CHAPITRE XIV
Situation formidable de l'insurrection, — Incursions de bandes d’insurgés indépendantes de Henri. — Elles sont battues par les troupes coloniales. — Charles-Quint, empereur, envoie à Hispaniola l'évêque don Ramirez, chargé de l’administration politique et religieuse de la colonie. — Mesures qu’il prend pour remédier aux maux des Indiens. — Mission de Michel de Ledesma près du cacique Henri. — Sa rencontre avec le chef indien. — Rendez-vous convenu sur un point du littoral. Henri s’y rend. — Maladroite manœuvre de Michel de Ledesma ; il ne voit pas Henri qui se retire avant son arrivée. — Envoi d’une mission partie d'Espagne, et de troupes commandées par Barrio-Nuevo. — Son arrivée à Hispaniola. — L'audience royale délibère sur le plan à suivre pour mettre fin à l'insurrection. — Barrio-Nuevo pénètre dans le Baoruco. — Obstacles qu’il surmonte. — Il atteint enfin la résidence du cacique. — Il lui remet une lettre de l'empereur, et lui expose l'objet de sa mission. — Traité de paix définitive. — Barrio-Nuevo retourne à Santo-Domingo. — Il est accompagné d’un officier du cacique. — Fête à Santo-Domingo à l'occasion du rétablissement de la paix. — Séjour de Las Casas dans le Baoruco. — Le cacique Henri descend de la montagne avec sa tribu, conformément à une des clauses principales du traité. — Le bourg Boya leur est assigné pour résidence. — Distribution de terres aux environs de ce bourg aux Indiens de Henri. — Extinction graduelle des derniers rejetons des aborigènes. — La croix de Saint-Yague, légende significative du triomphe définitif de la conquête européenne.
Tandis que l'audience royale faisait des efforts pour ramener la paix, elle semblait plus compromise que jamais. L’insurrection grandissait. Le parti du cacique
Henri était formidable, mais il était discipliné, et se renfermait dans la plus stricte défensive. Cependant, d’autres bandes d’insurgés s’organisaient sous la direction de chefs indiens, indépendants de Henri, et suivant des plans de campagne tout différents. [ls se ruaient sur la plaine, et la ravageaient. Les troupes coloniales les repoussaient souvent, et les refoulaient jusque dans les montagnes.
Un nouveau changement venait, en quelque sorte, de s’opérer dans le gouvernement de la colonie. Charles- Quint avait été couronné Empereur, et avait envoyé dans l’île un évêque pour occuper le siège épiscopal de Santo-Domingo, devenu l’unique par la réunion des deux anciens évêchés. Don Sébastien Ramirez était le nom de cet évêque, homme d’une grande capacité, et jouissant de la réputation d’un habile conciliateur. I était chargé du gouvernement politique enmême temps que de ladministration religieuse de la colonie. Il lui était surtout recommandé de la pacifier. Peu de jours avant son arrivée à Santo-Domingo, trois corps de troupes en étaient sortis pour une tournée, et, en poursuivant ceux des insurgés qui inquiétaient encore la plaine, elles avaient pénétré dans le Baoruco. Elles s'étaient trouvées plusieurs fois en vue de l’armée de Henri. Le cacique, évitant la rencontre, campait toujours sur des hauteurs inaccessibles. Les chefs avaient pu se parler entre eux ; mais aucun coup de fusil n'avait été tiré. Henri, par cette manœuvre, semblait montrer à l'ennemi qu'il ne pouvait même pas l’atteindre, s’il le voulait. De son côté, le KR. E. don Ramirez se félicita bientôt de voir ces troupes rentrer à Santo-Domingo, sans en être venues aux mains avec le cacique du Baoruco: car,
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ayant pour mission de ramener la paix, et ayant à cœur de réussir, il serait désolé qu'une lutte eût ravivé les hostilités presque assoupies. Pour ne parler que des actes de l'administration de don Ramirez, relatifs aux Indiens, il s’empressa, dès son arrivée, d'améliorer la position de ceux qui n'avaient pas pris part à l’insurrection. Il fit exécuter, à leur égard, ce qui, dans les ordonnances et dans les instructions antérieures, avait été résolu en leur faveur. Il fit ouvrir des écoles pour l'instruction des jeunes aborigènes. Il cherchait un capitaine qui fût en même temps un bon négociateur, pour l'envoyer avec des forces vers les insurgés. On lui désigna un des premiers habitants de l'île, venu fort jeune avec Christophe Colomb, un nômmé Saint-Michel, gentilhomme de Ledesma, établi depuis longtemps à Bonao. Il avait fait presque toutes les guerres contre les naturels : il avait une parfaite connaissance de leur caractère et de leurs mœurs, et il n’ignorait aucun coin de l'île. Tel fut l’homme que don Ramirez choisit, et qu'il chargea de la mission d'aller faire la paix avec Henri. Saint-Michel de Ledesma partit donc à la tête de cent cinquante hommes, et pénétra hardiment dans le 3aoruco. Il poursuivit le cacique de défilé en défilé, et ne put jamais l'atteindre. Enfin, un jour, ils se rencontrèrent, sur deux sommets très rapprochés, mais séparés par un précipice infranchissable, d'où ils ne pouvaient que se parler. Saint-Michel de Ledesma, s'adressant au cacique, lui dit qu'il était temps de mettre un terme à la guerre qui divisait les Espagnols et les Indiens, que l’empereur Charles-Quint était résolu à faire tous les sacrifices ou tous les efforts pour assurer la paix, ou en finir avec l'insurrection. Qu'il avait, à ce sujet, à l’en-
twetenir particulierement, et à lui transmettre les paroles de leur souverain. Ils convinrent alors d’un rendez-vous au bord de la mer, en un lieu désigné. Ils ne devaient s’y rendre chacun qu'avec une escorte de huit hommes. Henri prévint l'heure ; il était sur les lieux bien avant le chef espagnol. Il avait fait dresser sous une feuillée une collation pour régaler son hôte. Saint-Michel fut exact au rendez-vous. Maïs, d’abord, il vint avec une troupe nombreuse, tambour battant et enseignes déployées, et il avait fait prier, en même temps, un bâtiment espagnol, mouillé par hasard dans les environs, de s’avancer, et de s’embosser tout près d'eux. Cette fausse et maladroïite manœuvre gâta tout. Le cacique Henri, s’en défiant avec raison, disparut avant que le chef espagnol le püt voir, et laissa l’ordre à une partie de ses gens de demeurer dans l'endroit, et de faire les honneurs de la réception aux Espagnols. Saint-Michel, se doutant bien de la cause de l’absence du cacique, regretta d'autant plus vivement de ne l’avoir pastrouveé, que les [ndiens présents lui dirent que leur chef était venu, mais qu'une .indisposition subite l'avait obligé à se retirer. Du reste, il ne pouvait Sen prendre qu’à lui de ce contretemps, et il devait s'étonner lui-même, ou se repentüir d'avoir manqué de prudence dans une affaire si simple. La paix eût pu être conclue dans cette conférence, si elle avait eu lieu. Néanmoins, on ne chercha pas à la renouer; et il n'y en eut pas d'autre de longtemps. Quatre ans s’écoulèrent, sans qu’on entendit aucune nouvelle de Henri ni de ses Indiens. Les bandes qui, de temps à autre, inquiétaient les plaines, avaient cessé leurs incursions, soit qu’elles en eussent été dégoûtées par les derniers échecs qu’elles avaient
essuyés, soit que le cacique du Baoruco eût réussi à les discipliner. Quañt à ce quiconcerne le cacique lui-même et son parti, on avait pris confiance dans sa parole, si souvent donnée, de ne jamais assumer Flinitiative des hostilités, et dans la constance de sa conduite à cet égard. Et pendant ce long armistice de plusieurs années, le gouvernement colonial s’occupa, en toute sécurité , de la restauration de ses affaires intérieures.
Plusieurs historiens parlent d’une reprise d'hostilités, après ces quatre années, qui fit courir plus de dangers que jamais à la colonie, et qui détermina l'empereur à prendre des mesures pour mener vigoureusement la guerre contre les insurgés, et rétablir à tout prix la paix. [ls mentionnent tous ce fait, en ne l'appuyant d'aucun récit circonstancié de campagnes et de combats, comme pour la première période de l'insurrection. Cette reprise d’hostilités n’est pas probable, parce ie ne semble pas que rien ait modifié la situation des parti jusqu au moment où ils vont de nouveau se trouver en présence. Il a bien pu y avoir quelque tentative d'incursion et de pillage, dans les plaines, commise par des hordes indépendantes de Henri; mais il est certain que le cacique et son armée, qu'on ne peut plus qualifier de horde ou de bande, ne orirenl pas de leurs montagnes. Dans cette profonde retraite, ils n'étaient pas moins menacants : et on redoutait qu'ils ne recommençassent la guerre, ét que, surtout, sentant leur force, et voyant la détresse de la ils ne prissent l'offensive.
L'empereur Charles-Quint était plus sollicité que jamais de venir en aide à Hispaniola. On le suppliait d'employer tous les moyens possibles de mettre fin à la longue insurrection du cacique Henri, qui n'avait que
trop duré, et qui minait sourdement, mais profondément le pays. L'empereur qui, de son côté avait à cœur d'en finir, envoya dans l'île un officier d’un grand mérite, Barrio-Nuevo qu'il venait de nommer gouverneur de la Castille-d'Or. Il le fit accompagner de 200 hommes de troupe d'élite. Son expédition avait été bien concertée. Il fut muni de pleins pouvoirs et de bonnes instructions, par lesquelles il lui était recommandé de commencer par employer les voies de la douceur, et d’user de tous les moyens possibles de pacifier Hispaniola, avant de se rendre à son commandement de la Castille-d'Or. Il était porteur d'une lettre pour l'audience royale, d’une autre pour l’amiral don Diégo, par lesquelles l’empereur accréditait sa mission auprès de ces autorités coloniales, d’une troisième, enfin, adressée au cacique lui-même. Charles-Quint y conviait le chef indien à rentrer dans l’obéissance, ‘en lui promettant l’oubli et le pardon du passé pour lui et pour tous les siens, en leur garantissant à jamais une entière liberté, mais ille menacait de tout le poids de sa puissance et de la rigueur de son indignation si, ne tenant pas compte de ses libérales concessions, il persistait dans la révolte.
Un seul vaisseau de la marine espagnole était disponible en ce moment; l’empereur le mit volontiers à la disposition de Barrio-Nuevo pour le transport de ses troupes à Hispaniola. Puis avec la conviction de s'être exécuté pour les pressantes sollicitations de sa lointaine colonie, il dit à Barrio-Nuevo, en l’expédiant : « Il est « juste à présent que tous les voisins de l’île s'empressent « pour aider les efforts du gouvernement, de contribuer « de leurs personnes, de leurs serviteurs et de leurs « moyens, afin que cette fois les rebelles soient dis-
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« sipés, que l’île en soit purgée, et que chacun puisse « être en sécurité chez soi. »
La marche suivie par Barrio-Nuevo, à son arrivée à Santo-Domingo, parait avoir été indiquée par ses instructions. L’audience royale se réunit, et décida qu'elle ne voulait pas seule délibérer sur les moyens d’'exécution de la mission du gouverneur de la Castille-d'Or. Elle convoqua et s’adjoignit tout ce qu'il y avait dans la ville et dans les environs de personnes distinguées par leur emploi, ou recommandées par leur expérience. La réunion était nombreuse. La difficulté de s'entendre et de s'arrêter à quelque chose s’accrut d'autant. Les opinions se croisaient dans cette assemblée générale : autant de têtes, autant d'avis divers. On convint, enfin, pour clore cette délibération interminable, de la confier à l'arbitrage de quatre des plus anciens colons. Il s’agissait de mesures à prendre pour faciliter l'exécution de la mission de Barrio-Nuevo, et pas moins, par conséquent, que tout un plan de campagne. Les délégués pensèrent que les hommes de troupes qui avaient accompagné Barrio-Nuevo ne convenaient pas du tout pour une guerre dans les montagnes ; qu'elle ne pouvait se faire avec quelque succès que par les milices mêmes du pays ; qu'il fallait la continuer sur l'ancien plan qui consistait à bloquer, par des postes permanents de quinze à vingt soldats, les issues des montagnes par lesquelles les Indiens descendaient dans la plaine; mais que. cependant, il n'y avait pas d’inconvénient à ce que l'officier de l’empereur, prenant avec lui un certain nombre de miliciens et se faisant accompagner de quelques religieux, pénétrât dans le Baoruco, jusqu'à la résidence du cacique, pour lui remettre la lettre de l'empereur.
Barrio-Nuevo approuva fort cet avis, et demanda qu’on mit à sa disposition les moyens d'agir immédiatement. Suivant son désir, on désigna les miliciens qui devaient l’escorter, les religieux, dont on faisait des auxiliaires de sa mission; puis on lui donna des Indiens pour guides. Tout ce personnel s'embarqua sur une caravelle qui, en longeant la côte, les déposerait à l'endroit le plus proche de l'entrée des montagnes. C'était vers Yaquimo, dans le port duquel.une grande rivière se décharge. Le général espagnol la remonta assez avant dans l’intérieur, jusqu’à des habitations indiennes. La première qui s’offrit à sa vue fut une cabane entourée d’un champ cultivé : elle avait été abandonnée, portes ouvertes, par ses habitants, sans doute à son approche. Barrio défendit aux gens de sa suite d'y rien prendre, excepté des calebasses qui leur étaient utiles pour porter de l’eau. Après avoir fait quelques lieues, et s'être approché des montagnes, jugeant qu'il ne devait pas être très éloigné de .la retraite de Henri, il lui écrivit par un Indien, pour lui annoncer qu'il était chargé de lui parler, et de lui remettre une-lettre de la part de l’empereur. Il attendit un peu plus de vingt jours, et, ne voyant pas revenir son messager, il rentra résolument dans les défilés du Baoruco. Après trois jours d'une marche pénible, à travers des précipices et des sommets couverts de bois, et sans nulle trace de route, il rencontra des Indiens qui lui apprirent que le cacique était en ce moment dans une lagune de deux lieues de circuit, que les Espaonols connaissaient sous le nom de lagune du Commandeur. Le chemin, pour y arriver, était plus impraticable encore que celui qu'il avait déjà fait. Mais il n'y avait
pas de difficultés que Barrio-Nuevo ne fût décidé à braver pour parvenir à ses fins. Tout.ce que les Indiens lui dirent, à cet égard, ne le découragea pas; il poursuivit intrépidement sa route. Il arriva bientôt à un village assez grand, dont toutes les cabanes étaient bien bâties. Les Indiens qui l'habitaient avaient fui, sans rien emporter. Îls y avaient laissé des provisions en abondance, et tous leurs objets de commodité. Les Espagnols ne touchèrent pas à la moindre chose; et après un moment de repos dans ce village, ils se remirent en marche, Ils entrèrent, au sortir de là, dans un large chemin qui semblait avoir été fait pour eux; car le sol en ‘paraissait nouvellement aplani, et les arbres fraichement coupés et taillés. Au bout de ce chemin, ils rencontrerent la lagune, et, à l'espèce, de débarcadère qu'elle formait en cet endroit, un canot dans lequel étaient plusieurs Indiens. En les apercevant, le canot dérapa et s’en alla en pleine eau, se mettant ainsi à l’abri et en position de pouvoir fuir en ramant. Les Espagnols s’approchèrent, néanmoins de la rive, et, voyant qu'ils pouvaient être entendus, 1ls engagèrent la conversation avec les gens de lembarcation. Barrio- Nuevo leur fit demander « s’il n'avaient pas vu un homme de leur nation qui portait une lettre à leur cacique ». Ils répondirent que non ; mais que leur chef savait qu'un officier espagnol le cherchait pour lui remettre une lettre dela part de l’empereur. Barrio leur dit qu'il était cet officier, et les pria de prendre, dans leur canot, pour la conduire au cacique, une femme indienne qui était chargée de remplir une commission auprès de lui. Ils refusèrent d'abord ; mais cédant aux instances de Barrio-Nuevo, ils firent avancer leur canot,
et y prirent l'Indienne ; puis ils disparurent. Le lendemain, le même canot et un autre revinrent; ils ramenaient l’Indienne de la veille, un parent du cacique nommé Alfaro, puis des soldats indiens, lestes, agiles et bien armés de lances et d’épées. Get Alfaro, envoyé par Henri, s’avança seul vers Barrio, en ordonnant à son escorte de se tenir éloignée; il était chargé de lui porter les excuses du cacique, de ce qu'il ne pouvait venir en personne lui rendre ses devoirs. Il ajouta que puisque le chef espagnol avait tant fait que d'arriver jusqu'où ils étaient, Henri se flattait qu’il se transporterait jusqu'au lieu de sa résidence.
Barrio consentit volontiers à poursuivre une route déjà si pénible, pourvu qu'Alfaro lui servit de guide; car 1] ignorait où il allait, où on lé menait. Ses gens, rebutés de tous les obstacles qu'ils avaient rencontrés, furent d'avis que leur chef ne pénétrât pas plus loin, et obtint que le cacique vint à sa rencontre ; ils essayèrent en vain de l'arrêter. Barrio prit avec lui une quinzaine d'hommes, armés seulement de leurs épées, et s’abandonna à la conduite d’Alfaro. Celui-ci les fit passer par des chemins si rudes et si impraticables, que nos expéditionnaires étaient obligés souvent de marcher sur leurs mains. Plusieurs lieues d’un semblable trajet les avaient exténués. Les murmures recommencèrent : ils se plaignaient que c'était une insolente mystification. Mais Barrio leur ferma la bouche, en leur disant : « Je ne contrains personne à mé suivre; quiconque a peur peut s’en retourner. Pour moi, dussé-je demeurer seul, je suis résolu d’aller jusqu'au bout. En acceptant la commission dont l’empereur, mon maitre, m'a honoré, j en ai compris la difficulté, et je.me suis attendu à tout.
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Si j'y laisse la vie, je périrai content, puisque ce sera en faisant mon devoir. » L'épreuve continua ; car c'en était une, et Barrio, lui-même, qui parlait tout à l'heure si fermement à ses compagnons démoralisés, sentit, à son tour, tout courage l’abandonner. Il fut obligé de s’arrèter, vaincu par les fatigues. Mais il avait presque atteint le but de sa course ; le bois commençait à s’éclaircir, et il put voir, dans le lointain, l'habitation du cacique.
[l lui fallut se reposer. Pendant ce temps, Alfaro prit les devants, et alla l’annoncer. Henri s'empressa, alors, d’accourir à sa rencontre. En même temps qu'il se montrait joyeux de l’accueillir, qu'il le comblait de politesses et d’attentions, il témoignait son déplaisir de la manière dont l’envoyé de l’empereur avait été traité. Il était touché de son état, en le voyant tout couvert de boue, les mains blessées, les vêtements déchirés. Il fit de vifs reproches à Alfaro de n’avoir pas employé les Indiens qui Faccompagnaient à aplanir la route au général espagnol. Il l’aida à marcher ; ear celui-ci le pouvait à peine. Devant la porte de sa demeure, où ils arrivèrent bientôt, était rangée une troupe bien équipée, armée de belles épées, de lances et de sabres. Officiers et soldats étaient coiffés de casques brillants, et se tenaient en très bon ordre. Les premiers (ils étaient cinq ou six), portaient, comme signe distinctif, de grands panaches sur leurs cimiers. C'était la garde du corps de Henri. Elle rendit les honneurs à Barrio ; puis le cacique le conduisit à une petite distance de son palais, sous un grand arbre, au pied duquel ils s’assirent sur de moelleuses couvertures de coton qu’on y avait étendues exprès.
Là, après qu'ils eurent échangé quelques compliments
de politesse, le général espagnol, s'adressant à Henri, lui dit : « L'empereur, mon très redouté seigneur et le « vôtre, le plus puissant des souverains du monde, « mais le meilleur de tous les maîtres, et qui regarde « tous ses sujets comme ses enfants, n'a pu apprendre « la triste situation où vous êtes réduit avec un grand « nombre de vos compatriotes, et l'inquiétude où vous « tenez toute cette île, sans être touché de la plus vive « compassion. Les maux que vous avez faits aux Cas- « tillans, ses premiers et ses fidèles sujets, n'ont pour- « tant pas laissé de l’irriter d’abord; mais quandil a su « que vous êtes chrétien, et les bonnes qualités dont le « ciel vous a favorisé, toute sa colère s’est calmée, et « son indignation s’est changée en un désir ardent de « vous voir prendre des sentiments plus raisonnables, « Il m'a donc envoyé pour vous exhorter à mettre bas « les armes, et vous offrir le pardon du passé, pour « vous et pour tous ceux qui vous ont suivi; mais ily à « ajouté un ordre de vous poursuivre à toute outrance, « si vous persistez dans votre rébellion, et il m'a donné « des forces suffisantes pour cela. C'est ce que vous «verrez encore mieux exprimé dans cette lettre. Vous « n'ignorez pas combien il m’en a coûté pour vous la « rendre moi-même; je me suis exposé à tout avec « plaisir pour obéir à mon souverain, et par l'estime « que je fais de votre personne, persuadé que je ne ris- « quais rien en me livrant entre les mains d’un homme « en qui je savais qu’on avait remarqué des sentiments « dignes de sa naissance et de la religion, beaucoup de « modération, et assez de discernement pour faire la « distinction de ceux qui viennent comme amis, et de « ceux qui cherchent à le surprendre. »
Henri écouta ce discours avec une respectueuse attention, et il pria Barrio de donner lecture, à haute voix, de la lettre de l’empereur. Elle contenait, en substance, ce que le parlementaire espagnol avait dit dans son allocution. Celui-ci lui remit, en même temps, un sauf-conduit délivré par l'audience royale et scellé du sceau de la chancellerie. Le cacique baisa la lettre de l’empereur, en la recevant des mains de Barrio, et, après avoir examiné le sauf-conduit, il dit que s’il avait rejeté Jusqu'ici toutes les propositions d’accommodement, c'est qu'il n'avait aucune confiance dans la parole des Castillans de la colonie, et qu'il n’y avait aucune sûreté pour lui à traiter de la paix sans sincérité et sans la garantie d'une fidèle exécution, et il ajouta : « À présent que le très auguste empereur me donne la sienne, je ressens, comme je le dois, l'honneur que me fait Sa Majesté Impériale et j'accepte avec une très humble reconnaissance la grâce qu’'Elle veut bien m’accorder. »
Tous les Indiens présents à ces négociations en’plein air, suivaient et comprenaient bien ce qui se passait. La promesse faite par l’empereur lui-même, de leur assigner des terres en toute propriété et de respecter leur liberté pour toujours, dut agir sur leurs esprits, et les satisfaire: car ils donnèrent leur assentiment à la conclusion d'un traité de paix, par d’enthousiastes acclamations. Telles sont les vicissitudes de la conquête, que les maîtres légitimes du sol y reçoivent maintenant, de la main de l'étranger, l’aumône d’un asile et de la hberté !
Enfin, là même, à l'ombre du chêne ou de l’orme qui abritait cette scène de diplomatie primitive, les articles du traité furent délibérés, écrits et signés.
«Après les formules de déclaration de paix et les
clauses par lesquelles l’abolition de la servitude des aborigènes d'Haïti était proclamée, et la concession leur était faite, pour résidence, du bourg Boya et des terres environnantes, venaient les stipulations qui imposaient au cacique Henri l'obligation de reconnaître et de faire reconnaître, à son exemple, l'empereur pour leur souverain seigneur par tous ceux de son parti qui étaient répandus dans les différents quartiers de l'ile. Il était, en outre, tenu de maintenir dans le devoir, et d'y faire rentrer les Indiens qui s’en écarteraient par la suite. Pour lever toute ombre de défiance, il devait quitter au plus tôt ses montagnes, et descendre dans la plaine, où on lui donnerait, pour son entretien, un des troupeaux de l’empereur.
Les ratifications de ce traité devaient s’échanger à Santo-Domingo. En attendant, un grand repas, sous la feuillée, en couronna la conclusion. Dona Mancia, épouse du cacique, parut en ce moment pour diriger les préparatifs et l'installation des sièges et des couverts. En un instant, tout fut parfaitement ordonné. Le festin fut joyeux, et la reine en fit gracieusement les honneurs : mais ni elle, ni son mari ne goûtèrent à rien sous prétexte qu’ils avaient déjà mangé. L’eau-de-vie que les Espagnols avaient apportée avec eux égaya la fin du banquet. On but à la paix. Henri répondit au toast de Barrio par des vœux pour la prospérité et la gloire du règne de Charles-Quint.
Barrio, en quittant le cacique, emporta sa promesse d'aller sous peu à Santo-Domingo. En attendant, Henri fit accompagner les Espagnols par un détachement de sa garde d'honneur jusqu'à l'endroit du rivage où ïls devaient s’embarquer ; la caravelle y était à l'ancre tout
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près de terre. L'officier qui commandait cette escorte avait, néanmoins, ordre de poursuivre seul, et de conduire le général espagnol jusqu’à Santo-Domingo.
Suivant les apparences, les choses s'étaient passées en toute sincérité. Il n’y avait eu d’arrière-pensée, ni d'une part, ni de l’autre. Cependant, le cacique n’était pas encore entièrement rassuré sur les conséquences de l'acte qu'il venait de signer. I craignaïit un piège: il redoutait la perfidie des Espagnols. Il était toujours plein de défiances qu'il devait, désormais, s’efforcer de dissimuler, jusqu'au moment de les voir se justifier ou s'évanouir. IL était sur un qui-vive continuel, il observait et faisait observer les moindres démarches des étrangers, pour en pénétrer les motifs et le but. De leur côté,les Espagnols, du moins Barrio, s’étudiaient à ne donner aucun prétexte aux soupçons de cet homme ombrageux. Malgré les soins pris de part et d'autre, des circonstances fortuites et des mesures occultes décelaient ces préoccupations. C'est par la crainte du poison qu'Henri et sa femme s'étaient abstenus de toucher aux mets qu'ils avaient pourtant fait servir eux-mêmes aux Espagnols. On remarqua aussi, qu’au moment de boire aux santés, le cacique n'avait fait qu'effleurer le verre de ses lèvres. Les soldats indiens qui accompagnaient Barrio avaient bien bu, eux, et burent encore avant de se séparer de leurs hôtes. [l y avait de la même eau-de-vie à bord ; ils trinquèrent coup sur coup, et, en peu d'instants, ils furent tellement ivres, qu'ils étaient étendus, comme morts, sur le pont du navire. Pas un seul ne pouvait se tenir sur ses pieds. Gonzalez, leur officier, était inquiet de leur état, et semblait soupconner les Espagnols de les avoir empoisonnés. Ce soupçon
était un sujet d'inquiétude pour Barrio qui s’en aperçut, et il était au désespoir que ce fâcheux incident parvint au cacique et alarmât sa susceptibilité et son excessive défiance. Tout eût été compromis alors. Ces transes durèrent vingt-quatre heures au moins, après lesquelles les Indiens, ayant recouvré leurs sens, reprirent le chemin de leur village. Gonzalez s'en fût peut-être retourné avec eux, s’il n'allait pas à Santo-Domingo pour une mission essentielle. Henri l'y envoyait expressément ; il lui avait prescrit d'épier les Espagnols, de toute manière, dans leurs conversations et leurs démarches, poür s'assurer s'ils n’entretenaient aucune arrièrepensée au sujet de la paix qui venait d’être conclue, si leurs promesses étaient sincères, et s’il pouvait, par conséquent, compter sur la parole écrite de l'empereur et la fidèle exécution du traité.
Le choix de l’Indien Gonzalez, pour une sembiable mission, était fait à bon escient; car c'était une nature fine, cauteleuse et perspicace. [Il s’acquitta habilement de sa mission. Îl fut reçu à Santo-Domingo avec des attentions empressées et la plus grande cordialité. On y était réellement joyeux du rétablissement de la paix. On le fêta avec solennité ; autorités et publie, à l'envi les uns des autres. L'allégresse fut générale. Il y eut 7e Deum, procession et réjouissances populaires. Au gré de tout le monde, il ne manquait qu'une chose, pour qu'il n’y eût rien à regretter, c'était la présence du cacique lui-même. On combla son délégué d’honneurs ; il était véritablement le roi de la fête. Néanmoins, tout ce bruit, toute cette pompe, toutes ces caresses, dont on entourait sa personne, ne lui firent pas oublier qu'il était venu pour voir et scruter. Il épiait et observait
pendant tout ce temps, attentivement; entendant et parlant l’espagnol, il s’appliqua, surtout, à saisir l’opinion de la foule dans ses propos divers. Aux réjouissances officielles succédèrent bientôt les réceptions privées et les visites cérémonieuses ; il ne se contenta pas de ces occasions de sonder le sentiment public; il s’insinua dans toutes les maisons, sur un prétexte ou sur un autre, et se mit en devoir des’assurer, dans ses causeries familières avec les gens de tout état, s'il n'y avait plus d'inimitié contre les Indiens et leur chef, et si la joie qu'on montrait de s'être réconcilié avec eux était sincère. Il n’eut pas lieu de constater le contraire. que lui avait assigné Henri. Celui-ci en fut si inquiet qu’il vint lui-même clandestinement jusqu'aux environs d'Azua, pour tâcher de savoir ce qu'était devenu son messager. Avant passé plusieurs jours dans cet endroit au milieu des forêts, sans se laisser voir et sans pouvoir recueillir aucune information précise sur Gonzalez, il s’en retournait, quand enfin cet officier le rejolgnit. [ls regagnèrent ensemble le Baoruco.
Gonzalez lui rendit un compte très satisfaisant de sa mission, et lui rapporta le traité ratifié par l'audience royale. On s’inquiétait à Santo-Domingo, autant que lui, de l'exécution des stipulations du traité qui le concernaient. Le défaut de sincérité dont il soupçonnait les Espagnols est aussi ce que ceux-ci appréhendaient de sa part.
Des deux côtés, on avait peut-être raison de s’entredéfier. Quoi qu'il en soit, le cacique Henri, ‘une fois assuré de la fidélité des engagements pris parles Espagnols, ne pouvait pas mieux souhaiter que cette récon-
Gonzalez avait prolongé son séjour au delà du terme
cilation honorable. Là était son unique salut et celui de son peuple. Que gagnerait-il, autrement, à persévérer dans l'insurrection? Haïti était irrévocablement conquise, et sa faible tribu ne devait plus prétendre à Ja domination sur cette terre à jamais colonisée par une population étrangère cent fois plus nombreuse que sa petite poignée d’Indiens. Il pouvait, tout au plus, se maintenir indépendant dans ses montagnes. Mais combien de temps cela durerait-il? Qu’adviendrait-il après lui ? Il dut sentir que sa cause n'avait plus d’avenir, que sa race allait s éteindre, et que le parti le plus sage était qu’elle finit en repos et en honneur. Si, cédantaux conseils de l’ambition du pouvoir et d'un vain orgueil, il eût voulu, sans nécessité, lutter à outrance avec ses oppresseurs, 1l eût attiré des tourments et des maux inutiles sur la tête des derniers aborigènes d'Haïti. Il eût été responsable devant Dieu du sang de ces dernières victimes, autant que leurs bourreaux eux-mêmes. Mais il préféra, heureusement, à une indépendance douteuse et continuellement combattue, la liberté et la paix avec la soumission.
Mais, avant d'arriver à cette sage résolution, il voulut bien s'assurer qu'il n’était pas trompé, et qu'il ne livrait pas, imprudemment, ceux qui avaient partagé son sort aux pièges et aux embüûches d’un ennemi adroit. Il prenait le temps de réfléchir sur les conséquences de sa conduite.
La mission de Gonzalez ne l’avait pas convaincu. Sur ces entrefaites, le Père Las Casas entreprit, avec la permission de son supérieur, d'aller visiter le cacique avec lequel il était lié d’une ancienne amitié. Il se faisait fort de fixer ses irrésolutions, en le prêchant et en lui don-
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nant tous les conseils d’un homme qui avait sur lui l'influence d'une double autorité, celle de l'expérience et de la religion. Un beau jour, Henri le vit arriver Inopinément. Par extraordinaire, il n'avait pas été rencontré en route et annoncé à l'avance. C'est la première fois que le cacique du Baoruco avait été surpris par un visiteur. Las Casas n’en fut pas moins bien reçu que sil était attendu. Bien plus, les Indiens le vénéraient; sa venue, parmi eux, répandit la joie, et elle fut fètée. Il étaient infiniment plus joyeux encore, lorsque le bon prêtre leur apprit qu'il venait passer quelque temps avec eux. Il avait apporté des ornements d'église; il s'en servit aussitôt pour installer une petite chapelle dans l'une des cabanes que le cacique désigna à cet effet. Il y dit la messe tous les jours.
L'assistance entière se composait d’Indiens, hommes, femmes et enfants. Henri n'y manqua jamais. Las Casas acheva la conversion d’un grand nombre d’entre eux, et baptisa tous ceux qui ne l'avaient pas été. Dans ses entretiens familiers avec le cacique, il prenait le ton bienveillant d’un ami respecté, parlant, néanmoins, à un homme supérieur et à un chef. Îl l’encourageait, alors, dans ses dispositions pacifiques, et se portait personnellement garant de l'exécution de tout ce qui avait été promis à lui et aux siens. Mais, en chaire, dans cette petite église de chaume, sa parole était celle du prêtre austère commandant l’obéissance des mortels à Dieu, des sujets aux rois, sacrés par Dieu : « Les rois, disait- « il, ont une épée à deux tranchants, l’un destiné à punir, «l'autre à faire miséricorde. Le roi d'Espagne avait usé «de celui-ci pour pardonner à Henri, ainsi qu'à ses sujets, «leurs fautes ou leurs erreurs, afin de ne point laisser
« périr leurs âmes, ce qui arriverait, certainement, s'ils « mouraient séparés du commerce des chrétiens et pri- «vés de l’usage des sacrements. » Puis c'étaient des exhortations à compter sur une paix solide et inviolable. et sur le soin qu'on aurait de châtierquiconque voudrait la troubler.
Pendant tout son séjour qui se prolongea quelque temps parmi ces Indiens, Las Casas revint continuellement sur ce sujet, en sorte qu'il agit autant sur l'esprit et le cœur du cacique que de ses sujets. Ii réussit à leur inspirer la confiance qui leur manquait, et on peut dire qu'il fit plus que personne pour amener l'affaire de la paix à une conclusion définitive.
Nos Indiens virent partir Las Casas avec peine; plusieurs d’entre eux le suivirent jusqu'à Azua. Henri avait pris, envers lui, l'engagement de se rendre, sans plus de délai, aux ordres du gouvernement de Santo- Domingo, avec toute sa tribu.
Comme on s'inquiétait de tout, on s’alarmait du séjour de Las Casas dans le Baoruco. Craignait-on qu'il ne détournât le cacique de faire sa soumission ? Peut-être bien. Ses ennemis, dans la colonie, étaient capables d'avoir inspiré ces calomnieuses suggestions. Ils réussirent, il paraît, à les faire partager à l'audience royale. Car, dès le retour de Las Casas à Azua, il fut mandé au siège de ce conseil pour s'entendre interpeller et blâmer de s'être entremis d’une affaire pour laquelle il n'avait reçu aucune mission. Il ne lui fut pas difficile de se justifier. La paix étant solennellement faite, ditil, 1l était permis à tout le monde de voir et de fréquenter le cacique. Quoiqu'il n'eût, en effet, aucun mandat des autorités politiques, il n'avait pas entrepris
sa démarche, sans l'approbation de son supérieur. Il sentait qu'il avait à remplir dans cette circonstance une mission religieuse de concorde et de fraternité : il n’était donc l’envoyé de personne, mais un humble missionnaire du Christ. 1l ajouta que, d’ailleurs, Dieu avait puissamment secondé ses efforts et son zèle apostolique, et qu'il avait le plaisir d'annoncer à l'audience royale, pour sa meilleure justification, qu'elle ne tarderait pas à voir Henri, avec tous ses Indiens, se rendre à sa discrétion.
Cette bonne nouvelle concilia tout, et même, en dédommagement du blâme anticipé par lequel on l'avait d'abord accueilli, on le combla des plus vives félicitations. Henri tint parole à Las Casas. Peu de temps après que ces choses se passaient à Santo-Domingo, il y arriva, suivi d’un grand nombre de ses Indiens. Les autres le rallièrent ensuite. Ils s’établirent au bourg de Boya, à trente lieues de Santo-Domingo; et, aussitôt, la petite colonie se mit à cultiver librement les terres environnantes qu’on lui distribua. Ces Indiens faisaient ainsi le premier bon usage de la liberté bien entendue; ils s’acquittaient du premier devoir de l’homme libre et digne de l’être en travaillant. Ils étaient quatre mille comme dans leurs montagnes. Ils vivaient, d’abord, isolés de la population coloniale; puis peu à peu, ils s'y mêlèrent, et, peu à peu, ils s’y absorbèrent. Leur histoire finit ici, avec leur vie active. La trace de leur existence s’efface, et on ne plus compter chacune qui s'éteint. Elles s’éteignent toutes. Le cacique Henri meurt paisiblement et obscurément. Et bientôt, à quelques années de là, pas un Indien ne lui survit ; on ne trouve plus que de rares descendants de cette race
dont on démèêle à peine quelques traits caractéristiques à travers le mélange plus prononcé du type africain et européen. Les femmes surtout de ces sang-mêlés qu'on persiste, jusqu’à ce jour, à appeler dans l’est, où elles sont en plus grand nombre, [npios, et de ce côté-ci, Ines, corruption du mot indien, se reconnaissent à leur forme symétrique, à leur teint olivätre, à leur belle peau, à leurs grands yeux noirs et à leur chevelure longue, abondante et noire. Pas un Indien pur n’est arrivé jusqu’à nos jours, quoiqu une tradition plus que douteuse veuille que dans les montagnes du Boaruco les restes de la tribu d'Henri se soient maintenus dans la pureté de leur origine et y vivent encore dans l'indépendance et tout à fait isolés de nos populations actuelles. Nos contes populaires, espèces de légendes, les désignent sous le nom de vienviens (autre corruption probablement du mot indien), et débitent sur ces prétendus rejetons des aborigènes d'Haïti des choses curieuses par la naïveté et le grotesque de l'invention, Ces êtres existent donc uniquement dans l'imagination de nos conteurs. Mais un autre récit, une vraie légende qui se rattache aux derniers jours de l'existence des Indiens de la tribu d'Henri, a été recueillie par les h1storiens sérieux. Sous couleur de merveilleux, elle a un sens historique très raisonnable. On rapporte que plusieurs d’entre eux, poussés par le repentir d’avoir abjuré leurs anciennes croyances pour la religion catholique, entreprirent d'abattre une grande croix de bois élevées par les Espagnols dans l'enceinte de la ville de Santiago. [ls essayèrent, d’abord à l’aide de cordes et de courroies qu'ils nouèrent au sommet de cette croix, de la déraciner du sol; ils s’épuisèrent en efforts inutiles : la croix
resta inébranlable.Ne pouvant réussir par ce moven, ils avisèrent à un autre: ils portèrent la hache sur le bois sacré. Chaque morceau qu’ils en détachaient se réparait aussitôt, en sorte qu'après avoir longtemps sapé, la croix demeura intacte. Le miracle était évident, néanmoins ils n’en crurent pas encore leur impuissance, et ils recoururent à l'emploi d’un dernier moyen. Ils dressèrent un bücher tout autour du monument religieux et y mirent le feu. Les flammes l’enveloppèrent, et semblerent l'avoir corsumé; mais, lorsqu'il ne resta plus de ce brasier que des cendres, la croix reparut entière et sans la moindre irace de combustion.
Cette légende ne veut-elle pas dire que la conquête était up fait irrévocablement accompli, et que la religion des conquérants implantée sur ce sol, comme cette croix, y dominait et ne pouvait plus en être extirpée ?