CHAPITRE IV
Conséquences du désastre de La Nativité. — Second voyage de Colomb, découverte des îles Caraïbes. — Colomb recueille à bord de la flotte une vingtaine d'Indiennes captives dans ces iles. — Arrivée à La Nativité. — Comment l'amiral apprend l'événement survenu pendant son absence. — Concordance de tous les récits sur cet événement. — Colomb descend à terre, visite les ruines et se fait conduire à la demeure de Guacanagaric. — Visite du Cacique à. bord. — 11 est épris de Catalina, l’une des captives. — Sa conduite parait suspecte à quelques compagnons de Colomb. — Le Père Boyle insiste auprès de l'amiral pour que le Cacique soit con-
signé à bord et puni du meurtre des Espagnols. — Refus de Co-
lomb. — Raison qu’il allègue. — Guacanagaric prend congé de
amiral. — Rumeur inaccoutumée sur le rivage un jour, au coucher du soleil ; les Indiens s’y assemblent en foule, les Espagnols ne devinent pas le but de cette agitation. — Evasion des Indiennes pendant la nuit ; deux au trois seulement sont reprises : les autres ont le temps de regagner le rivage. — Vaines recherches des Espagnols pour les découvrir. — Guacanaric s'enfuit dans les montagnes avec les captives évadées. — 11 forme le projet d'y terminer ses jours, en abdiquant le commandement. — Ses sujets vont l’arracher à sa retraite et le remettent à leur tête. — Les persécutions de la ligue qui avaient cessé, pendant sa retraite, recommencent. — Nouvelle invasion de Caonabo. — Bohéchio est entrainé dans la ligue contre Guacanagaric par l'influence d'Anacaona. — Bohéchio envahit le Marien. — L’amiral relâche dans un port à douze lieues au delà de Monte-Christ, le trouve convenable pour un nouvel établissement et y débarque sa colonie. — Fondation d'Isabelle. — Alarme du peuple aborigène.
La plus faible nation du monde ne s’est jamais laissée subjuguer pacifiquement. Le désastre de La
Nativité fut le signal de la lutte entre les conquérants et les aborigènes. Il affligera profondément Colomb. Colomb avait tout fait pour l'éviter ; il avait été aussi sage et aussi prévoyant que ses compagnons furent imprudents et coupables. Quant à Guacanagaric, il était douloureusement affecté de l'incendie de son village et du trouble soudain de la paix et des jouissances de son règne; où ne saurait dire ce qu'il redoutait le plus, du ressentiment et des représailles de Colomb qui voudra peut-être s’en prendre à lui, malgré son innocence, ou de la haine que Caonabo et les autres caciques avaient jurée contre lui, haine dont il venait d'éprouver un si terrible effet.
Si un hasard, soit de naissance ou de position, n'avait placé Guacanagaric à la tête de sa peuplade, il eût été incapable d’y aspirer. Il était plein de bonté, sans doute. et il avait assez de sagesse et de justice dans le caractère pour être un chef de sauvages ; mais
il était trop dénué d'énergie, el il lui manquait trop des autres qualités qui tont l'ordinaire fortune des moindres souverains. Il ne pouvait se relever du coup qui l'avait frappé ; il ne s’en releva jamais. — Il était dans une cruelle perplexité, et il errait dans les bois où il s'était retiré, où il s'était mal abrité, n'osant pas se reconstruire de nouvelles huttes sur les cendres de son village détruit.
Colomb était parti cette fois de Cadix, avec dix-sept voiles et un personnel nombreux et assorti, destiné à l'extension de sa colonie; il transportait avec lui, en grande quantité, les matériaux de construction qui ne se trouvaient pas sur les lieux, des provisions, des munitions de guerre et des objets d'échange. La petite
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armée d’audacieux Castillans qui l’accompagnait et qui devait, dans ses prévisions, suffire à protéger ses établissements, pourrait entreprendre, au besoin, la conquête militaire de l’île. C'était la première fois que les Indiens allait voir une cavalerie de centaures ; car, pas plus que l’antique fiction de la Grèce, ils ne feront de distinction entre son cavalier et le fier quadrupède andalou. Les chevaux et l’usage de les monter leur étaient absolument inconnus. Les plus grands quadrupèdes trouvés alors dans les Antilles, ne dépassaient pas la taille d’un chien. — Colomb explorait les iles ignorées des Caraïbes qu’il avait espéré rencontrer sur sa route, en la dirigeant dans les mers à l’est d'Haïti. [l'avait, en effet, découvert Turuqiera ou Marie- Galante, Ceyre ou Dominique, Avay ou Guadeloupe, Burriquem ou Porto-Rico, et plusieurs autres. Il avait trouvé l’une d’elles presque déserte, parce que les habitants en étaient partis, peu de jours avant son arrivée, dans une multitude de canots pour aller s’approvisionner de chair humaine. Il y prit une vingtaine de femmes indiennes Captives, heureuses d’être ainsi délivrées. Il approchaït d'Haïti plein d’une joie impatiente de revoir sa petite colonie. S'il ne s’était arrêté à ces dernières îles, il serait arrivé à Nativité, suivant toute probabilité, juste à temps pour en prévenir le désastre. Enfin, le 27 novembre, au soir, il y jeta l’ancre. La flotte mouilla à une lieue de terre, n’osant pas s’enfoncer davantage, la nuit, dans un port semé de tant de basfonds et de récifs. L’obscurité était si profonde qu'il ne serait possible de voir que les feux allumés au village et au fort; mais pas un feu, pas un bruit, pas un signe de vie. Ce premier indice fut déjà bien inquiétant,
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L'amiral fit tirer deux coups de canon auxquels le fort ne répondit ee Il attendit : personne ne vint à bord. Les Espagnols de La Nativité ne pouvaient pas s'être absentés tous à la fois. Auraient-ils tous disparu ? C'était le malheur qu’il pressentait, et la fin de toutes les conjectures qui se faisaient autour de lui.
le remplit de tristesse. Il se résigna, une longue nuit d'attente et d'angoisse.
Vers minuit, cependant, un canot, où se trouvaient plusieurs indiens, vint le long chant celui de l'amiral.
Cette pensée
enfin, à passer
des navires, cher- Ils voulurent voir l’amiral et entendre sa voix, avant de monter à bord. Lorsque parut et leur parla, ils reconnurent bien la voix qu'ils avaient entendue si souvent ;
celui-ci mais ils insistèrent encore pour le voir, afin d'être bien certains que fût éclaira la
ce lui-même. On apporta une lumière dont on de Colomb. Ils
témoignérent à
Alors ils montèrent.
Ils
joie de le revoir.
figure
étaient envoyés par Guacanagaric.
l'amiral beaucoup de [Is feignirent, à
plusieurs reprises, de ne pas entendre qu'on leur demandait des nouvelles des Espagnols qui avaient été à La Nativité. de questions, il réponque plusieurs étaient morts de maladie ou à la
suite de rixes
laissés Pressés dirent mais que tous les autres se portaient bien. Ils racontèrent que plusieurs caciques, à la suite de Caonabo, étaient venus récemment incendier leur bourgade et attaquer Guacanagaric qui avait été blessé dans la mêlée; et ils ajoutèrent que, malgré sa blessure, le cacique se proposait de faire sa visite à bord le lendemain. On s'était aperçu qu'ils s'exprimaient avec contrainte et s’a naient de révéler de plus fâcheuses nouvelles :
qu'ils s'étaient livrées entre eux ;
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gina, pour les exciter à parler, de leur faire servir du vin qu’ils trouvèrent délicieux et dont ils burent trop. Ils s’enivrèrent bientôt et ne purent plus articuler un mot. Ils se jetèrent, en cet état, dans leur canot et s’en allèrent, au grand risque de se noyer.
Guacanagaric ne vint pas le lendemain. L’amiral des cendit enfin à terre. C’est alors qu’il sut toute la vérité. Il parcourut les lieux où était La Nativité ; c'étaient des ruines désertes. Il n’y trouva d’abord aucun vestige qui témoignât que des Européens avaient vécu en cet endroit. Deux Indiens, les seuls qu’il rencontrât, s’approchèrent de lui, et, tout en lui racontant les circonstances de l'événement, ils le conduisirent dans un bois écarté où ils lui montrèrent, sous d’épais ombrages, les fosses fraichement remuées de onze Espagnols qu'ils y avaient inhumés. Ils affirmèrent qu'il n’en avait pas survécu un seul, et, avec une naïveté involontairement cruelle, ils dirent aux Espagnols qui versaient des larmes à la vue de ces dépouilles : ils se sont attiré eux-mêmes ce malheur. Celui-ci, en indiquant leurs
tombes, avait trois femmes ; cet autre, quatre, L'amiral fit bénir ces tertres; de là il alla déblayer sous ses yeux l'emplacement de La Nativité. On y pratiqua des excavations en différents endroits pour voir si l'on n'y découvrirait pas l'or que les Espagnols auraient pu trouver ou échanger, pendant l'absence de l'amiral, et qu'ils auraient enfoui, en cas d'événement, suivant sa recommandation expresse. On ne trouva rien.
Plusieurs jours se passèrent en explorations dirigées sur divers points de la côte et dans l'intérieur, à quelque distance, dans le but de chercher un autre site meilleur que celui de La Nativité, pour l'établissement
d’un fort et d’une nouvelle ville. Les Espagnols, dans ces incursions, visitèrent des cabanes isolées et éparses dans les forêts d’alentour, et y trouvèrent des objets qui avaient appartenu à la colonie; ici, un manteau à la mauresque qui avait été conservé tel qu'il était venu de Castille; là, des bas, des fragments de drap, une ancre de navire, et, parmi ces objets, une horrible relique, une tête d'homme, d'Espagnol apparemment, cousue soigneusement dans une natte. [ls découvrirent aussi fortuitement la demeure de Gruacanagaric. L’amiral s’y fit conduire. Il était accompagné des principaux officiers de la flottille ; ils s'étaient tous vêtus ce jour-là du meilleur de leurs costumes, avec le soin et l'élégance qu'ils eussent mis pour descendre dans une orande ville. L'amiral entra le premier, dans la cabane du Cacique. Celui-ci était couché dans son hamac, lit indien, suspendu en l'air, tissu en coton et semblable à un filet de nasse, Guacanagaric ne se leva point; mais, de son séant, 1l fit le mieux Le pût des démonstrations de politesse. Il s'était préoccupé du moyen de conjurer le ressentiment de Colomb qu “ croyait fort irrité contre lui, et lui avait réservé dans cette intention de l'or et des pierreries. Il s’empressa, avant toute chose, de lui présenter environ huit mares et demi d’or et # ou 600 de pierreries travaillées de diverses couleurs. Il dut croire à l'efficacité de ses dons, en voyant Colomb lui parler avec bonté et paraître touché de ses souffrances qu'évidemment il exagérait. Il s’émut aussi, sincèrement ou non, en racontant à son tour, avec abondancede larmes, le malheureux événement de La Nativité.
L'amiral l’engagea à laisser visiter sa blessure par un chirurgien d'armée qui était avec lui et qui était très
habile, disait-il, dans l’art de guérir toute sorte de maladies. Il y consentit sans difficulté ; mais comme il ne faisait pas assez clair dans l’intérieur de-la cabane, le chirurgien lui proposa, si cela lui était possible, de sortir au grand jour, afin qu'il pût mieux examiner la plaie. Îl sortit immédiatement, en s’appuyant sur le bras de l'amiral auquel il dit, pendant qu’on enlevait les bandes qui emmaillotaient sa jambe, que sa blessure avait été faite par une ciba, c'est-à-dire une pierre. Ce n'était, en effet, qu'une contusion, mais il faisait mine d'en beaucoup souffrir.
La conduite de Guacanagaric était à tort celle d’un suspect. L'emploi de ces petits moyens dont l'intention visible était de se racheter auprès de ceux à qui il avait compte à rendre, ou d’exciter leur pitié, était de nature à inspirer le soupçon qu'il n’était pas entièrement innocent du meurtre des Espagnols. Aussi ceux des compagnons de Colomb qui n’avaient pas connu antérieurement le généreux et bienveillant Cacique, et qui n’hésitaient pas à concevoir de lui une opinion contraire à tous les sentiments qu'il avait d’abord inspirés, le tinrent-ils pour traître et coupable. Le plus convaincu de ces derniers était un moine violent et emporté, le Père Boyle. Il était fort indigné, et il manifesta à l’amiral lui-même son mécontentement de la lenteur que celui-ci mettait à châtier l'assassin des Espagnols. Cependant Guacanagaric n'avait pas trempé la main dans le sang de ces infortunés. Il avait eu contre eux toute espèce de griefs ; et malgré son repentir amer de s’être donné des alliés si incommodes et si compromettants, il avait tout supporté avec une entière résignation jusqu’à être enfin victime du désastre qu'ils avaient eux-mêmes et eux
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seuls provoqué. Les apparences étaient contre lui; mais il est bien vrai que le trouble de son imagination et de son cœur lui ôtait le courage d’être sincère et confiant dans son innocence.
Le pusillanime Cacique du Marien avait au plus haut degré la passion des femmes. Îlen comptait plusieurs déjà entre lesquelles il partageait ses amours. Le plus souvent il négligeait les soins de son royaume, et se dérobait aux importunités de ses devoirs de souveram pour se jeter dans les bras de cinq ou six odalisques indiennes qui se disputaient à l’envi les tendresses de son lâche cœur. Le chagrin de ses malheurs l’obsédait ; il pensait, en abdiquant tout, hors l'amour, à aller au sein d'une retraite profonde s’ensevelir dans l'oubli et les voluptés. On lui avait rapporté que Colomb avait amené d'Ayay, plusieurs Indiennes, toutes également belles comme si elles avaient été choisies d’entre une peuplade entière, et que l’une d'elles, cependant, surpassait les autres tellement en beauté, que les étrangers eux-mêmes qui se flattaient que les femmes deleur pays étaient les plus belles du monde, ne cessaient de l’admirer, et l’appelaient Catalina du nom d'une célèbre Castillane. Catalina était fière, hardie et passionnée. Des femmes de ce caractère n'étaient pas rares parmi les sauvages. On en trouvait communément à la tête des peuplades ou des tribus, et souvent elles y acqueraient plus de célébrité que les souverains de l’autre sexe. Catalina, sans aller plus loin, eût été une plus illustre et plus capable souveraine que Guacanagaric luimême qui était tout épris d'elle déjà sans l’avoir encore vue. sur la foi de ses envoyés, parlementaires d'amour et ministres de son goût. Il s’empressa d'aller à bord
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pour y voir Catalina et ses autres compagnes bien plus que pour rendre sa visite à Colomb. Il fut accueilli avec autant de politesse et d’attentions qu'aux meilleurs jours de sa prospérité. On lui rendit les honneurs à son arrivée. Une collation lui était préparée; il y prit part avec moins de cette cordialité qu'il y mettait autrefois. Il était visiblement distrait, et ne cherchait pas à s’en cacher. Il regardait avec indifférence tous les objets curieux de l’Europe qu’on lui montrait. Il n’y a que la vue des chevaux qui l’arracha pour un moment à sa distraction. Il contempla pour la première fois avec une admiration mêlée de crainte ces superbes coursiers qui piétinaient dans les étroites écuries du bord, comme s'ils étaient impatients de fouler le sol et de porter le cavalier. Maïs ce qui le préoceupait, c'était de pouvoir s’entretenir avec les Indiennes des îles Caraïbes. Il les aborda enfin et se mit à converser affectueusement avec elles. [ parut plus que s’y plaire : il en était joyeux et ravi. Pendant qu'il s’oubliait ainsi, le Père Boyle insistait avec d'autres auprès de Colomb, pour que le Cacique fût consigné à bord, arrêté et puni. « L'occasion est la
meilleure qui puisse s'offrir, disait l’implacable moine, Dieu le veut! Le sang des victimes poursuit le coupable puisqu'il vient de lui-même se livrer à leurs vengeurs. » Il causa presque une émeute dans les équipages, et ébranla pour un moment ceux mêmes qui avaient le plus de confiance dans la sagesse et le génie de Colomb. Mais Colomb objecta avec le plus grand calme qu'il n'avait pas la conviction que Guacanagaric fût coupable ; qu'en supposant même qu'il ne fût pas entièrement innocent, la sagesse et la politique lui conseillaient, au lieu de sévir contre lui, de le convertir à de meilleurs
sentiments ; que son but était de prévenir le retour d’un nouveau désastre, de prendre ses précautions pour fonder avec plus de succès un nouvel établissement, et qu'il craindrait, en ne faisant aucun sacrifice pour se réconcilier des ‘alliés farouches et ignorants, des amis égarés, en employant inconsidérément la rigueur, de réunir contre lui dans une hostilité commune et désespérée tous les habitants de l’île. Qu'au reste, s'il avait cru urgent de frapper l'imagination des sauvages, en infligeant un châtiment exemplaire à leur chef, il n’eût pas eu la déloyauté de l’attirer à bord, de le faire asseoir à sa table et de l’appréhender au corps traitreusement ; il eût envoyé dès hommes armés à terre le saisir au milieu même de ses sujets, et le lui amener ici chargé de fers, mort ou vif.
Colomb, en se prononçant ainsi, calma aussitôt leffer-
vescence excitée par le Père Boyle. S'il ne réussit pas à convaincre l’opiniâtre ecclésiastique de générosité et de prudence, il contint du moins son ardeur et ses desseins de vengeance. Guacanagaric, soit qu'il comprit à l’agitation dont il était témoin qu’il courait quelque danger, soit qu'il fût réellement temps de se retirer, prit congé de l'amiral, non sans s'informer du jour de son départ.
Tandis qu'il était à bord et que quelques-uns des étrangers tramaient sa perte en sa présence, instruisant en quelque sorte son procès, l’accusant, demandant sa condamnation au suprême juge de sa conduite, à l’amiral qui se constituait son protecteur, il ourdissait de son côté une innocente conspiration. Il ne préparait rien moins que l'évasion et l’enlèvement des charmantes prisonnières des Espagnols. Une après-midi, vers le
coucher du soleil, une rumeur inaccoutumée se remarqua sur le rivage. Il était couvert d’Indiens. Les regards et les gestes de cette foule tendaient vers les navires qui paraissaient, on ne savait à quelle occasion, la cause ou le but de son tumulte et de son agitation. Cet incident, tout inexplicable qu'il fût, n’était pas de nature à inquiéter sérieusement l'amiral. Aussi se borna-t-il à se mettre sur ses gardes et à observer, attendant une issue. La nuit vint: l'attroupement se dissipa ou fut seulement dérobé à la vue par l'obscurité. Toute rumeur d’ailleurs s’éteignit. À une heure plus avancée les équipages se réveillèrent en sursaut par le bruit qu'occasionna l'évasion des [ndiennes. Elles s'étaient toutes jetées à l’eau, Catalina en tête, et gagnaient la terre à la nage. Des canots armés de flambeaux furent aussitôt dirigés à leur poursuite. Deux ou trois seulement furent reprises ; les autres, à la faveur de l'obscurité, réussirent à atteindre le rivage. Le lendemain, l'amiral expédia des émissaires vers le Cacique pour lui reprocher sa félonie et lui enjoindre de renvoyer à son bord les Indiennes dont il avait évidemment favorisé la fuite. Ces émissaires étaient accompagnés d’un détachement d'hommes armés et devaient faire d’eux-mêmes des recherches partout où ces prisonnières pourraient s'être cachées, les disputer, s’il le fallait, à leurs réceleurs, les leur arracher de vive force et les reconduire aux navires. Mais ils firent durant toute. une journée de vaines perquisitions ; ils ne rencontrèrent pas une âme à qui parler, et toutes les cabanes qu'ils avaient visitées, celle du Cacique la première, étaient vides.
Guacanagaric s'était retiré avec Catalina et ses autres femmes dans des montagnes inaccessibles, avec le pro-
jet d'y terminer ses jours, à l'abri des vicissitudes du souverain pouvoir, et se flattant d’en finir ainsi avec les malencontreux étrangers et de se dérober aux persécutions des caciques qui s'étaient ligués contre lui.
Mais soit qu'il fût las bientôt de cette vie de mollesse et de solitude, soit que ses sujets, souffrant trop de l'abandon dans lequel il les avait laissés, l'allassent chercher au fond de sa retraite pour lui faire reprendre les rênes du pouvoir, il retourna dans son ancienne résidence quelque temps après le départ de Colomb. Il rentra dans les bonnes grâces de l’Amiral avec lequel il entrelint de nouveau les rapports de la plus étroitealliance. Sa retraite etson abdication momentanée avaient presque désarmé la colère de ses ennemis ; ses sujets n'étaient plus inquiétés dans leur délaissement, et son territoire avait cessé d’être envahi. Maïs son retour ralluma aussitôt les persécutions ; à tout instant, il était assailli de divers côtés. Caonabo, dans une de ces invasions qu'il dirigeait encore en personne, faillit s'emparer de lui e it prisonnière une de ses femmes. Le cacique du Xaragua, le plus pacifique, sans être pour cela le moins vaillant des Oaciques d'Haïti, s'était, jusque-là, tenu en dehors de la ligue contre Guacanagaric, malgré les insügations personnelles de Caonabo. Celui-ci, n’ayant pas réussi à obtenir sa participation qui était jugée d’un grands poids, à cause de la contiguïté de son territoire d’un côté où l’ennemi commun pourrait trouver un refuge et des sécours assurés, en laissa le soin à Anacaona, son épouse et N\ sœur de Bohéchio. Si Guacanagaric avait été un ennemi plus habile et plus entreprenant, 1] eût pu gagner à sa cause Bohéchio qui, par son caractère, ses inclinations et ses mœurs douces et hos-
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pitalières, fut devenu aisément l’allié et l'ami des Espagnols; il eût opposé à la coalition des Indiens de l'est un rempart formidable, appuyé, d'nne part, sur les Européens établis nouvellement dans le nord-est, et, de l'autre, sur ce vaste territoire de l’ouest et du sud,
le plus populeux, et dont les habitants étaient,, sans contredit, les plus intelligents et les plus sociables de toute l'île. Il n’en fut rien. Anacaona avait de l'ascendant sur son frère, elle le vit dans de fréquentes conferences et parvint, en y employant toutes les ressources de son adresse ingénieuse de femme et de femme supérieure, à lui monter l'imagination et à souffler dans son cœur la haine et l’exaspération. Bohéchio envahit à son tour le Marien, brûla plusieurs de ses villages ; et. dans une dernière ineursion qu'il poussa jusque sur les limites de la résidence de Guacanagaric, il tua une autre de ses femmes qui se laissa immoler pour favo-
riser la fuite de son époux.
Colomb avait quitté La Nativité immédiatement apres l'aventure de Catalina et de ses compagnes. Il ne pouvait pas tarder davantage à débarquer sa colonie, car elle souffrait considérablement de tenir si longtemps la mer. Aucun des rapports faits par les différentes missions qu'il avait expédiées pour chercher un site convenable ne l'avait satisfait. Il résolut-de partir avec toute la flotte, et de faire en personne les explorations, en parcourant la côte nord-est dont il avait déjà examiné une partie d'assez près à son retour en Espagne: [l l'avait à peine remontée à douze lieues au delà de Monte-Christ qu'il fallut chercher un refuge dans un port un peu sûr contre de mauvais temps qui rendaient sa navigation dans ces parages inconnus de plus en
plus périlleuse. Il entra dans celui qui, à ce moment, était à sa portée. Un choix délibéré ne l’eût pas mieux servi que ce hasard. Il y trouva réunis tous les avantages qui auraient déterminé sa préférence après le plus mûr examen. Une rade spacieuse défendue par la nature, où se jettent deux rivières, l’une grande et l’autre petite, charriant l’or dans leur sable : entre ces deux rivières, la meilleure position possible pour asseoir yne ville ; des bois de haute futaie et des pierres pour les constructions en abondance ; et, à proximité, le Cibao. L’Amiral débarque aussitôt sa colonie, personnel et matériel : le plan de la ville est dressé, les rues tracees et les travaux d’édification commencent avec célérité. Une église, une maison d'administration et da demeure de l’Amiral sont bâties en pierre :; puis, autour de ces édifices s'élèvent des maisons de construction légère en bois. Telle est la première ville fondée dans le Nouveau-Monde. Colomb l'appelle Isabelle du nom de son illustre patronne. Les sauvages accoururent de tous côtés assister à ce spectacle merveilleux du génie des chrétiens. Ils admiraient la supériorité de ces hommes, leur vigueur et l’activité de leurs travaux, et ils étaient surtout enchantés de la nouveauté de tout ce qu'ils voyaient; mais ce qui commande notre admiration, à nous, enfants de cette civilisation chrétienne que n'égale aucune autre, c’est l’intrépidité de la science et de la foi qui vont, unies ensemble, implanter une cité sur un point à peine découvert d’un vaste hémisphère encore ignoré. La Croix, ce signe-de la rédemption de l'humanité, est aussi le signe de la découverte du Nouveau-Monde. Colomb la plantait d’île en île, à mesure que les horizons nouveaux s’ouvraient devant lui: elle
brille enfin sur la Tour d’une première église. Chaque fois que la cloche y sonne, elle appelle de loin les sauvages étonnés qui ‘viennent en foule, assistent aux messes, imitent ce que font les chrétiens, se signent, s’agenouillent, se lèvent, se recueillent comme eux. Ne croyez pas qu'ils songent pour cela à abjurerleurs dieux et leurs cavernes sacrées. Ils s’empressent aussi de ravitailler la ville naissante; ils y apportent l'or, les ajes, l'igname, le coton, et ce que les Espagnols appelaient déjà le tabac, et y établissent un marché d'échange : ils auraient mieux aimé cependant l’assiéger et la détruire.
La fondation d'Isabelle répand une profonde alarme dans tout le peuple aborigène. Les hostilités grondent et la lutte se prépare.
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