LIVRE XIX. 38f
pas craint pour ses jours, eût profité habilement de la disposition des esprits pour allumer la guerre civile ; mais les délais tenoient à la nature même de la négociation. Quelle détermination pouvoit-on prendre à l’égard d’un homme tel que Napoléon , moins dangereux par lui-même que par la nature et le nombre de ses adhérens? C’est ici que la politique européenne alloit trouver un funeste écueil.
On proposa d’abord , dans les conférences ÿ d’accorder à Napoléon un lieu de retraite , seul moyen d’éviter une guerre civile et de gagner les maréchaux qui se refuseroient probablement. à tout arrangement ultérieur si ce point important n’étoit pas réglé et convenu. Le duc de Raguse étoit alors le seul maréchal qui eût accédé franchement au nouvel ordre de choses. D’ailleurs on croyoit Napoléon encore à la tête de trente mille hommes dont il pouvoit compter , ayant en outre dans le midi , sous les ordres du maréchal Soult , une armée de cinquante mille hommes qui lui étoit également dévouée ; en Italie une autre armée tout aussi formidable et également en sa faveur ; de plus, toutes les places fortes en Hollande, en France , en Italie et sur le Rhin. Il étoit douteux qu’une lutte prolongée pût le faire tomber au pou-
38a CAMPAGNE DE i8«4;
voir des alliés. Il eût pu nourrir la guerre dans la partie méridionale , Bordeaux et Paris étant les seules villes qui se fussent déclarées contre sa domination. L'état hostile de la France méritoit une attention sérieuse.
Les excursions du général Maison dans la Belgique , à la lin de mars , avoient fait une diversion utile en faveur des places frontières , en réchauffant et en prolongeant la résistance dans le Nord. Le i5 mars, ce général avoit pénétré à Gand , et occupé un moment cette ville. Les Saxons, l’ayant attaqué dans sa retraite , n’avoient cependant pu l'entamer. Le 3i mars, il avoit détaché sur Courtray, une colonne qui fut repoussée , il est vrai , en ^ voulant s’emparer de la ville. Le duc de Saxe- Weymar réclamoit en vain les secours de Bernadotte, arrivé sur les bords de la Meuse avec les Hanovriens et les Suédois; Bernadotte restoit stationnaire depuis plus de six semaines , ne voulant pas coopérer à l’in-; vasion de l'ancienne France , ni au renversement total de Napoléon. Sur cette même frontière aucune place forte n’étoit disposée à ouvrir ses portes aux alliés. Maubeuge , à la fin de mars, avoit repoussé vigoureusement une tentative des Saxons. A lest, Béfort
LIVRE XIX, venoit de capituler il est vrai , et Huningue » assiégé dans les formes , étoit à la veille de succomber ; mais aucune autre forteresse ne se trouvoit réduite aux dernières extrémités , la plupart n'étant qu’observées ou bloquées imparfaitement. Besançon, plusieurs fois serré de près , avoit vu les attaques des Autrichiens se convertir en blocus insignifiant. Anvers déficit une armée entière; Bayonne soutenoit un siège glorieux. Les clés de l’Italie étoient toujours au pouvoir de l’armée du prince Eugène Beauharnais , qui se maintenoitavec intrépidité dans ses lignes del’Adige , du Mincio et du Pô. Mais le sang humain y étoit répandu inutilement, car les destinées de la France ne pouvoient plus se décider en Italie ; c’éloit au contraire le sort de l’Italie qui alloit se décider en France. Quant aux provinces méridionales , le Languedoc , par exemple, étoit défendu avec opiniâtreté par le maréchal Soult, tandis que le maréchal Suchet se mettoit en marche, de la Catalogne, pour voler au secours de la patrie.
Aipsi , Napoléon n’étoit rien moins que dépourvu des moyens de prolonger la guerre. Tel étoitle sentiment de l’empereur de Russie. Selon ce monarqqe , il étoit à craindre que
d’autres corps ne se joignissent aux débris de l’armée de Fontainebleau. On n’étoit pas assuré non plus des dispositions du sixième corps , qu’avoit paralysé le duc de Raguse. Toutes ces considérations firent prévaloir le projet de traité qui garantissoit à Buonaparte sa sûreté et une retraite honorable. L’empereur de Russie ne le regarda point comme un acte de pure générosité, mais comme une mesure politique. Le gouvernement provisoire l’approuva également, dans la persuasion qu’il seroit difficile d’en régler un plus conforme aux intérêts de la France et de l’Europe. On alloit le signer, quand lord Castlereagh arriva dans la capitale. Ce ministre éleva d’abord quelques objections , et parla du danger 'de laisser un homme tel que Buonaparte dans le voisinage de son ancien empire et si près de l’Italie, qui nourrissoit des sentimens en sa faveur ; mais, considérant ensuite combien il seroit difficile de lui trouver un asile qui ne fût pas également dangereux , il rétracta son opposition, dans l’idée aussi que l’acte d’abdication romproit toutes espèces de liens et de rapports entre Napoléon et son armée , et que celle-ci , en jurant fidélité au roi , ne seroit plus en état de troubler la tranquillité de l’Europe.