LIBRAIRIE C. REINWALD
SGHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS
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FEKKAM) PF.LI OUTIER
Fernarid-Lconce-Éniile Pelloiitier est né à Paris le i'’'' octobre 1867 mort clans la même ville le
i3 mars igor.
Il avait donc à peine trente-trois ans lorscju’il mcjuriit.
A l’encontre de l eaiicoiip cjui se séparent du peuple pour aller à la bourgeoisie, Pelloutier abandonna la bourgeoisie pour vivre de la vie populaire. Il descendait de Simon Pelloutier, dont le grand’père avait été forcé de quitter la France, lors de la Révocation de l’Edit de Nantes, et qui, né à Leipzig le 29 octobre I 6g4, fut successivement gouverneur des fds du duc de Würtembei’g. prince de Montbéliard, pasteur de l’Eglise française de Berlin, conseiller ecclésiasticjue et assesseur du consistoire supérieur, épbore du Collège français, membre et bibliothécaire de l’Académie des Sciences et des Belles-Lettres de Prusse. Il laissa de nombreux écrits, au nombre descjuels on cite surtout une remarquable Histoire des Celtes., en huit volumes, cju’il publia en 1733.
Léonce Pelloutier, son grand’père paternel, exerça, par ses ouvrages, une influence considérable, peutêtre décisive, sur les idées de son petit-fils. 11 était 1- avocat à Nantes et s’occupait très activement de poli-
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FERNAND PELLOUTIER
tique et de journalisme. Ouoiqu’issu d’une famille légitimiste et ultra-cléricale , il embrassa de bonne heure les idées libérales, collabora pendant delongues années au Phare de la Loire, s’affilia aux ventes des carbonari,à d’autres organisations secrètes, fit partie de la Société des Droits de l'homme avec Godefroy Cavaignac, Félix Avril, Astruc, et offrit, en i835, la rédaction en chef de l’Alliance libérale, journal qui du reste ne devait jamais paraître, à Auguste Blanqui. L’offre lui en fut faite par l’intermédiaire de Philippon, qui dirigeait le Réformateur , et de François- Vincent Raspail, amis tous les deux de Léonce Pelloutier. En 1870, toujours sur la brèche, il fonda à Niort le Progrès des Deux- Sèvres et de la Vendée, où, chose curieuse, on put lire des articles signés Jules Guesde. Le vieux démocrate libéral mourut en 1879 et fut enterré civilement, au grand scandale de la très cléricale population nantaise.
Un des frères de Léonce, Ulrich Pelloutier, fut par contre royaliste ardent et militant. Entièrement dévoué à Charles X, il fut créé par lui baron de Boisrichard. 11 prit une part active à l’insurrection de 1882, fut arrêté comme agent de la duchesse de Berry, au château de Launay, près Chateaubriand, en compagnie d’un coreligionnaire du nom de Clémenceau, parent, si je ne me trompe, du célèbre homme politique actuel. Au sujet de cette arrestation, il existe des lettres curieuses du préfet de la Loire-Inférieure et du commissaire central de Nantes de cette époque, ainsi
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que de Montalivet, pair de France et ministre de l’Intérieur.
Fernand Pelloutier rompit, à l’exemple de son grand-père, avec les traditions familiales et marcha dans la voie que lui avait tracée celui-ci, malgré l’éducation cléricale que ses parents lui firent donner. 11 fit en effet ses études primaires à Paris, chez les Frères de la doctrine chrétienne. Puis, ses parents ayant quitté Paris en 1879, à la mort du grand-père, pour aller s’installer à Nantes d’abord et ensuite à Saint- Nazaire, Fernand fut envoyé, en 1880, ainsi que son frère Maurice, au petit séminaire de Guérande. Ils y restèrent trois ans. Fernand, dont la complexion fut de tout temps faible, délicate, y contracta les germes de lamaladiequi devait l’emporter plus tard. La nourriture y était médiocre et insuffisante, les soins nuis, l’hygiène déplorable; les maîtres infligeaient, pour les moindres peccadilles, des corrections sévères qui dégénéraient en véritables mauvais traitements. Le jeune Pelloutier tenta par deux fois, mais sans succès, de s’évader de ce mauvais lieu. Un jour, on trouva dans le pupitre de son voisin d’étude une diatribe violente contre les hommes d’Eglise, à laquelle il avait largement collaboré. Ce méfait le sauva de la giiffe des prêtres : le principal coupable fut renvoyé, et on conseilla aux parents de Pelloutier de retirer du séminaire leur fils, élève insoumis et déjà imbu d'idées « subversives ». C’est ainsi qu’il put, de i883 à 188C, achever ses études classiques au collège de St-Nazaire.
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Dès i885, à peine âg-é de dix-neuf ans et encore sur les bancs de l’école, Pelloutier collaborait déjà à la Démocratie de l'Ouest, que venait de fonder un ouvrier typographe, Eugène Courronné. Il écrivait aussi dans plusieurs feuilles littéraires qui lui ouvraient volontiers leurs colonnes, mais les années suivantes furent plutôt cependant des années d’attente et de préparation. 11 mûrit ses idées, il lit beaucoup, énormément, le jour et la nuit, non pas seulement pour accroître et augmenter ses connaissances qui deviendront très remarquables, très étendues, mais déjà aussi pour chercher une consolation au mat affligeant et ostens 'ihle dont il vient d’être atteint et que le docteur Poisson, de Nantes, diagnostiquera, en 1890, comme étant un lupus tuberculeux de la face. Vraisemblablement, ajoutera-t-il quelques mois plus tard, le malade ne vivra plus deux ans et bien que la sombre prédiction ne se soit pas réalisée à la lettre, elle faisait pressentir cependant que la maladie aurait une issue fatale et prématurée.
Prévoyant, dès ce moment, que sa carrière ne serait pas longue, Pelloutier se multiplia en tous sens; bientôt son activité ne connut plus de bornes. Aux élections législatives de 1889, il créa l’Ouest républicam, feuille éphémère dans laquelle il soutint, sans succès du reste, la candidature radicale d’Aristide Briand, actuellement secrétaire du Comité général du parti socialiste. En 1891, il prit la direction de la Démocratie de l'Ouest, à laquelle il n’avait pas cessé de col-
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laborer depuis sa première appai'i(ion, en i885. II fil appel, pour le seconder, à des écrivains connus appartenant à divers partis politiques: Caumeau. alors conseiller municipal socialiste de Paris, décédé depuis ; Brunellière, conseiller municipal socialiste de Nantes ; Vaillant, Landrin, Guesde, d’autres encore. Toute la cuisine du journal incombait à Pelloutier, rédacteur en chef d’une feuille qui... ne comptait pas un seul rédacteur. Aussi dùt-il suflire à tout : la chronique locale et la chronique rég'ionale, la politique intérieure et les événements du dehors, le mouvement maritime et commercial, tout, jusqu’aux moindres faits divers, était rédigé par lui. Sa plume incisive et mordante trouva encore l’occasion de malmener les autorités, dont il devint dès lors la bête noire. Leur animosité contre lui redoublalorsqu’il fonda à Saint-Nazaire, avec quelques amis, t Emancipation, section du Parti ouvrier français. La bourgeoisie, sentant que son règne est près de finir, est sans cœur pour tout ce ([ui n’est pas elle; elle est surtout sans cœur et sans entrailles pour ceux d’entre ses fils qui, comprenant (jue son empire est désormais impossible, ont embrassé la cause de la révolution sociale. Ceux qui, nés dans son sein, l’ont abandonnée à cause de ses impuretés, sont d’avance désignés à ses coups : les persécutions des familles, celles des prétendus amis les accablent; la misère les attend, la faim les étreint, la maladie, sinistre messagère de la caste délaissée, les enveloppe de toutes parts, et la mort, prématurément, les achève, comme
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pour donner raison à leurs bourreaux. C’est dans les villes de province surtout qu’il est grand le nombre de ceux que la bourgeoisie châtie ainsi à cause de leur sincérité et de l’indépendance de leur caractère, et ce sera son éternel déshonneur d’avoir appelé la mort à son aide pour ressaisir un pouvoir qui lui échappe. Depuis le jour où il devint membre du Parti ouvrier français, et surtout depuis le 3 septembre [892 où, comme délégué des Bourses du Travail de Saint-Nazaire et de Nantes au Congrès de Tours, organisé par la Fédération des travailleurs socialistes de l’Ouest (partibroussiste),il fit voter la grève générale (i) (cette grève générale que le parti répudie et qu’en 1901 il répudiera encore), Pelloutier fut en butte à toutes les tracasseries, à toutes les persécutions, à toutes les misères (2). Aussi, dans les premiers mois de 1898, il quitta Saint-Nazaire pour aller se fixer à Paris. Il ne
(1) Dès le 27 mai 1869. le journal l' Internationale, organe officiel des sections belges de l’Associalion internationale des Travailleurs, préconisait en ces termes l’idée de la grève générale : « Lorsque les grèves s’étendent, se communiquent de proche en proche, c’est qu’elles sont bien près de devenir une grève générale et une grève générale, avec les idées d’aiîranchissement qui régnent aujourd’hui, ne peut qu’aboutir à un grand cataclysme, qui ferait faire peau neuve à la société .»
(2) Il y eut à ce sujet une controverse véhémente, dans la Démocratie, entre Jules Guesde et Fernand Pelloutier, controverse sur laquelle crut devoir revenir Guesde, au lendemain de la mort de son adversaire, ce qui amena Eugène Guérard, dans la Voix du Peuple, à faire observer au « jésuite rouge » que Pelloutier n’était plus là pour lui répondre.
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tarda pas à se séparer du parti marxiste, séduit par les idées libertaires qu’il ig-norait presque au fond de sa province et qu’il embrassa sous l’influence des écrivains et des camarades anarchistes qu’il eut l’occasion de fréquenter dès son arrivée dans la capitale au centre même du mouvement. 11 chercha cependant sa voie pendant toute une année, tout en collaborant déjà à l’Avenir soc.ial de Dijon, et à V Art social, de Gabriel de la Salle. Délégué par la Fédération des Bourses, où il était entré au commencement de 1894, au Congrès national ouvrier qui se tint à Nantes, au mois de septembre de cette année, il y soutint encore une fois la grève générale. L’ardeur qu’il apporta à la’défense de ses idées attira sur lui l’attention. La presse ne le ménagea pas, elle l'attaqua au contraire d’autant plus violemment qn’il affirmait hautement son dédain des formules politiques et préconisait la lutte sur le terrain purement économique. Les fureurs des journaux ne parvenaient pas à le détourner de la voie qn’il s’était tracée ; il répondit à leurs criailleries par une brochure (O : Qu’est-ce que la grève générale'''! dont voici la conclusion : « Ou la grève générale est impossible, et il est stupide de la combattre, parce que la conspiration du silence la détruirait, tandis que les attaques la fortifient. Opposer une digue à un torrent, c’est accroître sa puissance dévastatrice; élargir son lit, c’est le rendre inolfensif et le réduire aux proportions d’un ruisseau. Il en est de même pour la grève (1) Ecrite en collahoralion avec Henri Girard.