CHAPITRE I
PREMIERS VOYAGES EN AMÉRIQUE. — CABOT. — L'ILE DE SABLE. — NOUVELLE-FRANCE. — CANADA. — CARTIER, — STADACONÉ, — HOCHELAGA, — ÉQUIPAGES DE CARTIER. — MAL-DE-TERRE. — PREMIÈRES MESSES, — TROISIÈME VOYAGE DE CARTIER. — ROBERVAL. — CHARLESBOURG. — SAUVAGES DU SAINT- LAURENT. — VOYAGE DE ROBERVAL. — FRANCE-Roï. — LA ROUTE DE LA CHINE. — JEAN ALPHONSE. — QUATRIÈME VOYAGE DE CARTIER. — POLITIQUE DES DÉCOUVKEURS. — CARTIER ET SA FAMILLE, — LiMOILOU, — Décès DE CARTIER.— NORMANDS ET BRETONS. — FRANCE - Rot. — NOEL.-— LE MARQUIS DE LA ROCHE, —
TERRENEUVE. — ODIEURE, — CHATON. — REVAILLON, — PONTGRAVÉ.
ES Européens qui suivirent les traces de Christophe Colomb en Amérique étaient conduits par cinq inspirations : 1, découvrir des mines d'or et d'argent ; 2, courir les aventures ; 3, trafiquer avec les Sauvages ; 4, répandre le christianisme ; 5, fonder des colonies durables, susceptibles de devenir un duplicata des nationalités du vieux monde : la Nouvelle-Espagne, la Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-France,
C'est à la réunion de toutes ces idées que le Canada doit la révélation de sa géographie; et c'est aux deux dernières qu’il doit l'établissement de ses colons.
Il est vrai que, par la suite du temps, des intérêts plus étroits, plus matériels, moins généreux y prirent place; mais les habitants français de ce jeune pays n'ont jamais oublié l'objet qui animait leurs ancêtres en venant s'y fixer ; ils ont travaillé sans relâche à répandre autour d'eux les principes chrétiens : l'amour de Dieu et les priviléges de l'homme libre.
Ces vérités ne sont pas comprises par tous les écrivains, encore moins par tous les lecteurs. Il est toujours opportun de les faire ressortir et de remettre sous les yeux des étrangers nos traditions nationales, si belles et si honorables pour la race qui, depuis plus de deux siècles, ne cesse de les cultiver,
Nous procédons dans ce travail par ordre chronologique, afin de bien dessiner les phases successives de l’histoire de la race franco-canadienne, Voyons d'abord les temps qui ont précédé notre arrivée en ce pays.
Les rapports de l'Europe avec l'ancienne Amérique étant aujourd'hui assez connus,
nous nous bornerons à résumer l'état actuel de la science sur ce sujet. A partir du com-
mencement du XIe siècle, on constate que les Islandais fréquentaient les côtes du continent nouveau et y traitaient avec les naturels, depuis la rivière Potomac en remontant au nord jusqu'au Groënland, où il y avait des villes et un évêché. Les Croisades furent prêchées en Amérique; on y perçut le denier de Saint-Pierre plus de trois siècles avant la naissance de Colomb. Les antiquaires et les savants ont retrouvé:sur la rivière Norembègue (Pentagoët) des indices qu'une population de race blanche a habité ce pays vers le XIIIe siècle, A la même époque, le Nouveau-Brunswick était occupé par les commerçants du nord de l'Europe. On mentionnait aussi des hommes blancs, quelque part sur notre fleuve, dans la direction de Québec. Il y a apparence que le cataclysme ou envahissement du froid (XIVe siècle) mit un terme aux relations des Islandais avec leurs colonies. Le Groënland, de Greenland où Térreverte qu'il était, devint un pays de glace, inhabitable/ Les banquises se mirent à flotter. du Labrador à la Nouvelle-Ecosse ; la route du sud, le long des côtes de l'Amérique, se trouva coupée en quelque sorte, Les établissements disséminés dans ces régions furent perdus de vue, et, comme ils n'étaient pas capables de se suffire à eux-mêmes, ils périrent sous les coups des Sauvages, On crut reconnaître, plus tard, dans certains hommes barbus de la Nouvelle- France et de la Nouvelle-Angleterre, les restes de ces petites populations oubliées, mais dont l'existence est incontestable, selon les archives de l'Islande et quelques documents découverts à Rome. Lorsque les Français pénétrèrent en Acadie, ils virent avec surprise que les chefs des Souriquois où Micmacs portaient la barbe ; la vénération du signe de la croix y était répandue partout; certains mots étrangers à la langue de ces peuples:ont de la ressemblance avec le vieux langage scandinave, et des bribes de traditions, également conservées parmi eux.
Les voyages et les séjours momentanés des pêcheurs basques et bretons à l'ile de Terreneuve, au cap Breton et sur les bords du golfe Saint-Laurent remontent beaucoup plus loin que la découverte officielle de l'Amérique, faite en 1492 par Christophe Colomb.
Jean Cabot, voyageant pour le compté du roi d'Angleterre, aperçut Terreneuve, en 1497, et reçut dix louis de récompense pour cette découverte. C'était mieux que. Christophe Colomb, qui venait d'être emprisonné après avoir révélé le nouveau monde aux marins de la vieille Europe. En 1711, on trouva parmi les papiers de l'amiral Walker, naufragé dans le golfe Saint-Laurent, une proclamation déclarant que les Canadiens étaient sujets britanniques en vertu de la découverte de Cabot!
Gaspard Cortéréal (1500), des marchands de Eristol (1502), Jean Denys et Velasco (1506), Thomas Aubert (1508) parcoururent les 2bo-s du golfe Saint-Laurent, appelé golfe des Trois-Frères, peut-être en mémoire des trois fils de Cabot. L'Europe consommait la morue de Teérreneuve et du cap Breton, mais sans trop s'enquérir du pays où elle était pêchée.
“II paraît très-singulier que les deux premières tentatives de colonisation faites dans la partie nord du continent américain aient eu pour objectif l'ile de Sable, aujourd'hui station d'alarme et de secours, où le gouvernement canadien entretient deux feux pour éclairer la
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navigation, et des dépôts de provisions en cas de naufrages, Ce fut en 1518 que le baron de Léry fit la première de ces tentatives d'établissement, qui n'eut pour résultat tue de laisser sur cette ile déserte quelques chevaux, quelques têtes de bétail et des lapins qu‘ se sont multipliés à l'état sauvage, Ces animaux furent, avec la pêche, les seuls moyens de subsistance des colons de la seconde expédition colonisatrice que M. de la Roche déposa sur cette île, en 1578, comme ils ont offert depuis une précieuse ressource aux navigateurs et pêcheurs en détresse, Il ne reste aujourd'hui, des animaux ainsi transplantés au commencement du XVIe siècle, que des lapins qui ont fait garenne et des chevaux dont la troupe semble se maintenir au chiffre d'environ cent cinquante ; le bétail a, depuis plusieurs années, disparu, le troupeau ayant firi par s'éteindre sous l'effet des chasses répétées, exécutées par les éqr sages des navires de pêche. On voit que cette île inhospitalière, ce banc de sable perdu dans l'océan, a son histoire comme aussi sa légende!”
Dès lors, paraît-il, on avait pris l'habitude de désigner sous le nom de Nouvelle-France tous ces pays, îles et continent qui avoisinent les bouches du grand fleuve et dont l'intérieur était encore très-vaguement connu même aux plus légères distances, Plus tard, ce nom fut aussi donné à une région de l'Araucanie relevant du Chili, De nos jours, un commencement de colonie dans la mer des Indes s'est aussi appelée la Nouvelle-France’, Le nom de Canada n'a été adopté qu'à la suite des explorations dans le fleuve même.
C'est au capitaine Jacques Cartier que revient l'honneur d'avoir pénétré assez loin dans le Saint-Laurent pour attache: son nom à la découverte de notre pays. Ce navigateur était de Saint-Malo’; c'est de là qu'il partit, le 20 avril 1534, sur l'ordre de François ler, avec deux navires d'une soixau‘aine de tonneaux chacun, montés par soixante et un hommes, »
Le 10 mai, il atteignait la côte orientale de Terreneuve, à Bonavista ou Bonnevue, vers l'endroit où, dix ans auparavant, Jean Verazzani s'était arrêté, au cours d'une exploration faite pour le compte de François Ier, Comme la côte dans la direction du sud était connue, Cartier se dirigea au nord, le 21 mai, vit l'ile aux Oiseaux et entra (27 mai) dans le détroit de Belle-Isle, qu'il nomma golfe des Châteaux. Les glaces le retinrent dans le havre de Quirpont jusqu'au 9 de juin. Prolongeant alors la côte du Labrador, il entra, le 10 juin, dans le port de Brest, où, le lendemain, fut dite une messe, et il en partit le même jour pour aller dans un havre qu'il appela Saint-Servain (aujourd'hui Rocky-Bay) et y planta une croix. Tous ces lieux étaient fréquentés des Français. Rendu à la baie de N epetepec, Cartier rencontra un grand vaisseau de la Rochelle, Ils allèrent ensemble À quelque distance de là, à la baie de Checatica qui fut nommée Jacques-Cartier, Le détroit de Belle-Isle se trouvait tellement
élargi que les navigateurs ne voyaient plus la terre à leur gauche : ils étaient dans l'embou-
1 J.-C. Taché, Recensement de 1871, page XIII, Voir aussi le Cowrs a’ Histoire au Canada de l'abbé Ferland, 1, 12,
311 y a à Paris une caserne qui porte ce nom.
? Au mois d'août 1532, la Bretagne avait été annexée À la France, L'expédition confiée au pilote malouin était propre À flatter les Bretons.
chure du Saint-Laurent. Cartier parle du Labrador, disant : “Je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn.” 11 décrit les Esquimaux. Le 15 juin, il fit route au sud, releva Terreneuve à la hauteur du cap Double, autrem£at pointe Riche ou port à Choix, et visita la côte occidentale de cette île sur une grande longueur, s'arrêtant assez près de son extrémité qui est le cap Ray. Il note dans son journal qu'il croit à l'existence d'un passage entre Terreneuve et le cap Breton, ce qui est juste ; mais le mauvais temps l'ayant rejeté au large, il ne put s'en assurer. Après avoir aperçu les îles de la Madeleine, il poursuivit sa route à l'ouest, et le 30 juin il entra däns la rivière Miramichi, qu'il appela fleuve des Barques parce qu'il y vit des Sauvages dans leurs canots. Le 3 juillet, il eut connaissance d'un grand golfe qu'il nomma, quelques jours plus tard, baie des Chaleurs ; lorsqu'il se fût assuré qu'il n'y avait pas d'ouverture pour pénétrer à l'ouest, sur le chemin de la Chine qu'il se flattait de dévouvrir, il fit quelques échanges avec les indigènes, puis se remit à suivre les côtes dans la direction du nord, et alla mouiller, le 14 juillet, entre l'île Bonaventure et le cap Percé ; de là il chercha un passage au fond de la baie de Gaspé, ne se doutant pas qu'il l'avait eu devant lui sur la côte du Labrador, et qu'en ce moment même, il l'avait à sa droite ; car le Saint-Laurent était cette ouverture dans les terres qu'il voulait trouver pour se rendre plus à l'ouest. Ses rapports avec les Sauvages de Gaspé furent excellents ; un chef lui confia deux de ses fils à condition qu'il les lui ramènerait l'année suivante, Dans le lieu le plus apparent de la baie, il planta (24 juillet) une croix haute de trente pieds, sur laquelle il plaça un écusson orné de trois fleurs de lys, avec une inscription en grosses lettres taillées dans le bois : “ Vive le Roy de France!” Le lendemain il fit voile comme pour entrer dans le Saint-Laurent, mais il obliqua bisuôt au nord-nord-est, rencontra la pointe orientale de l'île d'Anticosti, s'engagea dans le canal qui est entre cette île et la terre du nord, tt, le à août, il était de nouveau à Blanc-Sablon, d'où il repartit le 15, franchit le détroit de Belle-Isle et arriva à Saint-Malo le s septembre, Si la saison n'eût pas été aussi avancée qu'elle l'était, il est probable qu'il eût reconnu le grand fleuve en suivant le passage qui est éntre l'île d'Anticosti et la terre du nord, comir : il paraît en avoir eu la pensée.
C'était là de véritables découvertes, aussi se montra-t-or désireux à la cour de les poursuivre sans perdre de temps, Cartier reçut de plus amples pouvoirs ; on lui confia trois vaisseaux : la Grande-Hermine, la Petile-Hermine (ainsi baptisée pour ce voyage ; elle portait auparavant le nom de Courdieu) et l'Emérillon. approvisionnés pour quinze mois, Sa commission, datée du 30 octobre 1544, lui ordonne de parachever la navigation des terres déjà observées, et de s'avancer plus loin si possible, selon les désirs du roi. Le 16 mai 1535, jour de la Pentecôte, les trois équipages, réunis dans la cathédrale de Saint-Malo, firent leurs dévotions, entendirent la messe, et, avant que de sortir du saint lieu, monseigrieur François Bohier, revêtu de ses habits pontificaux, leur accorda sa bénédiction. Cette scène religieuse nous paraît encore plus imposante que celle de Christophe Colomb partant pour la découverte de l'Amérique.
Les trois navires levèrent l'ancre, À Saint-!jalo le mercredi 19 mai, et naviguèrent de
HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS Il
concert jusqu'au 25 juin, où ils se perdirent de vue par suite du mauvais temps. Cartier, qui montait la Grande-[lermine, arriva, le 7 juillet, à l'île aux Oiseaux, au nord de Terreneuve ; le 15, il était à Blanc-Sablon et attendit, dans la baie des Châteaux, les deux autres navires qui se montrèrent ensemble le 26, Le 31, ils entrèrent tous trois dans le fleuve, Le 10 août, ils visitèrent une grande baie (Sainte-Geneviève, sur là côte du Labrador) que Cartier nomma Saint-Laurent, d'après le calendrier du jour. Ce nom s'est étendu au golfe et au fleuve qui s'y décharge. Après s'être approché, le 15, de l'ile de Natisentec ou Anticosti, G::'il nomma l'Assomption, le capitaine malouin continua sa course pour voir d'où venait le grand courant d'eau qu'il avait déjà observé, l'année précédente, dans le canal où il se trouvait. Taiguragny et Domagaya, les deux fils du chef de Gaspé, reconnurent le pays qu'ils avaient autrefois visité et qu'ils désignaient comme l'entrée du royaume de Saguenay, riche en mines de cuivre rouge, Selan eux, le grand fleuve de Hochelaga commençait en cet endroit (ils étaient au nord, prè la rivière la Trinité) et allait en se rétrécissant jusqu'à Canada (Stadaconé, plus tard Québec), “et va si loin que jamais homme n'avait été “4 bout.” Le rer septembre, Cartier entra dans la rivière du Saguenay, mais en sortit bientôt pour continuer sa route vers “ Canada,” qu'il fait commencer à la Grosse-Isle, À peu près,
C'est le 14 septembre que les vaisseaux mouillèrent au pied du cap de Stadaconé, à l'entrée de la rivière (aujourd'hui Saint-Charles) que Carter nomma Sainte-Croix. Donacona, le chef du pays, étant à l'île d'Orléans, avait reçu les Français avec cordialité en leut adressant “une grande prêcherie,” que Taiguragny et Domagaya traduisirent tant bien que mal.
De ce inoment date l'histoire du Canada français. Nous allons suivre les découvreurs, en résumant les relations de Cartier qui sont dans la main de tout le monde,
Les Sauvages du Saguenay, du cap Tourmente, de l'ile d'Orléans et de Québec se montraient conciliants, Le 16 de septembre, il y en avait plus de cinq cents réunis à la rivière Sainte-Croix, dans le voisinage des vaisseaux. Cartier ayant manifesté le désir de se rendre à Hochelaga, ils lui firent mille récits, plus terribles les uns que les autres, des dangers d'une pareille entreprise, Le 19 septembre, l'Æmérillon appareillait avec deux barques, Cartier fut enchanté du puys, Il visita, À quinze lieues de Stadaconé, le chef d'un village appelé Achelaey où Hachelaï, qui lui fit bonne réception, Le 28, il entrait dans le lac que Thevet (un ami de Cartier) nomme lac d'Angoulême et que Champlain désigna plus tard sous le nom de Saint-Pierre, Comme il avait enfilé le chenal du nord, au lieu de prendre celui du sud qui est profond, Cartier s'arrêta lans les îles du haut du lac, y laissa l'/mérillon (vis-à-vis Berthier) et poursuivit sa route avec les barques (29 septembre), Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye, Jean Guyon, Jean Poullet, Macé Jalobert, Guillaume Le Breton et vingt-huit mariniers l'accompagnaient. Le 2 octobre, il débarquait à Hochclaga, ayant découvert, cette année, plus de cent cinquante lieues d'un fleuve qui semblait lui promettre la réalisation de son rêve : la route de la Chine, Le lendemain, il marcha vers la muntagne qui domine l'île,
en
Il était escorté ae ses gentilshommes et de vingt matelots. Les champs cultivés et la bourgade fortifiée d'Hochelaga, située sur le côteau qui s'étend au pied de la montagne. du côté de la ville actuelle, ravirent les voyageurs français.
Il gravit la montagne, lui donna le nom de Mont-Royal, examina attentivement la contrée environnante, posa des questions sur le cours des eaux qu'il voyait : l'Ottawa et la partic supérieure du lac Saint-Louis, voulut savoir s'il y avait des métaux dans le voisinage, mais ne reçut que de vagues réponses, et s'en retourna, néanmoins, enchanté de tout ce qu'il avait vu. Le peuple d'Hochelaga, son chef en tête, l'avait festoyé et caressé de manière à lui faire entendre qu'ils pourraient se revoir en très-bons termes lorsqu'il plaîrait aux Français de revenir.
Parti d'Hochelaga le 3 octobre, Cartier rejoignit l'Emérillon le 5 ; deux jours après, il tenta de remonter le Saint-Maurice, qu'il nomma rivière de Fouez ou de Foix (il y planta une croix), visita son ami d'Achelacy qui le reçut froidement, et, le 11, il était de retour à Sainte-Croix, où ses gens avaient bâti un retranchement de pieux muni d'artillerie, car la saison était trop avancée pour entreprendre de re asser en France cette année.
Les motifs qui avaient déterminé François Ier à commander ces explorations sont à peu près ceux que nous avons énuméiés en ouvrart ce chapitre, et, à vrai dire, on les retrouve dans toutes les commissions qui rous sont reitées de cette époque. Il n'y a pas sujet de s: arrêter ici, car nous les verrons reparaître par la suite, en temps opportun pour nous en occuper.
Bien que Jacques Cartier n'ait rien fondé dans notre pays, la liste de ses équipages en 1535 n'est pas dépourvue d'intérêt :
Jacques Cartier, capitaine-général ; Thomas Fourmont, Frosmont ou Fromont, capitaine de la Grande-Hermine, cent vingt tonneaux ; Macé Jallobert, Malouin, capitaine et pilote du Courlieu, rebaptisé la Petite- Hermine, soixante tonneaux (Jallobert, ayant épousé Allizon Des Granches, était beau-frère de Cartier) ; Guillaume Le Marié, Malouin, maître du Courlieu ; Guillaume Le 2.eton-Bastille, Malouin, capitaine et pilote de l'Ewérillon, quarante tonneaux ; Jacques Maingart, Malouin, maître de l'£mwérillon ; Dom. Guillaume Le Breton et Dom Antoine, aumôniers ; Charles Guillot, secrétaire de Jacques Cartier; Claude de Pontbriand, échanson du dauphin; Charles de la Pommeraye, gentilhomme malouin; De Goyelle, Malouin ; Jean Garnier, sieur de Chambeaux, gentilhomme malouin ; Garnier de Chimbeaux, gentilhomme malouin ; Antoine Des Granches, parent de Cartier; Etienne Noël, parent de Cartier ; Jean Poullet, Malouin ; Michel Donquais, charpentier ; François Guitault, apothicaire ; Guillaume Sequart, charpentier ; Guillaume Enault, charpentier ; Jean Dabin, charpentier ; Jean Duvert, charpentier ; Philippe Thomas, charpentier ; Jean Aismery, charpentier; Pierre Marqr'*—t, trompette; Samson Ripault, barbier ; Thomas Boulain, Laurent Boulain, Pierre Emery dit Talbot, Michel Hervé, Etienne Reumeuel, Michel Audiepore, Bertrand Lamboste, Richard Le Bay, Lucas père, sieur Fammys, Georges Mabille, Robin Lefort, François Guillot, Julien Gollet, Michel Philipot, Jean Hamel, Jean Fleury, Guillaume Guilbert,
Colas Barbe, Guillaume de Guernesé, Eustache Grossein, Guillaume Allierte, Antoine Allierte, Jean Ravy, Guillaume le Gentilhomme, Jean le Gentilhomme, Raoullet Maingart, Pierre Maingart, Michel Maingart', François Duault, Hervé Henry, Ivon Le Gal, Jean Colas, Jacques Poinsault, Jacques Duboys, Julien Plantirvet, Jean Go, Michel-Lucas Clavier, Goulset Riou, Jean-Jacques de Morbihan, Pierre Nyel, Legendre-Est. Leblanc, Jean Pierres, Jean Comuyres, Louis Douayrer, Pierre Coupeaulx, Pierre Jonchée, Laurent Gaillot, Charles Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jean Antoine, Jean Margen, Bertrand Apuril, Gilles Staffin, Geoffroy Ollivier, Jean Gouyon, Philippe Rougemont, natif d'Amboise, âgé d'environ vingt ans, mort du scorbut, février 1536.
L’hivernage de Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut, appelé plus tard mal-de-terre, mais que l'on pourrait qualifier plus proprement de mal-de-mer, parce que, selon toute évidence, il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux. Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente des leurs, ceux-là même, probablement, qui manquent à la liste ci-dessus ; car les trois équipages s'élevaient à cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les Sauvages, qui leur firent boire à cet effet une décoction d'épinette blanche.
La mention d'aumôniers dans la liste que l'on vient de lire est toute à l'honneur de Cartier. Déjà, dans son premier voyage, il avait amené au moins un prêtre avec lui, puisque, rendu, le 10 juin 1534, dans le port de Brest (aujourd'hui baie du Vieux-Fort), sur la côte du Labrador, il écrit : “ Le jour de Saint-Barnabé (11 juin), après avoir ouï la messe, nous tirâmes outre ce port vers l'ouest pour découvrir..." et plus loin : “ Le treizième jour du dit mois (juin), nous retournâmes à nos navires pour ce que le temps était beau, et le dimanche fimes dire la messe, Le lundi suivant, qui était le quinzième, partimes...” Le 6 de juillet, étant à l'entrée de la baie des Chaleurs, il dit avoir entendu la messe. L'année suivante, 6 septembre 1535, il arrive à une île “pleine de beaux et grands arbres de plusieurs sortes ; entre autres y a plusieurs coudres franches que trouvâmes fort chargées de noïzilles aussi grosses et de meilleure saveur que les nôtres, mais un peu plus dures ; et pour ce, la nommâmes île aux Coudres. Le septième jour du dit mois, jour de Notre-Dame, après avoir ouï la messe, nous partimes de la dite île pour aller à mont le fleuve...” Parvenu à Stadaconé, les Sauvages voulurent dissuader Cartier de se rendre jusqu'à Montréal, prétextant des périls extraordinaires. Un chef lui demanda même “ s'il avait parlé à Jésus,” sachant que ce nom était tenu en grande vénération par les Français. Cartier lui “ répondit que ses prêtres y avaient parlé et qu'il ferait beau temps.” Vers le printemps de 1536, la maladie exerçant des ravages parmi ses hommes, il fit porter en procession une statue de la sainte Vierge près d'un arbre “et ordonna que le dimanche ensuivant, on dirait au dit lieu la messe.” Voilà assez de
preuves pour clore toute discussion,
! Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillanme Maingart, Les quatre Maingart ci-dessus étaient probablement ses fils,
Malgré les rigueurs de l'hiver, Cartier ne se découragea pas. L'expérience est chose trop précieuse pour qu'un homme d'énergie néglige d'en tirer quelque bien. Il comptait revenir. Parti de Québec le 6 mai 1536, il arriva à Saint-Malo le 16 juillet. Durant quatre ans, il sollicita les moyens d'entreprendre une autre expédition. Enfin, le roi, débarrassé des affaires d'Italie, lui prêta l'oreille. Cette fois, il y avait un projet de colonisation, mêlé à d'autres vues il est vrai, mais qui mérite d'être cité tel que nous le connaissons, Cartier avait en cour un puissant auxiliaire dans la personne de Jean-François de la Roque, sieur de Roberval, gentilhomme que François Ier avait coutume d'appeler “le petit roi de Vimeu,” à cause de la grande considération dont il jouissait dans sa province, la Picardie. Ayant été nommé, le 15 janvier 1540, seigneur de Norembègue, vice-roi et lieutenant-général en Canada, Hochelaga, Saguenay, Terreneuve, Belle-Isle, Carpont, Labrador, la Grande-Baie (golfe Saint-Laurent) et Baccalaos, il contribua de tout son pouvoir à faire accorder au capitaine malouin les instructions suivantes :
“ François, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, sal
“Comme pour le désir a € l- et avoir conn«ssance de plusieurs pays qu'on dit inhabités, et autres être possédés ; «7 gens sauvages, vivans sans connaissance de Dieu et sans usage de raison, eussions dès-pie-ça ? à grands frais et mises, envoyé découvrir les dits pays par plusieurs bons pilotes, et autres nos sujets de bon entendement, savoir et expérience, qui d'iceux pays nous auraient amené divers hommes que nous avons par longtems tenus en notre royaume, les faisant instruire en l'amour et crainte de Dieu et de sa sainte loi et doctrine chrétienne, en intention de les faire remener ès dits pays en compagnie de bon nombre de nos sujets de bonne volonté, afin de plus facilement induire les autres peuples d'iceux pays à croire en notre sainte foi ; et entr'autres y eussions envoyé notre très-cher et bien-amé Jacques Cartier, lequel aurait découvert grand pays des terres de Canada et Hochelaga faisant un bout de l'Asie* du côté de l'occident; lesquels pays il a trouvé (ainsi qu'il nous a rapporté) garnis de plusieurs bonnes commodités, et les peuples d'iceux bien fournis de corps et de membres et bien disposés d'esprit et entendement ; desquels il nous a semblablement amené aucun nombre’, que nous avons par longtems fait voir et instruire en notre dite sainte foi avec nos dits sujets ; en considération de quoi et de leur bonne inclination nous avons avisé et délibéré de renvoyer le dit Cartier ès dits pays de
Canada et Hochelaga, et jusques en la terre de Saguenay” (s'il peut y aborder) avec bon
1 Jean-François de la Roque, chevalier, seigneur de Roberval, de Nogens et de Prax ; il signait : “* J. la Roque,” ? Vieux mot qui signifiait : il y a longtemps, ou depuis longtemps. 3 Cartier, rendu à Montréal, se croyait assez proche des mers de Chine,
# Sur neuf chefs de Sauvages pris par stratagème, en 1536, six étaient morts en moins de deux ans, Les trois autres reçurent le baptême, dans la cathédrale de Saint-Malo, le 25 mars 1538. Ces enlèvements ne disaient rien à la conscience des peuples de l'Europe, qui
avaient journellement sous les yeux le spectac!. le catholiques brûlant des protestants et de protestants brûlant des catholiques.
5 On avait fait croire à Cartier que le ‘royaume du Saguenay ” était riche en or et en métaux précieux,
nombre de navires, et de toutes qualités, arts et industrie pour plus avant entrer ès dits pays, converser avec les peuples d'iceux et avec eux habiter (si besoin est) afin de mieux parvenir à notre dite intention et à faire chose agréable à Dieu notre créateur et rédempteur, et que soit à l'augmentation de son saint et sacré nom et de notre mère sainte église catholique, de laquelle nous sommes dit et nommé premier fils : par quoi soit besoin pour meilleur ordre et expédition de la dite entreprise, députer et établir un capitaine-général et maître pilote des dits navires, qui ait regard à la conduite d’iceux, et sur les gens, officiers et soldats y ordonnés et établis.
“ Savoir faisons que nous, à plein confiant de la personne du dit Jacques Cartier et de ses sens, suffisance, loyauté, prud'homie, hardiesse, grande diligence et bonne expérience, icelui, pour ces causes et autres À ce nous mouvans, avons fait, constitué et ordonné, faisons, constituons, ordonnons et établissons par ces présentes, capitaine-général et maître pilote de tous les navires et autres vaisseaux de mer, par nous ordonnés être menés pour la dite entreprise et expédition, pour le dit état et charge de capitaine-général et maître pilote d'iceux navires et vaisseaux ; avoir, tenir et exercer par le dit Jacques Cartier, aux honneurs, prérogatives, prééminences, franchises, libertés, gages et bienfaits tels que par nous lui seront pour ce ordonnés, tant qu'il nous plaira ; et lui avons donné et donnons puissance et autorité de mettre, établir et instituer aux dits navires tels lieutenans, patrons, pilotes et autres ministres nécessaires pour le fait et conduite d'iceux, en tel nombre qu'il verra et connoîtra être besoin et nécessaire pour le bien de la dite expédition.
“Si donnons en mandement par ces dites présentes à notre amiral ou vice-amiral que prins' et reçeu du dit Jacques Cartier le serment pour ce dû et accoutumé, icelui mettent et instituent, ou fassent mettre et instituer, de par nous, en possession et saisine du dit état de capitaine-général et maître pilote ; et d'icelui, ensemble des honneurs, prérogatives, prééminences, franchises, libertés, gages et bienfaits, tels que par nous lui seront pour ce ordonnés, le fassent, souffrent et laissent jouir et user pleinement et paisiblement, et à lui obéir et entendre de tous ceux, et ainsi qu'il appartiendra ès choses touchant et concernant le dit état et charge; et outre, lui fasse, souffre et permette prendre le petit galion appelé “l'Zmérillon”," que de présent il a de nous, lequel est jà vieil et caduc, pour servir à l'adoub de ceux des navires qui en auront besoin, et lequel nous voulons être prins et appliqué par le dit Cartier pour l'effet dessus dit, sans qu'il soit tenu en rendre aucun autre compte ni reliquat ; et duquel compte et reliquat nous l'avons déchargé et déchargeons par icelles présentes. ù
“ Par lesquelles nous mandons aussi à nos prévôts de Paris, baillis de Rouen, de Caen, d'Orléans, de Blois et de Tours ; sénéchaux du Maine, d'Anjou et Guienne, et à tous nos
autres baillis, sénéchaux, prévôts, alloués et autres nos justiciers et officiers, tant de notre
1 C'était anciennement le particine passé du verbe frerdre.
? La Zétite- Hermine avait été abundonnée près de Québec, au printemps de 1536. On en a retrouvé la carcasse en 1843.
royaume que de notre pays de Bretagne uni à icelui, par devers lesquels sont aucuns prisonniers, accusés ou prévenus d'aucuns crimes quels qu'ils soient, fors' de crimes de lèze-majesté divine et humaine envers nous et de faux monnoyeurs, qu'ils aient incontinent à délivrer, rendre et bailler ès mains du dit Cartier, ou ses commis et députés portant ces présentes ou le duplicata d'icelles pour notre service en la dite entreprise et expédition, ceux des dits prisonniers qu'il connoîtra être propres, suffisans et capables pour servir en icelle expédition *, jusqu'au nombre de cinquante personnes et selon le choix que le dit Cartier en fera, iceux premièrement jugés et condamnés selon leurs démérites et la gravité de leurs méfaits, si jugés et condamnés ne sont, et satisfaction aussi préalablement ordonnée aux parties civiles et intéressées, si faite n’avoit été ; pour laquelle toutefois nous ne voulons la délivrance de leur personne ès dites mains du dit Cartier, s'il les trouve de service, être retardée ni retenue, mais se prendra la dite satisfaction sur leurs biens seulement.
“Et laquelle délivrance des dits prisonniers accusés ou prévenus, nous voulons être faite ès dites mains du dit Cartier pour l'effet dessus dit par nos dits justiciers et officiers respectivement, et par chacun d'eux en leur regard, pouvoir et jurisdiction, nonobstant oppositions ou appellations quelconques faites ou à fair relevées ou à relever, et sans que, par le moyen d'icelles, icelle délivrance en la manière dessus dite soit aucunement différée ; et afin que le plus grand nombre n'en soit tiré, outre les dits cinquante”, nous voulons que la délivrance que chacun de nos dits officiers en fera au dit Cartier soit écrite et certifiée en la marge de ces présentes, et que néanmoins registre en soit par eux fait et envoyé incontinent par-devers notre amé et féal chancelier, pour connoître le nombre et la qualité de ceux qui auront été baillés et délivrés ; car tel est notre plaisir. En témoin de ce, nous avons fait mettre notre scel à ces dites présentes.
“ Donné à Saint-Pris', le dix-septième jour d'octobre, l'an de grâce mil cinq cent quarante, et de notre règne le vingt-sixième.
“ Ainsi signé sur le repli, Par le roi, vous monseigneur le chancelier et autres présens.