POPULATION, TERRES EN VALEUR ET BATISSES
pâturages.
Moulins.
Population Arpents sous Arpents en
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Années. = —— Minots, | Minots.
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Le commerce avec l'extérieur était assez prospère en 1736 puisque nous exportions cette année quatre-vingt mille minots de grains aux Antilles seules. Des quantités aussi considérables partaient pour le cap Breton et la France. En 1742 le cap B-eton (l'île Royale) s'approvisionnait presque exclusivement à Québec. Garneau prétend que les exportations en farine ou pois atteignaient, certaines années, deux cent cinquante mille francs. La somme des lettres de change s'était tellement accrue que le trésor du roi n'y pouvait plus suffire et en 1743, on en espaça les payements. La guerre qui survint deux ans après grossit encore le nombre de ces papiers qui tombèrent en discrédit. Les marchandises s'élevèrent hors de prix et comme, à cause de la guerre, le roi était le grand consommateur, c'est sur lui que porta principalement la perte. Un mémoire, rédigé, selon les apparences, après la conquête, par un officier au courant de la situation, dit : ‘“ Jusqu'à l'époque de la guerre de 1744 les denrées et les marchandises y étaient à grand marché ; la déclaration de la guerre les fit alors augmenter très considérablement. L'on n'en sera point surpris, en considérant qu’en temps de paix, les négociants étaient peu dans l'usage de faire assurer leurs marchandises qu'ils faisaient venir d'Europe, ou du moins qu'ils ne payaient dans les cas où ils voulaient user de cette précaution, qu'une prime de trois ou quatre pour cent, et que le fret ne leur coûtait que de cinquante à quatre-vingts francs par toi. eau. En 1744, dès que la guerre fut déclarée, les assurances montèrent à vingt-cinq pour cent, et ont été portées ensuite à soixante ; le fret à deux cents livres le tonneau, et ensuite jusqu’à mille. Les denrées du crû de la colonie ont eu de même une augmentation des prix progressive et relative à celui des marchandises que les cultivateurs étaient obligés d'acheter. Les colons ayant été dans la nécessité d'abandonner la culture de leurs terres pour aller s’apposer aux efforts des ennemis, les terres sont restées presque sans culture, et les productions en ont été par une suite nécessaire presque anéanties ; une corde de bois qui, avant cette guerre ne coûtait communément que cinquante sols ou trois ou quatre francs, a toujours valu depuis huit à dix francs au moins, sans que la paix de 1748 ait causé aucune diminution. Le Canada n'a point profité de cette paix dont l'Europe a joui jusqu'en 1755 ; la guerre y a toujours continuée, et l’on sait que c'est ce qui l'a occasionnée en Europe. Par une suite des malheurs de la guerre, cette colonie s’est trouvée totalement dégarnie et dépourvue de marchandises depuis 1744 jusqu'en 1748 ; celles qui y ont été portées pendant les sept années de paix depuis 1749 jusqu'en 1755 ont été bientôt consommées ; il a fallu en acheter considérablement pour le compte du roi, tant pour satisfaire aux présents que Sa Majesté faisait aux Sauvages en récompense des services qu'ils rendaient pendant la guerre, que pour fournir aux envois faits à l’Acadie, et à la subsistance et approvisionnement d'un corps de trois inille hommes qui fut envoyé à la Belle-Rivière. ”
Les notes de Kalm (1749) ne sont pas sans intérêt : ‘“ Au Canada, l'échange se fait presque entièrement avec du papier-monnaie. C'est à peine si j'y ai vu une pièce métallique, excepté les sors français, qui sont en cuivre, mêlés d'aresnt en très petite quantité. Ils sont devenus bien minces à force de circuler et leur valeur est estimée à un sou et demi... Le
papier courant du pays est tout écrit à la main, et par conséquent sujet à être contrefait ;
aussi l'a-t-il été plus d'une fois, mais on a infligé de tels châtiments (la peine capitale le plus souvent) aux auteurs de ces faux que ce crime est devenu très rare maintenant. Le manque de menue monnaie est une cause de perte pour les acheteurs et les vendeur, vu qu'il n'y a pas de prix intermédiaire entre une livre et deux livres. ”
Tout ce que nous avons imprimé jusqu'à présent sur le caractère et les coutumes des Canadiens-Français est tiré textuellement des écrits de témoins oculaires et nous nous sommes fait un devoir de citer ces textes à la date même où vivaient leurs auteurs. Les passages qui suivent vont compléter ce tableau sous le régime français. M. l'abbé de La Tour s'exprime en ces termes : “ La simplicité des habits et la modestie des femmes avaient toujours régné en Canada ; le luxe et l'immodestie commencèrent à s’introduire vers la fin du siècle dernier, et malgré la pauvreté de la colonie, ont été toujours croissant. Il n'y a point de mode qui n'y soit apportée par les vaisseaux et qui n'y soit rapidement adoptée, à l'exception du rouge : les femmes canadiennes, du mo:ns le grand nombre, n'ont pas encore imaginé qu'il fallait se défigurer pour plaire, et qu'un air de fusie dût gagner les cœurs.” En 1682 Mgr de Laval avait porté une ordonnance contre le luxe et la coupe des vêtements des femmes, si bien que un demi siècle plus tard, l'abbé de la Tour disait : “ En général, les femmes ne viennent à l'église que décemment habillées et couvertes, et bien plus qu'on ne l'est, assez communément, en France. ”
Les lettres de voyage du père Charlevoix sont remplies d'observations dont la justesse nous semble inattaquable : ‘ On ne voit point en ce pays, dit-il, de personnes riches, et c’est bien dommage car on y aime à se faire honneur de son bien et personne presque ne s'amuse à thésauriser, On fait bonne chère si, avec cela, on peut avoir de quoi se bien mettre ; sinon, on se retranche sur la table pour être bien vêtu. Aussi faut-il avouer que les ajustements font bien à nos créoles. Tout est ici de belle taille et le plus beau sang du monde dans les deux sexes ; l'esprit en;nué, les manières douces et polies sont communes à tous, et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n'est pas même connue dans les campagnes les plus écartées. Nous ne connaissons point au monde de climat plus sain que celui-çi. I] n'y règne aucune maladie particulière. Les campagnes et les bois y sont remplis de simples merveilleux, et les arbres y destillent des baumes d'une grande vertu. Ces avantages devraient bien y retenir au moins ceux que la Providence y a fait naître, mais la légèreté, l'aversion d'un travail assidu et réglé et l'esprit d'indépendance en ont toujours fait sortir un grand nombre de jeunes gens et ont empêché la colonie de se peupler... On dirait que l'air qu'on respire dans ce vaste continent contribue à ce défaut, mais l'exemple et la fréquentation de ses habitants naturels (les Sauvages) qui mettent tout leur bonheur dans la liberté et l'indépendance, sont plus que suffisants pour former ce caractère. Les Français Canadiens ont beaucoup d'esprit, surtout les personnes du sexe, qui l'ont fort brillant, aisé, ferme, fécond en ressources, courageux et capable de conduire les plus grandes affaires. Vous en avez connu, Madame}, plus d’une de ce caractère et vous m'en avez témoigné plus d'une fois
1 La duchesse de Lesdiguières, HISTOIRE VI
votre étonnement, Je puis vous assurer qu'elles sont ici le plus grand nombre et qu'on les trouve telles dans toutes les conditions. On accuse encore nos créoles d'une grande avidité pour amasser et ils font véritablement pour cela des choses qu'on ne peut croire si on ne les a point vues. Les courses qu'ils entreprennent, les fatigues qu'ils essuient, les dangers à quoi
ils s'exposent, les efforts qu'ils font passent tout ce qu'on peut imaginer. Ils est cependant
peu d'hommes moins intéressés, qui dissipent avec plus de facilité ce qui leur a coûté tant de peine à acquérir et qui témoignent moins de regret de l'avoir perdu. Aussi n'y a-t-il aucun lieu de douter qu'ils n'entreprennent ordinairement par goût ces courses si pénibles et si dangereuses, Ils aiment à respirer le grand air, Ils se sont accoutumés de bonne heure à mener une vie errante ; elle a pour eux des charmes qui leur font oublier les périls et les fatigues passés, et ils mettent leur gloire à les affronte, iouveau. Je ne sais si je dois mettre parmi les défauts des Canadiens la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Il est certain du moins qu'elle leur inspire une confiance qui leur fait entreprendre et exécuter ce qui ne paraîtrait pas possible à beaucoup d'autres, Il faut convenir, d'ailleurs, qu'ils ont d'excellentes qualités. Nous n'avons point, dans le royaume, de province ou le sang soit communément si beau, la taille plus avantageuse et le corps mieux proportionné. La force du tempéramment n'y répond pas toujours et, si les Canadiens vivent longtemps, ils sont vieux et usés de bonne heure, Ce n'est pas même uniquement leur faute, c'est aussi celie des parents qui, pour la plupart, ne veillent pas assez sur leur: enfants pour les empêcher üe
ruiner leur santé dans un âge où, quand elle se ruine, c'est sans ressource, Les Sauvages les
plus habiles ne conduisent pas mieux leurs canots dans les rapides les plus dangereux, et ne
tirent pas plus juste. Bien des gens sont persuadés que les Canadiens ne sont pas propres
aux sciences, qui demandent beaucoup d'application et une étude suivie, Je ne saurais vous
dire si ce préjugé est bien où mal fondé, car nous n'avons pas encore eu de Canadien qui ait
entrepris de la combattre —il ne l'est peut-être que sur la dissipation dans laquelle on les
élève. Mais personne ne peut leur contester un génie rare pour les mécaniques ; ils n'ont
presque pas besoin de maîtres pour y exceller et on en voit tous les jours qui réussissent
dans tous les métiers sans en avoir fait d'apprentissage. Ouelques-uns les taxent d'inora- > 24 Le]
titude ; ils m'ont néanmoins paru avoir le cœur assez bon — mais leur légèreté naturelle les
(l empêche souvent de faire attention aux devoirs qu'exige la reconnaissance. On prétend qu'ils
sont mauvais valets ; c'est qu'ils ont le cœur trop haut et qu'ils aiment trop leur liberté pour
vouloir s'assujettir à servir. D'ailleurs, ils sont fort bons maîtres — c'est le contraire de ce
qu'on dit de ceux dont la plupart tirent leur origine. Ils seraient des hommes parfaits si avec leurs vertus ils avaient conservé celles de leurs ancêtres. On s'est plaint, quelques fois, qu'ils !
ne sont pas amis constants. Il s'en faut bien que cela soit général et, dans ceux qui ont donné
lieu à cette plainte, cela vient de ce qu'ils ne sont pas accoutumés à se gêner, même pour
leurs propres affaires. S'ils ne sont pas aisés à discipliner, cela part du même principe, ou de
. ce qu'il ont une discipline qui leur est propre et qu'ils croient meilleure pour faire la guerre
aux Sauvages — en quoi ils n'ont pas tout-à-fait tort. D'ailleurs, il semble qu'ils ne sont pas
les maîtres d'une certaine impétuosité, qui les rend plus propres à un coup de main ou à une expédition brusque qu'aux opérations régulières et suivies d'une campagne, On a encore observé que, parmi un très grand nombre de braves qui se sont distingués dans les dernières guerres, il s'en est trouvé assez peu qui eussent le talent de commander, C'est peut-être parce qu'ils n'avaient pas assez appris à obéir, Il est vrai que, quand ils sont bien menés, il n'est rien dont ils ne viennent à bout, soit sur mer, soit sur terre — mais il faut, pour cela, qu'ils aient une grands idée de leur commandant, Feu M, d'Iberville, qui avait toutes les bonnes qualités de sa nation, sans en avoir les défauts, les aurait menés au bout du monde... Ge qui doit surtout faire estimer nos créoles, c'est qu'ils ont un grand fond de piété et de religion et que rien ne manque à leur éducation sur ce point, Il est vrai aussi que, hors de chez eux, ils ne conservent: presque aucun de leurs défauts, Comme, avec cela, ils sont extrêmement braves et adroits, on ei pourrait tirer de grands services pour la guerre, pour la marine et pour les arts, et je crois qu'il serait du bien de l'Etat de les multiplier plus qu'on n'a fait jusqu'à présent, Les hommes sont la principale richesse du souverain, et le Canada,
quand il ne pourrait être d'aucune utinté à la France que par ce seul endroit, serait encore, s’il
était bien peuplé, une des plus importantes de nos colonies. Il y a une chose sur quoi il
n'est pas facile de les excuser; c'est le peu de naturel de plusieurs pour leurs parents, qui de leur côté ont pour eux une tendresse assez mal attendue. Les Sauvages tombent dans le même défaut, et il produit parmi eux les mêmes effets.”
Un voyageur bien différent du père Charlevoix, par la conduite légère qu'il a tenue, se plait néanmoins à rendre hommage à notre population. C'est le sieur Le Beau : “ En général, tous les habitants du Canada sont bons, affables, laborieux, et il n'y a presque jamais ni querelles ni disputes parmi eux. Comme le climat du pays est froid ils parviennent à une belle vieillesse, J'y ai vu quantité de bons veillards, forts et point caducs. Je m'imaginais quelques fois, en me promenant dans leurs habitations, être au commencement des premiers siècles, parmi nos anciens patriarches, qui ne s'amusaient qu'à l'agriculture. Nos Canadiens, qui leur sont comparables en ceci, quoique d'ailleurs un peu intéressés, paraissent cependant ne se pas soucier des richesses, si l'on en excepte ceux qui demeurent dans les villes, car pour les autres, les vivres qu'ils ont toujours en abondance semblent leur suffire. Ils ont une façon d'agir si douce, si civile et si engageante, surtout envers les étrangers Français qui viennent de l'Europe, que ce n’est qu'avec regret qu'ils peuvent quitter leur conversation. Ils sont si charmés de nous entendre parler de la France, qu'ils regardent avec vénération comme le pays de leurs pères, qu'un Français peut aller avec tout l'agrément possible et sans argent depuis Québec jusqu'à Montréal, Je suis persuadé que si cet étranger voulait avoir la complaisance de s'arrêter autant que ces bonnes gens voudrait le retenir chez sux, il n'arriverait pas sitôt à cette dernière ville. Le luxe ne règne point parmi ces habitants ae village, si j'ose m'exprimer ainsi, eu égard à ceux des villes. Il est vrai, néanmoins, qu'il s'en trouvent parmi eux qui se distinguent par une conduite toute opposée aux mœurs générales.
Ce sont les coureurs de bois. J'excepte ceux-ci du général de la nation, parce que, en
effet, leur nombre est très petit et qu'ils ne sont point eætimés, Les autres, au contraire, sont toujours modestement vêtus. Leurs habits sont des capots croisés sur l'estomac par le moyen d'une ceinture sauvage garnie de plumes (poils) de porc épic ; ils sont uniformes et presque tous de la même couleur. Il ne faut pas s'imaginer parce que je viens de dire, que les Canadiens n'aient point de défauts ; chacun a les siens, On sait aussi que les commencements des nouveaux établissements sont ordinairement beaux, mais si, dans le Canada, les missionnaires connaissent tous leurs paroissiens, s'ils tâchent de les édifier par leur piété... d'un autre côté, les jeunes libertins que l'on y envoie de Paris, ne leur portent pas trop bon exemple. C'est ce que j'ai vu et ce qui fait qu'on ne comprend pas quelle peutêtre l'idée de la cour de France, en envoyant de pareils débauchés qui, n'étant pas propres à labourer la terre, sont obligés, pour pouvoir vivre, d'aller dans les côtes, chez les habitants, où, sous prétexte d'être maîtres d'école, ïls font plus de mal que de bien, Car si les Canadiens sont un peu malins, ce sont ces beaux précepteurs qui les instruisent, de sorte que comme ils aiment déjà la bonne chère, s'adonnent facilement à l'ivrognerie et à la gourmandise, il y a apparence que se sera chez eux comme partout ailleurs, où la vertu se relâchant peu à peu, dégénère en vice. D'un autre côté, les Canadiens tiennent des Gascons en ce qu'ils sont grands vanteurs de leurs propres actions de leur valeur, etc. Les vivres dans le Canada se vendent presque pour rien. Le blé y croit en abondance, aussi bien que les légumes, et le poisson y est en si grande profusion que ceux qui l'apportent à la ville pour le vendre, en laissent souvent plus de la moitié sur la place du marché, pour les pauvre gens qui le ramassent. ”
A la même époque (1730) l'abbé de La Tour disait : “ En général, les enfants Canadiens ont de l'esprit, de la mémoire, de la facilité ; ils font des progrès rapides, mais la légèreté de leur caractère, un goût dominant de la liberté, et l'inclination héréditaire et naturelle pour les exercices du corps ne leur permettent pas de s'appliquer avec assez de constance et d'assiduité pour devenir savant; contants d'une certaine mesure de connaissances, suffisante peur le courant de leurs emplois, et qui, en effet, s'y trouvent communément, on ne voit en aucun genre de science des gens profonds. Il faut même convenir qu'il y a peu de secours,
peu de livres, et peu d'émulation. Sans doute, les secours se multiplieront, et il se formera
des personnes habiles, à mesure que la colonie se multipliera. ” Ailleurs il affirme que les
Canadiens réussissent facilement dans les travaux manuels et que les métiers parmi eux sont portés à une grande perfection. Il y a de bons ouvriers en tous genres, ajoute-t-il : les petits enfants eux-mêmes montrent de l'adresse.
Dans le mémoire attribué à Hocquart (1729) on lit : ‘* Les Canadiens sont naturellement grand, bien faits, d'un tempérament vizoureux. Comme les arts n'y sont point gênés par des maîtrises, et que dans le commencement de l'établissement de la colonie les ouvriers étaient rares, la nécessité les a rendus industrieux de génération en génération : les habitants des campag..es manient tous adroitement la hache ; ils font eux-mêmes la plupart des
outils et ustensiles de labourage ; bâtissent leurs maisons, leurs granges, plusieurs sont
HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS Of
tisserands, font de grosses toiles, et des étoffes qu'ils appellent droguet, dont ils se servent pour se vêtir eux et leur famille, [ls aiment les distinctions et les caresses, se piquent de bravoure, sont extrêmement sensibles au mépris et aux moindres punitions. Ils sont intéressés, vindicatifs, sont sujets à l'ivrognerie, font un grand usage de l'eau-de-vie, passent pour n'être point véridiques. Ce portrait convient au grand nombre, paticulièrement aux gens de la campagne ; ceux des villes sont moins vicieux, Tous sont attachés À la religion ; on voit peu de scélérats ; ils sont volages ; ont trop bonne opinion d'euxmêmes : ce qui les empêche de réussir, comme il pourraient le faire, dans les arts, l'agriculture et le commerce. Joignons à cela l'oisiveté à laquelle la longueur et la rigueur de l'hiver donne occasion, Ils aiment la chasse, la navigation, les voyages, et n'ont point l'air grossier et rustique de nos paysans de France, Ils sont communément assez souples lorsqu'on les pique d'honneur et qu'on les gouverne avec justice, mais ils sont généralement indociles, I est nécessaire de fortifier de plus en plus l'exacte subordination qui doit £tre ins tous les ordres, dans les gens de la campagne. Cette partie du service a été de tout temps la plus importante et la plus difficile à remplir. Un des moyens pour y parvenir est de choisir pour officiers dans les côtes les habitants les plus sages et les plus capables de commander , et d'apporter de la part du gouvernement toute l'attention convenable pour les maintenir dans leur autorité ; on ose dire que le manque de fermeté, dans les gouvernements passés, a beaucoup nui à la subordination. Depuis plusieurs années les crimes ont été punis ; les desordres ont été réprimé par des châtiments proportionnés ; la police par rapport aux chemins publics, aux cabarets etc., a été mieux observée, et en général les habitants ont été plus contenus qu'ils ne l'étaient autrefois. ”
Kalm n'a passé que quelques semaines (1749) parmi nous, aussi n'a-t-il pu se rendre compte de tout ce qu'il eut désiré comprendre. Ses notes sont cependant bonnes à consulter : “ Les arts mécaniques, tels que l'architecture, l'ébénisterie, la confection des ouvrages au tour, etc., ne sont pas aussi avancés ici qu'on devrait s'y attendre, et les Anglais sous ce rapport l'emportent sur les Français. Cela vient de ce que la plupart des colons ici sont des soldats lienciés qui n’ont pas eu l'occasion d'apprendre aucun métier, ! ou n'en ont appris un que par accident ou par nécessité. Il y en a cependant qui ont de bonnes notions de la mécanique et j'en ai vu un qui faisait d'excellentes horloges et montres, quoiqu'il n'eût que fort peu d'instruction. Les Français natifs de France jouissent, À ce que l'on dit, d'une meilleure santé en Canada que dans leur propre pays, et atteignent un âge plus avancé que les Français nés dans la colonie. On m'a également assuré que les Français d'Europe peuvent faire plus d'ouvrage, et entreprendre en hiver, sans nuire à leur santé, des voyages
plus fréquents que les Français qui sont nés au Canada. La fièvre intermittente, par laquelle
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tout Européen passe à son arrivée en Pennsylvanie, comme par une épreuve necessaire
pour laccoutumer à l'état habituel de l'atmosphère, n'est pas connue en Canada, et les
: Nous possédons nombre de documents qui mentionnent des soldats hommes de métiers,
étrangers s'acclimatent de suite, Les Anglais ont souvent remarqué que les Américains, nés de parents européens, ne peuvent supporter aussi facilement les voyages par mer que ceux qui sont nés en Europe ; ils ne peuvent non plus parcourir, avec la même impunité, les différentes contrées de l'Amérique du Sud. Les Français, natifs du Canada, ont la même constitution, et ceux d'entre eux qui vont dans les îles des Indes Occidentalrs, à la Martinique, à Saint-Domingue, et y restent quelque temps, tombent malades et meurent bientôt après, à moins qu'on ne les ramène au Canada. Au contraire les Français qui partent directement de leur pays pour aller s'établir dans les îles, s'acclimatent plus aisément, et y vivent plus longtemps. La politesse des habitants ici est bien plus raffinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies appartenant à la Grande-Bretagne, mais en revanche ces derniers ne donnent pas autant de temps à leur toilette que les Français. Les gentilshommes portent généralement leurs pronres cheveux, mais il y en a qui font usage de perruques. Les gens de condition mettent du linge garni de dentelles ; tous les officiers de la couronne ont l'épée. Des amis, de l'un ou de l'autre sexe, qui ne se sont pas vüe depuis quelqne temps, se saluent en s'embrassant muütuellement lorsqu'ils viennent à se rencontrer... Les hommes sont extrêmement polis et saluent en ôtant leurs chapeaux, chaque personne indistinctement qu'ils rencontrent dans les rues. Il est d'usage de remettre une visite le lendemain même, en eût-on des vingtaines à faire dans la journée. La différence entre les manières et les coutumes des Français à Montréal et au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. Au Canada, les femmes en général sont belles ; elles sont bien élevées et vertueusés, et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même et prévient en leur faveur. Elles s'habillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours, elles s'occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure qu'elles soignent extrêmement, ayant toujours les cheveux frisés et poudrés, ornés d'aiguilles brihantes et d'aigrettes. Chaque jour de la semaine, elles portent un mantelet petit et élégant, sur un court jupon qui va à peine à la moitié de la jambe, et dans ce détail de leur ajustement elle paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés et très étroits ; je m'étonne qu'ainsi chaussées elles puissent marcher à l'aise. En fait d'économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardean du ménage sur leurs maris, tandis qu'elles se prélassent toute la journée assises les bras croisés. Les femmes au Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple ; on les voit toujours a..: champs, dans les prairies, aux étables, ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage, Cependant, elles se relâchent un peu à l'égard de la propreté des ustensils et des appartements, car, dans quelques maisons, aussi bien à la ville qu'à la campagne, les planchers ne sont lavés qu'une fois par six mois. En général, les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins du ménage, et j'ai vu avec plaisir des filles du meilleur monde, voire même celles du gouverneur, habillé ss pour l'occasion, aller
dans les cuisines et les celliers pour s'assurer que tout y était en ordre. Toutes les
femmes du pays. sans exception, portent le bonnet. En général, elles sont fort laborieuses : cependant, j'en ai vu quelques-unes qui, comme les Anglaises des colonies, ne faisaient rien que caqueter toute la journée. Lorsqu'elles travaillent en dedans dé leurs maisons, elles fredonnent toujours, les filles surtout, quelques chansons, dans lesquelles les mots “amour ” et “ cœur” reviennent souvent. Les femmes de Québec sont tous les jours en grande toilette et parée autant que pour une réception à la cour. Elles ornent et poudrent leurs cheveux chaque jour et se papillottent chaque nuit... Il y a une distinction à faire entre les dames canadiennes, et il ne faut pas confondre celles qui viennent de France avec les natives. Chez les premières, c 1 trouve la politesse qui est particulière à la nation française. Quant aux secondes, il faut encore faire une distinction entre les dames de Québrc et celles de Montréal. La québecquoise est une vraie dame française par l'éducation et les manières ; elle a l'avantage de pouvoir causer souvent avec des personnes appartenant à la noblesse, qui viennent chaque année de France, à bord des vaisseaux du roi, passer plusieurs semaines à Québec. À Montréal, au contraire, on ne reçoit que rarement la visite d'hôtes aussi distingués. Les Français eux-mêmes reprochent aux dames de cette dernière ville, d'avoir beaucoup trop de l'orgueil des sauvages et de manquer d'éducation, Cependant, ce que j'ai dit de l'attention excessive qu'elles donnent à leurs coiffures s'applique à ‘ sutes les femmes du Canada. Les jours de réception, elles s'habillent avec tant de magnificence qu'on serait porté à croire que leurs parents sont revêtus des plus grandes dignités de l'Etat. Les Français, considérant les choses sous leur véritable aspect, s'alarment beaucoup de l'amour
extravagant de la toilette qui s'est emparé d'une grande pa.sie des dames en Canada, qui
éloigne d'elles toute idée de faire des épargnes en prévision des besoins à venir, qui cause le
cespillage des fortunes et pousse à la ruine des familles Elles ne portent pas moins d'attention aux modes nouvelles, et se moquent les unes des autres, chacune critiquant le goût de sa voisine, mais ce qu’elles reçoivent comme nouvelles façons est déjà passé de mode et mis au rebut en France, Les vaisseaux ne venant au Canada qu'une fois tous les douze mois, on considère comme de mode, pendant toute l'année, ce que les passagers ont apporté avec eux, ou ce qu'il leur plaît d'imposer comme étant du dernier goût. Les dames canadiennes, celles de Montréal surtout, sont très portées à rire des fautes de langage des étrangers, mais elles sont excusables jusqu'à un certain point, parce qu'on est enclin à rire de ce qui paraît inusité et cocasse, et au Canada on n'entend presque jamais parler le français que par des Français, les étrangers n'y venant que rarement. Quant aux sauvages, ils sont trop fiers pour s'exprimer dans une autre langue que la leur et les Français sont bien obligés de l'apprendre. Il suit de là que les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun bartarisme ou expression inusitée sans rire. La première question qu'elles font à un étranger et pour savoir s'il est marié, la seconde comment il trouve les femmes du pays, et si e*es sont plus jolies que celles de son propre pays, et la troisième (lorsque l'étranger à répondu qu'il n'est pas marié) s'il ne fera pas choix d'une compagne avant de retuurner chez
lui. Pour continuer la comparaison entre les dames de Québec et celles de Montréal,
j'ajouterai que celles-ci sont généralement plus belles que les premières, Les manières m'ont
semblé quelque veu trop libres dans la société de Québec ; j'ai remarqué à Montréal pius de cette modestie qui va si bien au beau sexe. Les dames de Québec, surtout celles qui ne sont pas sous puissance de maris, mènent une vie passablement oisive et frivole, Une fille de dix-huit ans passe pour bien mal partagée si elle ne compte pas au moins vingt adorateurs. Ces jeunes demoiselles, surtout celles du plus haut rang, se lèvent à sept heures et s'occupent de leur toilette jusqu'à neuf heures, et cela en prenant leur café ; aussitôt leur toilette finie elles se placent près d'une fenêtre qui ouvre sur la rue, tiennent à la main quelque ouvrage À l'aiguille, et cousent un point de temps à autre, sans cesser de regarder au dehors. Le filles de Montréal ne voient pas sans en éprouver un grand dépit, celles de Québec trouver des maris plus tôt qu'elles. Aussi, les chances ne sont pas égales, les jeunes gentilshommes qui viennent de France, chaque année, sont captivés par les dames de Québec et s'y marient ; mais comme ces messieurs vont rarement à Montréal, les jeunes filles de cette dernière ville n'ont pas souvent semblables fortunes.
À la veille de voir commencer les guerres qui ont fini par enlever le Canada à la France, nous croyons que le lecteur a pu se former, par les récits et les documents dont notre travail abonde, une idée exacte de ce qu'étaient nus ancêtres, tant sous le rapport de la vie publique que des us et coutumes particuliers. Apres la conquête, il se fera peu de changements et
ceux-ci ne nuiront en rien à la valeur ou au mérite de la race—-au contraire,