LA FRANCE REPREND POSSESSION ET ORGANISE LA COLONIE
OIXANTE ans se sont écoulés depuis que nous avons entretenu le lecteur des événements de l'Acadie’, Après avoir raconté ce que le Canada était devenu
durant cette période, il est bon de retourner à Port-Royal et de voir naître un
groupe d'habitants dont les intérêts se confondront par la suite avec les nôtres, surtout à partir de 1672.
Biencourt était en course dans les bois, l'automne de 1613, lorsque les Anglais ravagèrent Port-Royal. A l'aspect des ruines de ses établissements, ce jeune homme (vingt-deux ans) montra un courage digne de celui de son père. Selon Lescarbot, il aurait fait proposer à Argall un combat singulier, ou entre un nombre pareil d'hommes de part et d'autre. Hannay * ne mentionne point ce défi chevaleresque, mais il dit que les deux chefs se rencontrèrent dans une prairie, accompagnés de quelque suite, et que l'offre de Biencourt de diviser la traite entre les Anglais et les Français ne fut pas acceptée. Argall leva l'ancre, emportant son butin. Biencourt rassembla ses gens, fit réunir le bétail qu'Argall n'avait pas vu, constata que l* moulin n'avait pas été brûlé, que les terres promettaient une récolte pour l'année suivante, et, sans balancer, fit ses préparatifs d'hivernement. Il fallait vivre de chasse, n'ayant plus de
provisions ; mais cette chasse elle-même devint une source de richesse, Grâce aux sauvages,
Voir tomes I, 53, 54, 85, 109 ; II, 42, 43 ; LIL, 56, The History of Acad'ia, St. John, N. B., 1879.
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qui aidèrent de tout leur pouvoir leurs amis les Français, on se trouva, le printemps venu, en possession de nombreuses pelleteries sur lesquelles Biencourt comptait pour relever Port- Royal, L'expérience acquise au sujet du climat, du logement, de la nourriture et du mode de voyager dans ces contrées nouvelles permit d'éviter les malheurs survenus dans les premiers temps de l'Acadie, La pêche ne fat pas négligée, Les hommes recueillirent dans les forêts des glands, des bourgeons, des chibens et autres produits du sol, “ Dans la nécessité, écrit Lescarbot, Dieu a fait trouver des racines qui font aujourd'hui les délices de plusicurs tables de France, lesquelles, ignoramment, plusieurs appellent à Paris topinambours, les autres plus véritablement canada, car elles sont de là venues.” M. Ferland observe que, par ce passage, Lescarbot semble dire “qu'on a cru les topinambours originaires de la Nouvelle-Ecosse et de la Nouvelle-Angleterre ; il ne paraît pas qu'on les trouve à l'état sauvage dans le Canada ; du moins on n'en rencontre pas dans le Bas-Canada. Suivant le père Biard, ces racines seraient celles de l'apios {uberosa où noix de terre.” Cent quarante ans plus tard, les Acadiens réfugiés en France y introduisirent l'usage de la patate, ou pomme de terre, qu'ils paraissaient avoir cultivée depuis longtemps et qu'ils avaient dû tirer de la Virginie ou du Brésil ; Parmentier l'emprunta probablement d'eux pour la faire connaître à Paris.
Il'est impossible de dire combien d'hommes restèrent avec Biencourt dans ces circonstances difficiles. Au moment de l'attaque d'Argall, les habitants étaient occupés aux travaux des champs sur le haut de la rivière Dauphine, à deux lieues du port, et ne tombèrent pas aux mains des Anglais. Plusieurs, assure-t-on!, se dirigèrent du côté du Canada ; d'autres avaient pu s'embarquer pour la France sur les bâtiments de pêche qui fréquentaient constamment ces parages. Ce qui parait certain, c'est que la petite colonie ne renfermait aucune femme, sauf peut-être Marie Rollet, épouse de Louis Hébert, si elle n'était déjà repassée en France.
Poutrincourt, ruiné par ses entreprises antérieures, n’en persistait pas moins à vorloir fonder un grand fief en Acadie. Pour cela, il sollicitait de tous côtés des secours et une protection bien rares à obtenir dans un pareil moment”. Il trouva enfin de l'aide chez certains marchands de la Rochelle qu'il intéressa dans le commerce de pelleteries ; puis ayant équipé un navire de soixante-dix tonneaux, il mit à la voile le 31 décembre 1613 et arriva le 27 mai devant Port-Royal, où il fut reçu comme un envoyé de la Providence, Les terres, ensemencies l'année précédente, promettaient de précieuses ressources à l'automne, La colonie, ravitaillée si à propos, reprit vigueur. En un instant on releva les bâtiments et tout revint à la vie.
Louis Hébert quitta l'Acadie, avec Poutrincourt”, l'été de 1614 et n'y retourna plus ; car ayant rencontré (après la mort de Poutrincourt) en France Samuel de Champlain, celui-ci le
persuada de le suivre à Québec.
1 M, E. Rameau, dans Une Colonie féodale, et M. Pascal Poirier, dans une étude publiée dans la Xevwe Canadienne, 1874, ont habilement exposé l'histoire le l'Acadie française. Voir aussi Ferland : Cours d'histoire, 1, 243.
# Voir lettre de Poutrincourt, ‘‘ étant encore en Suisse,” année 1614, (Lescarbot, édition de 1618, p. 684.)
# Voir plainte de Poutrincout devant le juge de l'amirauté de Guyenne, à la Rochelle, le 18 juillet 1614, dans Lescarbot, p. 687.
Au moment où Poutrincourt se préparait à reprendre la route de Port-Royal, une circonstance inattendue se présenta et lui devint fatale. Le prince de Conti s'agitait dans la Champagne ; il avait même pris les armes, Au nom du roi (alors âgé de quatorze ans) on fit appel à l'énergie et à l'influence personnelle de Poutrincourt, qui était de la Champagne et fort considéré dans cette partie du royaume, Le vieux soldat se mit à la tête de la milice
rénéreuse et
provinciale, “ Non seulement, dit M, Rameau, il obéissait ainsi à sa nature g guerrière, mais il espérait sans doute trouver, dans cette intervention énergique de sa bravoure, l'occasion d'obtenir quelque puissant concours pour cet établissement d'outre-mer qui lui tenait si profondément au cœur ; car son dessein bien arrêté était de finir ses jours à Port- Royal en y fixant sa famille.” 11 y a lieu de croire qu'il avait été nommé gouverneur de Méry-sur-Seine, mais il eut à assiéver la place pour s'en rendre maître, En livrant un assaut, le 5 décembre 1615, il y fut tué. Les soldats, qui le chérissaient, élevèrent à l'endroit où il succomba glorieusement, une croix de pierre, qui porte encore à présent le nom de Croër de Poutrincourt. L'ainé de ses fils, Jean, paraît s'être éteint sans alliance, Charles, le second fils, plus connu sous le nom de Biencourt, était en Acadie depuis 1610. Jacques de Biencourt, troisième garçon, continua la lignée de cette famille, dont le dernier descendant à péri vers 1783, sur la frévate la Diane. D'une autre branche des Poutrincourt, qui remonte à l'année 1409, il reste Charles-Marie-Christian, marquis de Biencourt, qui a épousé Elizabeth de Fitz-James, et leurs enfants, Armand et Pierre, représentent aujourd'hui la vingt-quatrième génération du premier seigneur connu de cette famille — commençant vers 1030",
La mort de Poutrincourt rompait ses projets et ceux de son fils, car celui-ci ne devait plus compter que sur lui-même et ses moyens pécuniaires, — son influence parmi les bailleurs de fonds était nul. Sans se décourager, néanmoins, il resta à son poste et se prépara à braver la fortune. Ses relations avec la France cessèrent presque tout à fait.
On ne voyait à Port-Royal aucune famille française, mais il semble certain que plusieurs métissages avaient déjà eu lieu, bien que la chose ait été contestée. Les éléments d'un poste colonial existaient d'ailleurs dans l'expérience des hommes formés à la rude école des années précédentes. Des logements commodes s'élevaient, La culture était en voie de prospérité. Le moulin à farine et un moulin à scie fonctionnaient, Les bestiaux se maintenaient. Le commerce avait pris une bonne direction. À l'aide de signaux on attirait les navires de passage qui livraient des produits manufacturés en Europe en échange des pelleteries. Bientôt une station permanente fut établie au Cap-Fourchu, Yarmouth aujourd'hui, et prit le nom de fort Lomeron. D'autres postes volants commencèrent à la Hêve et au Cap-Sable, En attendant des jours plus heureux, c'étaient là des noyaux d'établissements très appréciables,
Ja continuité de l'occupation française sur ces côtes ne saurait être contestée. Les navires de la baie de Biscaye et même de la Normandie fréquentaient ces postes et en retiraient des
cargaisons de fourrures en retours desqueiles ils livraient des armes, des vêtements, des outils
* Voir Za Revue Canadienne, 1882, p. 621-32,
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et des babioles destinées à la trait avec les sauvages, Les ressources naturelles qu'offraient Port-Royal en faisaient le quartier-général de cette bande d'aventuriers moitié cultivateurs, moitié coureurs des bois ; c'était le pivot sur lequel tournaient toutes les opérations, tant il est vrai qu'il ne peut y avoir de colonie sans l'agriculture, Nous voyons que, en 1618, Biencourt fit demander en France, et notamment aux autorités de la ville de Paris, des colons auxquels il promettait un établissement avantageux, mais il ne paraît pas qu'on ait répondu à son appel. Force lui fut donc de recourir plus que jamais au trafic, qui était, dit-on, assez facile.
L'attention des armateurs était néanmoins fortement attirée vers l'Amérique du Nord, Au moment où commençait la guerre de Trente Ans (1618), et où la France, agitée par les révoltes des princes, allait passer aux mains de Richelieu, il se forma deux compagnies (1619) dont l'une fut autorisée à faire la pêche côtière et l'autre à trafiquer des fourrures avec les sauvages de l'Acadie, Ce dernier nom s'étendait du Maine, en suivant les côtes, jusqu'à Gaspé. Les pêcheurs s'établirent à Miscou ; les traiteurs à la rivière Saint-Jean. Trois récollets furent envoyés à Miscou, Port-Royal et Saint-Jean, tant pour assister les Français que prêcher les Sauvages, La demande de Biencourt (1618) n'avait pas dû être étrangère à ces entreprises,
Le 9 novembre 1620, les Pilgrim Falhers arrivaient en vue du Cap Cod, commençant la colonie du Massachusetts.
En 1621, huit (?) cents vaisseaux, dit-on, allaient et venaient de l'Acadie en Frante “ avec trente pour cent de profit de la pêche pour chaque voyage.”
Il n'y avaient pas que les Français dans le commerce de ces régions. Les Arglais et les Ecossais y prenaient part, et refusaient de reconnaître à la France aucune jurisdiction sur le pays. Au mois de septembre 1621, sir William Alexander de Menstrie”, obtint du roi Jacques I la concession de toute l'Acadie, sous le nom de Nouvelle-Ecosse, et dressa un vaste plan de colonisation (approuvé par Charles I en 1625), qui consistait à diviser sa principauté en cent cinquante seigneuries ou fiefs de trois à six milles de front au rivage pour être concédés à des gentilshommes (on devait leur donner le rang de baronnet) qui, à leur tour, les distribueraient en lots tenus en censive”, La réalisation de ce projet eut dépassé de beaucoup ce qui s'est fait dans le bas Canada, où la compagnie de la Nouvelle-France abandonna les seigneurs à leur seule bonne volonté.
Les visites de sir William en Acadie (1622, 162;) et sa tentative de prendre possession
du pays au nom du roi d'Angleterre jetèrent l'alarme parmi les Français. Biencourt venait
1 Hannay : Æistory of Aradir, 109,
2 Né en Ecosse (1580) ; fait chevalier en 1614 ; secrétaire d'Etat pour l'Ecosse (1626) ; nommé pair du royaume, en 1630, sous lenom de vicomte de Stirling ; comte de Stirling en 1633 ; mourut en 1640. Ses poèmes et ses tragédies lui avaient donné une célébrité passagère,
3 Sur les armes de sir William Alexander, quelques historiens anglais disent qu'on avait figuré un castor, mais il est facile des'assurer que c'est un ours, La plus ancienne mention connue du castor comme emblème est de 1673, dans une lettre de Frontenac.
de mourir (1623) empoisonné, dit-on. Son ami Charles-Amador de Latour!, sieur de Saint- Etienne, était tout désigné pour son successeur.
C'est un personnage singulier que Latour, “ Tantôt França tantôt Anglais, catholique ou protestant, selon l'exigence des situations. il avait mené, dit-on, une vie déréglée avec les sauvages du Cap-Sable, On ne manque pas, à cause de lui, d'infiltrer du sang sauvage dans les veines de tous les Acadiens de l'époque *”. Sa fille, Jeanne, née vers 1626, légitimée bientôt après, avait pour mère une Souriquoise et se maria avec Martinon ou Martin d'Aprendistigny ou d'Arpentigny, déjà cité (1672) comme seigneur sur la rivière Saint-Jean.
Jusque là (1622) la troupe de Biencourt s'était recrutée assez régulièrement de matelots déserteurs, d'aventuriers et de pêcheurs, outre les sauvages qui lui étaient très attachés. Tous ensemble, ils firent une si bonne contenance Que les premiers émigrants amenés par sir William Alexander (1623) ne crurent pas devoir rester dans ces lieux et s'en retournèrent sans retard,
Le fort Lomeron passa à Latour qui, par la suite (1631) lui donna son nom. Un autre fort, appelé Saint-Louis, fut construit dans le voisinage, vers l'époque de la mort de Biencourt, et passa aus-i à son successeur,
En 1624, trois récollets arrivèrent de France, parcoururent tout le Nouveau-Brunswick, voyageant à pied, et se rendirent jusqu'à Québec en suivant la rivière Chaudière,
Les désaccords survenus entre Richelieu et l'Angleterre aboutirent, en 1626, à des hostilités. Du camp de la Rochelle, au printemps 1627, le cardinal signa l'acte de formation de la compagnie des Cent-Associés! dans lequel l'Acadie et le Canada, sous le nom de Nouvelle-France, se trouvaient constitués en un territoire colonial. Charles de Latour résolut de faire des démarches pour renouer des relations avec la mère-patrie et conserver son autorité. Il jeta les yeux sur son père, Claude Turgis de Saint-Etienne, sieur de Latour. Celui-ci était de Paris, allié à la maison de Bouillon ; des revers de fortune l'avait poussé en Acadie (1610) comme nous l'avons raconté. Après le désastre de Port-Royal (1613) Claude s'était bâti un poste de traite à l'entrée de la rivière Penobscot, dans le Maine, mais les Anglais de Plymouth l'en avaient chassé (1626). Sur la prière de son fils, il s'embarqua le 27 juillet 1627, porteur d'une lettre de Charles qui demandait au roi d'être nommé commandant de toute la côte de l'Acadie, L'accueil qu'on lui fit n'est pas connu. À son voyage de retour (1628) il tomba dans la flotte de Kertk, qui venait de transporter quelques familles écossaises à Port-Royal, au nom de sir William Alexander, et fut pris. Kertk captura dans cette campagne dix-huit vaisseaux, trente-cinq pièces de canon et des munitions en abondance, le tout
appartenant aux Cent-Associés.
1 Voir le présent ouvrage, tome I, 110.
? Pascal Poirier : Mezwe Canaatenne, 1874, p. 852, 928, 930-31. 3 Elle portait aussi le nom de Compagnie du Morbihan parce que le roi lui avait cédé le pays de Morbihan en même temps que la Nouvelle-France, (Harrisse. Zib/iographie, etc., p. 53).
Parlant des récolets missionnaires mentionnés ci-dessus, M. Rameau dit : ‘ Ces moines reprenaient ainsi çà et là l'œuvre interrompre des compagnons de l'outrincourt et des pères jésuites de 1612, dans l’epostolat des indigèncs ; mais ils eurent aussi set.o uulité, de tenir rattachés à la civilisation européenne les Français dispersés dans ces solitudes ; ils purent aussi régulariser à diverses reprises quelques-unes des unions grossières contractées entreles Français-et les squaws ; plusieurs des compagnons de Biencourt et de Latour avaient eu
en effet des enfants dans ce libertinage ; Latour lui-même devint ainsi vers 1626 le père d’une
fille nommée Jeanne, et son mariage fut un de ceux que consacrèrent les récollets, car il
paraît par un acte authentique que Jeanne de Latour fut légitimée. Il se constitua donc ainsi
quelques rudiments de familles métisses, qui apportèrent plus tard un certain contingent d'utilité lors de l'établissement des premières familles européennes ; il eût même été à désirer de voir régulariser ces unions en plus grand nombre ; malheureusement, d’après le témoignage de d'Aulnay, la r!lupart d'entre elles ne furent que le résultat de déoauches fortuites et
brutales, dont le fruit était abandonné au milieu des tribus, qui n’en étaient ensuite que plus
difficiles à civiliser par la morale de l'Evangile. Non seulement l'existence de Latour et des
siens était ainsi aventurense et désordonnée, mais un certain nombre de Français (quelques
déserteurs de navires peut-être ? ), s'étant assemblés sur la grande rivière de la Hève, se
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refusaient à lui obéir et formaient une bande, comme il novs l apprend lui-même, rivale de la
sienne’, Dans de telles circonstances, et en présence de la colonie écossaise, Latour sentait
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de plus en plus le besoin de rentrer en rapports réguliers avec le gouvernement français. ”
De 1604 à 1612, sous de Monts et Poutrincourt, l'histoire de l'Acadie est assez précise ; de 1614 à 1623, sous Biencourt, elle échappe à l'étude exacte et se prête à la légende, mais avec Latour elle combine les deux genres et captive l'imagination. Latour et plus tard Saint- Castin, furent des hércs de roman, aussi les conteurs et les poètes se sont-ils emparé de leurs noms comme d'un bien appartenant à la famille littéraire.
Il est certain que Claude de Latour était huguenot. On affirme que Charles 5e proclamiait catholique. M. Hannay fait marier celui-ci, vers 1625, avec une protestante, ce qui ne nous paraît pas du tout probable ; il s'agit plutôt de son mariage avec une sauvagesse. Bientôt
après, il fixa sa résidence au fort Saint-Louis 1 Cap-Sable et l'endroit fut nommé port
Latour. C'est de ià qu'il écrivit (1627) au roi de France, se regardant comme son sujet et attendant ses ordres,
Sir James Stuart lord Ochiltree, se disant parent du roi d'Angleterre, arriva au port des Baleines, Cap-Breton, avec deux grands navires et une patache, vers le mois de juin 1629, portant une soixantaine d'homr.'s de débarquement, ainsi que des officic-s et les femmes de ceux-ci ; de plus vingt ou vin’ cinq ménages de colons. Il s'empara du navire d'un nommé Û 4 Dihourse, de Saint-Jean-de-Luz, qui faisait la pêche de la morue, le pilla, puis obligea
Dihourse, avec partie de ses hommes, de remonter sur leur bâtin. nt et d'accompagner ses
1 Supplique de Latour au roi, de 1627, citée par Ferland,
deux navires jusqu'à Port-Royal où devait se former un établissement au nom de sir William Alexander. Ce coup fait, lord Ochiltree éleva un fort au Port-aux-Baleines et notifia les pêcheurs et les traiteurs français d’avoir à lui payer un dizième de tout leur commerce’. Il ne fut pas longtemps maître de la position.
Le 22 avril, le capitaine Daniel? avait mis à la voile, de Dieppe et, le 17 mai, non loin de la Rochelle, il avait apprit que, par le traité de Suze (24 avril), la paix régnait de nouveau entre la France et l'Angleterre. Avec cinq bâtiments on l'envoya (26 juin) au secours de Québec assiégé par les Kertk. Sur le grand banc de Terreneuve un navire anglais fit mine de l’attaquer isolement, au milieu d'une brûme ; Daniel le combattit, le força à se rendre, puis le relâcha, sans pouvoir lui persuader que la paix était faite. Le 29 août, étant avec tout son monde dans la rivière Chibou, au Cap-Breton, il eut connaissance, par le capitaine Chambreau, de Bordeaux, de ce qui se passait au port aux Baleines (vingt-cinq lieues plus loin) et fit préparer cinquante-trois de ses hommes, munis d'échelles et d'armes pour livrer assaut au fort d'Ochiltree, lequel était ‘‘ construit sur un rocher environné d'eau de deux côtés.” Québec avait été pris par les Kertk le 20 juillet. Daniel dût l’'arprendre entre le 30 août et le 7 septembre; cela contribua sans doute à l'animer contre les Anglais. Le 8 septembre, il approcha du fort et, après une vive fusillade, on aperçut le drapeau parlementaire sur les murs. “ J'étais à la porte du fort, écrit le capitaine Daniel, faisant enforcer icelle, par laquelle étant entré, je me saisis du dit mylord que je trouvai armé d'une épée et d'un pistolet ; et quinze de ses hommes armés de cuirasses, brassards et bourguignotes, tenant chacun une arquebuse à fusil en main ; et tout le reste des dits hommes armés de mousquets et piques seulement, lesquels je fis tous désarmer; et ayant ôté les étendards du roi d'Angleterre je fis mettre. ceux du roi mon maître.” Dans le fort, on trouva un Français, natif de 3rest, dérenu prisonnier jusqu'au payement de sa rançon. Le fort fut rasé. Ce qu'on en tira fut porté à la rivière Chibou. “ Je fis avec toute diligence travailler cinquante de mes hommes et vingt des des dits anglais à la construction d'un retranchement ou fort (on lui imposa le nom de Sainte- Anne) sur la dite rivière, pour empêcher les ennemis d'y entrer, dans lequel j'ai laissé quarante hommes, compris les pères Vimont et Vieuxpont, jésuites, et huit pièces de canon, dix-huit cents de poudre, six cents de mèches, quarante mousquets, dix-huit piques, artifices, balles à canon et à mousquets, vivres et autres choses nécessaires, avec tout ce qui avait été trouvé dans la dite habitation et fort des Anglais ; et ayant fait dresser les armes du roi et et de monsieur le cardinal, fait faire une maison, une chapelle, pris serment de fidélité du sieur Gaulde, natif de Beauvais, laissé par moi pour commander au dit fort et habitation pour le service du roi, et pareillement du reste des hommes demeurés avec le dit sieur Gaulde, je suis parti du dit lieu le 5 novembre et ai amené les dits Anglais, femmes et enfants, desquels en ai mis quarante et deux à terre près Falmue (Falmouth) port d'Angleterre, avec leurs hardes, et amené dix-huit ou vingt à Dieppe avec le dit mylord, attendant le commandement
1 André de Malapart, qui était avec Daniel, dit : “il va tous les ans dans ce pays quelques deux cents grands navires,” ? Voir le présent ouvrage, tôme Il, 31, 40-43.
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de mon dit seigneur le cardinal ; ce que je certifie être vrai. Fait à Paris le 12 décembre 1629. (Signé) Charles Daniel.”
Ochiltree se plaint amèrement de la barbarie des Français, dans la relation qu'il a écrite en réponse au rapport ci-dessus du capitaine Daniel.
Le convoi conduit par Dihourse et monté par un certain nombre de familles écossaises arriva à Port-Royal et s'établit, non pas au lieu où avait été Poutrincourt, mais à l'ouest de la rade, où sst aujourd'hui Granville, presque vis-à-vis l'île aux Chèvres; c'est là que fut construit, sous l'œil du fils de sir William Alexander, le Scofck Fort äont les ruines existaient encore au commencement de notre siècle, Les Français, demeurés sur la rivière de Port- Royal, se reportèrent dans le haut de la vallée ou dans les postes du littoral, pour s'écarter des nouveaux venus, Le nombre des Ecossais s'élevi't à un peu plus d'une centaine, y compris les femmes et les enfants. Au commencement de l'hiver (1629-30), il n'y restait plus que soixante et dix âmes. Au printemps de 1630, une trentaine étaient morts de privations et de maladie, de sorte que leur nombre était réduit à une quarantaine,
En Angleterre, sir William Alexander eut l'art de circonvenir Claude de Latour et de
Je faire renoncer à son allégeance française. Le résultat du siége de la Rochelle exaspérait
les huguenots ; ils quittaient la France en nombre et intriguaient à Londres contre Richelieu, ou plutôt contre leur patrie. Claude les voyait chaque jour. En outre, par les soins de sir William, sans doute, il épousa l'une des filles d'honneur de la reine d'Angleterre, Charles I le combla de faveur et le fit baronnet de la Nouvelle-Ecosse (13 novembre 1629) sous le nom de sir Claude de Saint-Etienne, seigneur de La Tour. En même temps, une commission de sir William Alexander nommait Charles de Latour, seigneur “ des pays, côtes et îles, à partir du cap et rivière Ingogan (près du cap Clouen) jusqu'au fort Latour, puis en continuant jusqu'au Mirliguestre et au-delà (près du port la Hève) sur une profondeur de quinze lieues dans les terres, tirant vers le nord.” 11 lui fut donné une autre commission par la compagnie dont sir William Alexander était le chef.
La liste (7 avril 1630) des ‘“ capitaines envoyés au Canada en six vaisseaux appartenant au roi de France qui devront être prêt à mettre à la voile dans six semaines,” porte les noms du “chevalier de Montigny, amiral de la flotte, chevalier de Saint-Clair (ou Monteciair), sieur de Nest de Fécamp, sieur de Lombards, capitaine (Charles) Daniel, capitaine Armand (Laurent Ferchaud ?) !.” Nommé le 8 avril, Daniel prit la mer le 26 et se dirigea sur le fort Sainte-Anne”, où il arriva le 24 juin et apprit que, le lendemain de la Pentecôte, le commandant Gaulde* avait tué d'un coup de fusil, parvengeance,son lieutenant Martel. Durant l'hiver, douze Français étaient mort du scorbut et plusieurs avaient été malades. Les pères Vimont et Vieuxpont repassèrent en France sur un vaisseau pêcheur. Daniel eut maille à partir avec les Basques, puis avec les sauvages. Vers l'automne il retourna en France, laissant le poste du fort Sainte-Anne à peu près réorganisé,
1 Voyage du capitaine Charles Daniel, publié en 1881 par Julien Félix, de Rouen, à soixante exemplaires, 4 Voir le présent ouvrage, tôme II, 43.
# Champlain le nomme Claude et aude, Le nom de Gaulde était celui d'un Normand assez conuu
Du côté de l'Angleterre ies préparatifs marchaient toujours. Le 31 mars (1630) un titre de baronnet du Nouveau-Brunswick avait ét“ accordé à sir Robert Hannay de Machrum, le 20 avril à sir William Forbes de New Graigeivar ; le 24 avril à sir James Stuart (ou Stewart) lord Ochiltree ; le même jour à sir Peirs Crosbie ; le même jour à sir Walker Crosbie, de Crosbie Park, dans Wislow. Le 30 avril, on divisa en deux baronnies le vaste terrain déjà cité le 30 novembre 1629, en faveur de Claude et de Charles Latour, devant relever de la couronne d'Écosse sous les noms de Saint-Etienne et Latour, avec pouvoir d'ériger forts, villes, et droits d'amirauté sur toute la côte, qui mesure à peu près cent cinquante milles, “en considération des grandes dépenses que le sieur Claude Saint-Etienne avait faites en bâtiments et en faisant valoir le pays, pour la grande amitié et les services qu'il avait rendus à sir William Alexander!, à condition que les dits sieurs de Latour continueraient d'être bons et fidèles sujets du roi d'Ecosse.” Le 12 mai le titre de baronnet de la Nouvelle-Ecosse fut décerné à “ sir Charles de Saint-Etienne, seigneur de Saint-Deniscourt.” On a prétendu aussi que l'ordre de la jarretière avait été donné ou promis à Charles ; toutefois, celui-ci n'accepta rien du roi d'Angleterre et d'Ecosse.
Une expédition mit à la voile aussitôt ces arrangements terminés et alla débarquer des colons au Scotch Fort, près Port-Royal ; ces secours ne firent que retarder un peu la ruine de l'établissement.
Claude de Latour descendit au fort Saint-Louis où Charles le reçut très bien, mais à la nouvelle de ce que l'on attendait de lui le fils repoussa le père et se montra ferme dans sa détermination de rester fidèle au roi de France. Sur de nouvelles instances, il rompit les pourparlers. Son père, retir# sur les navires où était retenue sa femme par la défense de Charles de l'admettre à terre, écrivit une lettre dans laquelle il invoquait, comme il l'avait fait précédemment, les liens de famille, le respect dû à ces vieux jours, et le menaçait en cas de plus longue résistance. Le jeune commandant se montra inébranlable. Les Anglais décidèrent d'employer la force ouverte. Un premier assaut contre le fort dura toute la journée et toute la nuit sans résultat définitif. Le lendemain, nouvelle attaque dans laquelle les Anglais perdirent beaucoup de monde. Claude abandonna alors la partie et chercha refuge au Scotch Fort.
Charles, qui se préparait pour un nouveau combat, ne vit pas sans douleur son père réduit à la triste position où il se trouvait. Traître à sa patrie, dédaigné des Anglais qu'il avait l'air d'avoir trompé, il se voyait proscrit, traqué, déshonoré. Le premier projet du malheureux fut de renvoyer sa femme en Angleterre, mais elle n'y voulut jamais consentir, disant qu'elle partagerait le sort de son mari, quel qu'il fût.
On était dans l'été de 1630. Tout victorieux qu'il pouvait être pour le moment, Charles de Latour se voyait isolé de France, ne sachant pas si la guerre allait recommencer ouverte-
ment entre les deux couronne, dépourvu de certaines ressources et de plus sans autorité
À On disait la femme de Claude parente de sir William,
reconnue car il ne tenait son poste que de son énergie et de son courage. Au milieu de ces. perplexités on vit apparaître deux navires venant de Bordeaux au nom des Cent-Associés. Le caritaine Marot, de Saint-Jean-de-Luz, était porteur d'une lettre du sieur Jean Tuffet, l'un des zssociés, qui recommandait à Latour de bien garder son poste en attendant confirmation du roi, ce qui ne manquerait pas. La joie reparut au fort Saint-Louis, Les navires étaient chargés de mille choses nécessaires au commerce et à la vie de chaque jour. Il y avait
“s ouvriers et trois récollets qui s'occupèrent immédiatement des Français et des sauvages, ÿn décida de rétablir le poste de la rivière Saint-Jean, dès l'année suivante si la France continuait ses secours.
Le premier soin du fils fut d'adresser une lettre à son père le priant de se joindre à lui et qu'il le protégerait ainsi que sa femme. Ils se présentèrent avec quatre domestiques, et on leur donna un logement particulier où ils purent vivre en paix, réfléchissant aux étranges événements qui venaient de se passer.
Les dramaturges inventent des situations propres à émouvoir les spectateurs, mais on trouve rarement dans l'Histoire une épisode aussi bien dessinée que celle dont nous venons de raconter les détails. Un poète de notre pays, M. Antoine Gérin-Lajoie, a su écrire sur ce sujet une tragédie qui fait honneur à son patriotisme. Le Feune Latour a souvent été applaudi au théâtre et le sera chaque fois qu'on ramènera cette pièce devant le public. Dans l’une des
scènes, faisant parler le confident de son héros, il s’écrie :
“ Mais d’où vient que cet homme Que l'on vit autrefois dans le sénat de Rome, Un poignard à la main, percer de vingt-trois coups Le grand César son maître et le maître de tous ; D'où vient que ce Brutus, meurtrier de son père, Est célébré par Rome et par la terre entière ? D'où vient que ses exploits en tous lieux sont chantés, Qu'on le porte en triomphe au milieu des cités ? Ah ! c'est qu'à son devoir il fut toujours fidèle ; C'est que pour son pays, plein d'amour et de zèle, De tout sacrifier il n'a pas hésité
Quand il vit qu'on voulait ravir sa liberté, ”
Les Ecossais n'avaient pas fait d'amis chez les sauvages, mais la présence de Claude de Latour empêcha d'abord les hostilités ; dès qu'il fut parti pour rejoinäre son fils le Scotc# Fort se trouva bloqué et ses habitants dans une situation lamentable, Les uns moururent du scorbut, d'autres, dit-on, se réfugièrent chez les puritains du Massachusetts. On atfñrme même qu'une seule famille échappa, par la protection des Français, et fut recueillie, deux ans après, lorsque le commandeur Razilly prit possession de la contrée, En 1685, dit M. Ferland, La Mothe-Cadillac rencontra, à Port-Royal, deux hommes de cêtte famille qui s'étaient faits catholiques et avaient épousé des Françaises. Leur mère, retirée à Boston, était âgée de
quatre-vingt-dix ans. .
Un nommé de Krainquille, lieutenant de Lasour, partit après les événements de l'été de 1630 et étant parvenu à s'introduire à la cour, selon M. Rameau, “il exposa comment Biencourt et après lui Charles de Latour s'étaient toujours maintenus en possession de l'Acadie au nom du roi de France ; comment ils y vivaient, et au prix de quelles privations et de quels dangers ils se soutenaient dans ce pays contre les entreprises des Anglais et contre leur propre dénûment. Il raconta l'occupation de Port-Royal, où, d'après son dire, les Ecossais demeuraient encore avec leurs familles et du bétail. Le roi, reconnaissant de cette longue et courageuse persistance, accorda le 11 février 1631 une commission royale confirmant, par provision, Latour dans son commandement.” Bientôt après un acte détinitif régularisa la position de Latour.
La colonisation stable de l'Acadie commence en 1632 avec les émigrants amenés par Razilly. Le 29 mars de cette année la paix avait été signée à Saint-Germain. La Nouvelle- France allait pouvoir se constituer. L'Acadie était formellement reconnue possession française.
La commission de Razilly est du 10 mai 1632. Elle l’autorise à faire retirer les sujets de la Grande-Bretagne de Québec, de Port-Royal et du Cap-Breton. Quelques jours plus tard il obtint des Cent-Assc siés la concession de la rivière et baie de Sainte-Croix ; douze lieues de front sur vingt de profondeur, avec les îles adjacentes, y compris l'île de Sainte- Croix.
Les Razilli appartenaient à une famille de Touraine, Le chef, au XVIe siècle, était François, gouverneur de Loudun, qui eut quatre fils : Gabriel, chevalier de Malte dès 1591 ; François, gentilhomme de la chambre de Louis XIII, connu pour la part qu'il prit à l'expédition de La Raverdière, au Brésil, en 1612 : Isaac et Claude, tous deux habiles merins.
Claude, seigneur de Launay et de Razilly, des Eaux-Mesle et Cuon, en Anjou, était capitaine entretenu des vaisseaux du roi et devint commandant de l'île d'Oléron et chef d'escadre. Il fut ensuite vice-amiral des armées navales de France. Il eût le fief de la Hêve en Acadie (1634). Après la mort de son frère Isaac (1636) il prit le nom de Launay-Razilli et fut nommé lieutenant-général pour le roi aux côtes d'Acadie, On croit qu'il mourut dans la pauvreté vers 1666. C’est du moins ce que l’on doit supposer d'après le placet en vers adressé au roi (1667) par sa sœur Marie, femme poète et célèbre, surnommée Calliope, et à qui Louis XIV accorda une pension de deux mille livres en considération de l’état de gêne où, par suite de la perte de son frère, elle se trouvait réduite,
Isaac de Razilli, appelé chevalier ou commandeur, était de l'ordre de Malte et fut nommé commandeur en 1627. Il était officier supérieur de la marine, commandant des îles Bouchard, command=nt en chef d’escadre des vaisseaux du roi en Bretagne (1629) et premier capitaine du ponent. En 1621, sous les ordres de l'amiral de Saint-Luc, il s'était distingué contre la marine de la Rochelle. 1] servit en Afrique et au Brésil. Chargé de conduire une expédition pour l’Acadie, en 1629, on l'envoya au Maroc en apprenant que la paix avait été
1 Voir le présent ouvrage, tôme II. 32, 42, 63. IV, 131.
Ten mentor sens Pa
signée à Suze. Il était de la compagnie des Cent-Associés. Le cardinal de Richelieu, son parent, le fit nommer “ lieutenant pour le roi et monsieur le cardinal” en la Nouvelle-France (1632), comme on l'a vu plus haut.
Sur les deux navires d'Isaac de Razilly qui arrivèrent à la Hêve, l'été de 1632, se trouvaient des engagés célibataires et des familles, parmi lesquelles on croit reconnaître les Martin, les Trahan, les Landry, Gaudet, Lejeune et Joffriau, peut-être aussi Rivedon. Ce furent les véritables pionniers de la colonie, car il paraîtrait que les hommes de Latour, adonnés à la vie errante et aventureuse, ne se rapprochèrent pas, pour le moment du moins, du groupe formé par Razilly. Les Ecossais demeurés au Scotch Fort y restèrent en partie, mais quarante-six d'entre eux, c'est-à-dire le plus grand nombre, retournèrent en Angleterre ou se refugièrent au Massachusetts Part-Royal passa aux mains de Razilly vers le commencement d'août (1632). Ce qui restait d Ecossais et de Français au bassin des Mines se réunit à Port-Royal.
La Hêve devint de suite le chef-lieu du pays. Quarante lots de terre furent délimités et concédés, dont douze ou quinze aux gens mariés et le reste aux hommes qui comptaient s'établir.
Avec Razilly étaient arrivés Denys et d'Aulnay, deux seigneurs qui ont rempli à peu prè : les mêmes missions que Giffard, Bourdon, Le Gardeur et Juchereau au Canada.
Nicolas Denys, sieur de Vitré, né en 1588, avait épousé Marguerite de la Faye. Il était probablement frère de Simon Denys, fixé à Québec vers 1650. Nous le suivrons durant de longues années, car c'est l'un de ceux qui ont occupé le plus de place en Acadie.
Charles de Menou, seigneur d'Aulnay de Charnisay, appartenait à une famille noble du Bas-Berry et paraît avoir été parent des Razilli. Il avait amené en Acadie, ou amena bientôt sa femme, Jeanne, fille de Louis Molin ou Motin, seigneur de Courcelles en Charolais, dont il eut plusieurs enfants.
“ Denys s'occupa surtout du côté commercial et financier de l'entreprise ; c'était lyi qui tenait les magasins, qui recevait et expédiait les marchandises. Il créa de suite quelques produits propres à être expédiés en France, pour couvrir les achats de toute nature que nécessitait l'entretien de la colonie; indépendamment des pelleteries que l'on achetait aux Indiens, il tira parti des magnifiques bois de charpente qui couvraient le sol, et il les chargeait sur les navires de retour, après en avoir converti une partie en madri-rs et en merrain.
“ D'Aulnay se consacra plus spécialement à l'installation des colons et aux travaux de de la culture ; c'était lui qui veillait à l’approvisionnement de toutes ces familles, lesquelles furent défrayées de tout, pendant les premières années, tant au moyen des subventions premières fournies par le gouvernement que sur les propres ressources de M. de Razilly et de la société dont il était le représentant. Il les guidait dans leurs défrichements et leurs
travaux, rassurant les uns, modérant les autres, encourageant et soutenant tout le monde ;
1 Voir le présent ouvrage, tôme IL, 43, 56, 148-148.
une seule chose le contrariait dans les plans du commandeur, c'était le c\oix qu'il avait fait de la Hêve, dont la situation resserrée et le territoire rocheux offraient aux cultivateurs peu de terrains fertiles ; souvent il présenta à ce sujet des observations judicieuses, mais inutiles ; l'excellence du port de la Hêve, sa plus grande proximité de l'Europe, et les relations faciles et fréquentes que l'on y entretenait avec les bâtiments de pêche dans la saison des morues, avaient primé toute autre considération dans l'esprit du commandeur.
“ Port-Royal cependant, comme l'avait si bien jugé Poutrincourt, offrait des avantages beaucoup plus sérieux pour la prospérité agricole de la seigneurie et des censitaires : il y était resté quelques colons, les uns Ecossais, comme nous l'avons vu, les autres Français datant de Poutrincourt, et mariés, autant qu'on peut le présumer, avec des Ecossaises ou avec des filles métisses. Ces colons, bien que fort isolés et dénués de soutien, voyaient le produit de leurs cultures s’accroître sensiblement, tandis qu'il était facile de prévoir qu'à la Hêve les cultivateurs se trouveraient promptement à l'étroit, et hors d'état d'y poursuivre un développement suffisänt dans l'avenir. Les débuts néanmoins furent assez satisfaisants : trois années ne s'étaient pas écoulées depuis l'établissement de la seigneurie, que déjà chaque famille subvenait à son alimentation par les produits de ses cultures et de son bétail, car on avait importé quelques animaux et dans toutes les fermes il y avait maintenant une ou deux vaches, quelques moutons et des pores ! .”
L'un des premiers soins de Razilly fut de créer des fiefs afin d'intéresser les seigneurs à l'établissement du pays. Latour reçut ses anciens postes du cap Sable et le bassin du fleuve Saint-Jean, où il construisit sans retard, à l'endroit appelé Jemsek, à vingt lieues de l'embouchure, un poste fortifié auquel il donna son nom. Denys eut en partage les côtes du golfe Saint-Laurent depuis la baie des Chaleurs jusqu'au détroit de Canseau, et il fixa son principal établissement à Chedabouctou, près Canseau. Latour fit la traite au fleuve Saint-Jean; il installa peu de familles au cap Sable ; en un mot s'il agrandit ses anciennes opérations, il resta ainsi que ses hommes un traiteur et un coureur de bois. Denys ne colonisa guère ; il s’'appliqua au trafic des fourrures, à l'exploitation du bois de charpente, du merrain et surtout à la pêche maritime, Ni Latour ni Denys ne contribuèrent à établir beaucoup de familles françaises ; s’il existe du sang sauvage dans les veines des Acadiens c’est à l'initiative de ces deux personnages qu'on doit le faire remonter.
En 1634, Claude de Razilly (frère d'Isaac) capitaine de la marine royale, obtint la concession de l'île de Sable, du port de la Hêve et de l'habitation de Port-Royal. Il paraîtrait que le fort de la Hêve fut élevé aussitôt après. Il était placé à la tête du port. Isaac Razilly y fixa sa résidence. C'est là, probablement, qu'il mourut.
La confirmation de la seigneurie de Jemsek (15 janvier 1635) porte : “ À Charles de Saint-Etienne sieur de Latour, lieutenant général de Acadie—le fort de La Tour dans la
rivière Saint-Jean—cinq lieues de front à la rivière sur dix de profondeur.”
1 Rameau : Une Colonie féodale, p. 69.
Passé en France, l'automne de 1632, Latour attira quelques émigrants, mais la Hêve et Port-Royal restèrent les points essentiels de la colonisation. Razilly conçut le projet de s'associer les chevaliers de Malte qui, presque tous marins, pouvaient être tentés de posséder un fief sur les côtes de l'Amérique du Nord ; malheureusement ils refusèrent, étant trop engagés ailleurs pour seconder les vues des pionniers de l'Acadie, La Hêve et Chibouctou (Halifax) attendirent des jours meilleurs.
Au sujet de Latour, qui a été accusé par d'Aulnay de mener une vie libertine, on a cité ce passage des instructions à lui (Latour) adressées (16 mars 1633) par le secrétaire d'Etat Bouthilier : “ Vous ferez retirer de votre fort tous les gens d'église, séculiers et religieux, qui y peuvent être, lesquels vous aurez soin de faire reconduire en France, et mettez en leur lieu et place des pères capucins.” Ceci nous semble avoir été moins un acte de censure qu'une précaution pour laisser le champ libre aux seuls capucins. L'expérience historique nous enseigne que deux ou trois ordres religieux se nuisent dans les circonstances ou se trouvait placé l'Acadie. D'ailleurs Razilly avait demandé des récollets (capucins) ; cela suffirait pour tout expliquer. Nous devons noter cependant que le père Julien Perrault, jésuite de Nantes, était au cap Breton en 1634. L'année suivante, il fut enjoint “ aux récollets de la province de Paris d'aller dans l'Amérique septentrionale, dite communément Canada.” Il faut entendre par là l'Acadie puisque les récollets n'allèrent point au Canada. Ce qui est certain c'est que les prêtres ne manquaient pas en Acadie, après 1632, et avant cette date il y en avait toujours eu quelques uns.
Razilly avait amené (1632) trois capucins. Ecrivant à Richelieu (15 juillet 1634) il dit : “ Ces pères nous ont si bien conduits par leur exemple que le vice ne règne point en cette habitation.” On doit ici comprendre la Hêve et le cap de Sable où était Latour. Et il ajoute : “ La charité et l'amitié y sont sans contrainte. Les sauvages se soumettent de leur franche volonté à toutes les lois qu'on veut leur imposer, soit divines soit humaines, reconnaissant Sa Majesté Très-Chrétienne pour roi.”
Les choses en étaient à ce point lorsque Razilly mourut, en 1636. D'Aulnay prit le commandement et l'étendit même jusqu’à Pentagoët, fondé par Latour. Il y a lieu de croire que la compagnie des Cent-Associé confirma ses pouvoirs, mais Denys et Latour s'accommodaient mal de ce régime.
Depuis quatre ans, Latour avait eu mainte fois maille à partir avec les Anglais qui fréquentaient les côtes de Boston à l'Acadie. Des hommes avaient été tués, des postes ou comptoirs de traite brulés. Une crise se préparait dans cette direction et c’est probablement pour la prévenir que d'Aulnay y porta son autorité.
Les terres de la Hêve étaient peu fertiles. Une rangée de montagnes les coupe à une courte distance. Tout développement agricole devenait impossible, D'Aulnay transporta les colons de ce lieu à Port-Royal. Ceci se passait de 1636 à 1640. Il ne resta à la Hêve que les familles des métis, les magasins et les gens nécessaires pour les garder. Une route fut
ouverte entre les deux établissements. Les familles appelées de France (1636-1640) par ie
nouveau gouverneur sont celles de Germain Doucet dit Laverdure, Petitpas, Boudrot et Jacob Bourgeois ; probablement aussi Hébert, Blanchart, Dupuis, Dugas Bayols, Melançon, Pelletret, Aucoin, et Savois. Vers 1640, il y avait environ quarante familles de cultivateurs dans la vallée de Port-Royal. Le systême seigneurial était le même qu'en Canada. Les Français installés sur le haut de la rivière se rapprochèrent de Port-Royal ; des fortifications s'élevèrent dans ce dernier lieu, Le père de d'Aulnay, René de Menou, conseiller du roi, qui demeurait à Paris, se tenait en rapport avec l'Acadie, Chaque printemps, des navires arrivaient en traite. Les sauvages regardaient les Français comme des frères, La paix et la prospérité succédaient aux longues années de misère et de combats.
M. Rameau qui nous raconte avec amour les belles années de Port-Royal, dit que, par les ordres de d'Aulnay, on avait construit “une sorte de monastère que l'on appelait dans le pays /e Séminaire, dans lequel il avait installé douze récollets, et il y avait annexé une étendue de terre assez considérable, qui pût subvenir ultérieurement aux besoins de ces religieux ; ceux-ci d'autre part s'étaient obligés, non-seulement à desservir la colonie française et à faire des missions parmi les peuplades indigènes, mais encore à recevoir, entretenir et instruire dans leur maison trente jeunes gens et enfants miemacs ou abénakis, afin de propager plus aisément dans la contrée la connaissance de la religion et les premiers éléments de la civilisation ; c'est pourquoi cet établissement est appelé le Séminaire dans les documents du temps. Un des moines, Ignace de Paris, plus tard moine à Senlis, nous a laissé une relation intéressante de leurs travaux, qui se partageaient entre le ministère religieux et l'enseignement qui se donnait aux enfants des Indiens et aux enfants des colons ; il y avait là en germe quelque chose de semblable à l'établissement que les sulpiciens formèrent à Montréal à peu près dans le même temps. Le séminaire de Port-Royal formait une corporation et une fondation à part, dont les intérêts étaient tout à fait distincts de ceux de d’Aulnay, comme il appert du contrat de mariage de sa veuve en 1653 et de la capitulation de Port-Royal en 1654. Il est à regretter que d'une part les événements aient beaucoup contrarié sa consolidation, et que de l’autre l'ordre des récollets n'ait pas apporté à son développement la même activité et la même énergie que montrèrent les sulpiciens dans l'île de Montréal.”
L'Acadie est une grande presqu'île que l'on peut envisager, sous bien des rapports, comme une île. Elle était trop petite pour l'ambition de trois ou quatre honimes. Charles Amador de Latour faisait le commerce à l'ouest; Nicolas Denys à l’est; Claude de Razilly possédait une poste (la Hêve) au sud; d'Aulnay occupait au nord Port-Royal. Ce dernier établissement était le seul digne du nom de colonie, La rivalité de ces seigneurs se manifesta par un procès entre Latour et d'Aulnay. Latour eut gain de cause. Il obtint le partage de l'Acadie en deux portions à peu près égales. Le roi par une lettre datée du 10 février 1638, établit d’Aulnay son ‘“lieutenant-général en la côte des Etchemins (Nouveau-Brunswick, partie sud-est) à prendre depuis le milieu de la terre ferme de la baie Française (baie de Fundy) en tirant vers les Virginies et gouvernement de Pentagoët (Penosbscot dans le
Maine)” et Latour son ‘ lieutenant-général en la côte de l'Acadie depuis le milieu de la baie
Française jusqu'au détroit de Canseau.” Et il ajoute : “ L'habitation de la rivière Saint-Jean (Jemsek) restera ainsi au sieur de Latour, qui ordonnera de son économie et peuple comme il le jugera à propos, et le dit sieur de Latour ne s'ingérera de rien changer aux habitations de la Hève et du Port-Royal” qui demeureront à d'Aulnay. De sorte que, en définitive, dit M. Poirier, “ Latour recevait le titre de lieutenant-gouverneur dans une partie de la colonie où, de fait, il n'avait plus d'autorité ni de possession, et d'Aulnay se trouvait dans le même cas. Que dire de ce partage où l'ignorance du gouvernement, sur la géographie des contrées dont il prend sur lui de déterminer les limites est si lamentablement manifeste ? Loin d'avoir réglé les différends des deux rivaux, un nouveau champ de discorde et de querelle leur est ouvert, La guerre éclata bientôt.” Guerre à la fois de pirate et de procureur, comme s'exprime M. Moreau, ‘ vuerre où les ruses de la procédure se mélèrent aux violences des combats.”
La délimitation des territoires affectés aux deux lieutenants-généraux fut la cause d'une prise d'armes en 1640. Latour enleva deux petits navires appartenant à d'Aulnay. Celui-ci après avoir ravitaillé le fort de Pentagoët où commandait Germain Doucet, son capitaine d'armes, rencontra le bâtiment de Latour et le captura à la suite d'un combat assez vif. Un second procès s'ouvrit sur information préparée (14 juillet 1640) par Germain Doucet, Isaac Peseley et Guillaume Trahan, comme représentants les habitants de Pentagoët, la Hêve et Port-Royal, placés sous la jurisdiction de d'Aulnay.
En même temps, Latour se mariait avec une Française, Marie Jacquelin, native du
Mans. C'était, croyons-nous, son second mariage, le premier ayant eu lieu vers 1626 avec une
sauvagesse, D'Aulnay confia sa plainte à son père qui avait de puissants amis en France. Le 29 janvier 1641, Latour fut cité à comparaître, etun n t lanaé pour s'emparer de sa personne ;
puis, avant que de l'entendre, sa commission de lieutenant-général se trouva révoquée ‘ pour ses mauvais comportements ” et parce qu'il empêchait “le progrès et avancement de la foi et religion chrétienne parmi les sauvages et l'établissement de la colonie française.” Il faut avouer que le mémoire envoyé par d'Aulnay renfermait des accusations propres à effrayer le ministre — mais on ne saurait dire jusqu'à quel point d'Aulnay était juste.
Latour ne tint compte d'aucune injonction. Il avait avec lui des hommes, des armes, des sauvages et il connaissait le pays. Son fort de Jemsek pouvait, croyait-il, tenir contre n'importe quelle agression. Fier de son indépendance, soutenu par les armateurs français avec lesquels il entretenait depuis si longtemps des relations, ce chef de bande se regardait comme certains barons du moyen-âge : libre chez lui et ne relevant ni de roi ni de maître.
À partir de ce moment, la colonisation s'arrêta. De 1640 à 1650, il ne s'établit pas plus de vingt familles.
D'Aulnay passa en France (1641), fit un arrangement! par contrat avec Claude Razilly à Tours (19 février 1642) puis, aidé de son père, recruta une vingtaine de colons mariés et
1 En 1641, les membres de la société d'Acadie intéressèrent d'Aulnay dans leurs opérations pour un septième. En 1642, il fut
autorisé à gérer la part que les capucins avaient dans la société d’Acadie, et Claude de Razilly lui fit don de quatre mille livres qui lui étaient dues sur les terres de Sainte-Croix.
un certain nombre de serviteurs. Munis de nouveaux ordres royaux eontre Latour, il s'embarqua avec son monde, au printemps de 1642, et se dirigea sur Port-Royal, Son premier soin fut d'occuper l'embouchure du fleuve Saint-Jean, afin d'amener Latour à composition, mais celui-ci s'était lié aux Anglais et lui fit lever le blocus; plus que cela, il le poursuivit et s'empara devant Port-Royal d'une pinasse chargée de pelleteries. D'Aulnay retourna en France (1643). Le 18 août eût lieu une autre information contre le rebelle, suivie (6 mars 1644) d'un jugement du conseil d'Etat qui mettait Latour hors la loi et confait toute l'autorité à d'Aulnay, avec injonction de se saisir du fort Jemsek, En même temps des dépêches furent adressées aux gouverneurs des postes anglais leur reprochant d'être intervenus dans Îles affaires de l’Acadie.
L'un des associés de Latour était le major Gibbons, de Boston, le même qui proposa au gouverneur de la Nouvelle-France d'entreprendre l'extermination totale des Iroquois à prix fixe. De nos jours on a vu une compagnie américaine offrir à la France et à l'Angleterre de prendre, pour le compte de ces puissances, la ville de Sébastopol, moyennant une somme d'argent reconnue. Latour visita Boston, y fut bien accueilli en qualité de lieutenant-général de Louis XIV, mais ne put entraîner les marchands à prendre son parti. Il fut seulement entendu qu'il pouvait racoler des volontaires !, Sur ces entrefaites (1644) madame de Latour, qui était allée en France, s'échappa et rejoignit son époux à Boston. Bientôt elle fit voile vers Jemsek, avec trois vaisseaux bien équipée, attendant ou l'apparition de d'Aulnay ou le retour de son mari. Ce fut d'Aulnay qui arriva,
“ Une nouvelle attaque fut donc tentée au commencement de 1645 contre le fort de Jemsek; Mme de Latour y était seule alors avec une cinquantaine d'hommes ; néanmoins elle soutint bravement le choc et força les navires assaillants à se retirer dans le bas du fleuve Saint-Jean où ils hivernèrent. Latour était en ce moment à Boston ; un nouveau secours de la Nouvelle-Angleterre l'eût peut-être sauvé, mais les puritains, obtempérant aux représentations de la France et aux injonctions de leur propre métropole, s’y refusèrent; trois mois après, la place fut enlevée de vive force par d’'Aulnay, après un assaut meurtrier, Mme de Latour, faite prisonnière ? mourut trois semaines après, laissant, assure-t-on, un jeune enfant * qui fut envoyé en France; son mari renonça momentanément à la lutte, et il erra, pendant plusieurs années, sur les côtes de l'Amérique du Nord,”
On trouva dans Jemsek pour dix mille louis de joyaux, d'argenterie, de mobilier, canons et munitions de toute espèce. En une seule année d'Aulnay traita trois mille peaux d'orignaux, sans compter les loutres, les castors et les menues fourrures, “ce qui fut la cause qu'il déposséda Latour du fort Jemsek,” assure Nicolas Denys.
D'Aulnay recueillit tout le bénéfice du changement que produisait la disparition de son
rival. En 1647 (février) le roi le nomma gouverneur-général de l’Acadie. Son attention se
1 Voir Ferland : Cowrs a’histoire, 1, 348.
3 Elle assista, la corde au cou, à la pendaison de tous ses soldats, moins un, 3% Latour parait avoir eu plus d’un enfant de ce mariage,
* Rameau : Une Colonie féodale, 92.
concentra plus que jamais dans le bassin des Mines. Il y consolida la vraie colonie acadienne : cultures, moulins, église, bonne administration, Vers 1650, quarante-cinq à cinquante ménages européens y étaient groupés, outre une soixantaine d'hommes à gages, coureurs de bois, domestiques ou soldats, «+ qui portait à près de trois cent le chiffre de cette population. Avec les gens de Denys, on peut compter, dit M, Rameau, un total de quatre cents âmes, pour toute l'Acadie, au lieu d'une trentaine en 1632 et de cent cinquante à cent quatre-vingts en 1636,
Razilly et d'Aulnay amenèrent de France à peu près quarante familles, soit deux fois plus qu'il n'en vint ensuite pendant tout le temps de la domination française, jusqu'en 1710, car durant cette seconde période on n'en compte guère plus de vingt nouvelles constituées avant leur débarquement en Acadie; les émigrants ou engagés qui arrivèrent dans ce laps de temps étaient des jeunes gens qui prirent femmes dans les familles acadiennes. “ On peut donc considérer, observe M. Rameau, que le rôle de Razilly et de d'Aulnay à Port-Royal fut exactement semblable à celui des sulpiciens à Montréal et à celui de Giffard de Beauport et de Juchereau de la Ferté aux environs de Québec.”
Le mot métis a été prononcé, Les uns disent qu'il est le résultat d'une pure invention ; les autres, que plusieurs faits le justifient, M. Poirier le rejette, sauf dans trois ou quatre cas dont la moitié sont postérieurs à 1650. “ Non seulement, dit-il, il ne s'est pas contracté d'unions entre les colons amenés par Razilly et d'Aulnay — seule et véritable souche des Acadiens — et les prétendus métis issus de La Tour et de ses compagnons, mais il n'y en a pas eu non plus entre leurs descendants respectifs. Les aventuriers du cap Sable, dont le grand nombre était pêcheurs, les autres pirates ou flibustiers, tous compagnons plus ou moins persévérants de La Tour, ont péri par la guerre, se sont dispersés sur le continent américain, ou sont retournés en France, Le cap Sable, la rivière Saint-Jean, puis Boston et les côtes du Maine, voilà quels ont été leurs champs de batailles et leurs lieux de retraite. Dans ces périlleuses embuscades, dans ces combats de corsaires, il en tombait toujours un grand nombre sous les mousquets plus nombreux ou mieux exercés des soldats de d'Aulnay.” Il ajoute que, obligés de s'éloigner de l'Acadie après la défaite de Latour, ils finirent par se diriger du côté de Boston, où ils passèrent l'hiver de 1645-46.
Il en est peut-être, en effet, du groupe acadien comme de celui du Canada qu'on a voulu faire descendre en partie des sauvages et qui se trouve n'avoir presque jamais contracté d'alliance avec les indigènes. Certains cas isolés sont tout ce que l’on relève en examinant les choses de près. La nature même de notre organisation sociale répugne à ces mélanges —l'on à trop oublié ce point essentiel de la question. Quelques personnes cherchent à prouver leur thèse de métissage par l'apparence physique de certains individus, surtout la coloration de la peau et des cheveux. C'est le dernier moyen de ceux qui ont épuisé leurs arguments. La science n'y croit plus, car on a étudié ces transformations dans tous les pays et il est constant qu'elles se produisent sous d'autres influences que celle du croisement des races.
Au milieu de sa prospérité le seigneur de Port-Royal périt subitement. Le 21 mai 1650,
allant visiter les travaux qu'il dirigeait, il fut saisit par le froid et la fatigue, On le trouva mort près du rivage, enfoncé dans les vases.
Ses enfants retournèrent plus tard en France. Il avait quatre filles et quatre garçons, Ceux-ci moururent tous sur les champs de bataille, La gestion des biens de d'Aulnay passa aux mains de Germain Doucet dit Laverdure, sous la surveillance de la veuve, en dépit du sieur de Saint-Mas, que messire René de Menou de Charnisay, le père, (âgé alors de quatrevingts ans) avait nommé son fondé de pouvoir, Comme on était à se débattre contre cet agent, Latour reparut.
La carrière déjà si accidentée de l'ancien commandant du cap Sable n'en était qu'à sa quatrième phase, Aussitôt après la prise du fort Jemsek (1645) il s'était rendu à Terreneuve solliciter des secours auprès de sir David Kertk, gouverneur de cet île, le même qui avait pris Québec seize ans auparavant, Sa démarche resta infructucuse. Il se réfugia alors à Boston. Au printemps de 1646, suivi de cinq Anglais et de cinq Français, il monta un navire équipé en traite par ses amis les puritains, mais il les trahit, força les Anglais de débarquer au cap Sable et se sauva avec le vaisseau, dans le dessein de se rendre à la baie d'Hudson. Passant à Terreneuve, il essuya un nouveau refus de Kertk et fit voile pour Québec, où il arriva au mois d'août. ‘“ Le 8, sur le soir, rapporte le Yournal des Fésuites, parurent le navire du capitaine Poullet et le phlibot de M. de la Tour, qui se venait réfugier ici ; ils arrivèrent ici le lendemain. On tira à l'arrivée du dit sieur de la Tour, et à sa descente ; il fut logé au fort. M. le gouverneur (de Montmagny) le premier jour lui donna le devant ; il l'accepta pour le premier jour, et puis le refusa, comme il devait.” Le même Journal marque, le 21 juin 1047 ; ‘* Commencement de commerce de lettres avec M. d'Aunay Razilly. Le Père de Quen lui écrivit l'an passé pour r'avoir un petit sauvage captif ; il lui répondit cette année fort honnêtement, et son commis au commis de Tadoussac.” Le 7 mars 1648, à Québec, Latour fut parrain de Charles-Amador Martin (second prêtre canadien). Le 16 avril, il partit de cette ville “avec des Hurons qui vont en chaloupe pour faire la guerre ” en haut Gu fleuve. Le r2 septembre, aux Trois-Rivières, il fut parrain d'un petit sauvage ; la marraine était madame Jean Godefroy de Lintot. Le 18 juillet 1649, aux Trois-Rivières, on le retrouve parrain d'Amador Godefroy, sieur de Saint-Paul, fils de Jean Godefroy de Lintot et de Marie Leneuf. Deux parents des Kertk demeuraient alors aux Trois-Rivières, Médard Chouard des Groselliers! et Pierre-Esprit de Radisson. Ils ont dû concerter plus d'un plan avec Latour, Ces trois hommes qui, l'un après l'autre, passèrent aux Anglais pour revenir aux Français, puis retourner aux Anglais, ne pouvaient guère se rencontrer sans se communiquer leurs projets. Latour, proscrit, mis hors la loi, était reçu à Québec avec honneur ; aux Trois- Rivières il fréquentait les premières familles de la ville. C'est vers ce temps que Simon Denis, sieur de Vitré, vint s'établir à Québec. Les troubles de l'Acadie paraissent avoir
amené au Canada quelques autres personnes,
À En 1653, il alla en Acadie où Latour était tout à fait réintégré,
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Latour, croit-on, apprit le décès de d'Aulnay en France, où il n'était pas plus inquiété qu'au Canada. Les affaires politiques lu reyaume avaient subi bien des changements depuis quelques années, L'ancien commandant du cap Sable se fit pourvoir d’une commission royale, (25 février 1651) assembla un certain nombre de coureurs d'aventures, à la tête desquels se plaça un gentilhomme normand appelé Philippe Mius d'Entremort. Tous ensemble, ils débarquèrent en Acadie (1651) pleins d'audace et presque menaçants. La rentrée en scène d'un personnage comme Latour n'était pas une mince affaire, aussi obtint-il de madame d'Aulnay, tant par des paroles que par intimidation, ainsi que s'exprime M. Rameau, la possession du fort Jemsek, plus le gouvernement de l'Acadie, car on le regardait comme le délégué du roi. D'Entremont eut le fief du cap Sable, et il s'y installa avec sa femme, Madeleine Elie. Bientôt des difficultés s'élevèrent au sujet des limites territorial®s et des priviléges de traite, mais les coups de théâtre étaient choses ordinaires dans l'existence de Latour : il demanda ia mair. de madame d'Aulnay : elle accepta. Le mariage eut lieu le 24 février 1653. Tous ‘eux partirent pour Jemsek. Les enfants! mineurs de Latour héritaient du cap Sable, ainsi que des biens ? de leur père dans la vieille France.
Denys dans son gouvernement du gclfe et des îles, restait libre. Il était ami de Latour. Madame d’Aulnay ne l'avait pas trop ménagé. Le Yournal des Fésuites nous fait savoir, à la date du 29 juin 1651, que nouvelle était parvenue à Québec “ de la prise de notre frégate à Gaspé par uuc barque de madame Daunay.” Traiteurs contre traiteurs, c’est l’histoire de tous les temps. Madame d'Aulnay ne tolérait pas plus les jésuites que les autres. Le 12 octohre, ce Fournal ajoute : arriva la frégate envoyée par le lieutenant de l'A cadie, laquelle avait été prise sur nous le printemps par les gens de madame Daunay. Messieurs Denys. qui avaient été pris prisonniers par madame d’Aulnay, furent aussi renvoyés avec la même frégate.” Dans cette restitution on reconnait la main de Latour. ‘“ Le 4 mai 1652, la frégate part pour Tadcassac, M. Denis pour aller trouver M. de la Tour, an de se rétablir vers Miscou.” Enfin, ie 13 janvier 1654, le roi accorda à Nicolas Denys es protisions de gouverneur se lisant comme suit :
“Etant bien informé et assuré de la louable et recommandable :ffection, peine et diligence que le sieur Nicolas Denys, écuyer, qui était ci-devant institué et établi par la compagnie de la Nouvelle-France, gouverneur en toute l'étendue de la grande baie Saint- Laurent et îles adjacentes, à commencer depuis le Cap-de-Canseau juiqu'au Cap-des-Rosiers, en la Nouvelle-France ; et lequel, depuis neuf ou dix ans en-ça, a apporté et utilement employé tous ses soins, tant à la conversion des sauvages du dit pays, à la foi et religion chrétienne, qu'à l'établissement de notre autorité, en toute l'étendue du dit pays, ayant construit deux forts, et contribué de son possible à l'entretien de plusieurs ecclésiastiques religieux, pour l'instruction des enfants des dits sauvages, et travaillé au défrichement des
1 Le contrat porte : ‘enfants mineurs du preraier mariage, ” ce que nous entendons par l’alliance faite, en 1540, avec Marie
Jacquelin. Car le véritable premier mariage de Latour parait avoir eu lieu avec une sauagesse, ? Claude de Latour, père de Charles, paraît être mort vess 1636,
terres, où il aurait fait bâtir plusieurs habitations ; ce qu'il aurait continué de faire, s’il n'en eût été empêché par Charles de Menou, sieur d'Aulnay Charnisay, lequel, à main armée et sans aucun droit, l'en aurait chassé, pris de son autorité privée les dits forts, victuailles et marchandises, sans en faire aucune satisfaction, et même ruin ; dites habitations ; de sorte que pour remettre le dit pays, le rétablir en son premier état, pour être capable d'y recevoir les colonies qui y avaient commencé leur établissement par le moyen des dites habitations qui y étaient faites et construites, et des forts dont le dit Charnisay s'est erxuparé, il est nécessaire d'y envoyer un homme capable et instruit en la connaissance des lieux, fidèle à notre service, pour reprendre les dits forts ou en construire d'autres, et remettre le dit pays sous notre domination, et la dite compagnie dans ses droits, portés par l’édit de son établissement ; et pour la défense du dit pays munir et garder les dits forts, et ceux qui seront faits, de nombre suffisant de gens de guerre et autres choses nécessaires où il convient faire de grandes dépenses. Et pour nous rendre un service de cette importance, étant assuré du zèle, soin, industrie, courage, valeur, bonne et sage conduite du dit sieur Denys, lequel nous aurait été présenté par la dite compagnie, avons, de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, icelui sieur Denys, confirmé et confirmons de nouveau, en tant que de besoin es: o 1 serait, ordonné et établi, ordonnons et établissons par ces présentes signées de notre main, gouverneur et lieutenant-général représeniant notre personne en tout le pays, territoire, côtes et confins de la Grande-Baie de St. Laurent, à commencer du Cap-de- Canseau jusqu'au Cap-des-Rosiers, Isles-de-Terreneuve, Isles du Cap-Breton, de Saint-Jean, et autres isles adjacentes, pour y établir notre domination, et la dite Compagnie de la Nouvelle-France dans ses droits, y faire reconnaître notre nom, puissance et autorité, assujétir soumettre et faire obéir les peuples qui y habitent, et les faire instruire en la connaissance du vrai Dieu et en la lumiere de la foi et religion chrétienne, et y commander tant par mer que par terre; ordonner et faire exécuter tout ce qu'il connaîtra se devoir. Voulons et entendons que le dit sieur Denys se réserve, approprie et jouisse pleinzment et paisiblement de toutes les terres à lui ci-devant concédées par la dite Compagnie de la N ie-France, lui et les siens, ét que d'icelles il puisse en donner et départir telle part qu'il avisera, tant à nos dits sujets qui s'y habitueront, qu'aux dits originaires, ainsi qu'il jugera bon être, selon les qualités, mérite et services des personnes. Voulons que le sieur Denys privativement à tous autres, jouisse du privilége, pouvoir et faculté de trafiquer et faire la traite de pelleteries avec les dits sauvages, dans toute l'étendue du dit pays de terre ferme et côtes de la grande baie Saint-Laurent, Terre-Neuve, Cap-Breton et autres iles adjacentes, pour en jouir de toutes les choses ci-déclarées et par ceux qu'il con:mettra, et à qui il en voudra donner la charge, et qu'il lui soit fait raison par la veuve du dit d'Aulnay Charnisay et ses héritiers, de toutes les pertes et dommages. De plus, nous avons donné et donnons, attribué et attribuons au dit sieur Denys, le droit et faculté et pouvoir de faire une compagnie sédentaire de la pêche des morues, saumons, maquereaux, harengs, sardlines, vaches marines, loups marins et
autres poissons qui 5e trouveront en toute l'étendue du dit pays et côte de l’Acadie, jusqu'aux
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Virginies et iles adjacentes, à laquelle compagnie seront reçus tous les habitants du dit pays, pour telle part qu'ils y voudront entrer pour des profits y participer, de ce que chacun y aura mis.”
L'entente de Denys avec Latour est visible. Les créanciers de d'Aulnay le voyaient bien aussi : il leur était dû par ce dernier deux cent soixante mille livres. Les négociants de la Rochell: obtinrent un jugement, et, au mois de mars 1654, Emmanuel Le Borgne chevalier de S5ant-Michel ei un nommé Guilbaut, accompagnés d'une tronpe armée, s'embarquèrent pour l'Acadie, En passant à Chédabouctou ils pillèrent les établissements de Denys ; ensuite Le Borgne s'empara de Port-Roval et se préparait à aller attaquer Jemsek lorsqu'il sut que Denys avait en main une commission royale et prétendait la faire respecter. Latour en avait une aussi, Le Borgne hésita à agir, mais en même temps la guerre éclatait en Europe. Les Anglais du Massachusetts surprirent Latour dans son fort et le chassèrent. Ils parurent alors devant Port-Roval, où étaient à peu près trois cents habitants, qui se rendirent le 16 août 1654. Le Borgne fut capturé avec san navire. Pentasoëc et le cap Sable subirent le même sort, Toute l'Acadie, sauf les possessions de Denys, tomba au pouvoir des Anglais.
Un arrêt du roi de France, en faveur de Nicolas Denys {5 octobre 1655) parait avoir mécontenté Latour, car nous le voyons partir pour l'Angleterre et participer au bénéfice d'un acte de concession de tonte l'Acadie accordée par Cromwell (9 août 1656) à sir Thomas Temple, William Crowne et Charles de Latour, Ce dernier eut l'adresse de vendre sa part à Femple et Crowüe et se retira pour toujours dans la vie privée.
Les origines de l'Acadie ont été suffisamment exposées pour que le lecteur se rende
Nous voyons maintenant que trois groupes distincts s'y sont formés : Port-Royal avec Razilly et d'Aulnay ; le cap Sable avec Biencourt et Latour; la région du golfe avec Denys. Ces deux derniers rassemblements d'hommes n'ont point formé assez de familles pour mériter la place d'honneur dans notre histoire, La seule colonie digne de ce nom est celle de Port-Royal---parce qu'elle était agricole, et que les descendants des familles établies en ce lieu se sont perpétués jusqu'à nos jours, Ainsi donc, contrairement à ce que l'on a dit, le peupie açadien ne fut pas une réunion d'aventuriers, un rainas d'écumeurs de mer, une sorte d'association de boucaniers vivant au hasard des circonstances et pliant ses tentes à l'approche du danger, Il était avant tout agriculteur, pas du tout adonné à la course ou à la guerr., et 1 cherchait à se créer une patrie, à se faire un avenir par les inoyens les plus droits, 25 plus honorables : le travail, la moralité, Les vertus domestiques. *:n cela, il ressemble à s'y néprendre aux colons du Canada. Si plus tard, les gouverneurs des postes anglais n'avaient pas commencé l'agression, si les couronnes de France et de la Grande-Bretagne étaient restées en paix, nous n'aurions point vu les habitants de Port-Royal et du bassin des Mines se mottre en mer et devenir la terreur de la Nouvelle-A igleterre, Les historiens n'ont cessé de nous peindre les Acadiens primitifs comme des bri ands, des pirates, des gens de
sac et de corde. Aujourd'hui on découvre que c'est tout le contraire qui est vrai. Les bandes
de Latour ont valu à l'Acadie c° *e mauvaise réputation. Les paisibles fermiers de Port- Royale ét de Grand-Pré cultivaient la terre, multipliaient leurs troupeaux et fondaient des familles, mais ne possédaient e":cun navire. Contents de leur sort, songeant au bonheur que d'abondantes récoltes promettaient à leurs enfants, ils n'étaient pas hommes à franchir les bornes de leur horizon et adopter d'eux-mêmes cette vie de périls, de misères, de privations et de déboires qui leur fut imposée vers la fin du dix-septième siècle.
Il en a été des premiers établissements de l'Acadie comme de ceux du Canada: le roi ne les prit pas assez so” sa protection. L'initiative individuelle pouvait donc seule les faire réussir—-c'est ce qui arriva. On rencontre dans l'Histoire de ces hommes d'élite dont le dévouement est, pour ainsi dire, illimité et qui apparaissent à l'heure voulue, dépassant de toute la tête ceux qui les entourent, créant, fécondant une œuvre nouvelle, puis s'éteignant sans laisser de fortune, sans presque laisser de nom, tandis que les fruits de leurs efforts nourrissent une population qui se développe sur un sol conquis par eux. Tels furent Poutrincourt, Razilly, d'Aulnay.
Durant au moins quinze ans, après la reddition de Port-Royal, il ne vint aucun émigrant en Acadie. Entre 1664 et 1668, on en vit même partir quelques uns pour le Canada, où la situation des affaires se faisait meilleure de jour en jour.
Temple était colonel dans l'armée anglaise. Au commencement de 1657 il arriva en Acadie, en qualité de gouverneur des forts Jemsek et Pentagoët. C'est alors que de concert avec Crowne, il acquit les droits de Latour et dépensa de fortes sommes pour exploiter ses hefs : son but était le trafic. Au mois de janvier 1658, les Cent-Associés envoyèrent Le Borgne à Lon£res redemander l'Acadie, Cromwell ne voulut pas l'entendre, Sans se découraser, Le Borgng envoya vers l'Acadie son fils âgé de vingt-quatre ans, Emmanuel, qui portait le nom de sieur de Belle-Isle, avec instruction de se fortifier dans la Hêve, mais les Anglais l'en empêchèrent et le firent prisonnier ; conduit en Angleterre, on le relâcha, Temple mit une garnison à Port-Royal. Lorsque Charles IT monta sur le trône (1660) un nommé Thomas Elliot éleva des réclamations sur le territoire de la Nouvelle-Ecosse ; Temple fut contraint ae lui payer une rente annuelle de six cents louis. Pendant l'absence de Temple qui éteit allé à Londres défendre ses intérêts, le capitaine Breedon gouverna la province (1661). Temple revint avec une nouvelle commission de gouverneur, On rapporte que c'était un homme d'esprit, Un jour Charles IT lui témoigna son mécontentement de ce que les colons du Massachusetts avaient frappé une monnaie sans sa permission, Temple tira de sa poche l'une de ces pièces sur laquelle était figuré un pin, Le roi demanda quel était cet arbre, “ C'est un chêne, répondit le rusé colonel, le chine dans lequel Votre Majesté a trouvé son salut autrefois” Cette allusion au fameux Ro: al Oak fit plaisir au roi qui ne parla plus de la mal encontreuse monnaie.
En 1661, Louis XIV renouvella sa demande pour ravoir l'Acadie, mais sans succès, On fit traîner l'affaire et tandis que les dépêches diplomatiques s'échangeaient, Charles I
donna (1664) à son frère le duc d'York tout le territoire compris entre Sainte-Croix et
Pemaquid, et au nord jusqu'au Saint-Laurent. Temple s'aperçut qu'on se moquait de ses patentes et que sa fortune était fort aven:urée.
Le cap Breton et le grand fief de Denys étaient resté français, comme le montrent les notés suivantes. Michel Le Neuf de la Vallière, né aux Trois-Rivières en 1640, fils de Jacques Le Neuf de Ja Poterie et de Marguerite Le Gardeur, parait avoir fait une partie de son éducation en France d'où ilrevint le 20 août 1657. En 1661, il commandait une expédition destinée à se rendre “à la mer du Nord” parle Saguenay’. En 1655, sa sœur Catherine avait épousé Pierre, fils de Simon Denys, à Québec. Jacques Leneuf, mis à la tête des milices (nai 1665) parait avoir envoyé son fils Michel au cap Breton et dans les territoires de Nicolas Denys, où Charlevoix Le signale comme officier militaire en 1666. Ce jeune homme avait dû épouser Marguerite-Françoise, fille de Nicolas Denys, en 1665 puisque Alexandre, leur premier enfant naquit au Cap-Breton, ou à Chedabouctou, le 22 juin 1666, comme le constate l'acte de baptême de celui-ci fait aux Trois-Rivières le 2 février 1667. Alexandre de Prouville, écuyer, marquis de Tracy, fut parrain, représenté par le capitaine de Loubia. Cet enfant porta le mom de Beaubassin.
Latour mourut en 1666, probablement chez Muis d'Entremont, dans la presqu'île de Pobomcoup, non loin du cap Sable. Il était alors le seul summivant de ceux qui avaient connu Poutrincourt. De sa troisième femme, madame d'Aulnaw, il laissa cinq enfants * : Marre, née ei 1084, mariée à Alexandre Emmanuel Le Borgne de Belle-Isle ; F'acgues, né en 1661, marié à Anne Meluison, Cure, H 664 ; Anne, née aussi en 1664, mariée à Jacques Muis d'Entremont, sieur de Poubomcou ; Marouerile, née en 1665, mariée à Abraham Muis d'Butremont, Les d'Entfeinont, encore nombreux dans l’ouest de la Nouvelle-Ecosse, descendent pout la plupart d'Anne et Marguerite Latour. Les Girouard, les Landry et les Porller, sans compter d'autres familles, ont du sang de Latour dans les veines par suite d'alliance avec les enfants du fameux aventurier.
La paix de Breda (31 juillet 1667) ajouta au Canada l'Acadie* et un havre à Terreneuve où fut érigé un fort, M. Morillon du Bourg alla (1668) au nom du roi de France, prendre possession de l'Acadie et donna à Emmanuel Le Borgre‘ de Belle-Isle le titre provisoire de gouverneur, Les choses en restèrent là pendant deux autres années.
Talon” projetait d'ouvrir un chemin entre Québec et Pentagoët, On considérait alors ce poste comme la clef de l'Acadie. En montant la rivière Chaudière, on arrive à la cime des terres, d'où un portage conduisait à la A/oose-River, affluent à la Kennebeck ; un second portage permettait de passer de cette dernière à la Penobscot qui débouche dans la mer à Pentagoët.
1 Voir le présent ouvrage, III, 153.
? Elevés par M. d'Entremont,
3 Dans les provisions de gouverneur-général données à Frontenac le 7 avril 1672, il est dit: ‘Canada, Acadie et île de Terreneuve et autres pays de la France septentrionale,”
# Fils d'Emmanuel Le Borgne, chevalier de Saint-Michel, lequel paraît être décédé vers 1670, si on en juge par une requête-dss veuve, Jeanne François, qui date de cette année,
5 Envoyé au Canada le 23 mars 1665, cet intendant arriva à Québec le 12 septembre, avec M, de Courcelles, El retourna er
France le 8 avril 1668 et fut renvo) 10 mai 1670 dans la colonie, où il débarque le 18 août, 1 en regextit l'automne de 2é= avec M de Courcelles, aussitôt #près l’arrivée de M, de l'rontenac.