicule qui s'affublait du sobriquet de Père êterndy et qui prit la défense des Béthunistes contre les Vonckistes ; ces deux pamphlets de 16 pages in-8* sont intitulés : La pme Mérité et Mémoire préalable du ^JPère éternel, en réponse au n' 68 de la Trompette du père Duckêne.

* Une lettre du vicomte du Toict à Metternich nous apprend qu'un jour, dans une altercation relative à la politique, Vonck prit le parti du clergé, contre lequel Van der Mersch juratt comme un païen. Archives de VÉtat.

ZU HISTOIRE DES BELGES. [iTdâ]

trioles. Une lettre de Walckiers signale parmi les dissidents Fabri, Bassenge et Lesoinne, et Bassenge lui-même nous apprend les motifs de ce dissentiment : « La marche qu'on allait suivre, <K dit-il, nous paraissait impraticable, même dangereuse. Autant « le pouvoir révolutionnaire entre les mains d'une grande nation, a généreuse et juste, offre une idée belle et féconde , autant ce « pouvoir, pris par quelques particuliers sans mission et sans « moyens, nous parut chimérique ^ » Dès lors la majorité resta acquise aux avancés. Quant à Yonck, il avait sur la pondération des pouvoirs sociaux, des idées trop modérées pour sympathiser avec ces hommes, et se tint à l'écart. Au lieu de rêver un bouleversement complet, il se flattait encore, en présence des passions dont il allait voir le déchaînement, de conduire à bonne fin son projet favori : mettre en harmonie l'ancienne constitution avec les idées nouvelles. C'était une utopie peut-être, mais l'utopie d'un homme de bien. Il ne voulait pas d'un gouvernement révolutionnaire provisoire, et n'en admettait ni la nécessité, ni la légalité. A ses yeux. Van der Mersch était le seul homme en possession légitime d'un pouvoir populaire : la nation entière l'avait, d'une manière non équivoque, reconnu comme chef de la force armée, et ne lui avait pas retiré ce mandat. C'était donc à lui, et non à des individus qui s'arrogeaient sans titre le droit de parler au nom du peuple, qu'appartenait l'initiative des mesures à prendre, pour parvenir à une nouvelle organisation politique. En envahissant le pays, Yan der Mersch aurait adressé aux conseils provinciaux l'invitation de se concerter avec le peuple pour établir de nouveaux États, les anciens ne représentant pas l'ensemble des citoyens, et de former, en attendant^ un comité où deux de leurs membres eussent été admis en qualité de commissaires.

Les observations de la Société des Amis du bien public, sur la

^ Ce passage est extrait d'une brochure que nous avons déjà eu occasion de citer, et qui est intitulée : J. N. Bassenge, de Liège, à Publicola Chaussard, sur ce qu'il dit, dans ses Mémoires concernant la Bdgigue, du ci-devant pays de Liège. Paris, An lI,in-8* de 191 pages. Bassenge publia cette brochure en avril 1794, à l'époque des dissensions qui éclatèrent entre les réfugiés liégeois.

coDstôtutian brabançonne, nous ont fait connaître les principes que Topinion démocratique conoptait suivre dans la composition même des États ; un brouillon trouvé dans les papiers de Yonck nous apprend de quelle manière elle entendait organiser le gouvernement général, et lier les unes aux autres les diverses provinces. Yoici les principales dispositions de ce projet : Les dix provinces belges et le pays de Liège formeront une république fédérative ; le pouvoir exécutif central résidera dans un Congrès dont les membres seront au nombre de deux au moins et de cinq au plus pour chacune d'elles; les attributions du Congrès s'éten*dront à tous les objets d'intérêt général : douanes, commerce, paix, guerre, etc. ; les droits que l'acte de confédération ne lui déléguera pas resteront aux provinces, et le Congrès jugera, en dernier ressort, les contestations qui surgiraient entre les divers membres de l'union.

Yonck, on le voit, tenait beaucoup à la forme fédérative. Il savait la puissance de l'esprit de provincialisme, les traces profondes qu'avait laissées la subdivision de la souveraineté au moyen &ge. Loin de rompre avec le passé, de faire table rase de ce qui existait, il conservait soigneusement, des anciennes institutions, celles qui pouvaient s'adapter à son système ^ Il établissait une administration centrale, en laissant à chaque province le soin de régler son ménage intérieur, et de déterminer même la composition de ses États. Sur toutes ces questions, ses idées, que partageaient les démocrates les plus influents, étaient en opposition formelle avec celles qui dominaient dans le comité de Paris; on en jugera par l'analyse du manifeste publié dans les premiers mois de 1792 ^

* Trois mois avant sa mort, Vonck fit, dans les termes suivants, sa profession de foi politique : « Je n'admets d'autre liberté que celle qui, admettant un Dieu « et une religion, est appuyée sur la bonne foi, Thumanité, Tamour du pro- « Gliain, la justice, l'équité, et sur toutes les autres vertus sociales. » Lettre écrite le 30 août 1792, au comité révolutionnaire belge-liégeois. Correspondance de Vonck.

^ 11 est intitulé : Manifeste des Bdges et liégeois wits, et porte l'indispensable épigraphe : La liberté ou la mort y surmontée du bonnet phrygien. Avec le projet

HlâT. DES BELGES, T. I. 22

346 HISTOIRE DES BELGES. [im]

La pièce commence ainsi : a Les Belges et Liégeois unis, à « tous les peuples, paix et liberté! Peuples de la terre, qui « gémissez encore sous le joug d'un honteux esclavage ; peuples « fortunés, dont les courageux efforts ont triomphé des efforts du « despotisme, dont les chaînes sont à jamais brisées; peuple fran- « çais surtout, à qui les tyrans conjurés disputent encore en ce « moment un sceptre qui leur échappe! c'est à vous, ce n'est pas « aux usurpateurs couronnés qui se disent les maîtres du monde, « que nous adressons nos plaintes ; c'est vous, ce ne sont pas les « despotes qui vous oppriment, que nous faisons les juges de nos « réclamations; c'est à votre tribunal, c'est par les armes de la « raison et de l'éternelle justice, soutenues au besoin par la masse « de nos volontés et de nos forces réunies, et non par les vains « prestiges d'une politique obscure, artificieuse et mensongère, « que nous défendrons nos droits et les vôtres, méconnus et ce outragés trop longtemps. Nations amies, peuples frères, cette « cause est la cause de tous les peuples ; écoutez et jugez-nous. i> Suit un exposé des droits de l'homme en société, et des griefe dont se plaignaient les deux peuples; tout cela rédigé dans le style de l'époque. Après ces considérations, viennent le décret de déchéance rendu par le comité révolutionnaire contre François II et révéqueHoensbroech, et la déclaration que les Liégeois s'affranchissent des liens qui les attachaient à l'empire germanique, pour former avec les Belges un seul et même peuple.

A la suite du manifeste se trouve une adresse du comité aux deux nations; c'est une espèce de mémoire apologétique : <l La « souveraineté, y est-il dit, réside dans le peuple ; tous les pouce voirs émanent du peuple, et il n'en peut exister de légitimes que « ceux que le peuple exerce ou qu'il délègue. Tels sont les prin- « cipes incontestables d'oi!i nous sommes partis; telles sont les « bases de la constitution dont nous offrons le modèle, sans pré- « tendre toutefois rien prescrire que l'exercice de votre souve-

de constitution qui la termine, cette publication forme une brochure de 36 pages in-8*. Paris, 1792 , an lY de la liberté. Le manifeste fut vivement prôné par le Moniteur y qui lui consacra un long article.

«c raineté, qui est inaliénable et imprescriptible. » Pour éviter Tanarchie, le comité a dû organiser un pouvoir révolutionnaire; mais ses fonctions cesseront, aussitôt que les vrais représentants de la nation seront réunis. Le pouvoir révolutionnaire résidera dans un comité centrai composé de cinquante personnes, et qui correspondra avec d'autres comités établis sur plusieurs points du pays; il exercera provisoirement la souveraineté, veillera à la tranquillité publique, pourvoira à la défense commune, etc. «c A « mesure que la révolution sera effectuée dans une province, châ- « lellenie, bailliage, district, commune ou ville, le comité central « sera tenu de convoquer les citoyens selon la forme indiquée, « lesquels choisiront le nombre de représentants qu'ils doivent « avoir, en prenant la population pour base^ savoir, un représen- <K tant pour 10,000 âmes ; el ces représentants ainsi élus se join- <s dront au comité central, pour exercer en commun les fonctions « du pouvoir révolutionnaire (art. 11); ce pouvoir cessera aussitôt « que les représentants, au nombre de cent cinquante, pourront ff se former en assemblée constituante. » Le comité soumettait à la délibération du peuple un projet de constitution, sur lequel il appelait un examen sérieux. Une déclaration des droits de l'homme et du citoyen le précédait; elle était basée sur les prin^ cipes qui présidèrent à celle qu'on lit en tête de la constitution française de 1793.

L'essence des principales dispositions du projet nous fera connaître le système de la fraction jacobine, en matière d'organisation sociale : Les provinces belges et le pays de Liège ne formeront plus à l'avenir qu'un seul état, une démocratie représentative sous la dénomination de République belgique; le pouvoir exécutif est confié à un sénat de quinze personnes; le pouvoir législatif, aune assemblée de représentants élus dans la proportion de 1 sur 10,000 habitants; ces deux corps seront renouvelés intégralement tous les deux ans, par voie d'élection directe; les décrets du corps législatif sont soumis à la sanction du sénat. « Dans le cas où le « sénat refuserait son consentement , il fera part au corps légiste latif des motifs de son refus; si, malgré cela, le corps législatif

348 HISTOIRE DES BELGES. [l79l}!

« persiste daos son décret, alors il y a api^el au peH^ ; le sénai « devra faire imprimer et publier le décret contesté, dansi Fiater* « valle de quinze jours, et convoquer les citoyens aciife, pouc « qu'un mois après la publication du décret, ils s'assemblent A n délibèrent par oui ou par non pour admettre ou rejeter la loi. » Le pouvoir judiciaire est délégué à des juges élus à temps par le peuple; « l'institution des procédures par jurés sera adnuae « d'abord par rapport au criminel, et, quant au civil, lorsque, le « code civil aura été simplifié. »

La division, dont nous avons vu poindre les germes, prit un caractère plus grave après la publication du manifeste. Yonck, quoique vivement pressé par son ami Walckiers, avait refiisé de se rendre à Paris ; il alléguait Taffaiblissement de sa santé, ei lutilité de sa présence à Lille. Il n'avait pas même voulu signes primitivement une déclaration contenant l'exposition solennelle des intentions du comité ^ Nous connaissons ses motifs : Yonck n'avait pas la hardiesse d'esprit d'un révolutionnaire, il ne compre*> nait pas l'impossibilité de concilier une révolution avec la légalité, et ne sentait pas la nécessité d'abandonner, en certains moments,, le pouvoir à quelques-uns, pour s'en servir dans l'intérêt de tous ;. la position de ses associés ne lui apparaissait que sous son eôlé vidicule ^.

Ces querelles de famille ne percèrent pas. Deux comités esisf* taient simultanément : l'un à Paris, l'autre à Lille. Ce dernier, do^t Yonck provoqua la formation, subissait son influence, ei se renforça bientôt de la fraction modérée de l'autre comité. Tendant ostensiblement vers un but commun, ils étaient en réalité séparés par un de ces dissentiments profonds, qui devaient tôt ou tard amener un éclat.

1 Les signataires déclaraient n'être mus par aucun intérêt personnel, ne vouloir saisir le pouvoir qae jusqu'au moment où la nation assembla eût pu cbavsir ses représentants, renoncer pour l'avenir à toutes fonctions qui ne leur seraient pas confiées par le peuple lui-même, etc.

* Pour tout dire, nous ajouterons qu'une lettre adressée au comité de Paris, signale l'intention oiï il était de ne pas risquer ses possessions en Bdgique.

[i79â] CHAPITRE KII, »9

Dans €6 récit des préparatifs du mouvement iosurrectionnel, il araremeût été parlé d'un autre chef du parti démocratique. Après âToir (u^ofité de l'autorisation ministérielle. Van der Merscfa, au bout de quelques mois, avait abandonné de nouveau la Belgique pour la France. Sa réputation militaire lui attira, de la part des réfugiés liégeois et hollandais, l'offre de se mettre à leur tête pour chasser Tévéque, puis le stathouder; il refusa. Plus tard, ses amis, qui rengageaient à se joindre à eux, ne furent pas plus heureux dans leurs sollicitations. Van der Mersch, brave soldat, n'était pas un homme politique ; la faiblesse de son caractère s'augmentait encore des infirmités d'une vieillesse prématurée. Décidé à ne plus rien faire pour son ingrate patrie % il n'avait qu'un souci : obtenir les arrérages de sa solde, et une indemnité pour les mauvais traitements que le Congrès lui avait fait subir. Le gouvernement de Bruxelles qui, s'exagérant son importance, le croyait préoccupé d'un nouveau plan de campagne, et le voyait avec terreur auprès de Vonck et de Walckiers, chercha à lui faire quitter Lille, et à le détacher des révolutionnaires envers qui on le croyait engagé. Des agents secrets lui adressèrent des lettres anonymes, où on le menaçait de la colère des Français qui l'accusaient, lui disait-on, de s'être vendu au parti aristocratique ^. La ruse fit effet. Van der Mersch exprima le désir d'avoir un sauf-conduit, qu'on s'empressa de lui accorder. Il revint habiter sa propriété de Dadizeele, près de Menin. Souffrant de la maladie qui l'enleva peu

^ Ce sont les expressions dont il se sert dans une de ses lettres à Vonck. Correspondance de Vonck. Dans une autre lettre au même, où il se plaint de souflfrir violemment de Testomac, il ajoute que les médecins attribuent cela « au reste de « poison qui n'a pas eu l'effet désiré. » Il est possible que Van der Mersch ait cru à une tentative d'empoisonnement sur sa personne, mais bien certainement ses soupçons n'avaient aucune réalité.

* Voici la copie d'une de ces lettres : « On vous prévient une deuxième fois, « monsieur, que vous puez au nez de la nation française. Bomez-vous à la « fausse gloire dont on a l'impudence de vous couvrir, et ne croyez pas de la « combler en prenant parti pour les aristocrates. Votre conduite transpire ; « tâchez d'être circonspect, si vous le pouvez, ou craignez notre courroux. Lille, « le 13, dans une assemblée nombreuse. » Archives del'État.

350 HISTOIRE DES BELGES. [i79âj

de mois après \ il refusa, sans doute, le grade de maréchal de camp dans Tarmée du Nord, que Tinfluence de Walckiers avait obtenu pour lui du gouvernement français. Du moins on ne le voit pas figurer parmi les Belges qui, cette fois encore, tentèrent à main armée Taffranchissement de leur pays.

> En septembre 1792, à Fâge de 58 ans.

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