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navrant de toutes les atrocités qui furent commises. Un témoin oculaire, le vénérable Las Casas, jeune alors, et, les racontant plus tard dans sa vieillesse, s'exprime en ces termes : « Toutes ces choses et tant d’autres qui révoltent la nature humaine se passèrent sous mes yeux, et je crains maintenant de les répéter, me croyant à peine moi-même et doutant si je ne les ai pas rèvées ! »
Cependant, les courses et les perquisitions des patrouilles ne les avaient pas encore mises sur les traces du cacique qu'elles devaient particulièrement rechercher. À force de s’en informer, on vint à savoir que Cotubanama avait passé à l’île de la Saôna. Dans ces entrefaites, arriva au port le plus voisin du village de Higuey une caravelle apportant des provisions et des munitions pour l’armée d'expédition. J. Esquibel s’y embarqua avec une cinquantaine d'hommes pour aller relancer le chef indien dans son dernier refuge. Il n’y avait que deux lieues de canal à traverser de la côte à la Saôna. La caravelle y aborda la nuit mème de son départ, en sorte que son arrivée inaperçue ne donna aucun éveil ; puis elle prit mouillage dans une anse d’où elle ne pouvait pas être aperçue le jour par ceux qui dans l’île avaient vue sur la mer. Les cinquante hommes débarquèrent en silence ; et, à peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils rencontrèrent et capturerent deux Indiens. Ils en exécutèrent un, et se servirent de l’autre comme guide. Gelui-ci devait les conduire à la retraite de Cotubanama au prix de sa vie. Chacun des
poursuivants prétendait à l'honneur de mettre le premier
la main sur le cacique. L'un d’eux, un nommé Lopez, homme de haute stature et renommé pour sa force cor-
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porelle peu ordinaire, pensa à avoir seul cet honneur. Se sentant de taille à se mesurer avec Cotubanama, le cas échéant, il se sépara de ses compagnons, et prit le premier sentier qui s'éloignait de la route commune. C'était comme une inspiration ; car il n’y avait pas fait cinquante pas, qu’il rencontra une douzaine d’Indiens marchant à la file. Ceux-ci, en l’apercevant, crurent qu'il n’était pas seul, et se mirent à fuir. Un seul d’entre eux, qui paraissait se fier à ses forces, égales sinon supérieures à celles de son adversaire, s'arrêta pour l’attendre. Lopez jugea que ce pouvait être le cacique, à la description qu’on lui en avait faite, et marcha droit à lui, l'épée au poing. Arrivé à portée de l’Indien, il le frappa d’un coup de son arme qui le blessa seulement. Is se prirent au corps, après que Cotubanama eut arraché l’épée aux mains de l'Espagnol, et l’eut brisée. Une lutte acharnée s’ensuivit dans laquelle l’Indien eut visiblement le dessus, quoique le sang qu'il perdait depuis un quart d'heure dût l’affaiblir. Cotubanama avait fini par saisir Lopez à la gorge, et il l’eût infailliblement étouffé sous l'étreinte de sa puissante main, si les autres Espagnols, qui n'étaient pas loin, accourus au bruit qu'ils faisaient en luttant, n’eussent porté secours à temps. Le chef indien, se voyant environné et sur le point d'être pris, déclara qu'il était J. Esquibel, par l'échange qu'il avait fait de son nom avec le chef espagnol. Il croyait naïvement, et suivant la coutume entre indigènes, qu’en déclinant ce nom. personne n'oserait porter la main sur lui. [l fut saisi et garrotté, à sa grande surprise ; et il comprit bientôt qu'il n’y avait plus de salut pour lui, à la joie que ses ennemis manifestaient de l’avoir capturé. Quelques-uns
étaient d'avis de le mettre à mort sur-le-champ, de peur que des bandes d’Indiens, réunis par le désespoir, ne vinssent encore leur disputer leur prise. Mais J. Esquibel pensa que l'exécution d’un personnage aussi important devait se faire authentiquement au chef-heu de la colonie. Le cacique prisonnier fut donc conduit au navire et, de là, transféré à Santo-Domingo où il fut pendu, comme l'avait été Anacaona quelques mois auparavant.
Telle fut la fin du dernier des caciques d'Haïti que les conquérants, à leur arrivée, trouvèrent régnant sur leurs libres peuplades. Dès lors, la domination espagnole s'étendit sur toute l’île, et les seuls aborigènes indépendants qui y existassent alors furent ceux, en petit nombre d’ailleurs, qui, fuyant la servitude, se retirèrent dans les montagnes les plus inaccessibles de l’intérieur. S'agglomérant à peine, ils y vivaient affranchis de toute autorité, mais en fugitifs errant sans cesse de retraite en retraite.
Durant ces entrefaites, la colonisation prospérait rapidement, favorisée par l’active administration d’Ovando. Les communications avec l’Ancien-Monde étaient désormais très fréquentes. Il venait souvent d'Europe des navires transportant de nouveaux colons, où des expéditions allant à la découverte des autres contrées du Nouveau-Monde. Ces dernières faisaient étape à Santo- Domingo qui était devenu une station centrale, et avait pris tout à coup, à cause de cela, une importance considérable. Les nouveaux arrivants, pas plus que les anciens résidants, ne se lamentaient d'avoir quitté leurs foyers et n’aspiraient à y retourner, pour ne pas mourir de dégoût et de découragement. Au contraire, tout
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le monde était plein d’ardeur de s'installer dans les régions nouvelles, et personne ne désespérait plus de l’avenir de la colonie. Les fermes et les cultures se multipliaient à l’envi, au prix, il est vrai, du sang et de la vie d'innombrables esclaves. La récente conquête du Xaragua et de Higuey avait accru de beaucoup le nombre des bras serviles, mais leur destruction augmentait aussi à proportion. Il en périssait autant dans les travaux agricoles et domestiques que dans les corvées publiques des mines et des routes. On ne faisait pas la moindre estime de la vie des aborigènes. Depuis 1501, on avait commencé à introduire dans l’île des esclaves africains. Ceux-ci étaient achetés ; mais ceux-là, recrutés aisément, sans peine et sans frais, ne coûtaient rien, Une mortalité effrayante éclaircissait tous les jours leurs rangs. Jamais guerre ou épidémie meurtrière ne fit un tel ravage. Les Africains eux-mêmes, quoique robustes, fléchissaient sous le joug de fer de l'esclavage colonial; et, se regimbant, dès lors, contre ses cruelles sévérités, ils excitaient ls naturels à l’insoumission, et les entraïnaient avec eux dans leur fuite au fond des montagnes. La population coloniale était déjà assez forte pour occuper les campagnes, et se grouper dans les villes. Plusieurs villes ou bourgs furent fondés à cette époque, la plupart sur les ruines d'anciennes bourgades indiennes : Azua (Azoa ou même Azua); Saint-Jean de la Maguana, où résidait autrefois le cacique Caonabo ; Léogane, dont le nom dérive de Yaguana, ancienne capitale du Xaragua: Yaquimo, nom indien qui a formé celui d'Aquin; Puerto-Réal, Larès de Guahaba, et Higuey, transformé en bourg espagnol, dès l’origine même de son occupation par J. Esquibel. D’autres
bourgs, vers le même temps ou peu après, furent bâtis sur différents points : la Buenaventura, près des anciennes mines de Bonao, la Conception, Santiago, Porte-Plate et le Cotuy, dans l’Est et le Nord-Est; puis, dans le Xaragua, Salvaleon et Santa Cruz de Acayazagua.
L'île d'Haïti avait entièrement changé d'aspect, et, de ce moment, une nouvelle ère s’ouvrait à l’activité et à la civilisation coloniales, mais une ère fatale pour la race conquise.