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CHAPITRE II

Riche, adonné à l'industrie, le protestantisme, sans chefs, était inoffensif. — Ignorance du clergé catholique. — Supériorité des pasteurs protestants. — Louvois, madame de Maiutenon, les Jésuites. — Commencement de l'émigration (1680). — Internement des pasteurs réduits au silence. — Premières dragonnades (1683). — Lamoignon de Bàville, intendant du Languedoc, Noailles maréchal de France, gouverneur de la province, rivalisent de cruauté.

L'intendant du Roussillon, Foucauld, le duc de Noailles, qui commandait dans le Languedoc, en racontant, dans leurs Mémoires comment ils aggravaient les rigueurs de la cour par leur mépris de la légalité, par leur intolérance poussée jusqu'à la férocité, parla déloyauté insolente de leur conduite à l'égard des protestants, montrent assez quel était l'esprit du temps. Ils confessent, du reste, le peu de nécessité de la révocation, avouant que le calvinisme se montrait « alors peu remuant et tenu en bride, non-seulement par la puissance du roi, mais par l'intérêt de ses propres sectateurs (1) . » En effet, depuis la prise de la Rochelle, les protestants n'avaient pas même essayé de jouer un rôle politique ; ils

(1) Mémoires du duc de Noailles, par l'ahbé Millot, p. 9.

avaient refusé de prendre part aux mouvements de la Fronde : « Le petit troupeau broute de mauvaise herbe, disait Mazarin, mais il ne s'écarte pas. »

Le protestantisme, d'ailleurs, était sans chefs. Bien différent du christianisme, qui s'était recruté à l'origine dans les derniers rangs de la plus infime populace (1), parmi les pécheurs, les esclaves, les mendiants et tous les deshérités de ce monde, la Réforme s'était adressée surtout aux gentilshommes et aux lettrés de la bourgeoisie, qui trouvaient en elle un puissant auxiliaire pour résister aux envahissements de la monarchie grandissant sans cesse au préjudice des licences féodales et des franchises municipales. Quand au peuple, qui avait reçu tous les coups entre ce marteau et cette enclume, il était resté en tous lieux assez indifférent à des luttes dont le sens lui échappait. Peu à peu les gentilshommes, devenus courtisans, étaient allés vers le parti d'où venaient les faveurs, et avaient abjuré à leur tour une religion qui était un obstacle à leur ambition. Il n'y restait donc plus guère que le monde pacifique des savants et des riches industriels de la bourgeoisie, qui n'avaient nulle action sur le peuple des campagnes, toujours arriéré d'un siècle et décidé à se cramponner le dernier à des croyances qu'il avait adoptées quand déjà elles étaient répudiées par ses maîtres.

Louis, d'ailleurs, avait pris soin de condamner luimême par avance son attentat et d'amnistier ses victimes, lorsqu'il écrivait ces lignes (2) :

« Nos sujets de la II. P. R. nous ont donné des preu-

(1) Ecclesia Christi non de Academia et Lycœo, sed de vili plebecula congregata est. — Saint Jérôme, in Epist. ad Gai., cap. V.

(2) Déclaration de mai 1652.

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vcs certaines de leur affeclion et fidélité (notamment dans les occasions présentes) , dont nous demeurons très-satisfait. Nous voulons donc qu'ils soient maintenus et gardés en la pleine et entière jouissance de l'édit de Nantes, édits, déclarations, arrêts, règlements, articles et brevets expédiés en leur faveur, registres es parlements, notamment en l'exercice public de la dite religion, en tous les lieux où il a été accordé par iceux, nonobstant toutes lettres et arrêts, tant de notre bon conseil que des cours souveraines, et autres jugements au contraire ; voulant que les contrevenants à nos édits soient punis et châtiés comme perturbateurs du repos public. »

Et cependant Louis signa la révocation de l'édit de Nantes, qui, à une époque où la France était déjà dépeuplée et misérable par suite de ses fautes sans nombre, chassa du royaume un million et demi de ses sujets, les plus riches et les plus industrieux.

Il faut reconnaître que l'on avait songé tout d'abord aux moyens de persuasion, aux discussions théologiques, aux colloques, mais on s'aperçut bientôt que, sur ce terrain, on serait toujours honteusement battu par les protestants, dont les ministres se montraient aussi instruits que les membres du clergé catholique étaient grossièrement ignorants... « Abêtissez-vous pour croire ! » avait dit Pascal avec une désolante conviction, quand sa haute intelligence se révoltait contre certains dogmes que repoussait sa raison. Le clergé l'avait pris au sérieux; mais pendant qu'il s'abêtissait jusqu'à l'idiotisme, le libre clergé protestant s'éclairait des vives lueurs de la science, et toute lutte devenait désormais trop inégale entre les ministres des deux Églises rivales. C'est ce que reconnaissent l'intendant

du Languedoc, d'Aguesseau, et le duc de Noailles, qui commandait dans cette province dont nous nous occuperons tout particulièrement, puisqu'elle servit de théâtre aux événements que nous allons raconter.

« Une des choses, dit le premier, qui retient le plus les huguenots, est la quantité d'instruction qu'ils reçoivent dans leur religion, et le peu qu'ils en voient dans la nôtre (1) . »

« Le zèle des catholiques en général n'étant soutenu dans la province ni par la science, ni par les mœurs du clergé, ressemblait moins au vrai zèle qu'à l'esprit de haine et de vengeance. Noailles se plaignait amèrement de la conduite des évoques et des prêtres qui négligeaient entièrement les moyens de conversion. Dans les Gévennes surtout, ce rempart de l'hérésie, les vices du clergé méritaient les plus grands reproches. Une cathédrale, des collégiales, des cures, plusieurs communautés, fournissaient à peine aux catholiques un sermon par mois, tandis que les calvinistes du même lieu en avaient un par jour, sans avoir plus de deux ou trois ministres... Et comment vaincre l'entêtement de sectaires mieux instruits de leur religion, plus attachés à leur Croyance et à leurs devoirs que le9 catholiques dont ils étaient environnés, méprisant les superstitions que ceux-ci préféraient souvent au culte divin, méprisant les subtilités triviales qui faisaient presque leur unique théologie?

« Le roi envoya enfin l'abbé Hervé avec douze missionnaires, suppléer, en Languedoc, à la disette d'ecclésiastiques zélés et suffisamment instruits. Des gratifications en argent, destinées aux nouveaux convertis,

(1) Pierre Clément, le Gouvernement de Louis XIV, p. 93.

ajoutaient du poids aux discours des prédicateurs : les sommes se réglaient sur le nombre de ceux qui composaient les familles (1). »

Noailles alors pressa l'intendant d'Aguesseau d'ouvrir des conférences à Nîmes. Mais le résultat fut tel, qu'il fut bientôt forcé de lui écrire que, « puisqu'on ne trouvait point de docteurs catholiques assez savants pour soutenir la cause de Dieu dans ces conférences, il fallait profiter de ce refus que les religionnaires faisaient d'y entrer, et les rompre avec honneur, plutôt que de les tenir avec déshonneur pour la religion (Id.). »

Ainsi, dans la lutte terrible déjà engagée, le protestantisme représente la lumière et le progrès, tandis que la sombre milice de Rome personnifie les ténèbres et la barbarie. Pourquoi faut-il que ce rôle ait été si souvent le sien !

Il fallut donc en revenir aux termes des instructions du 18mars 1681, aux logements militaires. L'intendant .Foucauld semble revendiquer le triste honneur de s'être lancé le premier dans la voie ouverte par le terrible ministre. Le Béarn, qu'il administrait, comptait vingt temples protestants : il les fit raser jusqu'au dernier : « Le 23 juillet (1681), écrit-il dans son journal, j'ai proposé à M. Louvois de faire venir du Roussillon deux compagnies de cavalerie dans le haut Rouergue et dans le haut Quercy... J'ai reçu, pendant cette année et les suivantes, des arrêts pour exclure les religionnaires des charges publiques et des emplois dans les villes. »

Il était impossible de mépriser plus complètement toutes les lois et toutes les garanties les plus sacrées, car ce ne fut que quatre années plus tard que l'édit de

(1) L'abbé Millot, Mémoires de Noailles, p. il.

Nantes fut révoqué, et jusque-là les réformés avaient bien le droit, — en admettant que l'attentat de Louis XIV le leur ait fait perdre, — de prier Dieu à leur manière et de vivre de leurs positions acquises.

Le zèle convertisseur de Foucauld fut parfois jugé sévèrement par quelques-uns de ses comtemporains, notamment par d'Aguesseau, qui écrit dans la Vie de son père : « Je ne nommerai point ici l'intendant qui, par une distinction peu honorable pour lui, fut chargé de faire le premier essai d'une méthode si nuisible pour la conversion des hérétiques. Il était des amis de mon père et des miens : homme d'un esprit doux, aimable dans la société, orné de plusieurs connaissances, et ayant du goût pour les lettres comme pour ceux qui les cultivent. Mais soit par un dévouement trop ordinaire aux intendants pour les ordres de la cour, soit parce qu'il croyait, comme bien d'autres, qu'il ne restait plus dans le parti protestant qu'une opiniâtreté qu'il fallait vaincre, ou plutôt écraser par le poids de l'autorité, il eut le malheur de donner au reste du royaume un exemple qui ne fut que trop suivi, et dont le succès surpassa d'abord les espérances mêmes de ceux qui le faisaient agir. Il n'eut besoin que de montrer les troupes, en déclarant que le roi ne voulait plus souffrir qu'une seule religion dans ses États, et l'hérésie parut tomber à ses pieds. Les abjurations ne se faisaient plus une à une; des corps et des communautés entières se convertissaient par délibération, et par des résultats de leurs assemblées; tant la crainte avait fait d'impression sur les esprits, ou plutôt, comme l'événement l'a bien fait voir, tant ils comptaient peu tenir ce qu'ils promettaient avec tant de facilité. »

« Quand Louvois vit que l'affaire était entamée, il

la poussa à l'extrémité et aux cruautés qui furent exercées, prétendant convertir en six mois seize cent mille personnes par des traitements indignes de la religion et de l'humanité (1). » C'est au nom du Dieu d'amour et de charité que l'amour et la charité sont proscrits, que Colbert écrit à la Reynie (23 mars 1682) de s'opposer aux associations organisées par quelques dames riches de la religion persécutée, en vue de secourir les pauvres de leur communion. Ces réunions continuent cependant, se cachant comme pour faire le mal ; mais d'habiles espions, soudoyés par le père La Chaise, livrent le secret de leur existence, et on les poursuit avec plus de rigueur que par le passé (2).

Vers le môme temps, le parlement de Toulouse rendit le 16 octobre 1682, « conformément aux ordres de la cour, » un arrêt qui interdisait l'exercice de la R. P. R. dans Montpellier, qui ne comptait pas moins de huit mille protestants, et ordonna que le temple de cette ville fût démoli. Les pasteurs tentèrent d'opposer les voies légales à l'arbitraire de la cour. Ils annoncèrent que si on les empochait de se réunir dans les temples, ils prêcheraient sur les places publiques ; que si on les chassait de la ville ils iraient clans la campagne. .. Pour toute réponse, Noailles les fit conduire à la citadelle, et le temple fut rasé jusqu'aux fondements.

Montauban et la plupart des villes avaient manifesté* comme Montpellier, quelques velléités de résistance. Le parlement de Toulouse commença des procédures contre Ces malintentionnés, mais Louvois lui-même hésitait encore à entrer dans la voie où bientôt il allait

(1) Le Fare, Mémoires, p. 285.

(2) Depping, t. IV, p. 338, 343.

se lancer à outrance, et il donna ordre de surseoir à l'exécution, « pour ne pas mettre trop de bois au feu à la fois, » écrivait-il à Noailles (7 décemb. 1G82).

La petite-fille indigne d'Agrippa d'Aubigné, la veuve Scarron, pouvait craindre déporter la peine de sa souillure originelle, aussi croyait-elle sans doute nécessaire de déployer plus de zèle contre ses anciens coreligionnaires pour se faire pardonner. Elle s'empressa de faire éclater son contentement lorsqu'elle vit le grand roi prêt à céder aux funestes inspirations de son entourage. « Le roi commence à penser sérieusement à son salut et à celui de ses sujets, écrit-elle le 24 août 1682, jour anniversaire de la Saint-Barthélémy. Si Dieu nous le conserve, il n'y aura plus qu'une religion dans son royaume. C'est le sentiment de M. de Louvois, et je le crois plus volontiers là-dessus que M. de Colbert, qui ne pense qu'à ses finances et presque jamais à la religion. »

Et quand le résultat trompa les espérances de ces insensés qui l'assuraient qu'il n'en coûterait pas une seule goutte de sang (1), quand il coula à flots sur les champs de bataille, et que la potence, la roue, le bûcher et les galères reçurent leurs victimes, elle crut assez faire de tromper le roi sur les conséquences de son crime. « Il est inutile, se contenta-t-clle de dire, que le roi s'occupe des circonstances de cette guerre : cela ne guérirait pas le mal, et lui en ferait beaucoup (2). »

(1) «Le roi est fort content d'avoir mis la dernière main au grand ouvrage de la réunion des hérétiques à l'Église. Le Père de La Chaiso a promis qu'il n'en coûterait pas une goutte de sang, et M. de Louvois dit la même chose. » Lettres de madame de Maintenait, p. 112.

(2) Rulhièrc, t. II, p. 282.

28 HISTOIRK DES CAMISARDS

Qu'un million et demi de Français périssent dans les supplices ou fuient vers la terre d'exil, pourvu que le sommeil du monarque ne soit pas troublé pour si peu !

Il y avait là, pour cette femme à l'esprit implacable, au cœur froid, à la volonté patiente, non-seulement une affaire de scrupule religieux, mais encore une excellente spéculation financière. Elle voyait l'opération sous tous ses aspects, et, non contente d'avoir fait donner à son frère un pot-de-vin de 800,000 livres sur une réadjudication des fermes, elle écrivait à celui-ci, le 2 septembre 1681 : « Je vous prie, employez utilement l'argent que vous allez avoir. Les terres en Poitou se donnent pour rien; la désolation des huguenots en fera encore vendre... Vous pouvez aisément vous établir grandement en Poitou. » Et encore le 22 octobre de la même année : « Vous ne ne sauriez mieux faire que d'acheter une terre en Poitou ou aux environs. Elles vont s'y donner, par la fuite des hugeunots. »

L'émigration avait donc déjà commencé bien longtemps avant la révocation de l'édit de Nantes. On pouvait prévoir quel en serait l'effet, et l'on chercha à l'atténuer par la déclaration du 18 mai 1682, condamnant aux galères perpétuelles les chefs de famille qui voulaient quitter la France, et à une amende arbitraire de 3,000 livres au minimum ceux qui leur auraient servi de complices. Plus tard, une ordonnance du 20 août 1685 accorda aux dénonciateurs la moitié des biens des religionnaires sortant du royaume (1).

Toutes les âmes ne sont pas trempées pour le martyre. Par séduction ou par crainte, on obtenait du plus grand nombre un acte extérieur de catholicité, que

(1) Isambert, t. XIX, p. 38*, 524.

beaucoup accomplissaient sans y attacher une sérieuse importance, espérant à ce prix acheter le droit de prier Dieu à leur manière. Mais la loi contre les relaps vint les retenir pour toujours dans cette religion qu'ils croyaient n'avoir acceptée que passagèrement, sous bénéfice d'inventaire, et pour se ménager de fuir vers l'étranger qui leur tendait les bras. En môme temps la loi contre l'émigration les clouait en France parmi leurs persécuteurs. Partez, et vous êtes rebelles. Restez, et vous voilà convertis, et vous tombez sous le coup de l'implacable législation qui frappe les relaps.

Bientôt, en effet, tous les calvinistes furent réputés tels, de parle bon plaisir du roi : « Le séjour, dit-il, que ceux qui ont été de la R. P. R., ou qui sont nés de parents religionnaires, ont fait dans notre royaume depuis que nous y avons aboli tout exercice de ladite religion, est une preuve plus que suffisante qu'ils ont embrassé la religion catholique, apostolique et romaine, sans quoi ils n'y auraient été soufferts ni tolérés (1). »

Certes, c'était pousser loin l'impudence et le mensonge, car si, à l'origine, on avait laissé sortir librement les calvinistes, du moins aucun édit de bannissement n'avait jamais été rendu conLre eux, et bien au contraire la sortie du royaume leur avait été interdite sous les peines les plus terribles.

Grâce à ces lois contradictoires, folles et coupables à la fois, les protestants se voyaient condamnés, on le savait, à commettre chaque jour des sacrilèges. Mais du moins les enfants, élevés sur les genoux de l'Église, seraient sauvés, et madame de Maintenon n'était que le

(1) Rulliière, t. II, p. 269.

{idole interprète de La Chaise et des jésuites lorsqu'elle écrivait les lignes suivantes :

« Je crois bien que toutes ces conversions ne sont pas sincères ; mais Dieu se sert de toutes voies pour ramener à lui les hérétiques. Leurs enfants seront au moins catholiques, si les pères sont hypocrites. Leur réunion extérieure les approche du moins de la vérité. Ils ont les signes communs avec les fidèles. Priez Dieu qu'il les éclaire tous. Le roi n'a rien tant à cœur. »

Les mémoires du temps nous ont conservé l'opinion de Godet-Desmarets, profond théologien, évoque de Chartres, et directeur de madame de Maintenon : « Si l'on n'a pas fait difficulté, disait-il, de recevoir l'abjuration d'un grand nombre de calvinistes, dont on pouvait craindre que la conversion ne fût pas sincère, pourquoi se ferait-on aujourd'hui de la difficulté de les contraindre par les mêmes voies à recevoir* les sacrements ? On craint de se rendre complice de leurs sacrilèges ! Pourquoi ne craignait-on pas de se rendre complice du mensonge qu'ils faisaient au Saint-Esprit? On s'est élevé avec beaucoup de sagesse au-dessus de cette crainte, parce qu'en leur demandant des choses justes, on ne s'est pas cru responsable de la manière impie dont ils le faisaient. N'a-t-on pas les mômes raisons d'éloigner aujourd'hui tous les scrupules, en les obligeant à fréquenter les sacrements ? »

Des arrêts du conseil qui ordonnaient aux pasteurs de s'éloigner des lieux où l'exercice de leur culte était interdit, augmentèrent la fermentation, à Nîmes surtout où le peuple, toujours en armes, jouissait, dans les marais, au bord des étangs et sur les montagnes, d'un privilège de chasse qui souvent lui permettait seul de vivre, et où abondaient les montagnards cévenols, qui

¥Y voyaient attirés par les besoins de leur subsistance. (Partout les ministres^ acceptant la persécution et exalpant le martyre, préparaient une résistance à laquelle febacun était disposé. Une ligue formidable unissait le [Poitou, la Saintonge, la Guienne, le Languedoc, les !|Cévennes, le Vivarais et le Dauphiné. Le clergé romain, llpar la violence de ses paroles, irritait ces consciences déjà troublées, et soufflait le feu à pleine poitrine : « Les catholiques, dit Noailles (1), ne se conduisaient pas de ['manière à calmer ces cœurs inquiets et ulcérés. Des ecclésiastiques se montrèrent si emportés dans le Vivarais, qu'on fut obligé d'écrire aux principaux gentilshommes du pays pour qu'ils réprimassent leur faux izèle, et cherchassent en secret les moyens de servir la religion et le roi. »

Louvois, en aggravant les mesures rigoureuses ordonnées contre les protestants, n'avait pris aucune mesure pour comprimer la rébellion que vingt années de persécution atroce devaient inévitablement enfanter à la fin. C'est que Louis, habitué à n'être entouré que de courtisans à genoux, croyait pouvoir commander aux consciences, briser au gré de son caprice les croyances et les convictions. Il daignait octroyer une religion à ses sujets égarés, et il exigeait qu'ils l'acceptassent sur sa garantie dès qu'il affirmait que c'était la meilleure. Louvois et le P. La Chaise lui avaient affirmé que cela soulèverait à peine quelques murmures passagers, et qu'après avoir étouffé l'impuissante opposition des parlements, des états provinciaux et des municipalités, quelques pauvres ministres n'oseraient pas parler quand il commandait le silence, protester quand il ordonnait d'obéir.

(1) Mémoires, p. 12.

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Le résultat trompa leur prévision. Du Languedoc, où l'on comptait, disait-on, 200,000 huguenots (1), la résistance gagna jusque dans le Dauphiné, et le 29 juillet 1683, les consistoires des deux provinces envoyèrent à Chalençon leurs députés, qui, réunis en grand nombre, prirent la résolution de ne pas tenir compte des entraves apportées à l'exercice de leur culte, tout en protestant bien haut de leur dévouement au roi, en dehors de ce qui concernait la liberté de conscience. Ils se sentaient appuyés par quelques gentilshommes, prêts à se mettre à la tête du mouvement. Des attroupements nombreux d'hommes armés se montraient sur plusieurs points. On fît marcher contre eux deux régiments de dragons et trois d'infanterie, en tout 3,500 hommes environ, sous la conduite du maréchal de camp marquis de Saint-Ruth, le Simon de Montfort de cette seconde croisade contre la langue d'oc, celui dont les évêques récompensèrent le fougueux apostolat en le baptisant du titre de treizième apôtre.

Le 29 août, il tomba à l'improviste sur une nombreuse assemblée convoquée au village de Bordeaux. La résistance fut énergique, mais en présence des forces supérieures qu'on leur opposait, les calvinistes se dissipèrent et cessèrent de se réunir. La paix parut se rétablir, et l'on accorda des lettres d'amnistie, mais bien incomplète, puisqu'on en exceptait les ministres coupables d'avoir prêché où il était interdit de le faire, et une cinquantaine d'autres personnes encore, dont les maisons furent démolies.

Parmi ceux que se réservait la vengeance royale se trouvait l'arrière-petit-fils de l'un des rédacteurs de

(l) Berwick, Mémoires , p. 369.

l'édit de Nantes, Charnier, pasteur à Montélimar. C'était un jeune homme de vingt ans à peine. Comme les autres, il était coupable de s'être défendu contre l'attaque des dragons. Les jésuites lui offrirent la vie, s'il voulait abjurer. Il refusa. Par un singulier raffinement de cruauté, il fut ramené à Montélimar pour être supplicié devant la maison qu'habitait son père, qui y exerçait les fonctions d'avocat. « Il reçut cinquante coups de barre de fer, avant qu'on lui donnât le coup mortel, ou coup de grâce, de sorte, que ses horribles souffrances durèrent trois longues journées, au bout desquelles on se décida enfin à l'achever (1)... »

Les lettres d'amnistie ordonnaient en outre la démolition de tous les temples de Chalençon, de Saint-Fortunat et du Ponsin, avec défense, sous peine de la vie, de faire en ces lieux aucun acte de la religion proscrite.

De pareilles grâces, qu'entouraient d'aussi sanglantes réserves, ne pouvaient que rallumer l'incendie prêt à s'éteindre. Bientôt le Vivarais fut* en feu. Noailles marcha le 24 septembre contre les mécontents, les attaqua au dessus de Pierregourde, en tua un grand nombre. On fit douze prisonniers qui furent pendus, séance tenante, par un treizième. Il y eut encore, dans d'autres lieux, quelques victimes et quelques pendaisons. « Ces misérables allaient au gibet avec une ferme assurance de mourir martyrs, et ne demandaient d'autre grâce, sinon qu'on les fit mourir promptement. Ils demandaient pardon aux soldats ; mais il n'y en eut pas un seul qui voulût demander pardon au roi (2). »

(1) Daniel Charnier, par Ch. Read, p. 408-410. —Mémoires de la famille Portai, p. 403-405.— Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. XXXVI.

(2) Noailles, p. 14.

Do son côté, Saint-Ruth devait aller le rejoindre après avoir traversé le Dauphiné. Mais, comprenant qu'il importait surtout de ne pas pousser à bout des peuples qui ne songeaient nullement à la révolte pourvu qu'on les laissât prier Dieu comme ils l'entendaient, d'Aguesseau crut pouvoir prendre sur lui d'arrêter la marche des troupes. Louvois, dont la fureur grandissait à mesure que la résistance s'accentuait davantage, s'empressa, dans une lettre du 1er octobre 1083, d'exprimer son vif mécontentement à Noailles:

« Il est difficile do comprendre comment il a pu tomber dans l'esprit à M. d'Aguesseau d'imposer à M. de Saint-Ruth la patience qu'il a eue de soutenir les insultes de ces canailles, dès que, ayant eu connaissance de l'amnistie, l'on a vu qu'ils ne voulaient pas poser les armes. Je vous supplie de leur lire cette lettreà tous deux, qui leur fera connaître combien ils se sont trompés, et particulièrement à M. d'Aguesseau; combien la conduite qu'il a exigée de M. de Saint-Ruth, qu'il tient contre son inclination, a été contraire aux intentions de Sa Majesté, et capable d'attirer de grands inconvénients. L'intention du roi n'est pas que l'amnistie ait lieu pour les peuples du Vivarais qui ont eu l'insolence de continuer leur rébellion après qu'ils ont eu connaissance de la bonté que Sa Majesté avait pour eux ; et elle désire que vous ordonniez à M. de Saint-Ruth d'établir des troupes dans tous les lieux que vous jugerez à propos, de les faire subsister aux dépens du pays, de se saisir des coupables et de les remettre h M. d'Aguesseau pour leur faire leur procès, de raser les maisons de ceux qui on tété tués les armes à la main, et de ceux qui ne reviendront pas chez eux, après qu'il çn aura fait publier une ordonnance ; que vous lui donniez ordre de faire raser

les huit ou dix principaux temples du Vivarais, et, en un mot, de causer une telle désolation dans ledit pays que l'exemple qui s'y fera contienne les autres religionnaires et leur apprenne combien il est dangereux de se soulever contre le roi.

« Sa Majesté trouve bon que l'amnistie ait lieu à l'égard des religionnaires qui habitent les Cévennes, pourvu qu'ils ne prennent plus les armes et exécutent les édits du roi avec la soumission qu'ils doivent. Son intention est que vous défendiez dans tout ce pays-là, aux catholiques comme aux religionnaires, le port d'armes, et fassiez sévèrement exécuter votre ordonnance. Quand je dis le port d'armes, ce n'est pas seulement de ne point marcher dans les grands chemins avec des armes, l'intention de Sa Majesté étant que vous leur défendiez d'en conserver chez eux. »

Saint-Ruth n'avait besoin que de n'être pas retenu, et dans la suite il exécuta religieusemeut les ordres prescrits. Il tomba une fois sur une assemblée de près de quatre mille protestants, dont quelques-uns étaient armés pour la défense commune. Après les avoir taillés en pièces, il en fit brûler deux cents qui s'étaient réfugiés dans une grange. « Ceux qui avaient été pris, dit Cosnac, furent condamnés à mourir par la main du bourreau. Toutes les prisons de mon diocèse étaient remplies de ces malheureux, et M. l'intendant en faisait exécuter plusieurs à mesure que leur procès était insiruit. C'était un terrible spectacle (1). »

Une autre fois il en surprit trois ou quatre cents dans le bourg de Bordeaux, entre Crest et Dieu-le-Fit. Une vingtaine se réfugièrent encore dans la grange à laquelle

(1) Cosnac, t. II, p. lis.

il lit mettre le feu. Tous périrent dans les flammes. Cinq seulement avaient été faits prisonniers : l'un d'eux obtint sa grâce à la condition de pendre les quatre autres. On voit que ce procédé était ordinaire. Le nom de bourreau se perpétua dans la famille de celui-là. (Id., p. 190.)

Ces barbares exécutions ne découragèrent pas les calvinistes, et à son retour à Nîmes, Noailles fut « étrangement surpris » de recevoir une députation des Cévennes, demandant le rétablissement de l'exercice de leur religion à Saint-Hippolyte, où ils étaient quatre mille, et enfin l'exécution complète de l'édit de Nantes, avec révocation de tous les édits, déclarations et arrêts du conseil lancés au préjudice de leurs libertés et privilèges depuis le commencement du règne du grand roi.

Pour toute réponse, Noailles, « surpris de l'extravagance de ces pauvres misérables, » les fit jeter tous en prison (2 octobre 1683). Puis il marche sur Saint-Hippolyte, y fait raser quelques maisons et démolir six temples du Vivarais (Noailles, p. 16).

Les persécutions contre les ministres devinrent plus pressantes ; l'un d'eux, Audoyer, fut pendu seulement, un autre Isaac Homel, « fort estimé dans son parti », fut roué vif après avoir subi la question, et « son ca. davre exposé aux quatre endroits du Vivarais où il avait été plus de trente ans ministre (Gosnac, tome II, p. 117). »

« Cependant on continuait de suivre envers la secte proscrite le même plan de sévérité et de destruction. Tandis que l'abbé Hervé et ses missionnaires se livraient aux travaux apostoliques avec un succès médiocre, les troupes inspiraient toujours la crainte : on poursuivait des ministres, on démolissait des temples, on défen-

dait les assemblées religieuses, on multipliait les entraves (1) ... »

« L'expérience montrait combien les conversions rapides, fruits de la terreur ou de l'avarice, étaient vaines, • pour ne pas dire contraires à la fin qu'on se proposait. Les nouveaux convertis du Vivarais ne se montraient plus protestants et se montraient encore moins catholiques : ils n'allaient ni à la messe ni au prêche ; ils n'avaient aucune religion, après avoir quitté la leur. La négligence de l'évêque, l'ignorance grossière de la plupart des curés, leur mauvaise conduite (les cures ne rapportant qu'une cinquantaine d'écus , pouvait-on y placer d'honnêtes gens et des gens habiles?), tout augmentait le mal et éloignait le remède (p. 19).'»

L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, gémissait des conversions qu'opérait le duc de Noailles. « La manière dont ce miracle s'opérait, dit son fils et son biographe, les faits singuliers qu'on venait tous les jours nous raconter, auraient suffi pour percer un cœur moins religieux que celui de mon père.. » Nous l'avons vu hésiter à seconder les desseins deLouvois en arrêtant Saint-Ruth sur la route du Vivarais. Ce ne fut pas la seule fois qu'il tenta de réparer les fautes du gouvernement du roi-soleil. La prospérité de Nîmes dépendait des manufactures de soie, qui produisaient pour deux millions de livres par an. « On le devait à l'industrie des religionnaircs, plus riches, plus intelligents, plus accrédités au dehors que les marchands catholiques. Ceux-ci, jaloux de leurs succès, projetèrent de leur enlever cet avantage, comme si l'hérésie devait exclure de

(l) Noailles. p. 18.

la possession même du travail et du talent (Noailles:. p. 12). » Déjà de sourdes tracasseries les avaient avertis du sort qui les attendait. On avait introduit, au mépris des privilèges locaux, les règlements de la maîtrise de Lyon, qui excluaient les protestants des manufactures et du commerce de la soie. D'Aguesseau détourna pour un moment ce coup, qui allait ruiner la contrée. « La prudence, fit- il observer, demande qu'au moins on en. tolère la continuation entre les mains des religionnaires, qui seuls ont l'argent, le crédit, les habitudes, les correspondances et la conduite nécessaire pour les soutenir (Id.) . »

Il se bornait d'ailleurs à demander, non d'abroger les règlements, mais d'en ordonner la surséance. Louvois passa outre. Ainsi, exclus déjà de toutes les professions libérales, il ne restait plus aux huguenots que le choix entre mourir de faim, ou résister par la force à une tyrannie devenue intolérable.

Ne voulant pas assumer plus longtemps sur ses épaules la responsabilité des attentats qu'il Voyait commettre chaque jour, d'Aguesseau, découragé et épuisé de fatigues, demanda sa retraite de la province. Il l'obtint et fut remplacé par Lamoignon de Bàville, de sinistre mémoire, Bàville, « le roi du Languedoc, » ainsi que l'appellent les mémoires du temps.

Se sentant alors secondé suivant ses vœux, Noailles donna tous ses soins à exécuter rigoureusement -les ordres de la cour. « On ne voulait plus rien ménager; on voulait forcer les huguenots à devenir catholiques; on voulait que la terreur décidât ou multipliât les conversions. Enfin on avait résolu d'envoyer des troupes, au lieu de missionnaires, partout où il restait des partisans de l'hérésie, et de loger chez eux les soldats, jus-

qu'à ce que de tels hôtes les fissent obéir aux volontés du roi (1) . »

L'abbé Millot cherche à innocenter Noailles pour tout rejeter sur Louvois : « Pouvait-il ne pas se conformer au langage de ce ministre ? » dit-il.

Oui, certes, il le pouvait, et il le devait. Son devoir était de lui faire connaître la vérité vraie, au lieu de le tromper en lui parlant des rapides et faciles abjurations qu'il prétendait opérer en tous lieux.

Le 15 octobre 1685, il lui écrivait de Florac que déjà plus du tiers du Gévaudan était converti, qu'il marchait accompagné des dragons de Barbezières « pour faire ses missions » ; il suppliait le roi d'accorder aux convertis quelques remises sur les tailles : « car quoiqu'on les ait fort ménagés, à cause de leur prompte obéissance aux ordres du roi, il ne se peut qu'ils n'aient souffert. » C'était bien impossible, en effet, puisqu'il avait doublé les logements dans toute la province. Puis il annonce qu'il va lui envoyer « quelques hommes d'esprit pour lui rendre compte de tout en détail et répondre à tout ce qu'il désire savoir, et qu'il ne saurait écrire. (Id., p. 22.) »

On sentait donc instinctivement que l'on faisait là quelque chose d'infâme, dont on rendrait compte à la postérité, et l'on ne voulait pas qu'il restât de traces écrites de tout cela, tant sans doute ces détails étaient hideux. Nous ne savons donc pas tout, nous n'avons pas toutes les pièces du procès, mais si incomplètes qu'elles soient, celles qui restent, avec les faits que l'on a cru pouvoir confier au papier, suffisent pour faire maudire la mémoire de Louis et de ses complices.

(1) Noailles, page 20.

Noailles avait juré « sur sa tète » que tout serait fait et parfait avant le 25 novembre. « Les conversions qui ont suivi depuis le 15 octobre ont été si générales, et avec une si grande vitesse, que l'on ne saurait assez remercier Dieu, ni songer trop sérieusement aux moyens d'achever entièrement cet ouvrage, en donnant à ces peuples toutes les instructions dont ils ont besoin, et qu'ils demandent avec instance. Il est certain que vous pouvez ajouter bien près d'un tiers de moins à l'état qui vous fut donné des gens de la religion, du nombre de 182.000 hommes ; et quand je vous ai demandé jusqu'au 25 du mois prochain pour leur entière conversion, j'ai pris un terme trop long; car je crois qu'à la fin du mois, cela sera expédié. »

« Les plus considérables de Nîmes firent abjuration dans l'église le lendemain de mon arrivée. 11 y eut ensuite du refroidissement ; mais les choses se remirent dans un bon train, par quelques logements que je fis faire chez les plus opiniâtres. »

Or savez-vous ce qu'étaient ces quelques logements qui firent merveille? Une autre dépèche nous apprend que deux de ceux-là furent de cent hommes chacun. (Ici., p. 21) !

Il faut lire, dans le journal de Jean Migault, le récit des excès que, dès l'année 1681, les dragons se permettaient chez leurs hôtes: «En général, la troupe n'abandonnait jamais une paroisse tant qn'il restait à une famille protestante quelques meubles, quelque effet, la moindre chose dont on pût faire de l'argent ; on exigeait 15 francs pour les officiers supérieurs, 9 francs pour un lieutenant 3 francs pour un soldat, et 38 sols pour le moindre individu attaché au régiment. Cette monstrueuse exaction cessait-elle d'être payée ponctuellement, on était dans

l'usage invariable de vendre le mobilier et les bestiaux, et, quand on avait disposé de ces objets, jusqu'aux bardes des malheureux hôtes.

« Que plusieurs papistes aient profité d'une si bonne occasion pour remplir leurs écuries de chevaux, leursfermes de bétail, et leurs maisons de meubles, sans doute c'est ce qui étonnera peu, car l'officier commandant faisait rarement attention à la véritable valeur de ce qu'il mettait en vente, et concluait le marché au prix qui lui était offert de prime abord.

« Ainsi ces fidèles serviteurs du Christ, après avoir nourri leurs oppresseurs, les uns dix jours, les autres vingt, et, quelquefois plus longtemps, se voyant dépouillés de tout ce qui avait quelque valeur, prenaient le parti, pour se soustraire à la fureur de leurs ennemis, de s'évader de nuit avec leurs femmes et leurs enfants, et d'errer dans les bois, sans nourriture, et souvent sans vêtements (1). »

C'était ce que faisaient en tous lieux ceux qui avaient quelques ressources et quelque énergie. Mais Bâville publia une ordonnance contre ces fugitifs,. « comme ayant abandonné leurs maisons et détourné leurs meubles, pour éviter, par cette désertion affectée, déloger des troupes, » Ils payèrent mille livres d'amendes, trente livres par jour jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés et qu'ils eussent mis leurs maisons en état de les loger; il fut enjoint aux consuls de faire exécuter l'ordonnance « nonobstant opposition et appellation quelconque. »

Tout allait au mieux dans le Languedoc. Désireux de voir la France tout entière marcher du môme pas,

(1) Jean Migault, Journal, p. 1G.

Louvois écrivit au marquis deBoufflers, qui commandait l'armée d'observation rassemblée en Béarn (31 juillet 1685) :

« Vous aurez vu par mes précédentes, qu'il n'y avait point d'apparence que le roi vous ordonnât cette année de faire aucune irruption en Espagne. Je ne puis présentement que vous confirmer la môme cbose, le conseil de Madrid consentant, sur les instances qui lui sont faites de la part du roi, à tout ce que Sa Majesté peut désirer ; ce qui lui a faitjuger à propos de se servir des troupes qui y sont à vos ordres, pour, peudant le reste de cette année, diminuer le plus que faire se pourra dans les généralités de Bordeaux et de Montauban, le grand nombre de religionnaires qui y sont, et essayer d'y procurer, s'il est possible, un aussi grand nombre de conversions qu'il s'en est fait en Béarn.

« Pour y parvenir, Sa Majesté désire que vous confériez avec MM. de Bis et de la Bercbère (intendants de ces deux généralités), et vous informiez d'eux des endroits de leur département où il y a le plus de religionnaires ; qu'en exécution des ordres de Sa Majesté, dont je vous envoie un grand nombre en blanc, et que vous remplirez pour cet effet, vous fassiez marcher dans chaque communauté le nombre de cavalerie, d'infanterie ou de dragons que vous concerterez avec eux ; que vous les fassiez loger entièrement chez les religionnaires, et les délogiez de chez chaque particulier, à mesure qn'il se convertira; que vous retiriez les troupes de la communauté, pour les envoyer dans une autre, lorsque tous les religionnaires seront convertis, même lorsque la plus grande partie aura pris le bon parti, différant jusqu'à un autre temps de faire convertir le reste, suivant qu'il vous sera expliqué ci-après...

« Que si ce qui s'exécutera à l'égard des religionnaires en portait quelques-uns à tenir quelques discours séditieux, vous les fassiez diligemment arrêter et remettre entre les mains du parlement du ressort duquel il sera, pour lui être fait son procès.

« Que si quelque communauté prenait les armes ou que les religionnaires fissent quelque assemblée, Sa Majesté vous ordonne de lui en rendre compte en même temps par un courrier exprès; cependant d'assembler destroupes, sans attendre de nouveaux ordres, et d'y marcher si fort que vous puissiez les dissiper, et par des exemples sévères que vous feriez faire sur-le-champ de tous ceux qui se trouveraient les armes à la main, ôter aux autres l'envie de suivre un si mauvais exemple... »

A en croire les intendants, les populations reconnaissantes volaient au-devant des dragons qui leur apportaient les lumières de la foi. C'était une véritable furie de conversion qui prenait ceux-ci presque au dépourvu et les embarrassait par sa prodigieuse rapidité. Louvois acceptait tout cela et s'en faisait l'écho à la cour :

« La nouvelle que j'ai reçue hier soir (7 septembre 1685) est trop considérable pour ne vous en pas faire part, s'empresse-t-il d'écrire au contrôleur général. Elle porte que depuis le 15 août jusqu'au 4 de ce mois, il s'est fait soixante mille conversions dans la généralité de Bordeaux, et vingt mille dans celle deMontauban; et l'on assure qu'auparavant que ce mois soit passé, il ne restera pas dix mille religionnaires dans la généralité de Bordeaux, où il y en avait cent cinquante mille. Les ecclésiastiques ne peuvent pas suffire à recevoir les abjurations, les villes et les bourgades envoient dos délibérations de se convertir, de dix et douze lieues, et si • quelqu'une attend l'arrivée des troupes, elle se convertit

auparavant qu'elles soient entrées... L'on demande partout que le roi fasse bâtir des églises qui soient capables de contenir le nombre de nouveaux convertis, et surtout qu'il envoie des prêtres de bonnes mœurs, y ayant eu des communautés entières qui n'ont point voulu abjurer entre les mains de leurs curés, par l'horreur qu'elles avaient du désordre de leur vie. »

« La Trousse, dit Dangeau, fut nommé pour aller commander les troupes en Daupbiné, et tâcher de faire aussi bien dans ce pays-là que Boufflers a fait en Béarn, en Guyenne et en Saintonge (1). »

Et peu de jours après, le 7 octobre, Louvois annonçait à son frère, archevêque de Reims, le complet succès, de ce nouveau missionnaire : « Par les lettres que j'ai reçues de M. de La Trousse du 2 de ce mois, il paraît que les trois quarts des habitants de la R. P. R. du Daupbiné se sont convertis, et par celles de Languedoc, que Castres, Montpellier, Lunel, Aiguës-Mortes, Sommière,, Bagnoles, et pour le moins trente autres petites villes dû nom desquelles je ne me souviens pas, se sont converties en quatre jours de temps, que Nîmes avait aussi résolu de se convertir, et que cela se devait exécuter le lendemain. Les dernières lettres de Saintonge et d'Angoumois portent que tout est catholique. »

(l) Dangeau, Journal, t. I, p. 181.

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