‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 28 sur 50 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

(4504) Ovando se prépare à envahir le Higuey.. — Habitants de cette province.

Leur caractère, plus belliqueux que les autres aborigènes, excepté les Ciguayens. — Cotubanama leur cacique. — Son portrait. — Son caractère. — Même tactique des- Espagnols envers lui, qu'envers Guacanagaric. — Confiante sécurité de Cotubanama. — Incident fortuit qui motive la guerre contre le Higuey : Indien dévoré par un chien. — Représailles de Cotubanama. — Une armée espagnole sous le commandement d’un officier du nom de J. Esquibel envahit le territoire de Higuey. — Résistance énergique de la population, surprise par la soudaineté de l'invasion. — Difficultés éprouvées par les Espagnols. — Ils les surmontent néanmoins, et arrivent à une pelité distance de la capitale de Cotubanama. — Traité de paix conclu avec ce cacique. — Le tribut lui est imposé. — Sa visite dans le camp espagnol. — Trait de mœurs. — J. Esquibel bâtit une forteresse dans le village où il avait établi son quartier général. — [1 y laisse une garnison. Peu de temps après la retraite de l'armée expéditionnaire, les Indiens de’ Higuey assiègent la forteresse, la

brülent et en massacrent la garnison. — Un seul Espagnol parvient 1 se sauver. — Il porte la nouvelle de ce désastre à Santo-Domingo. __ Exaspération qu'elle y cause. — Le Higuey est de nouveau snvahi. — Difficultés plus grandes de la nouvelle campagne. — Les

Espagnols sont vainqueurs. — Ils pénètrent jusqu'à la capitale de Higuey où étaient concentrées les forces des Indiens. — Prise de ce village. — Défaite et dispersion des Indiens. — Cotubanama $se réfugie dans la petite ile de la Saôna, Les Espagnols l'y poursuivent, = fl est pris et conduit à Santo-Domingo, où il est exécuté. — Complète soumission de la province de Higuey. — Progrès et aspect de la colonie, après cette conquête.

Ovando n'avait pas encore achevé la conquête du Naragua, quil pensait déjà à celle de la province de

Higuey, la seule, comme on l’a vu, qui restait à soumettre pour que la subjugation de l’île entière fût consommée. Il avait le projet de passer d’une campagne à l’autre sans repos et sans trêve: c’est un but qu'il avait hâte d'atteindre, pour qu’un autre n’en recueillit point la gloire; et, si un prétexte allait lui manquer pour entrer en guerre avec les naturels de Higuey, il en inventerait un. Mais on verra tout à l'heure que le hasard ou la fatalité l’en dispensa.

Ces Indiens, quoique les plus proches voisins de la colonie, avaient vécu en paix avec elle jusqu'ici. Ils étaient des Caraïbes presque purs et peu modifiés par la transmigration. Sans être anthropophages, ils avaient conservé l'énergie native et la rudesse de mœurs de leurs originaires; ils étaient, comme eux, grands de taille ; plus sauvages, plus belliqueux que les autres habitants d'Haïti, excepté, peut-être les Ciguayens auxquels ils ressemblaient le plus par les traits physiques et moraux. Assurément, ils n'étaient pas disposés à se

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laisser égorger comme les Indiens efféminés du Xaragua ; mais ils étaient de trempe, au contraire, à lutter avec leurs oppresseurs jusqu’à l’extrémité pour la défense de leur indépendance et de leur territoire, et à ne succomber que quand la lutte serait trop inégale, et quand tout espoir serait perdu de vaincre un ennemi supérieur. Leur chef était Cotubanama, le cacique le plus redoutable après Caonabo. On est habitué à trouver ces deux noms dans les historiens de la découverte, avec des épithètes constantes qui-les caractérisent ; c'est toujours le fier Caonabo et le farouche Cotubanama. Cotubanama était d’une stature colossale ; sa tête était très grosse, quoique proportionnée à sa taille; elle était chargée d’une

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épaisse et longue chevelure. On dit que d'une épaule à l’autre, il avait la largeur d’un mètre. Ses bras étaient musculeux et puissants ; lui seul, comme Ulysse, pouvait bander son arc. La beauté de son visage et de ce corps dépassant les proportions ordinaires de l’homme, faisait l'admiration, non seulement des siens, mais des Espagnols eux-mêmes. C'était presque un géant. On l'avait surnommé le farouche, non pas parce que sa physionomie était dure et menaçante, mais parce qu'elle exprimait, toute douce qu'elle fût au contraire, les agitations intérieures et continuelles d’une âme ombraveuse et prompte à s’exalter. Il eut beau être un hercule, il n’empêcha pas le sort de s’accomplir ; il ne préserva pas, hélas! ses sujets de la servitude et son royaume de la conquête. N'’est-il pas remarquable que ce territoire indien le plus voisin des Espagnols fut le dernier à tomber sous leur. joug ? Aïnsi procédaient, au reste, nos conquérants. Lorsqu'ils étaient sur le rivage opposé, et qu'ils y avaient leur quartier général dans l’ancienne Isabelle, ils avaient usé de la même tactique à l’égard de Guacanagarie, et surtout de Guarionex, les ménageant et se faisant fort de vivre en paix avec eux, tant qu'ils avaient eu à combattre au loin. Ils avaient toujours soin de laisser derrière eux une retraite libre et sûre. Mais quand ils en avaient fini avec leurs entreprises lointaines, ils revenaient quereller leurs voisins et leur porter, en temps opportun, les coups que leur réservait. leur perfide amitié. Des peuples rompus à la politique ne sont pas toujours à l’abri de ces sortes de surprises ; jugez des sauvages sans esprit de précaution et de prudence. Guarionex était, pourtant, plein de défiance contre eux; mais il se perdit en ne sachant pas se pré-

munir contre leurs agressions. Des événements comme ceux qui s’accomplissaient, les guerres injustes contre les autres caciques, leurs chutes, leurs malheurs, la conquête successive et la confiscation de leurs territoires, restèrent aussi, sans doute, sans avertissements pour Cotubanama. C'est du moins ce qu’il en semble. On ne voit nulle part qu'il se soit inquiété de ce qui allait survenir. Î[l paraissait, au contraire, s'endormir dans une profonde sécurité, ou bien s'il n’était pas sans alarme, il se montrait alors indifférent ou résigné, et s’en remettait entièrement aux chances du sort.

Un jour, un Espagnol, gardien ou propriétaire d’un de ces chiens dévorants. terribles auxiliaires du mas-

sacre des Indiens, excitait en se jouant, la colère de l'animal. Un Indien vint à passer, il le lâcha sur lui. L'Indien, en un instant, fut mis en pièces, et expira sous la dent meurtrière du dogue.

Cette atrocité provoqua parmi les naturels de Higuey des murmures qui faillirent amener un soulèvement, si leur cacique n’avait entrepris d’en réclamer justice en son nom. Îl s’en plaignit au gouverneur, et n’obtint aucune réparation. Peu après, plusieurs Espagnols, ayant abordé dans un canot la petite île adjacente de la Saôna, habitée par les naturels de Higuey, et y étant descendus, furent tous massacrés par représailles. Les Européens sexaspérèrent à leur tour. Ils n’eurent pas besoin d’insister beaucoup, pour que le gouvernement colonial tirât vengeance de ce sanglant outrage. Une armée de quatre cents hommes fut bientôt prête à envahir le territoire de Cotubanama. Ovando en confia le commandement à J. Esquibel, officier courageux et habile, Le cacique de Higuey était pris à l’improviste. Néan-

moins, il paraît que son énergie et son activité se réveillèrent au moment décisif du danger, et qu’elles furent telles qu'il put, à temps, faire tête à l'orage. L'ennemi eut fort à entreprendre, et ne mit pas impunément le pied dans ses États. Il avait à peine franchi les frontières que sa marche était arrêtée, et qu'il lui fallait combattre à chaque pas. Le Higuey est montueux, et le village, où résidait le cacique, se trouvait situé à une extrémité du territoire, en sorte que, pour l’atteindre, il fallait traverser le pays dans sa plus grande étendue, gravir des mornes rapides, et passer par des villages nombreux qui jalonnaient la route. À chaque gorge ou défilé, à chacun de ces villages, les Espagnols étaient forcés de faire halte et de combattre. Il leur fallait enlever de vive force et à grand’peine chacune de ces positions, avant de pénétrer au delà. Depuis la découverte, ils n'avaient jamais rencontré de la part des Indiens une résistance plus opiniâtre. Cette population était, sans contredit, la plus énergique et la plus brave de toutes. Elle était habituée à se battre contre les Caraïbes et à les repousser ; elle avait appris des Espagnols, eux-mêmes, l'usage de plusieurs de leurs armes, et ils se servaient, surtout, avec avantage, de la lance. Dans un des cent combats de cette campagne, il y eut une rencontre remarquable entre un Indien et deux cavaliers espagnols. Les deux armées qui étaient déjà chaudement aux prises suspendirent leurs coups, spontanément, et comme si elles en étaient convenues. pour être spectatrices de la lutte. Elle se prolongeait depuis une heure, malgré la supériorité de deux assaillants à cheval et parfaitement armés, contre un piéton n'ayant qu'un arc, des flèches et une lance. L'Indien

finit par succomber ; mais il était couvert de blessures et ne pouvait plus se tenir debout, qu’il se battait toujours. Il fut achevé sur le sol lorsque, par la perte de trop de sang, ses mains défaillantes laissèrent tomber ses armes. Les ennemis eux-mêmes admirèrent ce trait de bravoure. La lutte ne recommença point entre les deux troupes qui étaient toujours en présence; car les Indiens, se jugeant défaits dans leur champion, et acceptant l'issue de ce combat singulier comme un pronostic de la victoire des Espagnols, retraitèrent devant eux.

Quoique les Espagnols eussent perdu assez de monde dans le cours de cette guerre, ils avaient, cependant, beaucoup plus blessé et tué d’Indiens ; et, s’il ne s'était agi que d’une réparation du meurtre de leurs compatriotes à la Saôna, ils avaient assez versé de sang pour le laver, et ur mänes des victimes. Ils n'avaient plus qu’à se retirer. Mais comme il y allait de bien plus que d’une simple vengeance, ils pénétraient toujours avant, exécutant un plan de campagne par lequel ils s’installaient dans un pays qu'ils ne devaient plus évacuer. J. Esquibel n’était pas venu à Higuey pour se mesurer avec des sauvages même aguerris ; et, après plusieurs rencontres, où il leur avait fait ire que les armes espagnoles étaient irrésistibles, il leur proposa la paix. Cette proposition fut plusieurs fois renouvelée et toujours rejetée. Mais lorsque le cacique vit que rien ne pouvait s'opposer aux progrès de l’invasion, et que l'ennemi approchaït de plus en plus de sa résidence, il se décida, enfin, à traiter de la paix. Elle fut conclue tout à l'avantage des vainqueurs. Le royaume de Higuey fut déclaré placé sous la protection de l'Espagne, et se

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