‹ Histoire des CamisardsChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La trahison livre Roland, qui se fait tuer après avoir refusé de serendre. — Le maréchal de Berwick remplace Villars. — Tous les chefs, Catinat, Ravanel, Castanet...sont achetés à des traîtres, livrés à leur tour, et périssent au milieu des supplices les plus effroyahles. — Fin de la guerre des Camisards.

Débarrassé de Cavalier, Villars résolut de brusquer les choses et d'en finir avec cette formidable insurrection qui le condamnait à une besogne indigne, de lui, quand une plus noble tâche l'appelait sur nos frontières - Le 21, c'est-à-dire le jour môme du départ de celui qu'il venait de jouer si habilement, il renouvela les ordonnances de Montrevel contre les parents des Camisards qui, sous trois jours, ne seraient pas venus déposer leurs armes, et le 28, les enlèvements reprirent leur cours. Dans peu de jours, les prisons de [Nîmes, Uzèsr Alais, Saint-llippolyte, Sommièrcs et Montpellier regorgèrent de ces innocents, ramassés'aveuglément et au hasard.

« Plus de cinq mille moissonneurs qui s'étaient rendus de divers lieux à Nîmes et dans la plaine éprou-

vèrent le même sort : on supposa que la plupart étaient des Camisards, et dans cette supposition, ils furent tous enlevés. Il est vrai que, comme la moisson dépérissait faute d'ouvriers, on mit en liberté tous ceux qui furent en état de donner des preuves de catholicité. Une trentaine de cadets de la Croix, qui avaient été enfermés dans des prisons pour des crimes énormes, furent aussi élargis (1). »

Lalande, de Planque, de Parateet Menon recommencèrent leurs sauvages expéditions, à Saint-Sébastien, Mialet, Soudorgues et ailleurs, pillant, brûlant, et égorgeant, tandis que de leur côté les Camisards enlevaient des chevaux et entassaient au plus profond des cavernes des provisions qui allaient leur permettre de prolonger cette lutte fratricide. Cependant, pour bien établir une fois de plus qu'ils prétendaient se maintenir sur le terrain de la légitime défense, sans prendre jamais l'offensive, et sans user môme toujours de représailles, s'étant saisis par surprise, le o juillet, de quatre officiers de la garnison d'Alais, ils les renvoyèrent en disant que dès que l'on cesserait de leur faire du mal, ils cesseraient d'en rendre à leur tour (2).

Roland, de son côté, opéra l'arrestation de vingt cadets de la Croix. Il en fit fusiller deux et renvoya lés autres.

On avait annoncé que de nouveaux embarquements se faisaient à Yillefranche, et que les alliés préparaient une descente sur les côtes du Languedoc. Bàville et Villars se rendirent sur les lieux et couvrirent le pays de soldats. La flottille ennemie, composée de deux frégates et de trois tartanes, sortit le 2i juillet du port

(1) Court, t. III, p. 24. — Louvreleuil, t. III, p. 157.

(2) Court, t. III, p. 26.

de Villefranclie, mais elle fut dispersée deux jours après par une violente tempête. On savait, en outre, que la troupe de Roland s'était grossie des débris de celle de Cavalier ; que Joanny comptait quatre cents révoltés sous ses ordres, la Rose trois cents ; Roizeau de Rochegude, cent du côté d'Uzès; Saltat de Soustelle, deux cents ; Louis Coste, cinquante. Celle de Catinat était moins considérable, mais le prestige qu'exerçait son chef la rendait redoutable, et l'on pouvait penser qu'elle ferait de nombreuses recrues.

Tout cela donnait à réfléchir à Villars, qui autorisa l'infatigable baron d'Aigaliers à tenter encore une démarche conciliatrice auprès de Roland et de Ravanel. Pour témoigner de ses intentions pacifiques, il s'était fait accompagner de sa mère. On se rencontra à Durfort (28 juillet). Mais comme la cour ne voulait pas accorder la liberté de conscience et que les Camisards étaient, bien décidés à ne jamais transiger sur ce point capital, le féroce entêtement du grand roi rendait tout rapprochement impossible. On se sépara donc sans parvenir à s'entendre.

Les cadets de la Croix renouvelèrent leurs incursions dévastatrices. Les choses allèrent si loin qu'il fallutleur choisir de nouveaux chefs, qui se montrèrent pires que ceux qu'ils remplaçaient, n'étant pas gorgés de sang et d'or, comme les premiers. Ceux que l'on appelait les troupes réglées semblaient jaloux de rivaliser avec eux. Villars mit en mouvement toutes les forces dont il pouvait disposer, et alors cadets de la Croix et royalistes à l'envi, pillèrent, brûlèrent, arrêtèrent en aveugles, tandis que, dans les villes, l'intendant et le maréchal transportaient, pendaient, rouaient; on jetait les moins malheureux sur les galères.

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Toutefois l'orgueil de Louis XIV était fatigué de ces lenteurs et de cette longue résistance. Habitué aux bons effets d'une terreur salutaire, il résolut d'ajouter la famine au désert qu'il avait fait, et après avoir détruit par les flammes tout ce qui couvrait le sol, il lui interdit de produire. Défense fut faite d'ensemencer les champs dans les hautes Cévennes, où toutes les habitations avaient été brûlées. Quelques Camisards ayant osé enfreindre ces ordres, où la démence le dispute à la férocité, on réduisit en cendres les récoltes recueillies et l'on fit exécuter vingt personnes coupables de ce forfait d'avoir osé féconder le sein de la terre. Il appartenait à la tyrannie du grand roi d'inventer et de punir des crimes pareils.

La trahison et la lâcheté viennent en aide à la férocité inepte. Bàville fit promettre cent louis d'or à un jeune homme d'Uzès, nommé Malarte, s'il livrait Roland, dont il possédait toute la confiance. L'intrépide chef de partisans venait se reposer de ses fatigues au château de Castelnau, à trois lieues d'Uzès, dans les bras d'une jeune orpheline d'origine napolitaine, mademoiselle de Cornelly, qui nourrissait pour lui une passion ardente. Elle le suivait souvent dans ses expéditions aventureuses. C'était le 14 août. Roland se trouvait à Castelnau avec sept ou huit de ses officiers. Malarte en donne avis à de Parate, qui s'empresse d'envoyer deux compagnies de dragons pour se saisir par surprise d'une dizaine d'hommes endormis. Le chef des Camisards était couché en effet, et tous les siens aussi, à l'exception d'un seul qui devait veiller en sentinelle sur le donjon du manoir de la noble fille. Celuici succomba au sommeil, et n'aperçut les troupes que lorsque le château était déjà envahi de toutes parts.

Roland s'élance de son lit, à demi nu, et suivi de cinq de ses principaux officiers, se dirige vers les écuries. Mais quelques-uns, plus diligents, s'étaient emparés déjà des meilleurs chevaux avant que les dragons ne se fussent embusqués devant la principale porte. Les six fugitifs gagnent une porte de derrière ; les dragons les aperçoivent, s'élancent à leur poursuite, les atteignent. Roland s'adosse contre un arbre, et l'épée à la main, attend les plus hardis. Ils s'arrêtent, hésitent, malgré leur nombre. Les défenses brisées, ce sanglier fascinait sous son regard et tenait à distance la meute effarée. L'un des dragons couche Roland en joue, et au mépris des ordres de Villars qui voulait l'avoir vivant, il l'étend mort du premier coup. Frappés de stupeur à la vue de ce malheur immense pour leur cause, les cinq autres se laissent prendre « comme des agneaux ».

Le corps de Roland fut porté en triomphe à Uzès, et de là à Nîmes. On fit le procès à son cadavre, il fut brisé sur la claie, brûlé vif, et l'on jeta ses cendres au vent. Les cinq officiers camisards, Maillé, Grimaud, Coutereau, Guérin et Raspal, condamnés à la roue, furent exécutés le môme jour, et moururent en héros. « Ils souffrirent le supplice, dit d'Aigaliers, avec une constance et môme avec une gaîté qui surprirent tout le monde, surtout ceux qui n'avaient pas vu mourir dans les tourments les Camisards. »

« On les destinait à servir d'exemple, dit de son côté Villars. Mais la manière dont Maillé reçut la mort était bien plus propre à établir leur esprit de religion dans ces têtes déjà gâtées, qu'à le détruire. C'était un beau jeune homme, d'un esprit au-dessus du commun. Il écouta son arrêt en souriant, traversa la ville de Nîmes avec le même air, priant le prêtre de ne pas le tour-

menter; et les coups qu'on lui donna ne changèrent point cet air, et ne lui arrachèrent pas un cri. Les os des bras rompus, il eut encore la force de faire signe au prêtre de s'éloigner; et tant qu'il put parler, il encouragea les autres. Gela m'a fait penser que la mort la plus prompte à ces gens-là est toujours la plus convenable; qu'il est surtout convenable de ne pas donner à un peuple gâté le spectacle d'un prêtre qui crie, et d'un patient qui le méprise (1). »

Le spectacle était pour tout le monde, et plus complet que ne le dit le maréchal : cinq prélats se donnèrent la satisfaction d'y assister.

La balle qui atteignit Roland Laporte, frappa mortellement l'insurrection cévenole. Cette âme d'airain l'avait animée de son souffle, fait vivre de sa vie. Il comptait trente années, et depuis qu'il s'était mis à la tète des Gamisards, on ne saurait relever en lui une heure de défaillance. Moins heureusement doué, moins brave, moins brillant que son jeune émule, il prit les armes avant lui, et elles tombèrent de sa main mourante, sans qu'il ait jamais songé à les déposer.

Deux jours après cette sanglante exécution, Nîmes en vit encore une autre qui fut entourée d'une grande solennité. Nous avons vu que la flottille envoyée par les alliés pour croiser dans la Méditerranée avait été dissipée par une violente tempête. Une tartane échoua sur les côtes de Provence, et l'on arrêta deux naufragés Pierre Martin et Charles de Goulaine, pourvus de commissions d'officiers au service de la reine Anne. Ils déclarèrent que l'abbé de la Bourbe dirigeait les mouvements de la flottille, abondamment pourvue d'armes,

(1) Viltars, Mémoires, p. 143,

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de munitions et d'argent que l'on destinait aux insurgés. Martin fut pendu, et de Goulaine, en qualité de gentilhomme, eut la tète tranchée.

Pendant que l'on suppliciait les martyrs de la sainte cause de la liberté de conscience, on amnistiait les assassins, pourvu qu'ils fussent catholiques et qu'ils eussent massacré beaucoup de calvinistes. Au besoin, Fléchier se faisait leur avocat, et voici en quels termes il sollicitait la présidente Druilet pour un criminel que le Parlement devait juger :

— «11 est de sa profession maître d'école. Il n'est pas autrement savant, mais il s'est trouvé brave. Il a défendu plus d'une fois le clocher de son village contre une troupe de fanatiques; il a poursuivi et battu ces gens-là en plusieurs rencontres. lien a tant tué, qu'un meurtre s'étant fait dans sa paroisse, on a voulu croire que c'était lui qui l'avait fait (1). »

Tous les malheurs fondaient à la fois sur les Cévenols. Trahi par un paysan, Catinat fut surpris par un détachement, dans une vigne où il se reposait avec onze des siens. Dix furent tués, le onzième, Béchard, fut fait prisonnier, et lui-môme, blessé légèrement, se sauva à grand'peine.

Il était arrivé a ce Béchard d'accomplir une action d'une audace prodigieuse. Non loin d'Aigues-Mortes, en compagnie de deux autres Camisards, il avait mis le feu à un convoi de foin, après avoir dispersé l'escorte qui l'accompagnait. Deux compagnies de dragons à pied arrivent, attirées par la vue de la fumée. C'était le soir. Les trois Cévenols, qui étaient à cheval, se séparent et se mettent à crier, dans trois directions différentes: A moi

(l) Fléchier, lettre du 2 juillet l~05.

Camisarris! ... tuez î... tuez!... Tel était l'effroi qu'inspirait ce cri de ralliement, que les dragons tournant le dos se sauvent en désordre, persuadés que ceux-là ne sont que l'avant-garde de quelques bandes d'insurgés. Nos trois cavaliers tombent sur les fuyards, les poursuivent l'épée dans les reins jusqu'au Ghayla, et en tuent un grand nombre.

Dans l'attente des secours promis, et bien décidé à soutenir la lutte jusqu'au bout, Roland avait fait, dans la montagne, de nombreux magasins d'armes et de munitions. Lui mort, la trahison eut beau jeu contre des malheureux sans chefs pour soutenir leur courage et leur fidélité. Le secret 'de la plupart de ces cavernes fut livré, on fusilla les blessés que l'on y rencontra, et l'on enleva ou détruisit tout ce qu'elles contenaient.

Faussant, avec un sans-façon de grand seigneur, toutes les paroles données naguère à Cavalier, Villars multipliait les mesures de rigueur. Pour faire périr plus rapidement de faim des rebelles, il prescrivit à tous les habitants de la campagne de se retirer, avec meubles, denrées et bestiaux, dans le délai de dix jours, sous peine d'être fusillés, dans les lieux fortifiés qu'on leur désigna. « 11 fit enlever au voisinage d'Uzès, environ quatre-vingts personnes, et en divers endroits quantité de pères et de mères de ceux qui étaient parmi les Camisards (1). » Pressé d'en finir, il recourait en môme temps aux mesures d'accommodement, et à son instigation d'Aigaliers voulut bien s'y entremettre une dernière fois. Mais ce fut pour échouer encore. On n'avait plus besoin de ce calviniste, aussi entêté dans ses croyances religieuses que dans ses espérances conciliatrices.

(l) Louvreleuil, t. III, p. 192.

Dénoncé par l'implacable Bâville, il reçut de la cour pour toute récompense de ses généreux efforts l'ordre de sortir du royaume.

Il arriva le 27 septembre à Genève. On lui avait promis autrefois, à Versailles, une pension de douze cents livres. Mais quand, dans la France agonisante, les services les plus importants n'étaient plus payés, môme à l'intérieur, il ne pouvait espérer de la toucher. Sansressourc.es à l'étranger, il tenta de rentrer dans sa terre d'Aigaliers. Arrêté à Lyon et conduit au château de Loches, en Touraine, il fut tué d'un coup de fusil par un factionnaire, au moment où il tentait de s'évader, après avoir fait sauter un des barreaux de sa fenêtre.

Ravanel s'était mis à la tête de ce qui survivait des troupes de Roland et de Cavalier. Ils se laissèrent surprendre (13 septembre) dans les bois de Saint-Benezet par des forces dix fois supérieures aux leurs. C'était encore la trahison qui les avait fait découvrir. Résister était impossible, la retraite même paraissait difficile. Accablés parle nombre, la moitié restèrent sur biplace, et Ravanel ne dut son salut qu'au bruit de sa mort qu'il fit répandre, ce qui empêcha qu'il fut poursuivi et recherché avec l'ardeur que l'on y eût déployée sans cette circonstance.

Quelques jours après, une soixantaine de ces malheureux qui étaient parvenus à se réunir furent attaqués encore par des troupes nombreuses , et massacrés de nouveau. .

Accablés par ces derniers coups, la plupart ne songèrent plus qu'à déposer les armes. Villars profita de cet abattement général pour publier une amnistie, et bientôt plusieurs chefs, Catinat, Salomon, Castanet, Joanny, Marion, Abraham et quelques autres vinrent faire leur

soumission. Les plus redoutables recevaient une somme de deux ou trois cents livres et des passe-ports pour sortir du royaume. On les faisait escorter jusqu'à Genève aux dépens du roi, et en outre on s'engageait à délivrer les prisonniers et à ne plus inquiéter les protestants sur leur religion, sauf, après le danger écarté, à manquer une fois de plus à ces promesses.

Les catholiques respirèrent, mais ce fut au tour des réformés de vivre dans les transes, car les premiers, « voyant les Gamisards désarmés dans leurs maisons, étaient fortement tentés de les égorger (1). »

Fléchier se fit l'écho du désenchantement général à la vue de ces hommes qui avaient fait trembler la province pendant quatre années, auxquels la terreur populaire avait prêté sans doute des proportions d'ogres et de Titans, et qui, exténués, misérables, en haillons, mourant de faim, répondaient si peu à l'idée qu'on s'était faite d'eux : « Nous avons vu paraître ici tous leurs chefs, plus fous et plus gueux les uns que les autres, qui se disaient pourtant évangélistes, prédicateurs et prophètes, qui sont partis pour aller porter leurs extravagances et leurs misères dans les pays étrangers (2).»

Cet immense incendie paraissait éteint. A l'exception de Ravanel, tous[les chefs étaient morts, ou volontairement exilés. Yillars, le pacificateur de la contrée, s'en éloigna, comblé degloire, rassasié d'honneurs, et ne dédaignant pas môme, suivant l'usage du temps, détendre la main aux récompenses pécunaires. Les états du Languedoc, qu'il tint en novembre, lui firent un présent de

(1) Louvreleuil, t. III, p. 218.

(2) Fléchier, lettre du 8 janv. 1705.

'Mil HISTOIRE DES CAMISARDS

12,000 livres, et un de 8,000 à la maréchale, « avec tous les éloges qu'ils avaient mérités ».

1705.— Le duc de Berwick remplaça Villars, qui prit congé de la province le 6 janvier. C'était le quatrième maréchal de France que la cour envoyait dans les Cévennes. Avec lui, les mesures de rigueur qu'affectionnait Bâville furent remises plus que jamais en faveur. Gela n'eut pour effet que de réveiller les passions religieuses mal assoupies, et c'est dans ces circonstances désespérées que trois personnages, l'abbédelaBourlie,le marquis de Miremont et de Belcastel, prenant l'étranger pour point d'appui, nécessité douloureuse, mais inévitable pour une minorité opprimée, conçurent le projet de recommencer la lutte. Par malheur, ils n'agissaient pas de concert, parfois même l'un défaisait l'œuvre des deux autres. Aussi ne nous arrêterons-nous pas longtemps à exposer des projets qui ne devaient pas aboutir, et qui poussèrent seulement vers une mort effroyable ceux qu'égarèrent de décevantes espérances. Nous nous contenterons de dire que le soulèvement devait être général et qu'il coïncidait avec une formidable invasion dont les alliés eussent confié la direction à Cavalier, qui était à la fois la terreur et l'espoir de la contrée. La plupart des anciens lieutenants ou compagnons de l'héroïque enfant des Cévcnnes se laissèrent persuader de rentrer en France afin de travailler de concert avec lui. Plusieurs conférences eurent lieu, dont la plus importante se tint chez le capitaine Boëton, entre Nîmes et Montpellier. Ravanel, Catinat, Villars, Jonquet, Clary et quelques autres chefs y assistaient. Ils comptaient surprendre à la fois ces deux villes, s'emparer du port de Cette, tuerBàville, enlever Berwick et l'envoyer ;\ bord de la Hotte anglaise. On devait entraîner les populations au

cri de : Vivo le roi sans jésuites! Vive la liberté de conscience ! Tout fut découvert, et il n'y eut plus qu'à rechercher et châtier les coupables.

La formidable insurrection des Cévennes eût réussi, sans doute, si elle eût commencé seulement à l'heure où elle s'éteignait sous les ruines de tous les villages détruits, et sur les échafauds où l'on suppliciait tant de martyrs d'une cause juste. Lorsque Roland mourait, la France perdait la bataille d'Hochstet, où il resta sur le champ de bataille, suivant l'expression de Fléchier, « une armée presque entière de morts, de blessés et de prisonniers (1) .» C'était le temps où la longue tyrannie du grand roi portait ses fruits, et commençait à déchaîner sur la France cette série de malheurs qui allait la plonger dans un abîme du fond duquel il devait s'écrier dans son orgueil : « Est-ce que Dieu a oublié ce que j'ai fait pour lui?»

En apprenant la nouvelle tentative des Camisards, Berwick et Bâville redoublèrent de fureur et jurèrent d'exterminer jusqu'au dernier ceux qui avaient osé conspirer contre leur liberté et contre leur vie. Ils demandèrent des pouvoirs plus absolus encore pour eux et pour leurs agents : « Plus, monseigneur, disait le maréchal, je fais rétlexion sur les affaires de ce pays-ci, sur la légèreté des peuples et sur leur mauvaise volonté, plus je suis convaincu, aussi bien que M. de Bàville, de la nécessité d'ôter entièrement les armes à tous les nouveaux convertis, et surtout à ceux qui on t été engagés dans la der nière révolte. Nous ne trouvons point pour cela d'autre remède que de punir avec la dernière sévérité ceux qui se trouveront avoir des armes chez eux, etprincipalement

(1) Fléchier, lettre du ?, septembre 1704.

lu.

;i'A\ HISTOIRE DES CAM1SARHS

ceux sur qui l'on en trouvera dans les campagnes et grands chemins. La peine des galères imposée par les ordonnances du roi ne- suffit pas pour les intimider, c'est pourquoi j'ai l'honneur de vous proposer que le roi veuille bien m'envoyer la permission de les traiter militairement, c'est-à-dire que je puisse enjoindre aux commandants des différents quartiers de punir de mort sur-le-champ tous ceux que l'on trouvera avec des armes dans les champs ou grands chemins. »

Bàville appuie la demande deBerwick. Toutefois le légiste reparaît un instant derrière le féroce proconsul, il a des scrupules de légalité : « Je sais que cela ne convient pas tout à fait aux règles ordinaires, mais le mal qui a régné dans cette province est d'une nature qui demande des remèdes extraordinaires pour en prévenir le retour (1). »

Par leurs soins, huit ou dix personnes furent rouées vives en janvier 1705 et plusieurs maisons rasées, « pareequ'on les soupçonnait d'avoir servi à des assemblées religieuses (2). »

Une ordonnance déclara Ravanel hors la loi, déchu de tout droit à prétendre à aucune grâce ni amnistie, cent cinquante louis furent promis à quiconque le livrerait vivant, cent louis à qui apporterait sa tête. Des menaces terribles planèrent sur ceux qui le recevraient, ou qui, connaissant sa retraite, ne le dénonceraient pas. Peine inutile : cette fois on ne rencontra pas le traître que l'on cherchait.

Rentré dans le Vivaraiscn février, Castanet avait tenu

(1) Les Insurgés protestants sous Louis XIV, par G. Frosterus, professeur à l'université de Helsingfors, p. 69.

(2) Court, t. III, p. 146.

une assemblée dans une caverne du côté de la Gorce. Vallette et Boyer s'étaient joints à lui. On apprit, grâce à la trahison d'un paysan, qu'ils erraient dans un bois aux environs de Rivières. Quarante hommes furent expédiés à leur poursuite. Surpris dans une embuscade, Boyer fut abattu d'un coup de fusil, et Castanet arrêté avec Valette. Ils furent conduits à Montpellier, Castanet portant à la main la tête de son infortuné compagnon. Ce n'était là que le premier raffinement d'un supplice qui devait se terminer sur cette sombre place du Peyrou, au centre de laquelle se dresse encore la statue équestre de Louis XIV, monument de l'ineptie et delà lâcheté des hommes.

« 11 souffrit sur sa croix des douleurs horribles avant que d'expirer, après avoir eu les quatre membres fracassés. On eût dit, à entendre ses cris perçants, qu'il était possédé du démon. » Repoussant les salutaires remontrances du prêtre qui l'assistait, « il cria d'un ton ferme à l'exécuteur : Bourreau, bourreau, achève ton œuvre! Cet abbé lui dit alors : que dans ce triste état où ses péchés l'avaient réduit, il ne devait avoir d'autre volonté que celle de Dieu, et que s'il avait quelque chose à demander à ce ministre de la haute justice, c'était de différer le dernier coup de son tourment, pour lui donner le temps d'expier par ses maux et par le sang qui coulait de ses plaies, tant de sang innocent qu'il avait répandu. A quoi il répondit : qu'il voulait mourir dans sa religion, parce qu'il y était né (1). »

Quand à Vallette, aussi coupable, mais moins notable dans le parti, on se contenta de le pendre.

C'était le 26 mars. La vengeance ne devait pas se faire

(I) Loùvreleuil, l'Obstination confondue, p. 11.

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beaucoup attendre, car le jour de l'explosion du complot était fixé au 25 avril. Mais le 18, on arrêta à Montpellier un déserteur suisse nommé Jean-Louis, qui livra le secret des conjurés et assura que tous les chefs se trouvaient à Nîmes, où il serait facile de s'emparer d'eux si on voulait l'y conduire et suivre les indications qu'il était prêt à donner.

On n'eut garde de négliger ces précieuses indications, et Jean-Louis, bien escorté, fut livré à M. de Sandricourt, gouverneur de Nîmes.

Le lendemain, à dix heures du soir, cent Suisses vinrent investir les rues qu'il avait désignées dans le quartier de Sainte-Eugénie, et sans nul avertissement préalable, on se mit à fouiller toutes les maisons. La porte de l'une d'elles, celle d'un riche fabricant de soieries, nommé Alison, calviniste ardent, était toute grande ouverte sur la rue, si bien que. convaincus que nul ne pouvait songer à mal faire dans une demeure dont l'entrée était si largement libre, ils allaient porter plus loin leurs pas lorsqu'ils crurent entendre des hommes causer dans une chambre de plain-pied avec le vestibule où ils se trouvaient. Ils écoutent, et distinguent ces paroles : « C'est une chose sûre que dans trois semaines le roi ne sera plus maître du Dauphiné, du Vivarais ni du Languedoc. On me cherche partout; mais je suis dans Nîmes, et je ne crains rien. »

Les Suisses se précipitent l'épée à la main dans la chambre, dont la porte n'était pas môme fermée, et, sans leur laisser le temps de revenir de leur surprise, ils s'emparent de trois hommes assis autour d'une table. Ces trois hommes n'étaient rien moins que Ravanel, Villars et Jonquet.

On se saisit dans la môme nuit de quarante-six autres

personnes, parmi lesquelles se trouvaient plusieurs femmes, qui furent rejoindre les trois chefs camisards dans leurs cachots.

Au matin, on arrêta encore le négociant Alison. 11 se tenait au premierétage de sa demeure. Pendant l'arres* tation du rez-de-chaussée, il gagna les toitset passa une nuit d'angoisses, tapi derrière le tuyau d'une cheminée. Un soldat l'aperçut lorsque le jour fut venu, et l'ajusta, en lui criant qu'il avait ordre de l'abattre, s'il ne consentait pas à se rendre. Il céda et eut tort, car peu de jours après il fut rompu vif sur la roue, tous ses biens furent confisqués, et sa maison, la plus belle delà ville, fut condamnée à être rasée, pour avoir abrité les conjurés pendant quelques heures.

» Ce fut un spectacle bien surprenant aux habitants de Nîmes, lorsqu'ils virent à leur lever toutes les rues gardées par des soldats la baïonnette au bout du fusil, etles portes fermées sans qu'il fût permis à personne de sortir de la ville, à moins qu'on n'en eût un besoin extrême, et qu'on ne donnât une bonne caution... Jamais les nouveaux convertis n'avaient eu tant de peur. Ils appréhendaient à tout moment qu'on ne fît main basse sur eux pour les punir du projet qu'ils avaient formé contre les anciens catholiques (1). »

Cependant un des chefs, et des plus redoutables), Catinat, parvenait à déjouer l'ardeur des investigations que dirigeaient Bàville et Berwick en personne. Jean-Louis le Genevois affirmait qu'il était à Nîmes. Spéculant sur les plus viles passions, sur l'avarice et la peur, le maréchal fit alors publier dans toute la ville à son de trompe une ordonnancé par laquelle « il promettait de donner

(1) Louvreleuil, l'Obstination confondue, p. 55.

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cent louis d'or à quiconque livrerait ou ferait prendre Catinat, avant qu'on en vînt à des extrémités pour le trouver. En second lieu, il déclarait qu'il ferait grâce à celui qui l'aurait retiré, s'il le dénonçait ; que si personne ne le dénonçait, il allait faire visiter toutes les maisons, et que s'il découvrait celle où le rebelle aurait logé, l'habitant de cette maison serait pendu sur-le-champ à sa porte, sa famille emprisonnée, tout son bien conlisqué, sans autre forme de procès (1). »

Catinatentendaittout, dufond de sacachette. Ilnevoulutpas attirer ces peines terribles sur la tête de ses hôtes, bien qu'ils ne se laissassent pas tenter par la prime offerte à la trahison. Après s'être fait raser, couper les cheveux et poudrer la tête, pour tâcher de dépister les regards haineux qui le cherchaient, le malheureux sortit, et se mit à errer dans ces rues où il se sentait traqué comme une bête fauve, le long de ces maisons dont pas une seule désormais ne pouvait s'ouvrir devant ses pas. Il voulait tenter de sortir delà ville par la porte Saint-Antoine. Un corps de garde de la garnison du fort veillait à l'entrée. Son chapeau enfoncé sur les yeux, une main à la bouche, et tenant de l'autre une lettre qu'il paraissait lire, il passe sans saluer devant l'officier qui se promenait à l'entrée du corps de garde. Irrité de ce manque de civilité, celui-ci le fait arrêter; on le fouille, et l'on trouve sur lui une lettre à l'adresse de M. Abdias Morel, dit Catinat.

Il demanda à parler ta Berwick, auquel il annonça que s'il ne consentait pas à l'échanger contre le maréchal de Tallard, captif à Londres, la reine d'Angleterre ferait à son prisonnier le même traitement qu'on

(l) Louvreleuil, p. 74.

lui ferait à lui môme. Pour toute réponse, le maréchal le renvoya à Bâville (1).

Catinat, Ravanel et Jonquet étaient nés dans le peuple. Quant à Villars, qui comptait vingt-cinq ans à peine, il avait tenu son rang dans la meilleure compagnie de la province. Petit-fils d'un pasteur, fils d'un médecin protestant, et cachant sa foi sous le masque de l'apostasie, il s'était fait l'ami de Bâville, auquel il arrachait tous ses secrets pour les aller ensuite livrer à ses coreligionnaires. C'était sous son toit même qu'il conspirait contre lui. L'intendant fut lui reprocher dans sa prison la déloyauté de sa conduite et ses relations avec des hommes grossiers et perdus de crimes. « Pour acheter nos vies, lui répondit Villars, vous avez employé la délation, la torture, et la trahison sous toutes ses formes. Pourquoi me reprochez-vous d'avoir défendu mes croyances avec les mômes armes dont vous vous serviez contre nous? Quant à ces malheureux dans la société de qui j'étais , plût à Dieu que j'aie l'âme aussi belle qu'eux ! »

Le jugement n'était que pour la forme : on savait quelle serait la sentence. Le mode de supplice pouvait seul faire l'objet d'une délibération. « Il y eut plusieurs conseillers qui étaient d'avis que Catinat fût tiré à quatre chevaux, mais le plus grand nombre opina pour le feu, qui est un supplice plus violent et plus long que le déchirement... Ravanel eut le môme sort, mais on lui aurait arraché auparavant la langue comme à un insigne blasphémateur, si le sentiment de quelques-uns des juges avait été suivi. Jonquet fut condamné â être rompu tout

[1) Berwick, Mémoires, p. 3G9.

vif et ensuite jeté dans le feu, et Villars à avoir seulement les os cassés (1) . »

Nous n'avons pas besoin de dire qu'ils furent préalablement appliqués à la question ordinaire et extraordinaire. C'était le préliminaire obligé de ces sortes de cérémonies.

Pendant que l'on s'acharnait à les torturer, la nuit était venue; on les conduisit au pied de l'échafaud, on leur fit voir à tous les quatre les instruments de leur supplice, puis Bâville ordonna de surseoir à l'exécution jusqu'au lendemain, afin que le soleil éclairât de ses rayons le dénouement de cette effroyable tragédie. Ce ne fut donc que le 22 avril, vers dix heurs du matin, que ces quatre moribonds se virent portés sur l'échafaud qu'entourait toute la garnison, les officiers en tête et les tambours ne cessant pas de battre.

Ravanel et Catinat étaient enchaînés dos à dos au môme poteau, et l'on vit quelques-unes de ces misérables créatures comme il s'en rencontre en ces occurrences, à la honte de l'humanité, qui apportèrent leur fagot au bûcher qui allait les dévorer (2). Ravanel mourut avec un stoïcisme qui ne se démentit pas au milieu des tourments. On l'entendit chanter des psaumes jusqu'au moment où le feu étouffa sa voix. Le supplice de Catinat fut plus horrible, et les spectateurs remarquèrent qu'il souffrit « avec quelque impatience (3). » Doué d'une force herculéenne, il était mieux trempé pour mourir moins vite et souffrir plus longtemps. La pluie qui avait tombé pendant toute la nuit empêchait

(1) Louvreleuil, p. 83.

(2) Louvreleuil, p. 91.

(3) Court, t. III, p. J95.

le bois de brûler rapidement, et le vent, en écartant de lui les flammes, ne permettait pas au feu de consommer son œuvre. On voyait ce malheureux se tordre au milieu de ses chaînes de fer et poussant des hurlements horribles.

Jonquet fut brisé sur la roue. La sentence portait qu'il ne serait jeté au bûcher qu'après sa mort. Le bourreau ajouta quelque chose au programme, et pour satisfaire sans doute ses nombreux spectateurs, l'y jeta vivant. Quant à Villars, il l'étrangla après lui avoir rompu les membres.

« Telle fut, dit le curé Louvreleuil, la détestable fin de ces quatre brigands Ils allèrent où va le chemin qu'ils avaient pris, ils furent payés du maître qu'ils avaient servi, je veux dire qu'ils tombèrent entre les mains du démon, qui paya de ses noires fureurs, de ses tisons ardents et de ses cruautés éternelles l'obéissance qu'ils avaient rendue à ses suggestions criminelles. »

On comptait alors plus de trois cent cinquante calvinistes dans les prisons de Nîmes (1). Malgré son activité, Bâville ne suffisait pas à y faire des places nouvelles. Le 24, c'est-à-dire deux jours après, il fit encore rouer ou pendre sept personnes coupables: d'avoir abrité les conspirateurs, de n'avoir pas dénoncé Gatinat, d'avoir réparé les armes des Gamisards, ou d'autres forfaits analogues (2).

Laissant, à ses subdélégués le soin de continuer ce travail d'épuration, Bàville fut le poursuivre à Montpellier, et Louvreleuil, aussi jaloux de varier ses formules narra-

(1) Duval, Histoire nouvelle et abrégée de la révolte des Cècennes, p. 242.

(2) Louvreleuil, p. 95-99.

3i2 HISTOIRE DES CAMISARDS

tives que l'intendant ses genres de supplices, nous apprend que la roue, le bûcher et la potence furent encore adjugés à bon nombre de Gamisards : Annibal Gaillard, torturé, puis rompu vif; Jeanne Cuitard, pour l'avoir recueilli chez elle, pendue ; Jean de Leuse, pendu ; Glande Malier, pendu...

Au bon vieux temps, le roi et le bourreau, son compère, héritaient de leurs victimes, l'un par la confiscation qui lui attribuait l'argent et les domaines, l'autre en s'emparant des habits et de toute la défroque des suppliciés. Quant aux demeures, châteaux, maisons ou chaumières, on les rasait, — comme les chiens mordent les pierres qu'on leur lance, — sans pouvoir s'élever jusqu'à comprendre tout ce qu'il y avait d'inepte dans cet anéantissement de valeurs souvent considérables. Us avaient donc tous les deux un intérêt identique et direct aux fréquentes exécutions. Il faut dire qu'ils abandonnaient volontiers ces épaves de la mort, l'un à ses valets, pour récompenser leur zèle ou leur habileté, l'autre à ses courtisans, pour payer leurs complaisances et leurs lâchetés.

Les soldats du grand roi venaient d'arrêter quatre Camisards. Les trouvant trop bien vêtus pour la circonstance, ils volèrent le bourreau en les dépouillant de leurs vêtements pour les couvrir de sordides haillons. De ces quatre Gamisards, deux furent brûlés, un fut rompu, et l'autre, son fils, pendu.

11 faudrait le souffle puissant d'Homère pour suffire à ces longs etsinistres dénombrements de l'échafaud. «A force d'exécutions, en un mois de temps, le calme fut rétabli, » ditBerwick (Mémoires), qui touche ici au sublime de Tacite : solitudinem faciunt, pacèm appellant. Il avait tout tué, et réalisé ainsi le calme des solitudes. Bor-

HISTOIRE WîS CAMISARDS 343

nons-nous donc, en concentrant l'intérêt sur les chefs.

On se rappelle ce Boëton qui avait pris une partie si considérable aux premiers projets de révolte. 11 fut arrêté par un de ses cousins germains, le baron de Saint- Chattes, et transféré à la citadelle de Montpellier. Les juges deBâville le condamnèrent au supplice de la roue, après qu'il aurait subi la question ordinaire et extraordinaire. L'intendant y assistait, épiant sur ses lèvres le nom de quelques nouvelles victimes à faire arrêter. Boëton, toujours muet, mettait en défaut la science et lapatiencedes tortionnaires. Bâville, furieux, allajusqu'à l'insulter. Boëton leva les yeux au ciel et dit : « Jusques à quand souffriras-tu, Seigneur, le triomphe de l'impie? Jusques à quand permettras-tu qu'il répande le sang de l'innocent? Ce sang crie vengeance devant toi ! Tarderastu encore longtemps de faire justice ? »

Tandis qu'on le conduisait au supplice, harcelé par deux religieux, on lui offrit sa grâce s'il consentait à abjurer sa religion. 11 la refusa.

Un de ses amis se trouvait sur le passage du lugubre cortège, et se détourna, cachant les pleurs qui mondaient son visage : « Mon ami, lui dit-il, pourquoi me fuyez-vous parce que vous me voyez couvert des livrées de Jésus- Christ? Pourquoi me pleurez-vous, quand il me fait la grâce de m'appeler à lui et de sceller de mon sang la défense de sa cause? »

Ne pouvant trouver une parole pour exprimer l'immensité de sa douleur, celui-ci voulutse précipiter dans ses bras : les soldats le repoussèrent.

A la vue de l'échafaud, il s'écria : « Courage, mon âme, je vois le lieu de ton triomphe. Bientôt, dégagée de tes liens douloureux, tu entreras dans le ciel ! »

Après que le bourreau lui eut rompu les jambes et les

\¥l\ HISTOIRE DES CAMISARDS

bras, il l'étendit sur la roue les membres repliés sous le corps, et la tête sans appui, pendant dans le vide. Il y avait cinq heures qu'il était ainsi, chantant de> psaumes ou adressant des paroles d'encouragement aux calvinistes qui s'approchaient de lui, lorsque l'abbé Marsillan vint prévenir Bâville, que «bien que cette mort effrayât les protestants, elle ne servait qu'à les affermir dans leur religion, ce qu'il était facile de reconnaître par les larmes qu'ils versaient et par les louanges qu'ils donnaient au mourant. »

Cette considération toucha Bâville, qui donna la permission de l'achever. Un archer voulait s'y opposer. « Vous croyez, mon ami, que je souffre, lui dit Boëton. Je souffre en effet : mais apprenez que celui qui est avec moi et pour lequel je souffre me donne la force de supporter mes tortures avec joie. » L'exécuteur s'approcha alors ; le martyr souleva une dernière fois la tête, et dit : « Mes très-chers frères, que ma mort vous soit un exemple pour soutenir la pureté de l'Évangile ; et soyez fidèles témoins que je meurs dans la religion de Jésus- Christ et de ses saints apôtres. » Le bourreau souleva sa barre et lui donna le coup de grâce.

La guerre des Cévennes est terminée. Les supplices poursuivirent leur cours, les persécutions continuèrent jusqu'au règne de Louis XVI, mais l'insurrection n'osa plus relever la tête. Nous laissons à Fléchier le soin de prononcer le dernier mot pour clore ce lamentable récit.

On disait que Cavalier, la terreur des catholiques, croisait sur une flottille anglo-hollandaise, prêt à opérer une descente :

« Grâces au Seigneur, écrivait l'évêque de Nîmes (1),

(1) Fléchier, lettre du 15 août 1700.

HISTOIRE DES CAMISABDS 345

nous sommes ici dans une grande tranquillité, contents que Cavalier soit embarqué sur une flotte anglaise. Ce vaisseau périra sans doute, étant chargé de tant de crimes. Quelque orage imprévu s'élèvera et le brisera contre quelque effroyable rocher. Aussi bien ce scélérat serait-il venu périr ici sur la roue.

« Tous nos amis se portent bien. »

Il ne semble pas que dans son évangile, où il ordonne d'aimer jusqu'à ses ennemis, Jésus ait légué à ses ministres les modèles de pareils sentiments ni d'un semblable langage.

Quel jugement l'histoire prononcera-t-elle sur ces hommes qui, trop faibles pour résister à leur implacable persécuteur, se virent contraints de tendre les bras aux ennemis de leur patrie ? Hélas ! quand Louis XIV avait fait pour eux de la France un immense bagne d'où il leur était défendu de sortir, en même temps qu'il ne leur laissait plus les moyens^d'y vivre ; quand il soulevait contre eux une jacquerie universelle en ordonnant à toute la population catholique de leur courir sus, tandis qu'il leur prescrivait, sous peine de mort, de déposer leurs armes, ne purent-ils pas croire que leurs véritables frères étaient les protestants d'Angleterre, d'Allemague, de Suisse et de Hollande, et que la patrie était là où on leur offrait des établissements qui leur étaient refusés chez eux ?

Sans doute ils brûlèrent bien des églises et bien des presbytères. Mais qui donc avait commencé, depuis vingt longues années, à raser leurs temples et les maisons de leurs ministres?... Ils massacrèrent bien des prêtres. Mais qui donc avait commencé à peupler les galères avec leurs pasteurs, quand ils n'étaient pas pendus, brûlés, rompus vifs?... Ils massacrèrent drs

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enfants. Mais qui avait commencé à faire des bâtards de leurs fds et de leurs filles, à les ravir aux bras des mères, qui donc les avait massacrés sur leur sein, et jusques dans leurs flancs éventrés?...

Ce furent d'horribles représailles, mais légitimes, cependant, car la religion et'la conscience sont au dessus des décisions d'un homme, si puissant qu'il soit, si infaillible qu'il lui plaise de se proclamer. Après l'attentat du 22 octobre 1685, il fallait céder et se faire apostat, ou se laisser égorger, ou se défendre les armes à la main. Chacun, dans cette terrible extrémité, agit suivant le tempérament que le ciel lui avait donné. 11 y eut des convertis, il y eut des martyrs, il y eut des combattants. Nous n'avons rien à dire des premiers; ils étaient faibles, et la faiblesse est encore une sorte d'innocence. Mais tout en prodiguant notre sympathique pitié aux martyrs, nous réservons le tribut de notre admiration pour les combattants. Honte à Louis XIV, qui déchira l'édit de Nantes pour se faire le bourreau de ses sujets inoffensifs, et gloire aux champions de la liberté de conscience! Souvenons-nous, avant d'avoir pour eux des paroles sévères, que nous recueillons le prix de leur sang versé sur ces obscurs champs de bataille. Ils ont fait faire un grand pas à l'esprit humain, et nous n'en voulons pour preuve que les paroles suivantes, prononcées un demi-siècle plus tard par le neveu même de Bàville. Il appartenait au vertueux Malesherbes de relever le parti tout entier dans la personne de son chef le plus populaire, et de venger Cavalier des injures de Bâville et de l'évoque de Nîmes (1) : « J'avoue que ce guerrier qui, sans avoir jamais servi,

(1) Rulhière, Eclaircissements, t. II, p. 287.

se trouva un grand général par le seul don de la nature ; ce Camisard qui osa une fois punir le crime, en présence d'une troupe féroce, laquelle ne subsistait que par des crimes semblables ; ce paysan grossier qui, admis à vingt ans dans la société des gens bien élevés, en prit les mœurs et s'en fit aimer et estimer; cet homme qui justement enorgueilli de ses succès, eut assez de philosophie naturelle pour jouir, pendant trente-cinq ans, d'une vie tranquille et privée, me paraît un des plus rares caractères que l'histoire nous ait transmis. »

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