CHAPITRE PREMIER
Quant aux affaires militaires, elles ne ressortissaient pas à un conseil permanent, mais à des assemblées temporaires, auxquelles on continuait d'appliquer la dénomination espagnole de juntas (jointes), et que Ton convoquait quand la nécessité s'en faisait sentir. Dans les provinces, Tautorité administrative appartenait aux États. Ces provinces étaient au nombre de dix : les duchés de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, ou plutôt le lambeau qui restait de cette riche et importante province, depuis le partage qu'en avaient fait tous les États limitrophes; les comtés de Flandre, de Hainaut et de Namur ; les seigneuries de Malines et de Tournai; le marquisat du Saint-Empire. Toutes avaient leurs États particuliers composés des trois ordres *, à Texception du marquisat du Saint-Empire (Anvers et son district), qui était depuis plusieurs siècles incorporé dans le duché de Brabant. Ces assemblées formaient la représentation du pays, chaque province étant un petit État ' ; mais leurs attributions étaient moins étendues que de nos jours, puisque le pouvoir législatif résidait en entier dans la personne du prince. Pour empêcher les abus, il y avait l'homologation des édits réservée à certains corps judiciaires, et le refus des subsides , ce que nous appelons le refus du budget. La composition des États, restée la même depuis plusieurs siècles, au moins dans ses principes essentiels, ne répondait plus aux besoins du temps, et c'est aussi sur cet objet que ne tarda pas à éclater le dissentiment entre les partisans du progrès politique et les hommes qui croyaient pouvoir l'enrayer. Comme l'admission résultait de la possession de certaines dignités ou d'une fortune territoriale déterminée, il n'y avait lieu à élection que pour désigner les représentants de certains collèges du tiers-état, lequel délibérait et votait à part^ Cette
^ Cependant en Flandre, la noblesse avait laissé prescrire son droit de siéger aux États, et le clergé ne figurait pas dans les États de la Gueldre.
* Ainsi Joseph II n'était pas roi de Belgique, mais duc de Brabant, comte de Flandre, comte de Hainaut, etc.
3 En Flandre, les délégués du tiers délibéraient avec ceux du clergé, et dans le Hainaut les trois ordres formaient trois chambres qui votaient séparément.
7Q HISTOIRE DES BELGES. [l787]
positioa subordonnée, qui rappelait un ordre de choses déjà bien éloigné, ne Tavait pas empêché de conquérir d'importantes pré- C^atives et parfois même une sorte de prépondérance; en Brar bant, par exemple, il suffisait de Topposition d*un seul des collèges dont il se composait, pour annuler toute décision des deux premiers ordres. Les sessions régulières étaient au nombre de deux par année, et dans Tintervalle Texercice de Tautorité appartenait à la députation permanente. En cas de convocation des États Généraux — ce qui n'avait plus eu lieu depuis 1632 — les assemblées provinciales choisissaient dans leur sein ceux qui devaient les y représenter, mais en se réservant la décision dans les questions importantes, celles surtout qui avaient rapport aux finances.
Au dessus des juridictions subalternes — dénomination qui comprenait désormais les échevinages des grandes communes — s'élevaient les conseils provinciaux , dont trois seulement : les conseils de Brabant, de Hainaut et de Luxemboui^, étaient souverains et jugeaient par arrêt; c'étaient ceux qui étaient parvenus à se soustraire à la juridiction du grand conseil de Malines; les autres y ressortissaient. Le conseil de Brabant avait, de plus, le contrôle des édits, qui devaient lui être adressés avant la publication; s'il n'y trouvait rien de contraire à la constitution, le sceau du duché y était apposé par le chancelier (président), et Y émanation avait lieu.
Ce système constitutionnel, dont Joseph II avait juré le maintien à son avènement, était anéanti, ou tout au moins gravement compromis, par les deux diplômes du 1^^ janvier.
L'un bouleversait l'ordre administratif : il substituait un seul conseil aux trois conseils collatéraux; divisait les provinces en neuf cercles, administrés par autant d'intendants ; supprimait les députations permanentes, et les remplaçait par des députés à adjoindre au conseil du gouvernement, au nombre de cinq pour tout le pays. Ces nouveaux députés étaient à la nomination des États; mais, pour empêcher toute velléité d'opposition, on exigeait qu'ils fussent préalablement reconnus capables par le gouvernement même. Un édit particulier (42 mars) déterminait le
[l7g7] CHAPITRE PREMIER. 77
pouvoir des intendants, et retendait « à tout ce qui avait trait à « Tadministration publique, politique et économique; » il prescrivait aussi d'obéir à « tous leurs ordres, quand même ils para!- « traient excéder les bornes de leur autorité. » On ne laissait ainsi aux États que le vote des subsides; Tadministration de ia province leur échappait, pour passer aux mains des intendants. L'action du pouvoir central était considérablement renforcée; ce pouvait être un bien, si Tautorilé accordée aux intendants n'en avait pas fait des fonctionnaires presqu'irresponsables, et si l'on n'avait pas à peu près anéanti les États, dont l'existence était parfaitement compatible avec l'unité nationale. En tout cas l'introduction d'un système nouveau exigeait les plus grands ménagements, et on n'en eut aucun.
L'autre diplôme contenait une nouvelle organisation judiciaire. Tous les tribunaux existants, à l'exception des tribunaux militaires, étaient supprimés; ils étaient remplacés par soixanteqnatre tribunaux de première instance, par deux conseils d'appel, et par un conseil souverain siégeant à Bruxelles et jugeant dans les cas où il avait lieu à révision.
Il y a sans doute beaucoup à dire en faveur de l'organisation judiciaire de Joseph II; elle introduisait l'ordre là où auparavant régnait le cliaos. Mais il fallait éviter tout ce qui portait un caractère d'injustice ou de spoliation, assurer un sort aux fonctionnaires qu'on dépossédait, indemniser ceux qui avaient acheté les charges dont on les dépouillait, et c'est ce qu'on ne fit pas. Le nouveau système aussi ne présentait point les mêmes garanties que l'ancien : les membres du conseil souverain et des deux conseils d'appel n'étaient pas inamovibles, comme l'étaient ceux des conseils provinciaux; si on laissait aux communes l'élection de& juges de première instance, on circonscrivait leur chbix dans une liste de candidats pourvus d'un certificat de capacité délivré par an commissaire du gouvernement. Puis, que devenait en Brabant l'importante prérogative de l'émanation, cette garantie accordée pour empêcher la publication d'édits contraires aux dispositions <k la Joyeuse Entrée?
78 HISTOIRE DES BELGES. [l787]
Les deux diplômes furent publiés sans obstacle, même en Brabant, le gouvernement s'étant dispensé de les soumettre à Thomologalion du conseil de la province; on reconnaissait implicitement qu'ils étaient contraires à la constitution, mais TEmpereur pouvait, disait-on, en vertu de ses droits de souveraineté, changer les privilèges du pays. Il y avait dans cette prétention un côté spécieux. En principe, il semble assez logique d'accorder à un pouvoir quelconque le droit de changer un état de choses créé par lui. Mais les déductions rigoureuses en politique aboutissent souvent à une déception ou à une impossibilité, et cela est vrai surtout pour les institutions du moyen âge. Pendant cette époque, on ne voit qu'une série d usurpations : la féodalité, rétablissement monarchique, Témancipation des communes, les privilèges nationaux, tout cela eut successivement pour titre une violence plus ou moins manifeste. Chacun de ces systèmes finit cependant par devenir légal, parce que la longue possession procure à toutes les institutions sociales la légitimité qui leur manquait primitivement. Il était d'ailleurs inexact de dire que les privilèges émanaient de la volonté seule du prince; la plupart étaient le résultat d'un contrat véritable. Enfin eussent-ils eu Torigine que leur attribuait le gouvernement, cela ne l'autorisait pas encore à les changer d'une façon arbitraire. Leur caractère avait été définitivement fixé par le serment de les respecter que prétait le prince à son avènement, et ce serment avait pour complément celui de fidélité prêté par les sujets. Si le prince violait sa promesse, les sujets étaient déliés de la leur, et la guerre éclatait entre eux, ou plutôt elle était déclarée par celle des deux parties qui prenait l'initiative de l'infraction. Le système défendu par le gouvernement était condamné par les précédents historiques, et manquait d'une base sérieuse, et il était d'autant plus nécessaire de le combattre qu'il tendait à substituer parmi nous la monarchie absolue à la monarchie tempérée. Le pouvoir législatif appartenant au prince seul, si ce dernier s'arrogeait le droit de changer à volonté les privilèges du pays, il n'existait plus de garantie contre l'arbitraire; car le droit même de refuser les subsides faisait partie de
[l787] CHAPITRE PREMIER. 79
ces privilèges et pouvait disparaître avec eux. Nous verrons plus tard le gouvernement autrichien, entraîné sur une pente fatale, ne pas reculer devant cette conséquence extrême et proclamer l'autocratie impériale.
Depuis longtemps les défenseurs de Joseph II, battus sur le terrain de la légalité, se sont retranchés derrière les motifs qui prétendument le firent agir. Son intention a été parfois bonne et louable; soutenir toutefois qu'il eut constamment en vue Tintérét du peuple, à notre avis c'est aller beaucoup trop loin. Le but que poursuivit ce malheureux empereur, fut la centralisation du pouvoir. Mais la centralisation ne sufiSt pas à la prospérité d'un État, il lui faut aussi des libertés locales; sans l'une pas d'unité ni de force, sans les autres pas de vie politique ni de patriotisme. Joseph II ne voulut pas de cette combinaison ; il ne chercha que l'accroissement démesuré du pouvoir central. Loin de corriger ce que les institutions du pays, institutions essentiellement locales, renfermaient de pernicieux, d'en conserver ce qui était utile, il n'y vit qu'un obstacle, et voulut les anéantir pour soustraire l'autorité souveraine à toute espèce de contrôle. Ses efforts échouèrent en Belgique, mais le système a porté ses fruits ailleurs, et si l'Autriche gémit aujourd'hui sous le joug d'une bureaucratie qui paralyse l'administration paternelle de ses souverains, c'est à Joseph II qu'elle en est redevable '. A voir ce résultat, on peut dire que nos pères, en résistant, ont agi dans rintérét des générations futures.
L'opposition était à son début, quand s'ouvrit l'assemblée générale des États de Brabant (17 avril) ^ Deux faits récents vinrent augmenter les embarras du pouvoir, et fournir un nouvel élément à l'agitation des esprits.
^ On peut consulter à cet égard un livre qui a fait, il y a quelques années, grand bruit en Allemagne, (JEsterreich und dessen Zukwift. Nous ne partageons pas toutes les idées de Tauteur, mais nous sommes convaincu qu'il n'y a rien d'exagéré dans le portrait qu'il trace de la bureaucratie autrichienne, de ce gowcemement du papier (Papierregiment) dont il reporte l'établissement à Joseph II.
* Les deux assemblées ordinaires se tenaient l'une en mars ou en avril, l'autre en octobre ou en novembre.
so HierroiRE des b£U2bs. [rm]
Le gouvernement avait refusé son placet à la balle Super solûlîtate qui condamnait Touvrage du théologien Eybei : Qu'est-ce que le pape? ouvrage dont la doctrine avait été embrassée et soutenue par un professeur du séminaire général » Leplat. Ce refus impliquait la défense de publier la pièce. Cependant elle circula imprimée, et les recherches établirent le fait à la charge du nonce Zondadari. Invité à s'expliquer, il confessa avoir fait imprimer la bulle pour l'envoyer en Hollande, et en avoir remis quelques exemplaires à rarchevéque de Malines. Ces explications n'étaient qu'une défaite; en réalité on avait voulu, dans la question du séminaire général, accroître les embarras du gouvernement, et il avait assurément le droit d'en être peu satisfait. Mais enjoindre a l'envoyé du saint siège de sortir du pays dans les quinze jours , c'était aussi faire les choses un peu cavalièrement.
L'autre difficulté concernait un négociant bruxellois nommé De Hondt. Accusé de malversation dans une entreprise de fournitures militaires, il avait été, de nuit et sans décret judiciaire^ enlevé de son domicile et transféré à Vienne, les fers aux pieds et aux mains, pour être traduit devant un conseil de guerre. Il pouvait être coupable; mais l'enlever à ses juges naturels, surtout le livrer à un tribunal étranger , c'était fouler aux pieds la garantie dont les Belges, avec raison, ont toujours été le plus jaloux.
Dès la deuxième séance (19 avril), les États de Brabant refusèrent la continuation du subside ordinaire — vote qui entraînait la suspension des impôts — jusqu'à ce qu'on eût révoqué les édits contraires à la constitution. Les États des autres provinces n'allèrent pas aussi loin, et se contentèrent d'adresser au gouvernement des représentations énergiques. Chose remarquable, les réformes religieuses n'occupèrent dans ces réclamations qu'une place assez insignifiante; il semble qu'on les regardait dès lors comme un fait consommé, et l'on se contenta de revendiquer quelques garanties pour un emploi convenable des revenus des couvents supprimés.
Intimidés par la démarche hardie des États de Brabant, les gouverneurs généraux se montrèrent disposés à transiger sur l'exé-
[itbt] chapitre premier. 81
cution du diplôme relatif à TorgaDisatloo judiciaire. Des conférences 8'ouvrirent, et en quelques jours on tomba d*accord ^ Quoique fort exaspérés, les deux premiers ordres appréhendaient les conséquences d'une rupture, et ne l'admettaient que comme mesure extrême; mais cet esprit de conservation n'animait pas le tiers-état, et la bourgeoisie de Bruxelles se prononça contre toute transaction. Le clergé et la noblesse furent alors obligés de revenir sur leurs concessions , et les gouverneurs généraux , redoutant une explosion devenue imminente, firent savoir qu'il serait sursis à la nouvelle organisation judiciaire.
L'urgence de la mesure est attestée par un décret que rendit, le lendemain mème« le conseil de Brabant : dans l'intervalle de la négociation entamée avec les gouverneurs généraux, il avait été procédé à l'établissement des tribunaux de première instance; les États s'en plaignirent au conseil , qui , sur leur requête , déclara ces tribunaux illégalement institués et leurs actes sans yaleur.
Telle est, au milieu des commotions sociales, la rapidité des événements, que celte première concession était, dès le lendemain, jugée insuffisante; l'opposition des cours de justice qui donnait à la résistance un caractère de légalité, les bruits alarmants <|ui circulaient sur les projets ultérieurs de Joseph II, la morgue du ministre plénipotentiaire, comte de Belgiojoso, et le ton hautain avec lequel il avait repoussé les réclamations , venaient incessamment raviver la fermentation des esprits. Enfin le mécontentement public fit explosion, et les gouverneurs généraux, sous la pression de l'émeute (50 mai), furent obligés de
1 On ne doit pas perdre de vue que le clergé et la noblesse seulement délibéraient en assemblée générale, et que leurs décisions n'avaient pas d'effet si elles n'étaient ratifiées par tous les collèges des trois chefs-villes de Bruxelles, Anvers et Louvain, formant le tiers-état de Brabant. Les décisions étaient toujours prises avec la clause pou/rvu que le tiers-état suive y et autrement pas. On trouve toutes les pièces de ce démêlé avec les États de Brabant dans le Recueil de Feller, et dans un volume de près de 600 pages ln-4% intitulée : Réclamations des trois États du duché de Brabanty sur les atteintes portées à lewrs droits et lois constitur lionneUes au nom de S. M. Joseph JU
82 HISTOIRE DES BELGES. [l787]
comprendre dans le sursis déjà décrété pour l'organisation judiciaire, toutes les infractions à la Joyeuse Entrée, quelle qu'en fut la nature ; ils déclarèrent aussi que désormais ils gouverneraient eux-mêmes, satisfaction donnée à Fopinion , qui imputait à tort au ministre plénipotentiaire un système dont il n'était que Texécuteur. Les jours suivants , de semblables dépêches furent adressées aux États des autres provinces; elle donna le signal de la débâcle, et le comte de Belgiojoso s'empressa de quitter le pays, suivi des fonctionnaires qui s'étaient associés aux réformes. Partout éclata la joie la plus vive , troublée, dans quelques localités, par des mouvements populaires. .
La lettre , où les gouverneurs généraux informaient Joseph II de la situation des esprits et des concessions qu'on leur avait arrachées, ne le trouva pas à Vienne; il voyageait alors en Crimée, à la suite de l'impératrice Catherine IL Ce fut le prince de Kaunitz qui répondit : il engageait à attendre tranquillement ce que déciderait l'Empereur. On était loin d'être rassuré sur le caractère de cette décision, et la prudence conseillait de se préparer à repousser les mesures violentes que le ressentiment pouvait dicter au monarque.
A cette époque apparut, aux premiers rangs de l'opposition, un homme destiné à diriger plus tard le mouvement. Henri Yan der Noot possédait deux qualités qui assurent l'influence en temps de troubles : l'énergie et le patriotisme. Honnête et désintéressé, il savait par son éloquence rude et grossière secouer les masses; avec cela peu de jugement, de sagacité et une inexpérience des affaires qui le rendit le jouet de la diplomatie et contribua puissamment à la ruine de la révolution. II se fit d'abord connaître par un mémoire hardi ^ et qui attestait la connaissance des institutions nationales , mais dépourvu de vues élevées , et lourdement écrit comme tout ce qui sortit de sa plume. L'organi-
* Mémoire sur les droits du peuple brtibançony et les atteintes y portées, au nom de Sa Majesté Vempereur et roi, depuis quelques années, présenté à l'assemblée générale des États de ladite province ; par M. H. C. N. Van der Noot, avocat au conseil souverain de Brabant, le 23 avril 1787 ; in-8* de 80 pages.
[l787] CHAPITRE PREMIER. 85
satioD des volontaires fut, parait-il, le résultat de l'influence qu'il exerçait déjà ^
Il existait à Bruxelles cinq corporations appelées serments^ espèce de garde bourgeoise chargée, au besoin, de défendre la YÎIIe. Van der Noot entrevit là des moyens de résistance dans une lutte qui semblait imminente; car telle était la situation du pays, qu'il suffisait d'une étincelle pour y allumer un vaste incendie. Afin d'éviter le reproche d'innovation fait à Joseph II, on prétexta l'insuffisance de ces compagnies, et un comité se forma (4 juin), pour recevoir les engagements de ceux qui voulaient se faire agréger aux serments. Les engagements arrivèrent en foule, et bientôt se formèrent , avec l'assentiment de l'autorité municipale, deux bataillons qui eurent des chefs, un règlement, un uniforme, et qui prirent la cocarde aux trois couleurs brabançonnes. L'exemple fut suivi dans les autres provinces; en peu de temps, la Belgique se couvrit de compagnies de volontaires, organisées sur le modèle de celles de la capitale. Ce devait être le noyau d'une armée nationale, si le peuple était obligé de défendre par la force ses institutions menacées. Les États de Brabant prirent une attitude également révolutionnaire, en jetant les bases d'une confédération semblable à celle qui fut adoptée deux ans plus tard , et en faisant des démarches pour obtenir l'intervention de la France.
Au milieu de ces préparatifs de résistance, arriva une dépêche de Joseph II (3 juillet); elle respire un sentiment assez naturel d'irritation : l'Empereur défend ses intentions; il consent à tenir suspendue l'exécution de ses derniers édits, jusqu'à ce qu'il se soit concerté avec les gouverneurs généraux et avec les députés des États de toutes les provinces qu'il appelle à Vienne. On chercha vainement à retenir les gouverneurs généraux, par la crainte de l'anarchie où leur absence ne pouvait manquer, disait-on, de plonger le pays; ils se déclarèrent résolus à obéir au monarque, et ils engagèrent les États à imiter leur sou-
1 H. Gérard a publié, à la fin du premier volume de son Rapedius De Berg^ les procès verbaux du comité des volontaires de Bruxelles.
8é HISTOIRE DBS BELQB6. [{78?]
mission. La nomination des députés fut une question grave. Les hommes qui poussaient à une rupture, affectèrent de rappeler le sort du marquis de Bergbes et du baron de Montigny. Quoiqu'on n'eût pas affaire avec un Philippe II, il était à craindre que l'Empereur ne fut tenté de retenir , comme otages, les notables qui venaient à lui. A la demande des États de Brabant, la décision fat remise à une conférence des mandataires de tontes les provinces, qui se réunit à Fhôtel de ville de Bruxelles (48 juillet) ; après nue discussion assez vive, la soumission fut votée.
Les députés, au nombre de trente-deux % arrivèrent à Vienne dans le commencement du mois d'août. Toute discussion était défendue, et ils devaient se borner à présenter au monarque des assurances de fidélité «t d'attachement. A la première entrevue (15 août), Joseph II se montra fort mécontent '. L'orateur de la députation ' lut un discours qui était l'œuvre des États de Brabant, et dont on avait préalablement fait disparaître quelques expressions un peu trop hardies. Il répondait à la dernière dépêche de l'Empereur : on se plaignait des doutes qu'il avait laissé entre^ voir sur la pureté des motifs de l'opposition, et on terminait «n lui demandant de faire cesser les infractions dont les institutions du pays avaient été l'objet depuis quelque temps. Le monarque répliqua en termes assez durs : il entendait n'entrer en composition qu'après l'entière exécution de ses volontés, et le prince de Kaunitz était chargé de communiquer les ordres quUl envoyait à son lieutenant en Belgique. Dans les deux audiences suivantes
1 Dans la première édition de cet ouvrage nous avons publié à la fin de chaque volume, un appendice composé de pièces rares ou inédites, et de notes trop longues pour être insérées à la fin des pages. Nos nouveaux éditeurs en ont désiré la suppression pour gagner de Tespace. Cependant comme eUes présentent toujours de Tintérêt pour un certain nombre de lecteurs, nous continuerons à les signaler en renvoyant à la V édition, et nous dirons jet que la 1" note du 1" vol. contient la liste des 83 députés envoyés à Vienne.
* « L'Empereur, de temps en temps, lançait des regards d'indignation. » Préds de la rdalion parvenue à Messieurs des États de Brabant, de la part de leurs députés à Vienne; dans le V* RecueU de Feller.
^ Petit, un des députés du Hainaut.
[t787] GBâJnTRE PRBMIBR. 85
(17 et 18 aoùt)^ l'empereur se radoucit % et, comme preuve de Tesprit de conciliation qui ranimait, il annonça aux députés le remplacement du comte de Belgiojoso par le comte dé Trautt» mansdorff, en qualité de ministre plénipotentiaire. ^
Ces ordres de Joseph II prescrivaient le rétablissement àé^ toutes choses sur le pied où elles se trouvaient au 1** avril. Les^ deux diplômes du 1""' janvier étaient décidément rapportés; mais ^, tous les édits en matière religieuse restaient en vigueur, et une '^ disposition particulière maintenait le séminaire général. Quoiqu'il y eût bien loin de là à l'accomplissement de la promesse imprudente faite par les archiducs de reporter la constitution à deux siècles en arrière , une semblable concession quelques mois plus tôt eût tout sauvé. Les succès obtenus avaient enhardi, et ces édits, pour lesquels on ne fut point parvenu, dans le principe, à soulever l'opinion , allaient devenir un obstacle au rétablissement de la tranquillité. Il faut y joindre la réinstallation des employés devenus impopulaires, pour avoir accepté des places dans la nouvelle organisation.
L'exécution des Préalables indispensables — c'est le nom qu'on donna à ces derniers ordres de Joseph II ^ — souffrit peu de difficulté dans la plupart des provinces. Si elle n'amena pas une explosion en Brabant, ou en fut redevable à la modération et à la prudence du comte de Murray, à qui était confié par intérim le gouvernement du pays. Il fallut d'abord négocier pour obtenir des États leur consentement à la levée des impôts, puis on s'occupa du désarmement des volontaires, un des Préalables particulièrement signalés dans la dépêche impériale. Le conseil de Brabant, toujours mal disposé, soutenait que la dépêche atteignait les cor-
> « Dès que Sa Majesté nomma les intendants, on entama cette matière avec « un début de soupirs et d'exclamations, de sorte que l'Empereur sourit, et « commença à expliquer leur commission de tout autre façon que nous l'avions « conçu et appréhendé. » R^<Uion et protocok de Messieurs les députés des États de la province de Flandre à Vienne; dans le Messager des sciences historiques de Belgique, année 1843, p. 239.
s Ce nom leur vint de cette phrase de la dépêche, où Joseph II disait que sa dignité rendait ces rétablissements préalables absolument indispensables.
86 HISTOIRE DES BELGES. [i787]
poratioDS illégales, mais non les agrégés de corporations constitutionnelles, telles qu'étaient les serments. EQcouragés par un décret rendu dans ce sens, les volontaires refusaient de déposer leurs armes, leurs uniformes et leurs cocardes. Il ne fut pas aisé de les calmer. Les concessions de Joseph II étaient au dessous de celles qu*on avait exigées des gouverneurs généraux, et l'opposition, enflée de ses récents succès, devait les trouver insuffisantes. Au milieu de la fièvre patriotique dont toutes les classes de la nation étaient atteintes, on pouvait craindre une nouvelle et plus dangereuse explosion ; mais les conseils de la modération prévalurent, et les volontaires finirent par déposer ces armes qu'ils devaient reprendre deux ans plus tard ^
Le lendemain (21 septembre), la promesse faite aux députés belges , et subordonnée à l'exécution des Préalables indispensables reçut son exécution : le comte de Murray déclara, au nom et par les ordres de l'Empereur, que les constitutions, lois fondamentales , privilèges et franchises des provinces étaient maintenus, tant pour le clergé que pour Tordre civil; que les nouveaux tribunaux, les intendances, et généralement tout ce qui avait été décrété par les deux diplômes du 1®^ janvier, étaient supprimés définitivement; que les juridictions et administrations anciennes seraient en conséquence rétablies; enfin, que sur les autres dispositions déclarées, par les États de Brabant, contraires à la Joyeuse Entrée, l'Empereur accueillerait les réclamations et déciderait en toute équité. De semblables déclarations avaient déjà été publiées dans les autres provinces. Elles y furent accueillies avec joie ; au premier moment on ne vit guère que la suppression des nouveaux tribunaux et des intendances. Beaucoup crurent la révolution terminée; ce n'en était que le premier acte.
^ Toute cette affaire du désarmement des volontaires est fort embrouillée. La principale pièce à consulter, est une brochure publiée par le comte de Murray pour sa justification, et intitulée : Essai sur Vadministration de Son Excellence le comte de Murray, gomoemeur général par intérim dans les Pays-Bas autrichiens^ en 1787; suivi de pièces justificatives.
Béinstallatiou des fonctionnaires dépossédés. — Concession inutile par rapport an séminaire général. — Arrivée du comte de Trauttmansdorff et du général d'Alton. — Émeute du 22 janvier 1788. — Réponse hautaine à une réclamation des États de Brabant. — Fermeture des séminaires épiscopaux et arrestations.
— Lettre du ministre à Joseph II. — Assemblée générale des États de Brabant. — Le tiers refuse les subsides accordés par les deux premiers ordres.
— Befas de subsides aussi en Hainaut. — Soumission du clergé et de la noblesse en Brabant. — Joseph II décidé à saisir le despotisme. — Mesures relatives au séminaire général. — Annulation de la Joyeuse Entrée. — Déclaration de rarchevêque et émeutes. — Le séminaire général déclaré facultatif.
La déclaration du comte de Murray avait été uue nouvelle concession, car tous les Préalables n'étaient pas remplis; il restait à réintégrer dans leurs emplois les fonctionnaires qui les avaient résignés, pour entrer dans l'organisation décrétée par les deux diplômes du 1^' janvier ; il restait aussi à faire exécuter Tédit sur le séminaire général.
L'Empereur ne pouvait honorablement délaisser des hommes dont plusieurs s'étaient compromis par dévouement pour lui; mais ces hommes avaient été les partisans avoués de mesures impopulaires, et peut-être, au lieu de leur rendre leur ancienne position, eftt-il été prudent de les indemniser d'une autre manière ; il le fallait pour rétablir la confiance. La conduite du gouvernement
88 HISTOIRE DES BELGES. [l787]
entretint l'irritation, et fit suspecter sa sincérité ^ Les fonctionnaires dépossédés furent rétablis, mais non sans opposition. On mit surtout obstacle à la réintégration de plusieurs membres dn conseil de Brabant, qui avaient accepté des places dans la cour de justice appelée à le remplacer; en se relâchant de leurs prétentions mutuelles (novembre), les États et le gouvernement finirent cependant par s'entendre : ces conseillers reprirent leurs fonctions et prêtèrent un nouveau serment.
La question du séminaire général présentait encore plus de difficulté. Dès le mois de janvier, cet établissement était devenu à peu près désert. Compris par les gouverneurs généraux dans leurs édits de surséance, il avait plus tard figuré parmi les Préalables indispen^ sables. Le comte de Murray fut donc obligé d'exécuter à cet égard les ordres de Joseph II; seulement il ajourna au 17 novembre, dans une circulaire adressée aux évéques, Touverture des cours qui devait se faire le V'' octobre. Les recteurs ou présidents des séminaires épiscopaux étaient autorisés à accompagner leurs élèves; ils devaient être employés comme sous directeurs au séminaire général, et chargés de surveiller renseignement. Le gouvernement demandait aussi aux évéques de s'entendre pour présenter des candidats à la place de directeur. Cette concession eut encore le tort de venir trop lard. Le clergé savait qu'il pouvait désormais compter sur l'appui des États; l'archevêque de Malines, récemment revenu de Vienne, répondit qu'il ne concourrait ni directement ni indirectement à la suppression des séminaires épiscopaux et à l'établissement du séminaire général. Les évéques suivirent cet exemple.
Les choses étaient dans cet état, quand le comte de Trauttmansdorfr vint mettre fin à l'intérim du comte de Murray (27 octobre).
Ml y a, dans une brochure du comte de Trauttmansdorfif que nou8 signal<ms plus loin, ce passage curieux où, après avoir dit que Joseph II rejeta ses excuses et lui enjoignit de se mettre au courant des affaires de Belgique, il ajoute : « Je parcourus pendant une quinzaine de jours une quantité immense de « papiers ; j'y vis à regret ce qui s'était fait, et je tremblai de ce qui se devait faire « encore, »
[1787] CilAHTItf: II. $9
Homme de modération, -le nouveau ministre plénipotentiaire n'avait accepté qu'avec répugnance une mission dont il appréciait la difficulté. Il eût voulu que loseph 11 prit des mesures plus efficaces pour rétablir la confiance, et calmer l'exaspération des esprits. Tout en rejetant ses conseils \ l'empereur lui confia la direction des affaires, et il ne laissa que l'apparence du pouvoir aux gouverneurs généraux *, à qui il reprochait leur faiblesse.
Peu de jours après son arrivée àr Bruxelles (3 novembre), Trauttmansdorff, dans une dépêche adressée à la faculté de théologie de Louvain, annonça que l'Empereur voulait fermement l'exécution de l'édit organique du séminaire général. Cependant bientôt après, sur une nouvelle représentation des États de Brabant, il accorda encore un sursis de trois mois. Cet acte de condescendance lui valut le vote du subside (3 décembre), et le mécontentement de Joseph II, qui lui enjoignit d'exécuter ses intentions, quoi quHl pût arriver ^ Il dut exécuter ces derniers ordres, et le fit en décrétant le maintien sans réserve de tous les édiis antérieurs au \^^ avril.
Vers cette époque (26 décembre), arriva en Belgique un homme qui y acquit une triste célébrité : c'est le général Richard d'Alton, à qui Joseph II confia le commandement général des troupes. Décidé à recourir à la force, le monarque dérogea, en faveur d'un militaire dont la brutale énergie lui était connue, aux règles
' Voir à ce sujet, Fragments pour servir à l'histoire des événements qui se sont passés aux Pays-Bas depuis la fin de llSl jusqu'en 1789, pUfbliés par le comte de Trauttmansdorff avec des notes explicatives. Brochure in-8" de 192 pages, publiée à Amsterdam en 1792.
« Marie-Christine disait vrai, quand eUe écrivait en son nom et au nom de son mari « qu'ils ne se mêleraient plus de rien, et se contenteraient du plaisir de jouir, dans un petit cercle, de la paix domestique. » Voir sa correspondance publiée en 1790. Les patriotes, s'étant mis en possession d'une grande partie des papiers du gouvernement, publièrent les pièces les plus importantes : lettres de Joseph II à d'Alton, lettres de d'Alton à Joseph II, lettres de Trauttmansdorff à l'empereur , lettrés d'Albert et de Marie-Christine à Trauttmansdorff, etc. Ces recueils sont aisés à trouver, ayant été tirés à un nombre considérable d'exemplaires.
5 Fragments pour servir à Vhistoire, etc., p. 12.
lUSr. DES BELGKS, T. 1 7
90 HISTOIRE DES BELGES. [l788]
admises jusqu'alors dans la hiérarchie des pouvoirs : il le rendit indépendant du ministre plénipotentiaire, faute immense, car la rivalité qui s'éleva entre ces deux fonctionnaires fut la source des embarras les plus graves ^ L'occasion bientôtgse présenta pour d'Alton de recourir aux moyens de répression, dont Joseph II attendait de si brillants résultats.
La déclaration du ministre avait été adressée au conseil de Brabant; malgré une défense récente, le conseil, où continuaient à dominer les patriotes , la communiqua aux députés fdes États et refusa de la publier. Après quelques jours de pourparlers inutiles, le ministre lui écrivit, le 22 janvier 1788, de ne pas se séparer sans donner son consentement fi l'émanation, et dans une lettre au chancelier il menaça « de faire investir le conseil, et d'employer les « tristes moyens des canons et des baïonnettes. ^ Cette résistance avait ému la population de Bruxelles, et le général, sous prétexte de maintenir l'ordre, envoya des patrouilles dans différents quartiers de la ville. Un de ces détachements, composé de militaires du régiment de Ligne, arriva sur la place de l'hôtel de ville; il y avait un assez grand concours de peuple près du local où étaient assemblés les députés des États, dont les encouragements soutenaient le conseil. Tout à coup, sans provocation aucune, sinon quelques huées, disent les uns ^, après plusieurs pierres lancées, dit d'Alton, le chef du détachement rangea sa troupe en carré et commanda le feu; quelques bourgeois furent tués, et d'autres, en plus grand nombre, blessés. Le conseil alors finit par céder;
1 II faut admettre avec circonspection les récriminations de Trauttmansdorff contre d'Alton; nous croyons cependant qu'il n'y a rien que d'exact dans ce passage où il est dit : « Dès le premier jour, je m'aperçus qu'il voulait vaincre une « nation qui n'était déjà plus révoltée, conqVférirnn pays qui n'était pas perdu, « se faire honneur enfin d'une chose qu'il était au désespoir de trouver déjà « faite; et qu'il s'agissait par conséquent de défaire, pour avoir l'air de l'avoir « redressée selon les vues du souverain. » Fragments, etc., p. 13.
* Trauttmansdorff parle « d'une trentaine de polissons qu'on dit avoir voulu « insulter une patrouille. » Ibid., p. 14. Ces mots on dit, qui sont en italiques dans le texte, prouvent que Trauttmansdorff ne croyait pas à des insultes contre la troupe.
[l788] CHAPITRE II. 91
mais en décrétant la publication, il déclara ne vouloir en aucune manière préjudicier à la constitution, du pays. II était près de minuit quand il se sépara.
Ce malheureux événement fit dans tout le pays la plus pénible sensation. Le ministre en déclina la responsabilité ^ ; mais le général, s'abusant peut-être lui-même, eut soin d'en exagérer les résultats : « J'espère, écrivait-il à l'Empereur, que cet exemple et la tf vigilance montrée par le militaire, mettront fin à la turbulence € des habitants de celte ville*. » Joseph II partagea celte illusion, et il répondit : « J'ai reçu votre lettre, et j'y ai vu, avec bien de la « satisfaction, la façon convenable avec laquelle vous avez fait <!c vos dispositions le 22 janvier. Il est essentiel que le public ait (( vu une fois que le militaire ne se laisse pas insulter, et que l'on « est inébranlable^ soutenir de vive force ce que j'ai bon droit à « exiger'. » Le malheureux prince, étouffant les bons sentiments de son cœur sincèrement humain , croyait à l'efficacité des mesures violentes pour rétablir la tranquillité, et il ne comprenait pas qu'une ligne de sang allait désormais le séparer de son peuple.
Les premiers mois de 1788 se passèrent sans autres événements graves. L'archevêque de Malines, poursuivi devant le grand conseil, vit interdire, sous peine de 1,000 écus d'amende, l'enseignement de la théologie dans son séminaire, et ne s'en montra pas mieux disposé; des mesures d'intimidation furent prises à Bruxelles, et ne firent qu'augmenter l'aversion déjà si vive pour la domination autrichienne; à Louvain on poursuivit, on destitua des professeurs pour avoir adressé des représentations, et l'on ne réussit qu'à faire déserter l'université; le gouvernement augmenta de sept membres le conseil de Brabant, puis, afin de s'y créer une majorité, il envoya siéger à Anvers huit des conseillers qui lui étaient le plus hostiles, et cette mesure ne lui procura que la triste satisfaction d'avoir soulevé une difficulté de plus.
* Fragments^ etc., p. 15.
« Lettre du «3 janvier 1788.
3 Lettre du 30 janvier 1788.
9â HISTOHUS VES NSLGES. [f788]
Peiklaiit tout ce temps, la grande affaire resta indécise; on ^!iontinuait à travailler aux bâtiments du séminaire général, mais on laissa croire qu'ils pourraient être destinés à un autre usage. L'époque habituelle de la première session des États de Brabant aipprochait, et il fallait éviter un refus de subsides. On y parvint à Taide de concessions {il mai), et, après le vote, le ministre déclara que l'Empereur « rendait à la nation et à ses représente tanls son ancienne bienveillance et sa confiance. » '
D'Alton ne manqua pas d'attribuer ce résultat au système qu'il préconisait: «Ce succès, écrivait-il à Joseph II, e$t entièrement du « à la fermeté soutenue et invariable que M. de Trauttmansdorff « a témoignée, et fournit une nouvelle preuve que c'est le système « à suivre pour guider le lion belgique \ » L'attitude humble des États dans cette circonstance permet de croire qu'il leur avait en effet inspiré de la crainte; mais le gouvernement ne tarda pas à gâter sa position, par une dépêche dont le ton hautain devait soulever l'indignation des plus timides.
Dans leur dernière séance, les États de Brabant avaient décidé de réclamer contre le séminaire général , contre les persécutions dont certains professeurs de Louvain étaient l'objet, et contre la translation à Anvers des huit conseillers du conseil de Brabant. On leur répondit (17 juillet) que l'Empereur avait trouvé bon de maintenir à Anvers la chambre du conseil de Brabant qui y avait été transférée ; loin d'user de ménagements envers les professeurs de Louvain, il exigeait qu'on les remplaçât, et se proposait de transférer à Bruxelles les facultés de philosophie, de médecine et de droit; quant au séminaire général, nulle modification n'était à espérer tant que les évêques ne se seraient pas prononcés sur l'orthodoxie des doctrines qu'on y enseignait, et il voulait qu'ils eussent à se convaincre de cette orthodoxie en assistant eux-mêmes aux leçons, a Après avoir épuisé par ce « moyen, ajoutait la dépêche, tout ce que les évêques pouvaient « désirer, Sa Majesté est d'autant plus autorisée à leur imposer
» Lettre du 27 mai.
[i788] CHAPITRE II. 95
« un silence perpétuel sur des dangers qu'ils cherchent à faire « craindre pour la religion, et à regarder comme la calomnie la « plus injurieuse pour elle, l'inquiétude qu'ils continueraient à « donner à ce sujet. »
Le ministre prévit les embarras nouveaux qui allaient l'assiéger; il sollicita sa démission, maison ne voulut pas l'accepter, et il lui fallut aller en avant *. La première chose à obtenir fut la fermeture des séminaires épiscopaux. Confiée à d'Alton, la mission devait entraîner une nouvelle effusion de sang. Il coula en effet à Malines, et surtout à Anvers. Les prélats de ces deux villes, pour avoir résisté et protesté, furent mis aux arrêts civils.
Une fois établi sur le terrain glissant de l'arbitraire, lé gouvernement ne fut plus maître de reculer : il fallut prendre des mesures contre les journaux, contre les réunions de la bourgeoisie, contre les rassemblements de toute espèce. Plusieurs individus s'étaient signalés par la vivacité de leur opposition; ils furent, sans décret du juge, arrêtés et transférés dans la citadelle d'Anvers. Un régiment entier se mit en campagne, pour se saisir de Van der Noot ^, qui échappa aux recherches. Pour colorer ces procédés violents, on allégua (8 août) la raison d'État, moyen commode d'excuser tous les actes de despotisme, et d'Alton se vanta, comme d'un succès obtenu , de la terreur répandue dans le pays entier. « Les affaires commencent à prendre un tour avan- « tageux, écrivait-il le 16 août, et je suis persuadé que la saisie « de cinq ou six chefs et d'une couple d'évèques assurerait la « tranquillité sur une base solide. » Et le 13 septembre : « La « tranquillité que j'ai eu l'honneur d'annoncer dans mon dernier « rapport continue à régner, et acquiert tous les jours plus de « consistance. Il est évident que le changement subit qui s'est fait « dans les esprits, a été opéré par la publication qu'ont effectuée m presque tous les magistrats de l'ordre aux commandants mili- « laires de châtier, en cas d'émeute, les excès de la populace en
* Fragments pour servir à l'histoire, etc., p. 17.
* Trauttmansdorffdit 1,500 hommes. Ibid., p. fiO.
94 HISTOIRE DES BELGES. [i788]
« faisant feu sur elle, même à mitraille, et d'abattre à coups de « canon les maisons d'où l'on tirerait ou jetterait des pierres sur ce la troupe. i> Joseph II approuva la conduite de ce soldat brutal; aveuglé par ses préventions, il ne vit pas que ces actes de vigueuVy comme il les appelait, allaient faire détester et maudire son nom.
Au point où les choses en étaient venues, tout espoir de réconciliation avait disparu. Le gouvernement autrichien pouvait encore se soutenir quelque temps, mais la confiance était perdue sans retour. Chaque jour rendait sa situation plus périlleuse. Son dernier appui, la force armée, menaçait de lui manquer. Dans les régiments placés sous les ordres de d'Alton se trouvaient des Belges, et plusieurs officiers, qui ne purent se résoudre à faire fusiller ou sabrer leurs compatriotes, rencontrèrent des imitateurs dans les soldats. Comment ne pas se lasser d'un état qui présentait les dangers d'une guerre véritable, moins les chances glorieuses !
TrauttmansdorfT continuait à désapprouver la marche qu'on le forçait de suivre; il ne se faisait pas illusion sur les résultats probables, et ses conseils ne manquèrent pas au monarque. Une de ses lettres au comte de Cobenzl , vice-chancelier de cour et d'état (23 septembre), réclamait instamment le rappel du commandant général, « qui avait eu, disait-il, le malheur de s'attirer « la haine de la nation, et qui avait réussi, il est vrai, à faire « craindre le militaire, mais en même temps à le faire haïr, et « surtout à se faire haïr lui-même à un point qu'il est impossible <ic d'imaginer. » Il était encore fait mention des soldats, « qui se « regardaient comme en pays ennemi. » Dans la prévision d'un refus de subsides, le ministre manifestait aussi ses craintes sur le résultat des mesures à prescrire. Joseph II traita ces appréhensions de contes, àe pauvretés , de petitesses; il sembla ne pas comprendre que cette dissidence entre les dépositaires de son autorité, devait finir par ruiner son pouvoir en Belgique.
La seconde session des États de Brabaut s*ouvrit le 21 novembre. Après les violences auxquelles il s'était livré, le gouvernement se flatta encore, par quelques réparations, de prévenir un refus
de subsides : les membres du conseil exilés à Anvers furent rappelés à Bruxelles; les moins suspects parmi les citoyens incarcérés furent élargis ; on se relâcha des mesures de sévérité déployées contre les professeurs de Louvain; on discontinua momentanément Texécution du plan arrêté pour le séminaire général. Les leçons de l'expérience devaient rendre inefficace l'emploi de ces hypocrites concessions. Cependant les deux premiers ordres, dominés par la peur ou hésitant à prendre un parti extrême, votèrent le subside après quelques discussions assez vives. Des trois membres dont se composait le tiers-état de Bruxelles, deux ratifièrent ce vote^ Il fallait une décision semblable de la part des neuf nations ^ : une seule se prononça pour l'affirmative; les autres, où dominaient des patriotes à qui Van der Noot avait communiqué son énergie, restèrent inaccessibles aux séductions dont on les entoura. Ce vote négatif rendait vain le consentement des deux premiers ordres (9 décembre).
Peu de jours auparavant (18 novembre), les trois ordres des États de Hainaut avaient aussi refusé les subsides , ou du moins suspendu leur consentement jusqu'à ce qu'il eût été fait droit à leurs réclamations '.
Quoique prévue, la situation devenait tellement grave, qu'il y eut, chez les agents du gouvernement comme dans le peuple, un moment de vive anxiété. L'incertitude fut de courte durée. Un message de Joseph II (1789, 7 janvier) vint apprendre qu'il se tenait pour délié de tout engagement constitutionnel à l'égard du Brabant et du Hainaut. Ainsi, dans ces deux importantes provinces, le monarque se déclarait hautement irresponsable et absolu. Une dernière tentative fut faite auprès des neuf nations de Bruxelles (24 janvier); elle devait bien moins réussir que les précédentes, puisqu'il s'agissait désormais de voter un subside
1 Ce furent le magistrat et le large conseil.
• Les neuf nations comprenaient les corporations de métiers.
» Dans le but de couper les vivres au gouvernement, avait-on dit fort énergiquement au comte d'Arberg, grand baUli de Hainaut. Livre noir du pays et comté de Hainaut, 1" cahier, p. 22.
96 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
perpéUiel, c*est à dire de supprimer la seule garantie que renfermait la constitution contre les excès du pouToir. Sur un nouveau refus, on congédia rassemblée.
Deox jours après (26 janvier), les deux premiers ordres des États de Brabant se réunirent encore, à la demande de leurs députés. Dès le matin , la garnison de la capitale fut mise sous les armes, et des détachements de soldats avec des pièces d'artillerie prirent place sous les fenêtres de Thôtel de ville, où se tenait l'assemblée. Effrayés de ce déploiement extraordinaire de forces, les deux premiers ordres déclarèrent qu*il ne leur restait qtt*à s*en rapporter à ce que l'empereur jugerait convenable de faire pour suppléer, en vertu de son pouvoir souverain , au refus du tiers-état. Une supplique rédigée dans les termes les plus humbles, leur valut un sursis à l'exécution des ordres transmis au minisire plénipotentiaire. Cette décision, qui provoquait l'usage de l'odieux droit de compréhension ^ était une lâcheté, puisqu'elle laissait peser sur la bourgeoisie la responsabilité d'une résistance dont le clergé surtout avait donné le signal ^; elle ne fut prise, dit-on, qu'à une majorité de sept voix contre cinq dans l'état noble , de vingt-deux contre vingt dans l'état ecclésiastique.
Les États de Hainaut ne montrèrent pas la même docilité. Convoqués de nouveau ^3 janvier), ils persistèrent dans leur refus, et quelques jours après (30 janvier), une dépêche de l'Empereur cassa la constitution de la province. Plusieurs membres des États furent arrêtés, et deux abbayes ayant voix, supprimées.
Dans la réponse hautaine (15 février) que Joseph II fit à l'obséquieuse requête des deux premiers ordres des États de Brabant, il leur ordonna de veiller au recouvrement des subsides sur le pied accoutumé, « suppléant en vertu de sa pleine et souveraine
< On appelait ainsi la prérogative quelquefois réclamée par le gouvernement de comprendre le tiers dans le vote des deus premiers ordres, en d'autres termes de le tenir pour lié par la décision de la majorité.
* « L'état ecclésiastique n'a fait semblant de céder, dit à ce propos Trauttmansi dorff dans ses Fragments, que parce qu'il était sûr que le tiers ne consenti* ■ rait pas. » P. 23.
[l789] CHAPITRE II. 97
a puissance à lout ce qui pouvait être requis pour compléter leur « consentement. » Il leur déclara aussi son intention « d*épurer « ta constitution ténébreuse, incompréhensible, et même à bien « des égards inexécutable , et de la rédiger et fixer sur un pied « pins convenable. »
« Je vous préviens au surplus, leur disait-il en terminant, que « la surséance aux dispositions rigoureuses de ma dépêche du « 7 janvier ne tiendra que pour autant que tous les ordres dé <c citoyens demeureront, à tous égards, dans la soumission, le « respect et Tobéissance qu'ils me doivent , et qœ s'il s'en trouce vait de réfractaires, ou si l'on se permettait de quelque part « que ce pût être la moindre démarche séditieuse, contraire à « l'ordre public ou injurieuse à mon autorité, j'ai enjoint... de a faire agir contre les coupables et complices, sans observer pour « lors les formes d'usage^ et comme il appartient dans tous les c cas qui, par leur objet ainsi que par leurs suites et consé- « quenceSy sont au dessus des règles et formes ordinaires. »
Envers des hommes qui se mettaient à genoux, on ne s'explique un tel langage qu'en supposant à Joseph II l'intention de recouvrer le temps perdu, et de revenir à ses plans de nouvelle organisation. D'Alton l'y poussait de toutes ses forces. « J'ose « répéter à Votre Majesté, lui écrivait-il le 1®" février, que l'état « des choses en Brabant et en Hainaut est tel , que tout arrange-^ « ment qu'elle voudrait établir dans les Pays-Bas ne trouverait « point la moindre opposition. » Huit jours après, il lui répétait: « Tout le monde convient que ce serait le moment d'établir en d Hainaut et en Brabant le nouveau système, qui serait indubitable blement demandé comme un bienfait par les autres proie vinces. » Trauttmansdorff aussi afiSrme que d'Alton voulait absolument qu'il introduisit le système proposé par ÏEmpereur en 1787, et il ajoute en note qu'il lui est impossible de croire que le général aurait autant insisté, sHl neût eu sur cela des ordres positifs de t Empereur *. Guidé par cet instinct qui trompe rarement, le
» Fragments, p. Î4.
98 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
peuple, on le voit, avait raison de se méfier de la sincérité du pas rétrograde obtenu de Joseph II. Effrayé des embarras qu'on lui suscitait, Trauttmansdorff employait toute son influence à conjurer l'adoption de mesures extrêmes. Vains efforts! Il y était entraîné malgré lui, ne fût-ce que par les dispositions qu'on lui prescrivit dans la question du séminaire général, question sur laquelle l'Empereur alors ne voulait pas admettre de tempéraments. Les évéques et les chefs d'abbaye reçurent (23 et S4 février) un nouvel ordre d'envoyer leurs élèves à Louvain, les premiers sous peine de saisie du temporel, les seconds sous peine de suppression. Quelques abbés résistèrent; leurs monastères furent occupés aussitôt par des détachements de soldats. On avait en outre enjoint à l'archevêque de se rendre lui-même à Louvain, « et d'y séjour- « ner aussi longtemps qu'il serait nécessaire, pour être à même « ou d'avouer publiquement la pureté de la doctrine qu'on y « enseignait, ou de déclarer ce qu'il y trouverait de répréhen- « sible. » Le prélat allégua l'impossibilité, même en suivant les leçons pendant une année entière, de juger de l'orthodoxie de l'enseignement; il proposa de faire soigneusement examiner, par des théologiens, la doctrine des auteurs mis dans les mains des étudiants, puis de décider sur leur rapport; enfin il déclara ne pouvoir encore envoyer ses séminaristes à Louvain. L'évêque de Namur répondit dans le même sens, et celui d'Anvers s'excusa sur ce que la fermeture violente de son séminaire en avait chassé tous les élèves. Les autres évêques déclarèrent qu'ils avaient donné à leurs séminaristes connaissance des ordres du gouvernement, mais qu'on ne devait pas considérer cet acte d'obéissance comme un acquiescement.
Pour toute réponse, l'archevêque reçut de nouveau l'injonction d'aller à Louvain (6 mars) ; elle lui était faite en termes qui ne lui laissaient que l'alternative de la soumission ou de la fuite. Il se soumit, et, à son arrivée au séminaire général, il posa aux professeurs de théologie la double question de savoir si les évêques avaient, de mission divine, le droit d'enseigner la théologie à ceux qui se vouent à l'état ecclésiastique , et si ce droit pouvait
êlre empêché ou restreint par rautorité civile ^ Le gouvernement s'opposa d'abord à de semblables questions; puis il finit par autoriser les professeurs à répondre à toutes celles qui leur seraient adressées, déclarant en même temps à l'archevêque que l'Empereur ce voulait absolument » qu'il ne quittât pas Louvain, avant d'y avoir puisé les éléments nécessaires pour juger de Torlhodoxie de l'enseignement.
Dans ces entrefaites, fut proclamé le décret de prise de corps contie Van der Noot. Par la solennité donnée à cette affaire, le gouvernement contribua lui-même à augmenter la popularité et l'importance de l'avocat du tiers état de Bruxelles. Le patriote pouvait du reste maintenant quitter le pays, et se reposer sur ses adversaires du soin de ruiner leur cause. Dans la voie fatale où il était entré, Joseph ^^11 était poussé forcément à saisir le despotisme. La situation du Brabant, où les impôts se percevaient sans avoir été consentis, n'était pas durable; il fallait réformer la constitution, au moins en ce qui concernait ce tiers état si récalcitrani, et le faire par voie d'autorité. A cet effet le ministre adressa au conseil (29 avril) un édit qui rendait aux petites villes de la province le droit de représenter aussi le tiers, droit dont Bruxelles, Anvers et Louvain avaient usurpé le monopole depuis plusieurs siècles. Ce système, que plus tard les Vonckistes tentèrent encore de faire triompher, était fort justifiable ; mais le conseil, composé comme il l'était, devait le repousser avec horreur; aussi répondit-il (9 mai) que plusieurs dispositions de l'édit paraissaient contraires aux privilèges de la province, et qu'il n'en décréterait pas Y émanation ^ sans le consentement préalable des États. Ce consentement n'était pas à espérer, même de la part
* Ces questions furent suggérées à Tarchevêque par son secrétaire Duvlvier, mort, en 1834, grand vicaire du diocèse de Tournai. Il a paru dans le Messager des sciences historiques de Belgique {année 1840, p. 5) une courte biographie de cet ecclésiastique, recommandable sous plusieurs rapports, mais que l'exaltation de son caractère entraîna dans de blâmables démarches. L'auteur de la notice a eu raison de glisser sur la coopération de Duvivier aux événements de 1790.
eO^STOA
100 HISTOIRE DES BELGES. [hSO]
des deux premiers ordres; ils avaient épuisé la somme possible des concessions, et il ne restait plus au monarque, après une dernière tentative, qu'à recourir à ce pouvoir constituant dont il se disait investi. Il informa d'Alton de ses projets : « Yousappren- « drez par le ministre qu'il s'agit une bonne fois de faire finir, de a banne ou de mauvaise grâce^ les affaires litigieuses aux Pays- « Bas. Ennuyé de leur durée, et voyant que le mai ne fait qu'anga menter en différant davantage, j'ai résolu de couper court aux « difficultés. Si les choses vont sans qu'on soit obligé d'employer <K la force, tant mieux ; sinon il faut l'employer à propos, mais « avec fermeté et énergie, et ne pas balancer, ne pas douter, et ne « rien commencer qu'on ne l'achève, et que tout ne soit soumis. « Le plus ou le moins de sang que peut coûter une pareille opéra- <c tion, ne doit point être mis en ligne de compte, quand il « s'agit de tout sauver et de finir une bonne fois ces éternelles « insolences.^ »
^ Le 18 juin, dès le matin, les deux premiers ordres des Étals de Brabant furent réunis, pour recevoir! communication d'un diplôme soumis à leur approbation ; il portait que les subsides ordinaires constitueraient désormais un fonds fixe et permanent; que l'organisation du tiers état serait réglée conformément à l'édit dont le conseil avait refusé la publication; qu'à l'avenir le consentement de deux ordres ferait loi et serait censé celui de la majorité; enfin, que l'Empereur jugerait en dernier ressort la validité d'un refus d'émanation de la part du conseil. La délibération fut longue et vive. De la salle oit ils siégeaient, les États entendaient le bruit des armes et les manœuvres des troupes rassemblées sous leurs fenêtres; les ordres de l'Empereur étaient formels, leur répétait-on, et des mesures sévères prescrites en cas de refus. Ces menaces ne les émurent pas; ils refusèrent de participer au renversement de la constitution, et rachetèrent la faiblesse dont ils avaient précédemment fait preuve. A sept heures du soir, le ministre renonçant à vaincre cette généreuse résis-
* Lettre du 7 juin.
tance, envoya à rassemblée un conseiller da gouvernemenl qui iit lecture d'une ordonnance semblable à celle qui avait été prise pour le Hainaut six mois auparavant : la Joyeuse Entrée et tous les privilèges du Brabant étaient révoqués, la députation des États supprimée, le conseil de la province cassé et remplacé dans sa juridiction par le grand conseil de Malines. Le dernier article de cette ordonnance portait : « Nous prévenons tous et un chacun « que notre volonté suprême est que ceux qui, à Toccasion des « événements passés ou à venir, se sont rendus ou se rendront « coupables envers nous, sur le résultat des recherches faites et « à faire à leur charge, soient arrêtés d'abord sans autre provi- « sion de justice pour être entendus et jugés selon les circon- « stances, et par tel juge ou tribunal que nous trouverons à pro- « pos de désigner ou d'établir à cet effet. » Au sortir de la séance, plusieurs membres des États furent arrêtés. D'autres se rendirent au conseil de Brabant pour y déposer une protestation; le conseil déjà n'existait plus, et un des juges venait d'être transféré dans la citadelle d'Anvers.
Le commandant général se félicita de ce qu'on s'était enfin décidé à entrer pleinement dans ses idées % et le ministre lui-
1 « Le général commandant, dit TrauttmansdorfT dans ses Fragments (p. %9), « me fit faire compliment, et me fit dire que le 18 juin était un jour heureux « pour la maison d'Autriche, puisque c'était celui oii la bataille de Collin avait « sauvé la monarchie, et où l'empereur devenait maître absolu des Pays-Bas. » D'Alton lui-même écrivait à Joseph II, le 19 juin : « L'opération qui a eu lieu hier « s'est exécutée avec toute la facilité imaginable, et se serait effectuée pour le « moins avec la même facilité il y a un an... Mes démarches sont suffisamment « justifiées par le calme existant qui donne champ libre aux opérations du « civil, et est le fruit de la marche ferme et invariable que j'ai toujours suivie. » Les patriotes n'ont publié en 1790 que la correspondance du général autrichien antérieure au 4 mars 1789 ; à dater de cette époque, il faut chercher cette correspondance dans les Mémoires pour servir à la justification de feu Son Excellence le général comte d' Alton ^ et à l'histoire secrète de la révolution helgique. Cet ouvrage, qui est d'un aide de camp de d'Alton nommé Jaubert, a eu deux éditions : l'une en un volume in-4«, l'autre en deux volumes in-8® Le rédacteur du Journal général de l'Europe, Lebrun, offrit de le vendre à Trauttmansdorff qui refusa le marché. Il y a, dans les Fragments du ministre ( p. viii ), une lettre fort curieuse du journaliste qui fit dans cette occasion du chantage.
102 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
même se fit un iDstant illusion sur les sentiments du pays, sur la durée de la consternation produite par ces -mesures extraordinaires : « J'ai toujours de bonnes nouvelles à donner à Votre « Majesté, écrivait-il, nos affaires vont on ne peut pas mieux; « nous aurons peut-être de petits embarras par-ci, par-là,... mais « j'oserais presque répondre qu'il n'y aura pas de grands événe- « ments, et que nous rentrerons peu à peu en plein exercice de « Tautorité souveraine qu'on a obligé Votre Majesté de reprendre
< dans toute son étendue; on ne murmure pas; on ne parle
< presque pas de ce qui s'est fait, et dans six semaines il n'en a sera plus question ^ » Le contre-coup de la prise de la Bastille (14 juillet) vint le secouer rudement au milieu de ses rêves, et dans son mémoire on trouve ce passage : « Les fréquentes nou- « velles de Paris, mais surtout l'arrivée des princes du sang et « d'autres Français qui fuyaient devant les ennemis de l'autorité, c augmentaient la fermentation; on parlait tout haut de suivre le <K même exemple; on voulait intimider, en annonçant qu'on « ferait sauter des têtes, et on trouva le Parc, les rues et les a églises remplis de billets sur lesquels était écrit : Ici comme à « Paris *. »
Pendant ces graves démêlés avec les États de Brabant, le gouvernement s'était créé une nouvelle difficulté, en sommant l'archevêque de s'expliquer sur l'orthodoxie de l'enseignement du séminaire général. La réponse du prélat (16 juin) fut qu'il regardait cet enseignement comme hétérodoxe; il se réservait de détailler ses raisons, ce qu'il fit quelques jours après dans une déclaration motivée (S6 juin). Malgré la défense du ministre, la pièce fut clandestinement imprimée, et l'exaltation populaire s'en accrut. Le mécontentement se traduisit bientôt en émeutes (juillet et août). A Tirlemont, l'arrestation d'un brasseur qui avait pris une part active aux troubles de 1787, occasionna le pillage de plus de vingt maisons de royalistes; Tournai et Diest furent le
* Lettre du 23 juin.
* Fragments, etc., p. 31.
[l789] CHAPITRE U. 103
théâtre d'excès semblables; à LouvaiD, il y eut un commencement de révolution, et pendant une demi-journée on se fusilla dans les rues '. On publia des édits d'une rigueur excessive; ils furent inefficaces.
La position que les derniers événements avaient faite au gouvernement autrichien en Belgique, était principalement le résultat de son obstination à maintenir le séminaire général. Après avoir si hautement exprimé Tinlention de vaincre à tout prix, quel espoir pouvait-il encore fonder sur Tédit (14 août) qui vint déclarer cet établissement facultatif pour les élèves des évêques, et obligatoire seulement pour ceux des maisons religieuses ^! Faite quelques mois plus tôt, cette concession eût peut-être empêché le développement de l'incendie révolutionnaire; mais à quoi désormais pouvait-elle servir? N'y avait-il pas inconséquence et folie, en faisant disparaître cette cause première de l'opposition, à maintenir les mesures extrêmes dont elle avait été l'origine?
Aussi ce nouvel édit, où l'Empereur déclarait « qu'il lui répu- < gnait de violenter les consciences, » n'excita qu'un sentiment de surprise; on s'étonna que le pouvoir, après avoir poussé à la rupture, répudiât le principe d'une institution dont rétablissement allait lui faire perdre la Belgique.
^ Sur ces faits on trouve des détails circonstanciés dans les rapports de d'Alton des 24 et 27 juillet et 1" août.
* Dans la notice que nous avons déjà citée sur YeMbé Duvivier, on présente cet ecclésiastique comme ayant lui-même suggéré au ministre l'idée de cet édit. Nous doutons que le comte de Trauttmansdorff, qui dit dans ses Fragments (p. 17), qu'illui était expressément défendu de se relâcher sur l'affaire du séminaire général, ait osé de son chef prendre une semblable mesure.
Intrigues de Van der Noot à Tétranger. — Encouragements de la part des cours de Berlin et de La Haye. — Situation politique de l'Europe. — Vonck et son association pro arts etfocU — Comités révolutionnaires à Breda et à Hasselt. — Joseph II publie sa justification. — Redoublement démesures violentes. — Yandermersch accepte le commandement des patriotes. — Le Manifeste du peuple hranbançon, — Combat de Turnhout. — Gand au pouvoir des patriotes. — Le gouvernement entre dans la voie des concessions. — Évacuation de Mons. — Suspension d'armes entre Vandermersch et d'Alton. — Conséquences. — Évacuation de Bruxelles. — Les troupes autrichiennes se retirent dans le Luxembourg.
Le sentiment national avait été trop vivement ofiFensé pour qu'une transaction fut encore possible. A part un petit nombre d'individus que guidait l'intérêt personnel, tous les Belges, quelles que fussent leurs espérances, en étaient venus à maudire la domination de l'étranger et à chercher les moyens de s'y soustraire. Une révolution devenait imminente, et l'accord des diverses opinions en garantissait le succès. Les deux hommes qui prirent la direction du mouvement, et qui plus tard donnèrent leur nom aux partis, momentanément réunis pour secouer la dominalion étrangère, se montrèrent déjà divisés sur le choix des moyens.
Échappé aux poursuites. Van der Noot s'était réfugié sur le territoire hollandais, où ne tardèrent pas à le rejoindre quelques
membres du clergé et du tiers état de Brabant. Dans ce concilia* bule, qui prit le nom de comité de Breda, on discuta les moyens de révolutionner la Belgique. Jugeant mal de Ténergie de leurs compatriotes, ces hommes regardèrent comme impossible de réussir sans Taide de étranger; il.s crurent que la Prusse et la Hollande, hostiles à TAutriche, leur fourniraient volontiers un général et une armée, sans exiger d'autre retour qu'une indemnité pécuniaire; leur perspicacité n'allait pas jusqu'à prévoir que le protecteur se serait bientôt transformé en maître ^ Van der Noot reçut de ses collègues un pouvoir qui le qualifiait d'agent plénipotentiaire du peuple brabançon ^, et qui lui servit de titre dans les cours où il se présenta. Il débuta par un voyage à Londres, sans arriver jusqu'aux ministres anglais. A son retour, il se mit en rapport avec le grand pensionnaire de Hollande, Van de Spiegel, le personnage le plus influent du parti stathoudérien, et il en obtint une première audience dans le mois de mai ; son plan tendait à unir la Belgique à la Hollande, ou à en faire une république particulière avec un stathouder pris sans doute dans la «famille d'Orange. Le grand pensionnaire lui fit quelques observations, l'encouragea indirectement, et accepta un mémoire où étaient exposés les dangers que courrait la Hollande, si les plans de Joseph H s'exécutaient en Belgique '.
Appréciant le parti à tirer de telles ouvertures, le diplomate hollandais s'empressa d'en informer le cabinet prussien, et de lui proposer d'agir de concert en tout ce qui concernait la Belgi-
* « Van der Noot voulait des troupes et un général. J'ai observé qu'alors le ff roi faisait la révolution ou plutôt la conquête, et qu'alors si une fois on s'en « permettait autant, il n'y avait qu'un pas de plus, c'était de garder ce qu'on « aurait pris. » Extrait d'une lettre adressée par l'ambassadeur hollandais à Berlin au grand pensionnaire. Résvmé des 7f£gociations qui accompagnèrent la révih ItUion des Pays-Bas autrichienSy p. 70.
» Ce pouvoir fut aussi signé par un certain nombre des doyens des trois chefsviHes du Brabant.
» La conversation nous a été conservée par le grand pensionnaire lui-même. Voir le Résumé des négociations, p. 51. Le mémoire de Van der Noot se trouve à la suite de la conversation.
IIIST. DES BELGES, T. I. S
106 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
que. L'offre fut accueillie, et un agent partit avec la mission de réclamer aussi la coopération du ministère britannique. Il passa par La Haye. Dans une entrevue qu'il eut avec lui, Yan der Noot ne négligea rien pour effrayer la Prusse sur la possibilité d'une intervention française; il en obtint de vagues assurances, et résolut de se rendre à Berlin. L'ambassadeur hollandais, prévenu par le grand pensionnaire, lui procura une entrevue avec le ministre Hertzberg ; après quelques difficultés, on finit par lui promettre, mais de bouche seulement, que si la Belgique faisait sa révolution, Frédéric-Guillaume II reconnaîtrait son indépendance '. Avec cette assurance, Yan der Noot revint triomphant à Breda rédiger son Manifeste du peuple branbançon ^.
La situation politique était merveilleusement propre à prolonger son aveuglement. L'Europe, partagée en deux camps, semblait à la veille d'une conflagration générale; les hostilités avaient même déjà commencé sur deux points : entre la Suède et la Russie, entre la Turquie et l'Autriche jointe à la cour de Saint-Pétersboarg. Les puissances maritimes et la Prusse, unies par un traité récent ^, suivaient d'un œil inquiet les progrès des deux cours impériales. Pour elles, la révolution belge était un événement propice. Le cabinet de Berlin n'y voyait qu'un moyen de forcer l'Autriche à renoncer à ses conquêtes sur le Danube ; mais pour les cours de Londres et de La Haye, c'était, en outre, une occasion de réclamer contre les modifications apportées au traité de la Barrière. Si Yan der Noot et son parti manquèrent de prévoyance^ ils surent au moins exploiter assez adroitement les terreurs et les espérances des deux puissances maritimes, en attribuant à Joseph II le projet de conquérir la Hollande : l'évacuation des places de la Barrière
* Voir dans le Résumé des négociations, p. 70 et 71, deux curieuses lettres à ce sujet.
3 Cette alliance avec la Prusse provoqua de la part de Camille Desmoulins une réflexion assez sensée : « Peut-il venir rien de bon de la Prusse? Oh ! le beau « gardien pour un troupeau qu'un loup-cervier! Brabançons, mes très chers « frères, pensez-vous que l'oppresseur de la liberté en Hollande en sera le res- « taurateur dans les Pays-Bas? » Révolutions de France et de Brahant, n* 3.
^ Celui de la triple alliance de 1788.
et la tentative de la libération de TEscaut en avaient été les premières manifestations; la complète réalisation en était immanquable dès que les plans de l'Empereur réussissaient en Belgique, dès quil parvenait à y établir le pouvoir absolu ; la suppression des maisons religieuses et Fintroduction de la conscription militaire devaient lui fournir l'argent et les hommes; il fallait donc le prévenir, en le forçant à replacer la Belgique dans Tétat où l'avait obtenue son aïeul. Ainsi c'était au nom d'un traité désastreux qu'on sollicitait pour la révolution les sympathies de l'étranger! Politique odieuse, antinationale si elle fut sincère, si ce fut autre chose qu'un expédient pour aviser au plus pressé, sauf à débattre plus tard le prix de cette assistance ^
Tandis que l'agent plénipotentiaire du peuple brabançon courait de Londres à La Haye et de La Haye à Berlin , un autre patriote projetait l'émancipation de la Belgique par les Belges eux-mêmes. Vonck était aussi avocat au conseil de Brabant. Plus éclairé, plus judicieux, plus discret que Van der Noot, se mêlant beaucoup moins au peuple à cause de sa mauvaise santé qui lui faisait une nécessité de la retraite, il pouvait, avec une volonté forte dans un corps débile, donner l'impulsion au mouvement révolutionnaire, mais non acquérir jamais la bruyante popularité de son rival. Il devait se contenter de dominer par Tascendant de ses connaissances, de ses vertus privées et de son sincère patriotisme, dans ces classés de la société qu'une constitution arriérée éloignait des États, et où il comptait de nombreux amis. Par ses mesures arbitraires, le gouvernement autrichien s'était aliéné ce parti qui eût volontiers accueilli la plupart des réformes, si on n'avait pas cherché à les imposer. Les doctrines de Vonck, sœurs de celles qui prévalaient en France, lui enlevaient tout espoir de sympathie auprès des puissances que le comité do Breda fatiguait de ses sollicitations, et cette conviction dut fortifier en lui la nécessité d'un mouvement tout national. Il s'adjoi-
1 Joseph II, dans le principe, ne voulut pas croire à ces intrigues diplomatiques; il n'en reconnut l'existence qu'au mois d'octobre 1789. Voir ses lettres dans les Fragments de Trauttmansdorff, p. 38.
iOS HISTOIRE DBS BELGES. [l789]
gnit sept de ses amis, parmi lesquels se trouvaient des hommes d'énergie et d'action ^ et fonda avec leur concours l'association pro aris et focis; elle fut montée d'après les principes qui, de nos jours, ont présidé à l'organisation de toutes les sociétés secrètes : ces huit patriotes s'unirent pour travailler à renverser le gouvernement, et chacun d'eux se chargea de recruter un nombre à peu près égal d'individus qu'il s'attacha par le serment, sans leur livrer les noms de ses associés; les enrôlés devaient se faire, de la même manière, enrôleurs à leur tour, et le cercle, s'agrandissant sans -cesse, eût fini par comprendre tous les adversaires de l'Empereur. Le plan était bien combiné, et Joseph II, tout en se faisant illusion sur les résultats, en appréciait la portée, lorsqu'il écrivait à d'Alton : «c Le plan d'insurrection formé par le parti « soi-disant pro aris et focis est certainement conçu avec la plus « noire malice ; mais il est aussi trop compliqué pour pouvoir (n réussir ^. » On allait cependant tenter l'entreprise, quand un traître en livra le secret pour 15,000 florins ^.
Ce fut le signal de nombreuses arrestations, qui portèrent la consternation dans tous les rangs de la société ; des femmes même furent l'objet des rigueurs du pouvoir, et l'on en vit de la plus haute condition, la princesse de Ligne et la duchesse d'Ursel entre autres, gardées à vue dans leurs hôtels. Yonck était au nombre des proscrits, mais il s'échappa, et se décida à presser l'exécution d'un projet que le comité de Breda s'obstinait à repousser. Une souscription patriotique procura des ressources financières à l'association ; on provoqua les soldats à la désertion ; on poussa à l'émigration une jeunesse impatiente du joug de fer qui pesait sur le pays; on organisa à Hasselt, sur le territoire lié-
» Ce furent les avocats Verlooy, Torfs, T'kint, le Hardi, les négociants Weemaels et d'Aubremez, et l'ingénieur Fisco. Voir à ce sujet une pièce insérée dans le Journal général de VEurope, année 1790, vol. I, p. 76. Il faut n'admettre qu'avec circonspection les documents publiés dans ce journal, mais celui doul il est question réunit tous les caractères de l'authenticité, et doit avoir été communiqué par Vonck ou par quelqu'un de ses amis.
* Lettre du 15 août.
s Lettre de d'Alton à Joseph II, du 19 octobre.
[l789] CHAPITKE III. 1Û9
geois déjà soustrait à l'autorité du prince-évêque, un nouveau comité qui se chargea d'enrégimenter les émigrants ^ Les patriotes qui se présentèrent à Breda furent, dans le principe, brutalement repoussés. « \an der Noot, dit Vonck ^, ne voulait « écouler aucun patriote; il les traitait de gueux (schorken) dans « ses lettres; il en chassa même grossièrement un grand nombre, « qui, sur le bruit de son nom , étaient allés le trouver à Breda. <{ Rien ne lui sortait plus communément de la bouche que des « sottises et des impertinences contre l'association pro ans et « focis; il y avait, disait-il, une trop belle moisson sur terre pour « commencer. Il fallait encore avoir un peu de patience. Il venait « des troupes hessoises, brunswickoises, prussiennes et \90 pièces de « canon. Les citoyens ne devaient point combattre. Il ne fallait pas «c d'argent pour engager les Autrichiens à déserter. On n'avait quà « le laisser faire, Henri vivait encore, etc., etc. C'est avec de telles «c inepties qu'il arrêtait toutes les opérations. » Cependant, comme on avait dit à Berlin que les Belges devaient faire euxmêmes leur révolution ', Van der Noot craignit de laisser à un autre le mérite du succès, et se ravisa. Il se montra disposé à adopter le plan de Vonck, quand le comité de Hasselt, à la nouvelle d'une excursion de deux bataillons d'Impériaux (octobre), fut obligé de se retirer sur le territoire hollandais. Rien ne prouve mieux la maladresse du gouvernement autrichien que l'association momentanée de ces deux hommes.
Joseph II crut empêcher la désertion en répandant ses faveurs dans l'armée, en lui promettant que ses services seraient comptés comme si elle avait combattu contre les Turcs; mais le soldat
' Ce comité se composait des avocats Van den Eynde et de Bromver, et des
égociants Vanderlinden et Robyns. Journal général de VEurope. Ibid.
* Abrégé historique sur V état actuel du Brahanty p. 18. Celle brocliure, qui est une des plus importantes de cette époque, est de Vonck; il la publia en 1791, îi Lille où il s'était réfugié.
« « J'ai observé à Van der Noot que c'était aux Belges à opérer la révolution « par eux-mêmes, et qu'on ne pouvait, dans aucun cas, demander de notre part « que protection. » Lettre de l'ambassadeur hollandais à Berlin au grand pensionnaire. Résvmé des négodations, p. 70.
110 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
étranger se fatiguait d'une situation où il avait en déflnitive plus à perdre qu'à gagner, et le soldat belge, en butte aux séductions de tout genre, ne pouvait voir d'un œil impassible les violences exercées contre ses compatriotes. Pour mettre obstacle à l'émigration, on menaça du bannissement perpétuel et de la confiscation les émigrants, et de la mort ceux qui provoqueraient à abandonner le pays a pour aller joindre les bandes du complot pré- « tendu patriotique brabançon ; » une somme de 10,000 florins, le secret et même l'impunité, s'il avait trempé dans le complot, étaient promis au dénonciateur. Vaines mesures trahissant le vide toujours plus grand qui se faisait autour du pouvoir! La désertion continua à se propager d'une manière effrayante, et le système odieux employé pour réprimer l'émigration, ne fit, comme toujours, que l'activer en augmentant l'inquiétude et le défaut de sécurité.
Convaincu de son impopularité, et voyant un ennemi dans chaque citoyen, le gouvernement autrichien prescrivit un désarmement général (19 octobre). Le préambule de l'édit est un manifeste contre la révolution. L'enipereur explique sa conduite depuis son avènement au trône, et s'attache à démontrer que ses réformes n'ont eu en vue que le bien du pays; s'il a supprimé la constitution du Brabant, il y a été forcé par l'obstination du conseil et des États. Le reste du préambule est consacré à répondre « au système absurde avancé dans leur délire par quelques fac- « tieux, » que l'article 59 de la Joyeuse Entrée proclame la déchéance du souverain, en cas d'infraction de sa part au pacte fondamental, tandis qu'il autorise uniquement <k le refus de « secours extraordinaires. »
On a souvent discuté la portée de ce fameux article, qui permettait aux États de ne rendre aucun service au souverain, aussi longtemps qu'il y avait violation des privilèges. C'était sans doute une prérogative exorbitante, surtout dans un système de gouvernement qui ne reconnaissait pas de ministres responsables ; mais de ce qu'une disposition législative est d'une application dangereuse, il peut résulter la nécessité de la modifier, non le droit
[l789] CHAPITRE III. 111
d'en contester l'usage tant qu'elle existe, et tous les sophismes du gouvernement autrichien venaient se briser contre la généralité des expressions de l'article 59.
Avec le désarmement coïncida un redoublement de mesures violentes et arbitraires. Les arrestations devinrent tellement nombreuses, en Brabant surtout, qu'il fallut convertir en prisons des locaux destinés à un autre usage. Plus de garanties, plus de formes. Sur l'affirmation d'un seul témoin, en vertu d'un ordre du général d'Alton, on arrêtait, on incarcérait les citoyens. Souvent les soldats chargés de ces expéditions mettaient au pillage les maisons où on les envoyait ^ La consternation était telle, qu'à Bruxelles les endroits consacrés à l'amusement du public restaient déserts ; il fallut un ordre du ministre, pour obliger le directeur du spectacle à continuer ses représentations. L'auiorité militaire avait accaparé le pouvoir, et elle en abusait à ce point que, dans une de ses lettres à l'Empereur, le comte de Trauttmansdorfl semble craindre lui-même pour sa liberté ^. Cette lettre peint trop bien la situation du pays, pour que nous n'en insérions pas ici quelques extraits : « L'injustice avec laquelle, disait le ministre, « on procède contre les sujets de Votre Majesté, sous prétexte « d'otages à prendre ou de obefs de complots à écarter, doit natu- « Tellement révolter, et met effectivement toute la nation au « désespoir... Tout le monde craint la violence ; tout le monde se « sauve avant d'être enlevé, car tout le monde est exposé à l'être « avec rappareU le plus révoltant^ au risque de se contenter de « l'excuse qu'on s'est trompé de personne ou qu'on a été mal « informé. Il ne s'observe plus de formes ; personne n'a son juge.
< Le gouvernement militaire, contre lequel des provinces entières
< se sont élevées, existe effectivement. L'envoyé de Hollande et a le résident de France sont venus ensemble me demander si je « restais ici, ce dont ils me priaient de les avertir, parce qu'ils ne « voulaient pas, si je partais, s'exposer aux mesures extraordi-
' On peut voir le récit d'une de ces expéditions, dans V Abrégé historique de
Vonck, p. 94.
" Fragments pow servir à Vhistoire, etc., p. 94.
112 HISTOIRE DES BELGES. [fm]
« naires du commandant général. En un mot, il n'y a qu'une « voix à ce sujet... J'assure en honneur que si je n étais pas ici a par devoir, rien au monde ne pourrait m'engager à rester un < quart d'heure en un pays où je ne serais pas sûr de n'être point « enlevé par la force militaire, du sein de ma famille, de mon « lit, du milieu de la rue. Il n'existe pas de pays en Europe « aujourd'hui dont les habitants jouissent de moins de sûreté, « liberté et propriété que dans celui ci... »
Ce s\stème, qui fut principalement le fruit de la position indépendante donnée au général d'Alton, tout atroce qu'il était, obtint l'assentiment de Joseph II, prince cependant bon et humain : chose inexplicable, si l'on ne savait l'irritation que soulève, dans l'esprit des puissances de la terre, la résistance à leurs volontés!
Cette intolérable situation allait cesser; Yonck avait trouvé un chef pour sa petite armée. Un militaire belge, qui s'était fait on renom mérité de bravoure au service de la France, puis à celui de l'Autriche, vivait à Menin sa patrie, où il s'était retiré avec le grade de colonel. Van der Mersch voyait d'un œil indigné, l'odieux despotisme qui pesait sur son pays. Après quelque résistance, U accepta les offres qu'on lui fit de la^part de Vonck, envoya sa démission à l'Empereur, et vint prendre le commandement des patriotes réfugiés sur le territoire hollandais. La disproportion numérique était grande. A quatre mille hommes mal équipés , et pour la plupart étrangers au métier des armes, Joseph II avait à opposer 15,000 à 20,000 hommes de bonnes troupes. Mais les Impériaux se trouvaient au milieu d'un pays prêt à se soulever, et chez leurs ennemis l'enthousiasme et le courage naturel sup* pléaieut à l'habileté militaire.
Vonck et Van der Mersch voulaient tarder quelque temps encore, et commencer en tout cas l'invasion par la Flandre. Le comité de Breda, qui se montrait si peu belliqueux un mois auparavant, ne rêvait maintenant que conquêtes; il ne voulait pas que la Flandre fut délivrée la première, dans la crainte qu'elle ne paralysât son action, et ne prit la direction du mouvement révolu-
[l789] CHAPITRE IH. 113
iionnaire '. On prit un moyen terme, en décidant qu'il y aurait deux attaques, et que la principale porterait sur le Brabant. Six cents hommes, conduits par le colonel liégeois Ransonnet et le major français Philippe Devaux *, se dirigèrent vers le fort Lillo dont ils s'emparèrent (24 octobre), et qu'ils abandonnèrent par suite d'une terreur panique. Une autre colonne, forte de 5,000 hommes sous le commandement de Van der Mersch, entra dans le Brabant par Hoogstraeteu ; elle n'y arriva qu'après avoir failli se disperser sur une fausse alerte. Après quelques heures de repos, on rangea les soldats en bataille, pour leur faire lecture du Manifeste du peuple brabançon,
A l'exception du préambule, qui est emprunté à un livre du baron d'Holbach et contraste singulièrement avec ce qui suit ', cette pièce n'est qu'un fatras d'idées décousues et de phrases barbares empruntées au jargon des tribunaux de ce temps. Van der Noot qui la signa déclarait, au nom du peuple du Brabant représenté par tétat ecclésiastique et le troisième membre des trois chefsvilles , conjointement avec plusieurs membres de la noblesse , Joseph II déchu de ses droits de souveraineté sur le duché, à cause des actes d'oppression dont son gouvernement s'était rendu coupable. Une proclamation, jointe au manifeste, déliait les militaires de tout serment de fidélité, et menaçait de traiter en ennemis de la patrie ceux qui n'abandonneraient pas les drapeaux autrichiens.
De Hoogstraeteu la petite armée de Van der Mersch se dirigea vers Turnhout, où elle arriva le 25 octobre. A la nouvelle de
* Mémoire historiqv>€ pour Van derMersch, vol. I, p. 8.
* Ce Ph. Devaux devint plus tard adjudant-général de Dumouriez, et fut condamné à mort comme complice de sa défection. Le BvMetin du tribunal révolutionnaire (n* XLII) le dit originaire de Bruxelles.
5 Le préambule, disons-nous, n'est pas de Van der Noot, mais du baron d'Holbach. Ce n'est pas un des faits les moins curieux de cette époque, que celui qui nous présente l'homme du clergé belge puisant dans les ouvrages du chef de l'école matérialiste. L'emprunt ne fut pas heureux. Plus tard on demanda à Van der Noot l'application de ces axiomes de souveraineté populaire, dont il avait fait son œuvre sans trop les comprendre.
114 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
l'invasion, d'Alton publia cette proclamation furibonde où il disait que, malgré sa répugnance et son aversion pour verser le sang humain , il ne pourrait « se dispenser de faire meUre le feu a à tous les villages qui arboreraient l'étendard de la révolte, ou <K dont quelques habitants se montreraient armés, dans la vue de <c faire résistance aux troupes. » Son plan de campagne était sage, et consistait à concentrer ses forces pour écraser les insurgés. Mais le général Schroeder, commandant d'un des corps désignés pour participer a ce mouvement, se crut assez fort et marcha seul contre Yan der Mersch, qui, le lendemain de son arrivée à Turnhout, s'était dirigé vers Diest. Averti de la marche du général autrichien, Yan der Mersch comprit l'impossibilité de résister en rase campagne avec des soldats peu aguerris, sans cavalerie, sans canons, car les présomptueuses assurances de Yan der Noot avaient fait contremander l'envoi de huit pièces d'artillerie achetées à Liège par Yonck ^ ; il rétrograda sur Turnhout, s'y retrancha, et chercha à y attirer les ennemis. Schroeder s'engagea imprudemment dans les rues, où bientôt ses soldats se virent attaqués de front et sur les flancs (27 octobre). Après cinq heures d'un combat très vif, les Impériaux se retirèrent en désordre, abandonnant trois des cinq canons avec lesquels ils avaient commencé Tattaque. Ce fut la première artillerie des patriotes. Yan der Mersch attendit à Turnhout l'effet que devait produire ce premier succès ; il dépassa ses prévisions.
Le gouvernement continuait à ordonner des arrestations. L'archevêque de Malines et Tévêque d'Anvers, menacés dans leur liberté, parvinrent à se soustraire aux recherches. Faire brûler par la main du bourreau (28 octobre) le Manifeste du peuple brabançon^ qu'un décret du grand conseil qualifiait de production séditieuse et infâme, fut une preuve de fureur impuissante, un acte
» « Yonck avait conclu à Liège l'achat de huit pièces d'artillerie, lorsque « Van der Noot rassura qu'il avait accès aux arsenaux de la république, et qu'U « avait à Breda un grand nombre de canons à sa disposition, ce qui engagea « Vonck à contremander ceux qu'il avait achetés. » Mémoire historique pour Van der Mersch,, vol. I,p. 7.
[l789] CHAPITRE III. 115
de mesquine vengeance sur une œuvre inanimée dont on ne pouvait atteindre les auteurs. On fit bien quelques instances pour obtenir l'extradition de Van der Noot, mais elles furent repoussées. La réponse (13 novembre) contenait, en termes assez piquants, des allusions à l'appui que le gouvernement de Bruxelles accordait aux patriotes hollandais, sans que les États Généraux élevassent de réclamations K
Van der Mersch, retranché dans Turnhout, y passa plusieurs jours à organiser et à discipliner sa petite armée. Le général d'Alton ne l'y inquiéta pas. Au bout d'une semaine, les patriotes marchèrent sur Diest, et seulement alors les Autrichiens s'avancèrent contre eux. Par ce mouvement, Van der Mersch n'avait eu d'autre vue que celle de provoquer les populations à l'insurrection; il ne pouvait encore tenir la campagne, et battit en retraite sur Turnhout, d'où il regagna le territoire hollandais (8 novembre). On doit rendre justice aux talents que déploya le général belge, dans cette campagne si insignifiante en elle-même, si importante par ses résultats ; mais il faut reconnaître aussi que ses adversaires lui facilitèrent l'accomplissement de sa tache, par leur indécision et la faiblesse de leurs mesures.
Pour résister à Van der Mersch dont il s'exagérait les ressources, d'Alton avait dégarni une partie de la Flandre. Les insurgés , qui avaient tenté de pénétrer dans cette province, s'étaient aussi retirés sur le territoire hollandais après la prise du fort Lillo ; dès qu'ils s'y furent renforcés, ils se décidèrent à recommencer leur invasion. Commandés toujours par le major Devaux *, ils se portèrent, au nombre de 1,000 à peu près, des environs de Bergop-Zoom sur Saint-Nicolas. Des troupes furent aussitôt mises en mouvement pour les cerner; mais, au lieu de battre en retraite.
« Les Etats Généraux ne s'étaient jamais plaints à aucune des puissances voi- « sines chez lesquelles il avait été donné, à des personnes ayant eu une part A active aux troubles de la république, un asile dans leurs états, ou même des a grâces et des distinctions particulières. »
« Le comité de Breda, nous ne savons pour quel motif, avait renvoyé Ransonnet à la demande de Yan der Merscb. Rapedius de Berg, vol. II, p. 376.
116 HISTOIRE DES BELGES. [iTSS]
ils résolurent de frapper un coup décisif, firent une marche de nuit, et se montrèrent à la poinle du jour sous les murs de Gand (13 novembre). Après s'être rendus maîtres des portes de Bruges et du Sas, qui furent vivement défendues, ils pénétrèrent dans la ville, où insurrection ne tarda pas à éclater. Pressée par des ennemis dont sa frayeur exagérait le nombre, la garnison se retrancha dans les casernes, et resta sans communication avec les troupes d'Impériaux qui vinrent le lendemain, sous le commandement du général d'Arberg , occuper la citadelle. D'Arberg essaya de réaliser sa menace de mettre k feu aux quatre coins àe la ville; l'incendie de quelques quartiers et les excès commis par les soldats, excès malheureusement inévitables dans une telle lutte \ ne servirent qu'à exaspérer les populations, qui de tous les points de la province aflQuèrent à Gand. Au bout de trois jours de combat, tout espoir d'établir des communications entre les corps d'Impériaux s'évanouit. La garnison se rendit aux patriotes (16 novembre), et dans la nuit suivante la citadelle fut abandonnée ^. L'évacuation de Gand fut le signal du départ des gouverneurs généraux, et de la délivrance de la Flandre (18 novembre); en quelques jours il n'y resta plus à l'Empereur qu'Alost et Termonde. Van der Mersch profita de cette diversion pour rentrer en Brabant (21 novembre).
Joseph II apprit, avec un étonnement et un dépit faciles à concevoir, ces revers successifs. Il reprocha sévèrement à d'Alton
' Ces excès, comme le nombre des victimes, ont sans doute été exagérés dans les documents contemporains. Ainsi le Journal général de V Europe, qui avait gratuitement donné à Van der Mersch 35,000 hommes à commander, porte à 12,000 le nombre de ceux qui perdirent la vie à ces quatre journées de Gand. Toutefois, même en faisant une large part à Texagération, il reste encore assez pour ajouter un nouveau fleuron à la couronne du général d'Alton. Trauttmansdorflf, dans ses Fragments (p. 77), parle du butin immense que les troupes avaient fait à Turnhout et à Gand, et il ajoute qu'ti semble qu'on lem avait jiromis le pillage pour récompense.
s Sur l'évacuation de Gand, voir le BuUetin officiel du comité général établi dans la viUe de Gandy et un article de M Desmet intitulé : Les quatre journées de Gand, dans la Revue de BruxeUes. Décembre 1839, p. 159.
[l789] CHAPITRE lU. 117
ses dispositions, et la dépêche où il qualifiait de décisifs les événements de la Flandre, dut faire pressentir au général sa disgrâce prochaine. Le gouvernement de Bruxelles voulut conjurer Forage, au moyen d'une déclaration (20 novembre) où l'Empereur, quoique menaçant encore, supprimait déflnitivement le séminaire général, défendait à l'avenir toute arrestation arbitraire S et accordait une amnistie dont il n'exceptait que les principaux chefs de la révolte. Le, lendemain (21 novembre), une ordonnance rétablit les États et le conseil de Brabant. Quelques jours après (25 novembre), l'amnistie fut déclarée illimitée. Vaines et tardives concessions, que la peur seule arrachait, et qui ne suffisaient plus à calmer l'exaspération !
Le comte de Trauttmansdorff tenta aussi un arrangement avec les chefs de l'insurrection. Van der Mersch répondit aux ouvertures par des paroles de conciliation. Le comité de Breda les rejeta '; puis il posa pour bases la médiation et la garantie des deux puissances maritimes, une amnistie sans exception, et le rétablissement de la constitution. Mais quand on lui demanda s'il consentirait à traiter sur ces bases, il allégua l'impossibilité de prendre un tel engagement, et refusa de consentir à une suspension d'hostilités. Le délégué du ministre, sur de nouvelles instructions, voulut renouer les conférences; on finit par lui déclarer l'intention de ne traiter que sur des propositions formelles émanant de l'Empereur lui-même : il était à craindre, disait-on, que le monarque ne désavouât plus tard le comte de Trauttmansdorff.
Dans l'intervalle de ces inutiles négociations, les hostilités
> La déclaration reconnaissait que, parmi les détenus, se trouvaient un« quantité d'innocents .
> c Van der Mersch penche pour un accommodement, mais les ecclésiastiques « refusent absolument de s'entendre avec TEmpereur, prétendant qu*ils ont « été trompés trop souvent pour se fier à des promesses, et qu'ils désirent que « les Pays-Bas soient désormais une république indépendante. » Passage d'une lettre du baron Yan der Borch au grand pensionnaire, dans le Résvmé des négociations. On trouve dans cet ouvrage, p. 101 à 114, toutes les pièces relatives aux négociations entre Trauttmansdorff et le comité de Breda.
118 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
continuèrent. Deux« aventuriers français, dont le comité de Breda avait agi*éé les services, prirent le commandement d'une troupe de 500 patriotes qui devait faire en Hainaut une irruption combinée avec la nouvelle invasion de Van der Mersch en Brabant. L'indiscrétion et la jactance des chefs firent manquer le projet. Mais le commandant de Namur se croyant directement menacé, demanda du renfort à celui de Mons qui se mit aussitôt en marche avec toute sa troupe. La garnison avait à peine quitté la ville, que l'insurrection y éclata (21 novembre). L'affranchissement de la plus grande partie du Hainaut suivit celui de la capitale. Des succès couronnèrent encore ailleurs les efforts des patriotes. Van der Mersch, ayant traversé Turnhout , se rendit maître de Diest, et se dirigea de là vers Tirlemont. Dans cette campagne, même lenteur, même indécision de la part du commandant général des troupes autrichiennes. Au milieu d'un pays insurgé, sa position, il est vrai, n'était pas facile, et les renseignements souvent lui manquaient, soit sur les ressources de ses ennemis, soit sur la direction de leur route : « Les chemins, « écrivait-il à Joseph II , sont couverts de gens qui interceptent « les estafettes, et on ne peut se procurer des espions à quelque « prix que ce soit... On ne peut avoir que des avis faux, parce « que les insurgents ont tout le monde pour eux ^ » Il ne connut pas la situation de Van der Mersch, si critique au milieu de ses triomphes.
Forcé de rentrer en campagne avec moins de 5,000 hommes, ne recevant aucun renfort de la Flandre d'où il en attendait, le général patriote voyait s'avancer contre lui une armée supérieure sous tous les rapports; il allait être enveloppé, quand le hasard lui fournit le moyen de sortir d'embarras. Des dépêches interceptées lui dévoilèrent la mésintelligence de plus en plus vive, qui existait entre Trauttmansdorff et d'Alton. Mettant habilement la circonstance à profit, il proposa une suspension d'armes de quatre jours, pour informer le comité de jBreda des vues salu-
* Lettre du 14 novembre.
[l789] CHAPITRE III. 119
taires du ministre ; sans le dire précisément , il laissait entrevoir la possibilité d'un arrangement ^ D'Alton continuait à prôner l'emploi des moyens violents : il voulait brûler Diest et Tirlemont, exterminer tout ce qui opposerait de la résistance. Mais il désirait aussi ne pas assumer seul la responsabilité de mesures qui pouvaient entraîner la perte de la Belgique, et quand il vit que le ministre et le conseil du gouvernement, loin de l'appuyer, déclinaient leur compétence, il se prit à hésiter, et il accepta la proposition de Van der Mersch ^. Les Impériaux reçurent ordre de ne pas avancer sur Tirlemont , que les patriotes abandonnèrent pour se retirer à Léau .
Peu de jours après (2 décembre), Van der Mersch et le colonel de Brou, délégué de d'Alton, convinrent d'une suspension d'armes de dix jours, en attendant un armistice de deux mois sur lequel le comité de Breda devait être consulté '. Ce comité, mal informé de l'état réel des choses et croyant à son général plus de ressources qu'il n'en avait, vit assez naturellement dans la convention un obstacle à l'enthousiasme révolutionnaire excité par les derniers succès de la cause nationale, et un acheminement à une transaction dont il ne voulait pas * ; l'armistice et même la suspension
* Celte lettre a été insérée dans ses Fragments par Trauttmansdorflf (p. 104) qui en trouve avec raison le style un peu difficile à comprendre.
* D'Alton voulut, après l'événement, se disculper en rejetant les torts sur le ministre, qui prétendit de son côté être resté complètement étranger à la conclusion de l'armistice. Les moyens du ministre sont présentés pp. 103 et suivantes de ses Fragments. Nous les avons examinés attentivement, et il en est résulté la conviction que nous avons résumée dans les quelques lignes qui se trouvent ci-dessus. On ne peut douter que si Trauttmansdorflf ne prit point une part directe à la conclusion de la convention, il ne Tait vue avec plaisir. Voir particulièrement ce qu'il dit à la p. 81 de ses Fragments,
5 Cette pièce se trouve dans le Résumé des négociations, p. 112.
* Il est possible aussi que le comité de Breda, dans son aveuglement, ait cru que la convention pouvait compromettre le succès de ses négociations diplomatiques, puisqu'à Berlin on avait subordonné à l'expulsion des Autrichiens la reconnaissance de Tindépendance de la Belgique. C'est l'explication qu'il faut donner à Texclamation que l'auteur du Mémoire historique pour Van der Mersch (t J, p. 58) attribue aux membres du comité à la nouvelle de la-suspension d'armes : Nous sommes perdus! que vont dire les trois puissances qui nous protègent !
t20 HISTOUŒ DES BELGES. [t789j
d*armes furent en conséquence désapprouvés. Il s'ensuivit» entre Van der Noot et Van der Mersch, des scènes très vives, et ce dernier donna sa démission. On s'efforça de le calmer car il était encore nécessaire, et il consentit à rester à la tète de Tarmée; mais il prit sur lui le maintien de la suspension d'armes, tout en déclarant à l'envoyé autrichien qu'il n'était pas autorisé à consentir à un armistice de deux mois.
Cette convention fut aux yeux de Van der Mersch une nécessité. Peut-être ne voulut-il que gagner du temps; peut-être conçut-il l'espoir d'un rapprochement désirable à ses yeux^ Au début d'une révolution, tous ceux qui y prennent part sont loin de s'entendre sur le but à atteindre; souvent même ils ne sauraient se rendre nettement compte de l'étendue de leurs désirs; cependant le flot populaire marche jusqu'à ce que la voix de Dieu lui crie : Tu n'iras pas plus loin.
De la part du gouvernement ce fut une fausse mesure qui acheva de le perdre. Joseph II ne put s'en prendre de ce résultat qu'à luimême, et à sa résolution de rendre indépendants l'un de l'autre le ministre plénipotentiaire et le commandant général des troupes. Trautimansdoi ff voulait gouverner par la douceur; d'Alton, par la force. Il y aurait de la témérité à se prononcer sur les chances des
» Nous avons eu sous les yeux une lettre qu'un ami de Van der Mersch, le chanoine de Brou, écrivit; à propos de la publication du Mémoire historique; la conduite du général y est ainsi expliquée : « Le caractère de Van der Mersch est « présenté comme désirant d'épargner le sang et les biens de ses concitoyens, « en leur procurant les avantages qui pouvaient faire leur bonheur, et de les « engager plutôt à un accommodement soUde avec l'Empereur, que de s'exposer « à une guerre sanglante et ruineuse et à une perte certaine , vu le défaut de « soutien chez les puissances étrangères, et l'ineptie du gouvernement des « États. Ce caractère a toujours fait l'âme de sa conduite et fait son plus bel « éloge, vu qu'on n'entreprenait la révolution que pour que la nation fût N heureuse, fût-elle monarchie ou république ; et comme je le disais à M. de « Kulberg, quand il vint au mois de décembre 1789 à Diest pour engager le « général à prolonger l'armistice, il était plus préférable pour nous de conser- « ver la forme actuelle de gouvernement qui avait fait le bonheur des pro- « vinces, quand les abus ne s'y étaient pas encore introduits, que d'en choisir « un nouveau dont nous ignorions le succès , et qui, par l'expérience , nous a « été si funeste. »
deux systèmes, s'ils eussent été appliqués sans réserve: tout au moins est-il certain qu'en talonnant sans cesse on les neutralisa l'un par l'autre, et les ménagements du ministre contrarièrent les plans du général, comme les violences du général paralysèrent les concessions du ministre.
Les appréhensions du comité de Breda ne se réalisèrent pas. La suspension d'armes acheva de décourager les troupes qu'on fatiguait parfois sans résultat, sans nécessité, et qui cédèrent à Tappât d'une solde plus élevée. Après l'évacuation de Gand et de Mons, d'Alton avait fait de Bruxelles le centre de ses opérations, et y avait concentré une grande partie de ses forces. Cette capitale était transformée en place de guerre : préparatifs d'inondation dans le bas de la ville, chevaux de frise aux portes, fossés et barricades dans les rues. Ces dispositions, où il entrait beaucoup d'ostentation, inquiétèrent les bourgeois, et le ministre les fit cesser, à la demande du magistrat (6 décembre), concession nouvelle qui hâta le dénoûment. L'association pro aris et focis avait conservé à Bruxelles quelques chefs intrépides, parmi lesquels on distinguait le vicomte Edouard de Walckiers. Ces patriotes comprirent que le moment était venu d'attaquer les Impériaux dans la capitale, et, le 10 décembre, des cocardes aux trois couleurs brabançonnes distribuées à Sainte-Gudule, au milieu même de la célébration de la messe, furent le signal d'une insurrection qui se propagea en un clin d'œil dans tous les quartiers de la ville. Vers midi, le canon d'alarme appela les soldats à leur poste, et le reste de la journée se passa à s'observer mutuellement.
L'affaire prit un caractère plus décidé le lendemain. Au son du tocsin qui partait de la plupart des églises, les bourgeois attaquèrent les soldats, et les repoussèrent insensiblement vers le haut de la ville. A la soirée, le poste de la Grand'Place, le seul que les Impériaux eussent conservé dans la partie inférieure de la cité, fut abandonné après une vigoureuse défense. La position n'était plus tenable; les soldats désertaient par pelotons, et d'Alton était menacé de voir réduits à quelques centaines les 6,000 hommes qu'il comptait encore sous ses ordres. Sa droite, appuyée au cime-
i$A HISTOIRE DES BELGES. [m&\
tière de Sainte-Cudule, était menacée par la désertion de deux compagnies entières, lorsque, le 12, Tordre du départ fut donné. Toutes les troupes se replièrent sur la Place Royale, et abandonnèrent successivement la ville. Mais cela se fit au milieu d'un affreux désordre, tellement que le trésor ^ et la plus grande partie des papiers du gouvernement tombèrent au pouvoir des insurgés. Le ministre partit un des derniers, après avoir fait encore une tentative désespérée pour arrêter la révolution ^.
Le 13 au matin, à l'expiration de la suspension d'armes, Yan-^ der Mersch se mit à la poursuite d'un corps ennemi qui aban* donna Louvain pour prendre la direction de Namur, tandis que les patriotes de Bruxelles, renforcés de â,(X)0 Gantois, chassaient devant eux sur Genappe l'armée qui avait la veille évacué la capitale. Les Impériaux ne firent que traverser Namur, dont Yan der Mersch prit possession immédiatement après leur départ (17 décembre). Ils continuèrent avec précipitation leur retraite vers Luxembourg, et ne s'arrêtèrent que quand ils furent parvenus au milieu de populations mieux disposées pour eux.
» Dans ses Fragments (p. 139) le eomte de Trauttmansdorflf évalue ce trésor abandonné à deux millions de florins.
* Voir à ce sujet une brochure de 16 p. in-8* intitulée : Relation exacte de la prise de Bruxelles par ses habitants.
Avènement de Hoensbroech. — Le privilège des jeux de Spa. — Question constitutionnelle soulevée à cette occasion. — Intervention des États et des Vingt- Deux. — Attitude hostile de Tétat noble. — L'abrogation du règlement de 1684 demandée par l'opposition. — Poursuites criminelles. — ^Discussion par rapport à l'impôt des 40 patars. — Attitude du tiers dans cette question. — Nouvelle difficulté avec l'état noble.— Expédition de Tignée. — Concessions du princeévéque. — La Note aux citoyens de Bassenge. —Réception faite à Chestret. — Déclaration de Hoensbroech. — Journée du 18 août 1789. — Le prince vient à Liège. — La révolution triomphante.
Au moment où les troupes impériales, vaincues par TinsurrectioD, se retiraient dans le Luxembourg, un mouvement semblable avait, depuis quatre mois, éclaté dans la principauté de Liège % cette fraction du territoire belge qui avait échappé, au système
* L'auteur prépare, sur la révolution liégeoise de 1789, un travail où n'entreront que des documents inMits, liés les uns aux autres par un récit dont ce chapitre et le chapitre IX sont le résumé. Ils ont été, pour la plupart, trouvés parmi les papiers de Fabry et de Donceel, les deux patriotes qui ont sans contredit le plus souffert pour la cause des libertés de leur pays. La plupart des faits indiqués ici sont suffisamment connus ; pour d'autres nous devons renvoyer au livre annoncé, qui contiendra les pièces à Tappui des assertions. En attendant le moment de le faire avec plus de détails, nous profiterons toujours de roocasion présente, pour remercier les familles de ces deux hommes de bien, de l'obligeance avec laquelle elles ont mis à notre disposition des documents dont le public pourra plus tard apprécier l'importance.
124 HISTOIRE DES BELGES. [l784]
absorbant de Philippe le Bon. Dans ce petit pays Fesprit public difiërait essentiellement de celui qai régnait ailleurs chez nous, et nous le rappelons surtout pour expliquer le caractère opposé des deux révolutions, et Tattitude également opposée des deux populations à propos du vote de réunion à la France.
De toutes nos villes wallonnes, Liège était sans contredit celle qui avait le plus ressenti Tinfluence littéraire de la France, celle aussi où les idées philosophiques qui prévalaient dans ce pays au xvin'' siècle avaient rencontré le plus d'adhérents. Il ne sujQQt, pas de rappeler qu'à différentes époques, pour lutter contre le princeévéque, et aussi contre les deux dynasties bourguignonne et autrichienne qui, successivement, cherchèrent à y dominer, l'opposition patriotique, à tort ou à raison, avait sollicité et obtenu l'appui des monarques capétiens. Il faut, croyons-nous, expliquer surtout ce résultat par la forme même du gouvernement : le pays de Liège était une principauté ecclésiastique, et l'Église a toujours rencontré une hostilité plus vive, là où elle exerce le pouvoir politique.
A Yelbruck , prince d'un caractère doux et affable, fort tolérant pour ne pas dire plus, ami des plaisirs, relâché dans ses mœurs et devenu, sous l'influence des nouvelles idées, le protecteur du mouvement intellectuel, avait succédé un homme d'un caractère tout différent (1784). Hoensbroech, qu'il faut bien se garder de juger sur les récriminations de ses adversaires, était bon, mais faible, dun espritussez étroit, et, par son éducation, indifférent si pas hostile à une renaissance littéraire qui effarouchait son orthodoxie. Dévot, presque bigot, il éloigna peu à peu les hommes qui avaient eu la confiance de son prédécesseur, et finit par renouveler tout son entourage. Il se forma ainsi, dans la partie la plus intelligente de la population, un noyau de mécontents que grossirent la froideur et l'extérieur peu sympathique du prince. Insensiblement se préparait un conflit, qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. Elle se présenta dans la question des maisons de jeu de Spa.
Depuis longtemps, cette petite ville attirait à ses fontaines
[l784] CHAPITRE IV. 185
d'eaux minérales de nombreux étrangers, qui consacraient aux jeux de hasard leurs longues heures de loisir. Des désordres en étaient résultés, et Tidée d'en détruire la cause par la défense de jouer ne pouvant guère venir alors, on intervint par voie de règlement : une société, pourvue d'un octroi du prince qui lui accordait le monopole des jeux de hasard, s'établit en 1762 et construisit une salle, la Redoute. Les bénéfices qu'elle réalisa furent un appât pour d'autres spéculateurs qui, au mépris du monopole accordé à la première société, construisirent le WauxhalL De là un procès qui dura plusieurs années, et auquel Velbruck mit fin, en 1774, par la fusion des deux compagnies.
Les choses restèrent en cet état pendant dix ans. En 1784, l'année même de l'avènement de Hoensbroech, un nouveau concurrent se présenta; c'était un bourgeois de Spa, nommé Levoz, qui semble avoir été plutôt l'instrument d'un parti politique, que le représentant d'une compagnie dirigée par l'appât du lucre. Malgré l'opposition de la société propriétaire de la Redoute et du Wauxhall, et quoique le conseil privé, à qui il s'était adressé pour faire déclarer nul le privilège accordé précédemment, eut repoussé sa demande, il construisit une troisième salle, le Club^ qu'il ouvrit aussi aux joueurs (1785) ; en même temps il appela de la décision du conseil privé à la Chambre impériale de Wetzlaer, cour suprême de tous les États de l'empire, et il ne manqua pas d'y faire valoir un de ces arguments extrajuridiques qui influent souvent beaucoup sur la conviction du juge.
La question soulevée n'était pas en effet une pure question de droit. Le privilège n'était pas gratuit. Le prince s'était réservé une part assez considérable dans les bénéfices, un tiers, paraitil, et cette part entrait dans le casuel du chapitre, en cas de vacance du siège épiscopal. Hoensbroech — il faut le dire à sa louange — avait assigné à cette partie de son revenu une destination qui en purifiait la source, en l'appliquant à l'entretien de plusieurs hôpitaux. Néanmoins cette participation aux bénéfices d'une spéculation immorale était toujours fâcheuse, parce que si lie prince régnant, par sa conduite généreuse, échappait person-
lae HISTOIRE DES BELGES. [l785]
nellement au reproche, il en était différemment de son chapitre qui fournissait au conseil privé le plus grand nombre de ses membres, et pouvait être accusé de soutenir les privilégiés dans ub intérêt sordide. C'est ce que Levez et ses défenseurs ne manquèrent pas de soutenir.
Dans tout cela il n'y avait en apparence qu'un débat particulier; on va voir que les arguments produits par les adversaires du prince, donnèrent bientôt à cette affaire les proportions d'un débat politique.
Au préalable, il convient de rappeler que, dans le pays de Liège, à la différence des autres provinces de notre pays, le pouvoir législatif était partagé entre le souverain et les États. Une proposition du prince ne devenait loi, qu'après avoir été adoptée par l'assemblée des trois ordres formant ce qu'on appelait le Sens du pays. Sur ce principe, pas de dissentiment possible. Mais Levez prétendait que toute disposition d'intérêt général, comme rétait le privilège attaqué, était une loi qui avait, à ce titre, besoin du concours des deux pouvoirs. Non, répondait-on, un privilège semblable n'est pas une loi, mais un simple édit de police, matière que le prince a toujours eu le droit de réglementer ^
Cette question du pouvoir du souverain en matière d'édits de police était fort délicate, et nous admettons volontiers que, de part et d'autre, on ait été de bonne foi, les raisons ne manquant ni pour ni contre. Elle ne se présentait pas alors pour la première fois, et avait aussi été agitée dans la plupart de nos autres provinces. Les précédents historiques n'étaient pas uniformes et ne pouvaient l'être, les institutions du moyen âge étant presque toujours le résultat de faits, sur lesquels il devenait fort difficile de s'entendre. A Liège toutefois ces précédents paraissaient con-
1 On peut consulter particulièrement sur cette question les nombreux mémoires de Donceel et de Lesoinne, et, dans le sens contraire, un travail fort remarquable de l'avocat Piret : De la someraineté des princes-évêques de Liège. On trouve aussi des arguments à ce sujet, dans les Lettres de Bassenge au chanoine De Paix.
lim] CHAPITRE IV. «7
traires au système soutenu par les défenseurs du prince. Ainsi la jAeUre des Vénales de 1317, la Paix de Wihogne de 1326, la Paix de Vottem de 1531, la Paix de saint Jacquet At 1343, toutes de répoque d'Adolphe de la Marck, Fauteur de la Paix de Fexhe, sont des statuts municipaux qui renferment le consentement de la bourgeoisie de la Cité.
En attendant la décision des juges de Wetzlaer, renommés par la lenteur incroyable qui présidait à leurs opérations, le Prince voulut faire respecter son privilège, aussi bien par Levoz que par quelques autres bourgeois de Spa qui l'avaient également enfreint. Il en résulta, de la part des agents du gouvernement, des voies de fait qui envenimèrent la discussion, et amenèrent un recours aux Vingt-Deux^ tribunal érigé au xiv* siècle pour réprimer les abus d'autorité. Sur ces vingt-deux juges, quatorze étaient fournis par les communes; mais depuis que Maximilien de Bavière avait, en 1684, bouleversé l'organisation municipale, il était facile au gouvernement d'obtenir des nominations favorables. A ce moment toutefois, parce qu'on n'avait pas prévu sans doute le besoin qu'on en aurait, il se trouvait dans ce tribunal un assez fort noyau bien disposé pour l'opposition. Ajoutons que le pouvoir fut maladroit dans ses procédés à l'égard des Vingt-Deux : ses agents ayant été condamnés, il les laissa, du moins le principal d'entre eux, se pourvoir en appel devant la chambre de Wetzlaer. Ce recours souleva une clameur générale. Les Vingt-Deux ne jugeaient pas souverainement, mais leur supérieur légitime était dans le pays même : c'était aux États-réviseurs, c'est à dire à une assemblée de quatorze juges nommés à vie par les États, qu'appartenait le droit de décider en dernier ressort. Aussi quand les Vingt-Deux, après avoir désobéi à un décret de la chambre impériale qui leur défendait de juger les agents du Prince, furent sommés de comparaître à Wetzlaer pour rendre compte de leur conduite, ils demandèrent aux États de prendre fait et cause pour eux. La noblesse et le tiers-état ne balancèrent pas à leur accorder l'objet de leur requête (décembre). Il n'y eut d'hésitation que dans l'état primaire, exclusivement composé des cinquante-neuf (Jianoines tréfonciers de St-Lambert ou
128 HISTOIRE DES BELGES. [l786]
chapitre cathédral. On conçoit que ce corps, qui devait regarder la cause du prince-évéque comme la sienne propre, ait répugné à prendre une résolution défavorable à son chef. Tel était cependant le mécontentement produit par cet abandon de l'indépendance d'une haute juridiction nationale, qu'après une assez vive discussion, la majorité du clergé se rangea à Tavis des deux autres ordres. Ces votes sont remarquables. Un instant le gouvernement de Hoensbroech parut disposé à se modérer; mais ce bon sentiment ne fit qu'apparaître, et une tentative de réconciliation ayant échoué, le dissentiment continua avec une amertume croissante (1786).
Après une résistance de plusieurs mois, et plusieurs procès entamés à Wetzlaer, Levoz voulut recommencer la lutte avec un prête-nom, et loua le Club à un de ses concitoyens, Paul Redouté (juillet). Nouvelle ouverture de la salle, et nouvelle intervention d'un agent du Prince qui fut aussitôt traduit devant les Vingt-Deux. La sentence fut encore favorable au plaignant, mais on avait en outre habilement disposé les choses, de façon à donner à la décision une portée plus grande. Dans la première affaire le fonctionnaire inculpé s'était rendu coupable d'arrestation sans décret du juge, et, pour le condamner, il avait suffi de déclarer le fait constant. Maintenant c'était sur upe plainte de violation de domicile à main armée, de foule comme on disait alors, que le tribunal devait décider, et, pour qu'il y eût délit, il fallait que l'agent mis en cause n'eût pas agi en conformité d'une loi. Or ici la loi, c'était l'édit du Prince qui avait accordé le privilège, c'étaient les autres édits confirmatifs du précédent, et tout cela équivalait à constituer les Vingt-Deux juges du droit réclamé par Hoensbroech, juges de la question constitutionnelle. Malgré les obsessions dont on l'entoura, le tribunal, à la majorité de 17 voix contre 5, avait, iisonsnous, encore décidé en faveur du plaignant (décembre).
Le fonctionnaire condamné suivit la marche légale, en appelant (le la sentence aux États-réviseurs, et le gouvernement, sans doute pour peser sur la décision, prit l'assemblée des États pour juge de ses prétentions. Évidemment il comptait sur un suc-
ces. Par sa composition, Fétat primaire inspirait une entière confiance , comme aussi le tiers -état exclusivement composé des bourgmestres des 23 villes de la principauté, c'est à dire de fonctionnaires nommés sous l'influence plus ou moins directe du pouvoir. Quant à Tétat noble, travaillé par l'opposition, plus indépendant que les deux autres ordres, il excitait bien quelques appréhensions ; on s'y croyait toutefois certain d'une majorité. A l'unanimité, le tiers-état déclara (1787, 27 mars) que le prince-évéque, en vertu d*une possession constante, avait le droit d'édicter en matière de police, et que le tribunal des Vingt-Deux n'avait pas le droit de juger des lois ni des édits. A l'unanimité aussi (30 mars), moins une voix, l'état primaire, se prononça dans le même sens. Mais l'attitude de l'état noble fut différente (29 id.) : la majorité déclara fondés les motifs de la sentence des Yingt-Deux, et inconstitutionnel l'octroi relatif aux jeux de Spa.
Le prince avait espéré obtenir du Sens du pays une décision favorable à ses prétentions, et il voulait s'en faire un titre à Welzlaer ; mais il existait à Liège un principe semblable à celui qui régissait le Brabant, c'est que, pour avoir valeur légale, le vote des trois ordres devait être uniforme, d'où le proverbe constitutionnel : un État, deux États, point dÉtats. L'opinion isolée de deux ordres n'était pas un fait sans importance; mais Hoensbroech n'en pouvait retirer tout le fruit qu'il espérait, et fut vivement contrarié.
Le vote du tiers-état causa dans l'opposition une irritation facile à concevoir, et les conseils des principales villes, la capitale exceptée, désavouèrent leurs mandataires. Ce résultat mettait dans tout son jour le vice radical de l'organisation de cet ordre, et il n'existait qu'un remède : abroger la législation à qui on en était redevable. A partir de ce moment, l'opposition eut un nouveau et plus important grief à produire, et la révocation du règlement de 1684 devint son mot d'ordre et le but principal de ses efl'orts. Ce règlement ne concernait que la cité; mais, à toutes les époques, la cité avait donné l'impulsion, et sa constitution servi de modèle à celle des communes inféri§ares; si l'organisation décrétée par Maximilien de Bavière disparaissait, celle qui avait été sur ce
130 HISTOIRE DES BELGES. [i787]
modèle imposée aux bonnes villes, devait disparaître également. On a dit que cette législation avait fait succéder un siècle de tranquillité à quatre siècles de débats irritants, et ce n'est pas à coup sûr un médiocre bienfait. Mais il est permis, sans être partisan d'une démocratie effrénée, de croire qu'il faut savoir par quelques sacrifices payer le bienfait de la liberté. Dans tous les cas il est impossible de méconnaître que le règlement de 1684 fut imposé par la force, qu'il était illégal, et que les Liégeois étaient en conséquence autorisés à réclamer le rétablissement dé l'état de choses qui l'avait précédé et dont ils gardaient le souvenir.
Cette irritation croissante ne fit que pousser le gouvernement de Hocusbroech, toujours plus avant, dans la voie dangereuse où il était entré depuis plusieurs mois. Au vote de l'état noble il répondit par une sorte de défi, en publiant, de l'avis seul du chapitre cathédral, un mandement (14 mai) qui confirmait ses édits et ceux de ses prédécesseurs, et renouvelait la défense de jouer ailleurs que dans les deux salles privilégiées. Ce n'est pas tout : on voulut faire respecter la défense, en envoyant à cet effet, à Spa, une force armée plus considérable que les années précédentes. Redouté, le locataire deLevoz, avait annoncé l'intention de résister; mais, au dernier moment, il manqua de résolution ; peut-être céda-t-il aux conseils des chefs de l'opposition, qui ne croyaient pas venu le moment d'éclater. Le Club fut envahi et fermé. On y trouva un amas d'armes et de munitions de guerre, ce qui fournit l'occasion de poursuites criminelles pour fait de sédition ; elles furent intentées devant l'échevinage du lieu, avec la coopération de celui de la cité qui montra un singulier empressement, et Redouté fut décrété de prise de corps avec onze de ses prétendus complices; parmi ces derniers se trouvait Ransonnet, alors simple officier revenu assez récemment d'Amérique, où il avait été faire la guerre sous Washington et Lafayette. Peu de mois après (décembre), le tribunal des Yingt-Deux fut renouvelé. Comme le Prince était parvenu assez aisément à s'y assurer d'une majorité, il ne resta plus pour refuge aux patriotes que la clj^mbre impériale, qui, jusqu'alors, ne leur avait inspiré que de l'antipathie; ils y luttèrent
[l787] CHAPITRE IV. iU
sans trop de désavantage» grâces aux sacrifices d'argent auxquels ils durent se résigner pour s'y procurer des amis et des agents dévoués.
Cependant les circonstances ne leur étaient pas complètement défavorables. S'ils avaient perdu l'appui des Vingt-Deux , ils gagnaient du terrain dans les États, où le tiers tendait à se rapprocher d'eux. On s'en aperçut dans la session qui s'ouvrit à la fin de cette année (décembre).
Elle avait un objet purement financier : la continuation des ijoipôts. En tout autre temps la chose n'aurait souffert aucune difficulté ; mais on s'était habitué à soumettre à un examen assez minutieux les propositions du gouvernement, et un de ces impôts, celui des quarante patars, fournissait matière à de nombreuses observations ^ Il s'agissait d'un droit établi sur les grains de toute espèce employés à la fabrication de la bière : quarante sous — patars, à Liège — par 200 Ijvres. En vertu de leurs privilèges, l'état primaire et l'état noble en étaient exempts. Chacun d'eux recevait cependant un dixième du produit. De son côté le prince en retirait deux cinquièmes, qui entraient dans ce que nous appellerions aujourd'hui sa liste civile. Enfin les vingt-trois villes du pays, qui payaient la plus grande partie de l'impôt, étaient autorisées à retenir le cinquième de ce qui se percevait dans chacune d'elles. Le reste — ce qui ne devait pas être considérable — entrait dans la caisse de l'État. Pour achever de caractériser la situation, nous ajouterons que la portion défalquée en faveur des villes était à peu près seule appliquée aux besoins publics, le prince et les deux ordres privilégiés faisant leur profit particulier des parts qui leur étaient attribuées. C'est
* Les principaux actes de la polémique soulevée à cette époque, sont le mémoire intitulé : De l'impôt des 40 patars et la Lettre de Monsieur Demarety howgmestre régent de Chatelety à Monsieur De PlomteuXf bourgmestre régent de Uége. Ces deux pièces composées, l'une pour défendre le gouvernement, l'autre pour l'attaquer, sont anonymes. La seconde, qui est de Fabry, indique l'auteur delà première. On peut encore consulter dans le sens de l'opposition, le Contredit au mémoire de Vimpôt des 40 patars et les Pièces diverses concernant les impôts du pays pul)Uées par Bassenge.
132 HISTOIRE DES BELGES. [l788]
dans ces termes que la question se présentait aux États. Les deux ordres privilégiés naturellement votèrent l'impôt, pour une nouvelle période de trois années ; Fétat-tiers renouvelé en partie, et qui subissait Tempire du désaveu précédemment infligé dans l'afTaire des Vingt-Deux, vota aussi la continuation des impôts; mais, par 14 voix contre 6, il en excepta celui des quarante patars (1788, 5 janvier).
Le gouvernement revint à la charge trois mois après. Dans l'intervalle il était parvenu à écarter la plupart des représentants du tiers qui lui avaient été hostiles, et la décision lui fut favorable : le vote de Fimpôt des quarante patars fut emporté, mais pour une année seulement, du 15 août 1788 au 15 août 1789; on désigna en outre un comité pour rechercher et proposer, avant l'expiration de ce terme, les moyens les plus convenables pour subvenir aux besoins de l'État (18 mars).
Assuré de l'échevinage dont il avait éprouvé le dévouement, du tribunal des Vingt-Deux recomposé à son gré, et tranquille à l'égard des États dont il avait obtenu un vote nécessaire à la marche de l'administration, Hoensbroech aurait prudemment agi en profitant avec modération de sa victoire. Les conseils dans ce sens ne lui firent pas défaut, et au sein même du chapitre cathédral, si ardent à défendre une autorité qui était la sienne en définitive, plus d'une occasion se présenta de lui donner des avertissements significatifs; il n'y prêta malheureusement pas l'oreille, et tendit toujours davantage les ressorts du gouvernement, au risque de les briser.
L'année 1788 se passa sans autre incident notable, et enprocédures de toute espèce devant la chambre de Wetziaer , où les patriotes défendirent vigoureusement leurs intérêts, dans les nombreux procès politiques soutenus ou intentés par eux.
Au commencement de 1789 (février), le tiers-état fut de nouveau convoqué pour la question de l'impôt des quarante patars. Il n'avait accordé la continuation de cet impôt que pour une année qui allait expirer dans quelques mois, et ce consentement devait être mis en rapport avec celui des deux ordres privilégiés
qui portait sur trois années. Cette convocation isolée provoqua quelques réclamations : puisque l'uniformité des votes des trois ordres était nécessaire pour rendre une résolution valide, il ne suffisait pas d'en appeler un seul, et, pour que le principe constitutionnel fût sauf, il fallait, disait-on, que le vote individuel du clergé et de la noblesse fut réitéré dans une nouvelle session. Cette interprétation, fondée sur la lettre plutôt que sur Tesprit de la loi, fut probablement soutenue dans la réunion du tiers; mais le gouvernement y avait la majorité, et sa demande fut accueillie. Il y eut cependant une assez forte minorité, et les représentants de neuf bonnes villes refusèrent leur assentiment à UD système d'impôt accepté par les représentauts de la cité et des treize autres bonnes villes.
A ce moment, le gouvernement venait de se créer une nouvelle difficulté avec la noblesse. L'hiver était d'une rigueur qui compromettait le sort des grains confiés à la terre, et la possibilité d'une mauvaise récolte avait amené un renchérissement considérable de cette précieuse denrée. Partout on recourut à la seule mesure connue alors : la défense d'exportation. Un édit fut publié (8 janvier) à Liège dans ce sens; mais le [gouvernement fit cette publication, en ne mentionnant que l'avis conforme du chapitre cathédral , quoiqu'il fut assuré du concours de la députation des États. On le voit , c'était toujours au même but qu'il tendait : Tomuipotence du prince en matière d'édits de police. De la part du tiers qui l'avait reconnue , il n'y eut pas de réclamation; mais la noblesse, qui soutenait de ce chef un procès à Wetzlaer, y envoya une protestation contre le nouvel édit, et, au risque d'exciter le mécontentement en paraissant s'opposer à des mesures jugées indispensables, il tenta — fort vainement du reste — de susciter des obstacles, en réclamant la réunion des États, ce qui lui fut refusé.
A cette difficulté s'en joignit bientôt une autre. Il existe à trois lieues de Liège un village du nom de Tignée, qui faisait alors partie du comté de Dalhem, et appartenait à l'Autriche avec le reste du Limbourg. En 1787, Urban, un liégeois éditeur de
1S4 HISTOIRE DES BELGES. [i?^]
Y Esprit des Gazettes ^ le principal journal belge de cette époqae, y avait établi une imprimerie qui, au commencement de 1789, servit à publier un nouveau journal semi-hebdomadaire : Y Avant- Coureur. Fondée dans l'intérêt de la cause patriotique, cette feuille prit une attitude hostile au prince-évêque, sous l'inspiration de Bassenge, son correspondant. Le seul journal qui existât alors à Liège était hGazette, feuille privilégiée qui ne s'occupait absolument pas des affaires intérieures, même quand il survenait des occasions où les actes du gouvernement avaient besoin d'être défendus. On conçoit dès lors l'intérêt que présentait YAvant^ Coureur, avec ces allures polémiques qui étaient chose toute nouvelle; on conçoit aussi Tirritation que ressentirent les conseillers de Hoensbroech, en se voyant exposés, aux portes mêmes de la capitale, à des attaques qu'ils ne savaient comment repousser. C'était surtout la correspondance anonyme de Bassenge qui les exaspérait. Trop généreux pour exposer des innocents aux soupçons du pouvoir, trop franc en même temps pour ne pas avouer ouvertement sa collaboration, l'écrivain patriote écrivit (20 mai), pour se déclarer l'auteur de la correspondance incriminée, un article où on lisait : « Hoensbroech est le chef de mon pays ; j'ai « dit, j'ai écrit que ce rang était sacré pour moi, je le répète; a mais j'ai dit qu'on le trompait ; celui qui lui dit la vérité est « mon seul ami.... Si je me trompe, c'est de bonne foi; qu'il ce m'entende; si j'ai commis des fautes, qu'il me fasse attaquer « légalement ^; si des crimes, qu'il me fasse punir légalement; je a ne crains rien, j'attends. Mais que haut qu'on soit élevé, ne a pas vouloir lire, ne pas vouloir raisonner!... Stat pro ratione « voluntas!... Cela n'est plus possible, et celui qui le veut, à la a tête de cent mille hommes comme seul, ponant un sceptre ou « une houlette, une mitre ou des haillons,.... n'est qu'un &rt- « gand. »
Il fallait du courage pour écrire ces lignes et rester à Liège»
^ Les mots imprimés ici en italiques le sont en capitales dans V Avant-Coureur^ vol. I, p. 394.
[nSd]. CHAPITRE IV. 135
car Tattarque était violente, et on racontait que dans un dîner auquel assistaient de hauts personnages, Fauteur de cette insolente épitre avait été déclaré digue de la roue. Néanmoins le gouvernement, qui soutenait déjà tant de procès à Wetzlaer, se souciait probablement peu d'en augmenter le nombre, et Bassenge ne fut pas inquiété; mais on voulut se venger de l'éditeur, et des hpmmes de main s'étant transportés à Tignée (25 mai), ravagèrent impitoyablement l'imprimerie, brisant les presses et dispersant les caractères, ce qui n'empêcha pas le journal de reparaître après quelques jours d'interruption, plus violent et plus agressif. Ses attaques contribuèrent à une explosion que les événements extérieurs allaient hâter.
Ils furent, au mois de juillet, de la nature la plus grave. Eu Belgique, une lutte s'annonçait imminente. Joseph II avait confisqué *à son profil la constitution des deux provinces les plus récalcitrantes, et il se préparait à soumettre les autres à son autocratie, en y faisant voter un subside fixe et permanent. En France, la prise de la Bastille venait de révéler la puissance irrésistible du flot populaire , frappé d'épouvante les gouvernements brouillés avec leur pays, et autorisé Bassenge à écrire dans son Avant-Coureur ' :' « Faiseurs d'enquêtes, oppresseurs de l'inno- < cence, voyez Paris et tremblez. » Comme toujours, l'événement, grossi par les rapports exagérés des fuyards et des peureux, parvint à l'étranger revêtu des couleurs les plus sombres, et y augmenta la terreur des uns, les espérances des autres.
Agité par la crainte et voyant que le système de compression appliqué jusque-là conduisait à une catastrophe, Hoensbroech annonça, le 13 août, l'intention d'ouvrir cette session des États qu'il avait refusée trois mois auparavant aux instances de la ooblesse. En même temps, pour corriger l'impression défavorable produite par son obstination à maintenir l'impôt des quarante patars, impôt peu onéreut sans doute, mais vicieux dans ses bases, il fit à son chapitre cathédral la proposition de renon-
* Vol. II, p. 41.
136 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
cer à ses exemptions, et de consentir à l'égalité de tous dans la répartition des charges publiques. La pensée à coup sûr était louable; manifestée un an plus tôt, elle eût provoqué une explosion de reconnaissance; dans les circonstances, on n'y vit que rexpression de la peur, et Bassenge y répondit quatre jours après (17 août) par sa iVb^e aux citoyens. Avant d'aborder la répartition de l'impôt, disait l'écrivain, il faut rendre à la constitution du pays les garanties qui lui manquent, en abrogeant le règlement de 1684 et tous ceux qui, d'après les mêmes principes, ont réglé l'organisation des petites villes ; ces dispositions tyranniques ont vicié dans son essence la composition du tiers-état, et avant leur abrogation il est impossible de procéder avec succès aux réformes.
Le reproche était fondé et la demande légitime. L*organisation décrétée par Maximilien de Bavière accordait au gouvernement une influence exagérée dans la composition des administrations municipales, et par suite le moyen de se créer une majorité servile dans le troisième ordre des États, comme dans le tribunal des Vingt-Deux où les Liégeois voyaient avec raison le boulevard de leurs libertés. Néanmoins les patriotes auraient sagement agi en ne brusquant pas les choses. Le vent soufflait aux réformes, et, sous la pression des circonstances, ni le prince ni les États ne pouvaient échapper à la nécessité d'abandonner un système dont les inconvénients étaient désormais bien démontrés. Une transaction, devenue inévitable, ôtait à la chambre impériale tout prétexte d'intervention. Le règlement de 1684 était sans doute un coup d'état; mais au bout d'un siècle de durée le coup d'état devient un ordre de choses légal, et si une violence nouvelle vient y substituer quelqu'autre forme , c'est au dernier fait seulement que l'opinion attachera le caractère d'illégalité. Ce sont là des considérations auxquelles il est dangereux de ne pas avoir égard, quand on est une grande nation ; à plus forte raison quand on n'est qu'un petit état, attaché, comme l'était celui de Liège, à un puissant empire. La passion, qui ne raisonne jamais, l'emporta. Peut-être aussi devint-il impossible aux chefs d'arrêter le
«nouvement : une révoIutioD est plus facile à faire qu'à conduire.
Le dernier écrit de Bassenge fut le coup de tocsin qui fit éclater celle de Liège. Depuis plusieurs jours, la cocarde nationale rouge et jaune, et la cocarde verte et blanche des hommes du pays de Franchimont, avaient apparu dans la cité. L'opposition était devenue si forte, que quand le bourgmestre Ghaye proposa (17 août) au conseil communal de poursuivre les porteurs de ces signes proscrits, il rencontra l'opposition de son collègue, l'historien Yillenfagne, et de la majorité de cette assemblée jusque là si docile. L'adoption de la proposition n'aurait eu du reste d'autre résultat que d'exciter un conflit, car, à la nouvelle de la discussion soulevée à l'hôtel de ville, les couleurs patriotiques, qui n'avaient encore été arborées que par les plus hardis, commencèrent à se montrer sur tous les chapeaux.
A la soirée arriva Chestret, récemment revenu de Welzlaer, où il avait été soutenir les intérêts de la cause populaire. Cœur généreux, tète vive, doué de plus d'esprit que de jugement, le baron de Chestret de Haneffe, membre de l'état noble, était, avec Fabry père, l'objet de la faveur publique. Celui-ci, plus âgé que son ami, appartenait à la bonne bourgeoisie; aux qualités qui distinguaient Chestret, il joignait un esprit plus cultivé, et beaucoup plus d'expérience des hommes. Porté deux fois déjà à la magistrature de la cité — c'est le nom qu'on donnait à Liège aux fonctions exercées par les chefs du conseil communal appelé aussi magistrat — il avait, dans l'exercice de ces fonctions, montré une grande habileté, et en même temps cette aménité qui gagne les cœurs et qui n'excluait pas chez lui la fermeté de caractère. Fabry avait possédé la confiance des trois prédécesseurs de Hoensbroech, et exercé à la cour une inQuence qu'il perdit à l'avènement de ce dernier , à cause surtout de son attachement bien connu aux doctrines philosophiques de cette époque. Tels étaient les deux hommes qui dirigeaient l'opposition, et qu'entouraient le respect et l'afieclion de la grande majorité de leurs concitoyens.
L'arrivée de Chestret, qui s'était arrêté quelques heures dans sa maison de campagne de Donceel, avait été annoncée, et il fut
HIST. DES BBLGBS, T. I. iO
tas HISTOIRE BBS BELGES. [iTSe]
Tobjet d'une chaleareuse ovation , dont Fabry recueillit sa part. Portée à Seraing, où résidait Hoensbroecb, la nouvelle y répandit l'épouvante. A peine échappé des bras enthousiastes de ses partisans, Ghestret avait écrit au chanoine De Pais, Tun des memr bres les plus intelligents du chapitre, d'engager le prince à donn^ sans plus tarder une preuve écrite des intentions conciliantes dont il le disait animé; c'est du moins ce que De Paix lui avait affirmé deux jours auparavant. Remise aussitôt à Hoensbroech, cette lettre l'engagea à écrire, au milieu même de la nuit, la déclaration suivante, qui fut imprimée le lendemain matin : c ne c désirant que le bien-êlre de la nation liégeoise, que nous cbéc rissons et dont le bien-être est intimement lié à nos jouissances, < nous déclarons consentir, autant qu'il est en notre pouvoir, à c tout ce qui peut y contribuer, et nous nous empresserons c toujours d'interposer nos bons offices, pour l'accomplissement « de ces vœux. »
Tout n'était pas fini avec cette déclaration, dans laquelle les conseillers du prince avaient eu soin de lui faire prendre seulement l'engagement de ratifier ce que décideraient les États. Celte conduite ne manquait pas d'habileté, mais elle n'avançait guère les choses, car on voulait davantage, et on l'obtint le lendemain.
Le conseil communal venait de se réunir (18 août), et de décréter la convocation des seize chambres de la cité, ponr rédiger les instructions à donner aux deux bourgmestres charg4s de présider le tiers dans la prochaine session des États. Tout à coup pénétra dans la salle un rassemblement nombreux, conduit par un fabricant d'armes dont le patriotisme et l'énergie étaient bien connus, et qui s'était fait accompagner par ses ouvriers. On signifia aux deux bourgmestres que le peuple retirait au conseil le mandat dont il se disait investi, et il n'y eut pas la moindre tentative de résistance. Les deux bourgmestres furent ensuite reconduits chez eux, et invités à rendre les clefs magistrales, emblèmes de leur dignité. Yillenfagne s'exécuta de bonne grâce, et parut même à son balcon, agitant un chapeau décoré des couleurs
[i'M] CHAPITRE IT. fit
oationales. Ghaye refusa d'abord de satisfaire à la sommation; mais la pointe d'une épée appuyée sur la poitrine, jointe à l'injonction répétée pour la dernière fois *, lui arracha enfin son consentement. Pendant l'invasion de l'hôtel de ville, d'autres troupes de patriotes armés s'emparaient des principaux postes, et de la eîtadelle où le régiment national ne fit aucune défense.
La ville entière était au pouvoir de l'insurrection, quand Chestret, du haut du perron de l'hôtel de ville, s'adressant à la foule assemblée sur le marché, l'invita à remplacer le magistrat dépossédé et à élire d*abord deux bourgmestres. Chestret et Fabry, cria-t-on de toutes parts. A ces deux hommes si populaires on adjoignit ensuite, toujours par acclamation , deux corégents et trente quatre conseillers. Parmi ces derniers se trouvaient : Tavocat Donceel, le jurisconsulte le plus versé dans la connaissance des institutions de son pays, et qui n'avait cessé de défendre de ses conseils et de sa plume ses compatriotes persécutés, homme honnête et désintéressé que les électeurs liégeois donnèrent l'année suivante pour collègue à Fabry, son ami, et qui forcé de fuir, quand le prince revint sous la protection des baïonnettes autrichiennes, alla mourir dans l'exil éloigné des siens; Tavocat Lesoinne son beau-frère, comme lui défenseur des intérêts de l'opposition, et à ce titre signalé aussi plus tard aux rancunes fun gouvernement implacable; Bassenge aîné,, patriote d'un courage à l'épreuve, écrivain parfois emphatique, mais chaleureux et plein de verve, homme de cœur si jamais il en fut.
Dans l'après-midi, une partie de la bourgeoisie s'assembla de nouveau pour aller à Seraing, et engager le prince à venir par sa présence dans sa capitale combler les vœux de son peuple *. Chestret, qui n'avait probablement pas sollicité cette mission, marchait en tête avec une partie du conseil ; Fabry était resté en ville, pour y maintenir l'ordre que les prisonniers imprudemment élargis mena-
^ Nous trouvons ce détail non dans une relation faite par un partisan du prince, mais dans un journal patriotique, la Feuille natiiynMe liégeoise. ' Expressions de Bassenge dans son Précis de la révolution.
140 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
çaient de troubler. On présenta au prince-évêque une cocarde nationale qu'il attacha à son habit, puis on lui demanda de venir à Liège ratifier ce qui s'était fait. Les conjonctures ne lui permettaient guère de refuser l'invitation, et il se déclara disposé à suivre la députation du conseil. Il fut libre à peu près comme l'avait été, le mois précédent, l'infortuné Louis XYI, lors de son excursion à Paris après la prise de la Bastille. Les allégations contraires, insérées dans les relations officielles, sont de ces mensonges nécessaires pour sauver aux époques de crise le prestige de l'autorilé. D'autre part on ne peut rendre responsables de quelques propos grossiers, dont l'existence est assez bien établie% que ceux mêmes qui les ont proférés.
Arrivé à Liège à la soirée, et bien accueilli — quoiqu'en disent certains pamphlets — par la grande majorité de la bourgeoisie, Hoensbroech fut conduit à l'hôtel de ville, et y signa plusieurs récès dont il ne songea pas même à connaître le contenu, tant son trouble était grand ^. L'un d'eux approuvait l'élection du nouveau conseil, un autre abrogeait le règlement de 1684, un autre encore substituait comme grand majeur au comte de Méan, propre neveu du prince, le comte de Lannoy chef de l'opposition dans l'état noble. Quant aux épées nues qui remplissaient la salle» quant à cette unique lampe qu'un souffle pouvait éteindre, quant à ces figures sinistres qui respiraient le meurtre, tout cela c*est de la fantasmagorie inventée par l'esprit de parti. Nous ne ferons pas à la mémoire des chefs de la révolution liégeoise l'injure de les défendre contre d'aussi absurdes inculpations ; s'ils péchèrent pendant leur courte domination, ce fut par commisération et indulgence, honorables fautes dont nous devons les féliciter.
De l'hôtel de ville Hoensbroech se rendit au palais où il passa la nuit, et le lendemain il retourna à Seraing. Les adhésions ne
> Le respectable Bovy les rapporte dans ses Promenades historiques. Il était alors âgé de dix ans, et son père, qui mourut de chagrin quelques mois après, était attaché au régiment national en qualité d'officier de santé.
* La Feuille nationale liégeoise dit que, pendant la nuit, on fut obligé de lui tirer du sang^
[l789] CHAPITRE IV. 141
manquent jamais à une révolution triomphante, et tous les corps constitués, Téchevinage en tête, Téchevinage qui avait si ardemment persécuté les patriotes, vinrent féliciter le nouveau conseil. Le chapitre cathédral, dont la majorité devait bientôt émigrer et protester, se montra aussi plein de bienveillance, quand les deux bourgmestres vinrent lui notifier (19 août) le récès par lequel fa généralité des citoyens avait aboli le règlement de 1684 \ et demander un Te Deum^ en actions de grâx^es pour Yheureuse journée de la veille; pas une voix ne s'éleva pour protester contre l'un et refuser l'autre. Le jour même après-midi, ce Te
Deum fut chanté en grande pompe et devant une foule considérable, dans l'antique et splendide basilique, qui ne devait pas, hélas ! survivre aux haines soulevées par ses lévites.
L'ouverture de la session des États avait été fixée au 31 août. Deux jours auparavant, le prince quitta furtivement son château de Seraing, laissant une déclaration où il affirmait que le soin seul de sa santé, non le dessein de solliciter une intervention étrangère ou de porter plainte à Wetzlaer , le forçait à s'éloigner pour quelque temps. « J'exhorte, y disait-il, la nation de déli- <t bérer avec calme et modération sur les changements utiles et « nécessaires dont on jugerait la constitution susceptible, de res- « pecter les propriétés, et de n'exercer aucun genre de vengeance a contre qui que ce soit. ï> On appréciera plus tard la sincérité de ces explications, et de l'esprit de conciliation qu'elles annonçaient.
Hoensbroech se retira dans l'abbaye de Saint-Maximin près de Trêves; sa fuite — car c'en était une — allait produire de sérieuses complications.
^ Nous copions ici le protocole.
tJnion de la Flandre et du Brabant. — Entrée de Van der Noot à Bruxelles. — Propositions de Joseph II. — Réunion des États Généraux. — Acte d'union des Ééais Belgiques Unis, — Les conservateurs et les progressifis. — Les Considérations impartiales de Yonck. — Mandement de rarcherêque de Malines. — Adresse du 17 février. — Mort de Joseph H. — Propositions de Léopold. — Accueil qui y est fait. — La société patriotique et les volontaires de Bruxelles. — Débats sur le serment à prêter par eux. — : Adresse du 15 mars. — Pillages.
A la fin de décembre 1789 , la Belgique entière, à l'exception de la province de Luxembourg et de la citadelle d'Anvers qui se rendit trois mois après S était perdue pour l'Empereur. Gand était à peine évacué » que le comité de Breda proposait aux États de Flandre l'union avec le Brabant, et l'établissement d'un congrès chargé de veiller aux intérêts communs des deux provinces. L'offre fut agréée , et les autres provinces suivirent cet exemple, quand les États de Brabant les y convièrent le 20 décembre.
Deux jours auparavant (18 décembre), Van der Noot était rentré triomphalement dans Bruxelles, accompagné des membres du comité de Breda ; il fut reçu avec les honneurs souverains au portail de Sainte-Gudule, puis introduit dans le chœur, où il assista, agenouillé sur le prie-Dieu des gouverneurs généraux, à
' La garnison capitula le 29 janvier, et évacua la citadelle le ÎO mars.
[iWi\ CHAPITRE V. iHS
itti Te Deum solennel. Le soir, il se montra au spectacle dans la loge de Marie-Christine, et fut couronné par les comédiens , aux applaudissements d'un public enthousiaste. Ce peuple dont il était l'idole ignorait que, si les conseils de son héros eussent été suivis, la bannière de rAutriche eût encore flotté sur les places de la capitale.
Un peu tard Joseph II reconnut ses torts, en disgraciant d'Alton, en transmettant par le général Ferraris, son successeur» les propositions qu'il faisait aux insurgés et qu'avait réclamées le comité de Breda ; elles consacraient entre autres le rétablissement de la Joyeuse Entrée, des États et du conseil de Brabant, l'abolition du séminaire général, et la publication d'une amnistie dont Van der Noot, Van der Mersch et l'archevêque de Malines eussent seuls été exceptés. On répondit par d'autres propositions, qui furent plus tard acceptées au nom de Léopold ^ : il fallait une amnistie entière et même un emploi marquant pour Van der Noot, le droit aux États de se confédérer entre eux, l'abrogation des édits postérieurs à l'avènement de Joseph II, l'application à toutes les provinces des principaux articles de la Joyeuse Entrée, la participation des États Généraux aux affaires qui concernaient la généralité *.
Dans son rapport à l'Empereur (21 décembre), le général Ferraris traça le tableau de l'état du pays et de l'exaspération qu'avait soulevé le despotisme de d'Alton ' ; il ne dissimula pas que ces mêmes conditions, qu'il donnait comme étant les vœux des mieux
1 Nous voulons parler des propositions du 2 mars 1790.
* Cette pièce, ainsi que le rapport du général Ferraris et plusieurs lettres relatives à cette nouvelle tentative d'arrangement, se trouve dans les Documents politiques et dipUymatiqties sm la réoohition belge de 1790 publiés par M. Tarchiviste Gachard, p. 94 et suivantes.
' Nous signalerons dans ce rapport le passage suivant : « L'ordre de brûler â les villages où Ton laisserait des signes d'insurrection, et Vespoir du pillage < présenté aux soldats, sont cause du soulèvement de la Flandre où, à Gand, « les bourgeois ne se seraient pas joints aux patriotes, si la troupe n'avait pas « commencé à piller, et à commettre des excès qui ont irrité et déterminé le « peuple à la révolte. »
iU HISTOIRE DES BELGES. [i789]
intentionnés ^ pourraient être jugées insuffisantes par les révolutionnaires les plus influents. Effectivement ^ quand le comte de Gobenzl, envoyé par Joseph II avec des pouvoirs fort étendus, et avec la suprême autorité sur l'armée comme dans Tordre civil, écrivit de Luxembourg aux États des provinces qu'il était autorisé à traiter sur ces bases , ses lettres et celles des gouverneurs généraux restèrent sans réponse. L'enivrement du succès était tel, que toute tentative d'accommodement devenait inutile, comme le répondit l'archevêque au prince de Eaunitz qui avait réclamé sa médiation.
Après avoir proclamé la déchéance de Joseph II , les États des provinces se mirent en possession de la souveraineté, au nom de la nation^dont ils se disaient les représentants. Pour le surplus, la constitution fut maintenue.
Il fallait aussi régler les rapports fédéraux. Ce fut la mission d'une assemblée qui se constitua à Bruxelles (1790, 7 janvier), sous la dénomination d'États Généraux; elle se composait de cinquante-trois députés nommés par les États des provinces ^ On se conformait ainsi aux précédents historiques, car telle était notamment l'organisation adoptée par la Hollande, quand elle avait conquis son indépendance au xvi^ siècle. Le pacte fédéral fut le premier objet en discussion , et la répartition des votes la première difficulté. On admit, toujours d'après l'exemple de la Hollande , le vote par province ; mais , en prenant pour base de la répartition des voix la contribution dans le subside ordinaire payé au gouvernement autrichien, on eût livré la confédération à la merci du Brabant et de la Flandre qui y entraient pour plus de moitié. Pour éviter cet inconvénient, on convint d'un total de quatre-vingt-dix voix, dont cinquante-six étaient nécessaires pour former une majorité. Le Brabant en eut vingt, et la Flandre vingtdeux. Dès lors il n'était plus au pouvoir de ces deux provinces de faire, à elles seules, prévaloir une mesure qui préjudiciât aux
1 Dans la première édition (voh I, note 2 à la fin) nous avons donné la compo-^ sition de cette assemblée.
[i790] CHAPITRE V. 145
intérêts des autres, et à celles-ci, qui n'avaient à elles toutes que quarante-huit voix, de prendre une décision au détriment de la Flandre et du Brabant. La représentation avait toujours pour base l'importance et la richesse des provinces. Après quelques séances, l'acte d'union des États Belgiques Unis fut voté (10 janvier). Il laissait à chaque province son existence indépendante , et ne faisait porter le lien fédératif que sur la défense commune , sur le pouvoir de faire la paix ou la guerre, de contracter des alliances, de recevoir ou d'envoyer des ambassadeurs. Un Congrès divisé en trois comités : politique, guerre, finances, exerçait ces attributions sans recours aux provinces. C'était le pouvoir exécutif de l'union, tandis que les États Généraux composaient le pouvoir constituant, et délibéraient sous la ratification des États, leurs commettants. Ces deux assemblées, dont les prérogatives n'étaient pas bien définies , dont l'une était permanente , tandis que les réunions de l'autre dépendaient des circonstances, furent, dans le principe, composées des mêmes membres; elles ne devinrent réellement distinctes qu'au mois d'août, quand il fallut négocier avec les puissances étrangères ^
Un homme partagea l'influence que Van der Noot y exerça. Grand pénitencier à Anvers au moment où la révolution éclata , Yan Eupen se joignit aux émigrants, fit partie du comité de Breda, et s'attacha à l'agent plénipotentiaire du peuple brabançon. Quoique plus fin, plus prévoyant, plus politique, il montra aussi une confiance trop grande dans les promesses de la diplomatie. Van der Noot fut nommé ministre , Van Eupen secrétaire d'État, fonctions qui semblent leur avoir été confiées à titre de récompense nationale. En cette qualité ils siégeaient aux deux côtés du président, et signaient avec lui , l'un en l'absence de l'autre , les actes des États Généraux et du Congrès.
Les États des provinces ne s'attribuèrent pas, sans opposition, l'exercice du pouvoir souverain; les réclamations prirent même
* L'Acte d'union a été publié en forme d'édit, et plusieurs fois depuis lors. On le trouve dans Gachard, Documents politiques et diplomatiques, p. 113.
UB HISTOIRE IffiS BBL6ES. [iTW]
bientôt un caractère d*irritation qui amena , en dernier résultat , la guerre civile et la restauration.
Le mouvement intellectuel du xYin"" siècle qui s^était étendu sur TEurope entière, n'avait pas été perdu pour la Belgique. On y reconnaissait, dans plusieurs classes de la société, la nécessité de mettre les institutions en rapport avec le progrès des lumières. Il était impossible d'y parvenir sans combat, car ils étaient nombreux et puissants ceux dont les idées, les intérêts ou le carae^ tère ne sympathisaient pas avec de pareils changements. Yan der Noot et Yonck représentèrent les deux opinions : Yan der Mool donna son nom aux zélateurs du système existant ; Yonck donna le sien aux partisans de la réforme. Ceux-ci s'appelèrent démocrates, parce qu'ils voulaient renforcer dans la constitution l'élément populaire , et ils traitèrent d'aristocrates leurs adversaires qui soutenaient les privilégiés. Froissés à différents titres par les mesures de l'Empereur, les deux partis s'étaient rapprochés. Il eût été facile de dissoudre la coalition; la distance qui séparait les Joséphistes de bonne foi — c'est à dire ceux qui attachaient l'idée d'une régénération utile à l'exécution des pians du monarque — des hommes qui prirent bientôt le nom de démocrates ou de Yonokistes, n'était pas grande au fond. Il semble qu'on n'ait pas même eu l'idée de l'essayer.
Yan der Noot et Yonck se réunirent donc pour renverser le gouvernement autrichien. D'accord sur le but, ils se divisèrent déjà, nous l'avons vu, quand il fallut déterminer les moyens de l'atteindre. Cette dissidence qui ne touchait en rien aux doctrines^ n'avait pas une grande importance; elle laissa cependant entre eux un levain de rancune qui contribua à la rupture. On s'en aperçut peu , tant que dura la lutte avec l'étranger. Mais dès que l'éloignement des Autrichiens rendit le danger moins pressant, la mésintelligence reparut avec un caractère plus grave : il s'agissait d'imprimer au mouvement révolutionnaire une direction, et de lui faire produire ses résultats.
Les Yonckistes, qui avaient prêté à l'insurrection l'appui de leur influence , appartenaient aux classes les plus instruites de la
[i790] CHAPITRE V. iTT
nation : outre quelques nobles élevés dans les idées nouvelles ^ c'étaient des commerçants, des avocats, des médecins, des membres du clergé séculier, des hommes adonnés aux professions libérales, tous également exclus de la représentation du pays. Celle-ci était alors concentrée dans une partie de la noblesse et du clergé régulier, formant les deux premiers ordres et représentant la pr(^priété foncière; dans les membres des corporations de métiers, formant le tiers état et représentant en partie le peuple de quelques villes ^
Les Yonckistes demandaient qu'on accordât dorénavant une juste part, dans l'administration des affaires publiques, à des classes de la société qui, par leur position, leur influence et leurs lumières, y avaient droit. Mais la révolution française, qui grondait à nos portes et menaçait de ses réformes les biens et les privilèges des deux premiers ordres, vint renforcer les obstacles que rencontraient ces prétentions; la noblesse, et surtout le clergé régulier, crièrent à la gallomanie; les opinions exagérées de quelques Yonckistes furent prises pour l'expression du vœu de tous, et leurs demandes écartées comme destructives des institutions que la révolution avait eu pour unique objet de maintenir. Ces institutions cependant n'étaient plus intactes. Les États, personnification de l'opinion conservatrice , ne se mettaient-ils pas à la place du prince dont ils décrétaient la déchéance ? Ne faisaient-ils pas ainsi disparaître un corps intermédiaire, placé entre la nation et son chef pour veiller au bon emploi des deniers du peuple et au maintien de ses vieux privilèges? Ne sapaient-ils pas eux-mêmes la constitution par sa base , et ne transformaient-ils pas une monarchie tempérée en une pure aristocratie?
En principe, ^es objections n'étaient pas à réfuter; aussi n'y répondit-on guère que par des raisons de nécessité et de salut
^ Ainsi en Brabant, où il y avait pliis de quarante monastères, le clergé se composait des chefs de treize abbayes seulement, et la noblesse, des individus nobles ayant titre de baron, quatre quartiers et un revenu de 4,000 florins. Quant au tiers état, il ne représentait, partiellement encore, que les trois cbefs^ Tillee du duché : Bruxelles, Anvers et Louvain.
14S HISTOIRE DES BELGES. [l790]
public. Il faut en convenir, la Belgique possédait les conditions premières du système représentatif; elle n'éprouvait pas le besoin d'une réforme radicale semblable à celle qu'on effectuait en France, et nul parmi les Yonkistes n'eût pu prédire où se serait arrêtée la démolition. Car il y avait dans le parti de nombreuses nuances. Si quelques-uns, les plus nombreux sans contredit, eussent été satisfaits de changements dans l'organisation des États, il en était d'autres qui allaient jusqu'à réclamer une convention nationale ^
On doit aussi tenir compte des intrigues de la diplomatie. Les puissances étrangères craignaient avant tout que la France ne prît la direction de la révolution belge; elle lui eût été acquise, si les Yonckistes avaient triomphé. Il fallait donc repousser toute idée novatrice, représenter la moindre atteinte à la constitution comme étant de nature à compromettre la Belgique auprès de ses puissants protecteurs ^. La recommandation fut accueillie avec d'autant plus d'empressement, qu'elle flattait les passions de ceux à qui elle s'adressait. On confia la mission de faire prévaloir ce système, non à des plénipotentiaires, puisque notre indépendance n'était pas reconnue, mais à des intrigants sans caractère public ^y qui exploitèrent, dans un but de lucre personnel, la cré-
' Qu'àUons-nous devenir? brochure où l'avocat d'Oulrepont inséra cette phrase qui souleva contre lui les fureurs du parti [aristocratique : « Les Belges sont « précisément dans le même cas où ils se trouveraient si, dans ce moment, ils « sortaient des mains du Créateur. »
« Ce fut l'objet entre autres d'une communication adressée par l'envoyé belge à La Haye, et que les journaux du parti aristocratique s'empressèrent de reproduire/il y était dit : « qu'aucune des trois cours alliées n'avait la moindre idée « de nous gouverner, de nous dicter la loi, ni de nous gêner le moins du « monde, que jamais non plus elle n'exigerait le moindre saeriflce de notre part, « mais que, pour ce moment seulement, leur propre sûreté ne leur permettait pas « de souffrir que notre constitution actuelle, celle qui était le titre de notre « insurrection, fût altérée par qui que ce fût. » Voir le Journal historique d« Feller, N' du 1" mars 1790.
» Nous signalerons un personnage du nom de Bruchausen et un juif nommé Ephraïm, chargés de veiller aux intérêts de la cour de Berlin, et Mottman, le secrétaire de la princesse d'Orange. La cour de Londres, comme nous le dirons plus loin, prit à ces intrigues une part beaucoup moindre. I
[l790] CHAPITRE V. 149
dulité de Van der Noot, fomentèrent les divisions et encouragèrent dans les journaux aristocratiques, rédigés presque tous par des membres du clergé, les plus violentes sorties contre l'assemblée nationale de France et contre ses décrets.
La polémique, entre le parti conservateur et le parti progressif, produisit un nombre prodigieux de pamphlets. L'un d'eux mérite une attention particulière, car il émane du chef de l'opinion démocratique.
Dans ses Considérations impartiales % Yonck, passant en revue les diverses formes de gouvernement, se prononce pour une aristocratie élective, où les droits d'élection et d'éligibilité ne seraient refusés qu'à la partie de la nation la plus minime possible. II se demande ensuite si les États ont le droit de saisir le pouvoir souverain, et s'ils représentent réellement la nation. Â cette double question sa réponse est négative. Une nouvelle forme est donc nécessaire. Mais pour qu'elle ne s'écarte pas trop de l'ancienne, il propose de faire entrer dans la représentation du clergé des membres du clergé séculier, d'ouvrir l'ordre de la noblesse à un plus grand nombre de nobles, d'attribuer au tiers état le droit de représenter aussi les campagnes, et de lui donner double voix afin de contrebalancer Tinfluence des deux premiers ordres. Pour exercer le pouvoir exécutif, on [choisirait], dit-il, dans les quatre ordres quatre personnes auxquelles on adjoindrait un membre du conseil de justice. Les Considérations impartiales ne s'occupaient que du Brabant, mais le plan pouvait recevoir son application dans toutes les provinces.
Ce système, que Vonck n'abandonna jamais, présentait l'avantage de constater un progrès et d'éviter une perturbation. Il était dicté par un louable sentiment de modération; mais par cela même il avait cbanccjde réunir les suffrages, et fut attaqué avec
* Considérations impartiales sur la position actuelle du Brabant. In-8' de 46 pages. Il faut y^oindre une brochure de huit pages intitulée : Essai d'institutions politiques à l'usage du Brabant. D'après ce que dit Vonck dans V Abrégé historique, p. 40, le fond seulement des Considérations impartiales serait de lui.
180 HISTOIRE DBS BELGES. [l7go]
une extrême violence. On alla jusqu'à dire que la restauration était prérérable à une réforme quelconque ^
Le mandement de Tarchevéque de Malines pour le carême de 1790 (51 janvier), vint donner une déplorable sanction aux attaques contre les Yonckistes. Celte pièce, essentiellement politique, dénonçait comme ennemis de la religion et de l'État c tous ceux « qui, par des raisonnements aussi frivoles que subtils, qui ae
< ressentaient de la philosophie de ce siècle, voudraient troubler
< un bonheur dont on était à la veille de jouir, bonheur qui
< ne pouvait être que TefTet de cette union désirable, et de cette € paix Tobjet des vœux les plus ardents de tout bon citoyen. »
£n même temps il parut une déclaration qui menaçait les Yonckistes de toute la colère du peuple brabançon indigné^ et une adresse destinée à protester contre toute innovation ; ceile-ci se terminait par cette phrase, indice de Thorrible exaspération qui Vavait dictée : « Déclarons traîtres à la patrie et perturbateurs du « repos public, tous ceux qui voudraient introduire des change-
< ments ou nouveautés soit à la religion, soit à la constitution ;
< supplions les seigneurs États de sévir ou faire sévir contre ces « novateurs ou perturbateurs du repos public. » Écrite en quelque sorte sous la dictée du secrétaire de Tarchevéque ^, la
ï « S'il fallait, s'écriait à ce propos le fougueux Feller, opter entre ces deux « extrémités terribles, ou d'établir parmi nous le règne de la cohue nationale « française, ou de rentrer sous le pouvoir du souverain dépossédé, la nation « n'hésiterait pas dans la détermination du choix. J'irais moi-même rappeler « d'Alton avec tout ce qu'il y a de bourreaux dans la milice autrichienne, et « nous préparerions, en attendant, nos rues, pour les voir joncher, comme ci-
< devant, des cadavres de nos concitoyens. »
* L'imputation est grave. Nous la motivons sur une pièce émanant de l'abbé Duvivier lui-même ; c'est une circulaire adressée par lui aux curés doyens,- et ainsi conçue : « Omnibus et singulis cleri, tam secularis quant regularis, sacerdotibus « et inferioribus ministris ver a esse et fide digna, qttœ in rétro scriptis littcris continen,- « twr, attester. Datum. Brux. i^jan. 1790. De mandata suœEminentioBfJ. H. Dvm- « «ter. » Au-dessous se trouve la circulaire du doyen à ses subordonnés : « Has « vobis transmitto declarationes a vobis et asubditis vesiris, prœsertim a magistratu « sive scabinis et a notabilioribus parochia hominûuSy snbscribendas, qu0ms peractù, « dignemini has mittere ad aulam archiepiscopalem Bruœellis. Si vero quidam reni^ « tentes inveniuntur (quod non suspicor), tune habeatur in fine etpost subscribenteê
[i790] CHAPITRE V. 181
pièce fut adressée à tous les curés et aux chefs des maisons religieuses. On les engageait à la faire signer par les bourgmestres ^ paV les échevins et par les notables de leurs paroisses, et à la renvoyer ensuite au palais archiépiscopal ; il devait être tenu note des individus qui refuseraient de signer. Quelques curés furent assez sages pour ne pas compromettre leur caractère et les intérêts de la religion dans ces tristes débats; d'autres, en plus grand nombre, prêtèrent leur concours, et allèrent jusqu'à refuser les sacrements à ceux qui ne voulurent pas signer ^
On doit sévèrement condamner cette intervention du clergé, intervention d'autant plus répréhensible qu'elle ne se tint pas dans les limites de la modération , qu'elle provoqua au contraire les fureurs et les turpitudes dont Bruxelles surtout devint le théâtre ^. La situation de la France , les rapports qui existaient
« nota nolmtium subscribere. » Les deux pièces sont écrites au dos de l'adresse en question, et elles ont été trouvées parmi les papiers d'un ecclésiastique qui prit une part active aux événements de 1790. Il ne fut pas possible aux Vonckistes de se procurer une copie de la circulaire de Tabbé Duvivier, quoiqu'ils en connussent l'existence (Abrégé historiqu€y p. 37 et 116), et c'est ce qui engagea sans doute ce dernier à les mettre au défi de prouver leurs allégations. On peut juger maintenant de la valeur d'un désaveu, conçu toutefois en termes assez entortillés pour ouvrir une porte aux interprétations. Ce désaveu se trouve dans les journaux du temps.
1 Nous ajouterons que les conservateurs imputaient à leurs adversaires d'avoir pris l'initiative à cet égard. On lit notamment dans le Journal des trou- Uesdes Pays-Bas en 1790, à la date du 10 février : « L'on reprochait aux eccléf siastiques et aux États de Brabant de se procurer des signatures par toutes « sortes de moyens ; mais je sais, à n'en point douter, qu'avant qu'on ne demanf dât des signatures en faveur des États, l'on en demandait contre eux. » Ce Journal des troubles, auquel nous renverrons plus d'une fois, est inédit et se trouve à la bibliothèque de Bourgogne. L'auteur, M. Gérard, ancien secrétaire perpétuel de l'académie de Bruxelles, a consigné jour par jour, pendant toute Tannée 1790, les faits qui lui ont paru avoir quelque importance. Cet ouvrage manuscrit, dont il est aisé d'apprécier l'intérêt, forme sept volumes in-4*.
* Vonck signale 1 existence, dans le palais archiépiscopal à Bruxelles, d'un comité ecclésiastique où Y^résidait Vesprit jésuitique toujours turbulent, et auquel il doime pour chefs l'abbé Duvivier, les jésuites Feller, Brosius et Dudoyart. Les renseignements nous manquent pour nous prononcer à ce sujet; nous dirons iseulement que l'allégation de Vonck est vraisemblable, et nous lisons dans le Jourmi des troubles (V. 98) : « L'abbé Duvivier, par ses petites Intrigues et par
entre les réformes de rassemblée constituante et celles que réclamaient certains Vonckistes, expliquent mais ne justifient pas cette animosité.
L'adresse fut colportée dans tous les villages du Brabant, et présentée aux États (17 février) revêtue d'un nombre considérable de signatures ^ Il est vrai qu'on ne se montrait pas très rigoureux sur la qualité, en admettant à signer des femmes et des enfanls ; la grande quantité de croix prouvait aussi à quelle espèce de public on s'était adressé de préférence, pour faire déclarer aux représentants de la province « qu'il n'était pas en leur pouvoir de « toucher à la constitution ou à la forme de la représentation. » Â une assemblée où dominait à un haut degré les idées conservatrices, la recommandation était inutile.
Les Vonckistes aggravèrent encore les difficultés de leur position, par l'attitude qu'ils prirent à l'égard des propositions de Léopold.
Après avoir lutté plusieurs mois contre une maladie incurable, Joseph II était mort (20 février) en accusant les Belges de l'avoir méconnu *. Appelé à succéder à son frère, Léopold, grand duc de Toscane, monta sur un trône dont la stabilité était compromise : la Belgique émancipée, la Hongrie presque en insurrection, la capitale de l'Empire troublée par la révolte, les finances en désordre, les conférences avec la Turquie rompues, et la guerre sur le point d'éclater avec la Prusse, telle était la situation où le nouveau souverain trouva la monarchie autrichienne.
« ses écrits anonyme^ et autres^ avait beaucoup contribué à jeter la zizanie dans « les provinces de Flandre et de Halnaut ; il était fort lié avec le ci-devant jésuite « relier qui logeait chez Tarchevêque, et avec le ci-devant jésuite Dudoyart. » L'opinion publique était unanime à attribuer à ce trio clérical les écrits les plus violents.
1 Les documenis contemporains portent ce nombre à 200,000.
* « Votre pays m'a tué, doit-il avoir dit au prince de Ligne, et l'évacuation de « Bruxelles est ma mort. » Le général D'Alton avait précédé de quelques jours Joseph II dans la tombe, tué par le chagrin qu'il éprouva de sa disgrâce ; le soupçon d'un suicide par le poison semble avoir eu pour cause, le désir de flétrir les derniers instants d'un homme qui s'était fait exécrer en Belgique.
[f790] GffàPITRB T. ffô
Pour en sortir avec hoaneuf , il fallait la sagesse et la modération doBi Léopold fit preuve, pendant un règne malheureusement trop court.
La situation de la Belgique fut un des premiers objets qui attitèteoi son attention. Étant encore grand duc de Toscane, il avait rédigé, dans la prévision du décès de son frère, un mémoire contenant les conditions d'une réconciliation. Dans cette pièce, Léopold avoue hautement les torts de son prédécesseur et la légitimité de l'insurrection ; il croit cependant que le droit de refuser obéis* sance à un prince parjure, ne s'étend pas à son successeur s'il répare les infractions ; or c'est là ce qu'il veut faire. Ses propositions d'accommodement sont à peu près celles qui avaient été remises à Bruxelles au général Ferraris. En voici les principales : Il y aura amnistie entière ; aucun des employés de l'ancien gouvernement ne sera remis en activité, sans l'agrément des États; les emplois quelconques ne seront accordés qu'à des nationaux choisis sur une liste de trois candidats présentés par les États de la province ; les gouverneurs généraux seront pris dans la famille du souverain; le ministre plénipotentiaire et le commandant général des troupes. seront toujours des nationaux; on formera de nouveaux régiments dont tous les officiers devront être natifs du pays; le séminaire général restera définitivement supprimé, et les évêques seront compléteo|ent indépendants du gouvernement dans l'administration de leurs séminaires; les États Généraux s'assembl^ont quand ils le jugeront convenable, pour s'occuper d'affaires importantes, et le souverain ne pourra faire de nouvelles lois sans leur adhésion ; dans chaque province le conseil de justice aura l'homologation des édits, et les États-Généraux seront convoqués pour décider, en cas de dissentiment entre le gouvernement et leconseiP.
En adressant, le 2 mars, ces propositions au comte de Cobenzl
> Cette pièce a été reproduite dans la plupart des Journaux du temps et
imprimée à part. On la trouve aussi dans GacHard , Documents politiques et dijdomaiiques, p. 130.
HIST. 0B8 BELGES, T. I. Il
154 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
h Luxembourg, les gouverneurs généraux ^ ajoutaient que Léopold consentirait même à accorder aux Belges» pour le maintien de leurs constitutions, la garantie d*nne puissance étrangère : allusion à une demande du comité de Breda relative à la Hollande. Ni les États Généraux, ni le Congrès ne répondirent à cette dépêche; les États de Brabant s'en prévalurent même, pour ordonner à toutes les personnes de la maison des gouverneurs généraux qui étaient restées à Bruxelles de quitter le pays dans les huit jours.
Le rejet de propositions aussi favorables fut une faute grave. On ne l'explique que par une méfiance assez naturelle contre toutes les communications de la chancellerie autrichienne, et par l'impopularité attachée à tout projet de restauration; beaucoup se fussent montrés favorables, qui se turent dans la crainte de voir leur patriotisme suspecté. Peut être même Léopold faisait-il trop de concessions, pour qu'on ne dût pas révoquer en doute sa sincérité ^. A cette occasion, la presse se livra contre lui aux attaques les plus déplacées. On rappela avec ostentation une note trouvée parmi les papiers du comte de Trauttmansdorff, et qui présentait le monarque approuvant, du vivant de son frère, les réformes tentées en Belgique. Le clergé signala aussi , comme un mauvais garant de ses intentions relativement aux affaires religieuses, les réformes introduites en Toscane, et l'appui prêté à l'évêque de Pistoie, Scipion Ricci. Dans cette supposition même, il était d'une saine politique de faire des propositions du monarque l'objet de négociations, de s'en servir pour forcer les puissances étrangères à se prononcer définitivement; le but qu'elles poursuivaient, en fomentant les troubles de la Belgique, n'étant pas encore atteint, elles eussent peut-être reconnu l'indépendance du pays, pour éviter qu'il ne se réconciliât avec son souverain.
Léopold, voyant ses propositions rejetées, tourna toute son
* Ils s'étaient retirés à Bonn.
» Le Congrès déclara qu'il fallait les envisager comme des promesses trompeuses et forcées par les circonstances.
[l790] CHAPITRE V. 155
attention vers l'Orient; c'était là que la révolution belge pouvait être combattue avec le plus de succès.
Pour dépopulariser les Vonckistes, on les représenta coname disposés à profiter des offres du successeur de Joseph II, comme appelant de leurs vœux une restauration. Il n'est pas juste de rendre le parti entier responsable des actes de quelques-uns de ses membres. Les chefs n'avaient pas perdu encore l'espoir de réaliser leurs projets sans sacrifier l'indépendance nationale; seulement ils eussent désiré que les propositions fussent soumises au peuple et qu'il se prononçât ^ S'ils montrèrent moins d'assurance que leurs adversaires, sans doute on ne peut l'attribuer exclusivement a leur perspicacité : il est aisé, après l'événement, de se faire honneur d'avoir vu plus juste et plus loin que les autres. Cependant les propositions de Léopold ofiraient de tels avantages, et l'organisation militaire était dans un tel désordre, que des patriotes peuvent dès lors fort bien avoir prévu des revers. Puis, il devenait évident pour tous les hommes qui ne partageaient point les illusions de Yan der Noot, qu'il ne fallait pas compter sur les secours des puissances étrangères. Si les États, au lieu d'entretenir l'exaltation des esprits , se fussent attachés, comme le voulaient Yonck et ses amis, à faire sentir l'utilité de prendre les propositions de Léopold pour bases de négociations à ouvrir, ils eussent obtenu peut-être alors ce qui fut vainement sollicité cinq mois plus tard : un souverain particulier pour la Belgique, pris parmi les nombreux enfants du monarque. A en croire un contemporain généralement bien informé *, le ministère français avait donné ce conseil à un Belge précédemment envoyé à Paris par le comité de Breda ; ce belge ayant ensuite confié la chose à Yan Eupen, celui-ci aurait répon(^u : Je vous conseille de ne pas en parler en public^ si vous ne voulez point recevoir des coups de bâton.
Loin de rétablir la concorde, les propositions du monarque
* Abrégé historique, p. 86.
* Mémoire historique pour Van der Mersch, p. 165.
I5t HISTOIBE. HS BILGES. [l790]
devinrent ainsi une caase nouvelle de scission, el augmentèrent rîrritation au point de rendre un conflit inévitable. Les deux partis se mesuraient des yeux , comptaient leurs forces , et semblaient ne pas prévoir que la lutte conduirait, par une pente latale, le pays à la restauration. Pour comprendre les déplorables scènes dont nous allons entreprendre le récit, il faut connaître la situation du parti démocratique en Brabant.
Immédiatement après le départ des troupes autricbiennes , il s'établit à Bruxelles, comme déjà cela s'était fait à Gand, un comité qui concentra en lui Tautorité pendant la période insurrectionnelle. Bientôt les États de Brabant se reconstituèrent, s'arrogèrent le pouvoir souverain, et soutinrent que la mission du comité était devenue sans objet ; la dissolution de cette assemblée leur importait grandement, car la majorité y était acquise aux hommes dont on avait agréé le concours au moment du danger, et qu'on allait mécontenter en repoussant leurs réclamations. Les Vonckistes résistèrent, mais enfin il leur fallut céder : on voukit le maintien entier de la constitution, et nulle autre autorité que celles dont l'existence y était reconnue. Vonck alors établit la Société patriotique 9 qui devint la place d'armes de tous ses adhérents. Ce fut un véritable club, où l'on faisait des motions, où l'on discutait les intérêts publics. Le parti eut dès lors un centre, une sorte de gouvernement. Les compagnies des volontaires agrégés aux serments lui procurèrent une force armée. Violemment dissoutes en 1787, ces compagnies s'étaient reconstituées le jour où Bruxelles fit sa révolution, et formaient la garde nationale de cette grande cité. Recrutés dans les rangs de la bourgeoisie, les volontaires appartenaient généralement au parti démocratique.
Pour abattre leurs adversaires, les États devaient donc s'attacher à dissoudre la société patriotique, et à «briser la majorité dont elle disposait dans les compagnies de volontaires.
Quoiqu'il filt possible , dans une constitution qui ne reconnaissait comme légales que les associations dont l'existence remontait à plusieurs siècles, de trouver des armes pour combattre l'établissement de ce club, on n'osa pas l'essayer; les services rendus par
[il90] CHAPITRE T. f57
les fondateurs à la cause de la révohitiqn, étaient trop récents encore, et cette persécution eût peut-être proBté aux opprimés. II parut plus avantageux et plus sûr d'incriminer leurs teniances, et de dépeindre la société patriotique comme un conciliabule d'hommes irréligieux, projetant l'anéantissement des institutions nationales, au profit de ce qui s'appelait le système français. €ette imputation était d'autant plus dangereuse pour ceux à qui elle s'adressait, qu'elle avait un côté vrai. On laissait au temps à la propager, à la mûrir, à déterminer le moment où il conviendrait de frapper un coup décisif.
Il n'était guère possible non plus de dissoudre les compagnies de volontaires; leurs services n'étaient pas encore effacés de la mémoire du peuple. On préféra les soustraire à l'influence des Yonckistes, en leur faisant prêter serment de fidélité aux États, dont elles n'avaient pas encore reconnu la souveraineté. Une première tentative ne fut pas heureuse. La majorité des volontaires rejeta la formule présentée, pour en adopter une autre, où il était juré fidélité à la nation. Les États patientèrent, et, quelques jours après, Yan der Noot revint à la charge avec une formule qui ne parlait que de soumission à l'autorité communale; en même temps il publia une déclaration signée de lui (25 février), comme agent plénipotentiaire du peuple brabançon, et portant que <K le manifeste aurait lieu en tous ses points; que tout ce qui « s'était fait, l'avait été au nom du peuple, en qui résidait la sou- « veraineté^ et que les États n'avaient jamais prétendu y contre- <c venir. » La satisfaction n'était qu'apparente. De part et d'autre on reconnaissait que la souveraineté résidait dans le peuple; mais les Yonckistes soutenaient, en outre, que les États n'avaient pas une délégation du peuple, et Yan der Noot, embarrassé de la situation que lui avaient faite les promesses de son manifeste, évita de se prononcer sur un principe qui était le nœud réel de la difficulté.
Au jour fixé pour la prestation du serment (9 mars), la majorité des volontaires persista à ne pas vouloir d'une autre formule que celle qui avait été adoptée, et prit vis-à-vis du Congrès et des
ioS HISTOIRE DES BELGES. [l790]
États de Brabant, une attitude assez significative, en se donnant un commandant général, et faisant choix à cet effet du duc d'Ursel ^ Les six compagnies réunies sur la Grand'Place se montraient prêtes à un coup de main au premier signe de leurs officiers; Yan derNoot courut des dangers personnels, et on proposa à Yonck de faire sauter par les fenêtres les membres des États ^. Yonck n'avait pas l'énergie nécessaire au chef d'un parti qui conspire le renversement d'un gouvernement établi. Sa vie entière nous le montre cherchant à concilier deux choses inconciliables : la légalité et la révolution.
Après avoir poussé les choses à l'extrême ', le parti démocratique manqua de résolution au moment de donner le signal de la guerre civile. De cette scène, qui pouvait avoir des résultats décisifs, il ne retira que la satisfaction d'avoir accru l'irritation de ses adversaires, et de les avoir mis dans la nécessité de recourir, pour anéantir son opposition, à des moyens d'une efficacité
* « On se demandait de quel chef le duc d'Ursel s'intitulait commandant général « des volontaires, dans le temps que tout au plus ce n'étaient que les officiers de « volontaires qui lui avaient donné ce titre. » Journal des troubles , t. II, p. 130.
* Abrégé historique , p. 48, et Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. I, p. 2'2i2. On trouve des détails sur cette discussion avec les volontaires dans ce dernier ouvrage, et aussi dans le Journal général de l'Europe, vol. I et II de 1790.
3 II y avait eu de sa part des menaces on ne peut plus significatives. Nous lisons dans une réponse au mandement de l'archevêque de Malines : « Quand « l'orage se brisera sur la tête de nos lâches détracteurs , quand le jour de la « vengeance sera venu, et ce jour n'est pas bien loin peut-être, etc. » Les mots en italiques sont ainsi imprimés dans la pièce. Dans son Journal, Gérard dit aussi, à la date du lî février : « J'appris que la plupart des officiers de volontaires « s'assemblaient sur le soir et la nuit, dans une chambre qu'ils avaient louée « dans l'hôtel où se tient le club ( la société patriotique ), et que dans une de « leurs réunions il avait été proposé de faire assembler, sous quelque prétexte, « les compagnies de volontaires sur le marché, pendant que les États seraient « assemblés dans leur salle de l'hôtel de ville, et qu'on enverrait des députés aux « États pour les requérir de déclarer que ce n'était que par provision qu'ils « tenaient les rênes du gouvernement ; et au cas que les États ne voulussent « point donner une pareille déclaration, d'user de violence à leur égard. Celte « proposition ne fut point agréée alors par la pluralité, et l'on observa que l'on « n'était rien moins qu'assuré que la pluralité des volontaires voudrait prêter « les mains à une telle expédition. » Jownal des troubles, 1. 1, p. 292
[l790] CHAPITRE V. 159
immédiate. Ils eurent, dit-on, les conseils et l'expérience d'un agent de la cour stathoudérienne ^
La presse aristocratique continua de poursuivre les Yonckistes avec un incroyable acharnement. « Il est plus que temps, porte ce un de ces libelles, qu'une sévère mais exacte justice nous délire vre de ces scélérats, qui ont semé le trouble et la discorde « parmi nous. Ce sont là nos plus cruels ennemis ; ne les ména- « geons pas, car ils sont responsables de beaucoup de sang innove cent... Confisquez leurs biens, et employez-les aux besoins de « l'état; vous ne vous saisirez que d'un bien mal acquis, et du a sang de vos compatriotes dont ils se sont enrichis. » Le jésuite Feller n'était pas moins violent quand il écrivait : « Décernez des « châtiments sévères et infamants contre les prétendus régénéra- « teurs et projeteurs quelconques, comme contre les plus dange- € reux ennemis de la patrie. Proscrivez ceux qui imaginent ces « nouveautés fatales, qui les proposent, qui les répandent ; abo- < lissez les livres, les feuilles qui les contiennent... i» Des partisans de l'Autriche ou de la réunion à la France s'étaient glissés dans les rangs des Yonckistes pour se couvrir de leur influence , on accusa le parti entier de comploter, d'une ou d'autre façon, la perte de l'indépendance nationale. La calomnie s'attacha même au patriotisme si pur, si désintéressé de Yonck : il n'avait, au risque de ses jours, organisé l'association pro aris et focis qu'afin d'entraver la marche de la révolution ; il n'avait aussi fait décider Tinvasion du territoire belge, contrairement à l'opinion de Yan der Noot, que dans l'espoir de voir les insurgés battus.
L'histoire a parfois accueilli les récriminations contemporaines, en faisant des démocrates de pseudo-patriotes, préparant le retour
1 Le fait a généralement été admis par les contemporains, et il est probable. Dans une lettre adressée par un réfugié hollandais au Journal génial de l'Europe ( 1790, t. II, p. 340), on lit à propos de Mottman : « C'est cet homme que l'on soup- « çonne, avec fondement, d'être l'âme de toutes les machinations aristocra- « tiques qui ont été tramées depuis peu à Bruxelles, qui a donné le plan des « pillages, des proscriptions, des persécutions modelées exactement sur celles i( qui nous ont fait quitter notre malheureuse patrie. »
leO HISTOIRE BSS BUUQES. [i790]
de rétranger, le lendemain même du joar où avait triomphé la cause nationale. C'est mettre en un singulier oubli leurs antécédents révolutionnaires. Quelque reproche qu'on soit en droit de leur faire, pour n'avoir pas soutenu jusqu'au bout la cause de l'indépendance du pays, sans se laisser ébranler par les torts de leurs adversaires, il est toujours bien établi qu'ils ne se livrèrent à l'Autriche qu'en désespoir de cause, et après de longues négociations. Encore s'en trouva-t-il qui ne voulurent, à aucun prix, d'un pacte semblable. On a été injuste aussi en les dépeignant comme rêvant la réunion à la France. II ne faut pas les confondre avec les Jacobins qui, deux ans plus tard, votèrent cette réunion à coups de sabre, et nous aurons à constater le soin avec lequel ils réclamèrent, de l'assemblée nationale, la reconnaissance de notre indépendance.
Aveuglée par un récent succès, s'exagérant le crédit dont elle jouissait, cédant peut-être à une invitation qui recelait un piège ^, la société patriotique présenta aux États de Brabant une adresse (15 mars), où elle demandait que la nation fut consultée sur la forme de gouvernement à établir : les Vonckistes regardaient le maintien de l'ancienne constitution comme impossible, depuis que l'élément monarchique en avait disparu. Il conviendrait cependant, ajoutait l'adresse, que les États, avant de réunir le peuple , rédigeassent , pour le lui soumettre , un projet dont ils pourraient prendre les bases dans les Considérations impartiales ; les circonstances étaient favorables, et Léopold ne troublerait pas la tranquillité du pays, < pendant le temps moral qu'il laisserait < vraisemblablement à la nation pour délibérer sur ses offres. »
Depuis plusieurs jours, on faisait d'horribles projets, qui parfois éclataient en menaces. En pleine séance des États, on avait dit au duc d'Ursel que le peuple lui en voulait^ et qu'il était sur une liste de proscrits *. Des membres mêmes du Congrès avaient eu à se
^ C'est ce que soutient Yonck dans son Abrégé historique ( p. 49 ). Après ce qui avait eu lieu, il fallait peu de pénétration pour croire à la modération du parti aristocratique.
« Le duc d'Ursel, général major au service d'Autriche, à la nouvelle de la
[f790] GHAPITEE V. «6i
plaindre de propos injurieux, et il fut un moment question de transférer l'assemblée à Gaud ^ La remise de l'adresse donna le signal de Texplosion. Les États s'empressèrent de faire circuler la liste des perturbateurs du repos public^ contenant les quarante-deux signants ^. On répandit le bruit que c'étaient des scélérats qui voulaient anéantir la religion, établir une assemblée nationale» détruire les États, faire la paix avec l'Autriche. Ne laissaient-ils pas entrevoir la possibilité de délibérer sur les propositions de Léopold? On ne publia point l'adresse ; c'eut été fournir le moyen de vérifier la fausseté des imputations dont elle était l'objet. Il parut plus sûr de répandre une brochure, qui en rendait un compte infidèle. A la soirée et dans la nuit, les émissaires du parti aristocratique placardèrent aux portes des maisons vouées au pillage, une inscription rimée, monstrueux assemblage d'horreur et dlneptîe ', et ils appliquèrent des images de la Vierge aux habitations que devait respecter la fureur populaire. Sur les murs des églises, se lisait cette sinistre invitation : Peuple! il se trame un complot contre la religion et la constitution; assemblez-vous demain à neuf heures du matin. Ces atroces provocations furent dénoncées aux
révolution donna sa démission et revint en Belgique ; il prit séance aux États Généraux et au Congrès comme député du Brabant, et fut appelé à présider le comité de la guerre.
1 Gachard, Docwnents politiques et diplomatiques, p. 90. * Voy. dans la 1" édition, à la fin du volume I, note 3, la liste des signataires de radresse, telle qu'elle se trouve dans le Mémoire historique pov/r Van der Mersch et à la suite de V Abrégé historique de Vonck ; elle ne contient que 39 noms. Deux individus qui Pavaient signée, Turlot et Feignaux, retirèrent leur signature. Nous ignorons quel a pu être le quarante-deuxième signataire.
8 Cette maison doit être piUée, Le chef en sera massacré Pour conserver notre liberté :
Sans cela point de tranquillité, C'est le voeu de la publicité.
On faisait circuler d'autres rimes aussi bêtes et aussi atroces :
Vonck, d'Aremberg, d'Ursel, W^alckiers, La Marck, Herries, Godin,
Sont de la société patriotique les soutiens,
Et comme ils prétendent être du pays de la lumière,
Il faut, pour les contenter, les mettre au réverbère.
162 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
États ; ils en attendirent tranquillement Teffet. Le résultat dépassa leur attente.
Au jour ûxé (16 mars), la populace se rend, dès le matin, à rinvitation qu*on lui a faite. Guidés par un personnage de la noblesse qui dirige leurs bras, excités par des religieux qui circulent dans les groupes % encouragés par plusieurs membres des États qui, du balcon de Thôtel de ville, applaudissent à leurs hurlements, les pillards, ayant les Capons du rivage à leur tête, se répandent dans les rues de Bruxelles, aux cris de : Vivent les États! vive Van der Noot! Plusieurs maisons sont dévastées; celle de Vonck, protégée par un aide de camp de Yan der Mersch, échappe au pillage par une sorte de miracle *. Des citoyens estimables sont accablés de coups, laissés pour morts sur la place; d'autres ne se dérobent à la furie de leurs persécuteurs que par une prompte fuite '. Le conseil de Brabant s'associe à ces horribles excès, et rend un décret qui a défend bien expressément toutes congréga- « tions ou assemblées, soit sous le nom de société patriotique, « assemblées des chefs-doyens et officiers des volontaires ou autres, «c tendant à troubler le repos public. » En signalant les démocrates comme des perturbateurs, il semble imprimer à leurs ennemis
* On trouve dans V Abrégé historique (\i. 43) des exemples malheureusement trop prouvés du fanatisme des moines; à les lire, on se croirait reporté aux temps de la ligue. Feller encouragea ces excès, et témoigna hautement sa satisfaction des rossades vigowreuses dont les démocrates avaient été régalés,
* Deux jours auparavant , Vonck avait couru des dangers personnels dont Gérard rend compte en ces termes : « Ledit jour ( 14 mars) l'avocat Vonck. Vun « des principaux chefs de rassemblée patriotique , sortant de l'église de Finis- » tère à Bruxelles, vers onze heures du matin, fut hué par le peuple qui l'assail- « lit et criait qu'il fallait le pendre au réverbère, comme traître à la patrie. II <( échappa plus mort que vif des mains du peuple, et se sauva dans une maison « du voisinage. » Journal des trotéUSy t. II, p. 128.
» « Il n'est pas croyable combien ceux qui formaient la soi-disant assemblée « patriotique furent consternés. Ces gens qui , quelques jours auparavant , se « vantaient de forcer les États de Brabant de souscrire aux conditions qu'ils « voudraient leur imposer, n'osèrent rester dans leurs maisons, ni se montrer « en public. » Journal des débats, t. II, p. 185. Ces réflexions désobligeantes constatent au moins un fait vrai : le défaut de résolution du parti démocratique, après avoir poussé les choses à l'extrême.
[l790] CHAPITRE V. 163
le caractère de vengeurs de Tordre et de défenseurs de la société menacée ^
Le lendemain (17 mars), les mêmes horreurs se renouvellent. Malgré les obstacles qu'on leur oppose, les volontaires parviennent à se réunir, et cherchent à mettre un terme aux dévastations. Mais ils ont reçu Tordre de ne pas tirer, et la populace, qui le sait^ les hue ou leur jette de la boue et des pierres. Une patrouille arrête un des principaux pillards. Trop faible pour emmener son prisonnier, malgré la foule qui veut le lui arracher, elle le remet à une autre patrouille de la compagnie de Walckiers; ce capitaine n'a pas déserté son poste, et il commande en personne. Le peloton se met en marche, poursuivi par la populace qui Taccable de pierres. Poussée à bout, la dernière ligne fait feu. Deux hommes de Tattroupement sont tués; le reste prend la fuite. L'exaspération^ déjà grande contre Walckiers, augmente encore. Les pillards demandent sa tête; ce courageux citoyen est forcé de donner sa démission, et de licencier sa compagnie; il ne doit qu'à Tintervention de Van der Noot lui-même d'échapper aux coups d'un assassin, et se hâte de quitter une ville où ses jours sont sérieusement menacés. Le pillage cesse enfin lorsque, dans Taprès-midi, les Capons du rivage se déclarent satisfaits, et promettent de travailler au rétablissement de Tordre.
Le 19 mars, quand les bras de leurs partisans furent fatigués, les États de Brabant publièrent une ordonnance qui prononçait la peine de mort contre les dévastateurs, autorisait à les repousser par la force, défendait les attroupements, et enjoignait de dénon-
« La veille des pillages, deux amis de Vonck, Verlooy et Willems, s'étaient rendus au conseil de Brabant, pour demander qu'on ordonnât des poursuites contre ceux qui avaient menacé de mort le chef du parti démocratique ; on leur répondit ironiquement qu'on ne comprenait pas le but de leur demande, « puis- « qu'ils ne voulaient reconnaître d'autres supérieurs que ceux qu'ils avaient « choisis ou choisiraient eux-mêmes. » Journal des troubles, t. II, p. 144. C'est encore une ironie cruelle pour les doctrines du parti, que ce passage du même annaliste : « On remarqua que, lorsqu'on voulait engager la populace à cesser « les pillages, il y en avait qui disaient : Nous pouvons le faire, nous sommes « souverains.. » Journal des troubles, t. II, p, itSâ.'
164 HISTOIRE DBS BELGES. [l790]
cer cenx qui provoqueraîeoi au pillage. Mesure tardive et dérisoire! L'assemblée entière ne doit peut-être pas répondre des fureurs de quelques-uns de ses membres; on peut lui reprocher tout au moins de s'être rendue complice des dévastateurs, en ne faisant pas cesser les provocations, en ne déployant pas, pour en arrêter l'effet, les moyens qui étaient en son pouvoir ^
La société patriotique fut ainsi frappée de mort. Quant au corps des volontaires, il devint un instrument docile entre les mains des États, dès qu'il fut privé de ceux de ses membres dont l'opposition était à craindre, et qui furent forcés de s'exiler.
Ces détails n'intéressent pas seulement une province. La lutte entre les deux opinions étant la même partout, des excès populaires signalèrent le triomphe de la cause aristocratique, dans la plupart des localités où la majorité lui était acquise. Tous les États cependant ne se montrèrent pas aussi jaloux de leur souveraineté que ceux du Brabant. A Gànd, à Mons et à Tournai, il fut déclaré que cette souveraineté ne serait que provisoire, et qu'elle cesserait dès que les circonstances permettraient de consulter le peuple sur la nature des modifications à introduire dans les institutions nationales. Les États de Flandre allèrent même jusqu'à proposer à la délibération des collèges de la province, un plan d'organisation qui faisait droit aux principales réclamations des Yonckisfes. L'intrigue parvint à le faire rejeter dans plusieurs villes; mais il obtint faveur à Gand, et la CoUace, assemblée représentative de la vieille commune, y fut renouvelée d'après un mode tout démocratique. II en résulta une lutte très vive, car on parvint à effrayer les États et à en obtenir un mouvement rétrograde.
* A consulter sur ces pillages du mois de mars, le Jowmal général de VEwofe (1790, vol. II, p. 137, 158 et 170), et dans le sens aristocratique, une brochure ln-8* de 40 pages, intitulée : Relation exacte de ce qui s'est passée Bruxdks, dans les journées des 16 et iT mars 1790 avec toutes les pièces relatives Van der Noot distribua, de la part des États de Brabant, de l'argent aux pillards ; mais ce fut évidemment pour les engager à mettre fin à des dévastations, qui commen» calent à effrayer ceux mêmes à qui elles profitaient.
Insurrection de l'armée de Yan der Mersch. — Yonck à Namur. — Schœnfeld en marche. — Sa convention avec Yan der Mersch, et arrestation de celuici. — Déroute des 23 et 24 mai. — Mouvement en Flandre en faveur de Yan der Mersch. — Entrevue de Douai entre Yan Eupen et les Yoncldstes. — Résultats. — Nouvelles persécutions à Bruxelles contre les Yonckistes. — • Arrestation et délivrance du duc d'Ursel. — Négociation entre les Yonckistes et la cour de Yienne. — Détails et résultats.
La nouvelle des persécutions exercées à Bruxelles contre les Yonckistes, causa dans l'armée une vive irritation. Les officiers étaient, pour la plupart, de jeunes patriotes qui avaient répondu à rappel de Yonck ; après les avoir rebutés, Yan der Noot et son parti ne devaient pas compter sur leurs sympathies ; d'ailleurs ils y tenaient peu, car à leurs yeux le salut du pays dépendait toujours de l'appui de l'étranger. Le chef de l'armée, Yan der Mersch, n'était pas un homme politique ; mais lié d'amitié avec Yonck, qui favait appelé à défendre la cause de la révolution, il s'était associé à son système. Loin de chercher à rompre ces liens, le parti aristocratique semblait prendre à tâche de les resserrer. Plus d^une fois, le comité de Breda manqua d'égards pour le vainqueur de Turnhout, et les États de Brabant, lors d'un voyage que le
166 HISTOIRE DES BELGES. [i790]
général fit à Bruxelles en janvier, poussèrent ]*oubIi des convenances au point de lever leur séance à dessein, pour ne pas recevoir sa visite ^ Les États Généraux, il est vrai, lui accordèrent, en récompense « des importants services rendus par lui à la <K nation, 2> le grade de général d'artillerie, avec un traitement de 15,000 florins, et 10,000 florins pour sa table et ses équipages en temps de guerre; Fopinion dominante n'en continua pas moins à lui susciter des obstacles et des contrariétés *.
L'organisation militaire avançait peu; sous ce rapport encore, la Belgique avait tout un apprentissage à faire; le Congrès avait une foi aveugle aux rêves de Yan der Noot, et négligeait la défense du territoire national. Dire qu'il ait à dessein afiaibli l'armée, serait admettre d'odieuses récriminations de parti ; mais il voulait se défaire de Van der Mersch, dont les plaintes ne furent pas accueillies, et qui se vit forcé, après un premier échec, de
' Mémoire historique pour Van der Mersch , vol. I, p. 127.
« Il y a, sur les relations de Van der Mersch avec les Vonckistes, un curieux passage dans le Jownal de Grérard ; il mérite d'être reproduit, malgré Tesprit de dénigrement qui Ta dicté, car il nous montre combien Topinion publique rattachait cette insurrection militaire aux discussions dont le Brabant était le théâtre : « 11 était connu , surtout à Bruxelles , que le général Van der Mersch « était étroitement lié avec les personnes qui voulaient faire changer la consti- « tution en Brabant. Il avait non seulement négligé les membres des États étant « à Bruxelles, mais aussi les membres du Congrès, même ceux de Flandre, pro- « vince dont il avait reçu tant de faveurs... On avait attribué ses procédés à un « défaut d'éducation et à un vil intérêt, lorsqu'on fut informé qu'il avait reçu en « présent un cheval de prix de M. Edouard Walckiers, une garniture de porce- « laine avec son chiffre et plusieurs autres présents des membres de la société c soi-disant patriotique, dont quelques membres indiscrets disaient que le « général Van der Mersch approuvait et soutiendrait leurs projets. L'on n'y fit « d'abord pas beaucoup d'attention , non plus qu'aux discours que quelques « membres de ladite société tenaient après le pillage arrivé à Bruxelles le 16 et « le 17 de mars, que leurs projets n'étaient que retardés, et qu'ils auraient lieu « dans une quinzaine de jours. Mais lorsqu'on apprit, vers la fin du dit mois de « mars, que quelques membres de cette société s'étaient rendus à Namur, l'on « commença à soupçonner qu'ils voulaient attirer les officiers de l'armée à leur « parti, et qu'ils étaient secondés par le général Van der Mersch. L'événement « prouva que ces soupçons n'étaient point dénués de fondement. » Joumai des troubles, t. II, p. 347.
[l790] CHAPITRE VI. 167
se replier de Nassogne sur Âssesses ^ Le général patriote eut bientôt un nouveau motif de méfiance. Le Congrès, cédant aux sollicitations de Van der Noot, consentit à recevoir, des cours de Berlin et de La Ha\e, un général dont nous aurons à flétrir la conduite: la Prusse et la Hollande voulaient prévenir la France, imprimer aux opérations de la guerre la direction qu'elles jugeraient la plus convenable à leurs intérêts. Le prussien Schœnfeld eut d'abord un grade inférieur à celui de Van der Mersch, qu'on devait encore ménager; mais il ne tarda pas à devenir l'homme de confiance du Congrès. Tandis qu'il puisait à volonté dans le trésor public, pour équiper et enrégimenter des recrues qu'il ne sut pas former à la discipline, on laissait le vainqueur de Turnhout sans renforts en présence de l'ennemi, et on exigeait de lui qu'avec 4,000 hommes dépourvus du nécessaire, et six mauvaises pièces de canon attelées de chevaux de réquisition, il tint Luxembourg bloqué dans le lointain '.
Van der Mersch et son armée n'étaient donc pas dans des dispositions favorables S quand la nouvelle des pillages de Bruxelles parvint au quartier général à Namur. Les officiers exprimèrent hautement leur indignation. Il était aisé de les pousser à la révolte contre une autorité dont ils avaient à se plaindre, et Van der Mersch accrut l'irritation en annonçant que, dégoûté des déboires qui Fassaillaient, il allait se retirer. Aussitôt les officiers * se réunirent pour rédiger une déclaration, dans laquelle ils soutenaient que le peuple seul pouvait accepter cette démission ; ils y déclaraient aussi adhérer aux principes de l'adresse présentée le i5 mars aux États de Brabant. Ensuite ils élurent, pour agir en leur nom, un comité qui débuta par constater ce qu'il appelait les
1 Nassogne et Assesses sont deux villages, Fun en avant de Marche, Tautre à trois lieues de Namur, sur la rive droite de la Meuse.
* Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. I, p. 90.
> L'adjudant de Van der Mersch, Pasteels, était le fils d'un individu qui avait soufi'ert des pillages.
* Voir les noms des signataires de cette pièce, note 4, à la fin du 1" volume, f édition.
168 HISTOIRE DES BELGES. [iTdO]
wsux de Varmée : c'était de maintenir Van der Hersch comme généralissime, de rendre au doc d'Ursel la direction dn département de la guerre, et de donner au comte de la Harck le commandement en second ^
Quelques explications sont ici nécessaires, sur les personnes et sur les faits. Wolfgang, duc d*Ursel allié à la famille d'Arembeiig par sa femme, était un de ces grands seigneurs qu'avaient séduit les généreuses idées de Tépoque. A la nouvelle des actes arbitraires de d'Alton et du traitement discourtois dont la duchesse avait eu à se plaindre, il quitta la Hongrie où il exerçait un commandement militaire, envoya sa démission à l'empereur, et revint en Belgique. On voulut utiliser son expérience, en lui confiant la présidence du comité de la guerre. Mais comme il avait pris ces fonctions au sérieux, il se dégoûta quand il vit les hommes qui dirigeaient les aflaires publiques, et à qui d'ailleurs ses opinions personnelles déplaisaient, ne faire aucun état de ses avis pour la réorganisation de l'armée. La nomination du général Schoenfeld faite par le Congrès sans le consulter, et, ajoute-t-on, le refus du grade de lieutenant-général pour son beau -frère, mirent le comble à son mécontentement, et il donna sa démis-
1 Le duc d'Aremberg, frère aîné du comte de la Marck, appartenait aussi au parti démocratique, et ses opinions lui valurent le commandement en chef des cinq Serments de la capitale. Le Journal manuscrit de Gérard contient, à propos de la réception qui lui fut faite en cette qualité par les volontaires, les réflexions suivantes qui ne manquent pas de justesse : « Quoiqu*on eût recommandé à tous « les spectateurs d'applaudir, les acclamations ne furent rien moins que gâié- « raies ; car il y avait bien des personnes, surtout les plus clairvoyantes , qui « n'approuvaient point cette cérémonie, ni les honneurs qu'on rendait à un parti ticulier, dans une province qui venait de s'ériger en république. Il y en avait « qui disaient que le duc d'Aremberg les méritait d'autant moins , qu'il avait « quitté le pays dans le temps que sa présence était le plus nécessaire aux États, c et qu'il n'était revenu qu'après la prise de Namur, c'est à dire, après qu'il n'y c avait plus rien à craindre. D'autres allaient plus loin ; ils croyaient entrevoir, « dans les démarches de la famille d'Aremberg, certaines vues tendant à par- « venir insensiblement au premier rang. Les liaisons du duc et de sa famille « avec les chefs de ceux qui voulaient faire changer la constitution et Oter la c représentation des Etats , dont les ducs d'Aremberg et d'Ursel étaient mem- « bres, donnaient aussi matière à bien des conjectures. »
[i790] CHAPITRE VI 169
aion, après uae explication fort vive avec Van Eupen. Ce beau*frère du duc d'Ursel était Auguste d'Aremberg, comte delà Marck, l'ami de Mirabeau, le diplomate dont la correspondance récemment publiée abonde en curieuses révélations. Maréchal de camp au service de France, il s'empressa aussi, quand la révolution éclata, de revenir en Belgique. S'il espéra y jouer un rôle, ce fut assurément une ambition bien légitime. Les partisans des États ont accusé cette famille d'avoir aspiré au trône. Il est difficile de se prononcer sur une imputation de ce genre. La déchéance de Joseph II une fois prononcée, la maison d'Aremberg était, après tout, placée assez haut pour prétendre à l'honneur de fournir son successeur , s'il s'agissait de le prendre dans le pays. On peut, d'après les observations qui précèdent, se faire une idée exacte de ce que voulait l'armée de Van der Mersch.
Soit que l'insurrection fût prévue, soit qu'on crût nécessaire d'accorder quelque satisfaction aux Yonckistes, les États Généraux, ce jour-là même, votèrent une déclaration où ils promettaient, au nom des provinces, « d'établir une représentation plus étendue « des ordres du peuple, dans l'organisation des États. »
Il est possible que cette déclaration fût sincère, car il y avait plus de sagesse, de prudence et de modération dans les États Généraux que dans le Congrès ; mais c'était des assemblées provinciales que dépendait en définitive la réformation de la constitution. En général elles y étaient contraires, et les États de Brabant exprimaient la pensée commune quand, repoussant tout engagement pour l'avenir, ils répondirent qu'ils n'entendaient pas s'occuper de semblables questions, <ic tant que l'insurrection du plus dangereux exemple a ne serait pas finie, et Thonneur de la nation vengé. » En tout cas cette promesse des États Généraux, dictée par une pensée louable quoiqu*un peu aventurée, venait trop tard; Van der Mersch décidé à rompre s'associa ouvertement au mouvement, l'approuva, et déclara qu'il resterait à la télé de l'armée (1®' avril). Vonck, qui se tenait caché à Bruxelles, où les États, dit-il \ ordonnaient
* Naerdere onzeydige aenmerkingen of vervolg van staetkundige onderrigtvn^m
HMT. DES BSLQIS, T. I 12
170 HISTOIRE DES BELGES. [t790]
des processions et des neuvaines contre Ini , fut appelé à Namar par le comité des officiers; il entrevit dans cette affaire le « véri-* « table moyen de faire rendre justice à la nation ^ » et accéda à l'invitation avec trois de ses amis *• Le duc d'Ursel et le comte de la Marck le suivirent de près^. Le parti démocratique n'avait peut-être pas directement provoqué cette levée de boucliers , mais il s'apprêta à en tirer parti ; la résolution allait lui manquer encore une fois.
Quoique l'armée républicaine, composée en grande partie d'hommes qui avaient contribué à l'émancipation politique du pays, ne dût pas être assimilée à cette soldatesque qui fait la force des États absolus, sa conduite était toujours un précédent fâcheux qui devait être réprimé. Aussi le Congrès ful-il puissamment soutenu ; les États de Flandre mêmes, qui avaient toujours appuyé leur compatriote \ promirent une active coopération aux mesures jugées nécessaires. Elles furent promptes et énergiques : on manda
voor het bràbansch volk, p. 100. Ce volume, qui est aussi de Vonck, est plus important encore que V Abrégé historique dont nous avons parlé précédemment. > Naerdere onzeydige aenmerkingeny p. 100.
* Verlooy, d'Aubremez et Weemaels, tous les trois signataires de l'adresse du 15 mars.
« Le duc d'Ursel et le comte de la Marck voulurent jouer le rôle de médiateurs. A ce sujet, nous lisons dans le Journal de Gérard des réflexions assez justes : « On trouva fort singulier qu'ils se mêlassent des affaires sans en être requis, et « on leur prêta d'autres Intentions que celles qu'ils annonçaient. » Journal des troubles, t. Il, p. 388.
♦ Dans plusieurs occasions, les Flamands avaient rendu à Van der Mersch des honneurs réputés excessifs par ceux qui n'envisageaient pas ses services d'un œil aussi favorable. On lit notamment dans le Journal de Gérard, au sujet de la réception qui fut faite à Ypres au général : « Les gens sensés désapprou- « vèrent qu'on rendît à Van der Mersch, qui ne s'était signalé qu'à Tumhout ,
-»« dont d'ailleurs le succès n'était dii qu'à l'imprudence du général Schrœder , « des honneurs qui n'étaient rendus qu'aux souverains ou à leurs représentants ; « mais tel était l'enthousiasme des Flamands pour le général Van der Mersch, « leur compatriote, enthoi^^iasme que les autres provinces étaient bien loin de « partager. » Jowmal des troubles , t. II , p. 13. Ces lignes ne sont pas d'un ami. Quelques pages plus loin, le même annaliste prétend que ce voyage de Van der Mersch en Flandre eut pour but d'obtenir des États « quelque gratification ou « pension. » Le désintéressement ne fut pas , il faut le dire , jau nombre des qualités du général.
[l790] CHAPITRE VI. 17!
à Schœnfeld d'avancer à la tête de Tarmée qu'il avait réunie dans les environs d'Anvers, et on intima à tous les commandants des troupes qui ne se trouvaient pas sous l'action immédiate de Yan der Mersch, de ne déférer qu'aux ordres qui leur parviendraient du département de la guerre. Le Congrès, dont les députés avaient été arrêtés à Namur, écrivit aussi au général pour le sommer de rendre compte de sa conduite.
Dans d'éclatantes occasions, Van der Mersch avait fait preuve de bravoure sur le champ de bataille ; mais il lui manquait l'éner* gie du conspirateur. S'il n'avait pas reculé au moment de commencer la guerre civile, malgré son infériorité numérique peutêtre fut-il parvenu à renverser le Congrès. Ses soldats étaient aguerris; presque tous l'avaient constamment suivi depuis Turnhout, et ils étaient pleins de confiance en lui. Schœnfeld, au contraire, commandait des recrues ou des hommes peu sûrs, et des compagnies entières s'étaient prononcées en faveur de son antagoniste. Dans leur honorable répugnance à user de moyens violents, Vonck et ses amis ne pouvaient inspirer à Van der Mersch une vigueur qu'ils ne possédaient pas eux-mêmes. Au lieu de l'engager à marcher hardiment sur Bruxelles, à user du seul moyen qui lui restât pour sortir avec succès de son aventureuse entreprise, ils le laissèrent désavouer la conduite de ses officiers et l'arrestation des députés du Congrès; tout cela, disait-il, s'était fait à son insu et sans sa participation. Explication dépourvue de franchise, qui fournit de nouvelles armes contre lui.
Pour le perdre dans l'opinion publique, ses ennemis lui attribuèrent les faits les plus odieux. Ils l'accusèrent d'avoir détourné, à son profit, les munitions et les effets envoyés à l'armée; d'avoir, dès le principe de la révolution, conçu le projet de trahir son pays. Le combat de Turnhout, dont le succès était dû à la sagesse de ses dispositions, fut représenté comme ayant été gagné malgré lui et contre son attente. De même qu'on avait imputé aux Vonckistes les désordres dont ils étaient victimes, on rendit Van der Mersch responsable du dénuement de ses troupes. Ces absurdes accusations, tant l'exaspération était grande, trouvèrent accès dans des
172 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
esprits prévenus. Toutes les tentatives de conciliation échouèrent. Quand le duc d'Ursel se présenta au Congrès pour justiOer le général patriote, il fut reçu avec une grossière méfiance. Le parti ^tait pris de n'admettre aucun niénagement.
Schœofeld s'était mis en route, accompagné d'une députation du Congrès. Le 6 avril, au matin, Van der Mersch apprit son arrivée à une lieue de Namur, sur la route de Bruxelles; un second eorps d'armée s'avançait par la route de Louvain, sous le commandement d'un général montois qui s'était subitement trouvé guéri de la goutte, obstacle allégué chaque fois qu'il avait été question de marcher contre les Autrichiens. Schœnfeld, voyant les dispositions de son adversaire, lui fit demander par son aide de camp s'il voulait négocier. Quoique Yan der Mersch dût prévoir le sort que lui réservait le Congrès, il acquiesça à une conférence avec les députés, et, après quelques pourparlers, il fut verbalement convenu « qu'il n'y aurait point d'effusion de sang; a qu'aucun officier ne serait dégradé, pas même arrêté, sans un « examen et une conviction préalable ^ » La paix conclue, les deux armées rentrèrent dans Namur, où le désordre était au comble. Mis en mouvement par des émissaires du Congrès, le peuple avait désarmé la faible garnison laissée par Yan der Mersch, et pris des mesures pour lui fermer le retour. Yonck et ses amis ne s'étaient pas échappés sans peine, et ils avaient pris la route de Givet.
Si réellement l'intention du Congrès avait été d'exaucer les vœux d'une grande partie de la nation, et d'anéantir des divisions qui conduisaient le pays à sa ruine, il eut agi sagement en usant d'indulgence; on le pouvait sans danger, puisque l'exemple était fait et la révolte apaisée. Les réclamations de l'armée d'ailleurs étaient justes, quoique irrégulières. Mais ce qu'on souhaitait c'était
* Mémoire historique pour Van der Merschj vol. I, p. 309. On trouve dans ce volume des détails étendus sur toute cette affaire, et les pièces dans le vol. III. Un rapport des députés de Flandre au Congrès nous apprend aussi qu'il fut convenu « qu'il n'y aurait ni arrôts ni cassation infamante. » C'est un fait attesté encore par les députés mêmes que le Congrès envoya à Namur avec Scbœnfeld.
[i790] CHAPITRE VI. 175
de se débarrasser de Van der Mersch, et de frapper en lui lé parti démocratique. I-res termes de la convention furent contestés; elle ne pouvait en tout cas faire obstacle à une assem^ blée, dont la majorité admettait le principe que « le souverain ne « peut être lié par la promesse que lui arrache un sujet rebelle ^ »
Les députés du Congrès commencèrent par désorganiser et par éloigner les bataillons dont le dévouement pour Yan der Merscb était connu, puis ils enjoignirent au général d'aller se justifier à Bruxelles. Il y arriva sans escorte (8 avril), et introduit dans le Congrès, il lui déclara a qu'il présentait sa tête à la nation pour « garant de sa fidélité *. » On lui proposa un conseil de guerre; il en déclina la compétence, prétextant que c'était au peuple seul à le juger : puisqu'il avait reconnu l'existence du Congrès, quand il s'était agi d'en obtenir des avantages pécuniaires, ses adversaires furent en droit de trouver sa prétention exorbitante ^. On lui répondit par une injonction de garder les arrêts, et peu de jours après il fut, malgré ses protestations, transféré dans la citadelle d'Anvers. Les torts de Van der Mersch n'autorisaient pas sa translation dans une ville, dont la population était arrivée an dernier degré d'exaltation contre lui. Aussi, pendant le séjour qu'il y fit, les outrages ne lui manquèrent pas, et plus d'une fois ses jours mêmes furent en danger. Les premières démarches pour améliorer son sort ne furent pas heureuses; il fallait laisser à l'impression qu'avait produite dans les esprits Tirrégularité de sa conduite, un temps moral pour s'efiacer au souvenir de ses premiers services.
Dans le camp des Impériaux, on célébra comme un succès: Farrestation de Van der Mersch ^ Ce ne fut pas la seule. Le Congrès fit aussi emprisonner nombre d'officiers qu'on lui signal»
' Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. I, p. 311.
»J»itf.,p.315.
^ Voir notamment le Jowrnal philosopkique et chrétien, 1 790, p. ^%0.
* Dans ses Naerdere onzeydige aenmerkingen ( p. 119 ), Vonck nous apprend qu'il y eut, à cette nouvelle, des feux de joie dans Tarmée autrichienne , et que des lettre de plusieurs officiers manifestaient Fespoir de rentrer bientôt en Belgique.
174 HISTOIRE DES BELGES. [i790]
comme Yonckistes, et priva ainsi le pays d*uiie partie de ses défen^ seurs les plus braves et les plus sincères. Yonck et ses amis furent décrétés de prise de corps. Des patriotes hollandais, forcés de s'expatrier après le retour du stathouder en 1787, s'étaient retirés en Brabant; ils montrèrent des sympathies pour le parti démocratique, auquel les rattachait la communauté de doctrines; c'en fut assez pour les signaler comme fauteurs de complots : délaissés par les États de la province, qui savaient faire en cela chose agréable à la maison d*Orange, il ne leur resta d'autre moyen d'échapper aux persécutions populaires que de se réfugier ailleurs. L'émigration fut aussi la ressource de tous les Belges, qui avaient montré quelque propension pour les opinions de Yonck. II faut en convenir, on ne devait pas être tenté de rester à Bruxelles, quand on voyait placarder, aux coins des rues, des pièces comme celle qui suit : « Ghers concitoyens, braves Bruxellois, toute la trahison est « découverte; on vous l'a dénoncée, mais vous ne croiriez jamais c: combien cette trahison est étendue. Tous les capitalistes et les « négociants y ont tramé. Ainsi, si vous voulez être heureux, « il faut extirper tous ces traîtres. Yous avez proscrit hier les « patriotes hollandais réfugiés ici; chassez indistinctement tous ({ ceux qui ne sont pas des États, des métiers et du clergé. t Bruxelles, ce 8 avril 1790. L'un avertisse l'autre. »
Après l'arrestation de Yan der Mersch, Schœnfeld devint commandant en chef, et signala son avènement par une défaite. L'armée du Congrès était divisée en trois corps. La colonne du centre, sous le commandement immédiat de Schœnfeld, avait son quartier général à Assesses ; celle de droite, à Beauraing; celle de gauche, dans le Limbourg. II fut résolu de diminuer l'étendue de la ligne de défense, et de se porter en avant vers Luxembourg dont on espérait s'emparer, les Impériaux n'ayant pas encore reçu de renforts. Mais ils eurent avis de ce qui se tramait contre eux % et la veille du jour fixé pour l'attaque (25 mai), ils
* Le secrétaire d'État, De Feltz, était à La Haye le haut espion de rAutriche ; voici ce qu'il écrivait, dans une lettre chiffrée, le 5 mai, aux gouverneurs gêné-
[l790] CHAPITRE VI. 175
tombèrent à Timproviste sur Favant-garde de la colonne du centre qui marchait sans précaution, et la culbutèrent aisément. Cette avant-garde se replia en désordre sur le gros de la colonne, des cris de trahison se firent entendre, et la déroute devint générale. Les deux autres corps n'eurent pas connaissance de ce qui s'était passé au centre, et, privés d'un appui sur lequel ils devaient compter, ils furent aussi battus en détail ^
On ne peut sans doute, d'après ce seul fait, établir entre Schœnfeld et Van der Mersch un parallèle au profit de ce dernier.
raux à Bonn : « Le secrétaire de Russie, qui est à Bruxelles, vient d'informer le « ministre de sa cour ici, que Van Eupen et Van der Noot ont été à Namur; « qu'ils ont ramené le général Schœnfeld à Bruxelles ; qu'il a été admis au « Congrès où il a exposé son plan d'attaque sur Luxembourg, et le projet facile, « selon lui , de réduire les troupes qui sont dans la province , avec l'espoir « d'engager la garnison à sortir de la forteresse , sur laquelle tomberait en ce « cas le corps qui est dans le Limbourg ; qu'après de longs débats le plan du t général a été agréé, et qu'il lui a été ordonné de l'exécuter avant l'arrivée des « troupes allemandes ; c'est pour cela que le Congrès a rappelé les officiers en « semestre. Les divisions des insurgents pouvant tenir nos troupes dans une « sorte de sécurité sur un tel projet d'attaque, je crois devoir en donner connais- « sance par estafette. » Nous lisons encore dans une autre lettre datée du 16 mai, où il parle des intelligences qui existent à grands frais entre les insurgents et des Luxembourgeois : « La nouvelle vient, par sûres mains, d'une maison qui « doit faire passer les moyens de corruption. » On voit que le Congrès ne plaçait pas mieux sa confiance, qu'il ne maintenait le secret de ses décisions. Les extraits de ces lettres de De Feltz ont été copiés par nous aux Archives de VÉtat. Tout ce qui sera indiqué sous cette rubrique est inédit.
* L'armée du Congrès comptait onze régiments d'infanterie, quatre régiments de chasseurs, cinq régiments de cavalerie, un régiment d'artillerie. L'entretien coûtait environ 100,000 florins par semaine. Au nombre des régiments d'infanterie figurait un corps appelé la légion anglaise, dont les hommes étaient affublés d'habits rouges : ruse grossière imaginée par le parti de Van der Noot, pour faire croire à l'appui de l'étranger. Sur la formation de ce corps, le Journal des troubles ( 1. 1, p. ^19 ) contient un curieux passage : « Ce qui est dit dans le « Journal de V Europe , que le roi d'Angleterre avait permis de lever dans ses « États une légion de 1,000 hommes pour le service des États de la Belgique, est c absolument faux. Voici le fait. Une espèce d'aventurier anglais s'était effectii vement chargé de lever ce corps en Angleterre, mais il n'en avait pas obtenu « la permission du gouvernement anglais. Il enrôla clandestinement quelques « hommes en Angleterre , et quelques Anglais qui se trouvaient en Flandre ; « il parvint à former un corps d'environ 100 hommes , mais la plupart étaient it Liégeois, Allemands et Belges. »
176 mSTOlRE DBS BBLGES. [f790]
JiiS()a*aIof&» rarmée autrichienne n'avait reçu que Tordre de repousser l'agression. Il était donc aisé à Van der Mersch d'éviter un échec, en se tenant sur la défensive ; tandis que Schœnfeld, s'il attaquait, se créait une position plus difficile. Néanmoins la manière dont les dispositions furent prises, l'absence des précautions militaires les plus indispensables, autorisent à attribua au chef une partie des résultats de ce conflit ^ La discipline et des chefs capables, non le courage individuel, manquaient à l'armée belge; Yan der Mersch, trop faible avec ses soldats, n'avait pu les assujettir à la sévérité des règlements ; son successeur fut aussi faible, et ne sut pas comme lui se faire aimer.
La perte en hommes avait été peu considérable , et l'armée fut aisément ralliée; mais le coup était porté, et le soldat belge avait perdu, avec la conflance dans ceux qui le commandaient, le secret de ses premiers avantages. La colonne de Beauraing repassa la Meuse, et celle d'Assesses rétrograda jusqu'à Andoy, à une petite lieue de Namur, sur la route de Luxembourg. Le Congrès déféra à Schœnfeld une sorte de dictature militaire, et ses {dénipotentiaires à l'armée décrétèrent un règlement d'une excessive sévérité. Rien n'y fit : Schœnfeld n'usa d'un pouvoir exorbitant, que pour servir d'instrument aux intrigues que poursuivaient les officiers attachés à son prédécesseur, et les divisions intestines, toujours plus actives, paralysèrent les ressources du pays.
Yan der Mersch n'avait pas été soutenu par les États de Flandre; ils durent voir avec défaveur Tinsurrection armée dont U avait été le chef, et commencèrent à traiter hostilement le parti démocratique, auquel ils avaient fait quelques concessions dès le principe. Mais le général comptait dans la province de nombreux partisans, qui décidèrent d'obtenir par la force ce qu'on refusait
* On trouve de curieux détails à ce sujet dans les Mémoires militaires smr la e«m* pagne de Varmée bdgique en 1790 ( p. 6 et suiv.), volume qui doit être du vicomte Vilain XIIII, quariier-mattre général lieutenant à la colonne de Bouvigne, et qfui a été écrit sous les yeux du général Koehler. Cet officier, qui avait été aide 4e camp du gâiéral EUiot, célèbre par la défense de Gibraltar, entra, en décembre 1789 , au service de la Belgique avec le grade de colonel d'arUUerie ; il obtint quelques mois après le grade de lieutenant général.
[i790] CHAPITRE VI. 177
à de pacifiques réclamatious : Télargissement de leur compatriote, ou du moins sa translatiou dans la province qui Tavait vu naître ^ Les Vonckistes s'associèrent au mouvement; la cause du général était devenue la leur. En quittant Namur, Yonck se réfugia à Givet, d'où, au bout de quelques jours, il se rendit à Valencieones, puis à Lille; il arriva dans cette dernière ville au com«> m€»cemeftt de mai. Ce fut là que se réunirent les réfugiés belges, et que s'organisa le mouvement en faveur de Van der Mersch. Les volontaires des villes de Gand, Bruges, Conrtrai, Ostende, etc., convinrent de se réunir pour réclamer la mise en liberté du général, avec menace, en cas de refus, de renverser les États de Flandre et de marcher sur Anvers. On espérait intimider le Congrès par cette manifestation faite au nom de sept à huit mille hommes armés, et on aurait ensuite insisté pour faire rendre à Yan der Mersch le commandement en chef; alors il eût été facile de s'entendre avec les Yonckistes de Bruxelles, pour abattre le Congrès et les États de Brabant.
La réussite du projet était subordonnée à bien des chances, mais l'insurrection de la Flandre était du moins possible. Les populations de cette province n*étaient pas, comme celles du Brabant, inféodées au système aristocratique. Dans les villes, et sur* tout à Gand, les partisans des idées progressives formaient la majorité; la capitale de la Flandre avait profité de la révolution pour ressaisir ses vieilles libertés, et sa Collacey comme aux jours de la lutte avec Charles-Quint, avait déjà entamé contre les États une opposition qui bientôt aboutit à une rupture ouverte.
Les préparatifs étaient achevés, les chances se montraient favorables, et l'ordre de marcher allait être donné, quand les chefs du complot décidèrent d'attendre l'efiet d'un deuxième mémoire que l'avocat de Yan der Mersch * venait de publier. Ce retard les perdit. Le Congrès eut tout le temps de paralyser des manœuvres qu'on ne se donnait guère la peine de dissimuler. Ses émissaires ,
> Les États de Flandre avaient déjà vainement réclamé du Congrès la translation de Van der tfersch d'Anvers à Termonde * L'avocat Sandeiin> un des signataires de l'adresse du 15 mars.
17S HISTOIRE DES BELGES. [l790]
presque tous des religieux ^ s'attachèrent à représenter le mouvement comme une contre-révolution déguisée; quelques YonckisteSy en effet, demandaient à délibérer sur les propositions de Léopold ; mais la restauration entrait si peu dans les intentions des sommités du parti, que Yonck précisément alors refusa une somme de deux millions qu'on lui offrit pour y travailler *. En faisant ainsi un appel aux sentiments nationaux, on parvint à désunir les conjurés, et à détacher du mouvement ceux qui ne voulaient à aucun prix d'un arrangement avec l'Autriche. Dès lors le complot n'eut plus de chances de succès.
Au jour définitivement fixé (28 mai), les chers ' se rendirent à Gourtrai, où devaient se réunir les volontaires des villes voisines pour marcher sur Gand. Mais les prédications contre les Yonckistes avaient produit leur effet. Quand les volontaires de Menin arrivèrent au lieu du rendez-vous, ils s'y trouvèrent seuls; la plupart de ceux de Gourtrai refusèrent de marcher, et les conjurés, après avoir quelque temps attendu les renforts qui leur étaient promis, finirent par se disperser ^
Avant que ce résultat ne fût connu, le Gongrès avait fait des propositions aux chefs du parti démocratique. Yan Eupen et deux autres députés ^ se rendirent à Douai (31 mai), où une entrevue avait été
' Vonck cite entre autres les jésuites Ovin, Maseele et de Zoutere.
* Naerdere onzeydige aenmerkingen , p. Iî4. Celte tentative de corruption à regard de Yonck est démontrée à nos yeux. Une note de sa main , que nous avons lue au dos d'une lettre qui lui était adressée , nous apprend que Toffre lui fut faite par Proli, de la part du comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche à La Haye. On lit avec un grand intérêt ce que lui suggéra à ce propos sa vertueuse indignation.
» C'étaient Weemaels , Verlooy , Sandelin et un baron de Haack , inspecteur général de Tinfanterie belge, qui avait été président du comité des officiers de Namur, et qui s'était enfui après la non-réussite de cette levée de boucliers. Le baron de Haack, à la demande de Yonck, avait consenti à prendre le commandement militaire.
* Les Naerdere onzeydige aenmerkingen contiennent (p. lîî à 137) des détails étendus sur cette affaire.
^ Le comte de Thiennes, député du Hainaut, et Desmet, député d'Âlost. Le comte de Thiennes avait été envoyé à Paris par le Congrès , et c'était lui sans
[l790] CHAPITRE Vï. 179
ménagée p# le comte Cornet de Grez \ De part et d'autre on se livra à des récriminations. Yan Eupen avoua que la Belgique n'avait rien à attendre de la Prusse, et que son unique espoir résidait dans l'appui de la France. L'assemblée nationale, ou plutôt les notabilités qui avaient pris en son nom l'engagement de la procurer, y mettaient pour conditions premières : qu'on rappelât les Vonckistes; que Van der Mersch fût rendu à la liberté, et replacé à la tête de l'armée avec trois généraux français sous ses ordres; qu'on modifiât l'organisation du Brabant. Yan Eupen reconnut que la situation n'était pas tenable; il s'engagea à pro* curer l'adhésion du Congrès, et se plaignit vivement des embarras que suscitaient à une direction convenable des affaires Yan der Noot et les doyens de Bruxelles ; cependant avec l'appui du tiersétat des villes d'Anvers et de Louvain ^, il espérait surmonter ces obstacles. Les députés du Congrès, qui accompagnaient Yan Eupen, ratifièrent ses allégations, et on convint que les Yonckistes feraient les premiers pas.
Yonck, retenu par ses infirmités, n'avait pas assislé à la conférence de Douai ; mais rien ne se faisait sans le consulter , et il se joignit à ses amis quand ceux-ci, de retour à Lille, écrivirent à Yan Eupen la lettre qu'il leur avait demandée (1^' juin) : les exilés se disaient prêts à faire cesser les divisions, à sacrifier leurs ressentiments au salut de la patrie ; Léopold et ses adhérents étaient et seraient toujours, ajoutaient-ils, leurs premiers ennemis, leurs ennemis irréconciliables '. Yan Eupen accusa réception de la lettre, et un projet de réponse fut même adressé par le Congrès
doute qui avait rapporté les propositions faites au nom de rassemblée nationale de France»
* Le comte Cornet de Grez, membre du conseil du gouvernement de Bruxelles, se retira à Douai à la fin de 1787, quand il vit la tournure que prenaient les affaires en Belgique. Il revint à la fin de 1789 ; mais, s'apercevant que les conseils de la modération ne prévaudraient pas, il ne tarda pas à retourner à Douai.
> Yonck les désigne sous les dénominations de Sigmors et Peetermans.
* On trouve cette lettre dans le Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. III, p. 3^8.
180 HISTOIRE DES BELGES. [i790]
aux Étals des provinces; mais la chose en resta là. Le9 puissaïu^es alliées et rAntriche avaient un intérêt égal, quoique difierent, à oe que la France n'intervint pas dans la révolution belge; elles s'attachèrent donc à faire échouer une combinaison qui eut rétabli l'union, seule chance de notre salut, el il ne leur fut pas difficile de convaincre Yan der Noot ^ La majorité du Congrès et Van Eupen furent de bonne foi ; Yonck lui-même le reconnaît, et nous pouvons l'en croire ^ Mais ils reculèrent quand les exagérés, les accusant de trahison, travaillèrent à rendre impossible une alliance avec la France par leurs diatribes insensées, et répondirent par des cris de fureur aux avances du parti démocratique '. La déc<mverte d'une prétendue conspiration dont Bruxelles devait être le théâtre, fournit un nouvel aliment aux passions de ces éiiei^'mènes. Il ne s'agissait de rien moins que de massacrer au milieu d'une procession solennelle, le jour de la Trinité (50 mai), l'arche^ véque de Malines, Yan der Noot, Yan Eupen, les membre du Congrès qui assisteraient à] la cérémonie, el généralement tous les citoyens marquants attachés au parti des États.
* On est bien porté à ratifier Tépithète dHmhécile (grof-geestig) que Vonck donne à cette occasion à Van der Noot. Naerdere onzeydige aenmerkingeny p. 145.
« Ibid., p. 144.
^ La lettre des Yonckistes fut accueillie par les commenlaires furibonds de VAmi des Bdges, qui prit pour texte cette phrase significative du Deutéronome : Non fades cum eis pacem. Ce sycophante, qui faisait constamment intervenir Dieu au milieu de ses turpitudes, vit un miracle dans la découverte de la prétendue conspiration ; Dieu , dit-il , voulut témoigner par là que la révokdion était sm (mirage. Gérard fait dans les termes suivants la description de la situation oii se trouvaient les Yonckistes à Bruxelles : « Le 18 mai, on fit parcourir la ville par « un grand nombre de patrouilles de volontaires et autres, parce que le bruit « s'était répandu qu*une très grande quantité de peuple avait résolu de s'assem- « bler au jardin Saint-George , et d'aller ensuite chez tous ceux qui avaient « signé radresse aux États de Brabant, pour les chasser de cette ville. Plusieurs «c d'entre ces signants, qui étaient restés à Bruxelles, avaient quitté ladite vilto « le jour précédent , de crainte d'être insultés. Il est certain que la haine du « peuple contre les partisans de l'avocat Yonck était très forte. Passant , ledit « jour, par le marché , j'y vis quelques jeunes gens rassemblés, et j'ouïs qu'il» « disaient : A moins qu'on ne pende aux lanternes une douzaine de Yonckistes, ( on n'aura jamais la tranquillité, et il faudrait commencer l'expédition aujour- « d'hui. » Journal des troubles, t. III, p. 313.
[i790] . CHjlPITRE VI. 181
La coo&piration n'avait pas la moindre réalité. Un misérable intrigant, qui espionnait les réfugiés de Lille, inventa le plan et le livra à Yan der Noot, qui le lui paya d*uDe somme assez forte. L'infâme reçut sans doute aussi son payement de TÂutriche dont il servait les intérêts. Ses liaisons prouvées avec Thomnoe que les gouverneurs généraux avaient chargé de faire des propositions AUX Yonckistes ^, «ont de nature à le faire croire. Il connut par lui les détails du mouvement qui s'organisait en Flandre, et y rattacha un complot imaginaire à Bruxelles, où trois individus seulement avaient été initiés au complot de Courtrai. Ses indications forent accueillies avec avidité ^ ; dans l'état de lutte où se trouvaient les deux partis, elles prenaient un caractère de vraisemblance, et d'ailleurs elles flattaient les passions des exagérés, qui y trouvèrent un moyen de paralyser les démarches conciliantes de Yan Ëupen et de la fraction la plus raisonnable du Congrès.
Ce fut en effet un puissant levier pour soulever les masses déjà si fanatisées du Brabant, ces masses qu'on exaspérait en leur représentant sans cesse la religion menacée par les Autrichiens et par les Yonckistes. Leur foreur fut sans bornes, quand elles apprirent le prétendu danger auquel avaient échappé un prélat objet de leur vénération, et un homme qu'elles s'étaient habituées à r^arder comme la révolution personnifiée. Des communes rurales on vit arriver à Bruxelles une multitude ' de paysans armés de tout ce qui leur était tombé sous la main : fusils, bâtons, faux, bêches, etc. « Ils accourent, dit Feller qui appelle cela un
1 Nous en parlerons incessamment.
• Les Naerdere onzeydige aenmerkingen, p. 141, contiennent sur ce méprisable personnage et sur la conduite qu'il tint à cette occasion une longue et curieuse note, dont nous avons donné la traduction, avec quelques explications supplémentaires, dans la f édition de cet ouvrage. Voir la note 5 à la fin du 1" volume.
' L'afiluence fut telle que Gérard, dans son Jov/rnal des troubles (t. IV, p. 97), porte à environ Î0,000 le nombre des paysans qui arrivèrent à Bruxelles le 8* jQln. La plupart de ces campagnards suivaient leurs curés qui les précédaient Fépéeà la main. Souvent le cortège avait pour bannière le portrait de Van deF rioot, et parfois on y remarquait de singuliers emblèmes, tels qu'un gibet auquel appendaient des figues , une roue à laquelle était attaché du brulin , etc. Les figues désignaient les démocrates, et le brulin leur chef, Vonck.
182 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
« touchant enthoiisiasme^ offrir leurs services contre les traîtres et « les assassins; ils se mettent en ordre militaire devant la salle € des États, ils montrent leur cœur et leur bras droit, et accom- « pagnent ces gestes expressifs de cris qui percent les airs et € pénètrent la multitude des spectateurs d'un sentiment profond « et inexplicable, où la joie, la confiance, la gratitude, Taffection « et Tamitié disputent à qui aura le dessus. On a vu les curés et € vicaires précéder à cheval ces braves agriculteurs, et leur don- € ner l'exemple du patriotisme... »
Ce fougueux jésuite, que Ton retrouve toujours quand il s'agit d'exagération, publia aussi dans son journal % qui était le plus répandu de tous ceux de l'époque, un article d'une violence incroyable; il se récriait contre les lenteurs des formes judi«ciaires, et provoquait à courir sus aux Yonckistes. « La trame € est mise au grand jour! s'écriait-il... et il;^faut encore des € formes pour donner aux ennemis de la patrie le loisir d'échap- « per, pour les mettre en état d'ourdir de nouvelles trames ! Et € ce sont des avocats, des magistrats qui crient à l'injustice, « lorsque la promptitude de remprisonnementj délivre la patrie « de quelque scélérat prêt à la mettre en feu! Ces hypocrites par- € tisans d'une justice factice ne craignent donc pas de dévoiler « le secret de leur abominable cœur?... Les formes sont respec-
< tables sans doute, quand elles assurent la vie du citoyen; mais « quand elles compromettent la vie de tous, qu'elles mènent la
< patrie sur le bord de sa ruine, qu'elles encouragent la scéléra- « tesse et la félonie, qu'elles rassurent les meurtriers et les bri- « gands, elles sont détestables. »
« On sème partout la désunion, disait un autre furieux; des € traîtres, des monstres sans nombre veulent nous donner des
< fers pires que ceux que nous avons brisés... Il est temps « d'étouffer ces vipères, il est temps de purger notre terre des € monstres qui l'infectent... Justice! justice! que nos ennemis , « ces traîtres que nous avons comblés de bienfaits]et d'honneurs,
> Jownal historique et littéraire, n« du 15 juin 1790,
[l790] CHAPITRE VI. 185
« expient dans les tourmenls les plus affreux les crimes horribles
< dont ils se sont rendus coupables ! Suivons rexem][)Ie de ces € braves Américains. Ils avaient brisé leurs fers, ils n'étaient pas
< encore tranquilles. Des complots les désolaient, les harcelaient, « empêchaient la réunion des esprits et la perfection de leur € félicité républicaine; qu'ont-ils fait? Ils ont pendu sur-le-champ « tous les intrigants, les conspirateurs, enûn tous les ennemis « du bien général. Depuis ce temps ils sont libres, ils sont heu- « reux. Quel exemple à suivre! Quel exemple nécessaire! Il est « temps. Plus de lenteur, plus de bannissement, plus de pillage : a la mort, la mort, la mort la plus honteuse! Cent traîtres sup-
< pliciés, nous n'aurons bientôt plus d'Autrichiens à combattre, « nous serons libres, heureux! C'est le désir du peuple belge, € c'est sa voix, c'est celle de Dieu! Vox popvii, vox Dd! »
L'histoire peut excuser l'exaltation des esprits en temps de troubles, mais elle doit être impitoyable pour des provocations aussi sanguinaires, surtout émanant d'hommes a qui le caractère de prêtre imposait une mission bien différente.
On publia aussi, par l'intermédiaire du département de la guerre, une déclaration constatant qu'un capitaine autrichien avait promis à ses soldats de leur donner des hosties consacrées en guise de pain de munition, et de leur faire confectionner des boucles avec des vases sacrés. Ce propos, démenti du reste par l'officier k qui on l'attribuait % n'était qu'une atroce bravade et le fait d'un particulier; à ce titre, il ne méritait pas sans doute l'importance qu'on lui accordait; mais il servait à exaspérer toujours davantage la populace contre des hommes accusés de travailler à la restauration, et cela suffisait ^ Toutes ces provocations obtinrent un déplorable succès. Les prisons regorgèrent bientôt de
^ C'était un capitaine du régiment de W^urtemberg, nommé L. de Ketelbutten. Ce démenti se trouve dans le Journal général de VEmope^ 1790, vol. III , p. 390. On conçoit que Lebrun se soit demandé, à ce propos, si Ton était bien en 1790, à soixante lieues de Paris et de Londres.
' a Cet Imprimé fit beaucoup de sensation, surtout au plat pays, et fut cause « que les paysans prirent la résolution de prendre les armes et de venir à
184 HlSTOmB DES BELGES. [f790]
citoyens incarcérés sans décret du juge ^ ; rinviolabilité du domicile, le secret des lettres, les garanties les plus précieuses de la constitution furent audacieusement foulées aux pieds. Un système de terreur et d'oppression , pire que celui qu'avait imposé le lieutenant de Joseph II, couvrit la capitale jusqu'au moment où la Belgique fut enfin, grâce à ces fureurs liberticides , replacée sous la domination de rAutriche ^.
Au nombre des personnes qui souffrirent à cette époque, se trouva le duc d'Ursel. Après l'arrestation de Yan der Mersch, il avait jugé prudent de se retirer dans une maison de campagne de révéque de Gand, son oncle, où les Étals de Flandre le firent arrêter. On instruisit son procès, et le conseil de la province, dès qu'il en eut pris connaissance, ordonna sa mise en liberté (3 juillet). Mais les États, violant eux-mêmes cette constitution dont ils réclamaient hypocritement l'intégrité, s'opposèrent à l'exécution du décret « pour des raisons particulières et secrètes, à eux con-
« Bruxelles offrir leurs bras pour le soutien des États et de la religion. » Journal des troubles, t. III, p. 419.
» Les choses en vinrent au point que le Congrès , pour éloigner de lui tout reproche de connivence à ces arrestations, déclara publiquement qu'elles se faisaient sans son assentiment. Cette manière d*agir ne convenait pas aux exagérés du parti conservateur. « Les députés des États de Brabant au Congrès, dit Gérard, « avaient tâché d'empêcher la publication de cette déclaration, et l'avaient « arrêtée pendant quelque temps, parce que c'était le comité supérieur de police « et le comité civil établi à Bruxelles qui avaient fait arrêter plusieurs personnes « qu'on avait dû ensuite relâcher, et qu'ils craignaient que ces personnes n'au- « raient attrait soit les membres des États de Brabant, soit les membres desdits « comités en justice réglée poiir être dédommagées. C'est la publication de cette « déclaration qui, à ce qu'on assure, fut cause qu'on publia contre le Congrès « et autres personnes une pièce satirique par laquelle on accusait le Congrès de « soustraire les traîtres à la punition qu'ils avaient méritée. » Journal des trou- &ks, t. V, p. 131.
* « Les honnêtes gens gémissaient en secret de tous les excès qu'on commettait, * mais ils n'osaient s'expliquer publiquement, et ce n'était qu'entre quatre yeux « qu'on osait s'expliquer. Les personnes clairvoyantes disaient que cela ne « pouvait durer, qu'il y aurait une contre-révolution, ou qu'une partie de la « nation voudrait se mettre sous la domination du roi Léopold. » Jowmal des troubles, t. V, p. Iî5. Qu'on fasse attention que ce langage émane d'un Van der Nootiste, non d'un Vonckiste.
[l790] CBÂPITRE YI. «j^
a nues, » et donnèrent aux gardiens du duc, Tordre de repousser la force par la force. Ils firent plus : par une lâche et coupable <M)adescendaQce pour les États de Brabant, ils tentèrent de faire transférer le prisonnier à Bruxelles , où la populace Teùt mis en pièces. Heureusement les volontaires gantois, avertis à temps, s'opposèrent au départ de la voiture, et le duc, rendu à la liberté, se retira en Hollande, puis en France, d'où il écrivit à ses persécuteurs une lettre dictée par un sentiment d'indignation facile à concevoir ^ Il y eut encore, en Flandre et en Hainaut, des essais de guerre civile, mal combinés, mai conduits, et qui, pour tout résultat, coûtèrent la vie à quelques malheureux. C'est seulement après ces déplorables scènes, que les Vonckistes entrèrent en négociations avec la cour de Vienne.
Un agent de l'Autriche, Wildt conseiller pensionnaire des États de Limbourg, vint trouver les chefs du parti réfugiés à Lille, et se présenta à eux comme un des leurs *. D'abord, il prit garde à ne pas parler de restauration, et se montra l'un des plus chauds partisans du mouvement organisé en faveur de Van der Mersch. Déjà cependant il avait suggéré l'envoi d'un député à Bonn, pour obtenir des gouverneurs généraux la promesse d'appuyer auprès du souverain les réclamations du parti démocratique, lorsqu'eut lieu l'entrevue de Douai avec Van Eupen et les
1 Voir sur cette affaire du duc d'Ursel un article de M. Desmet dans les BviUetins de V académie royale des sciences et b^s4ettres de BruxeUes , vol. II de 1843 , p. «17.
* Le nom de ce personnage se trouve parmi ceux des membres qui composèrent les États Généraux belges de 1790. Les détails ci-dessus sont puisés dans un rapport que Wildt adressa aux gouverneurs généraux, et que nous avons «opié aux Ardiives de l'État. L'obscurité qui couvre encore les relations du parti Tonckiste avec la cour de Vienne nous a engagé à publier, à la fin du I" volume { 1" édition), ce document qui est d'une haute importance, et dont nous avons, il y a bien des années , donné une analyse dans la Revue belge ; nous y avons ajouté trois autres pièces également inédites, et relatives au même fait : le rapport des gouverneurs généraux à Léopold , la réponse transmise en leur nom aux réfugiés de LiUe et la réponse de Kaunitz. Nous ferons seulement remarquer que Wildt, pour augmenter Timportance de sa mission, n'est pas toujours très exact , et qu'il convient de contrôler son rapport par différents passages des Naerdere onzeydige aenmerkingen, et notamment par une note de la p. 138.
HI$T. DBS BELGES, T. I. 13
186 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
deux députés du Congrès. La réunion des deux partis compromettait le succès de la restauration, et Wildt mit tout en œuvre pour la faire échouer ^ ; il contesta la sincérité de Van Eupen, prétendit qu'il était dangereux de se fier à lui, et que sa demande cachait un piège. Plusieurs parlèrent dans le même sens; mais l'ascendant de Yonck ^ l'emporta, et la proposition du Congrès fut accueillie.
Malheureusement les événements traversèrent cette patriotique résolution, et l'agent de l'Autriche revint à la charge. Les dernières persécutions exercées à Bruxelles contre leurs amis, avaient porté au comble l'exaspération des réfugiés ; il fut plus aisé cette fois de s'entendre avec eux, et d'obtenir connaissance des conditions qu'ils mettaient à leur réconciliation avec le souverain (juillet). Ces conditions étaient renfermées dans deux projets. L'un était relatif aux changements à introduire dans la constitution, l'autre à une no{ivelie organisation des États : le pouvoir législatif était partagé entre le roi et les États Généraux ; quant aux États des provinces, qui devaient chaque année se réunir dans la capitale comme États Généraux, et y voter par tête non plus par ordre, ils étaient renouvelés tous les deux ans par moitié; à cet effet, des espèces d'assemblées primaires élisaient, dans la proportion d'un pour cent de la population, les représentants de leurs districts; et ces représentants, appelés centeniers, choisissaient à leur tour les membres des États, à raison d'un par vingt-cinq centeniers; les trois ordres étaient maintenus, mais le tiers état devait avoir un nombre de représentants double de celui de chacun des deux
* L'intimité qui existait entre V^ildt et Robineau dit Beaunoir, Tinventeur de la conspiration de Bruxelles, permet de croire que la dénonciation faite au Congrès par ce dernier fut concertée entre eux deux ; elle devait rendre impossible une réconciliation entre les conservateurs et les progressifs , et servait ainsi admirablement la politique de la cour de Vienne.
• Il était cependant fortement circonvenu , dans le sens d'une restauration , par le comte de la Marck. Nous avons donné dans la note 7, à la fin du I" volume ( 1" édition), les extraits de quelques lettres inédiles de ce dernier; ces lettres ont été copiées par nous dans la correspondance de Vonck, qui se trouve à la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles.
|l790] CHAPITRE VI. 187
autres ordres. Si le monarque adoptait ces idées, au moins dans leur essence, les Yonckistes se disaient disposés à travailler de tous leurs moyens à la restauration.
Le résultat de ces négociations fut transmis aux gouverneurs généraux, qui en firent l'objet d'un rapport à Léopold (28 juillet). Ce rapport concluait en disant que, toute vicieuse qu'était l'organisation des États, il y aurait de l'inconvénient à adopter le système des Vonckistes; qu'il valait mieux, en rentrant dans le pays, décréter le rétablissement des constitutions, sauf à promettre d'y introduire les changements que la nation elle-même réclamerait. La réponse adressée aux réfugiés de Lille était conçue en termes vagues, qui dissimulaient mal un refus, et quand plus tard (en août) le prince de Kaunitz eut à se prononcer sur le rapport des gouverneurs généraux , il leur manda qu'il ne pouvait plus être question de négocier sur ce pied. L'Autriche venait en eflet de faire la paix avec la Prusse, d'enlever au Congrès son dernier espoir d'intervention étrangère, et elle se croyait désormais assez assurée du succès, pour ne pas devoir prendre, vis-à-vis du parti démocratique, des engagements formels.
« La situation resta donc la même. Dénoncés à leurs compatriotes comme des traîtres ^ qui ne rêvaient que pillages et massacres, la plupart des Yonckistes favorisèrent la restauration pour se venger de leurs implacables persécuteurs , et dans la persua-
1 Le préambule d'un édit des États de Brabant du 4 juillet portait : « Le Congrès « souverain des provinces belgiques unies étant informé que les traîtres et les « ennemis jurés de la patrie, irrités par leurs défaites, cherchent encore à se « relever et à se venger des bons et fidèles habitants qui ont si courageusement « résisté à leurs vues sinistres , et tâchent de bouleverser tout le pays pour « rouvrir aux Autrichiens , dont la suite serait qu'ils feraient une irruption « avec d'autant plus de rage que, voyant qu'ils ne pourraient jamais tenir les « braves Belges sous leur tyrannie , ils assouviraient leur vengeance sur vos « personnes et sur vos biens, dévasteraient votre riche moisson, détruiraient « vos maisons, assassineraient vos femmes et vos enfants, pilleraient vos églises, « empêcheraient le culte divin , pour vous détourner par ce moyen de votre « sainte religion, sachant que c'est la main de Dieu qui vous a sauvés de Tescla- « vage ; en un mot , qu'ils mettraient tout en œuvre pour faire de ces belles « provinces un lieu de dévastation... Nous, etc. »
188 HISTOIRE DES BELGES. [l7d0]
sioD que leur parti devait, à tout prendre, gagner à un changement. Il en est cependant qui refusèrent constamment de transiger sur la question de Tindépendance nationale, et se contentèrent, pour toute concession, de rester inactifs. Ils sont indiqués, dans le rapport adressé aux gouverneurs généraux, par la dénomination honorable de têtes exaUée$ poursuivant une chimère. Nous avons plus d'une raison de croire que Vonck fut du nombre, et qu'on se cacha de lui pour faire des propositions dont nous venons de dire le but et le résultat ^
^ Il est à remarquer qu'il n'est pas fait mention de ces propositions dans les Naerdere onzeydige aenmerkingen, et que Yoncl^ semble même ne pas connaître bien précisément la mission de Wildt (voir particulièrement une note à la page 138). ffous ajouterons que le projet de constitution , joint au rapport de Wildt, s'éloignait des idées républicaines de Vonck.
Négociations avec l'étranger. — Sentiments de la Prusse, de la Hollande et de l'Angleterre pour la révolution belge. — Conférences et préliminaires de Reichenbacli. — Le (3ongrès s'adresse à la France. — Bisaltat de ses démarches. — Session du Congrès renforcé. — Les volontaires appelés à Taratée. — Croisade de septembre, — Débats sur V Insinuation v^bale, — Eiponse à ce document. — Situation de Bruxelles. — Képlique verbale des ministres médiateurs. — Les généraux consultés sur l'opportunité d'un armistice. — [Réponse dilatoire du Congrès. — Ultimatum des puissances étrangères.
On peut imputer à crime au parti conservateur non d'avoir sollicité Tappui de Fétranger, mais d'en avoir fait la condition essentielle de l'indépendance nationale : les promesses de la diplomatie sont toujours soumises à des éventualités, qui en décident l'annulation ou le maintien.
Des trois puissances favorables à la révolution belge, la Prusse fut celle qui montra le plus de chaleur. Les premières instructions données à son ambassadeur en Angleterre, ne tendaient à rien moins qu'à mettre la Belgique en état de s'ériger en république, et de s'associer à celle des sept Provinces-Unies ^ A Londres, l'ouverture fut accueillie avec froideur, et le plénipotentiaire
* Réswné des négociations qui accompcLgnèrent la révolution des Pay9-B€S «nên-
190 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
que le Congrès y envoya, ne se vit pas mieux accueilli que Van der Noot ne Tavait été précédemment ^ Il en devait être autrement à Berlin. Le ministre Hertzberg donna audience aux députés belges, qui lui remirent un mémoire destiné à alarmer le cabinet prussien, en lui montrant le pays prêt à se jeter de désespoir dans les bras de la France ; on y développait aussi les idées présentées déjà aux méditations de la cour de La Haye : si l'Empereur parvient à établir le pouvoir absolu en Belgique, l'équilibre politique est gravement compromis; les puissances maritimes et la Prusse doivent intervenir, en cas de succès de l'insurrection , pour arrêter de concert avec les Belges une forme de gouvernement convenable à tous les intérêts; en cas de non réussite, pour réclamer l'exécution du traité de la Barrière '.
Ce système s'adaptait parfaitement aux vues de la cour de Berlin, et le ministre Hertzberg, de l'aveu de Frédéric-Guillaume n, proposa de nouveau aux cours de Londres et de La Haye de reconnaître l'indépendance de la Belgique , si ses efforts pour secouer la domination autrichienne étaient couronnés de succès '. Le cabiaet anglais ne voulut pas d'une mesure aussi décidément hostile à l'Autriche qu'il ménageait, et se contenta de donner son assentiment à un projet de convention rédigé par les États Généraux de Hollande : les trois grandes puissances s'engageaient à ne prendre, relativement à la Belgique, de mesures que de commun accord, et à n'intervenir que si elles y étaient invitées par l'Empereur, ou si l'urgence des circonstances le réclamait; elles devaient se concerter, dans le cas où les Belges proclameraient leur indépendance et qu'il ne restât plus d'espoir de les ramener à la soumission, pour décider s'il y avait lieu à reconnaître ou non cette indépendance. La convention du 9 janvier, à laquelle la Prusse accéda, fut conclue sur ce pied *.
» Résumé, etc., p. 122. Ce plénipotentiaire était le marquis de Rodes.
• JWd., p. 1Î5. Les deux députés belges étaient O'Hearn, professeur à Louvain, et le comte de Hoen-Neufchâteau.
•JWd.,p.l25.
* Cette convention se trouve dans le Résumé des négociations, p. 149. M. Gachard,
[l790] CHAPITRE VII. 191
Dans rinteryalle la révolution s'était achevée, et la cour de Berlin avait fait de nouvelles instances auprès des deux autres cabinets : Le moment était venu, disait-elle, de reconnaître Tindépendance de la Belgique, sauf à lui imposer pour conditions « de se donner une constitution ferme, solide et conforme aux « intérêts des alliés, d'après un concert et selon leurs conseils, « de se former un état militaire respectable et propre à donner « de la confiance, de ne point contracter de liaisons avec d'autres « puissances qui seraient contraires aux intérêts des alliés, et «c enfin de régler leur commerce d'une manière qui ne fût pas « contraire aux traités subsistants, et de faire avec eux des liai- « sons de commerce réciproquement utiles ^ » Pour empêcher l'Autriche d'envoyer des troupes en Belgique, on eût recouru à des représentations, et au besoin à des mesures plus efficaces. Il fallait aussi, en présence des dissensions qui s'annonçaient en Belgique, appuyer « le parti qu'on trouverait le plus sûrement « porté pour l'indépendance et pour les liaisons suivies avec les « trois puissances alliées. » Cette note ne tarda pas à être suivie de deux autres ^, où le ministre prussien, argumentant du texte même de la convention du 9 janvier, réclamait une prompte décision : à l'entendre, la France était sur le point d'envahir la Belgique.
 La Haye, les opinions flottaient indécises; la cour stathoudérienne avait à cœur de se venger de l'appui prêté aux patriotes hollandais ; il lui importait d'affaiblir la puissance de l'Autriche, et de ne pas laisser les Belges conquérir seuls leur liberté, car ils n'eussent pas permis qu'on leur imposât des conditions ^. D'autre part, fournir à la Belgique les moyens d'utiliser ses ressources en favorisant l'établissement de son indépendance, c'était préparer
4ans ses Docvments politiques et diplomatiques [ p. 253 ) , lui donne , d'après le Mémoire historique powr Van der Mersch, la date du 10 janvier, date qui doit être Inexacte.
* Résumé des négociations, p. 146.
» Datées des 11 et 18 février. Ibid., p. 153 et 158.
* Résumé des négociations, p. 133.
IM HISTOIBB DBS BELGBS. [1790]
une concurrence funeste aux intérêts des ProYinces-Unies, cpii déjà voyaient avec crainte les États Généraux de Bruxelles montrer pour ragrandissement du commerce un empressement précoce et maladroit ^ Afin d'éviter ce double écueil, on proposait d'unir les deux pays, de manière à ne faire porter la communauté que sur la défense territoriale et sur les relations extérieures.
Certes, l'idée de reconstituer les Pays-Bas tels qu'ils existaient avant Philippe II , idée qui prévalut vingt-cinq ans plus tard au congrès de Vienne, dut sourire à un grand nombre de patriotes '. Mais la différence de religion et surtout la rivalité commerciale en rendaient l'exécution difficile ', et l'attitude de l'Angleterre empêcha d'y songer sérieusement. A Londres, en effet, on se montra sourd aux sollicitations de la cour de Berlin : l'unique but que doivent se proposer les alliés, répondit le ministère britannique, c'est d'empêcher que le pouvoir absolu ne s'établisse en Belgique, ou que la France n'y obtienne une influence prépondé^ rante, et de ces deux suppositions, nulle n'est à craindre pour le moment. Les États Généraux de Hollande finirent par se ranger à cette opinion.
* Béswné des itégociatims, p. 13K. Ce passage fait allusion à une décision ùês Étals Généraux de Bruxelles, du 11 janvier 1790, pour former dans les provinces des commissions chargées de recherchet les moyens de favoriser et d'agrandir le commerce du pays. Voir à ce sujet le XVI' Recueil de Feller, p. llî.
' Ce système fut soutenu par Fauteur de la RépvMiqwe hélgiquej livre auquel se rapporte la note S à la fin du V volume ( 1"* édition).
* Dans une lettre du baron de Feltz, qui parle d'un projet de réunir la Belgique et la Hollande sous un même stathouder, ou d'ériger dans le premier de ces deux pays un sCatboudérat particulier pour le fils cadet du prince d'Orange, et qui signale la comtesse de lérode eomme intriguant fortement à La Haye ddiM ce but, on lit : ir II entrait dans cet arrangement différents points concemaM te
• commerce, tels qu'une chambre de la compagnie des Indes à Ostende, l'ouver-
• ture de l'Escaut avec certaines entraves favorables à la ville d'Amsterdam...
• Les eonféreo^es ont été suivies de mémoires et de billets, mais tout cela n'a t pas fait grand effet ; il existe une jalousie de commerce entre la HoUande et le t Brabant , qui seule suffirait pour rendre toute réunion impossible. On s'en t explique ouvertement ici sur ce pied , et bien plus encore à Amsterdam , à
• Dordrecht et dans les autres villes commerçantes delà province. » ArMves de VÉtaL
[l'ï90] CHAPITRE VII. ilB
La Prasse n'insistait aussi vivement que parce qu'elle était décidée à rompre avec rAutriehe; «n traité venait d'être conefai par elie avec ta Turquie, et la guerre devait en suivre la ratificàntioD. Avant de donner sa signature, Frédéric-GuiUaume II déâ»^ rait s'assurer la coopération des deux puissances maritimes, qui se fussent associées à son système en reconnaissant l'indépen^ danee d'un pays dont la cour de Vienne réclamait la souveraineté. Or^ on ne voulait d'une guerre semblable ni à La Haye, ni surtout à Londres; l'Angleterre avait intérêt ài maintenir puissantes l'Aotriche et la Turquie, et ne désespérait pas d'ailleurs de rétablir Talliance qui l'unissait à la cour de Vienne avant 1756. La mort de Joseph II, qui survint à cette époque, ouvrit les voies à une politique de conciliation. Dès son avènement, Léopold, connais^ sant les préventions du chef de la diplomatie autrichienne v contre la Prusse, se rait en correspondance directe avec Frédéric-Guillaume II, lui manifesta les intentions les plus pacifiques, et s'at-* tacha à l'effrayer sur les conséquences que devait avoir pour FEurope entière la situation de la France. Après deux mois de négociations, grâce à l'intervention du cabinet anglais, on convint d'un armistice entre l'Autriche et la Turquie, et des conférences s'ouvrirent à Reichenbach, pour arrêter les bases d'un traité destiné à réconcilier les deux puissances (27 juin).
La révolution belge ne devait pas compter sur de fervents défenseurs. La Prusse elle-même, qui l'avait si chaudement appuyée, en fit aisément le sacrifice ; elle se contenta de la promesse d'aune amnistie et de celle du maintien des constitutions *.
L'Angleterre et la Hollande se joignirent à elle, pour demander que la Belgique fût comprise dans l'armistice admis à l'égard de
1 Le prince âe KaatiUz.
* « Et comme Sa Majesté prussienne avait assuré que, loin de vouloir mettre « Obstacle à la rentrée des Pays-Bas sous la domination autrichienne, elle y « contritmerait au contraire de son mieux, à condition ^e Fancienne constitit-' « tien leur serait rendue, et garantie par les puissances maritimes et la Prusse^ « les plénipot^tiaires sont chargés de convenir vassî sur ce point. » RésmU des négodations, p. S91.
194 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
la Porte. L'Autriche s'y refusa, alléguant qu'il était contre sa dignité de traiter de puissance à puissance avec des sujets rebelles. Cependant, pour adoucir le coup, elle se montra disposée à céder le terrain que lui avait fait gagner le traité de Fontainebleau S et à consentir au renouvellement de cet odieux traité de Vienne * que Favidité mercantile de nos voisins avait obtenu de la faiblesse et de Tincurie de Charles YI '; elle donna aussi à entendre que, si les négociations à entamer avec les Belges marchaient convenablement, on pourrait suspendre la marche des troupes *.
Le Congrès n'eût connaissance que des actes qu'on ne voulut pas lui celer. Ainsi on lui cacha la convention du 9 janvier, tandis qu'on prolongeait ses illusions, en lui communiquant les notes diplomatiques où la cour de Berlin insistait auprès de ses alliés, pour les engager à reconnaître l'indépendance de la Belgique. Toutefois, les avertissements ne lui manquèrent pas; dès le mois d'avril on déclara, de la part de l'Angleterre et de la Hollande, à son envoyé à La Haye *, qu'il serait prudent de se ménager un accommodement honorable avec Léopold ^. C'était le parti le plus convenable, et peut-être eût-il été adopté, sans la crainte d'encourir l'impopularité qui s'attachait à toute idée de restauration.
1 C'est le traité qui termina la querelle élevée entre Joseph II et la Hollande. La fin de notre Introditction en donne le résumé.
" Il consacra la suppression de la compagnie d'Ostende.
» Voir au sujet de ces concessions promises par la cour de Vienne le Résumé des négociations y p. 295.
* Ibid., p. 293.
* Le docteur Van Leempoel, professeur à Louvain.
« « M. Kempson, ci-devant secrétaire d'ambassade d'Angleterre, écrivait (le « 14 avril) de La Haye le baron de Feltz, a fait entendre à Leempoel qu'il averc tisse ses commettants de s'accommoder avec la maison d'Autriche; que telle « était la résolution de l'Angleterre et de la république, loin de vouloir recon- « naître l'indépendance. » Gachard, Docuanentspolitiqms et diplomatiques, p. 267. Quelques jours auparavant, à en croire encore de Fellz, Van Leempoel avait reconnu « que les insurgents ne pourraient faire mieux que d'accepter les pro- < positions de Sa Majesté, et de se ménager, sur cette base, un bon accommo- « dément. » Ibid., p. 266.
[i790] CHAPITRE VU. 195
Quoique la paix ne fut plus douteuse à T époque où s'ouvrirent les conférences de Reichenbach, il fallut aux négociateurs un mois pour s'entendre. La Prusse voulait se faire payer l'abandon de la révolution belge, et elle réclamait de l'Autriche une cession territoriale, qui lui eût procuré les mojens d'obtenir de la Pologne les villes de Thorn et de Dantzig. Léopold prévit le refroidissement que cette demande amena bientôt entre les cours de Londres et de Berlin, et se refusa à la cession. Enfin la Prusse fléchit, et on convint des bases de la paix à conclure entre l'Autriche et la Turquie (27 juillet).
Quant à la Belgique, il résulte des déclarations échangées à cette occasion, que les puissances de la triple alliance promirent de concourir à la faire rentrer sous la domination de Léopold, et que ce dernier s'engagea, si la soumission était volontaire, à publier une amnistie générale, et à faire quelques concessions qui ne devaient pas altérer essentiellement la constitution, telle qu'elle était au commencement du. règne de Joseph II ; le monarque annonçait l'intention , pour donner plus d'efficacité aux mesures conciliatoires des cours alliées dont il admettait la médiation, d'envoyer en Belgique un corps d'armée qu'il pouvait désormais transporter du Danube sur la Meuse ^ « Le temps qu'il faudra à ces troupes pour arriver, disait-on <c dans une note adressée quelques jours après aux États Génère raux de Hollande, fournira un intervalle assez considérable , <c pour qu'on puisse juger jusque-là de la possibilité d'un arrange gement amiable; leur présence sur les lieux sera de nécessité «c absolue, au cas qu'il devienne impossible; et, dans toutes les « suppositions, la détermination de leur envoi ne pourra qu'y «c contribuer essentiellement, en achevant de détruire les illu- « sions que les malintentionnés pourraient continuer d'entre- « tenir parmi les sujets égarés (20 août) *. »
» Les pièces relatives aux préliminaires de Reichenbach se trouvent dans le Bésfmédes négociations, p. 297, et dans Gachard, Do<ywmenis yoUtiques et di'jfioma' tiques, p. 279.
> Réswmé des négociations, p. 313.
A la lecture des préliminaires de Reichenbacb, toutes les inusions durent cesser en Belgique. Le coup fat d'autant pins rode, que Ton y avait pris fort au sérieux les promesses d'intervention ^ , et que, la veille encore, le cabinet stathondérien s*épuisait en hypocrites protestations *. Jamais aussi on ne vit crédulité semblable à celle de nos hommes d'état ; ils nccueillirent comme possibles les idées les moins réalisables, et dépensèrent en pure perte des sommes importantes , pour acheter dans les cours étrangères des diplomates qui acceptèrent leurs dons et se moquèrent d'eui; ils mirent un soin excessif à ne pas divulguer leurs négociations, et leurs décisions les plus secrètes étaient connues de l'Antriche ', à qui les représentants mêmes des puissances étran-
1 La lecture du passage suivant de VAmi des Bdges (n* du l*'iuin) donnera une idée des moyens dont on se servait pour égarer Topinion : « le suis accablé, t cher lecteur, par la multitude d'heureuses nouvelles. Abondance de biens ne « nuit pas. Je les renvoie à l'ordinaire prochain, si elles conservent jusqu'alors « leur fraîcheur. 11 faut pourtant que j'ouvre le sac , et que je vous en donne « une pour la bonne bouche, mais celle-là vaut bien toutes les autres. C'est...
• c'est que le roi de Prusse propose pour conditions de paix ; 1<> que le roi
< Léopold rende toutes les prises sur le Turc ; S* qu'il restitue aux Polonais les
< royaumes de Gallicie et de Lodomérie; et la troisième [mettez-^ous à genoux « pour l'entendre] f c'est qu'il reconnaisse l'indépendance des Belges. Dixi. » La fin de l'article est imprimée avec ces lettres italiques et capitales.
« Un agent secret de l'Autriche écrivait , le î juillet, de La Haye aux gouverneurs généraux : « Mes notions sûres du moment portent que, de ce côté-ci, l'on
• continue de rassurer sous main le parti dominant dans les provinces belges, « et c'est d'après ces assurances et instigations que le soi-disant Congrès sou-
• verain à Bruxelles persévère dans son opiniâtreté, et met tout en œuvre pour « se maintenir, faisant publier par les gazettes que l'on a des informations cerc taines au sujet du succès des négociations étrangères en faveur des Belges ,
• au point que l'on peut se flatter de devenir un peuple libre. » Archives de Vitat.
> On lit, dans une lettre adressée aux gouverneurs généraux par un de leurs agents, ces minutieux détails : c II est certain que Van Eupen conduit toute la « machine; c'est lui seul qui conduit toute la correspondance externe. Use tient c dans un cabinet particulier qui communique avec la salle du Congrès, tandis
• que Van der Noot veille à tout ce qui se passe et se fait dans la salle même. « Les abbés qui y figurent sont régulièrement du parti de Van fiupen et de Yan
• der Noot. Les députés séculiers sont parfois partagés d'opinion, mais il est rare
< que les opposants l'emportent... Il y a trois semaines que, sous la présidence
• de M. de Haverskercke, Van Eupen exigea de tous les membres présents au
[i790] CHAPITRE VU. 197
gères tenaient lieu d^espions ^ Le Congrès se plaignit amèrement de ce perfide abandon ; sa lettre à Frédéric-Guillaume II *, révèle de nouveau cette politique sans dignité que Yan der Noot avait si malheureusement imprimée aux négociations : la Belgique possède un sol riche ; elle ne demande qu'à le cultiver en paix, et renoncerait volontiers aux avantages que lui procurerait le commerce ^. Ces lamentations obtinrent pour réponse que la cour de Berlin n'avait pas pris TengagaDent de soutenir la révolution , et qu'elle ne pouvait mieux prouver ses sentiments d'affection pour les Belges, qu'en offrant sa médiation dans un arrangement à conclure avec l'Autriche \ Le cabinet de La Haye tint le inême langage ^; et le ministère britannique, à qui, pour l'effrayer, on présenta comme possible l'intervention française, répondit par la menace de joindre en ce cas ses troupes à celles de l'Autriche ^. D'abord on tenta de donner le change au peuple, en affirmant
« Congrès le serment de ne pas révéler Tobjet qu'il aUait proposer, et qu'il « avait déjà, dit-il , confié à M. le président. Cette proposition consistait à être « autorisé , pour llionneur et la prospérité de la république , à faire usage « secrètement d'une somme de 800,000 florins sans être obligé d'en constater « remploi. M. de Haverskercke convint de la confidence que Van Eupen lui avait ff faite, et Taffaire passa. Mais quelques membres du Congrès, sachant que Yan « fiupen manœuvre ou qu'il affecte de manœuvrer constamment dans les cours « étrangères, ont cru apercevoir dans les propos séduisants et entortillés de « leur secrétaire d'État , qu'il n'excepte pas même le cabinet de Tienne de ses « corruptions... » Archives de l'État.
» De Feltz écrivait de La Haye : « Le ministre de Russie, qui a envoyé à « Bruxelles son secrétaire pour découvrir l'état des choses et les dispositions M des esprits, informe que tous les jours le parti de l'autorité royale fait des « progrès sensibles. » Archives de l'État.
* Elle se trouve dans le Résumé des négociations, p. 303.
s ff Nous ne susciterons pas, dit le Congrès, la crainte de nos voisins, ni leur « envie ; nos richesses sont dans notre sein ; un commerce plus étendu serait •« notre ruine; les fruits de notre sol,|dont nous ne consommons qu'un tiers, « bien administrés, suffiront toujours pour nous enrichir, sans courir les dan- « gers 4e la mer, et sans autre commerce que celui que la possession nous « donne. » lind., p. 905.
*/Wd.,p.306.
^ Nmr une conversatiMEi entre Yan fiupen et le grand pensionnaire van de SpiegeI.Jbid.,p.M3.
« Gaehard, BocummUspMiques et diphmatiqueSy p. 318.
198 HISTOIRE DES BELGES. [i790]
que les renseignements obtenus sur le contenu des préliminaires étaient obscurs, contradictoires; que d'ailleurs il était douteux qu'ils fussent suivis d'un traité déflditif. Il fallut bien enfin dire la vérité, et reconnaître qu'il ne restait plus à la Belgique de secours à attendre que d'elle-même. Gela n'empêcha pas k Vrai Brabançon^ l'organe le plus effronté de Van der Noot, d'écrire encore le 20 août : « Il est certain, malgré les trompettes des « gazettes, que le roi de Prusse n'a rien moins qu'abandonné les « Belges, et que, malgré les préliminaires signés à Reichenbach, < il ne s'agit nullement de reconnaître les prétendus droits du « roi Léopold à la souveraineté de la Belgique, i» Le Congrès n'alla pas aussi loin ; il dissimula néanmoins toujours la gravité de la situation dans une communication faite vers cette époque aux États des provinces, pour stimuler leur zèle,en montrant les dangers que courait l'indépendance nationale (6 août). Les désastres du mois de mai avaient dissipé une sécurité funeste; la publication des préliminaires panit rendre au patriotisme sa première ferveur. La souscription ouverte depuis plusieurs mois se remplit, de nombreux dons en canons et en argent arrivèrent à Bruxelles \ et l'attention se porta enfin sur la défense du territoire. C'était y songer un peu tard. Six mois avaient été perdus en vaines négociations, et l'armée belge, mal conduite, était moins avancée qu'au début de la révolution, alors que le concert de toutes les opinions suppléait, jusqu'à certain point, à la tactique et à la discipline.
Abandonné par la Prusse et par les deux puissances mari* times *, le Congrès fit alors des efforts sérieux pour obtenir
1 On se ferait difficilement une idée du nombre de ces dons, qui étaient apportés processionnellement au Congrès ; tous les états , toutes les conditions à peu près furent représentés ; les cuiânières de Bruxelles se cotisèrent pour offrir une somme de 900 florins. Il y eut sans doute quelques contributions peu volontaires, mais ce fut le petit nombre. On trouve dans les coUections du temps plusieurs comptes rendus de ces processiens patriotiques.
* « Je suis assuré, écrivait le 13 août De Feltz dans une lettre chiffrée, qu'on a « parlé clair à Yan Eupen, que l'ambassadeur d'Angleterre lui a même fait une • mauvaise plaisanterie, mais qu'il ne s'est pas décontenancé : on lui a offert de
Fappui de la France. La tentative ne fut pas heureuse, et ne pou* vait Têtre. Des deux opinions qui partageaient rassemblée nationale, nulle n'était favorable à la révolution belge. Les royalistes eussent voulu chez eux le triomphe des idées que défendait le Congrès; mais soutenir Tinsurrection à Bruxelles, c'eût été la légitimer à Paris, et la restauration en Belgique était, à leurs yeux, le pont par où elle devait pénétrer en France. Leurs adversaires avaient à défendre un principe commun aux révolutionnaires français et belges; mais pouvaient-ils soutenir chez nous la cause de ces privilégiés, qu'ils poursuivaient eux-mêmes si vivement ^? Dans les rangs des républicains, peu nombreux encore alors, il s'éleva quelques voix favorables, qui poussaient à la guerre parce qu'elles en attendaient le renversement de la royauté. Les partisans de la monarchie constitutionnelle trouvèrent là un motif de plus pour user de circonspection, et ne pas être entraînés dans une rupture avec l'Autriche.
Quoique le parti dominant en Belgique, aveuglé par les assurances flatteuses qui lui arrivaient journellement de La Haye et de Berlin, attachât dans le principe peu d'importance à l'attitude de la France à son égard, il chercha néanmoins à se mettre en rapport avec le ministère de Louis XVI et avec la Constituante. Dès le mois de janvier, Yan der Noot s'était hasardé à adresser son manifeste au monarque français, qui enjoignit de renvoyer le paquet sans l'ouvrir. Dans le mois de mars, deiuv particuliers bralançons * se présentèrent, porteurs de lettres du Congrès pour le
« travailler à faire obtenir des conditions favorables ; il a répondu que, depuis « six mois, le roi en offrait sans la médiation de personne, mais que la résolution « était prise de se défendre jusqu'à l'extrémité pour avoir l'indépendance ; il a « étalé les forces des Pays-Bas ; il est endoctriné par le secrétaire du grand pen- « sionnaire. » Archives de l'État.
* Les sentiments des deux partis, à l'égard de la révolution belge, se révèlent par le langage de leurs journaux ; ainsi, il y a autant de mauvais vouloir dans les Actes des apôtres que dans le Monitewr,
* Ce sont les expressions mêmes du Moniteur, Le Congrès envoya à diverses époques à Paris, en qualité de députés, le comte de Thiennes, de Haverskercke et Gendebien. L'avocat Torfs, un des signataires de l'adresse du 15 mars, les y
HISTOIRE Vm BELGES. [l790]
roi et pour le président de l'assemblée nationale. Louis XVI refusa encore celle qui lui était destinée, et le président âeaiaBL4a à l'assemblée de lui prescrire la conduite à tenir.
Sur cette communication, Lafayette prononça un discours qui mérite d'être reproduit : « Il n'est, dit-il , aucun Français, aucun € ami de la liberté qui ne doive au peuple belgique des vœux et « des éloges. Mais on doit, au sujet des lettres dont il s'agit, « examiner deux choses : à qui sont-elles adressées, et par qui?
< Elles sont écrites au corps constituant de France, par un Con- € grès que je respecte, mais qui ne me paraît pas avoir tous les ç caractères qui émanent de la puissance souveraine du peuple. « Toute corporation, tout despote, en s'agitant, ne fera qne c hâter la révolution qui l'attend, et qui doit opérer sa ruine.
< N'en doutons pas, la liberté reprendra ses droits sur les « hommes. Renvoyons au roi la détermination que demande la c circonstance actuelle : le roi des Français, restaurateur de la « liberté, ne nous égarera pas. » Lafayette fit ensuite une proposition formelle dans ce sens, et tout ce que nous apprend le Moniteur y c'est que l'assemblée, après de hngues et tumvUueuses agitations, passa à l'ordre du jour ^
Un journaliste, qui occupait une haute position dans la presse parisienne, et qui, en sa qualité de républicain, se prononça vivement contre cette décision, nous a transmis quelques détails qui comblent en partie la lacune de la feuille semi-offîcielle. Camille Desmoulins nous apprend que Péthion et Dupont de Nemours parlèrent contre la motion de Lafayette ; il manifeste son étonnement de ce que ce dernier fût venu, contre son habitude, de bonne heure à l'assemblée ; il dit que c'était un coup monté, une mbuscade dressée, et qu'on voulait emporter le décret avant Tarrivée des grands orateurs de la gauche; il ne fallait, ajoute-t-îl, examiner qu'une chose : un peuple écrivant à un autre peuple ; il trouve qu'au lieu de s'en rapporter au beau-frère du tyran détr&né
précéda, à une époque m la rupture n'avait pas «neore éclaté eatre les oonseryaleurs et les progressifs.
> Cette séance eut lieu le 17 mars; on la trouve à sa 4ate dans le Mimtmr.
[|790] CHAPITRE VH. ÎOl
Ses Belges^ on eût dû examiner les pouvoirs des députés, et <t qu'il « est incroyable que M. de Lafayette, qui est si affable, qui a <t toujours le cbapeau à la main et salue tout le monde, ait fait à « deux envoyés d*une nation l'impolitesse de les mettre hors de « rassemblée nationale par les épaules ^ »
L'influence des Vonckistes, poursuivis en ce moment-là même à Bruxelles, perce à travers les expressions quelque peu amphigouriques de la motion de Lafayette; elle se révèle mieux encore dans une réponse qu'il fit, peu de semaines après, à une lettre du Congrès. Le document est rempli de ces vagues protestations qui n'engagent à rien ; mais en approuvant la conduite des États de Flandre, qui avaient déclaré s'attribuer la souveraineté seulement par provision , Lafayette donnait assez clairement à entendre que l'existence du Congrès n'était pas légitime à ses yeux *. Ses relations avec les Vonckistes sont démontrées. Peut-être agit-il dans Tintérét du projet qu'avait conçu le ministre Montmorin de se débarrasser du duc d'Orléans, en lui élevant un trône en Belgique '. Les documents signalent, parmi les émissaires envoyés dans ce but à Bruxelles, M. de Sémonville, qui, par son étourderie et la légèreté de son
* Révolutions de France et de Bradant, n* 18.
* Toici cette lettre, qui porte la date du 7 avril, et que M. l'archiviste Gachard a publiée, il y a quelques années, dans le journal l'Émancipation : « Messieurs, « j'ai reçu avec une vive sensibilité les marques de confiance et de bonté dont «c vous avez daigné m'honorer. M. le comte de Thiennes et M. Torfs vous auront ti sûrement informé du vif intérêt que je prends à la liberté belgique , et du « bonheur que j'éprouverais à pouvoir y continuer. La nation française connaît « trop le prix de ce premier des biens , pour que jamais elle puisse en gêner « l'exercice chez ses voisins, ou voir avec indifférence que d'autres puissances « voulussent y apporter des obstacles de quelque nature qu'ils puissent être. « Mon vœu personnel a toujours été de voir tous les peuples du monde jouir de * leurs droits trop longtemps usurpés, et se donner la constitution qui convient « le mieux à leur situation. D'après ces principes, je n'ai pu voir, sans un vif < intérêt , la marche que les États de Flandre ont adoptée , et ce sentiment « m'est inspiré par un zèle ardent pour la prospérité et le bonheur du peuple « belgique. »
* Sur ce projet, voir entre autres : Vie politiqm et privée du général Dtmouriez, vol. I , p. 89 , Capefigue , l'Ewrope pendant la révolution française, vol. I, ch. III , et Louis Blanc, Histoire de la révolution française, III, S66.
302 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
caractère, eût rendu le projet inexécutable, s'il ne Teût été de lui-même ^
Les négociations de Reichenbacb modifièrent les dispositions des constitutionnels français à Tégard du Congrès. On sut à Paris que les puissances étrangères se préoccupaient beaucoup de la situation de la France, et que Léopold envisageait le rétablissement de son pouvoir en Belgique comme un premier secours fourni à Louis XVI *. Il importait de se prémunir contre une coalition qui dès lors était à prévoir, et les députés belges furent accueillis avec plus de faveur que précédemment. On imposa comme condition essentielle la réconciliation avec les Vonckistes; Tentrevue de Douai eut lieu, et Dumouriez, alors colonel et attaché au ministère des affaires étrangères, vint en Belgique, pour vérifier s'il y existait des moyens de résister sérieusement à TAutriche. Il fut présenté au Congrès, et le trouva au dessous de la confiance du peuple. Yan der Noot lui parut un Mazaniello, et Van Eupen un fourbe hypocrite; « ces deux hommes, « instruments et jouets des cours de La Haye et de Berlin, trom- « paient les Belges par les moyens les plus grossiers. t> L'armée, qui « était remplie de courage, mais qui manquait d'armes, d'ha- « bits, de vivres, de munitions, d'argent, d'officiers et de disci- « pline, p était commandée par « un fourbe qui ne cacha même « pas que le sort de la Belgique dépendait du congrès de Rei- « chenbach. j> Dumouriez vit « qu'il n'y avait aucun avantage à « tirer pour la France d'un pareil chaos, » et il partit, après
' Nous lisons dans une lettre au prince de Kaunitz : « Si on doit ajouter quelque « foi aux assertions d'un comte de Ricé, colonel au service de France,*... M. de « Lafayette a envoyé ici ( à Bruxelles ) un M. de Sémonville pour répandre les « principes français ; il avoue que celui-ci n*a fait que des étourderies. » Archwes de l'État. Ce fut M. de Sémonville notamment qui tenta , le 25 février 1790 , de faire arborer la cocarde tricolore française à Bruxelles, au sortir de la messe de Sainte-Gudule , tentative qui provoqua une démonstration hostile de la part du peuple, et qui fut, à tort croyons-nous, imputée au parti démocratique.
* Léopold doit avoir dit à Frédéric-Guillaume II à ce propos : « Entendons-nous « d'abord, puis nous nous ferons entendre aux émeutiers de France, » Capefiguc, ibid.
[l790] CHAPITRE VU. 205
avoir remis deux mémoires au gouvernement belge : Tun, politique, pour lui prouver qu'il était trompé par les puissances étrangères; l'autre, militaire, pour indiquer le système à suivre dans la guerre avec l'Autriche ^
C'est de Dumouriez lui-même que nous tenons ces détails. Une lettre adressée au prince de Kaunitz prétend que cet officier oflfrit au Congrès de prendre le commandement de l'armée, et que sa proposition fut rejetée, dans la crainte de mécontenter les puissances qui avaient imposé Schœnfeld *. Il faut conclure de ce bruit, que l'objet réel de la mission ne fut pas connu. Dumouriez était un des trois généraux français qu'il s'agissait de subordonner à Van der Mersch, si la convention conclue à Douai avec Van Eupen eût reçu son exécution ^ Nous avons vu que les exagérés du parti conservateur s'y opposèrent. Les attaques de la presse ecclésiastique contre la cohue nationalç * de P^ris redoublèrent de violence, et le Congrès perdit tout espoir de procurer k la Belgique un puissant allié. Les Vonckistes seuls conservèrent en France des sympathies qui, plus tard, leur vinrent en aide dans une tentative de nouvelle révolution.
Une occasion se présenta bientôt d'éprouver les sentiments de la majorité de la Constituante. Le ministère français avait permis à un corps d'Autrichiens de passer la Meuse à Givet. A cette nouvelle, le directoire du département prit l'alarme, s'opposa à l'exécution d'un ordre où il vit une manœuvre contre-révolutionnaire, et en référa à l'assemblée nationale. Le gouvernement fut vive-
^ Vie politique et piivée du général Dumouriez, vol. I, p. 91 .
* « M. Dumouriez a voulu voler de ses propres ailes, et devenir généralissime « des troupes des insurgenls. Ce n'était pas le compte de ceux qui avaient « envoyé le soi-disant général Schœnfeld, et il a été chassé. » Archives de l'État.
* C'est de Dumouriez que Vonck parle, sans le désigner nominativement, dans ce passage de ses Naerdere onzeydige aenmerkingen (p. 144), où il dit qu'un général français vint, de l'aveu du Congrès , prendre connaissance de l'état de l'armée belge.
* C'est l'expression que Feller fil prévaloir. Nous avons donné, dans la note X, à la fin du T' volume (l" édition), quelques détails sur les deux sommités de la presse ecclésiastique, Feller et Duvivier.
«H HISTOIRE DES BELGES. [l790]
ment attaqué (27 et 28 juillet) \ mais pas un orateur ne songea à relever ce qu'il y avait de peu géoéreux à favoriser ainsi les ennemis d un peuple, qui défendait péniblement sa liberté et son indépendance.
Dans la situation que les préliminaires de Reichenbach venaient de faire à la Belgique , le Congrès crut devoir rendre compte de sa politique (19 août), et les États des provinces furent invités à lui adjoindre momentanément un certain nombre de députés. Cette session dura six jours ^. Il nous est parvenu peu de détails sur les séances; le secret était la condition essentielle des discussions de nos assemblées délibérantes, et le résultat seul fut publié (28 août) : le Congrès renforcé déclara que les négociations avaient été conduites avec prudence ; que jamais il n'avait été question, soit de livrer la Belgique à la maison d'Autriche, soit de lui donner un chef quelconque ; que les préliminaires de Reichenbacb n'ayant pas terminé les différends qui existaient entre les puissances, la question de Tindépendance de la Belgique restait soumise à une solution ultérieure; qu'il était nécessaire, en attendant, de tenir l'armée sur un pied respectable ^.
> « bon monsieur Capet , s'écriait à ce propos Camille Desmoulins , quels « ministres vous avez choisis dans votre sagesse ! » Révolutions de France et de Brabanty n* 36.
* Du 23 au 28 août inclusivement. Nous avons donné, d'après les Documents politiques et diplomatiques de M. Gachard, les noms des soixante et seize députés qui assistèrent à ce Congrès renforcé. Voir la note XI, à la fin du !«' volume (1" édition).
' Au milieu de circonstances aussi graves, le Congrès s'amusait à faire battre monnaie à son effigie. Nous renvoyons ceux qui Tondraient des détails sur ce point, à un édit du 14 août 1790. Nous dirons seulement ici qu'on avait d'abord arrêté, pour les pièces d'argent, la légende : Mon. Nov, Arg. Prov. F0td, Belg., sur la face, et celle : In unione sahis sur le revers. Ces deux phrases furent remplacées par les suivantes : Domini est regnvm sur la face, et ipse dominabitur gentium sur le revers. La cause de ce changement est ainsi expliquée dans le Journal des troubles (Y. 350) : « Les ecclésiastiques du Brabant, qui étaient membres du « Congrès ou des États de cette province, voulaient avoir un texte de l'Écriture • sur les monnaies ; mais la pluralité du Congrès avait choisi pour légende : « in unione salus. Pour parvenir à leur but, ils engagèrent le ci-devant jésuite c Feller à critiquer cette légende. » Gérard intercale ici un article du Journal
[l790] CHAPITRE VIÏ. 205
II fallait bien, pour ne pas exciter le découragement, atténuer la portée des préliminaires, écarter l'idée de la possibilité d'une restauration ; et cependant le Congrès venait précisément de proposer aux cabinets de la triple alliance, de traiter sur des bases conformes à celles des propositions du mois de mars. Ce fut une détermination tardive. La cour de Vienne, mettant les circonstances à profit, avait révoqué ses premières concessions, et les gouverneurs généraux, dans leur rapport au prince de Kaunilz, qualifièrent d'insolentes plusieurs demandes auxquelles ils avaient spontanément accédé six mois auparavant ^ Pour rendre ses adversaires plus traitables, le Congrès se décida à tenter de nou* veau la voie des armes, et proposa aux États des provinces de décréter un emprunt forcé de dix millions de florins, destiné à la défense du pays. On devait en faire l'émission au moyen de 10,000 billets de 4,000 fl. chacun, productifs d'un intérêt de 4 1/2 p. c. Celui qui possédait en biens meubles ou immeubles 50,000 florins, devait prendre un billet, deux pour 150,000, et trois pour 300,000 florins. Le projet fut voté par les Éiats des provinces; mais la restauration, qui survint bientôt après, empé<^ cha de le mettre à exécution.
Il fallut aussi aviser aux moyens de renforcer l'armée. Dès le mois d'avril, il avai^t été organisé dans chaque province des corps de volontaires non rétribués, ni astreints à porter l'uniforme ; ils furent appelés à un service plus actif. On leur assigna des lieux de réunion, et on stimula leur zèle en leur montrant Van der Noot prêt à marcher avec eux; l'engagement fut limité à trois semaines, avec une solde de huit sous par jour et le pain, sans distinction de grades; on fixa la force d'une compagnie à 125 hommes; deux compagnies formèrent une division, et deux divisions un batail-
historique et littéraire qui relève plusieurs barbarismes dans la légende adoptée en premier lieu, puis il ajoute : « La nouvelle légende ne fut pas à Tabri de la « critique : on y annonçait, disait-on, que le règne était celui de Dieu, d'où il « s'ensuivait que les ecclésiastiques étant ses ministres , c'étaient eux qui « devaient présider au gouvernement des Pays-Bas, » ^ Archives de VÉtat,
206 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
Ion. Les évêques engagèrent les curés à suivre leurs paroissiens, en qualité d'aumôniers ^
Le patriotisme n'était pas mort en Belgique, et les volontaires se présentèrent en grand nombre pour marcher à Tennemi *. Bien organisés et bien conduits, ils eussent rendu des services; mais il semblait que leur présence seule dût ramener la victoire sous les drapeaux de la révolution, et Ton ne se mit pas en peine de régulariser les efforts et la bravoure d'une milice inexpérimentée. « Ah! qu'on me donne 10,000 volontaires qui ne fassent
< pas leur volonté, s'écriait le Vrai Brabançon^ et qui ressema blent aux Romains ou aux Belges que César eut à combattre,
< et avant un mois d'ici les Autrichiens seront balayés de la pro- « vince de Luxembourg. » Quelques semaines après, revenant sur la même idée, le journaliste demandait si, dans la lutte avec l'Autriche, on comptait pour rien les braves volontaires qui aUaient s'ébranler sous la conduite du libérateur Van der Noot, et il faisait de leur organisation le tableau suivant : « Leurs capitaines « seront de ces bons fermiers, les pères, les nourriciers, les con- « fidents de leurs cantons. Quittant le soin de leurs charrues « comme Quintus Gincinnatus, ils conduiront leurs volontaires, « qu'ils connaissent tous par leurs noms, à la victoire plutôt « qu'au combat, et semblables à ce consul romain, nous les ver- « rons revenir triomphants et reprendre modestement le soin de « leurs champs. Ce sera un charmant spectacle et du présage « le plus heureux, de voir des curés, des vicaires, des religieux,
< qui sous l'ancien gouvernement avaient perdu sur le peuple
» Il importe de mettre sous les yeux de nos lecteurs les pièces relatives à Tintervenlion du clergé dans les affaires de ce temps, et nous renvoyons à cet efifet à la note XII, à la fin du I" volume ( l'« édition ). En les lisant, on concevra Texclamation de Camille Desmoulins : « C'est dommage que ces prêtres gâtent si fort la « révolution du Brabant ! On ne peut s'empêcher d'admirer le courage avec « lequel les Belges, en voulant conserver les capuchons de leurs moines, « veulent aussi conserver la liberté. » Révolutions de France et de Brabant y n* 50.
• Ce devait être un moyen bien coûteux, si Gérard est bien informé quand il dit que 350 volontaires, pour 40 jours de séjour à l'armée, avaient occasionné à l'État une dépense de plus de 20,000 florins. Journal des troubles, v. 320.
[l790] CHAPITRE VU. 207
ce toute Tautorité qui leur compète, dans ce qui concerne les lois « de rÉglise et les bonnes mœurs, de les voir, dis-je, comme a autrefois les missionnaires du Paraguay, marcher avec leurs « paroissiens , se prosterner humblement devant Dieu trois fois €c le jour, se nourrir chaque jour de la parole de Dieu, se purifier « souvent dans les eaux de la pénitence, entrer au moins chaque « mois dans la salle du festin, adoucir les fatigues de leurs mar- « ches par de saints cantiques ou par la récitation du rosaire ou « d'autres prières vocales , et s'écrier sans cesse comme de con- « cert : Seigneur, c'est pour votre gloire et pour le salut de « votre peuple, que vous nous voyez les armes à la main contre « nos ennemis, implorer votre miséricorde et solliciter votre « secours! Ainsi Machabée, ce modèle des généraux chrétiens, « ainsi les Juifs qui étaient sous ses ordres, ne se préparaient « aux expéditions qu'ils méditaient que par les plus ferventes « prières, et par les plus saints exercices de religion. Le camp des « volontaires sera donc un camp des saints ^.. »
La déroute du mois de mai, et la perte du Limbouig que les Autrichiens reconquirent dans le mois d'août *, avaient rejeté l'armée du Congrès sur la Meuse. La colonne de gauche, sous le commandement immédiat de Schœnfeld qu'on assimilait sérieusement à Fabius le temporiseury eut son quartier général à Andoy, village à une petite lieue de Namur; elle se dirigeait de là sur Andenne, et longeait la Meuse jusqu'aux portes de Huy. L'aile droite, commandée par Kœhler, avait son centre à Bouvigne, et s'étendait le long de la même rivière jusqu'au delà d'Hastière. Quelques légers succès, obtenus de ce dernier côté, encouragèrent à reprendre l'offensive, avant l'arrivée des renforts que Léopold envoyait à son armée danà le Luxembourg.
» N*>« 6 du 20 août et 8 du 3 septembre.
« Les patriotes furent chassés du Limbourg le 28 juiUet. Rentrés dans Hervé le 2 août, ils y exercèrent, comme représailles, des actes de cruauté malheureusement trop fréquents dans les guerres civiles , et que FeUer qualifie de justice sévère, mais indispensable. Ils en furent définitivement expulsés le 13 août, et le Vrai Brabançon soutint que c'était parce qu'ils ne disaient pas le bénédicité et les grâces. N* 7 du 27 août.
908 HISTOIRE DES BELGES. ' [i790]
Le 18 septembre, trois députés du Congrès ' appelèrent les deux généraux commandants à une conférence, et une attaque fut décidée pour le 22. Les corps d'armée d'Andoy et de Bouvigne devaient agir simultanément, le premier sur la droite, le second sur la gauche des Autrichiens ; la petite ville de Rochefort était désignée comme point de jonction. Au jour fixé, toute la ligne se mit en mouvement. Les volontaires affrontèrent avec intrépidité le feu de Tennemi; mais la multiplicité des attaques était à elle seule une cause d'infériorité '. La colonne partie d'Andoy culbuta d'abord l'ennemi, et le poussa devant elle pendant plus de deux lieues ; un échec éprouvé à gauche l'obligea à se retirer. Le corps d'armée commandé par Kœhler avait traversé la Meuse et emporté sans hésitation la forte montagne d'Anseremme, quand tout à coup l'explosion de deux caissons de poudre y sema Tépouvante, et le rejeta en désordre sur la rive gauche de la rivière. Cette défaite enleva leur appui à quelques bataillons partis d'Hastière, et qui, écrasés par des forces supérieures, durent aussi repasser la Meuse avec précipitation.
Tel fut le résultat du mouvement qu'on est convenu d'appeler la croisade de septembre; Van der Noot en avait été le principal instigateur, et ceux qui s'apprêtaient à en faire pour lui une occasion de triomphe furent tristement déçus dans leur attente '. Les volontaires, ayant atteint le terme de leur engagement, reg^ignèrent leurs foyers. Les ennemis de la cause nationale ont cherché à les couvrir de ridicule ; mais l'historien impartial doit dire qu'ils montrèrent une résolution à laquelle on ne devait guère s'attendre, de.Ia part d'hommes peu exercés au maniement des armes.
1 De Baillet, Delrio et Henri Van der Noot.
> Il y avait six attaques différentes : l^attaque principale par la route de Namur à Luxembourg, trois sur la gauche partant d*Andenne et delà Neuville au dessus de Huy, deux sur la droite par Anseremme et Hastière.
» « Le chef de ces volontaires, Henri Van der Noot, a été à Halle implorer la « protection de celle que l'Église appelle le secours des chrétiens , et il a paru « plus grand au pied de son image, qu'il ne le sera dans rentrée triomphale ■ qu'on lui décernera à son retour. » Vrai Brabançon, n* 9 du 10 septeml>r«.
[l790] CHAPITRE VII. 209
Après ce nouveau désastre, le Congrès parut admettre Fimpossibilité de lutter encore à main armée; cependant un incroyable esprit d'aveuglement continua à présider aux négociations diplomatiques.
Au moment où Tarmée s'apprêtait à faire un vain et dernier effort, arriva à Bruxelles une communication des représentants des trois cours médiatrices, réunis à La Haye pour ménager uo accommodement avec Léopold (17 septembre) ^ : on proposait au Congrès une suspension d'armes, et Ton s'engageait à l'obtenir également de TAutriche. Elle y avait déjà consenti à Reichenbach, quoiqu'elle eût refusé d'admettre la Belgique dans l'armistice conclu avec la Turquie. L'insinuation verbale (c'est le nom que portait cette note diplomatique) ajoutait que si l'offre n'était pas accueillie sans retard, « il ne serait peut-être plus au pouvoir des trois « ministres et de leurs cours, de rendre leurs bons offices utiles « aux Belges. »
Avec une armée découragée, il fallait s'empresser d'accepter la proposition ; elle faisait gagner du temps, et l'Autriche seule devait y perdre ^; on pouvait traîner les négociations en longueur, atteindre ainsi l'hiver et espérer de nouvelles complications. Le Congrès n'osa pas assumer la responsabilité d'une mesure qui eût épargné au pays le déshonneur d'une restauration à main armée ; il provoqua une nouvelle adjonction de députés extraordinaires, qui se réunirent à Bruxelles le 24 septembre.
Les derniers rapports ne laissaient plus de doute sur les inten^ tions des cabinets de la triple alliance. Le but qu'avait poursuivi la Prusse en favorisant la révolution, était mis au jour; les deux puissances maritimes avaient elles-mêmes engagé Léopold à envoyer des troupes en Belgique, pour ôter à la France toute velléité d'y intervenir; c'était bien un parti pris de donner les
1 Ces trois ministres furent lord Aukland pour TAngleterre, le comte Kelier pour la Prusse, le grand pensionnaire Van de Spiegel pour la Hollande.
> Une lettre d'un agent secret de FAutriche à La Haye porte que le but de la Hollande, en insistant pour un armistice avec la Belgique, est d^arrêler le» progrès deâ Impériaux. Archives de l'ÉtaU
210 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
mains à la restauration ^ Après plusieurs jours de discussion, malgré l'opposition des députés du Brabant, organes du parti hostile à toute transaction , le Congrès renforcé résolut d'adjoindre deux députés ^ au plénipotentiaire qui le représentait à La Haye, et il leur remit une réponse à Vinsiniuition verbale (28 septembre). Cette pièce était conçue en termes vagues; elle signalait les conséquences funestes que la suspension d'armes pouvait avoir pour la Belgique, et réclamait l'indication des bases de l'accommodement; ces bases étant connues, il serait, disait-on, plus facile de convaincre le peuple de la nécessité de céder '.
Une réponse dilatoire, dans de telles circonstances, ne s'explique que par la niéfiance à laquelle donna lieu le caractère non officiel de la démarche des ministres étrangers; la crainte de l'émeute ne laissa pas non plus aux députés la liberté d'opinion nécessaire. Le peuple de Bruxelles, parvenu au paroxysme de l'exaltation révolutionnaire, ne voulait pas entendre parler d'accommodement, et l'idée de rentrer sous la domination de l'Autriche le faisait frémir d'indignation. A la fin d'un pamphlet de quelques pages intitulé : Les volontaires bruxellois au Congrès souverain , on lit ces lignes menaçantes : « En voilà assez pour <K aujourd'hui ; mais après-demain nous devons connaître tous les <K traîtres qui sont dans le Congrès et autres tribunaux : il faut <K des exemples. Vox populi, vox Dei. » Les États de Brabant eux-mêmes étaient dépassés. Dans son Journal des troubles ^ à la date du 6 août (t. V, p. 198), Gérard rapporte : « Vers une heure « après midi , environ 40 volontaires de Bruxelles se rendirent « aux États de Brabant, et y furent reçus en la chambre de la
^ Voir sur Tétai des négociations un intéressant rapport des députés de Tournai au Congrès, dans Gachard, Docvments politiques et diplomatiques y p. 348.
« Ces deux nouveaux députés furent de Mérode et Rapsaet. Nous avons dit précédemment que le plénipotentiaire du Congrès à La Haye était le professeur Van Leempoel.
» Les pièces échangées entre le Congrès et les ministres médiateurs se trouvent dans le Résumé des négociations et dans les Docwments politiques et diplomatiques. La plupart ont paru dans les journaux du temps, ou sur feuilles imprimées par ordre du Congrès.
[l790] CHAPITRE VU.
« députation. Ils y demandèrent 1^ qu'on fit pendre ceux qui « avaient signé l'adresse et qui étaient en prison; 2** qu'on « bannît, pour le terme de dix ans, les personnes qui avaient été « au service du gouvernement autrichien ; 3^ qu'on fit pendre les « officiers de l'armée reconnus pour traîtres et qu'on tenait en « prison;... ils firent encore quelques autres demandes; ils « dirent que 400 à 500 bateliers viendraient appuyer leurs *i demandes ; ils parlèrent très insolemment à plusieurs membres « des Etats, les menacèrent, et frappèrent avec tant de violence « sur une table qu'ils firent sauter Técritoire, et en s'en allant ils « dirent qu'ils viendraient à cinq heures l'après-midi chercher « une réponse. » Quelques pages plus loin (t. V, p. 231) , à la date du 7 août, on lit encore : « Vers midi, quelques volontaires « de Bruxelles se rendirent à l'assemblée des États de Brabant, « pour demander qu'il fût déclaré que toutes les personnes qui « proposeraient d'entrer en accommodement avec le roi Léopold « pour se soumettre de nouveau à la maison d'Autriche, seraient « livrées à la vengeance du peuple. » Des écrivains fanatiques, prêtres pour la plupart, entretenaient la fureur du peuple en le poussant à une dévotion outrée; ils encourageaient l'adoration aussi stupide que sacrilège de l'image de Van der Noot S et ces processions fréquentes qui étaient devenues des manifestations politiques en même temps que des occasions de lutte, ces processions qu'ils disaient devoir obtenir le même succès que celles des Israélites autour des murs de Jéricho ^. Ils semblaient n'avoir qu'un souci : le rétablissement des monastères supprimés par
1 Les poètes du Brabant, et quels poètes ! avaient donné à Van der Noot entre autres surnoms celui de Franklin hélgiquey quoiqu'il n'eût, disait un pamphlet dirigé contre lui, ni maîtrisé la foudre y ni inventé la poudre.
* Les ecclésiastiques qui réprouvaient ces manifestations étaient signalés comme traîtres à la patrie : « Le curé de la paroisse de Sainte-Catherine à « Bruxelles devait avoir dit, dans un sermon, qu'il suffisait de prier Dieu sans « multiplier les processions, parce que cela empêchait de travailler les ouvriers « qui devaient nourrir leurs familles. Gela lui attira une mauvaise satire, dans « laquelle on Taccusait d'être Vonckiste ou royaUste. » Jowmal des troubles, t. V, p. 168.
212 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
Joseph II. A les entendre, le sort de la cause nationale y était attaché, et les religieux devaient être autant de Moïses qui auraient tenu pendant le combat les mains levées vers le ciel, et assuré la victoire aux soldats de la république. Si la magistrature apportait un obstacle salutaire au rétablissement de quelques mai* sons religieuses dont Tinutilité était généralement reconnue, il n'y avait pas d'injures qu'ils n'adressassent à Yavocatie et à la jugerie. Loin de reconnaître que les ecclésiastiques devaient se borner à adresser leurs prières à Dieu et à réclamer son interven* tion pour sauver la patrie, ils les engageaient à compromettre leur caractère au milieu de la corruption des camps *. Ces étranges encouragements ne furent que trop suivis, et plus d'une fois, dans le cours de celte désastreuse campagne, on vit des reli* gieux, emportés par un zèle peu éclairé, tenant un crucifix d'une main et de l'autre un glaive, conduire au combat leurs ouailles ^. Le Congrès ne tarda pas à recevoir des nouvelles de ses envoyés à La Haye (5 et 5 octobre). Les ministres des cours médiatrices leur avaient répondu < sans détour, mais toujours avec la plus
1 Quand on se rappelle les saturnales de cette époque , on comprend que Camille Desmoulins ait écrit, en parlant de nos pères, ces lignes irrévérentieuses: (c Ne nous arrêtons pas davantage sur ce peuple , espèce de Chinois , dont la <f raison stationnaire ne fait aucun progrès, et dont Tesprit et les idées, comme « leur bière, sont toujours les mêmes cette année que Tan passé. » Révolutions de France et de Brabant , u» 9. La Gazette de France ne nous était pas plus favorable ; on lit dans le n* du 8 juin : « Fixerons-nous les yeux sur les provinces « belgiques , sur ces belles contrées dévouées aux fureurs de l'anarchie et du n fanatisme? Non, ces peuples n'inspirent aucun intérêt. Gardons-nous d'ail- « leurs de leur causer la moindre distraction; dans ces jours de solennité ils a ont des reposoirs à construire , des vierges à orner de fleurs , des moines à « affubler de riches chapes et 100,000 cierges à brûler aux pieds de leurs « images. Que nous importe quel sera le pâtre de ce grossier troupeau! »
* La plupart des passages qui précèdent sont extraits à peu près littéralement du Vrai Brabançon, le plus exalté sans contredit et le plus avance des organes du parti aristocratique. Gomme nouvel échantillon de l'horrible exagération de cette feuiUe , à laquelle nous avons cru devoir faire plusieurs emprunts , nous citerons ce passage : « On débite que Yonck vient de mourir. S'il n*avait pas « prêté son nom au parti, on pourrait dire : Morte la bête, mort le vmin! mais la « secte n'est pas morte. »
[l790] CHAPITRE VU, 81$
c grande honnêteté et de la manière la plus obIip;eante, » que la Belgique devait rentrer sous la domination de rAotriche, toutefois avec la promesse du maintien de ses constitutions. Les plénipotentiaires du Congru rengageaient à consulter, dans le plus bref délai possible, ses généraux sur la question de l'armistice : les renforts envoyés à Tarmée autrichienne une fois arrivés, il était possible qu'il y eût, disaient-ils, une attaque décisive. La réplique verbale des ministres était conçue dans le même sens : ils insistaient sur Facceptation de leur médiation, et ils faisaient remarquer que Tarmistice et le maintien des constitutions stipulés à Reichenbach, ayant été subordonnés à une soumission volontaire, la résistance pouvait amener des conditions pires.
Le Congrès se décida à prendre d'abord l'avis de ses généraux, et leur députa à cet eflfet Van der Noot etVanEupen (6 oct.). Schœnfeld et Kœhler se prononcèrent sans hésitation en faveur d'un armistice, mais ils s'aperçurent bientôt que telle n'était pas la manière de voir de leurs deux interlocuteurs; ceux-ci alléguèrent surtout la difficulté de convaincre le peuple de la nécessité de la mesure, comme si la chose n'était pas fort naturelle à l'entrée de l'hiver, leur répondit un des généraux. Malgré une récente expérience, Yan Eupen fit grand étalage des moyens de résistance qu'offraient les volontaires, et Yan der Noot renchérit sur lui en disant « que même 80,000 Autrichiens seraient exterminés comme « 80,000 mouches, s'ils osaient pénétrer dans les Pays-Bas. » Kœhler, peu ému de ces fanfaronnades, répliqua fort judicieuse^ meut que « l'État ressemblait à un homme extrêmement endetté, « qui ne s'occuperait aucunement des moyens de payer ni d'éviter a son créancier, malgré l'assurance d'être mis un jour en prison, « mais qui au contraire resterait les bras croisés, jusqu'au <K moment qu'il fût trop tard pour tâcher de prendre quelques <K arrangements ^ » On mit ensuite par écrit l'opinion des deux généraux; ils conseillaient d'accepter l'armistice, à condition qu'il fût conclu sous la garantie des trois puissances, qu'il durât
* Mémoires militaires sur la campagne de Vwrmée belgique en 1790, p. 133.
214 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
jusqu'à la fin de mars, qu'il ne- s'opposât point à ce que la république augmentât ses forces militaires, et qu'il permit à chacune des deux armées de conserver ses positions.
Dès que ce document lui eut été remis» le Congrès provoqua un nouvel envoi de députés extraordinaires (8oct.). Plusieurs membres de cette assemblée voyant le découragement et la désunion dans le pays, sachant que l'armée était réduite à 15,000 hommes, malades et blessés compris, voulaient qu'on acceptât l'armistice, et que chaque i»rovince envoyât à La Haye des députés chargés de négocier les meilleures conditions possibles. Van der Noot et ses adhérents firent sonner haut le bruit d'une prétendue alliance de la France avec la Prusse S et les chances que Ton avait encore de voir la guerre s'allumer; ils soutinrent, contre toute évidence, qu'il n'était pas question d'envoi de troupes d'Allemagne. La majorité accueillit leurs rêves, et la réponse à la dernière communication fut encore dilatoire, malgré les instances de l'envoyé belge à La Haye qui pressait l'acceptation de l'armistice (20oct.): le Congrès insinua qu'il fallait, avant de prendre une décision semblable, des assurances pour le maintien de l'indépendance nationale; il demandait aussi l'intervention de la France dans les conférences diplomatiques qui allaient s'ouvrir. Ses démarches n'étaient pas même destinées à réussir sur ce dernier objet; la France, au milieu de ses embarras intérieurs, ne pouvait réclamer bien fortement le droit de figurer dans les négociations, et les puissances étrangères voyaient sa situation avec trop de méfiance, pour ne pas refuser de Ty admettre.
Le comte de Mérode et Rapsaet, qui avaient porté à La Haye la réponse à l'tnsmwarton verbale, refusèrent d'y retourner * ; le but de leur mission avait transpiré ', et ils étaient désignés comme
1 Cette alliance eût été possible sans la situation révolutionnaire de la France.
« Le Jowmal des troubles (t. VI, p. 180) parle de vives discussions qu'ils auraient eues à leur retour avec Van Eupen , qui se montrait hostile à tout accommodement avec l'Autriche.
» Le passage suivant du Journal des troubles (t. VI, p. 181 ) donnera une idée de la liberté d'action dont jouissait le Congrès : « Le 8 octobre, le bruit courut
[l790] CHAPITRE Vil. Î15
des traîtres qu'il convenait de punir exemplairement ^ Les journaux du parti dominant entretenaient Teffervescence des esprits» et continuaient à dissimuler la gravité de la situation, à se tromper eux-mêmes ^. On recueillait le fruit de l'odieux système qui avait poussé le peuple à se faire justice à lui-même ; sa fureur semblait s'être augmentée avec les derniers échecs. Après avoir été le théâtre de la dévastation, Bruxelles était devenu celui de l'assassinat. A l'occasion d'une procession de la vierge de Laeken, un malheureux jeune homme appelé Yankriecken, coupable au plus de quelques mauvaises plaisanteries, avait été massacré par la populace avec des circonstances horribles à rappeler *. Il était accusé d'avoir injurié les capucins qui escortaient la procession en disant : On voit ces pouilleux partout (men ziet die luyszakken allekanten). Grossi en passant de bouche en bouche, ce propos devint la révélation de tout un complot, et bientôt Yankriecken fut accusé d'avoir tiré, sur l'image de la Vierge, un coup de pistolet qui devait être le signal d'une nouvelle conspiration. Il fut en conséquence arrêté, renfermé aux Madelonnettes, puis tiré de là par des furieux qui tentèrent de le pendre à un réverbère dont la corde se brisa, et finirent par lui scier la tête. On trouve, sur celte horrible scène, des détails étendus dans le Journal des troubles ' de ifiérard
« qu'une partie des volontaires de Bruxelles avait formé le projet de se rendre
• à rhôtel du Congrès , pour demander qu'on en fît sortir les membres qu'ils « croyaient malintentionnés pour le bien public, c'est à dire ceux qui étaient « d'avis d'entrer en accommodement avec le roi Léopold. »
> Allusion à une lettre datée de Tournai, insérée dans le Journal de Bruxelies, et que Gérard (t. VI, p. 182) dit avoir encore été fabriquée par Feller et Duvivier; on y lisait : « Nous savons qu'il circule çà et là... des émissaires autri-
• cbiens qui n'omettent rien pour persuader aux gens simples la possibilité et « la convenance du rétablissement de Léopold dans le gouvernement des Pays- « Bas. Nous conjurons tous les bons citoyens de dénoncer sans délai ces apôtres « du despotisme, pour en faire bonne justice et les punir exemplairement comme « ennemis capitaux de l'Etat. »
• Dans le n» 14 du 20 novembre du Vrai Brabançon se trouve une prétendue correspondance de Berlin, qui montre la Prusse et les deux puissances maritimes brouillées de nouveau avec l'Autriche, et prêtes à reconnaître l'indépendance de la Belgique.
«Tome VI, p. 153.
216 HISTOIRE DES BELGES. [i790]
qui termiDe sod récit par les réflexions suivantes : c L'indignation « de tous les honnêtes gens fut extrême, en apprenant ce for⁢ « personne ne fut la dupe des bruits que l'on faisait courir, et Ton « disait qu'on avait saisi cette occasion, qu'on avait cherchée <K depuis longtemps, de sacrifier quelqu'un pour en imposer au <K peuple, et jeter la terreur parmi les Yonckistes et parmi ceux « qui seraient tentés de proposer un accommodement avec le roi « Léopold. L'on réussit en partie, puisque plusieurs personnes c n'osaient presque plus sortir de leurs maisons, ni se rendre
< dans les cafés ou cabarets ; un morne silence régnait partout, € et l'on n'osait presque point se parler sur la rue. > Pour flétrir de telles atrocités, Feller ne trouva rien d'autre à dire que de les qualifier, « d'irrégularités qui n'étaient point dans l'esprit et le
< cœur du peuple belge. )> Il n'y avait plus de liberté pour les membres mêmes du Congrès : « Plusieurs de nos députés, tant au a Congrès qu'aux États Généraux, lit-on dans une lettre des États « de Flandre aux États de Brabant % nous ont successivement « porté des plaintes de ce qu'ils se trouvent gênés dans leurs opic nions et dans leur conduite par la manière indécente dont des
< malintentionnés, dans votre ville, s'eflbrcent à les perdre de c réputation et rendre odieux au peuple, en répandant, sur leurs « personnes, sur leur conduite et sur leurs sentiments, des € libelles, des pamphlets et des lettres anonymes remplies de € calomnies et de traits propres à exciter contre eux la nation. « Ce manège odieux a déjà dégoûté quelques-uns de nos députés, « et forcé d'autres à refuser de se rendre aux assemblées en votre « ville. » Les citoyens qui eussent voulu éviter au pays les désastres attachés à toute invasion étaient réduits à se cacher. Un jour ne se passait pas qu'on ne découvrit une conspiration, et chaque fois c'était le signal d'une recrudescence de mesures arbitraires. Les États de Brabant en étaient venus précisément an point où se trouvait le gouvernement autrichien à la fin de 1789.
Les ministres étrangers accueillirent, avec un mécontentement
* Gachard, Docviments politiqms et diplomatiqites, p. 410.
[l790] CHAPITRE VU. 217
visible, la dernière note du Congrès, et Tultimatum qu'ils remirent à son envoyé, ne laissait plus d'alternative qu'entre la résistance et la soumission immédiate (Si octobre). Ils déclaraient « pour la c troisième et dernière fois, ministériellement, au nom de leurs c souverains respectifs, » que la Belgique pouvait encore obtenir, avec une amnistie entière, le rétablissement de sa constitution et les concessions promises à Reichenbach ; mais il lui fallait se soumettre dans les vingt et un jours. < Si vous laissez écouler ce < temps sans vous décider, ajoutaient-ils, ou si, dans l'intervalle, « vous donnez de votre côté occasion à quelque nouvel incident a ou agr<'ssion hostile, nous protestons que nos souverains res- « pectifs ne sauraient plus garantir votre sort, et que ceux qui, « par leur obstination, seront la cause des malheurs dont la nation € deviendra infailliblement la victime, en seront responsables. » Dès îe principe des négociations, accepter l'armistice eût peutêtre fourni les moyens d^imposer quelques conditions à la restauration. Cette triste ressource échappait encore, et il ne restait plus à la Belgique qu'à recevoir en silence les lois que le vainqueur comptait lui imposer.
■IST. DBS BBLOKS, T. 1 15
Déclaration de Léopold. — Accueil qu'on y fait à Bruxelles. — Les États Généraux et le Congrès se réunissent pour délibérer en commun. — Képonse à la dernière communication des ministres médiateurs. — Le comte de Mercy se refuse à toute prolongation de sursis. — Élection de Tarcliiduc Charles. — Situation de l'armée belge. — Les Autrichiens à Namur. — Schœnfeld remplacé par Eœhler. — Capitulations de Bruxelles et de Gand. — Traité de La Haye. — Exclamations de la part des républicains en France.
Au moment où ces notes diplomatiques s'échangeaien t » le Congrès reçut un document destiné à accroître ses perplexités. Léopold avait été élu empereur le 30 septembre. Après la cérémonie de son couronnement (14 octobre), il publia une déclaration où il disait que, s'étant concerté avec la Prusse, la Hollande et l'Angleterre, pour qu'elles eussent à s'expliquer sur l'étendue de la convention conclue à Reichenbach, il voulait, de son côté, ne laisser aucun doute sur la nature de ses intentions : il prenait en conséquence l'engagement solennel, sous la garantie de ces trois puissances, de maintenir les constitutions des provinces belges dans l'état où elles se trouvaient sous le règne de Marie-Thérèse; d'accorder, pour tous les faits relatifs à la révolution, une amnistie dont il n'exceptait que ceux qui empêcheraient sa déclaration de parvenir à la connaissance du peuple; d'introduire dans l'organisation des
[l790] CHAPITRE VIII. 219
États, coDstitutionnelIement et de concert avec eux, les modifications que réclamerait l'intérêt public. Les Belges avaient jusqu'au 21 novembre pour se prononcer; ce délai expiré sans que les États des provinces eussent fait leur soumission, Tarmée autrichienne devait entrer dans le pays, et l'amnistie cessait d'être applicable à tous ceux qui persévéreraient dans l'insurrection. Ce dernier sursis répondait à celui qu'avaient aussi accordé les ministres médiateurs; il avait été fixé de concert avec eux par le comte de Mercy-Argenleau, ambassadeur d'Autriche à Paris, qui venait d'arriver à La Haye pour assister au congrès chargé de formuler les conditions de la restauration en Belgique ^ Le comte donna en même temps connaissance aux représentants des trois cours médiatrices, des concessions que Léopold avait promises à Reichenbach, et qu'il subordonnait au cas d'une soumission volontaire. On les verra plus tard reproduites dans la convention du 10 décembre.
La déclaration impériale fut accueillie par les cris de fureur des exagérés du parti aristocratique. A Bruxelles, cette portion du peuple qui débordait le Congrès et les États de Brabant euxmêmes, la brûla au milieu de la Grand'PIace, parodiant ainsi la condamnation dont le manifeste de Van der Noot avait été l'objet. Cet acte fut provoqué par la pièce suivante : « Nous, peuple
< souverain du Brabant, à tous ceux qui ces présentes verront ou
< lire ouïront, salut : Savoir faisons que rapport nous ayant été « fait que le prédit imprimé, contenant un vain étalage de mots c et de promesses, circulait dans les terres de notre domination, « avons résolu, après mûre délibération et en vertu de notre pouce voir souverain, de condamner cet acte de despotisme, comme a nous le condamnons par ces présentes, à être lacéré et brûlé au <K plus haut point du jour sur le grand marché de notre capitale, « au pied du chapeau de liberté; permettant de faire imprimer
< ce notre décret, et de l'afficher à la] perche dudit chapeau de « liberté, et où besoin sera. Ainsi fait et] délibéré à Bruxelles,
1 Le comte de Mercy arriva à La Haye le 14 octobre, et les conférences commencèrent le 28.
ââO HISTOIRE 0B3 BELGES. [l790] '
<c notre capitale, le 6 novembre 1790, de notre règne le second. « Le peuple souverain de Brabant. »
On ne peut se figurer l'exaspération de certains individus, qu'en jetant un coup d'œil sur les pamphlets publiés à cette occasion.
Dans un de ces imprimés signé : le peuple bdgique entier, il est dit que « le fiel et la fourberie ont dicté » la déclaration de Léopold, <K de ce prince plus fourbe, plus impie encore que Joseph IL « Il engage, ajoute4-on, partout des brigands, des scélérats qu'il c envoie contre nous;... il se fonde sur ce qu'il y a encore queU <L ques traîtres dans notre armée, même certains officiers d'un a certain rang, qui ne prêchent qu'un accommodement favorable. « Mais qu'il ne se fonde pas sur une aussi £aible ressource, car <K nous sommes bien résolus à tout prix de nous en défaire, de c les chasser, et de les pendre même, aussi bien que tous les « autres royalistes, si ces scélérats ne se convertissent sincère- (L ment de leur trahison, et s'ils ne font un adieu éternel à leur a impiété, à leurs blasphèmes et à leur irréligion. »
Dans une autre pièce intitulée : Avis et sentiments d'un homme qui ne prétend s'attribuer que le sens commun pour juger de la conéiuite de Pierre-Léopoldy etc., on lit que ce prince qui est représenté <c affamé comme un loup, cruel comme un tigre » doit être « de toute nécessité, imbécile ou méchant au suprême «. degré, un monstre de stupidité ou de cruauté; » c'est « un fléau c envoyé par le ciel, qui espère venir, au milieu des massacres « et de la désolation , établir une autorité illégitime, détestable <K et maudite à jamais, mais qui ayant comblé la mesure de ses ^ forfaits, recevra enfin la juste récompense de son impiété, a de son mépris pour les droits des hommes et les jugements de <K Dieu. »
Ces furieuses imprécations ne suffisaient pas à repousser l'en^ aemi« On tenta vainement, par les. grands mots d'indépendance et de patrie, de réveiller l'enthousiasme des premiers temps de la révolution; les discordes civiles l'avaient tué. Le Congrès appela aux armes la population valide, assigna de nouveaux lieux de réu^
[l790] CHAPITRE VIB. 2îl
Bion aux volontaires, leur promit de notables avantages ^; ces remèdes désespérés ne rénssîrent pas : découragés par Fessai malheureux qu'on avait fait de leur secours, les volontaires ne comparurent qu'en fort petit nombre, et la nation qui, l'année précédente, s'était levée en masse pour défendre ses libertés attaquées, parut attendre avec résignation le sort que lui réservaient tes événements.
La déclaration de Léopold laissait encore une porte ouverte aux négociations : elle autorisait les États des provinces, dès qu'ils auraient fait leur soumission, h envoyer des députations à La Haye, soit pour demander des éclaircissements sur la teneur même de la pièce, soit pour proposer « quelque moyen « favorable de rétablir, sans effusion de sang, l'autorité légi- « lime; » l'Empereur promettait de ratifier fidèlement tout ce qui serait accordé par le comte de Mercy. Il fallait approprier aux circonstances du moment la politique à suivre, accepter comme une fatale nécessité la rupture du traité d'union, et non persister dans la voie lente et tortueuse où l'on était entré. La révolution en était venue aussi à ne faire que des concessions tardives.
Les États Généraux et le Congrès, renforcés par de nouveaux députés, se réunirent pour prendre en commun une dernière décision (13 novembre). Deux séances se passèrent en discussions frivoles , ou du moins étrangères à la question qui devait concentrer l'attention de l'assemblée. Le danger était pressant, et la majorité continuait à montrer de l'assurance , de la satisfaction même *; cependant il n'y avait plus à se méprendre sur les intentions des trois puissances médiatrices. Un instant le comité
* Une proclamation du Congrès, du 10 octobre, promellail une rente viagère deîO florins, aux recrues qui s'engageraient avant le 15 décembre, pour un terme de quatre années.
« « Arrivé hier le soir, et les États Généraux étant au Congrès, je m'y suis « rendu aussi. J*y ai trouvé tous visages sereins : cela m'a étonné, et j'y ai appris
• de suite qu'on croyait que le nombre des provinces décidées pour la guerre
• surpassant l'autre, en était la cause, et l'aurait emporté. » Rapport d'un député de Tournai. Gachard, Documents politiques et diplomatiques y p. 889.
222 HISTOIRE DES BELGES. [i790]
diplomatique de l'assemblée nationale de France avait eu la pensée d'intervenir, mais cette faible lueur d'espoir s'était bientôt évanouie. Malgré l'opposition d'une partie des députés de la Flandre, du Hainaut et de Tournai, l'opinion de ceux qui refusaient encore de donner une réponse définitive prévalut. Quatre députés* furent envoyés à La Haye (16 novembre) ; la note dont ils étaient porteurs n'était qu'un tissu de phrases vagues et obscures , où l'on distingue à peine l'intention qui l'a dictée et l'objet même de la demande. En résumé l'armistice était admis, mais on demandait un nouveau délai pour délibérer sur la déclaration de l'Empereur, et on manifestait l'intention de réclamer contre l'époque assignée dans cette pièce comme point de départ au rétablissement jies constitutions.
Les exigences avaient bien grandi depuis le commencement des troubles. On ne s'attaquait plus seulement aux innovations de Joseph II ; pour satisfaire ces admirateurs d'un passé vieilli, il eût fallu mettre à néant les réformes si modérées, si sages, si utiles de cette Marie-Thérèse dont ils célébraient la piété, faire même rétrograder de deux siècles la Belgique qui avait marché en dépit d'eux»!
Comme on devait s'y attendre, les démarches des députés belges échouèrent. Après de vains efforts pour obtenir du comte de Mercy une prolongation de terme, les ministres médiateurs répondirent qu'il ne restait plus au Congrès qu'à se soumettre (20 novembre). Ils insistèrent cependant encore auprès du plénipotentiaire autrichien, et sur un nouveau refus de retarder la marche de l'armée, ils « réservèrent à leurs souverains respectifs m telles mesures qu'ils jugeraient convenables. » Le comte de Mercy répliqua par une semblable réserve , et il déclara une dernière fois que les troupes autrichiennes entreraient en Belgique au jour fixé, « soit comme amies, aux conditions prescrites dans
« Ce furent le comte de Baillet, de Grave, Pelitjean et de Bousies.
* On ne se contentait pas de rétablir tous les monastères ; on allait jusqu^à projeter de dépouiller les acheteurs de bonne foi. Vrai Brabançon, n°* 11 et 12 des 25 septembre et 1" octobre.
[l790] CHAPITRE VIII. 225
c; la déclaration de l'Empereur, ou comme ennemies, en cas de « la moindre résistance. »
Ainsi l'instant solennel qui devait décider du sort de la révolution belge, approchait irrévocable. Les quatre députés envoyés à La Haye furent de retour à Bruxelles, dans la soirée du 2i novembre. Depuis deux jours, les États Généraux étaient presque en permanence. La situation des membres de cette assemblée était horrible. La populace de la capitale, toujours plus exaspérée à mesure que le danger croissait, frémissait de rage à l'idée d'une restauration.
« La force paraissait inutile, l'adhésion simple au manifeste ce moralement impossible, d'autant plus que c'eût été le présage <K infaillible du saccagement de Bruxelles et de la guerre civile la « plus cruelle. On était éloigné des ministres; il était huit heures « du soir, et le terme fatal expirait à minuit. Au risque du blàme, « de la vie même des membres des États Généraux, qu'un peuple « immense, assemblé à six heures du soir, semblait menacer, « il fut proposé que l'unique parti était de proclamer à l'instant « le troisième fils de Léopold, l'archiduc Charles, souverain de la « Belgique *. »
L'élection se fit à onze heures de la nuit. L'archiduc Charles fut nommé grand duc héréditaire de la Belgique^ à condition que cette dignité ne pût jamais se confondre avec celle de chef de la maison d'Autriche , ou de tout souverain à qui ses autres états ne permissent pas de résider dans le pays et de le gouverner par lui-même, « la nation étant convaincue que l'origine de sa « décadence et de ses malheurs est provenue de l'éloignement de « ses princes. »
On s'occupa ensuite du choix d'une nouvelle députation à envoyer à Vienne et à La Haye, et deux membres de l'assemblée ^ furent chargés de se rendre auprès du maréchal Bender, commandant en chef de l'armée autrichienne, pour lui demander
1 Rapport des députés de Tournai. Gachard, Documents politiques et diplomatiqtieSj p. 415.
^ Durieux et Ronaventure, députés du Hainaut et de Tournai.
m HISTOIRE DBS BBUOS. [hBO]
d'arrêter la marche des troupes jasqn*i ce que FEmperenr, prévenu de l'élection de l'archiduc, eût fait coimaitre ses intenliofts.
Deux jours auparavant^ au quartier génëial de l'armée du Con- {près, s'était passée une scène curieuse et qui mérite qudques détails. Le 49 novembre, Kœhler fut appelé au camp d^Ândoy. Interrogé par le général en chef sur ce qu*on pouvait attendre de la colonne de Bouvigne, il répondit qu'elle ferait son devoir, et que lui-même comptait disputer chèrement le passage de k Meuse. Schœnfdd parut surpris de la déclaration de Kcehler, et lui apprit qu'il l'avait fait venir pour donner des renseign^nents, sur l'état de l'armée, h une députation du Congrès dont Yan der Noot faisait partie. Appelé devant cette députation, Kœhler répéta ce qu'il avait dit au commandant en chef, puis on introduisit successivement la plupart des colonels du corps d'armée campé à Andoy ^
Le premier était un étranger à qui on demanda, de même qu'à tous ceux qui suivirent, dans quel état se trouvait son régiment. Pour toute réponse, il remit à Yan der Noot un écrit dont la conclusion était : « Que vu le découragement de son régiment en « particulier, et de l'armée en général, qui diminuait tous les « jours pendant que celle de l'ennemi augmentait, et vu le peu « d'espérance de succès, les gens du pays étant tous découragés, <c lui, comme étranger, ne se regardait point du tout obligé de
< sacrifier son honneur et sa vie, dans la certitude d'une défaite
< en cas d'attaque ; d'ailleurs, qu'il ne prétendait point agir en
< contradiction des propositions de sa cour et des puissances c alliées; qu'en conséquence, il les priait de vouloir accepter sa c démission, ajoutant que les sentiments de tims les officiers de € son corps étaient les mêmes, mais qu'il les avait empêchés de
< signer cette représentation, pour qu'elle ne fût point considérée c comme un complot. » A force d'instances, on parvint à lui faiiie promettre qu'il engagerait ses officiers k retirer leur démission.
1 Tous ces détails et les extraits qui suivent sont tirés des Mémoires militaire swr la campagne de Vamée hâçfiqw en 1790, p. 140 et suiv.
[l790] CHAPITRE Vin. 225
Le colonel qui suivit « allégua que son régiment se trouvait « dans un poste où il ne pouvait se défendre, ayant la rivière à c dos; que Tennemi avait au moins 4,000 hommes devant lui; c que les seules troupes qui fussent à même de le soutenir avaient « dédanré qu'elles partiraient ou mettraient bas les armes en cas
< d*attaque; que le peu de confiance qu'il pouvait mettre, après « de tels propos, sur le régiment qui devait le seconder, «t la « position critique dans laquelle son régiment se trouvait, «c l'avaient déterminé à donner sa démission et celle de tous les € capitaines d'escadron, ainsi que de plusieurs autres officiers. » Rien ne put le faire changer de résolution.
Le colonel introduit le troisième, fut celui du régiment de Haisaut; il répondit : « Messeigneurs, je ne connais rien d'aucun « découragement ni cabale dans le régiment que j'ai l'honneur de « commander ; au contraire , il me donne les plus grandes assu- « rances de sa bonne volonté pour faire son devoir devant l'en- « nemi, et tout ce que je peux dire, c'est que vos seigneuries c peuvent compter sur le régiment de Hainaut. » Ce brave officier fut à peu près le seul qui tint un langage digne d'un homme d'honneur.
Après lui, vint un autre qui déclara « que son régiment était
< en très mauvais état et totalement découragé; que lui-même, c au nom de tous ses officiers, demandait sa démission et la leur; « et en cas qu'on ne voulût pas la leur accorder le même jour y leur «c intention était de partir le lendemain^ sans attendre que le « temps que l'Empereur avait accordé fût prêt à expirer ; qu'ils « étaient tous citoyens, et avaient autant de droit de juger pour « eux-mêmes que qui que ce fût; que leurs biens, leur honneur « et tout ce qu'ils avaient en dépendaient; qu'il ne se regardait « pas comme lié par aucun engagement ; qu'il était entré volon- « tairement dans le service, et qu'il prétendait le quitter de « même ; qu'il était déterminé à profiter de l'offire de Sa Majesté € l'Empereur. » Tout ce qu'on put dire, pour l'engager à revenir de sa détermination, fut inutile.
Il convient de remarquer, pour l'éclaircissement de la conduite
226 HISTOIRE DES BELGES. [i790]
des chefs militaires dans cette circonstance, que ce dernier colonel était une des créatures du général Schœnfeld , et que celui-ci défendit sa conduite, objet d'un blâme mérité de la part de tous ceux qui entendaient d'aussi misérables excuses.
Le livre où nous puisons ces renseignements, y ajoute ceux qui suivent : « les commandants de ces différents régiments étant <r partis, le général Kœhler fit rapport au général en chef et aux « membres de la députation , que le jour précédent il avait visité « la citadelle de Namur, qu'il avait été extrêmement surpris de
< trouver dans un état absolument hors de défense ; si quelqu'un « avait étudié de la metire dans Timpossibilité de nuire aux enne- « mis, il avait parfaitement réussi; car les canons étaient placés de ff manière que si Tennemi venait par terre, il serait impossible de « l'atteindre, ne pouvant tirer que dans l'air y les batteries étant « construites, ou par ignorance ou par trahison, de façon que les
< bouches des canons montés sur des affûts marins très bas, repo- « saient sur la barbette, les roues de devant suspendues. En « outre, ces batteries en barbettes exposaient trop les canonniers, « et celles-là étaient d'une construction si mince et si mal faite, «c que chaque coup de l'ennemi les aurait percées d'outre en « outre. Observant à M. de Schœnfeld qu'il n'avait assurément « pas vu toutes ces défectuosités, il répondit qu'en effet, n'ayant « pas été depuis longtemps au château, il n'avait pu les, voir, mais « qu'en allant et revenant de Namur, il avait souvent regardé de « ce côté-là, sans découvrir aucun canon qui pourrait protéger la <E retraite de son armée en cas de besoin... »
Schœnfeld avait rempli sa mission : paralyser la résistance de la Belgique, lorsque l'heure de la soumission aurait sonné pour elle; il ne lui restait plus qu'à aller réclamer à Berlin le prix de son ignominie. Au sortir de la conférence, il envoya sa démission au Congrès, lui disant € qu'il avait pu le servir avec honneur tant « que sa cause avait été avouée par les puissances les plus con- « sidérables de l'Europe, mais que dès que ces mêmes puissances « déclaraient d'une manière positive qu'elles ne s'en mêlaient « plus, et qu'elles l'abandonnaient à lui-même, il devait le sup-
[i790] CHAPITRE VIIÏ. 227
« plier de remettre l'armée dans d'autres mains ^ » Kœhler, de son côté, réjoignit son corps d'armée, avec la conscience des désastres qui allaient survenir.
Les deux députés envoyés au commandant de l'armée autrichienne, pour lui faire part de l'élection de l'archiduc Charles, arrivèrent à Namur le jour même où l'ennemi devait avancer (22 novembre). Ils étaient porteurs d'une lettre du Congrès, qui mandait à Schœnfeld de repousser la force par la force, s'il était attaqué. Dès la veille, ce général avait abandonné le camp d'Andoy, pour se retirer derrière la Meuse. Les députés ne purent remplir leur mission, et se décidèrent, après plusieurs vaines tentatives pour traverser les avant-postes autrichiens, à envoyer au maréchal Bender les pièces dont ils étaient porteurs, ainsi qu'une lettre où ils lui dépeignaient sa responsabilité comme gravement compromise, s'il ne suspendait pas sa marche.
Le jour où ils quittèrent Namur pour retourner à Bruxelles (23 novembre), les Impériaux se préparèrent à passer la Meuse. Les premiers chasseurs qui se montrèrent à la porte du faubourg situé sur la rive droite de la rivière, furent reçus à coups de fusil. Abandonnés de la plupart de leurs officiers, les soldats belges erraient à la débandade ; mais beaucoup frémissaient d'indignation à ridée d'abandonner, sans le défendre, le sol de la patrie à l'ennemi; le peuple de Namur, animé du même sentiment, se joignit à eux, et le pillage de l'arsenal, qu'on n'avait pas songé à évacuer, lui fournit des armes. Une i ésistance un peu vigoureuse n'était pas impossible; elle eût rendu le maréchal Bender plus accommodant, et donné du poids aux représentations de la cour de Berlin contre les procédés arbitraires et irréguliers * du comte de Mercy. Schœnfeld n'en eut pas même l'idée; il persista à
* Ce sont les expressions dont s'est servi Schœnfeld , dans un mémoire justificatif qu'il adressa, le 17 décembre, aux États des provinces, et qu'il data de Valenciennes, où il s'était retiré.
• Résumé des négociations, p. 367. Voir la lettre de Frédéric- Guillaume à Léopold, et les îDstructions adressées aux ambassadeurs prussiens à Vienne et à La Haye. Ibid.y p. 361 et suiv.
228 HISTOIRE DES BELGES. [l790]
éviter toute espèce àe conflit , et continoa son mouvement rétrograde, après avoir envoyé à Kœhler Tordre de se diriger vers Gharleroi et Mons. En abandonnant Namur, où il laissa 180 pièces de canon de différents calibres, il faillit être mis en pièces par les habitants qu'exaspérait cette odieuse trahison. En de telles conjonctures, la bourgeoisie recula devant une lutte qui pouvait avoir de fâcheuses conséquences pour la ville, et se joignit aux États; des députés furent envoyés au maréchal Bender , et une capitulation (25 novembre), conclue sur les bases de la déclaration de l'Empereur, livra Namur aux Autrichiens.
Cette défection , dont le Congrès se plaignit amèrement *, fut le coup de mort pour la république; l'ennemi allait désormais arriver à Bruxelles, sans rencontrer d'obstacles. Mais pouvait-on raisonnablement s'étonner que I^ province de Namur, laissée à ses seules forces, eût déserté une cause irrévocablement condamnée?
Schœnfeld ne fit de préparatifs de défense sur aucun point, et arriva à Anderlecht (26 novembre) avec quelques bataillons désorganisés. Kœhler, au contraire, effectua sa retraite en bon ordre, et ramena à Mons environ 6,000 hommes (27 novembre). Ce fut là qu'il reçut Tordre de prendre le commandement en chef des débris de régiments qui formaient encore l'armée de la république, et de se rapprocher de Bruxelles avec sa colonne. Le Congrès ouvrit un peu tard les yeux sur la conduite de Schœnfeld dont il accepta la démission , en lui laissant la liberté de se retirer. Schœnfeld parut surpris de cet acte de générosité ', et se
1 Elle inspira à Gérard la boutade suivante : « Les personnes versées dans « Thistoire remarquèrent que, du temps de PhiUppe II, c'étaient les provinces
• wallonnes qui, les premières, avaient renoncé à Funion et avaient par là été
• cause que les autres provinces catholiques n'avaient pu acquérir leur liberté, « et que les États de Namur justifiaient un ancien proverbe, quïl ne faut jamais < se fier à wn Wallon. » Journal des troubles, t. VII, p. liS.
* « On ne comprend pas ici (à Bruxelles] la conduite du général Schœnfe^, qui ff a rendu une ville comme Namur, sans la moindra résistance, contre le v(BU
• même du peuple. D'ailleurs il paraît inexcusable, en ce qu'il a fait une très « mauvaise retraite, sans indiquer à son armée un point de réunion et 4e rallie-
[i790] CHAPITRE VIU. S29
dirigea vers les frontières de France. Arrêté par les paysams dé Quiévrain, il ne dut qu'à Tintervention de Kœhler de pouvoir arriver îusqu'à Valencienoes,
Ce dernier quitta Mons après deux jours de repos (30 novemhte). A Braine-le-Comte il trouva l'ordre de se rendre sans retard à Bruxelles, et de laisser les instructions nécessaires pour la direction de sa colonne. L'ennemi était aux portes de la capitale, et les États de Brabant venaient de recevoir une dépêche du maréchal Bender, qui les sommait de suivre l'exemple de la pro^ vince de Namur; il réclamait une réponse claire et prompte. Les nouvelles de La Haye étaient désespérantes. Encouragé par les faciles succès des troupes impériales, le comte de Mercy ne voulait rien entendre, et refusait de reconnaître l'élection de l'arcbîduc Charles. Les représentants des cours médiatrices continuaient à protester de leur dévouement aux intérêts de la Belgique ; ils regardaient cette élection comme un Mais excelknt pour gagner du temps *, mais il n'était pas en leur pouvoir d'arrêter la marche des Autrichiens. D'un autre côté, l^rmée se fondait avec une eifrayante rapidité, et les États Généraux, après avoir vainement décrété leur translation à Gand , désespérant ée la cause de la révolution, s'étaient dispersés.
Placés entre la crainte d'exposer Bruxelles aux horreurs d'une ville emportée d'assaut, et les clameurs d'une populace hostile à tout accommodement, d'une populace dont ils avaient encouragé les fureurs, les Étals de Brabant ne savaient que résoudre ^
« ment, en abandonnant ses magasins et son artiUerie, tandis qu'il avait yingt- « quatre lieures pour évacuer, et qu'il était certainement le maUxe de se pror «' curer beaucoup plus de temps. Il a lui-mêoie si bien senti ses torts que, quand « on lui a annoncé sa démission, il a demandé si la commission des députés^^se « bornait à cela, et s'U conservait sa liberté. » Rapport des députés du Hainaut, dans Cbacbard, Docwments politiques et diplomatiques^ p. 434.
1 Rapport des députés du Hainaut, dans Gachard, Documents politiques $i dipisir matiques, p. 431.
* « Les députés des États de Flandre annoncent Tétat d&désordre et deconfOr « sion qpi règne dans, tous les corps politiques à Bruxelles, les convulMonsda « peuple, les craintes que Ton a qu'il ne se* porte* à des extrémités; les'prétenr « tiens de Tarmée et la nullité des finances, enfin la position désespéÉée' de»
230 HISTOIRE DES BELGES* [l790]
Kœhler, consulté sur les chances d'une défense, répondit airec franchise que la chose lui paraissait impossible, et que la résistance n'aboutirait qu'à autoriser les excès de rennemi. Les États se décidèrent en conséquence à faire leur soumission (â décembre), et le lendemain les Autrichiens entrèrent dans Bruxelles. Van der Noot \ Van Eupen et les personnages les plus compromis, se hâtèrent de chercher un refuge à l'étranger.
Kœhler se retira sur Gand , avec un faible corps de troupes. A Alost, il rencontra des députés que les États de Flandre envoyaient au maréchal Bender, pour convenir d'une capitulation. Les articles en ayant été fixés, on procéda au licenciement qui s'effectua sans désordre, et le général regagna sa patrie. Le 7 décembre, les Impériaux firent leur entrée solennelle dans Gand ; la soumission de la Flandre compléta celle du pays.
Après une détention de sept mois dans la citadelle d'Anvers, Yan der Mersch avait été transféré à Louvain puis à Tournai (10 et 27 novembre). Il ne fut définitivement rendu à la liberté, que le jour où l'ennemi s'approcha de cette dernière ville. Quoique compris dans l'amnistie accordée à tous ceux qui avaient déposé les armes avant le 2i novembre, Yan der Mersch crut prudent de se réfugier momentanément à Lille, d'où il envoya sa soumission au comte de Mercy. Il revint à Menin, son lieu natal, quelques semaines après.
Les conférences de La Haye étaient restées suspendues par suite du refus d'un nouveau délai. Il y eut un échange d'explica-
« affaires publiques. Ils vont plus loin : ils disent que les États de Brabant « restent dans leur irrésolution, parce que, quelque parti qu'ils prennent, ils « ont à craindre d'une part le peuple, d'autre part Tarmée, et d'une troisième « part les Autrichiens. » Extrait d'une lettre écrite, le 29 novembre, par deux députés du Hainaut envoyés à Gand, dans Gachard, Documents politiques et diplomatiques, p. 435.
1 Depuis quelques jours la popularité de Van der Noot baissait singulièrement. Le 24 octobre, l'annonce qu'il honorerait, le lendemain, le spectacle de sa présence fut, contre la coutume, accueillie en silence, et le directeur ne retira qu'une assez mince recette d'une représentation dont les précédents l'autorisaient à espérer beaucoup.
[l790] CHAPITRE VIII. 231
lions, OÙ semble percer le désappointement qu'éprouvèrent les ministres des cours médiatrices, de la facilité avec laquelle la restauration s'était effectuée \ Les négociations recommencèrent, et, le 10 décembre, fut signé un traité destiné à clore la révolution. Les trois puissances alliées garantirent la souveraineté de la Belgique à l'Empereur. Celui-ci, de son côté, promit de nouveau de n'exclure de l'amnistie « qu'un petit nombre d'in- € dividus qui, par leur propre faute, s'étaient mis dans la malheu- « reuse position de ne pas mériter ce pardon général, » et de maintenir les constitutions « dont la jouissance avait été assurée € respectivement, par les actes d'inauguration de l'empereur « Charles VI et de l'impératrice Marie-Thérèse. »
Ainsi se serait accompli le désir des cours de Londres et de La Haye, que la Belgique fut replacée au point où elle se trouvait au début de la domination autrichienne. Heureusement Léopold s'y refusa; sa ratification stipula seulement le maintien des constitutions telles qu'elles existaient avant le règne de Joseph H, et devint une cause de nouvelles complications avec les puissances étrangères, et surtout avec la Hollande.
Par le traité de La Haye, l'Empereur fit aussi les concessions promises à Reichenbach, quoique la soumission n'eût pas été volontaire. Elles méritent d'être connues, car elles sont l'apologie de la révolution belge.
L'Empereur s'engageait :
l"" A révoquer tous les édits relatifs à la discipline en matière ecclésiastique ;
^ A remettre, en ce qui concernait l'université de Louvain, toutes choses sur l'ancien pied, se réservant toutefois de surseoir à l'exécution des ordonnances qui obligeaient d'y prendre les grades académiques ;
5"* A employer « à des usages pieux les plus analogues que < possible aux intentions des fondateurs, » les revenus des biens des couvents supprimés et qu'il était impossible de rétablir;
1 Voir ces pièces dans le Résumé des négociations^ p. 372 et suiv.
sas HISTOIRE Ve& BELGES. [flBO]
A"* A ae jamais lever de milices ou recrues forcées que du aentemeut des États, promettant que < en aucun temps ft a serait question de conscription militaire, ni direetemesl c indirectement; »
W À ne lever aucun impôt c sans Taveu et le consentement des < États; »
&" A décréter l'inamovibilité des juges supérieurs» et k eoftfirmer irrévocablement ce que la constitution de chaque province avait établi sur ce point ;
7"* A remettre en vigueur un diplôme de l'empereur Charles YI/ qui accordait aux conseils de justice le droit de présenter trois candidats pour les places vacantes ;
8"" A consulter les États et les tribunaux sur toutes les lois d'un intérêt général , et notamment sur celles qui pourraient contenir des modifications aux tarifs des douanes;
9® A attribuer <k à une délégation du tribunal supérieur, dans « chaque province, » la connaissance des ordonnances pénales en matière de douanes ;
lO"" A rétablir « l'organisation du gouvernement et de la « chambre des comptes, sur le pied qui subsistait sous le règne « de Marie-Thérèse, nommément en ce qui concernait les con- <K seils d'État, privé et des finances;... »
11"" A replacer « sous les ordres et la dépendance des ^uvev* a neurs généraux, » le ministre plénipotentiaire et le coomiandant général ;
12"" A entendre les États sur les réformes à apporter daas l'administralion de la justice, et à « ne rien altérer à Fordre des «c juridictions sans leur aveu préalable. »
L'empereur promettait encore, pour le cas où il se présenterait^ dans l'exécution <c des stipulations constitutionnelles, des cas « douteux , sujets à des interprétations difficiles , » de s'en rapporter à la décision d'arbitres nommés par lui et les États»
Après la malheureuse issue de la révolution belge, ua seasblable résultat n'était pas à dédaigner. On n'exclut de l'amnistie c^ue les individus dont la présence eût été, dans les premiers
[l790] CHAPITRE VIII. 233
temps de la restauration surtout, une cause permanente de troubles. L'archevêque de Malines n'émigra point, et le gouvernement se contenta, pour toute vengeance, de le forcer à chanter un Te Deum ^ et de lui imposer une rétractation qui dut singulièrement coûter à son amour-propre. La plupart des Vonckistes rentrèrent dans le pays, à la suite des Impériaux dont ils s'étaient faits, en désespoir de cause, les utiles auxiliaires.
Le rétablissement de la domination autrichienne en Belgique parut n'émouvoir en France que les républicains. Les Révolutions de Paris de Prudhomme * et les Révolutions de France et de Brabant de Camille Desmoulins, déplorèrent vivement l'impassibilité du gouvernement de Louis XVL II y eut aussi aux Jacobins, quelques jours avant la capitulation de Bruxelles, une discussion fort animée. Carra et Desmoulins soutinrent que la France avait droit et intérêt à intervenir dans les conférences ouvertes à La Haye; mais les constitutionnels qui formaient encore la majorité, et qui sentaient qu'un refus entraînerait la guerre, les repoussèrent rudement ^ Dans l'assemblée nationale, la question ne fut pas même soulevée; les Vonckistes comptaient sur la restauration pour faire prévaloir leur idées, et ils possédaient toute la confiance du comité diplomatique ^
1 On fit choix à dessein du 12 décembre, jour anniversaire de l'évacuation de Bruxelles par les Autrichiens. Le lendemain, « on ôta , dans l'église de Sainte- « Gudule, l'autel doré qui y avait été dressé quelque temps après la révolution. « On avait dit, lorsqu'on le dressait, qu'il resterait dressé jusqu'à la prise de la « ville de Luxembourg. La prophétie ne fut point heureuse, puisqu'on Tôta après a qu'on eut chanté le Te Deum pour la reddition de Bruxelles et des autres villes « et provinces des pays-Bas. » Jownal des trowftks, t. VII, p. 317.
> Prudhomme appréciait sainement notre position lorsqu'il disait : « Ce qui a « perdu les Belges , c'est leur aveugle confiance dans les rois et dans leurs « ministres. Au lieu de n'avoir d'espoir que dans leur propre vertu, ils ont « recherché l'alliance des cours, et, comme ils devaient bien s'y attendre, ils « ont été indignement joués. » Révolutions de Paris, n' 73 du 4 décembre.
» «M. Carra, enragé du premier ordre, lisons-nous dans une lettre à Kaunitz, a « été témoin de la fin de la révolution, et s'en est allé déclamer à son club contre « l'emploi des forces militaires et l'usurpation des souverains. Quoique ce soit « la morale du jour, il a été sifilé. » Archives de VÉtat.
* Camille Desmoulins, dans le n' 51 des Révolutions de France et de Brabant,
23é HISTOIRE DBS ^|^G1$S. [l790]
Cette neutralité fat peut-être une faute, même dans le système des partisans de la paix. Si le gouvernement français, appuyant la demande des États Généraux de Bruxelles, avait tenté d'intervenir dans les négociations, cette démarche seule eût rendu quelque confiance aux patriotes belges; tandis que la facilité avec laquelle s'effectua la restauration aux Pays-Bas donna a l'Autriche une opinion exagérée de ses ressources , la trompa sur la résistance de la révolution française» contribua à la jeter^dans la première coalition ^ et détermina ainsi une rupture que les amis de la monarchie constitutionnelle auraient voulu prévenir.
La restauration à Bruxelles fut le signal d'un mouvement semblable qui s'accomplit à Liège peu de jours après.
nous apprend que Mirabeau fut accusé par Gorsas d'avoir reçu 100,000 écus 4u comte de Mercy, et que le grand orateur jugea rinculpation digne d'un démenti qu'il donna à la tribune des Jacobins.
^ « Que me fait, à moi, disait Camille Desmoulins, le catholicisme, ou, si r«ii (( veut, le fanatisme des Belges? C'est leur républicanisme que je regarde, dont « la ruine entraînera celle du nôtre. C'est contre notre liberté qu'on fait la « guerre dans le Brabant. » Révolutions de France et de Brabant, d* 43.
Ouverture de la session des États. — Premier dissentiment. — Mandement de la chambre impériale du 27 août, 1789. — La médiation de la Prusse demandée. — Émeute du 7 octobre. — Le déhottatoire. — Les Points fondamentaux. — Recez du 12 octobre. — Mission de Fabry à Berlin. — La médiation promise. — Soumission conditionnelle. — Conférences d'Alden- , goor. — Les Prussiens à Liège. — Sentence du 4 décembre. — Défense de
la cour de Berlin. — Difficulté relative à la composition des Vingt-Deux.
Hoensbroech refuse rarrangement offert par la Prusse. — Départ des Prussiens. — Situation des finances à Liège. — Organisation de l'armée. — Opérations militaires. — Affaires des 23 et 27 mai 1790. — ^Mesures révolutionnaires. -*- Kenouvellement du conseil de la Cité. — Nouveau mandement de Wetsilaer. — Combat de Zutendaal. — Négociations pour unir les provinces belges, et le pays de Liège. — Conférences de Francfort. — Propositions du 13 septembre. — Négociations. — Rupture des conférences. — Mission de Reynier à Paris. — Dernières démarches auprès de la cour de Berlin. — AfiiEdre de Visé. — - Soumission des Liégeois. — Les Autrichiens à Liège.
Avant son départ, Hoensbroech avait fixé au 31 aott 1789* l'ouverture de la session des États. Ils se réunirent au jour indiqué, et s'occupèrent d'abord de Tobjet signalé à leur attention par le prince : < le soulagement particulier de la partie la plus < indigente du peuple. » L'état primaire avait déjà renoncé à ses exemptions; le clergé secondaire, c'est à dire les membres de cet
236 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
ordre qui n'étaient pas représentés aux États, suivit ce généreux exemple, et la question avait fait un grand pas. Pour le reste, il fallait patienter, une refonte des impôts étant une œuvre longue et difficile, et le chapitre proposa (31 août) seulement a d'abolir <K ceux qui pesaient plus particulièrement sur la classe la plus « indigente, et de chercher les moyens de remplir le déficit que <i cette abolition occasionnerait, de la manière la moins onéreuse « à la majeure partie de la nation. » Une autre question également grave était celle de la Constitution même, qu'il s'agissait tout au moins de remanier. Ici on ne pouvait encore que décréter un principe , et l'état primaire proposa de déclarer que les représentants du pays voulaient rétablir cette constitution dans son ancienne forme, et confiaient à une commission composée de députés des trois ordres le soin de rédigera une Paix solennelle, « qui rappellerait toutes les précédentes, qui corrigerait tous les « abus quelconques que le changement des circonstances pouvait <( y avoir introduits, et qui assurerait à jamais la liberté et le a bonheur de la nation liégeoise. » L'état noble se rangea avec empressement à l'avis du clergé; l'état-tiers aussi, mais en réclamant rétablissement « d'une imposition unique payée indistinc- « tement par tous, et qui obligeât chacun en proportion de ses « facultés ; » quant à la seconde question , tout en adoptant l'idée de raffermir par une paix nouvelle la constitution du pays, il croyait que a ce grave et nécessaire ouvrage devait être consommé par « tous et être le résultat de la volonté générale (V septembre). » On voit ici percer le dissentiment qui divisait aussi les révolutionnaires belges. Les deux premiers ordres réservaient la réformation de la coustilutiou aux États tels qu'ils étaient organisés; sans le dire en termes précis, le tiers voulait introduire dans leur organisation des modifications qui en eussent fait une espèce d'assemblée nationale, ce que les deux ordres privilégiés ne voulaient pas plus à Liège qu'à Bruxelles. Cette intention se révèle plus clairement dans un autre recez du tiers-état, daté du même jour que le précédent, et par lequel les membres qui le composaient déclaraient renouveler les alliances conclues entre la Cité
[l789] CHAPITRE IX. 237
et les petites villes : on se proposait d*appeler à délibérer sur cette réformation « la nation entière, qui seule pouvait consommer ce « grand ouvrage, dont on devait enfin faire disparaître Faristocra- « tie qui l'avait trop longtemps écrasée ^ »
L'esprit qui avait dicté cette résolution dénote une recomposition complète de l'ordre, et en effet l'abrogation du système calqué sur le règlement de 1684 avait amené le renouvellement des conseils communaux, et ouvert le corps du tiers-état aux hommes de la révolution. Le dissentiment sur une question aussi grave était, entre les trois ordres, un germe de division, qui allait se développer et grandir sous Faction des difficultés survenues du dehors.
Après s'être prononcée en faveur du prince, la chambre impériale avait ensuite incliné vers les patriotes, et plusieurs fois décidé en leur faveur, notamment dans la cause des douze citoyens décrétés de prise de corps pour tentative de sédition. Le mouvement du 18 août changea de nouveau ses sentiments, et un mandement rendu quelques jours après (27 août) en fut la preuve: il condamnait en termes sévères ce qui s'était fait à Liège, ordonnait de rétablir toutes choses dans l'état où elles se trouvaient auparavant et de poursuivre criminellement les auteurs de la sédition ; les princes directeurs du cercle de Westphalie, c'est à dire le roi de Prusse comme duc de Clèves, l'électeur Palatin comme duc de Juliers, l'archevêque de Cologne comme princeévêque de Munster, étaient chargés d'exécuter ces ordres, et invités à prêter aide à Hoensbroech contre des sujets rebelles.
Hoensbroech affirma être complètement étranger à la mesure. La révolution liégeoise avait retenti au dehors, et toutes les précautions oratoires ne pouvaient dissimuler la violence exercée sur le prince-évêque ; cela suffit pour expliquer l'intervention des juges deWetzlaer. Toutefois il est certain, qu'à l'insu peut-être de Hoensbroech, son agent auprès d'eux eut soin d'exagérer le
1 La pièce a été imprimée sous le titre de Renouvellement de VaUiance faite entre la Cité de Liège, et toutes les viUes du pays de Liège et comté de Looz.
S38 HISTOIRE DES B^GES. [lISO]
caractère déjà assez grave des faits, et contribua à provoquer la réaction dont les Liégeois furent les victimes. Entraînés par le courant des idées, les hommes politiques de l'Allemagne avaient généralement applaudi aux progrès de la philosophie et à ses plans d'amélioration sociale; mais quand ils virent ces plans aboutir à des émeutes — il y en eut jusque dans les provinces rhénanes — leur sympathie se refroidit brusquement, et l'invitation de la chambre impériale aurait été aussitôt acceptée, si, parmi les trois princes directeurs, il ne s'en était trouvé un dont les intérêts ne concordaient pas avec ceux des deux autres. L'électeur palatin et surtout l'archevêque de Cologne, prince autrichien, voulaient exécuter immédiatement; mais cela ne fai* sait pas le compte du cabinet de Berlin , qui avait presque rompu avec la cour de Vienne, et montrait au contraire pour cette exécution une vive répugnance. A Liège, où résidait un ministre prussien, le baron Senflft de Pilsach, connu par ses rapports ami* eaux avec les chefs de l'opposition, on eut connaissance de ces tiraillements, et le tiers-état proposa (26 septembre) de réclamer la médiation de Frédéric-Guillaume IL L'état noble consentit; l'état primaire soutint que ce serait manquer aux égards dus aux autres princes directeurs, et à son tour il proposa (29 septembre de faire des démarches auprès de tous les trois, pour obtenir la suspension des mesures d'exécution. Le tiers insista (l^*" octobre), mais le clergé tint ferme , et le vote uniforme des trois ordres faisant défaut, il fallut se contenter de solliciter la médiation au nom de deux.
A ces premières causes de discorde s'en ajoutèrent d'autres moins importantes , mais qui provoquèrent de maladroites mesures d'intimidation, et l'intimidation porta ses fruits. Des membres de l'état primaire, irrités ou effrayés, abandonnèrent le pays, et l'émigration prit de plus grandes proportions après l'émeute du 7 octobre. Cette émeute eut pour prétexte le partage des capitaux qu'un prince bienfaisant, Georges-Louis de Berghes, avait laissés aux pauvres de la Cité, et dont le revenu leur avait été jusqu'alors distribué par les soins des curés. La situation se
flTÔë] CHAPITRE IX. &9
Compliqua du conflit de la garde patricienne et de la garde bourgeoise.
"Cette garde bourgeoise s'était organisée le lendemain de la tévolution ; mais bientôt vint se placer à côté d'elle un autre *orps de volontaires à pied et à cheval , mieux armé , mieux é^ipé ^ , et dont le nom : garde patricienne, indique l'origine quelque peu aristocratique. La jalousie assez naturelle d'un de ces coi'ps contre l'autre éclata à propos de l'intervention de la garde patricienne dans l'émeute; une collision eut lieu, et cette garde eut tin homme tué et plusieurs blessés. La tranquillité fut ensuite rétablie; néanmoins ce déplorable événement accrut la terreur, ^ pendant quelques jours l'émigration fut considérable. Sous l'impression de la peur qui les poursuivait, ces fuyards exagérèrent la situation, et fournirent un nouvel aliment aux journaux étrangers qui défendaient la cause du prince-évêque. Liège fut dépeint comme livré à toutes les horreurs de la guerre civile et au choc des passions les plus désordonnées; les gouvernements de TAIlemagne se confirmèrent toujours davantage dans l'idée qu'il fsdlait se hâter d'étouffer un foyer révolutionnaire prêt à s'étendre sur tout l'empire, et la chambre de Welzlaer se fit l'organe de ces terreurs, en réclamant avec plus d'instance l'exécution de son mandement du 27 août. La pièce, qui porte le nom de déhortatoire, est de trois jours seulement postérieure à l'émeute (10 octobre).
Le dissentiment entre le tiers-état et les deux ordres privilégiés SÛT la question constitutionnelle se reproduisit à l'occasion des principes à décréter. La commission instituée par les États avait confié à Donceel la rédaction du projet ', qui fut intitulé Points pmdamentaux et contenait treize articles : rétablissement dans
1 Dans les mémoires iûédits d'un contemporain, nous lisons que la garde bourgeoise n'avait pas d'uniforme, et que la garde patricienne en avait un aux couleurs de la ville : habit écarlate, veste et culottes jaunes. De Ghestrét com-* mandait les fantassins, le comte de Lannoy les cavaliers.
« La minute de cette pièce est de sa main ; nous l'avons trouvée aux archives de la province dans les registres du tiers-état.
S40 ^ HISTOIRE DES BELGES. [l789]
toute sa pureté de la paix de Fexhe et de celle des Vingt-Deux, réintégration des citoyens dans le droit de choisir leurs magistrats et leurs représentants, établissement d'un système d'impôts proportionné aux facultés des contribuables, abolition définitive des 40 patars et de toutes exemptions pécuniaires, abolition des privilèges et monopoles, égalité des citoyens devant la loi, réforme du tribunal des États réviseurs, suppression avec indemnité des droits féodaux reconnus nuisibles au peuple, réformation des abus introduits dans les tribunaux et dans l'administration des revenus publics, fixation des charges que la dime devait supporter selon les canons du concile de Trente.
Ces demandes étaient raisonnables sans doute; elles le sont du moins à nos yeux ; mais il faut tenir compte de l'époque où elles se produisaient, et plusieurs d'entre elles ne devaient pas être accueillies sans résistance par les deux ordres privilégiés. Le tiers-état, ayant adopté le projet de la commission (27 septembre) où il avjiit la majorité, ordonna de le communiquer au clergé et à la noblesse, pour en faire ensuite un recez qui pût être soumis à la sanction du prince. Sans repousser ouvertement l'égalité des citoyens devant la loi, la suppression de certains droits féodaux et les réformes à introduire soit dans l'ordre judiciaire, soit dans l'administration des finances, l'état noble montra peu de] disposition à les accepter, et en demanda le renvoi à un comité pour en faire un nouvel examen. L'étal primaire fut plus franchement hostile. Il reconnut (2 octobre) le tort qu'avait eu le prince de réclamer l'omnipotence en matière d'édits de police, le droit de la Cité à réclamer l'abrogation du règlement de 1684, la nécessité d'un système d'impôts sur les bases proposées, etc.; mais il repoussa l'égalité des citoyens, comme contraire aux lois du pays et de l'empire, et se joignit à la noblesse pour demander qu'on renvoyât à un comité Texamen des questions sur lesquelles elle avait réservé son vote.
Le tiers-état reconnut sagement la nécessité de quelques concessions, afin d'obtenir un recez qui pût être soumis à la sanction du prince. Tel fut celui du 12 octobre, qui comprenait ceux des
[l789] CHAPITRE IX. 241
Points fondamentaux admis par les trois ordres : la restitution aux bourgeoisies du droit de choisir leurs magistrats et leurs représentants à l'assemblée des États, ce qui emportait l'abrogation de l'odieux règlement de 1684, l'abolition des exemptions pécuniaires et l'égalité de tous dans la répartition de l'impôt, le pouvoir de « porter des lois générales quelconques soit en matière « de justice, soit en matière de police » réservé aux États sous la sanction du prince, étaient assurément des conquêtes assez précieuses, pour qu'on se hâtât d'en prendre acte. Hoensbroech refusa de sanctionner le recez (15 octobre), montrant ainsi qu'il n'y avait pas à faire fond sur sa sincérité; plusieurs chanoines tréfonciers ayant quitté Liège après l'émeute du 7, il prétexta, pour expliquer son refus, le petit nombre de ceux qui avaient voté, la violence et la peur qui dominaient dans les délibérations, et il ajouta qu'il ne tenait pas non plus les États pour UgalevMnt composés et assemblés, faisant allusion à la manière révolutionnaire dont le tiers s'était reconstitué. L assemblée répondit, on répliqua, et cette correspondance, toujours plus aigre, aboutit à cette déclaration du prince : il était décidé à attendre que les princes de l'empire, indignés d'une sédition injustifiable et ne pouvant tolérer des attentats de ce genre, eussent par la force militaire rétabli tordre ancien; il se réservait seulement alors d'examiner ce qu'il convenait de faire en faveur de ses bons et fidèles sujets.
D'un autre côté, tout espoir d'obtenir de la chambre impériale la révocation de ses rigoureuses sentences avait disparu, et son dernier mandement, notifié oiBciellement au conseil de la Cité le 15 octobre, ne lui accordait que dix jours pour obéir. Il ne restait qu'à se couvrir de la médiation de la Prusse. Fabry, qui était depuis longtemps en rapports avec Dohm, le représentant de cette puissance auprès du cercle de Westphalie, et même avec Hertzberg le chef du cabinet prussien, fut chargé par deux des trois ordres des États et par le conseil de la Cité de se rendre à Berlin, afin de donner plus d'activité à la négociation. Il quitta Liège le 18 octobre, et arriva à sa destination le 28. Il était d*avânce à peu près certain de réussir dans une mission dont
342 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
Tobjet comctdait avec les vues de la cour de Pnisse, et fut paifai^ tement accueilli par Hertzberg. Appréciant tonte Timportance de €ette négociation, Hoensbroech tâcha de la contrarier en écrivant au roi, et ne réussit pas. Fabry obtint de Frédéric-Guillaume D une audience assez longue, puis il revint à Liège (16 novembre), un mois après son départ, rapportant une déclaration officielle et une promesse verbale. Dans la première, la cour de Berlin disait ne pouvoir échapper à la nécessité d'exécuter les ordres de Wetzlaer, et engageait les Liégeois à ne pas s'opposer à l'entrée des troupes exécutrices ; mais , en leur demandant de se soumettre, on le faisait en termes généraux, sans parler du rétablissement de l'état de choses antérieur au 18 août, et en outre on promettait de travailler à amener un accommodement et une pa>dfication générale et convenable à toutes ks parties intéxessées. La promesse verbale précisait ce que l'engagement écrit avait de vague : la Prusse promettait, si ses conseils étaient suivis, de procura l'abrogation définitive du règlement de 1684.
Ainsi la Prusse accordait sa médiation. Mais, pour être fructueuse, son intervention devait être isolée, et les mesures dès lors furent prises pour laisser en dehors de l'exécution au moins un des deux autres directeurs, l'archevêque de Cologne, princeévéque de Munster. Avant d'en dire le résultat, exposons les démarches qu'il fallut faire, pour obtenir la soumission préalable des Liégeois.
Cette soumission n'était pas douteuse de la part de l'assemblée des États; elle l'était de la part du conseil de la Cité. Il y avait Ici bon nombre de têtes inflammables et peu judicieuses, qui ne voulaient ni comprendre la nécessité de quelques concessions, ni entendre au rétablissement de Hoensbroech. Le parti révolutionsiaire, primitivement composé de soldats disciplinés obéissant k un mot d'ordre, formait maintenant deux camps : dans l'un, les hommes sages qui voulaient maintenir les traditions historiques, et se contenter d'améliorer la constitution ^; dans l'autre, les carac»
> Plus tard ce fut aussi là un des grands reproches qu'on adressa à Fabry et à
lères aventureux qui regardaient le changement radical opéré en France, comme le seul moyen d'asseoir sur des bases solides tes institutions politiques du pays. Ceux-là dominaient dans le tiersétat^ ceux-ci dans le conseil de la Cité, d'oii souvent ils imposèrent leurs volontés aux autres villes et même à l'assemblée provinciale.
Au reste les systèmes défendus à l'hôtel de ville n'éfaient rien auprès de ceux qui prévalaient dans le marquisat de Franchimont, devenu la grande place d'armes du parti avancé. Ce n'est pas que les opinions de ce parti fussent celles de la majorité des habitants; mais ses chefs, hommes de résolution, surent mettre à profit Tanimadversion d'un quartier dont Spa faisait partie, contre les violences du gouvernement dans la querelle relative aux maisons de jeu. De ce quartier vinrent les premières cocardes patriotiques et plus tard les propositions radicales, quand, sous Tinfluence de Fabry et de ses amis, la Cité se montra favorable à une transaction. Les choses en vinrent à ce point que le marquisat de Franchimont se sépara du reste de la principauté, organisa un Congrès particulier, s'attribua la disposition du produit des impôts perçus dans le district, et prétendit traiter de puissance à puissance avec les États.
Avec cette attitude prise par le parti avancé , il n'était pas aisé d'obtenir la soumission réclamée par la Prusse, quoiqu'elle »e fût, comme on l'a vu plus haut, ni illimitée, ni conforme a^ux irolontés de la chambre impériale. Cependant il fallait se hâter : à l'expiration du délai accordé, le ministre de l'archevêque de Cologne, le plus ardent des trois princes directeurs, avait pro* posé à ses deux collègues de se réunir pour concerter les mesures militaires à prendre, et il m discontinuait pas ses instances ; de
ses amis, et ils ne désavouèrent jamais leur système : « Pour ma part, écrivait « Bassenge en 1793, je dirai franchement : ceux qui auraient proposé en 1790, « à Liège, d'abolir tout à coup les trois ordres, n'eussent été que des insensés ou « des contre-révolutionnaires. Je rougirais et croirais mon nom déshonoré dans « la po&térité, si j'avais pu appuyer une motion de cette extravagance » J. N. Bassenge de Liège à Publicola Chausswrd, p. 146.
244 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
Wetziaer même, l*agent des patriotes conseillait la soumission, l'exigeât-on sans réserves ; dans le pays enfin plusieurs villes, surtout celles du comté de Looz exposé aux premiers coups de l'ennemi, se disposaient, assurait-on, à faire paneton au mandement. Les patriotes néanmoins avaient peine à admettre que les circonstances fussent aussi urgentes. Ils espéraient toujours que la Prusse, en voyant la restauration près de s'effectuer, prendrait des allures plus décidées, et ils voulaient attendre. A Liège, comme à Bruxelles, on se faisait d'étranges illusions sur le compte de cette puissance; le moment de rompre ouvertement avec l'Autriche n'était pas venu pour elle, et du reste il ne devait pas venir.
Les sages conseils finirent par l'emporter, et les États d'abord, puis le conseil de la Cité (18, 19 et 21 novembre), volèrent la soumission aux conditions suivantes, qui supposaient la conclusion d'un arrangement avec Hoensbroech : retraite du magistrat du 18 août, élection d'un autre d'après une forme de municipalité applicable à toutes les villes du pays et qui n'excluerait personne; abolition des règlements par lesquels le prince s'était réservé la nomination d'une partie de la magistrature ; amnistie complète. Des députés porteurs d'un recez dans ce sens quittèrent aussitôt Liège (25 novembre) pour se rendre à Aldengoor \ où les ministres des trois cours directrices étaient convenus de se réunir. Le ministre prussien Dohm avait déjà pris connaissance des conditions, et les acceptait; c'était le principal. Repoussée dans son offre d'exécuter seule, la cour de Berlin entendait cependant le faire, et avait pris en grand secret toutes ses dispositions pour porter sur la frontière un nombre suffisant de troupes. Maintenant elle était prête , et ne s'emèarrassait guère de la résistance prévue des deux autres cours.
Dans la conférence, Dohm et le général Schlieffen, chargé du commandement de l'armée expéditionnaire, appuyèrent fortement
1 Petit viUage situé à peu de distance de Ruremonde, près de Haeien sur la rive gauche de la Meuse.
[l78a] CHAPITRE IX. 245
les demandes des Liégeois; il ne convenait pas, disaient-ils, de se montrer trop exigeants à leur égard, et de les pousser peut-être à s'unir aux Belges. Il y avait eu, en effet, de la part de Van der Noot, des ouvertures dont nous ne connaissons pas le détail, mais qui tendaient à l'union des deux pays, et il eût suflS à cette époque d'un mot pour la conclure. Les représentants de l'électeur palatin et de l'archevêque de Cologne rejetèrent néanmoins la soumission conditionnelle, et ils déclarèrent ne pouvoir se départir de l'exécution rigoureuse du mandement (26 novembre). Le même jour Dohm répondit par une contre-déclaration portant que «i Tordre était maintenu à Liège, et qu'on n'opposât point de résistance aux troupes exécutrices, nul ne serait inquiété à raison de sa conduite dans la révolution ; que quand les magistrats du 18 août se retireraient, on procéderait le plus tôt possible à leur remplacement; que les formes de ce remplacement n'étant pas déterminées, puisque le règlement de 1684 restait définitivement abrogé, on instituerait une régence intérimaire, sur la formation de laquelle le ministre prussien se réservait de s'expliquer, après mûr examen d'un recez présenté par le tiers-état.
11 y avait à se féliciter du résultat, toutes les conditions mises à la soumission ayant été admises, et la joie fut vive à Liège dès qu'on le connut : proclamation triomphante du conseil, réception enthousiaste faite à Senfllt qui était parti après l'émeute du 7 octobre, sérénades, illumination, rien ne manqua à la fête. Deux jours après, quand l'adjudant général de Schlieffen arriva pour prendre les dispositions que nécessitait l'occupation militaire, des acclamations l'accueillirent, et le conseil se déclara prêt adonner toutes les facilités désirables ; seulement il demanda qu'on réduisit autant que possible Iç nombre des troupes. A la réception de la contre -déclaration de Dohm, l'archevêque de Cologne envoya à §es troupes qui s'apprêtaient à marcher en avant, l'ordre de ne point passer la Meuse. L'électeur palatin ne fut probablement pas plus satisfait; mais, soit qu'il ne vit pas dans la conduite de la Prusse un motif de rester étranger à l'exécution, soit qu'il fut trop éloigné pour être informé à temps, il laissa ses soldats se