COMMERCE DU CANADA AVEC LES ANTILLES. — RÉVEIL DE L'INDUSTRIE
RISTORIQUEMENT parlant, le Canada français doit à la France le prestige de
son nom, mais en dernière analyse cette colonie est la fille de ses propres
œuvres. Toujours combattue par la mère-patrie, elle eut assez de courage et | d'initiative pour se créer une place au soleil ; cette fille énergique ne s'est jamais
laissée abattre par l'indifférence des siens ou les coups de l'adversité. Son
histoire est un enseignement perpétuel de dévouement aux idées nationales et de fierté contre toute oppression, que celle-ci vienne de l’intérieur ou du dehors. Les maux dont elle à souffert ne lui ont jamais arraché une plainte, Elle se redresse plus volontiers qu'elle ne se courbe, et même lorsque le sort des armes lui a été contraire rien dans son tempérament n'a fléchi.
Après les guerres, c'est le commerce qui nous a causé le plus de mal. Voyons un peu ce qu'il était au temps de Louis XIV : “ Les vaisseaux qui partent de France pour ce pays-là, écrivait la Hontan (1684), ne payent aucun droit de sortie pour la cargaison, non plus que d'entrée lorsqu'ils arrivent à Québec, à la réserve du tabac de Brézil, qui paie cinq sols par livre, c'est-à-dire qu'un rouleau de quatre cents livres pesant doit cent francs d'entrée
| au bureau des fermiers! Les autres marchandises ne paient rien. La plupart des vaisseaux | qui vont, chargés, en Canada s’en retournent à vide à la Rochelle ou ailleurs. Quelques-uns |
1 Ces fermiers étaient des commerçants qui versaient au roi une somme annuelle pour avoir en main le commerce du Canada,
HISTOIRE VI x, +
chargent des pois lorsqu'ils sont à bon marché dans la colonie ; d'autres prennent des planches et des madriers. Il y en a qui vont charger du charbon de terre à l'île du Cap-Breton pour le porter ensuite aux îles de la Martinique et de la Guadeloupe, où il s'en consume beaucoup aux raffineries des sucres. Mais ceux qui sont recommandés aux principaux marchands du pays ou qui leur appartiennent, trouvent un bon fret de pelleteries, sur quoi ils profitent beaucoup. J'ai vu quelques navires, lesquels après avoir déchargé leurs marchandises à Québec, allaient à Plaisance (Terreneuve) charger des morues qu'on y achetait argent comptant, Il y a quelquefois à gagner, mais le plus souvent à perdre, Le sieur Samuel Bernon, de la Rochelle, est celui qui fait le plus grand commerce de ce pays-là. Il a des magasins à Québec d'où les marchands des autres villes tirent les marchandises qui leur conviennent. Ce n'est pas qu'il n'y ait des marchands assez riches et qui équipent en leur propre des vaisseaux qui vont et viennent de Canada en France. Ceux-ci ont leurs correspondants à la Rochelle qui envoient et reçoivent tous les ans les cargaisons de ces navires. Il n'y a d'autres différence entre les corsaires qui courent les mers, et les marchands de Canada, si ce n'est que les premiers s'enrichissent quelquefois tout d'un coup par une bonne prise, et que les derniers ne font leur fortune! qu'en cinq ou six ans de commerce sans exposer leurs vies. J'ai connu vingt petits merciers qui n'avaient que mille écus de capital, lorsque j'arrivai à Québec en 1683, qui, lorsque j'en suis parti, ? avaient profité de plus de douze mille écus. Il est sûr qu'ils gagnent cinquante pour cent sur toutes les marchandises en général, soit qu'ils les acnètent à l'arrivée des vaisseaux ou qu'ils les fassent venir de France par commission, et il y a certaines galanteries, comme des rubans, des dentelles, des dorures, des tabatières, des montres, et mille autres bijoux ou quincailleries sur lesquelles ils profitent jusqu'à cent ou cent cinquante pour cent, tous frais faits. La barrique de vin de Bordeaux, contenant deux cent cinquante bouteilles, y vaut en temps de paix quarante ‘ livres, monnaie de France, ou environ, et soixante en temps de guerre ; celle d'eau-de-vie de Nauites ou de Bayonne quatre-vingts au cent livres. La bouteille de vin dans les cabarets vaut six sols de France, et celle d'eau-de-vie vingt sols. A l'égard des marchandises sèches ‘, elles valent tantôt plus, tantôt moins. Le tabac de Brézil vaut quarante sols la livre en détail, et trente-cinq en gros, et le sucre vingt sols pour le moins, et quelquefois vingt-cinq ou trente. Les premiers vaisseaux partent ordinairement de France à la fin d'avril ou au commencement de mai; mais il me semble qu'ils feraient des traversées une fois plus courtes s'ils partaient à la mi-mars et qu'ils rangeassent ensuite les îles des Açores du côté du nord, car les vents du sud et du sud-est règnent ordinairement en ces parages depuis le commencement d'avril jusqu'à la fin de mai. J'en ai parlé souvent aux meilleurs pilotes, mais ils disent que la crainte de certains rochers ne permet pas qu'on suive cette route, Cependant
! Les habitants et les sauvages étaient la source de ces fortunes,
? La Hontan visita le Mississipi en 1689. Durant son séjour dans la région des lacs (1687) il avait été fait lieutenant réformé, Un 1693 il fut nommé garde-magasin, puis lieutenant de roi à Plaisance, poste qu'il occupa jusqu’en 1695.
% Avec quarante livres on achetait ce qui, de notre temps, se paie trente-cinq cu quarante piastres,
# On à appelé longtemps ‘* rouenneries ” les articles de cette classe, parce qu'ils nous venaient de Rouen, Les mots ‘marchandise sèches” sont en usage depuis quatre siècles, Les Anglais les ont traduits par Drv Goo.
ces prétendus rochers ne paraissent que sur les cartes', J'ai lu quelques descriptions des
his ports, des rades et des côtes de ces îles et des mers circonvoisines, faites par des Portugais P qui ne font aucune mention des écueils qu'on remarque sur toutes ces cartes ; au contraire, de k ils disent que les côtes de ces îles sont fort saines, et qu'à plus de vingt lieues au large on à n'a jamais eu connaissance de ces rochers imaginaires. Dès que les vaisseaux de France sont Le arrivés * à Québec, les marchands de cette ville qui ont leur commis dans les autres villes, ji 4 font charger leurs barques de marchandises pour les y transporter. Ceux qui sont pour leur Le À propre compte aux Trois-Rivières ou à Montréal descendent eux-mêmes à Québec pour y a 4 faire leur emplette, ensuite ils frètent des barques pour transporter ces effets chez eux. S'ils p À font les paiements en pelleteries”, ils ont meilleur marché de ce qu'ils achètent que sils a payaient en argent ou en lettres de change, parce que le vendeur fait un profit considérable dE ! sur les peaux à son retour en France. Or, il faut remarquer que toutes ces peaux leur à 4 viennent des habitants ou des sauvages, sur lesquelles ils gagnent considérablement. Par à exemple, qu'un habitant des environs de Québec porte une douzaine de martres, cinq ou six j oi 4 renards, et autant de chats sauvages à vendre chez un marchand, pour avoir du drap, de la | : : toile, des armes, des ammunitions, en échange de ces peaux, voilà un double profit pour le | | marchand : l'un parce qu'il ne paie ces peaux que la moitié de ce qu'il les vend ensuite en | is ‘ gros aux commis des vaisseaux de la Rochelle ; l'autre par l'évaluation exhorbitante des il È marchandises qu'il donne en paiement à ce pauvre habitant. Après cela faut-il s'étonner que k . é 1 la profession de ces négociants soit meilleure que tant d'autres qu'on voit dans le monde ?" F ji : Le 28 juin 1685, il écrit de Montréal : “ Je vis débarquer presque en même temps vingt-cinq k à ou trente canots de coureurs de bois, chargés de castors, venant des grands lacs. La charge } J de chacun était de quarante paquets. Chaque paquet pesait cinquante livres, et valait É cinquante écus au bureau des fermiers. Ils étaient suivis de cinquante canots, Outaouas ‘ et ÿ Hurons, qui descendent presque tous les ans à la colonie pour y faire emplette, ce qu'ils font f 1 à meilleur marché qu'en leur propre pavs de Michillimakinac, situé sur le rivage du lac des Ë À Hurons, à l'embouchure de celui des Illinois. Vous ne serez pas fâché d'apprendre le détail à de cette espèce de foire sauvage à Montréal. Ces marchands se campent à cinq ou six cents
pas de la ville. Le jour de leur arrivée se passe tant à ranger leurs canots et débarquer leurs
marchandises qu'à dresser leurs tentes, lesquelles sont faites d'écorce de bouleau. Le lende-
1 Le capitaine de Voutron, commandant le Saint-François, écrivait de la Rochelle, en 1716 : ‘* J'ai été sept fois en Canada, et quoique je m'en sois bien tiré, j'ose assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux blancs que tous ceux que j'ai fait ailleurs. Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement, on ne souffre point et l'on ne risque pas comme en Canada, C'est un tourment continuel de corps et d'esprit. J'y ai profité de l'avantage de connaître que le plus habile ne doit pas compter sur la science.
Margry : Les Navigations Françaises, p. 324.
? Le moment des achats à bon marché était celui de l’arrivée des vaisseaux de France, une fois l'an. Les Canadiens prirent de bonne heure la coutume de se pourvoir de linge et d'étoffes en ces occasions, afin de n’en pas manquer durant les mois à venir, De là ces armoires, remplies jusqu'au faîte, de toiles, de lainages, de fil, etc., que les hommes de la génération actuelle ont pu voir dans nos maisons
de campagne, quoique le commerce soit ouvert aujourd'hui en toute saison.
3% Par suite de la rareté de l'argent, il avait été décrété, en 1674, que l’on pourrait offrir en payement de toutes dettes des peaux d’orignal au prix ordinaire,
* Jusque vers 1655, le grand commerce des fourrures avait eu lieu aux Trois-Rivières, Les Outaouais commencèrent alors à s'arrêter à Montréal qui devint le principal marché des sauvages de l'Ouest.
main ils font demander au gouverneur-général une audience, qu'il leur accorde le même jour en place publique. Chaque nation fait un corps séparé, mais tous ces cercles étant assis par terre, et chaque sauvage ayant la pipe à la bouche. L'un d'eux, choisi par la troupe comme le plus éloquent, se lève, et s'adressant au gouverneur qui est dans un fauteuil, il lui dit que ses frères sont venus pour visiter, et renouveller en même temps avec lui l'ancienne amitié ; que le principal motif de leur voyage est celui de procurer l'utilité des Français, parmi lesquels il s'en trouve qui, n'ayant ni moyen de trafiquer, ni même assez de force de corps pour transporter des marchandises le long des lacs, ne pourraient faire de profit si les frères ne venaient eux-mêmes trafiquer les castors dans les colonies françaises ; qu'ils savent bien le plaisir qu'ils font aux habitants de Montréal, par rapport au gain que ces mêmes habitants en retirent, que ces peaux étant fort chères en France, et au contraire les marchandises que l'on donne en échange aux sauvages coûtant très peu, ils sont bien aises de marquer leur bonne volonté aux Français, et de leur procurer presque pour rien ce qu'ils recherchent avec tant d'empressement ; que pour avoir le moyen d'en apporter davantage une autre année, ils sont venus prendre en échange des fusils, de la poudre et des balles pour s'en servir à faire des chasses plus abondantes, ou à tourmenter les Iroquois, en cas qu'ils se mettent en devoir d'attaquer les habitations françaises ; et qu'enfin, pour assurer leurs paroles, ils jettent un collier de porcelaine avec une quantité de castors au Aé/chi Okima où gouverneur, dont ils demandent la protection, en cas qu'on les vole ou qu'on les maltraite dans la ville. Le harangueur ayant fini, reprend sa place et sa pipe, et se remet tranquillement à fumer, L'interprète explique le compliment du sauvage. Le gouverneur y répond obliseamment, et fait un présent à son tour. Mais vous remarquerez que Son Excellence, avant que de réponure, lorgne bien le don gratuit, et qu'il en fait la règle de ses paroles doucereuses, et de sa libéralité, Le gouverneur ayant congédié les sauvages, ils retournent à leurs tentes où ils achèvent de disposer tout pour l'échange. Le lendemain, ces marchands viennent en ville, suivis de leurs esclaves, qui portent les peaux. Ils s'adressent, autant que cela se peut, aux meilleures bourses, et à ceux des échangeurs qui donnent les pièces d'ammunition et de ménage à plus bas prix. Ce commerce est permis à tous les habitants, et s'étend sur tout, éxcepté le vin et l'eau-de-vie, Il y a raison très valable pour défendre ce dernier trafic. La plupart des sauvages ayant des castors de reste, après avoir fait leurs autres provisions nécessaires ne demanderaient pas mieux que de troquer ces peaux pour avoir de quoi boire, et cela aurait de funestes suites. Ces boissons fories, et auxquelles ils ne sont point accou
tumés, ayant une fois irrité le palais, ils en prennent si excessivement qu'il leur monte de
violents transports au cerveau’. Ils égorgent leurs esclaves : ils se querellent, se battent, se
mangent le nez, et se tueraient infailliblement si ceux d'entre leurs compatriotes qui sont
sobres, et qui détestent ces sortes de breuvages ne les retenaient, Au reste, on ne peut point
reprocher à ces marchands sauvages, comme à la plupart de nos négociants chrétiens, qu'ils
! Quatre-vingts canots Hurons et Outaouais étant abordés à Lachine pour la traite, en 1690, il s'en suivit une orgie épouvantable parce que l’on avait procuré de la boisson à ces sauvages,
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font leur grande divinité de l'or et de l'argent. C'est du feu pour eux que ces métaux si puissants ; ils ne veulent point y toucher, et le capucin le plus austère ne s'en défendrait pas plus scrupuleusement, Ils ont la même indifférence pour les habits. C'est un plaisir de les voir courir de boutique en boutique, l'arc et la flèche à la main, tout-à fait nus. Presque tous les marchands qui sont établis en cette ville ne travaillent que pour ceux de Québec, dont ils sont commissionnaires, Les barques qui transportent ici les marchandises sèches, les vins et les eaux-de-vie sont en très petit nombre, mais elles font plusieurs voyages pendant l'année, Les habitants de l'ile de Montréal et des côtes circonvoisines viennent faire leurs emplettes à la ville deux fois l'an, achetant leurs marchandises cinquante pour cent plus qu'à Québec, Les sauvages d'alentour, établis ou vagabonds, y portent des peaux de castor, d'élan, de caribou, de renard et de martre, en échange de fusils, de poudre, de plomb et autres nécessités de. la vie, Toute le monde y trafique avec liberté, et c'est la meilleure profession du monde pour s'enrichir en très peu de temps. Tous les marchands s'entendent à merveille pour vendre leurs effets au même prix, mais les habitants savent bien faire échouer cette machine, car quand ils voient que le complot va trop loin, et que ces messieurs vendent exorbitamment, on rehausse le prix des denrées et des vivres à proportion... Les mêmes sauvages dont je vous ai parlé dans ma dernière, ont rencontré des Iroquois, sur la grande rivière des Outaouas, qui les ont avertis que les Anglais se préparaient à transporter à leurs villages, situés à Michillimakinac', de meilleures marchandises et à plus bas prix que celles des Français. Cette nouvelle chagrine également les gentilshommes, les coureurs de bois et les marchands, qui perdraient en ce cas là considérablement. Car il faut que vous sachiez que le Canada ne subsiste® que par le grand commerce de pelleteries, dont les trois quarts * viennent des peuples qui habitent aux environs des grands lacs. Si ce malheur arrivait, tout le pays en souffrirait, par rapport à la ruine totale de certains congés dont il est à propos de vous donner l'explication. Ces congés sont des permissions par écrit que les gouverneursgénéraux accordent, au nom du roi, aux pauvres gentilshommes et aux vieux officiers chargés d'enfants, afin qu'ils puissent envoyer des marchandises dans ces lacs. Le nombre en est limité à vingt-cinq par année, quoiqu'il y en ait davantage d’accordés, Dieu sait comment. Il est défendu à toutes sortes de personnes, de quelque qualité et condition qu'elles puissent être, d'y aller ou d'y envoyer, sous peine de la vie, sans ces sortes de permissions{, Chaque
congé s'étend jusqu'à la charge de deux grands canots de marchandises. Quiconque obtient
1 En 1686, deux bandes, de trente Hollandais chacune, tentèrent de trafiquer à Michillimakinac. En route LaDurantaye et Tonty les firent prisonniers, (Voir tome V, 94-5, 120-21).
? Le Canada subsistait plutôt par son agriculture. Le commerce plus ou moins lucratif des fourrures n’entrait pas en première ligne dans le bien-être des habitants, même en 1685, au temps où le commerce était dans toute sa force.
# L'intendant Raudot disait, en 1706, que le castor était ruiné ; que trop de gens avaient fondé des espérances sur ce trafic ; et enfin que le Uanada périclitait à cause de cela,
* En 1682, nombre de voyageurs et coureurs de bois étant allés furtivement à la traite chez les Outaouais, les marchands privilégi fs se plaignirent, et M. Aubert de la Chesnaye obtint de M. de la Barre un ordre adressé aux Iroquois autorisant ceux-ci de piller les canots non munis de passeports. Avant la fin de l’année, deux canots, appartenant à M. de la Chesnaye et à René Le Gardeur de Tilly, sieur de Beauvais, associés, subirent ce mauvais sort parce qu'ils ne portaient point de permission. Ce fut le commencement de la guerre dont nous avons parlé, pages 93-5, 99 et 114 du tome V,