CHAPITRE X
Caractère de Bobadilla. — Etat de la colonie. sous son administra-
tion. — Détresse des Indiens. — Ovando succède à Bobadilla —— Caractère et portrait de ce nouveau gouverneur. — Son arrivée dans l'ile. — Ses instructions. — Retour de Bobadilla en Espagne. I croise avec C. Colomb, en vue d'Haïti. — Colomb prévoyant une tempête, sollicite d'Ovando la permisssion £ atterir à Santo- Domin: go Ovando lui intime l’ ordre de s'éloigner. — La tempête prévueéclate. — L’amiral s'abrite dans une petite anse près de Jacmel. — Le
même coup de temps surprend Bobadilla dans les par: ages de l'ile.
- Le navire sur lequel il est monté fait naufrage, et il périt, — Ovando administre avec succès la colonie, et ne fait rien pour l’amélioration du sort des Indiens. — EL as C asas lui fait une vive opposition. — Voyage d'Ovando dans le Xaragua, sous prétexte d'exiger le paiement d’un arréage de tribut. — 11 y est accueilli pompeusement. — La reine Anacaonaä est accusée de con spirer contre les Espagnols. — Massacre des Indiens du Xaragua. — Soumission entière de cette province. — Débâcle et émigration des Indiens. — Episode du cacique Hatuey, réfugié à Cuba.
Le rappel de Bobadilla n’eut pas lieu immédiatement. Il s'écoula bien deux ans avant qu'il fût remplacé par Nicolas Ovando. Bobadilla était violent et emporté, sans véritable énergie: son administration de la colonie fut faible, désordonnée, licencieuse.
Tout le poids de cette anarchie pesa sur les malheureux [ndiens. Il était, en effet, devenu. extrêmement lacile d'obtenir des concessions de terre: et, quant aux
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lots d'esclaves, le premier venu se les arrogeait. Il n'y avait qu'à en prendre autant que l’on en voulait dans la foule mistrable du peuple conquis. A ce prix, tout petit colon s’érigeait en maitre et grand seigneur. C'était une féodalité bâtarde, grossière, sans frein, une parodie, qui est devenue sérieuse, de la féodalité européenne. Les esclaves étaient réunis et fixés sur le territoire du maître. Soumis à des travaux forcés de défrichement et de culture, sans aucun ménagement pour la faiblesse de leur complexion, ils y suecombaient en peu de temps. Il n'y avait pas de bète de somme dans l'ile; ïls en tenaient lieu. Ils faisaient toute espèce de transports, expirant le plus souvent sous les fardeaux. Les maïtres ne marchaient plus à pied, pour peu que le but d’une course ou d'une promenade fût éloigné. Ils ne voyageaient plus à cheval, les chevaux étant rares; ils se faisaient porter en litière par leurs esclaves. C'était pour eux un luxe d’avoir toujours plus de porteurs qu'il n'en était besoin, et de se faire éventer, tout en cheminant, avec de larges feuilles de palmier que les esclaves agitaient au-dessus deleur couche. Comme s'il n’y avait pas assez de ces labeurs sans relâche, des guerres, des travaux publics, de l'exploitation des mines, et du seul chagrin d’être devenus esclaves pour moissonner les pauvres Indiens, les maîtres, exerçant sur eux sans pitié droit de vie et de mort, les faisaient périr journellement pour le cruel plaisir de les immoler. C'était à qui se surpasserait en atrocité. Ils les pendaient, mutilaient de toute façon, les brüûlaient, les battaient de verges jusqu’à la mort, les écartelaient, les sciaient entre deux planches, etleur faisaient subir mille tortures plus horribles les unes que les autres. À voir cet acharnement de supplices, on
croirait assister à la persécution d’un peuple qui se fait martyr d’une foi nouvelle ou d’hérétiques qui luttent et qui protestent. Était-ce au moins des esclaves insoumis ? Pas davantage. Le seul tort de ces faibles créatures était de n'être pas faites pour le régime si dur de l’esclavage, et de ne pouvoir satisfaire les exigences de maîtres impérieux et impitoyables. Et puis, en vérité, on dirait qu'une fatalité historique que les oracles indigènes avaient d’ailleurs annoncée, dit-on, pesait sur cette terre nouvelle; que ses premiers habitants devaient disparaître, et faire place à des peuples nouveaux. Et cette fatalité s’est rigoureusement accomplie.
Le faible gouvernement de Bobadilla favorisait bien
cet anéantissement des vaincus au profit de la conquête: mais, d'une autre part aussi, il inspirait des appréhensions pour le sort futur de la colonie. On pouvait craindre, en effet, que les possessions espagnoles, en Haïti, ne fussent bientôt compromises par le désordre et l’impéritie du commandement, et ne devinssent la proie des autres puissances qui ne tarderaient pas à se jeter dans la voie frayée des découvertes. Au surplus, l'Espagne possédait déjà d’autres territoires sur la terre ferme et dans les îles, dont Haïti, par l'avantage de sa situation et d’un premier établissement, allait devenir la métropole. Il n’importait pas peu que l'autorité y fût forte et habile, et que la société elle-même y fût affermie et bien organisée. À la cour et dans le monde politique de l'Espagne, c'était un sujet de vives et sérieuses préoccupations. Par qui remplacer Bobadilla? Il était décidé que Colomb ne serait pas réintégré dans ses privilèges et son commandement, pour ne point réveiller à Hispaniola des inimitiés récentes encore et à peine assoupies,
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et pour ne pas y renouveler surtout le scandale des insurrections passées. Îl fallait un homme capable de saisir d'une main forte les rènes du gouvernement et d'y relever l'autorité si déchue d’un chef représentant le roi et la reine d'Espagne. Le choix de ces souverains tomba sur don Nicolas Ovando, commandeur de Larres, de l’ordre d’Alcantara.
On vantait outre mesure sa sévère moralité, sa grande prudence, sa droiture et son amour de la justice. Ilétait de taille moyenne et de forte complexion. Sa barbe était rouge. Il avait le regard modeste et le ton d'autorité ; il parlait d’abondance et gracieusement. Ses manières étaient pleines de courtoisie et de distinction. Tel est le portrait qu'on trouve de lui dans les historiens. Mais il s’en faut qu'il fût doué de toutes les belles qualités du cœur et de l'âme dont on lui fait honneur; car il est le premier de ces hommes de sang, venus d'Europe, qui ont laissé sur la terre d'Haïti une réputation ineffacable d'horreur et de scélératesse. S'il était impitoyable, il n'en était pas moins énergique et très habile. Les choses allaient de mal en pis sous Bobadilla; et, enfin, après de longs délais qui prolongeaient la détresse de la colonie, on hâta, on pressa le départ du nouveau gouverneur. La flottille qui le transporta à Hispaniola était la plus considérable encore qui eût fait voile pour le Nouveau-Monde; elle se composait de trente navires. Deux mille cinq cents colons y avaient pris passage. Les pouvoirs d'Ovando étaient étendus.
Il devait, dès son arrivée, prendre des mesures propres à remédier sans lenteur aux abus commis par Bobadilla ou sous ses auspices, et entre autres choses qui lui étaient prescrites, révoquer les licences accordées
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par son prédécesseur, sans l'autorisation royale, pour les recherches de l'or; prélever un tiers pour la couronne sur toute quantité exploitée de ce métal; exiger des maîtres ou des patrons une rétribution pourle travail des Indiens ; veiller à ce que ceux-ci fussent toujours bien traités, et jamais assujettis à des corvées au-dessus de leurs forces, et, enfin, prendre un soin tout particulier de leur bien-être, et de leur conversion au christianisme.
Ces dernières dispositions, est-il besoin de le dire ? émanaient de celle qui, dans tout le cours de cette histoire, s'est montrée généreuse et sympathique pour les Indiens, toujours mais vainement. Il faut bien les rapporter, puisqu'elles étaient écrites sur le papier. Mais voilà tout. C'était bien de pareils intêrèts, que se préoccupaient les réformateurs d'Europe! Et l'or, et les denrées, et les pierres précieuses, et la société coloniale elle-même qu'il était urgent d'implanter dans tant de régions nouvelles dont on avait à cœur d'assurer à tout ?
prix la possession à l'Espagne? On s’attarderait, vous
croyez, à inculquer de lentes réformes à de pauvres aborigènes, et à faire l’éducation patiente d’indignes sauvages. Non, la conquête est pressée et va passer sur le corps des peuples conquis, pour atteindre un but plus positif. Ce qu’il importait de régler, c'était la propriété et l'exploitation du sol; l'affaire sérieuse, l’organisation du gouvernement colonial. Celui d’Ovando s’étendait à toutes les îles et à la Terre-Ferme, dont Haïti devenait la métropole. Le bruit de sa nomination, et des réformes qu’il avait à opérer, l'avait précédé à Santo-Domingo ; de sorte qu'en y arrivant, il trouva tout le monde préparé à le recevoir, et le désordre et le laïsser-aller de
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toutes choses un peu contenus, dans l’attente d’un rigide administrateur. C’était, pour un gouverneur un point de départ favorable. Il se mit à l’œuvre résolument. Il rétablit du premier coup l'administration et l'autorité coloniale, si relâchées et si compromises dans les mains de Bobadilla. [l est possible qu'étant encore en Europe, il eût pris plus au sérieux, que ceux qui le déléguaient, ce qui dans ses intructions était relatif à l'amélioration du sort des Indiens; qu'ilse fût promis d’y travailler, et qu’en politique sage, habile et réparateur, il eût jugé qu'une solide prospérité pour la colonie était à ce prix; mais on venait, et, depuis, on est venu souvent du Vieux- Monde avec les meilleurs sentiments, et on diraitqu’en respirant l'air d'Haïti, on respirait la haine et le mépris pour la multitude asservie. Il est étrange, mais il est bien vrai que le spectacle de cette profonde misère qu’on nomme la servitude a toujours plutôt endurci qu'attendri les cœurs. Que de philantropes, ou à peu près, sont devenus des maîtres impitoyables, ou, au moins, des indifférents incurables ! Et y eut-il jamais de fléau plus terrible dans les colonies qu'un proconsul, se faisant fort de détester les esclaves, après les avoir portés dans son cœur? C’est ainsi qu'il faut peut-être penser d'Ovando pour se rendre raison de la contradiction si flagrante entre l’apologie que l’on fit de son humanité, de son bon cœur, et sa conduite de massacreur et de tyran féroce. La mémoire d'Ovando serait exécrée dans la dernière postérité des aborigènes d'Haïti, s'ils n'avaient pas tous péri, autant que celle de Rochambeau est jusqu'à ce jour odieuse aux Haïtiens.
Le nouveau gouverneur était entré en fonctions sans difficulté et. sans éclat. Il ne s'était pas dispensé des
formes usitées en pareil cas, et de politesse envers son prédécesseur. Mais, cependant, il devait lui enjoindre de quitter immédiatement la colonie. Plusieurs des navires, qui avaient conduit Ovando, repartaient pour l'Europe. Bobadilla, en compagnie de Roldan et d'un grand nombre des anciens complices de ce dernier, s'y embarquèrent. Ovando avait plein pouvoir de purger Hispaniola de tout ce qu’il y trouverait de turbulents et d’agitateurs; et, apparemment, des prescriptions bien sévères lui avaient été dictées envers tous ceux, sans exception, qui avaient suscité les troubles passés de la colonie, où qui y avaient pris une part quelconque. C. Colomb, lui-même, ne devait pas y retourner. Il avait été réhabilité, et admis à poursuivre ses découvertes dans le Nouveau-Monde, pourvu qu'il ne débarquât pas à Haïti. Il ne songeait pas assurément à enfreindre cette interdiction; mais était-il à l’abri des cas de force majeure? Voyez le sort. Son intention avait été, en faisant voile pour le continent, de diriger sa route entre la pointe sud d'Haïti et la Jamaïque. Aceidentellement, il se trouva tout à fait à l’autre extrémité de l’île, et il lui fallut, au contraire, passer entre Porto- Rico et Samana. A la hauteur de Santo-Domingo, il s’aperçut qu'un de ses navires menaçait de sombrer ; et, en outre, sageaient de
ses observations atmosphériques lui préfort mauvais temps. [l s’approcha de la terre, et envoya un messager solliciter d'Ovando la permission de gagner le port, et pour échanger son navire endommagé contre un de ceux qui avaient servi récemment à le transporter, et pour se mettre à l'abri de la tempête qui s’annonçait. Non seulement Ovando lui répondit par le plus dur refus, mais il lui intima l’ordre
de s'éloigner au plus vite. C’est précisément alors que Bobadilla quittait le port de Santo-Domingo; il croisa avec Colomb dans le large. Celui-ci s’éloigna en effet; mais il longeait toujours d'assez près les côtes d'Haïti, dans l’appréhension du sinistre; en sorte que, lorsque l'ouragan quil avait prévu éclata, il put se réfugier dans une petite anse près de Jacmel, où il s’abrita. Bobadilla, lui, avait à peine perdu de vue la terre. La même tempête le surprit, et des trois ou quatre bâtiments qui retournaient en Espagne, celui sur lequel il se trouvait avec Roldan s’engloutit. Ce singulier événement frappa, des lors, les esprits. Pour tous, la main de Dieu y était visible ; elle avait sauvé Colomb et s'était appesantie sur ses persécuteurs. Les leçons du ciel n'ont jamais corrigé les hommes. Celle-ci n'empèchera pas Ovando de devenir un grand coupable devant Dieu.
À cette époque, un jeune ecclésiastique, aspirant à la prêtrise, commença à se faire remarquer. Il paraît avoir été suscité pour venger, non, ce n’était pas possible, mais pour innocenter et plaindre les [ndiens, pour défendre leur cause et bourreler la conscience de leurs meurtriers. C’est grâce à lui si aujourd'hui toute la commisération de la postérité est pour les victimes, et si leurs assassins sont voués à l’exécration de l’histoire. Las Casas était, dès lors, le témoin des horreurs d’'Ovando.
Pour se conformer à la lettre de ses instructions, le nouveau gouverneur déclara les Indiens déliés de servitude, libres désormais, mais obligés au travail, à condition, toutefois, d’un salaire. Mais voici la réalité et la dérision : ce salaire était extrêmement modique et purement nominal; et les travailleurs libres devaient conti-
nuer à rester autour du patron et sous sa surveillance immédiate. Les choses demeuraient donc comme par le passé; elles avaient même empiré; car les indigènes, se voyant refuser le bénéfice de leur affranchissement, s'étaient mis à déserter de tous côtés. Alors, ils étaient
poursuivis, traqués, repris et ramenés aux ateliers. Afin qu'ils ne se sauvassent plus, on les assujettissait à la corde ou à la chaîne. On avait récemment importé
dans ce but beaucoup de menottes et de careans, et, ce que l’on n'avait encore jamais fait, on les leur appliquait. Puis, l’usage aussi de leur donner la chasse dans leur fuite et leur retraite, s'était établi dans les nouvelles circonstances, et était devenu général. C'était une guerre ouverte entre les maîtres et les esclaves (car ceux-ci n’avaient pas cessé de l'être), guerre où le maitre torturait, suppliciait, tuait, où l’esclave lui-même se détruisait de ses propres maïns. On trouvait communément et journellement, sur les grands chemins, des cadavres d’Indiens étendus à terre ou pendus à des arbres, soit qu'on leur eût donné la mort, ou qu'ils se fussent suicidés. Prend-on le soin religieux de pauvres ames qu'on traite de la sorte ? Non, assurément. Geépendant, pour comble de dérision, on faisait simulacre de les convertir au christianisme en les baptisant. Puis, c'était tout, et on s’excusait, pour le reste, sur leur endurcissement dans l'impiété.
Quelques prêtres consciencieux prodiguaient, pour qu'il en fût autrement, des efforts louables, sincères, mais inutiles. Tout leur zèle évangélique, toute l'énergie de leur âme indignée ne s'employaient bientôt plus qu’à dénoncer des maitres cruels au monde et à Dieu, à défendre et à plaindre la multitude des opprimés.
Partout où ils trouvaient à prècher, ils anathématisaient l’effusion du sang, et bénissaient les martyrs. Leur voix retentit longtemps dans cette affreuse tuerie. Quand elle fut lasse de supplier et de demander grâce, elle protesta contre les exécuteurs et les accusa sans relâche, avec la véhémence et le courage de l’apôtre chrétien qui n’a d'autre crainte sur cette terre que celle de Dieu. Mais nos apôtres prêchaient dans le désert. La politique coloniale allait son train, sans s’en émouvoir, sans le moindrement ralentir le cours de ses atrocités. Elle n'a pas d’entrailles; elle est sourde; elle à ses plans et son but à poursuivre.
En effet, toute l’île n’était pas entièrement soumise à la domination espagnole.
Des caciques régnaient encore au Xaragua et à Higuey, à l’une et l’autre extrémité d'Haïti. Le premier de ces royaumes ne jouissait plus que d’une indépendance apparente, depuis que l’adélantade l'avait rendu tributaire de la couronne: restait, PAROI à en achever la soumission. Et, d'autre part, il s’en fallait que l ha qui était plus proche du siège de l'autorité coloniale fût déjà subjugué. Le moment était venu de cueillir ces fruits mûrs de la conquête, et le gouverneur Ovando n'était pas homme à ajourner une tâche si opportune. Il n'avisait, au contraire, qu'à l’accomplir. Comme il lui fallait un prétexte quelconque pour entrer en campagne, il en trouva un dans le retard qu'Anacaona avait mis à acquitter son tribut. Or il arrivait fréquemment que Île paiement du tribut s’effectuait ainsi après l'échéance, mais il s’effectuait toujours. Peu importe du reste, puisque, à défaut de ce prétexte, il en aurait imaginé un autre. Un nouveau gouverneur, désireux seulement de
HISTOIRE DES CACIQUES D'HAÏTI 297 connaître le pays et ses habitants, pouvait sy promener avec une armée plus ou moins nombreuse. Une armée, c'était l'appareil ordinaire ; et les caciques, euxmêmes, ne voyageaient jamais sans un cortège de bandes armées. Au surplus, Ovando ne fit annoncer qu'une simple visite à la reine du Xaragua ; et elle témoigna de la joie en recevant cet avis, quoique le chef éspagnol ne l’eût accompagné d'aucun compliment, comme avait fait l'adélantade. Elle se prépara à lui faire une réception plus pompeuse que dans les occasions précédentes, mais non pas, toutefois, plus cordiale ; car les aborigènes savaient bien qu'ils n'avaient plus rien à attendre de l'amitié des Espagnols. Les Espagnols, plus de doufe à cet égard, étaient des ennemis formidables avec lesquels on ne pouvait pas être impoli, et dont il fallait conjurer le mécontentement ou la colère par des hommages empressés et des précautions infinies, et on ny
réussissait pas toujours.
Ovando s’avançait donc lentement vers le Xaragua, à la tête de trois cents fantassins et de soixante-dix cavaliers, bien montés, bien équipés et armés de cuirasses, de lances et de boucliers. Mais à Yaguana, but de son voyage, un peuple immense et bruyant paraissait se réjouir d'avance de sa bienvenue et s’apprêtait à la fêter, et l’on trouvait peut-être que l'hôte annoncé tardait trop à son gré.
Anacaona, suivant l’usage, avait convoqué dans sa capitale tous les caciques de son royaume; et les populations des alentours s’y étaient portées en foule, pour prendre part aux jeux, aux danses et aux festins prônés pour l’occasion, et qui sont d’ailleurs obligés, quand il s’agit des grands, dans les us et coutumes de
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lhospitalité indienne. Jamais, en aucun temps, il n’y eut une telle affluence à Yaguana. Le village était riant, frais et net; toutes les cabanes étaient badigeonnées et ornées de feuillages, renouvelés aussitôt que fanés. Les plus grandes et les plus décorées de ces demeures étaient destinées aux Espagnols. Le terrain, partout, était nivelé et balayé. La grande place publique, le forum indien (il y en avait un au moins dans chaque bourgade), était de la dernière propreté. On n'avait laissé nulle part un brin d'herbe ou un arbre inutile, excepté ceux qui sont plantés pour donner de l'ombre et des fruits, excepté les arbustes et les gazons fleuris alentour des chaumières. Des sentinelles étaient échelonnées fort avant sur la route, afin d'avertir, de loin et à temps, de Farrivée des Espagnols, Au premier signal, Anacaona sortit dans sa plus belle litière, suivie de la foule de ses sujets. Toutes les mains étaient chargées de palmes et de bouquets. La rencontre eut lieu à plusieurs milles de Yaguana. Les chants éclatèrent, et les fleurs volérent en tous sens. Ovando venait derrière avec ses principaux officiers. Dès qu'il fut reconnu, un hourrah de joie l’accueillit ; on l’entoura, et l’on fit pleuvoir sur sa tête les feuilles et les fleurs. Sa route en était pavée jusqu'au village. Il n'y avait qu'à cueillir ces fleurs sur les bords du chemin: car c'était la belle saison, la saison de luxe du printemps éternel des tropiques. Toute herbe, tout arbrisseau, tout arbre dans ce pays de forêts étaient en pleine floraison.
On s’était à peine arrêté un moment pour échanger quelques compliments de rigueur, et on se remit aussitôt en marche. Anacaona prit place à côté d'Ovando. Si elle avait quelque secrète appréhension, rien de sem-
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blable ne se trahissait dans sa contenance; elle était, au contraire, souriante et gracieuse comme à son ordinaire ; ce qui ne laissait pas que de contraster fort avec l'expression de la figure du chef espagnol. Soit une extrême fatigue, soit qu’il füt sous l'influence de quelque mauvaise pensée, celui-ci était silencieux, inattentif ou indifférent, affaissé ou sombre. Sa barbe rouge n'ajoutait pas peu au sinistre de sa physionomie. On arriva à Yaguana. Les Espagnols furent distribués dans leurs logements, et on les laissa se reposer le reste de la journée et la nuit suivante. Maïs le lendemain matin, tout le village s’éveilla au bruit des tambourins et des
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chansons indiennes. Il y eut repas, danses et jeux. Ces réjouissances se succéderent sans relâche et durèrent plusieurs jours. Les Espagnols n’y assistaient pas en simples spectateurs : ils y prenaient part en toute gaieté de cœur. Ovando ne demandait pas mieux que de voir les Indiens s’abandonner ainsi à la joie, et ses soldats s'y mêler si cordialement. On n'en soupçonnerait que moins ses projets. Dès les premiers jours, ayant réuni dans ses appartements ses principaux officiers, il leur dit qu'il était averti que toutes ces fêtes n'étaient qu'un piège, et que la reine du Xaragua, qui conspirait d’ailleurs depuis longtemps contre les Espagnols et avait juré leur perte, préméditait le massacre de ses hôtes, et n’attendait, pour lexécution de si abominables desseins, que le moment favorable. Il leur communiqua le plan qu'il avait conçu à son tour pour déjouer cette machination. On convint de tout, dans cette espèce de conciliabule, des moyens, de l'heure et du signal d'exécution.
Îl n y avait, cependant, pas l'ombre d’une conjuration indienne. Ovando le savait bien, et il ne fit croire le
contraire qu à ses officiers et à ses soldats qu'il avait besoin d’exciter à un massacre d’innocents par cet odieux mensonge, Anacaona ne se doutait de rien, assurément ; mdis on ne le supposerait pas à voir de tous côtés ses Indiens, sans armes cette fois et contre l’ordinaire, se livrer avec une sécurité si profonde aux réjouissances publiques. On eût dit que pour ôter tout prétexte à l'astuce espagnole, leur reine leur avait passé ce mot d'ordre et recommandé cette précaution. Pourtant il est bien vrai qu'on ne trouvera pas plus de preuves historiques de l’horrible projet qu'on lui prêtait, que de sa connaissance ou même de son pressentiment de la catastrophe qui allait fondre sur sa tête et son royaume.
Les Indiens du Xaragua n'avaient plus l'envie d'imiter les combats simulés de l’Espagnol, depuis qu'ils en avaient fait un si malheureux essai; mais ils n'avaient pas, pour cela, perdu le goût de ce spectacle. Ils souhaitaient d'autant plus d’en être gratfiés, qu'ils pensaient avec raison que l’armée d'Ovando, richement équipée, et la plus forte qui fût venue chez eux, ne manquerait pas d'exécuter une joûte des plus brillantes. Les Espagnols, de leur côté, ne s’en firent pas prier, Ovando rangea son armée en bataille, et l'infanterie commenca ses évolutions. Puis vint le tour de la cavalerie. Elle simula des rencontres, tantôt avec les fantassins, tantôt avec elle-même, en se divisant alors en deux escadrons opposés l’un à l’autre. Toutes ses escarmouches s’exécutaient à l'arme blanche. Pas un feu jusque-là.
La foule des Indiens s'était de plus en plus accrue par l'intérêt du spectacle, et la reine du Xaragua y assistait de près, et en était visiblement charmée. Elle était sur
une éminence d’où elle pouvait tout bien voir, elle avait pres d'elle sa fille et l’escorte de ses caciques tributaires. Il y eut un moment de pause après lequel les évolutions recommencèrent. Ovando avait porté la maïn à la croix d’Alcantara qui brillait sur sa poitrine ; c'était le signal. La trompette sonna: l'infanterie fit feu, et la cavalerie chargea. Le tournoi se changea soudain en une horrible boucherie. Toute cette foule de spectateurs inoffensifs fut en un instant impitoyablement massacrée. Ni le sexe ni l’âge ne furent épargnés. Anacaona fut prise en vie, c'était la seule prisonnière qu Ovando consentit à faire ; tout le reste fut passé par les armes. Plusieurs caciques et un grand nombre d’Indiens s'étaient enfermés dans
une cabane ; le feu y fut mis et ils furent tous dévorés par les flammes.
Douze sauvages furent enfilés dans un pieu, et livrés aussi aux flammes, et les exécuteurs disaient, par une atroce ironie, que c'étaient les douze apôtres. Un cavalier espagnol, attendri par les cris d’un jeune Indien, le prit pour le sauver du carnage, et le portait devant lui sur l’arçon de sa selle ; d’autres cavaliers, à cette vue, se précipitèrent sur lui et l'abattirentlui et l'enfant à coups de lance et d’arquebuse. Il ne resta plus bientôt sur ce champ désolé que des cadavres.
Des Indiens qui avaient pu échapper à cette destruction, les uns gagnèrent les montagnes, les autres le rivage de la mer. Un grand nombre, s’élant jetés dans des canots, émigrèrent dans des îles voisines, à Guanabo, à Jamaïca et ailleurs. Suivant toute probabilité, c’est à cette époque et à cet événement qu'il faut rattacher l’émigration dans l’île de Cuba d'un cacique haïtien du nom de Hatuey. Une grande partie de ses sujets l’y avaient
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