‹ Histoire des canadiens-français, 1608-1880 [microforme] (volume 4)Chapitre 15 sur 39 · ESS · texte numérisé non relu

ESS

CR TENTE ETS

36 HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS pour lui seul ur congé, peut le faire valoir soi-même ou le vendre au plus oftrant. Un congé vaut ordinairer ent six cents écus, et les marchands ont coutume de l'acheter, Ceux qui les obtiennent n'ont aucune peine à trouver des coureurs de bois pour entreprendre les longs voyages qu'ils sont obligés de faire s'ils veulent en retirer des profits considérables. Le terme ordinaire est d'une année et quelquefois plus. Les marchands mettent six hommes dans les deux canots stipulés par ces permis avec mille écus de marchandises propres pour les

sauvages, qui sont taxées et comptées à ces coureurs de bois à quinze pour cent plus qu'eties | ne sont vendues argent comptant à la colonie. Cette somme de mille écus rappètte ordinai rement au retour du voyage sept cents pour cent de profit, quelquefois plus, queiquetois moins, parce qu'on écorche les sauvages du bel air ; ainsi ces deux canots qui ne portent qu: pour mille écus de marchandises, trouvent, après avoir fait la traite, assez de castors de ce provenu pour en charger quatre. Or, quatre canots peuvent porter cent soixante paquets de castors, c'est-à-dire quarante chacun, chaque paquet valant cinquante écus ; ce qui fait en tout, au retour du voyage, la somme de huit mille écus. Voici comment on en fait la répartition. Le marchand retire en castors de ces huit mille écus de pelleteries le p..ement du congé que j'ai fait monter à six cents écus ; celui des marchandises qui va à mille. Ensuite, sur les six mille quatre cents de sv plus, il prend quarante pour cent pour la bomerie !, ce qui fait encore deux mille cinq cent soixante écus. Après quoi le reste est partagé entre les six coureurs de bois qui n'ont assurément pas volé les six cents écus ou à peu près, qui reste à chacun d'eux, car leur travail est inconcevable. Au reste, vous remarquerez que le marchand gagne, outre cela, vingt-cinq pour cent sur les peaux de castors, en les portant au bürcau des fermiers-généraux, où le prix des q''atre sortes de castor est fixé, car s'il vendait ces pelleteries à quelqu'autre marchand du pays, argent comptant, il ne serait payé qu'en monnaie courante du pays qui vaut moins que les lettres de chante du directeur de ce bureau pour la Rochelle ou pour Paris où elles sont payées en livres de France qui valent vingt sols ; au lieu que la livre de Canada n'en vaut que quinze. T ut axe vous preniez carde que c'est seulement sur les castors où l'on profite de vingt-cinq pour cent, qu'on appelle ici de bénéfice ; car si l'on compte à quelque marchand de Québec quatre cents livres de Canada en argent, et qu'on porte le lettre de change en France, son correspo \dant

n'en payera que trois cents de France, ce qui est la même valeur. Comme la Novvelle-

France et la Nouvelle-Angleterre ne subsistent que par les pêches de morue et par le commerce de toutes sortes de peileteries*, il est de l'intérêt de ces deux colonies de tâcher d'augmenter le nombre des vaisseaux qui servent à cette réche et u encourager les sauvages à chasser les castors en leur fournissant les armes et les munitions dont ils ont besoin, Tout le monde sait que la morue est une grande era aption dans tous les pays méridionaux *

de l'Europe, et qu'il y a peu de marchandise de plus prompt ni de meilleur débit, surgout

14 Bomerie, ” prêt à grosse aventure, ? Pour ce qui est de la Nouvelle-France, le commerce des pelleteries ne lui procura à peu près aucun bien et lui ft uu mal immense, La Nouvelle: Angleterre finit par se révolter contre sa métropole à propos de questir:: de commerce,

3 C'est encore dans ces contrées que nous en exportons le plus aujourd’hui,

lorsqu'elle est bonne et bien conditionnée. Ceux qui prétendent que la destruction des Iroquois serait avantageuse aux colonies de la Nouvelle-France, ne connaissent pas Îles véritables intérêts de ce pays-là, puisque si cela était les sauvages qui sont ajourd'hui les amis des Français seraient alors leurs plus grands ennemis, n'en ayant plus à craindre d'autres. Ils ne manqueraient pas d'appeler les Anglais, à cause du bon marché de leurs marchandises dont ils font plus d'état que des nôtres ; ensuite tout le commerce de ce grand pays serait perdu pour nous. Il serait donc de l'intérêt des Français que les Iroquois fussent affaiblis, mais non pas totalement défaits ; il est vrai qu'ils sont aujourd'hui trop puissants ; ils égorgent tous les jours nos sauvages alliés. Leur but est de faire périr toutes les nations qu'ils connaissent, quelque éloignées qu'elles puissent être de leur pays. Il faudrait tâcher de les réduire à la moitié de ce qu'ils sont, s’il était possible, mais on ne s'y prend pas comme il faut : il y a plus de trente ans que leurs anciens ne cessent de remontrer aux gueïriers des Cinq-Nations, qu'il est expédient de se défaire de tous les peuples sauvages du Canada, afin de ruiner le commerce des Français, et de les chasser ensuite de ce continent ; c'est la raison qui leur fait porter la guerre jusqu'à quatre ou cinq cents lieues de leur pays, après avoir détruit plusieurs nations différentes, en divers lieux. Il serait assez facile aux Français d'attirer les Iroquois dans leur parti, de les empêcher de tourmenter leurs alliés, et de faire en même temps, avec quatre nations froquoises, tout le commerce qu'elles font avec les Anglais de la Nouvelle- York. Cela se pourrait aisément exécuter, moyennant dix mille écus par an qu'il en coûterait au roi: voici comment : Il faudrait premièrement rétablir au fort Frontenac (Cataracoui) les barques qui y étaient autrefois (du temps de La Salle), añn de transporter aux rivières des Tsonnontouans et des Onnontagués les marchandises qui leur sont propres, et ne les leur vendre que ce qu'elles auraient coûté en France ; cela n'irait tout au plus qu'à dix mille écus de transport. Sur ce pied-là, je suis persuadé que les Iroquois ne seraient pas si fous de porter un seul castor chez les Anglais, pour quatre raison, la première, parce qu'au lieu de soixante ou quatre-vingts lieues qu'ils seraient obligés de les transporter sur leur dos à la Nouvelle-York, ils n'en auraient que sept où huit à faire de leurs villages jusqu'aux rives du lac de Frontenac (Ontario) ; la deuxième, qu'étant impossible aux Anglais de leur donner des marchandises à si bon marché, sans y perdre considérablement, il n'y a point de négociant qui ne renonçât à ce commerce ; la troisième consiste en la difliculté de subsister dans le chemin de leurs villages à la Nouvelle-York, y ailant en grand nombre, crainte de surprise, car j'ai déjà dit en plusieurs endroits que les bêtes fauves manquent en leurs pays ; la quatrième, c'est qu'en s'écartant de leurs villages pour aller si loin, ils exposent leurs femmes, leurs enfants et leurs vieillards en proie à leurs ennemis qui, pendant ce temp là, peuvent les tuer ou les enlever, comme il est arrivé déjà deux fois. Il faudrait, outre cela, ieur faire des présents toutes les années, en les exhortant à laisser vivre paisiblement nos sauvages alliés, lesquels sont assez sots de se faire la guerre entre eux, au lieu de se liguer

contre les Iroquois qui sont les ennemis les plus redoutables qu'ils aient à craindre. C'est une

soctise de dire que ces barbares dépendent des Anglass ; cela est si peu vrai que quand ils

vont troquer leurs pelleteries à la Nouvelle- York, ils ont l'audace de taxer eux-mêmes les marchandises dont ils ont besoin lorsque les marchands les vendent trop cher. J'ai déjà dit plusieurs fois qu'ils ne les considèrent que par rapport au besoin qu'ils en ont ; qu'ils ne les traitent de frères et d'amis que par cette seule raison, et que si les Français leur donnaient à meilleur marché les nécessités de la vie, les armes et la munition, etc. ils n'iraient pas souvent aux colonies anglaises. Voilà une des principales affaires à quoi l'on devrait songer, car si cela était ils se donneraient bien garde d'insulter nos sauvages amis et alliés, non plus. que nous. Les gouverneurs-généraux de Canada devraient employer les habiles gens du pays qui connaissent nos peuples confédérés, pour les obliger à vivre en bonne intelligence, sans se faire la guerre les uns aux autres, car la plupart des nations du sud se détruisent insensiblement, ce qui fait un vrai plaisir aux Iroquois. Il serait facile d'y mettre ordre en les menaçant de ne plus porter de marchandises à leurs villages. Il faudrait, outre cela, tâcher d'engager deux ou trois nations de demeurer ensemble, comme font les Outaouas et les Hurons ou les Sakis et les Poutéouatamis (appelés Puants). Si tous ces peuples, nos alliés, étaient d'accord et que leurs démêlés cessassent, ils ne s'occuperaient plus si ce n'est à chasser des castors, ce qui rendrait le commerce plus abondant ; et d'ailleurs, ils seraient en état de se liguer ensemble lorsque les Iroquois se mettraient en devoir d'attaquer les uns ou les autres. L'intérêt des Anglais est de leur persuader que les Français ne tendent qu'à les perdre ; qu'ils n'ont autre chose en vue que de les détruire lorsqu'ils en trouveront l'occasion ; que plus le Canada se peuplera et plus ils auront sujet de craindre ; qu'ils doivent bien se garder de faire aucun commerce avec eux, de peur d’être trahis par toutes sortes de voies ; qu'il est de la dernière importance de ne pas souffrir que le fort de Frontenac se rétablisse, non plus que les barques, puisqu'en vingt-quatre heures on pourrait faire des descentes au pied de leurs villages, pour enlever leurs vieillards, leurs femmes et leurs enfants pendant qu'ils seraient occupés à faire leurs chasses de castors durant l'hiver ; qu'il est de leur intérêt de leur faire la querre de temps en temps, ravageant les côtes et les habitations de la tête ! du pays, afin d'obliger les habitants d'abandonner le pays, et dégoûter en même temps ceux qui auraient envie de quitter la France, et qu'en temps de paix il leur est de conséquence d'arrêter les coureurs de bois aux cataractes® de la rivière des Outaouas pour confisquer leurs armes et munitions de guerre qu'ils portent aux sauvages des lacs, Il faudrait aussi que les Anglais engageassent les Tsonnontouans ou les Goyogouans à s’aller établir vers l'embouchure de la rivière de Condé, sur le bord du lac Erié, et qu'en même temps ils y construisent un fort et des barques longues ou brigantins. Ce poste serait le plus avantageux et le plus propre de tous ces pays-là, par une infinité de raisons que je suis obligé de taire. Outre ce fort, ils en devraient faire un autre à l'embouchure de la rivière des Français, alors

ils est constant qu'il serait de toute impossibilité aux coureurs de bois de jamais remettre le

1 Gouvernement de Montréal, ? Le Long-Saut, la Chaudière, les Chats,

pied dans les lacs. Il est encore de leur intérêt d'attirer à leur parti les sauvages de l'Acadie ; ils le peuvent faire avec peu de dépense ; ceux de la Nouvelle-Angleterre devraient y songer, aussi bien que de fortifier les ports où ils pêchent les morues. A l'égard des équipements des flottes pour enlever des colonies, je ne leur conseillerais pas d'en faire ; car supposé qu'ils fussent assurés du succès de leurs entreprises, il n'y a que quelques places, dont on pourrait dire que le jeu vaudrait la chandelle, Je conclus et finis en disant que les Anglais de ces colonies ne se donnent pas assez de mouvement ; ils sont un peu trop indolents ; les coureurs de bois français sont plus entreprenant qu'eux, et les Canadiens sont assurément plus actifs et plus vigilants. Il faudrait donc que ceux de la Nouvelle-YVork tâchassent d'augmenter leur commerce de pelleteries en faisant des entreprises bien concertées, et que ceux de la Nouvelle-Angleterre s'efforçassent à rendre la pêche des morues plus profitables à cette colonie en s'y prenant de manière que bien d'autres gens feraient, s'ils étaient aussi bien situés qu'eux. Je ne parle point des limites de la Nouvelle-France et de la Nouveile- Angleterre puisque, jusqu'à présent, elles n'ont jamais été bien réglées, quoiqu'il semble qu'en plusieurs traités de paix entre ces deux royaumes, les bornes aient été comme marquées en certains lieux. Quoiqu'il en soit, la décision en est délicate pour un homme qui n'en saurait parler sans s’attirer de méchantes affaires. ”

Après avoir lu ces passages, Charlevoix fait les réflexions suivantes : “ On serait assez embarrassé de nommer une seule famille que le trafic des pelleteries ait enrichie. On a vu des fortunes, aussi imme:ses que rapides, s'élever « disparaître presque en même temps... Rien n'est plus ordinaire dans ce pavs-ci (1720) que de voir des gens traîner dans la misère et dans l'opprobre une languissante vieillesse, après avoir été en état de se faire un établisse ment honorable, Ces fortune, siänqjuées par des particuliers qui ne les méritaient pas, ne seraient nullement dignes des regrets di public si le contrecoup n'en était pas retombé sur la colonie, qui s'est bientôt trouvée réduite au point de voir presqu'absolument tarir, ou détourner ailleurs, une source d'où il pouvait couler tant de richesses dans son sein. ”

D'Iberville avait proposé (1700) de rendre le commerce libre. On se garda bien d'écouter ce conseil, et les monopoles, tout en changeant de forme (1700 à 1717) continuèrent de ruiner la colonie, En 1706, les deux intendants Raudot développèrent un vaste plan dont la base était l'agriculture et l'industrie, et rejettant le commerce des pelleteries comme une cause de ruine infaillible. L'esprit européen, exclusif et arriéré selon son habitude, ne voulut point se rendre, Le castor, déjà en partie épuisé, allait disparaître, qu'importe ! Marchands et bailleurs de fonds n'avaient guère souci de ce que deviendrait le Canada après la disparition de cette manne dont l'abondance en premier lieu avait tourné la tête aux habitants. MM. Raudot observaient que la traite n'avait jamais pu faire subsister qu'un petit nombre de colons et que c'était folie de croire que le castor, en supposant qu'il ne diminue pas dans les forêts, deviendrait d'un usage assez général pour entretenir et enrichir une population de quinze mille âmes dont l'accroissement naturel serait de plus en plus hors de proportion avec de telles ressources. Il n'en est pas du castor comme de la morue qui se multiplie dans des

proportions incalculabies,

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