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CHAPITRE III

Désir de Guacanagaric de voir les Etrangers. — Invitation qu'il fait à Colomb de venir mouiller en vue de sa bourgade, — Colomb s'arrête à une autre bourgade à quelques milles de la sienne. — Il continue sa route. — Naufrage d’un des bâtiments de la flottille, à la baie de l’Acul. — Secours envoyés par Guacanagaric. — Sa visite à bord du bâtiment de l'Amiral. Ses condoléances. Il dine à bord. — Il descend accompagné de Colomb. — Collation préparée dans la maison du Cacique. Conversation avec l'Amiral. — Récréations après le repas. — Colomb obtient la concession d’un terrain et y construit une forteresse à laquelle il donne le nom de « £a Nativité » pour commémorer le jour de son arrivée dans ce lieu. — Îl y place une garnison. — Instructions de Colomb à la garnison de la Nativité. — Visite d'adieux à Guacanagaric. — Réception. — Jeux et danses des Indiens. — Exercices militaires des Espagnols. — Départ de Colomb, — Oubli de ses recommandations. — Indiscipline des Espagnols. — Mauvais traitements infligés par eux aux Naturels. — Mauvais effet de cette conduite dans les autres parties de l'ile. — Ligue formée contre Guacanagaric et les Espagnols de la Nativité, et dirigée par Caonabo, cacique de la Maguana, — Escovedo et deux de ses compagnons surpris dans une excursion sur le territoire de Caonabo, saisis et mis à mort. — Expédition de Caonabo contre la Nativité. — Massacre des Espagnols. — Incendie de la forteresse. Incendie de la bourgade de Guacanagaric. — Combat livré par celui-ci où il est défait et blessé de la main même de Caonabo. — Retour immédiat de Caonabo dans son royaume.

Guacanagaric était désireux de voir les étrangers dont on lui avait fait tant de rapports merveilleux. Les

Indiens qui les avaient dévancés dans le village du Cacique, assuraient qu'ils reconnaîtraient de loin leurs vastes canots qui couraient sur là mer sans rames, mais avec de grandes ailes blanches enflées par les vents : et ils allaient sur les pics les plus élevés qui bordent le rivage pour les découvrir et les signaler à leur manière, dès leur apparition.

La flottille vint mouiller, au grand regret de Guacanagaric, à la distance de plusieurs lieues de son village, mais à proximité d'un autre village où elle fut accueillie avec joie. Les bâtiments avaient à peine jeté l'ancre qu'une multitude d’Indiens vinrent à bord en canots ou à la nage. L'Amiral leur fit distribuer des présents en retour des provisions qu’ils avaient apportées et données

de si bon cœur. Il expédia ensuite à terre deux hommes

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de son équipage chargés de complimenter le gouverneur

du village. Celui-ci, par le retour des députés, envoya à l’'Amiral du coton en tissu et en pelotons filés, des fragments d’or et trois oies très grasses.

Des messagers de Guacanagaric vinrent aussi en cet endroit, dans un grand canot, à la rencontre des étrangers. Ils demandèrent à voir l’Amiral à qui ils remirent, de la part du Cacique, une ceinture qui avait, au lieu de bourse, un mufle avec deux grandes oreilles, la langue et le nez en or battu. Ils lui dirent que leur souverain l'invitait et le priait d'approcher avec ses vaisseaux de sa bourgade, -et lui offrait d'avance tout ce qu’il possédait.

Cette invitation fut si gracieuse que Colomb, pour y répondre avec empressement, appareilla contre sa coutume, un dimanche. Faute de vent, ilne put pas atteindre

le port où il devait se-rendre. Il se fit précéder par une ë déni ji 7 7 > D 3 S ;

de ses embarcations qu'accompagnait le canot qui portait les messagers du Cacique. Le canot indien, marchant plus vite que la chaloupe étrangère, la devança et alla annoncer au Cacique les envoyés de l’Amiral. Le Cacique, suivi de toute la population de sa bourgade, les reçut sur le rivage, et les conduisit de là sur une place préparée d'avance et parfaitement appropriée. I leur fit rendre de grands honneurs. Les Indiens leur apportèrent, à l’envi, à boire et à manger, et leur donnèrent pour l’Amiral des morceaux d'étoffes de coton, des perroquets et de la poudre d’or. Le soir, quand les Espagnols voulurent se retirer, les Indiens les accompagnèrent en grand cortège.

À mesure que l’Amiral avançait vers le nord, il trouvait plus d’or; les Indiens de ce quartier en donnaient davantage en effet dans leurs échanges avec les Espagnols. On lui avait fait espérer que Guacanagaric mieux que personne lui ferait connaître les lieux d’où l’on tirait ce métal précieux. On lui avait parlé d’une région de l’est, qui confinait au Marien, comme le siège principal de ces mines ; on avait prononcé le nom de Cibao, que Colomb croyait être le Cipango de Marco- Polo, et dont le souverain, assurait-on, avait des bannières toutes en or battu.

La flottille était à l'entrée de la baie d’Acul lorsqu'un calme plat la surprit dans la nuit du 25 décembre. L'Amiral venait de quitter le pont pour aller prendre un peu de repos. Tous les autres marins s'étant aussi endormis, le timon fut abandonné à un novice. Ce parage était semé de récifs et de bancs de sable ; et, à la distance de deux milles environ où l’on était du rivage on entendait rugir les brisants. Tout à coup, le novice,

sentant la barre du gouvernail engagée, se mit à crier. Les courants avaient entraîné le navire sur un banc. L'équipage fut en un instant sur pied ; mais, pensant plutôt à fuir le danger qu'à le conjurer, il n’exécuta rien de ce qu'avait commandé l’Amiral. Bientôt le bâtiment pencha d’un côté et s'ouvrit par les coutures. Les eaux s’y précipitèrent. [l fallut l’abandonner. Il submergea.

L'Amiral et son équipage se réfugièrent à bord de l’autre caravelle qui mit en panne le reste de la nuit, en attendant le jour. Des messagers étaient déjà partis pour aller apporter la nouvelle de ce sinistre au Cacique, qui avait fait à Colomb l'invitation de venir mouiller dans son port. Guacanagaric en fut si affligé qu'il pleura. Il envoya de suite du secours, et le lendemain, au jour, la mer était couverte de canots remplis d'indiens se dirigeant vers le lieu du naufrage. Ils secondèrent avec beaucoup de zèle et de célérite le sauvetage des effets du navire, et les transportèrent à terre dans des maisons que le Cacique avait destinées à cet effet. Ils firent eux-mêmes constamment la garde autour de ces dépôts ; et jamais rien n y manqua.

Guacanagaric avait envoyé à plusieurs reprises quelqu'un de ces parents ou de son escorte faire des condoléances à l'Amiral et lui renouveler l'offre de tout ce qu'il possédait. Il vint bientôt lui-même à bord. Il versait des larmes en abordant Colomb qu'il s’imaginait inconsolable. Le calme et la sérénité presque joyeuse de son hôte le frappèrent d'étonnement et d'admiration. Le sauvage concevait si peu qu'un homme fût capable de tant de force d'âme.

Le Cacique dina avec l'Amiral; après quoi, ils se

rendirent ensemble à terre. Une collation y était aussi préparée dans les appartements du souverain indien. Celui-ci se revêtit d’une chemise et des gants que l’Amiral lui avait donnés. [l paraissait surtout faire grand cas de ces gants, et ne cessait de regarder ses mains. Cette préoccupation ne l’empêcha -pas, durant le repas, de se livrer à une conversation très suivie avec son convive qui, de son côté, s’étonnait de trouver dans un sauvage, à l’étrangeté près de son costume de ce jour, tant d’affabilité, de dignité et de distinction dans les manières. On n’acquérait alors en Europe ces qualités, à un degré si remarquable, qu’au prix d’une éducation très libérale et en fréquentant les

cours et la noblesse.

Guacanagaric exprima à Colomb combien il trouvait admirable son courage dans le malheur, et lui avoua qu’à sa place il eût été inconsolable de la perte de son navire, et qu'il n’eût pas cessé de trembler devant cet

acte si manifeste de la colère de Zémès. Il lui dit que s’il voulait rester avec lui et ne plus s’exposer aux périls de la mer, il lui procurerait beaucoup d’or et lui enseignerait les lieux où il y en a en grande abondance. [l lui parla de sa première impression de terreur, de la

terreur de toute sa population, lorsqu'on annonça l’arrivée de l’Amiral dans FlIle. Qu'on avait cru d’abord que lui et ses compagnons étaient des Caraïbes, mais que dès qu’il sut au contraire qu’ils étaient des envoyés du ciel, il ne désira rien tant que de les voir et de les avoir pour hôtes ; qu'il était maintenant au comble de la satisfaction. Il parla en tremblant des Caraïbes, et s’étonnait que son hôte ne parût ressentir aucune crainte, au récit qu'il faisait des horreurs qu'ils avaient commises.

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L'Amiral le remercia de sa sollicitude, de sa bonne amitié dont il lui avait donné une preuve bien éclatante en l'assistant si généreusement dans son infortune. Il lui dit qu'il avait le courage du chrétien, la résignation, et que cette force d'âme que son hôte admirait en lui, le Dieu qu'il adorait, le seul et le véritable, l'inspire à tous ceux qui professent son culte avec ferveur el se confient en sa toute-puissance. Qu'il n'était pas descendu du ciel, mais qu'il accomplissait peut-être les desseins de la Providence avec foi et en toute humilité. Que son projet était de vivre désormais au milieu des Indiens, mais qu'il lui fallait auparavant retourner au pays de Castille, d’où il était venu, afin d'aller rendre compte du succès de son voyage à ses souverains, les plus puissants de la terre. Il ajouta qu'il ne craignait point les Caraïbes, quelque terribles qu'ils pussent être:

qu'il était certain de les vaincre et de les détruire ; que s'ils avaient des piques et des flèches de bois dur, l'épée, le sabre, les lances et les flèches aux pointes de fer acéré du Castillan, étaient des armes autrement puissantes. Il fit voir ces armes au Cacique, et lui expliqua aussi que les espingoles et les canons qu'il avait vu débarquer de son navire naufragé lançaient une foudre aussi meurtrière que celle du ciel.

Des serviteurs attentifs attendaient la fin du repas, et apporlèrent au Cacique, aussitôt qu'ils s'aperçurent qu'il avait fini de manger, des herbes odorantes avec lesquelles il se frotta les mains avant de les laver. Colomb le suivit, au sortir de là, dans un lieu, à quelques pas de la maison, tout planté de grands et beaux arbres. Il y fit venir quelques-uns de ses compagnons avec les armes dont il avait parlé au Cacique, pour les

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essayer et lui donner une idée de leur puissance. Les Indiens, curieux de ce spectacle, s’assemblèrent en foule. L'un des Espagnols, en tirant de l'arc et en frappant à chaque coup le but, les émerveilla par son adresse. Les autres, armés d’espingoles, s’avancèrent ensuite. Après avoir fait quelques évolutions, ils chargèrent leurs armes sous les yeux des sauvages qui ne comprenaient rien à cette manœuvre. À la première décharge, ceux-ci tombèrent tous à la renverse.

Ils en furent assurément quittes pour la peur; mais l'effet de ces excercices fut prodigieux sur l'esprit des Indiens. Ils n’eurent pas de peine à croire qu’en faisant alliance avec les Espagnols, ils se procuraïient des protecteurs formidables contre les Caraïbes. Colomb profita de l’impression de ce moment pour proposer à Guacanagaric de fonder sur son territoire un établissement où il laisserait une partie de ses gens, sous le prétexte spécieux de le défendre contre ses ennemis ; mais, en réalité, il saisissait l’occasion d'occuper un point important de la côte, et d’y déposer le germe d’une colonie. Le chef indien, ne soupçonnant rien de semblable dans une proposition qui paraissait faite dans ses intérêts, s’empressa de l’accueillir.

En exhortant l’Amiral et fous ses équipages à demeurer avec lui, n’avait-il pas désiré davantage ? et n'était-ce pas le moins qu’une partie de ses hôtes se conformät maintenant à son désir ? La seule chose qui lui mspirât quelque défiance, ou moins que cela peutêtre, quelque ombrage, c'était l’avidité des Espagnols pour l'or. Les sauvages avaient toujours attaché un certain prix à ce métal, puisqu'ils l'employaient comme ornement ; mais ils étaient loin d’en faire le même cas

que les étrangers ; et l’ardeur cupide qu'ils virent ceuxci mettre à le rechercher modéra le désintéressement avec lequel ils le prodiguaient. Ils commencèrent dès lors à soupçonner qu'ils étaient possesseurs de richesses qu’ils n'avaient pas su apprécier. Guacanagaric regretta d'avoir trop promis d’or à Colomb, et de lui avoir dit, dans un moment d’effusion, que puisque ce métal paraissait lui faire tant de plaisir, il l'en couvrirait avant son départ. Il ne tint pas la promesse qu'il lui avait faite de lui indiquer les localités qui en renfermaient les mines, et s’emporta contre son neveu, un tout jeune homme, qui eut lindiserétion, en conversant avec lAmiral, de les lui révéler.

La Pinta s'était séparée de la flottille dès le départ de Cuba. et l'amiral ne la retrouva plus que sur sa route, en retournant en Europe. Comment eût-1l pu ramener en Espagne, sur la plus petite caravelle, l'équipage du navire naufragé ? Les Européens, d’ailleurs, qui, depuis l'événement, avaient été laissés à terre, demandaient à rester. Ils étaient tellement et sitôtamollis, que rien ne semblait pouvoir les arracher désormais aux charmes et à la nonchalance de la vie indienne. Ils abjuraient très volontiers l’austérité des mœurs européennes et les rudes labeurs de la mer pour l'existence qui s’écoulaï si calmeet si exempte de soucis, sous le tiède et voluptueux climat des Antilles. Ils se passeraient aussi difficilement que le sauvage du roulis du hamac, de la fumée enivrante du cohiba, de la chasse dans les forêts vierges, de la pêche dans les grandes rivières ; et ils se livraient avee le plus complet abandon aux jouissances d'un amour sans chasteté avec les belles et naïves indiennes.

Le projet de Colomb, approuvé par (ruacanagaric, de

construire une forteresse pour la résidence des Espaonols, concilia la difficulté. Les matériaux étaient abondants pour cette construction. On y employa les débris et tout l'armement du bâtiment naufragé. Les travaux furent poussés avec activité, et un fort, surmonté d’une haute tour, fut bientôt élevé. L’amiral lui donna le nom de La Nativité pour commémorer le jour de son arrivée dans ce lieu. [l y plaça trente-neuf hommes sous le commandement de plusieurs officiers de confiance, Diégo de Arana, Pedro Gutierrez et Rodrigo de Escovedo, en leur transmettant tous les pouvoirs qu'il avait recus du roi et de la reine d’Espagne. Il leur laissa, en grande quantité, des marchandises qui avaient été achetées pour les échanges : du pain de biscuit, du vin et autres provisions pour un an; une chaloupe, afin qu'ils pussent, à l’occasion, aller àla découverte des mines d’or; des ouvriers, un écrivain, un alguazil, un bon arquebusier, un constructeur de navires, un tonnelier, un médecin et un tailleur, tous, hommes de mer; et enfin des graines pour faire des semailles. Il leur recommanda vivement d’obéir à leurs chefs; de n’oublier jamais le respect et la déférence qu'ils devaient au Cacique et aux autres chefs indiens, si bienveillants pour eux en toute occasion ; d’être circonspects dans toutes leurs relations avec les naturels; de les traiter toujours avec indulgence et justice; d'éviter soigneusement tout acte de violence et tout sujet de dispute, et de mettre surtout la plus grande discrétion dans leurs rapports avec Îles femmes indiennes. Il les exhorta enfin à maintenir parmi eux-mêmes la plus constante union, et à ne jamais franchir d’un pas, pendant toute son absence, les limites du territoire ami de Guacanagaric.

Ces dispositions faites, l'amiral descendit une dernière fois à terre avec tout son équipage pour prendre congé du Cacique. Il fut reçu dans une grande maison, près du fort, qui avait été cédée aux Espagnols. Une estrade en nattes de palmier y avait était préparée. Le frère du Cacique y fit asseoir Colomb, et dépêcha un indien de son escorte pour annoncer à (ruacanagaric, comme s'il n’eût rien su de l’arrivée de l'amiral, que celui-ci était venu lui rendre une visite d’adieux.

Guacanagaric accourut aussitôt entouré de cinq Caciques tributaires qui venaient d’arriver en mission auprès de lui. Ils portaient tous leurs couronnes, etavaient une bonne représentation. Guacanagaric s’approcha de l’estrade et mit au cou de Colomb une grande plaque d'or qu’il tenait à la main, lui présenta ensuite un masque orné, retira de sa tête sa couronne qui était d'or, ce jour-là, et la plaça sur celle de Colomb. Colomb, de son côté, avait apporté avec lui plusieurs présents destinés au Cacique ; il lui remit une aiguière avec un bassin à laver les mains, attacha autour de son cou un magnifique collier de pierres des Indes, le revêtit d’un fort beau manteau d’écarlate fine, lui fit chausser des brodequins de couleur, et lui mit enfin au doigt un grand anneau d'argent. Guacanagaric n'aurait pas cru égaler la munificence de l'amiral avec dix fois plus d’or qu'iln’en avait donné. Il portait d’ailleurs ces ornements avec plus d’aisance et de grâce qu’on ne pouvait l’attendre d’un sauvage, et excitait l'admiration bruyante de ses sujets. Sur un signe qu'il fit, ceux-ci commencèrent des jeux et des danses qu'ils avaient coutume d'exécuter dans toutes les occasions solennelles, fêtes ou visites cérémonieuses. Îls n'avaient pas une autre manière de

manifester plus vivement leur joie. Les Espagnols, à leur tour, les gratifièrent du spectacle d’une bataille simulée. Ïls se partagèrent en deux petites troupes qui s'avancèrent l’une contre f’autre. Elles se choquèrent, et furent bientôt enveloppées dans un nuage de fumées qu'épaississait un feu roulant d’arquebuses. Aucune victoire ne couronna la lutte. Ces deux corps d'armée se formèrent ensuite en un seul pour donner l'assaut au fort dont les batteries étaient prêtes à repousser toute agression. Une vive canonnade accueillit les assaillants qui firent d’héroïques mais vains efforts pour emporter La Nativité. L'artillerie du fort était plus puissante que leurs armes.

Le divertissement était tout nouveau pour les indiens, et plus innocent qu'ils n'étaient disposés à le croire. C'était de la stratégie, du bruit et de la fumée sans une goutte de sang, versé même par accident. Dans la pensée de Colomb, il devait remplir le double but de les rassurer contre leurs ennemis anthropophages, et de leur inspirer une crainte salutaire des Espagnols qui leur ôtàat toute idée ultérieure de les attaquer, s'ils y songeaient ; c'était un gage de sûreté pour la petite colonie. Enfin, une scène de tristesse succéda à ces réjouissances. Les Européens qui restaient et ceux qui partaient se séparèrent en s'adressant des adieux touchants. Guacanagaric lui-même embrassa Colomb, les larmes aux yeux.

Colomb n'était pas plutôt parti que ses recommandations furent oubliées. Les Espagnols de La Nativité s’abandonnèrent aux plus coupables excès. La désobéissance et l’indiscipline s'étaient introduites dans leur rang. Chacun s’éloignait du fort qui n'était plus gardé,

et y revenait à volonté. Ils dissipaient leurs provisions ; ils assujettissaient les naturels à leur service et à des travaux pénibles, les maltraitaient et les obligeaient à donner leur or sans échange; ils subornaient sans aucun scrupule leurs femmes et leurs filles. En peu de temps, ils se les aliénèrent, et il fallait tout le souvenir des premières relations si amicales de Colomb, et la longanimité des opprimés, pour que leur mécontentement n'éclatât pas. Guacanagaric déplorait ces violences ; mais il exhortait ses sujets à la patience et leur faisait espérer que l'amiral, dans la justice duquel il était plein de confiance, y mettrait certainement un terme, à son retour.

Déjà, dans les autres parties de l’île, le bruit avait couru de l’arrivée des étrangers ét y avait été diversement accueilli. Quand on avait dit d'eux, d'abord, que c'étaient des Caraïbes d’une espèce inconnue; puis, ensuite, des envoyés du ciel, des amis, et les meilleures sens du monde, les populations guerrières de Cigua et de la Maguana, habituées à combattre les anthropophages, n’en avaient pas tremblé, comme les pusillanimes habitants du Marien, et, refusant d'ajouter foi à la dernière de ces versions, elles n'étaient point revenues de l'hostilité de leurs premières impressions. Lorsqu'on rapporta qu'ilsaimaientl’oretlerech erchaientavidement, et qu’ils donnaient en échange les choses les plus merveilleuses et du plus grand prix, elles s'alarmèrent davantage, sachant bien qu'il y avait beaucoup d’or dans leur pays et que les étrangers y viendraient. Elles se sentirent, pour la première fois, jalouses de ces richesses dont la convoitise des Espagnols leur révélait tout à coup la valeur. Les avances inconsidérées de Guacanagaric à

Colomb, ses relations trop intimes avec lui, son imprudente concession, etenfin la tyrannie des Espagnols à La Nativité, achevèrent de les exaspérer.

Caonabo, le fier Cacique de la Maguana, qui s’en prenait surtout à Guacanagaric d’avoir désigné le Cibao à la cupidité des Espagnols, se mit à la tête d’une ligue contre lui, et jura en même temps la perte de ses alliés. Il avait envoyé des émissaires à tous les Caciques pour leur persuader que chacun ne devait pas attendre que l'Espagnol vint s'établir sur son territoire, l’y opprimer et prendre son-or, pour l’attaquer ou se défendre contre lui; que leur sûreté commune exigeait qu’ils s'unissent tous sans retard contre les énvahisseurs et qu'ils arrélassent le mal à sa source, en allant châtier du même coup la traitreuse lâcheté de Guacanagarie et la témérité des Espagnols.

Sur ces enfrefaites, Escovedo et deux autres Espagnols, contrairement à l’une des recommandations les plus instantes de Colomb, pénétrèrent sur le territoire de la Maguana, dans le but d'explorer quelques localités du Cibao. Caonabo les fit saisir et mettre à mort sous ses yeux. Cette circonstance hâta l'exécution de ses desseins. [| réunit de suite une troupe nombreuse d’Indiens, ét se dirigea sur La Nativité. Rien n'avait transpiré de sa longue marche à travers les montagnes et les forêts. Il envahit de nuit la bourgade de Guacanagaric et la forteresse, où il entra et. massacra onze Espagnols plongés dans le sommeil et la plus entière sécurité, Les autres périssaient en mème temps dans les flammes qui consumèrent les maisons attenantes au fort, dont les remparts et la tour furent aussi réduits en cendres. Guacanagaric et :

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ses sujets, surpris par une agression si soudaine, avaient déserté leurs demeures et revenaient trop tard opposer une faible résistance. Caonabo les deéfit, et blessa de ses propres mains leur cacique dans un combat livré à la lueur de l'incendie de leur village. Il n’en resta pas une hutte debout. Toutes ces ruines se consommèrent dans cette mème nuit; et, avant le jour, Caonabo. assouvi de vengeance, reprenait le chemin de son royaume.

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