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CHAPITRE I

L'Édit de Nantes (1598). — Le clergé pousse Louis XIV à le révoquer (1650-1685). — Les Parlements, les Intendants conspirent avec le clergé. — Les illégalités précèdent les violences. — La persécution commence dès 1662. — Destruction des temples protestants (1679).

Henri IV était venu étouffer en Bretagne les derniers tressaillements de la Ligue. Il appela auprès de lui, à Nantes, des membres du conseil d'État, des députés du parti calviniste, Gaspard de Schomberg, l'historien de Thou, le président Jeannin, et quelques autres, et rédigea avec eux l'édit célèbre qui confirmait les franchises que les protestants armés avaient arrachées aux rois ses prédécesseurs, et que, vainqueur et affermi sur le trône, il leur laissait dans la plénitude de sa volonté.

Les édits de Charles IX et de Henri III étaient « provi-

soires»; celui que Henri IV signa le 15 avril Io'J8 devait être « perpétuel et irrévocable » .

« Maintenant, dit-il dans le préambule, qu'il plaît à Dieu de commencer à nous faire jouir de quelque meilleur repos, nous avons estimé ne le pouvoir mieux employer qu'à pourvoir a ce que son saint nom puisse être adoré et prié par tous nos sujets; et s'il ne lui a pas plu de permettre que ce soit en une môme forme de religion, que ce soit au moins d'une même intention, et avec telle règle qu'il n'y ait point pour cela de trouble ou de tumulte entre eux. »

Aux termes de cet édit célèbre, les calvinistes purent circuler librement, habiter par tout le royaume sans être contraints à aucun acte que réprouvât leur conscience; l'exercice de leur culte fut rétabli ou maintenu partout où il leur était accordé par les édits antérieurs, et en outre dans une ville ou dans un bourg, pour chaque sénéchaussée ou bailliage; il leur fut permis d'être reçus dans tous hôpitaux, écoles, collèges, d'en foncier de nouveaux, et de publier les livres de leur religion dans les villes où leur culte était autorisé; ils sévirent admissibles à toutes charges et à tous emplois, sans être astreints à aucune forme de serment condamné par leur croyance; on leur abondonna un lieu de sépulture dans toute ville, bourg ou village ; on ne put plus leur enlever leurs enfants pour les contraindre à changer de religion, et les parents conquirent le droit de pouvoir, par testament, disposer de leur éducation ; il n'y eut plus d'exhérédation pour cause de religion; ils se virent affranchis de payer les dîmes aux ministres d'un culte qui n'était pas le leur, à la condition de respecter ses jours fériés, ainsi que les prohibitions qu'il établissait pour les mariages entre parents ; leurs pasteurs furent

affranchis d'acquitter les servitudes et redevances féodales; des garanties leur furent accordées en justice, pour juger les affaires dans lesquelles des protestants étaient intéressés; ils s'interdirent toutes pratiques, négociations et intelligences avec les ennemis, au dedans ou au dehors du royaume ; leurs conseils provinciaux furent dissous ; le roi permit la levée de deniers nécessaires pour l'entretien des synodes et des ministres du culte réformé.

Il ne faut pas s'exagérer la portée de ce grand acte de justice tardive, et encore bien incomplète. En fait, on leur accordait la liberté de conscience, bien plus que celle du culte, qui restait entravé parbiendes réticences. Il n'était permis que dans certaines villes, et chez les seigneurs hauts justiciers, pour eux, leurs familles et tous autres qu'il leur plaisait de recevoir; chez les simples possesseurs de fiefs, pour eux, leurs familles et amis, jusqu'au nombre de trente seulement. On ne leur laissait que pour huit années leurs petites places d'asiles, et on les rejetait en dehors du droit commun, puisqu'on établissait des chambres à part pour les juger.

Telles étaient les faibles garanties que Louis XIV résolut de leur enlever. Son immense orgueil se révoltait à la pensée que quelque chose ou quelqu'un existât en dehors de lui ou lui fit obstacle, et il voulut qu'il n'y eût plus de protestants en France, comme plus tard il devait (lire qu'il n'y avait plus de Pyrénées en Europe.

Il venait de soutenir contre le pape une longue lutte dans laquelle la victoire lui étaitrestéc, et qui avait abouti àla fameuse Déclaration du clefgé de France sur1 la puissance ecclésiastique (1C82). Sa santé, jusque-là, avait été robuste. Mais vers la même époque il fut atteint d'un mal qui n'avait rien de majestueux, mal presque ridicule, et

dont la cour, qui en était si vivementpréoccupée, ne parlait cependant que le sourire aux lèvres. Tout a son importance dans un gouvernement personnel et despotique . Il s'agissait, puisqu'il faut le dire, et que cela pesa d'un si grand poids sur les destinées de la France et de l'Europe, d'une fistule à l'anus. Était-ce un avertissement du Dieu vengeur dont la droite s'appesantissait sur celui qui avait osé s'opposer à certaines prétentions de son vicaire? Dans tous les cas, on ne manquait pas de le dire, et d'exploiter cela contre lui. Il se décida donc à faire quelque chose pour Dieu. En attendant, il lutta contre le mal, mais il fut vaincu. Ce ne fut cependant que longtemps après, en 1686, qu'il se résigna à la grande opération, devenue indispensable et qui, d'ailleurs, réussit complètement.

Mais enfin le puissant monarque avait eu de longues insomnies pendant les trois ou quatre années que dura cette indisposition. La crainte de la mort, la peur de l'enfer s'étaient assises à son chevet; se trouvant assez vieux pour se faire ermite, il se décida à faire pénitence, et surtout à la faire faire pour lui à tous ses sujets. Et alors adieu les plaisirs et les fêtes galantes, et les jeunes amours et les belles maîtresses! Voici venir le règne de la veuve Scarron, qui amène à sa suite les confesseurs, les dragonnades et la puissance scandaleuse des bâtards, ses élèves favoris.

Madame de Maintenon l'avait débarrassé de la Montespan. La mort le délivra de la reine et de Colbert. Libre enfin, il jugea le moment venu de mener à bien ce qu'il estimait être la plus glorieuse entreprise, l'œuvre providentielle de son règne.

Cet homme se croyait, dans la naïveté de son âme, le représentant de Dieu dans ce monde. Si l'un était le roi

des cieux, l'autre était le Dieu de la terre. On le lui répétait chaque jour, dans la chaire comme dans les prologues d'opéra. Fléchier ne confondait-il pas Louis et Jéhovah, ne faisait-il pas de l'un le collaborateur et le complément de l'autre, lorsqu'il s'écriait dans l'oraison funèbre de Letellier :

o Quelle main était plus propre à achever l'œuvre de prince, ou plutôt l'œuvre de Dieu, en scellant la révocation de ce fameux édit (1) ? »

C'était une quatrième personne dans la Trinité, voilà tout.

Il entreprit donc de se faire le champion de sa cause et le vengeur de ses injures, sur les juifs d'abord, qui l'avaient crucifié dans le temps, puis ensuite sur les calvinistes, qui niaient l'infaillibilité de son Eglise.

Repoussés de toutes les positions, de toutes les fonctions, les juifs s'étaient lancés dans le commerce et la finance, qui étaient presque tout entiers dans leurs mains; les protestants dans l'industrie, où ils avaient conquis une habileté et une prépondérance sans égales. Riche comme un protestant était un proverbe d'alors. Une très-notable partie de la fortune sociale, de l'avenir du royaume, se trouvait donc entre leurs mains, et depuis longtemps Golbert disputait au roi ces utiles auxiliaires de sa politique intérieure, ceux qui avaient le mieux compris, le mieux secondé ses vingt-deuxannées d'efforts pour créer en France le commerce et l'industrie.

(1) Les évoques étaient unanimes sur ce point. De Chambonnas, évêque de Lodève, écrit au duc de Noailles, le 29 juillet 1684 :

« Il n'y a qu'à laisser faire au roi, qui est conduit par l'esprit de Dieu, et avec un peu de temps nous aurons la consolation de ne voir qu'un autel dans l'État. » Bulletin du Protestantisme français, 1853, p. 167.

Cependant, il fallait faire la part du feu en accordant quelque chose au bigotisme étroit du roi- soleil et de ses funestes conseillers. Le grand ministre sacrifia d'abord les juifs, mais il espéra le faire lentement, peu à peu, en s'opposant tout d'abord à l'entrée en France de nouvelles familles juives, ce qui était déjà une faute capitale : puis, en chassant de temps en temps huit ou dix familles anciennement établies, sous prétexte de profanation de sacrements, « ou pour d'autres raisons », Il pensait qu'en dix ou douze années de temps, la France serait purgée de leur présence, que le commerce se transporterait peu à peu « sur les Français », et qu'ainsi les capitaux ne sortiraient pas du royaume(l).

Tout porte à croire que, s'il n'eût pu sauver les protestants en retenant Louis XIV sur la pente fatalo où il allait lancer le royaume, Golbert eût du moins employé contre eux de pareils moyens, qui eussent encore été un bienfait immense, si l'on songea ce qui allaitarriver. Mais il mourut sans être regretté du peuple ni du roi, laissant ce dernier libre de céder h toutes les funestos suggestions qui l'entouraient.

Pour rendre justice à qui de droit, il faut dire que depuis longtemps les parlements, et le clergé surtout, poussaient aux persécutions religieuses. Bossuet traitait d'impies ceux qui ne voulaient pas que le prince usât de rigueurs en matière de religion (2), et dès 1630, le clergé adressait à un roi de treize ans les conseils qui suivent :

« Nous ne demandons pas, Sire, a Votre Majesté

(1) Depping, Correspondance administrative, t. III, p. 876. — CoN bert à de Riz, janvier 1083.

(2) Bossuet, Politique tirée de l'Écriture sainte, Ijv, VII,

qu'elle bannisse à présent de son royaume cette malheureuse liberté de conscience, qui détruit la véritable liberté des enfants de Dieu, parce que nous ne jugeons pas que l'exécution en soit facile ; mais nous souhaitons au moins que... si votre autorité ne peut étouffer tout d'un coup ce mal, elle le rende languissant et le fasse périr peu à peu. »

Tous les cinq ans, le clergé do France se réunissait en assemblée générale. Il daignait accorder au roi quelques légers subsides, en échange des immenses domaines de mainmorte immobilisés entre ses mains, et, comme récompense sans doute, il réclamait, tous les cinq ans, de 1650 à 1683, que l'on supprimât les huguenots en renversant « leurs chaires de pestilence et leurs synagogues de satan » (1).

Dans cette dernière année, 1685, il devient plus pressant, plus explicite : « Que défenses soient faites à ceux de la Religion Prétendue Réformée de faire exercice de leur religion dans les terres et domaines du roi. » Et comme, à bien dire, en France, tout est terre et domaine du roi, il demande implicitement parla la révocation de l'édit de Nantes.

L'évèque de Valence, Cosnac, que nous retrouverons bientôt archevêque d'Aix, présidait cette année-là l'assemblée. Il faut l'entendre se féliciter des résultats de son éloquence ; «Je fis une harangue au roi, où je crois que je n'oubliai rien, et peut-être môme que je contribuai un peu à faire avancer le dessein de faire révoquer l'édit de Nantes et de ne souffrir que des catholiques (2). »

(1) Assemblée de 1GG0, discours de l'évoque de Lavaur au roi,

(2) Cosnac, Mémoires, t. II, p. nr>.

L'acte révocatoire fut donc un fait de religion, non de politique, et les sentiments du clergé sur ce point demeurèrent invariables. « On ne peut s'empêcher d'observer que la plupart des ecclésiastiques n'agissent dans cette affaire que par faux zèle et par passion, » disait Pontchartrain, dans un mémoire présenté au roi en 1698 (1). Sous la pression patiente et implacable de madame de Maintenon et des jésuites, Louis ne connut plus que la passion de la conversion, contagieuse comme toutes celles du maître, et qui gagna les intendants, les chefs militaires, les magistrats. Chacun se fit apôtre et missionnaire et se servit, pour convertir, des moyens qui étaient en sa puissance.

On n'eut que trop égard aux pressantes exigences du clergé. Déjà, en 1662, on sonde le terrain, on s'informe, auprès des intendants, des dispositions du peuple, de celles du parlement. Celui de Metz répond en ordonnant que les réformés ne pourront enterrer les personnes qui leur sont chères que clandestinement, avant le lever ou après le coucher du soleil (2) ; mais en même temps l'intendant Bourlié avertit le ministre qu'il sera difficile d'amener le peuple au catholicisme (3). Au commencement de 1663, unédit légalise la déloyauté, décharge les nouveaux convertis du payement de leurs dettes envers les religionnaires; ils obtiennent l'exemption de deux années de tailles et leur part retombe à la surcharge de ces derniers. Un arrêt du 12 mai 1665 prescrit aux prêtres de pénétrer, accompagnés par des magistrats, auprès des religionnaires malades, pour leur demander

(1) Rulhière, Éclaircissements historiques sur les causes de la révocation de l'Édit de Nantes, t. I, p. 136.

(?) Emmanuel Michel, Histoire du Parlement de Metz, p. 198. (3) Depping, t. IV, p. 305.

HISTOIRE DMS CAMISARDS 9

s'ils n'ont pas le désir de mourir catholiques. La populace, ameutée par les curés, hurlait dans la rue, pénétrait dans la chambre, violait l'asile où agonisait un homme, insultait à la douleur de toute une famille, tandis qu'assisté d'huissiers, de sergents et de recors, le prêtre disputait au ministre le moribond effaré. Une déclaration du 24 octobre 1665 autorise les garçons de quatorze ans et les filles de douze à quitter leurs parents pour changer de religion, en exigeant d'eux des pensions proportionnelles aux besoins des uns, aux facultés des autres. C'est la révolte et la démoralisation soufflées au sein de la famille. On attirait par tous les moyens ces pauvres enfants dans des couvents, et une fois dans ces asiles, ils ne pouvaient plus être forcés de voir leurs parents jusqu'à leur abjuration. Les protestants se montraient en tous lieux plus instruits que les catholiques : un arrêt du conseil du 9 novembre 1670 défend aux maîtres d'écoles d'enseigner aux jeunes huguenots autre chose que la lecture, l'écriture et l'arithmétique, et de se trouver plus de douze réunis aux cérémonies de noces et de baptêmes. Après un arrêt qui interdit d'appeler des sages-femmes protestantes auprès des femmes en couches, il en vient un autre du parlement de Rouen, du 22 avril 1681, qui permet aux sages-femmes d'ondoyer les enfants des religionnaires, formalité qui suffisait pour qu'un enfant fût ravi à ses parents. Ils purent se convertir à sept ans, — chose où l'odieux le dispute au ridicule, — et il fut interdit de les élever ou faire élever à l'étranger...

Les parlements, les intendants lancent à l'envi des arrêts vexatoires ; Louis s'en empare, les rend d'une application générale par tout le royaume, en fait des lois. Un édit d'août 1669 interdit, sous peine de confis-

cation de corps et de biens, c'est-à-dire sous peine de galères perpétuelles et de ruine absolue, d'aller s'établir en pays étranger par mariage, acquisition d'immeubles, transfert de famille et de biens. Un autre du G novembre 1674 défend aux ministres d'habiter ou de prêcher hors de leur résidence. Plus tard, c'est tout le contraire, — e sempre 'bene; — pour leur enlever toute autorité morale, il leur est sévèrement interdit d'exercer leur ministère pendant plus de trois ans dans le même lieu. On supprime dans les temples toute distinction de siège ou de place, afin d'en écarter les gentilshommes et les nobles dames qui, lorsqu'il ne s'y trouve plus que des bancs, reculent devant la honte d'être confondus avec les manants. Le 2 décembre 1680, les greffiers, notaires, procureurs, huissiers, sergents, ne pourront plus exercer leurs charges et sont contraints de les vendre à des catholiques, on devine à quel prix ! Là où il n'y a pas de juge, les syndics, les marguilliers doivent aller demander aux malades s'ils n'auraient pas pour agréable de mourir dans la religion de Rome. Les mariages mixtes sont proscrits, sans nul effet. Par une impudence sans égale, Louis déclare légitimes ses bâtards, fruits d'un double adultère, et bâtards les enfants légitimes des protestants mariés avec des catholiques. Le moindre défaut d'une pareille mesure était d'être d'une maladresse insigne, d'aller contre le but où l'on tendait. Car lorsqu'une personne appartenant à la religion la plus nombreuse et qui groupait autour d'elle toutes les sympathies en épousait une autre de la minorité, les enfants, entre ces deux influences égales, devaient aller tout naturellement du côté d'où venaient les faveurs. Les biens légués aux pauvres de la Religion Prétendue Réformée seront réunis aux hôpitaux ; que nul ne s'ingère

de recevoirchez soi les pauvres malades de la R. P. II. (27 janv. 1683, 4 sept 1684) ; on voulait les tenir sous sa main, à l'hôpital, pour livrer leurs derniers moments à l'obsession des prêtres, des bourreaux deleurs coreligionnaires. Un protestant ne peut être nommé tuteur, exercer les fonctions d'expert (21 août 1684); il est défendu aux pasteurs d'exercer leur culte dans les lieux où les temples sont démolis (30 avril 1685). La peine demortprononcée contre ceux qui émigrent à l'étranger est commuée en celle des galères perpétuelles (31 mai 1685). Les galères chômaient, elles manquaient de sujets, et quand nous aurons dit quelles tortures y attendaient les réformés, on comprendra quelle terrible aggravation de peine il y avait là. Tout temple où un mariage mixte aura été célébré sera démoli (Q juillet 1685). Défense aux libraires et imprimeurs de laR. P. R. d'exercer, aux juges, notaires et avocats d'avoir des clercs de la R. P. II., aux protestants d'avoir des domestiques catholiques (9-10 juillet 1685). L'exercice du culte réformé est proscrit dans les villes épiscopales, et dans les faubourgs, à une lieue à la ronde ; les ministres ne pourront résider dans le rayon de six lieues autour d'un temple démoli, ou interdit. De sorte qu'il suffisait d*en abattre un de douze en douze lieues pour que le pasteur n'eût plus ni feu ni lieu, et tombal sous le coup dos galères perpétuelles.

11 ne serait plus reçu de médecins huguenots ; interdiction aux médecins, chirurgiens, avocats, notaires, procureurs, sergents huguenots d'exercer; la moitié des biens des émigrés sera donnée à leurs dénonciateurs; ceux qui favorisent l'évasion des émigrés seront condamnés aux galères perpétuelles (1)...

(1) Isambcrt, Anciennes Lois françaises, t. XVIII, XIX, XX, pattfm»

C'est la loi insensée, en démence, passant à l'état de folie furieuse.

Que l'on veuille bien graver profondément dans sa mémoire que celte législation sauvage continua de peser sur les prostestants jusqu'à la fin de la monarchie et qu'en 1786, le baron [de Breteuil, en présentant à Louis XVI un Mémoire ou Rapport général sur la situation des calvinistes en France, sur les causes de cette situation, et sur les moyens d'y remédier, s'exprimait ainsi, en faisant allusion à l'omission qui avait été faite d'une « loi générale et universelle » pour régulariser cette même situation.

« J'ose demander aujourd'hui si cette infortune de plusieurs millions de Français, qui dure depuis tant d'années, et qui menace encore des générations sans nombre, si les imprudentes lois dont cette fatale réticence a été la cause, la persécution qu'elles ont produite, l'émigration qu'elles ont renouvelée, émigration qui n'est à présent suspendue que par une tolérance tacite et insuffisante; si plus de cinq cent mille mariages désavoués par l'Église, méconnus par les tribunaux et faits au désert, lesquels en produiront une infinité d'autres; si la confusion toujours prête à se porter dans les héritages et qui n'est maintenant arrêtée que par un autre renversement de l'ordre civil, seront encore regardés comme de légers inconvénients, qui ne méritent ni d'être réparés, ni d'être prévenus (1). »

Dès l'année 1679, vingt-deux temples sont abattus. Ils commencent à s'agiter sur leurs fondements, comme secoués par un tremblement de terre, et de jour en jour leurs ruines jonchent le sol. Tout prétexte était bon pour qu'un temple dût être détruit, il suffisait que l'en-

(I) Rulhière, t. II, p. 87.

fant d'un nouveau converti, ou un bâtard, — ils étaient tous réputés catholiques, — y eût pénétré.

Intendants et évoques rasent à l'envi les édifices du culte proscrit. Cosnac triomphe sur ce terrain : « De sorte, dit-il, qu'avant la révocation de l'édit de Nantes, je me glorifiais d'avoir détruit l'exercice des temples de mon diocèse (1). »

Qu'eussiez-vous dit, prélats de la religion des plus forts, si, dans l'an de grâce 1789, la révolution victorieuse eût voulu, faibles représailles de quinze siècles d'oppression, se glorifier de jeter à bas vos églises !

Il y avait longtemps que Cosnac poursuivait cette œuvre odieuse, dénonçant ses frères égarés, appelant sur eux les colères royales, sollicitant la destruction des temples avec l'insistance qu'un autre mettrait à l'accomplissement d'une bonne action. C'est ainsi que le 30 octobre 1683, il s'adressait en ces termes au duc de Noailles, gouverneur militaire de la province :

« Monsieur, — je vous demande la démolition du temple de Bastie-de-Crussol, de la part de Dieu, pour le bien du service du roi, pour l'intérêt de la justice... Le peuple de la Bastie a été le premier rebelle aux édits du roi, et mon diocèse ayant été sans doute le plus criminel se trouve le moins puni, n'ayant vu que la destruction de deux temples dans l'espace de douze lieues, au lieu que celui de Viviers en a vu tomber sept en trois lieues de pays. Serait-il possible, monsieur, que ces raisons ne vous paraissent pas bonnes, et que vous puissiez me refuser ce dixième temple qui dépend uniquement de votre volonté? (2) »

(1) Daniel de Cosnac, Mémoires, t. II, p. 115.

(2) Bulletin du Protestantisme français, 1853, p. 168.

14 HISTOIRE DES CAMISAKDS

Tous les évoques ne déployaient peut-être pas la môme fougue dévastatrice, mais tous approuvaient et applaudissaient de toutes leurs mains. Ainsi faisait de Chambonnas, évêque deLodève, dans sa lettre au même, en date du 29 juillet 1684 : « ... Je conviens avec vous que la condamnation des ministres, leur interdiction et la démolition des temples est le plus sûr moyen d'humilier leur religion et de la finir en France... Cependant, il ne faut pas négliger de punir les fautes de ceux qui sont des consistoires. J'en ai eu encore deux familles complètes depuis peu de jours, sur un procès au sujet d'un enfant rebaptisé au temple, la sage-femme catholique l'ayant baptisé dans sa naissance, le croyant prêt à mourir. Je n'ai pu prouver encore que le ministre eût su ce premier baptême (Id.) ...»

Persuasion, corruption, violence, tous les moyens étaient bons à Louis. Il tenait boutique de religion comme de noblesse ; il marchandait les apostasies, il achetait les baptêmes, comme il vendait aux maltôtiers enrichis les titres héraldiques. Un renégat du protestantisme, « qui eut le bonheur, dit Voltaire, d'être éclairé et de changer de religion dans un temps où ce changement pouvait le mener aux dignités et à la fortune,» Pélisson, manipulait les fonds de la caisse de conversion, alimentée surtout par les produits de la Régale, que l'on venait d'enlever à Rome, et correspondait avec les évoques. Les consciences n'étaient pas chères alors: six livres étaient le prix moyen d'une conversion. Bossuct en fit moins que Pélisson, mais Pélisson beaucoup moins que les dragons. Seulement le catholicisme ne faisait ses recrues que dans l'écume et la lie du protestantisme, et encore ne conservait-il pas ces tristes conquêtes d'un jour, car une fois les six

livres reçues, les nouveaux baptisés s'empressaient de revenir au protestantisme, et cet abus de confiance amena la déclaration du 13 mars 1679 contre les relaps. Louis avoue naïvement tout cela dans le préambule de cette ordonnance :

« Nous avons été informé que, dans plusieurs provinces de notre royaume, il y en a beaucoup qui, après avoir abjuré la Religion Prétendue Réformée dans l'espérance de participer aux sommes que nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y retournent bientôt après... »

Ainsi, ils avaient cru pouvoir échapper à la persécution par une formalité payée à vil prix et qu'ils croyaient sans conséquence. La législation terrible que l'on fit peser sur les relaps les exposa aux peines les plus rigoureuses.

Le grand roi s'attriste, mais ne se décourage pas, et en son nom Louvois pousse les intendants à faire largement les choses, à offrir quelques bons sacs d'écus aux gentilshommes obérés, aux ministres surchargés de famille et peu favorisés de la fortune.

« Sa Majesté, écrit-il à Baville (5 mars 1G85), ne se plaindrait point des sommes assez considérables, si elle pouvait espérer que, étant distribuées secrètement à ceux de la province en qui la noblesse de cette religion a plus de créance, la distribution qui en serait faite par vous pût être suivie d'un nombre considérable de conversions. Sa Majesté connaît bien que, si l'on pouvait savoir que les gentilshommes ou ministres qui seraient convenus de se convertir auraient reçu des gratifications en argent de Sa Majesté, bien loin que ces conversions eussent les suites que Sa Majesté en attend, les autres demeureraient plus opiniâtres dans leur erreur,

les uns pour avoir part aux mômes gratifications, et les autres, qui seraient plus sincères, par la connaissance qu'ils auraient du motif qui aurait porté ceux qui sont présentement accrédités parmi eux à quitter leur religion. Aussi Sa Majesté croit-elle que cet argent ne pourrait être utilement employé qu'autant qu'il serait distribué avec secret, et de manière que personne ne pût avoir connaissance que ceux qui auraient été portés à se convertir eussent reçu aucune gratification de Sa Majesté. »

Certes, l'homme qui donnait de telles instructions à ses agents connaissait bien la nature humaine. Mais quel est le rôle d'un ministre, ou de tenter de la relever de sa déchéance, ou de spéculer sur ses plus vils instincts?

On n'avait pas même l'excuse de pouvoir s'abuser sur l'indigne comédie que jouaient convertis et convertisseurs, et un jour le comte de Tessé en écrivait trèsplaisamment àLouvois (13 novembre 1685) ^(Non-seulement, dans une même journée toute la ville d'Orange s'est convertie, mais l'État a pris la même délibération, et MM. du parlement, qui ont voulu se distinguer par un peu plus d'obstination, ont pris le même dessein vingt-quatre heures après. Tout cela s'est fait doucement, sans violence, sans désordre (1). II n'y a que le ministre Chambrun, patriarche du pays, qui continue de de ne point vouloir entendre raison ; car M. le président qui aspirait àl'honneur du martyre, fût devenu mahométan, si je l'eusse souhaité. En tout cas, il faut que Sa Majesté regarde ce qu'on fait avec ces gens-ci comme quand d'une mauvaise paye l'on tire ce qu'on peut. »

(1) Le pasteur Chambrun réfutera bientôt cet impudent mensonge.

Les évêques eux-mêmes, satisfaits du petit rôlet qu'ils acceptent pour laisser le grand rôle aux dragons, plaisantent agréablement de tout cela. Gosnac, rentré dans son diocèse après l'assemblée du clergé de 1685, travaille, à la suite des garnisaires, aux conversions, « soit par des instructions, soit par des grâces et de l'argent... J'avoue que la crainte des dragons et les logements dans les maisons des hérétiques y pouvaient contribuer beaucoup plus que moi (1). »

Faut-il faire peser sur la mémoire de Louvois la responsabilité de l'attentat du 22 octobre 1685 ? Nous ne le croyons pas. Le fils de Letellier n'était même pas dévot. On l'avait vu se ranger du parti de la Montespan, qui poussait son royal amant vers le faste et les grandes choses, contre la veuve Scarron, qui ne triompha de sa rivale qu'en excitant les scrupules religieux de Louis. On sait avec quelle énergie l'impétueux ministre combattit un mariage qui, pensait-il, couvrait son maître de ridicule aux yeux de l'Europe. Seulement, après que madame de Maintenon et les jésuites eurent triomphé, il sut, lui aussi, opérer sa conversion et se ranger du parti des forts. Il fit beaucoup de zèle, sentant qu'il avait beaucoup à se faire pardonner.

Tout était disposé d'ailleurs pour remettre entre ses mains la direction des événements. Déjà il avait fait rendre, en 1681, une ordonnance ayant pour effet de faire passer au département de la guerre les choses de

(l) Cosnac, t. II, p. 115.

« Je me réjouis par avance de tout le bien que vous venez faire au milieu de nous, et m'oiïVe à vous pour un de vos missionnaires, quoique je reconnaisse que ceux qui frappent fassent bien plus d'effet que ceux qui parlent. » Pierre delà Broue, évêque de Mi repoix, au duc de Noailles, 22 août 1685. Bulletin du Protestantisme, 1853, p. 168.

la R. P. R., et, dans une lettre spéciale et confidentielle (18 mars 1681), il donnait à Marillac, intendant du Poitou, do secrètes instructions qui contenaient en germe les dragonnades et les missions bottées :

« J'ai eu l'honneur de lire au Roi les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire les 5 et 12 de ce mois, par lesquelles Sa Majesté a appris avec beaucoup de joie le grand nombre de gens qui continuent à se convertir dans votre département. Sa Majesté vous sait beaucoup de gré de l'application que vous donnez à en multiplier le nombre, et Elle désire que vous continuyiez à y donner vos soins, vous servant des mêmes moyens qui vous ont réussi jusqu'à présent. Elle a chargé M. Colbert d'examiner ce qu'on pourrait faire pour, en soulageant dans l'imposition des tailles ceux qui se convertiraient, essayer de diminuer le nombre des religionnaires. Elle m'a commandé de faire marcher, au commencement du mois de novembre prochain, un régiment de cavalerie en Poitou, lequel sera logé dans les lieux que vous aurez soin de proposer entre ci et ce temps-là, dont Elle trouvera bon que le plus grand nombre des cavaliers et officiers soient logés chez les protestants ; mais Elle n'estime pas qu'il les y faille loger tous ; c'est-à-dire que de vingt-six maîtres dont une compagnie est composée, si, suivant une répartition juste, les religionnaires en devaient porter dix, vous pouvez leur en faire donner vingt

« Sa Majesté a trouvé bon encore de faire expédier l'ordonnance que je vous adresse, par laquelle Elle ordonne que ceux qui se seront convertis seront, pendant deux années, exempts de logements de gens de guerre. Cette ordonnance pourrait causer beaucoup de conversions dans les lieux d'étapes, si vous teniez la main à

HISTOIRE DES CAMISARDS i(J

ce qu'elle soit bien exécutée, et que dans les répartiments qui se feront des troupes qui y passeront, il y en ait toujours la plus grande partie logée chez les plus riches de ladite religion ; mais, ainsi que je vous l'ai expliqué ci-dessus, Sa Majesté désire que vos ordres sur ce sujet soient, par vous ou par vos subdélégués, donnés de bouche aux maires et échevins des lieux, sans, leur faire connaître que Sa Majesté désire par là violenter les huguenots à se convertir ; et leur expliquant seulement que vous donnez ces ordres sur les avis que vous avez eus que, parle crédit qu'ont les gens riches de la religion dans ces lieux-là, ils se sont exemptés au préjudice des pauvres. »

Ainsi, injustice au fond, hypocrisie dans la forme. Rien d'écrit, tout de vive voix, tout traité sous le manteau de la cheminée, afin qu'il ne reste nulle trace de tant d'iniquités.

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