‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 25 sur 50 · ARTE · texte numérisé non relu

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y —— ne CV RS dé 23 202 HISTOIRE DES CACIQUES D'HAÏTI

conditions qui leur étaient offertes étaient toutes à leur avantage. Ils entrèrent donc en conférence avec Caravajal et signèrent avec lui une capitulation dont les clauses suivantes étaient les principales : Roldan et ses principaux compagnons s’embarqueraient pour l'Espagne d'un des ports du Xaragua, sur deux navires pourvus de provisions pour cinquante jours. [ls recevraient de l’amiral, chacun, un certificat de bonne conduite et un ordre de toucher leur paie, à partir de la date de la Convention. Il leur serait donné des esclaves indiens, comme on en avait donné à d’autres. en considération de services rendus. Comme plusieurs d’entre eux avaient des femmes, natives du pays, enceintes ou accouchées, ils les emrmèneraient avec eux, si celles-ci y consentaient, au lieu d'esclaves. Les propriétés de ceux d’entre eux qui en avaient leur seraient restituées. Et, enfin, il fut stipulé que, faute d’être ratfiée dans les huit jours, la capitulation serait de nul effet.

Elle fut ratifiée avant la huitaine.

Roldan se rendit immédiatement dans le Xaragua. Mais, à l’arrivée des bâtiments qui devaient les transporter en Europe, les conjurés refusèrent de s'embarquer, Roldan tout le premier, prétextant. que les bâtiments avaient trop tardé, et qu'ils n'étaient pas, d’ailleurs, pourvus de vivres suffisants pour la traversée. C'était, de leur part, détermination prise; car ilny avait rien d'inconciliable dans ces difficultés toutes spécieuses qu'ils soulevaient. Caravajal y usa, pourtant, sa patience. N'avant pu obtenir que la capitulation ne fût pas si ouvertement et si capricieusement violée, il résolut d’aller trouver Colomb, et de lui conseiller un parti décisif. Il s'acheminait par terre, quand Roldan, parti

après lui, le rejoignit à plusieurs lieues sur la route et s’entretint longuement avec lui. Il lui fit l’aveu qu'après mûre réflexion, il avait arrêté de ne pas aller en Espagne ; que tous ses compagnons, pour les mêmes motifs, étaient dans le même dessein ; que c'était leur seule objection contre la capitulation, et qu’en supprimant cette clause, et en y substituant d’autres conditions compatibles avec celle de leur séjour dans l’île, tout serait définitivement arrangé. Ces nouvelles conditions consistaient à délivrer des certificats de sûreté personnelle aux conjurés, et à assurer à chacun d’eux des lots de terre et d'esclaves. Colomb passa encore et enfin par ces exigences, et la paix fut conclue à ce prix. Des terres et des esclaves indiens furent, en effet, répartis entre Roldan et ses complices ; de là, l’origine des repartimientos.

Telle fut la fin de cette insurrection, si féconde en conséquences désastreuses pour les Indiens principalement. Elle ne brüla pas une amorce; elle en dura davantage peut-être, et ne causa que plus de maux. Après avoir poussé les [ndiens à la révolte, elle les abandonna lâchement à la vengeance de leurs ennemis. L’oppression de ces innocents insulaires fut un des griefs qu'elle avait fait sonner le plus haut, voilà qu’elle vient, en capitulant, consacrer par les repartimientos qu'elle enfante la servitude organisée de ceux dont elle avait feint d'épouser la cause.

Des essais isolés de fermes agricoles avaient eu lieu déjà au moyen de quelques concessions de terrains, et des Indiens, prisonniers de guerre, avaient été attachés à cette glèbe. Le gouvernement de la colonie, lui-même, en avait employé un bon nombre dans les travaux des mines. Ces cultures et ces travaux avaient été presque

entièrement abandonnés durant les derniers troubles civils : les repartimientos les font reprendre avec une recrudescence d'activité et de rigueur, les multiplient et les organisent en grand. Désormais, l'esclavage officiel de la race conquise est inauguré. Par sa constitution, ses mœurs et son genre de vie, elle pourrait à toute peine se faire à l'existence agitée et laborieuse, mais libre, du régime social de ses conquérants : comment supporterait-elle le poids et la tyrannie excessive d'une dure servitude ? Aussi y va-t-elle succomber bien vite et tout entière. Elle disparaîtra dans ce gouffre ouvert sous Ses pas.

Les nouvelles des événements de la colonie, arrivées successivement en Espagne, y eurent un funeste retentissement. Elles ne réjouirent que les ennemis de Colomb. Deux choses, extrêmement fâcheuses, qui ressortaient du simple exposé des rapports de lamiral lui-même, affligeaient non pas seulement les amis de ce dernier, mais les cœurs les plus étrangers aux animosités de partis, et uniquement attachés au bien de la couronne, c’est la haine persistante contre les Colomb, à cause de la différence de leur nationalité et le discrédit de leur autorité. La reine Isabelle qui avait toujours été le plus portée pour eux, leur plus puissant soutien, ne dissimulait pas son indignation de savoir que, contre sa volonté si formellement et tant de fois exprimée, la servitude des Indiens avait été enfin consacrée par les odieux repartimientos. « Quel droit l'amiral a-t-il, s’écria-t-elle, de disposer ainsi de mes sujets ? » Colomb, dans ses dépèches, avait demandé, à plusieurs reprises, qu’un juge arbitre fût envoyé dans la colonie pour connaître des événements, un magistrat

impartial qui aurait pour mission de juger les délinquants politiques, et le dispenserait de prononcer dans des cas où son verdict était ou serait suspect de partialité. Il ne sollicitait pas de juge pour lui-même; et, n’oubliant pas les déportements d’Aguado, il avait recommandé, au contraire, que les pouvoirs de cet envoyé fussent bien définis et n'empiétassent pas sur les siens. On en prit prétexte aussitôt pour déléguer à Hispaniola J. Bobadilla, un officier de la maison royale et commandeur de l’ordre militaire et religieux de Calatrava. Les influences qui présidèrent à ce choix étaient diverses dans leur tendance, mais elles étaient, presque toutes, contraires aux Colomb. Les lettres provisionnelles dont Bobadilla était muni l’attestent clairement. Une seule constituait le délégué juge des différends entre l’alcaïde et l’amiral, et lui enjoïgnait de porter assistance à ce dernier. Les autres accusaient un tout autre esprit, elles déféraient le commandement de la colonie à Bobadilla qui, en qualité de gouverneur, devait recevoir des mains de « l’amiral de la mer océane, » seul titre accordé désormais dans ces actes à Colomb, les forteresses, bâtiments, maisons, armes, munitions et autres propriétés de la couronne. Il était, de plus, fait injonction à Colomb d'ajouter toute foi à ia mission de Bobadilla, et de lui obéir sans réserve. Bobadilla mit donc à la voile pour Haïti sur deux caravelles. Il amenait avec lui vingt-cinq hommes attachés à son service particulier comme une garde du corps, et six ecclésiastiques chargés de continuer l’œuvre de la conversion des Indiens, et ramenait dans leur patrie un certain nombre de ces infortunés qui avaient été conduits en Espagne à titre d'esclaves.

Pendant que ces choses se passaient en Europe, voici ce qui avait lieu dans la colonie. Tous les complices de Roldan ne‘s’étaient pas ralliés entièrement. Ils étaient errants tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. [ls formaient un noyau mobile de turbulents qui pouvaient ou qui cherchaient à se grossir pour camper de nouveau. C'était du moins ce qui se rapportait, et ce qu'il y avait à craindre. D'un autre côté, il était bruit que les Indiens du Ciguay et ceux de la Véga projetaient d’envahir la Conception pour délivrer leurs caciques. Ch. Colomb, sortant de l’inaction et de l’expectative où il s’était tenu depuis son retour, se mit enfin en campagne, avec l’adelantade, à la tête de deux colonnes. L’amiral se dirigea sur la Conception qui paraissait menacée, et envoya son frère faire une tournée dans la Véga, le Cibao et une partie du Xaragua. Si dans son excursion celui-ci rencontrait les débris de la faction Roldan, il avait carte blanche d’en finir avec eux. L’amiral, lui, devait rester, et était en effet resté au fort pour le garder. Il achemina sur Santo-Domingo les caciques prisonniers avec l’ordre d'y exécuter Guarionex, et d’embarquer Mayobanex sur un navire qui se rendait en Espagne, et qui se perdit en route, en pleine mer, sans doute, car on n'eut plus jamais aucune nouvelle de ce navire. C’est vers la même époque probablement que moururent Guacanagarie, l'hôte génereux de Colomb, ancien allié et l’ami des Espagnols, si mal récompensé de sa fidélité, et le vieux Bohéchio, le Nestor des caciques d'Haïti, doué de cette âme noble, naïve, vertueuse et franche en sa rudesse qui le fait ressembler si fort à un chef de peuplade des temps héroïques de la Grèce. Le premier déjà poursuivi par le dédain et la haine des siens, à cause de son attachement

aux étrangers, payé enfin d’ingratitude de la part de ses alliés, avait conçu les plus vifs chagrins. Loin d’être honoré par eux, il en avait été abandonné ; il avait été soumis au tribut, et avait vu l'Espagnol, ne le comptant plus pour rien, devenir maître absolu dans ses États et le tyran de ses sujets.

Abreuvé de dégoût, il s'était retiré depuis quelque temps au fond de ses montagnes, et y périt dans la misère et la douleur, en apprenant, pour le coup de grâce, que les Indiens de sa peuplade avaient été, comme les autres, réduits en esclavage. Bohéchio se consumait dans les repentirs, depuis qu’il avait aliéné son indépendance. L’appréhension de la servitude prochaine de ses sujets vint aussi troubler les dernières heures de sa lente et silencieuse agonie. Il ne légua à sa sœur Anacoana qu'une couronne fragile et une ombre de souveraineté.

Des quatre caciques qui disparurent presque en même temps, trois laissèrent, sans succession, leurs territoires et leurs peuples à la merci des conquérants. Îl en arriva du moins ainsi par la force des choses. Aucun indigène n’osa recueillir l’héritage d’un vain et inutile commandement. C'était de tous côtés une débâcle et un sauvequi-peut général. Cette situation était très favorable à l'établissement de l'esclavage indien qui étendit rapidement son joug sur ces populations abandonnées. On constate qu'un grand nombre d’Indiens, fuyant le fléau, allèrent périr de faim dans les retraites inaccessibles de leurs montagnes. Il y eutnéanmoins à craindre, pendant un moment, que quelques mauvais sujets de la colonie qui erraient encore parmi eux n'y recrutassent des bandes insurrectionnelles. On redoubla les poursuites

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contre ces fugitifs; et journellement les patrouilles espagnoles- découvraient leur refuge, les arrêtaient et les envoyaient exécuter à Santo-Dominigo.

Des complices amnistiés de la récente insurrection donnaient aussi d’un autre côté de sérieuses inquiétudes à Colomb. On parlait beaucoup de deux d’entre eux, Guevara et Moxica unis par la parenté et une étroite amitié. [ls ne se quittaient point. Par leurs propos et leur conduite, ils avaient inspiré de véhéments soupçons sur des projets qu'on leur prêtait. Îls persistaient, malgré les représentations de l’amiral, à demeurer dans le Xaragua, et ils avaient choisi pour leur résidence la délicieuse province « de Cavaha. Ils faisaient de Îréquentes visites à la reine Anacaona, et passaient auprès

d'elle des jours et des semaines. Guevara était un beau cavalier, fort enclin aux aventures amoureuses. Son assiduité à Yaguana n’était pas indifférente et sans but. [1 aimait la jeune et unique fille que la reine Anacoana eût de Caonabo. Higuenamota, c'était son nom, était aussi éperdument éprise du galant hidalgo : Higuenamota était belle et avait en partage les grâces de sa mère. On dit que celle-ci aimait à retrouver en elle ce qui la charmait dans le père, la fierté de l'âme, peinte dans ses regards, le son adouci de la voix, les gestes, et d'attachantes qualités du cœur. Quoique cette passion de sa fille pour un étranger fût contraire à ses secrets désirs, elle ne la favorisa pas moins, par excès de tendresse pour cette aimable enfant prise d'un si ardent amour, qu'elle craindrait pour sa vie d’y mettre le moindre obstacle. Le mariage de la jeune Indienne avec Guevara était prochain, et Anacaona tenait à ce qu’il fût célébré chrétiennement. Elle avait déjà demandé

un prêtre pour baptiser préalablement sa fille. Mais, dans ces entrefaites, Roldan qui se trouvait au Xaragua envoyé par Colomb pour y remplir une mission importante, fit intimer à Guevara de retourner à sa demeure à Cayaha, où il était lui-même. Guevara, ayant obtempéré à cette injonction, il le fit venir en sa présence, et lui déclara que ses assiduités dans le palais de la reine Anacaona et auprès de la jeune princesse du Xaragua étaient hautement réprouvées par Colomb, et il lui ordonna au nom de celui-ci, de ne plus reparaître à Yaguana. Guevara parut s'étonner de la sévérité d’un pareil ordre, observa qu'il aimait sincèrement Higuenamota, et que la reine Anacaona désirait leur mariage ; qu'il ne se rendait pas compte des motifs que l’on avait de s’y opposer; qu'à tout prendre, cette union d’un Espagnol avec une Indienne ne manquerait pas d’être d’un bon exemple. Roldan lui répliqua avec chaleur, qu'il en imposait, que ses intentions n'étaient pas pures, qu'il abusait de la crédulité et de l’innocence de deux faibles femmes, qu'il était un séducteur et un impudent, et que sa conduite aurait infailliblement des suites funestes auxquelles il ne réfléchissait point. Comme Guevara essayait de répondre de nouveau, Roldan lui imposa silence, et lui réitéra la défense de revoir jamais la reine et sa fille.

Suivant les apparences, Roldan faisait d'une affaire d'amour une affaire d'État, et prenait un gratuit et cruel plaisir à séparer deux amants inoffensifs. On l’en accusa ; on alla même jusqu'à dire qu'il était mû, en agissant ainsi, par des sentiments de rivalité et de jalousie. Peu de jours après cette scène, Guevara, enfreignant la défense qui lui avait été intimée, était à Yaguana aux

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pieds de sa fiancée. Roldan alla l'en arracher, et Île fit conduire sous escorte, lié et garrotté, à Santo-Domingo, où il fut jeté dans les fers.

À cette nouvelle, Adrien de Moxica, ami et parent du prisonnier, se jeta dans les bois et y réunit quelques brigands, ses anciens complices, qui s'étaient dérobés jusque-là aux poursuites des patrouilles. [ls n'étaient qu’une faible poignée, mais ils affichaient beaucoup d'audace et de détermination. Ils avaient juré la perte de Roldan et de l'amiral. La plupart d’entre eux étaient à cheval et bien armés, ils rôdaient autour de la Conception, et épiaient le moment favorable d'y surprendre Colomb, et de le frapper au milieu même de sa garnison. Mais celui-ci, prévenu à temps de leur projet, se mit sur ses gardes, et les surprit à son tour, un soir, dans leur petit camp, au moment où ils s’y attendaient le moins. Il eut le bonheur de mettre la main sur Moxica et plusieurs de ses complices. Le reste se dispersa. Ils furent conduits au fort, et, le lendemain, sans plus de retard, passés par les armes. Moxica fut exécuté le dernier. Assisté d’un prêtre à ses derniers moments, il hésita à se confesser. Pressé de le faire, il commença une confession qu’il abandonna bientôt, pour se répandre en invectives contre ses ennemis. Cependant, tout courage l’abandonna à l’approche de la mort, Il périt lâchement.

Guevara mourut dans les prisons.

Il est assez évident que si l'amiral ne recula devant la violence, ni le sang, pour interrompre les amours d’un Espagnol et d’une Indienne, c’est qu'il y avait à craindre qu’un factieux entreprenant comme Guevara, en épousant une princesse du Xaragua, pays éloigné et. à peu

près encore insoumis, ne s’y fit une position préjudiciable à la domination coloniale. |

Bobadilla arriva à Santo-Domingo, peu après ces événements ; Colomb était encore à la Conception, et l’adélantade dans le Xaragua, accomplissant sa tournée, traquant à travers les forêts et dans les cavernes les anciens complices obstinés de Roldan, et ceux de la dernière prise d'armes de Moxica.

Don Diego seul se trouvait à Santo-Domingo, chargé du commandement de la ville. Bobadilla, en débarquant, marcha droit à l’église, entouré de son espèce de garde, et suivi d’une foule d'habitants de la ville qui s'était formée sur son passage. Il profita de l'émotion de ce premier moment, et du rassemblement qui grossissait autour de l'édifice religieux, pour faire publier ses provisions. Au sortir de l’église, il alla s'installer dans la maison même de l'amiral. Il prit le pouvoir et le commandement, ainsi, sans plus de forme de procès, ne tenant aucun compte du représentant de Colomb, ni de Colomb lui-même. Il somma immédiatement le commandant du fort, Miguel Diaz, le même qui avait épousé la reine Cayacoa, de lui en remettre les clés et les prisonniers qui y étaient enfermés. Miguel Diaz ayant refusé, il partit avec ses gens et la populace recrutée tumultueusement dans les rues, pour s'emparer de vive force de la forteresse. Il en trouva les portes fermées, et les força. Il l’envahit sans coup férir, la garnison s'étant heureusement abstenue de se défendre. Miguel Diaz remit son épée, et résigna son poste. Lorsque Bobadilla était encore en rade, le bruit s’était répandu qu'il venait faire une enquête sur la rébellion de Roldan, et prononcer sur les coupables de ce parti ; en sorte que

les ennemis de Colomb qui avaient plus ou moins trempé dans ces désordres étaient mal à leur aise, et les plus compromis d’entre eux tremblaient. Mais quand on vit le commandeur saisir les rênes du gouvernement avec cette violence et ce manque si total d'égards envers l'amiral, personne ne doutant plus qu'il n’était venu le remplacer, et procéder au contraire contre lui, on se rassura, on se réjouit. Un bien petit nombre conçut des alarmes. Ces alarmes ne tardèrent pas à se justifier. Les papiers de Colomb furent saisis. Une enquête s’ouvrit immédiatement et manifestement contre lui ; la plus violente réaction commenca aussitôt contre son administration.

Colomb sut tout ce qui se passait à Santo-Domingo ; il apprit mème que Bobadilla avait menacé de le jeter, lui et ses frères, dans les fers; mais il n'avait pu se persuader que toute cette conduite du commandeur füt autorisée, et qu'il fût muni de provisions qui détruisissent les siennes, et annulassent les privilèges qui lui avaient été conférés par ses souverains, à perpétuité. Il jugeait que Bobadilla, comme Aguado, était, un usurpateur, et qu'il était sollicité par ses ennemis à le perdre. Néanmoins, il lui écrivit pour le complimenter sur son arrivée, et pour lui faire savoir quil était prêt à partir pour l'Espagne, et l’assurait qu'il lui céderait bientôt sans difficulté tous ses privilèges et le gouvernement. Il écrivit dans les mêmes termes aux moines qui avaient accompagné Bobadilla. Pas la moindre réponse, ni de l’un ni des autres. Ce silence linquiéta et annonçait l'orage et la violence. Pour être plus près de Santo-Domingo, Colomb se transporta dans la province voisine de Bonao, où, à cette époque, un grand

nombre d'établissements avaient été fondés, des villages et des fermes entourés de leurs jardins. Là, il apprit en arrivant que son frère don Diégo avait été mis aux fers. Il y reçut presque en même temps l’ordre de comparaître devant Bobadilla. Celui-ci lui fit signifier la lettre royale par laquelle il lui était enjoint d'obéir au nouveau gouverneur. Sans plus hésiter, Colomb se rendit à Santo-Domingo. En y entrant, il fût arrêté, et Bobadilla, sans daigner le voir et l'entendre, le fit enchaîner et jeter dans un cachot. Restait l’adélantade. Il revenait du Xaragua avec des forces. Il était à craindre non seulement qu'il ne se laissät pas arrêter, mais qu'il : tentât de délivrer ses frères. On obtint de Colomb qu'il lui écrivit pour l’exhorter à se soumettre paisiblement à l'autorité de Bobadilla. Barthélemy, en recevant la lettre de Colomb, s'y conforma sans hésitation; car il

laissa sa troupe et arriva seul à Santo-Domingo où, des son arrivée, il fut incarcéré. Il y avait toute apparence qu’il venait tomber dans un piège, s'il ne s’y était pas attendu et résigné.

Une caravelle en rade, était sur le point d’appareiller pour l'Espagne. Colomb devait y être embarqué. Lorsque l'officier, à la garde duquel il était confié, se présenta dans sa prison pour le conduire à bord, il crut qu'on venait le chercher pour le mener au supplice. Il ne craignait pas la mort; mais il ne pouvait supporter la pensée de mourir sans en appeler au monde de lignominie et de la violence de ses bourreaux; il redoutait, faute de se justifier, de laisser après lui un nom souillé et déshonoré.

Villejo était le nom de cet officier plein d'honneur et de compassion qu’un hasard heureux semblait, par

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compensation d’une si haute adversité, avoir désigné pour une si triste mission. En entrant dans la prison de Colomb, il ne put retenir ses larmes. « Villejo, dit-il, où me conduisez-vous ? — Au bâtiment qui part, répondit l'officier, pour vous embarquer.

— Pour m'embarquer ! Villejo, dites-vous la vérité ?

— Sur l'honneur et sur votre vie, Excellence, répliqua l'honnète officier, je dis vrai. »

Ces paroles rassurèrent Colomb, en le délivrant de mortelles inquiétudes. Peu de jours après, la caravelle mettait à la voile, emportant lillustre captif, toujours chargé du poids de ses fers. Un jour, durant la traversée, Villejo et le capitaine du navire, Andréas Martin qui traitait son prisonnier avec le profond respect dû à sa grandeur malheureuse, lui offrirent de le soulager, en lui retirantses fers : « Non, dit:il, le roi et la reine m'ont prescrit d’obéir à Bobadilla, et de me soumettre à tout ce qu'il ordonneraïit en leur nom. Par leur autorité, il m'a imposé ces chaînes; je les porterai jusqu’à ce que mes souverains commandent de me les ôter. Je les conserverai ensuite comme de précieuses reliques, etcomme un souvenir dela récompense de mes services. » [Il voulut aussi, ajoute-t-on sur l'attestation d’un de ses fils, que ces fers fussent déposés dans la tombe avec lui à sa mort.

La traversée, toutefois, fut heureuse, et on dirait que la volonté de Dieu fût que le navire qui portait Colomb et son infortune arrivätaussi à bon port. C’est lui-même qui vint faire connaître, en Espagne, les odieux traitements qu'il avait subis. Ses plaintes parvinrent aussitôt à Ferdinand et à Isabelle surtout, cette reine sympathique au malheur, autant qu’enthousiaste de la gloire.

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Il les exprima dans une lettre à la nourrice du prince Jean où il rapporte tout au long les circonstances de l'arrivée de Bobadilla dans la colonie, et de sa captivité. « Les calomnies de certaines gens m'ont fait plus de mal que les services que j'ai rendus à Leurs Altesses, et que le soin que j'ai pris de conserverleurs propriétés et leur souveraineté ne m ont donné de profit. Bobadilla annonça en arrivant à Santo-Domingo, qu'il devait m'envoyer ici chargé de fers, et il l’a fait : il prescrivit contre moi une enquête sur des méfaits tels qu’on n’en inventa jamais de semblables en enfer. Si Leurs Altesses

faisaient faire sur les lieux une enquête générale, je vous assure qu’elles seraient étonnées d'apprendre que l’île n’est pas engloutie. Je crois que vous vous rappelez que la tempête me jeta dans le port de Lisbonne, après avoir perdu mes voiles, je fus faussement accusé de m'y être rendu dans l'intention de donner les Indes au souverain de ce pays. On m'a fait une si singulière réputation, que si je fais bâtir des églises ou des hôpitaux, on dit que ce sont des cavernes pour les voleurs. Je fais serment que je ne puis concevoir pour quels motifs je suis prisonnier. On me juge là-bas comme un gouverneur qui aurait été envoyé dans une province ou dans une ville administrée régulièrement, et où les lois peuvent être exécutées entièrement, sans craindre de perdre la chose publique, et j’en reçois un tort énorme. Je dois ètre jugé comme un Capitaine envoyé d'Espagne pour conquérir jusqu'aux [ndes une nation nombreuse et belliqueuse, dont les coutumes et là religion sont tout à fait opposées aux nôtres, dont les individus vivent dans les montagnes, sans habitations régulières pour eux-mêmes ni pour nous, et où, par la volonté divine, j'ai soumis

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un autre monde à la domination du roi et de la reine. Je dois être jugé comme un capitaine qui, depuis tant d'années, porte les armes sans les quitter un seul instant; je dois l'être par des chevaliers de conquêtes, par des chevaliers de fait, et non par des gens de robe, à moins qu'ils ne fussent Grecs ou Romains, ou quelques-uns de ces modernes dont il existe tant et de si nobles en Espagne. En attendant, Dieu reste avec sa puissance etchâtie l’ingratitude. »

Le retour inattendu de Colomb dans l’humiliation du vil criminel causa une profonde sensation. L'indignaon de la reine fut au comble; elle était partagée par tout ce qui avait un cœur. Elle ordonna immédiatement que l'amiral füt délivré de ses liens, et rendu à la liberté. Elle l'invita à la cour pour y être publiquement honoré, réhabilité et vengé, si c'était possible, de ses tribulations.

Colomb s’y rendit en grande pompe, et, en pa aissant devant Isabelle, il se prosterna à ses pieds, sans proférer un mot, et les yeux humides de larmes.

La reine pleurait aussi, en le relevant avec un empressement plein d’effusion.

Elle prononça, là même, la destitution de Bobadilla.

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