DE LA CHESNAYE
“ Et scellée sur le repli à simple queue de cire jaune.”
Les cinq navires placés sous le commandement de Cartier (la Grande-Hermine était du nombre) jaugeaient ensemble quatre cents tonneaux. Ils partirent le 23 mai 1541 de Saint-Malo, et, après une traversée fatiguante, arrivèrent à Québec le 23 août. Cartier s'attendait à y trouver le sieur de Roberval, qui avait dû, croyait-il, quitter Honfleur avec des colons (toujours des criminels), afin de se joindre aux Malouins dans les environs de
Québec. Le temps pressait, Cartier remonta jusqu'à la rivière du Cap-Rouge, fit com-
1 Excepté, ? Si François Ier ne ment pas lorsqu'il déclare qu'il cherche à convertir les Sauvages au christianisme, comment expliquer qu'il veuille
les mettre en contact avec des repris de justice ? 5 Pas de trace de prêtres dans toute cette expédition, * Bourg de France (Saône-et-Loire),
mencer un fort, et, du 27 août au 2 septembre, débarqua partie de son monde ainsi que les animaux domestiques, chèvres, pores, etc., dont il s'était chargé, puis il écrivit au roi la situation des choses dans une lettre que Macé Jalobert, son beau-frère, et Etienne Noël, son neveu, & »portèrent, le 2 septembre, en retournant à Saint-Malo avec deux navires.
Les travaux furent poussés vigoureusement. “ Ce pays, écrit Cartier, est aussi propre au labourage et à la culture qu'on puisse trouver ou désirer, Nous semâmes ici (au Cap-Rouge) des graines de notre pays, tel que graines de choux, naveaux, laitues et autres, lesquelles fructifièrent et sortirent de terre en huit jours."
Dès le 7 septembre, Cartier partait pour Montréal accompagné du capitaine Martin de Paimpont, avec deux barques fournies d'hommes et de vivres pour un assez long voyage. Le poste du Cap-Rougre, à trois lieues et demie au-dessus de Québec, baptisé du nom de Charlesbourg, resta sous les ordres du vicomte de Beaupré.
Dans l'espoir de remonter les sauts qui sont au-dessus de Montréal et d'atteindre le prétendu royaume de Saguenay, riche en mines d'or et d'argent, Cartier se fit expliquer par les Sauvages de Montréal la nature des pays situés au sud et à l'ouest de ce lieu, Il en conclut apparemment que les difficultés dépassaient les ressources mises à sa disposition ; car il se hâta de redescendre à Charlesbourg. On ignore ce qui se passa durant l'hiver 1541-42, sauf que les Français eurent à se défier des Sauvages, qui avaient plus d'un motif de redouter ces étrangers.
Ces Sauvages paraissent avoir été d'une autre nation que celle dont Champlain fit la connaissance, soixante et quelques années plus tard ; néanmoins rien n'est certain là-dessus.
Au temps de Cartier, il y avait bien peu de monde sur la côte du fleuve entre le Blanc-Sablon et la Pointe-des-Monts ; c'étaient des Esquimaux. Dans la région voisine, appelée pompeusement royaume de Saguenay, les Montagnais étaient nombreux ; c’est une branche de la famille algonquine. Ensuite venait le royaume de Canada, dont Stadaconé” était comme le chef-lieu, puisque le roi Donnacona y faisait sa résidence :. c'était aussi une tribu algonquine qui obéissait à ce prince sauvage. A Hochelaga, il y avait une forte bourgade habitée par des Iroquois ou des Hurons, qui sont de même race et de même langue. L'intervalle entre ces deux postes (Québec et Montréal) semble avoir été, alors, à peu près inoccupé ; c'était un territoire de chasse. Les Algonquins de Québec redoutaient les habitants de Montréal.
L'agouhanna ou seigneur Donnacona reçut assez bien Cartier l'automne de 1535, Ct, comme nous l'avons vu, ils conversèrent au moyen de Taiguragny et Domagaya, deux Sauvages de Gaspé qui avaient été amenés en France l'année précédente, Avant de quitter la rivière Saint-Charles, au printemps de 1536, Cartier ne se fit pas scrupule de
s'emparer de Lonnacona et de quelques-uns de ses compagnons et de les conduire en
! Selon M, l'abbé Ferland, ce village était situé dans l'espace compris entre la rue de la Fabrique et le côteau Sainte-Geneviève, près de la côte d'Abrahata,
France. Lorsqu'il revint, cinq ans plus tard, il était fort embarrassé de répondre aux parents qui demandaient à revoir ces malheureux. De là une défiance, ou plutôt une antipathie que l'expédition de Roberval rencontra partout chez les indigènes des environs de Québec. L'un de nos poètes, M. P.-J.-O. Chauveau, a écrit de beaux vers sur cette épisode :
Stadaconé dormait sur son fier promontoire ;
Ormes et pins, forêt silencieuse et noire, Protégeaient son sommeil,
Le roi Donnacona dans son palais d'écorce
Attendait, méditant sur sa gloire et sa force, Le retour du soleil,
La guerre avait cessé d'afliger ses domaines ; Il venait de soumettre à ses lois souveraines
Douze errantes tribus, Ses sujets poursuivaient en paix, dans les savanes, Le lièvre ou la perdrix ; autour de {eurs cabanes Les ours ne rôdaient plus,
Cependant il avait la menace à l:: bouche,
Il se tournait fiévreux sur sa brûlante couche, Le roi Donnacona!
Dans un demi-sommeil, péniblement écloses,
Voici, toute la nuit, les fastidiques choses Que le vieux roi parla:
“ Que veut-il, l'étranger à la barbe touffue ? Quels esprits ont guidé cette race velue En deçà du grand lac?
Pour le savoir, hélas ! dans levrs fureurs divines, Nos jongleurs ont brûlé toutes les médecines Que renfermait leur sac !
“ Cudoagny ' se tait : les âmes des ancêtres
Ne parlent plus la nuit ; car nos bois ont pour maîtres Les dieux de l'étranger ;
Chaque jour verra-t-il s'augmenter leur puissance ?
J'aurais pu cependant, avec plus de vaillance, Conjurer ce danger,
“ J'aurais pu repousser, loin, bien loin du rivage Le chef et son escorte, et châtier l'outrage Par leur audace offert ;
Mais de Cahir-coubat * ils ont toute la grève,
Et déjà l'on y voit un poteau qui s'élève, D'étranges fleurs couvert.
1 Esprit familier, ou dieu des gens de Donnacona.
? Cahir-coubat : nombreux méandres, C’est la rivière Sainte-Croix, appelée Saint-Charles depuis 1620,
1 Seigneur, chef, roi. Cartier fait un tableau pitoyable des cris des Sauvages qui voyaient les vaisseaux s’ et ses compagnons,
dm
Ils ont dû tressaillir dans la forêt sacrée Les os de nos aïeux ! Ma poussière exécrée N'y reposera pas, Les fils de nos enfants, bien loin d'ici peut-être, Dispersés, malheureux, maudiront un roi traître, Qu'on nommera tout bas,
“Taiguragny l'a dit : l'étranger est perfide,
Ses présents sont trompeurs, et la main est avide Qui nous donne aujourd'hui :
Elle prendra demain mille fois davantage,
Mon peuple n'aura plus, bientôt, sur ce rivage, Une forêt à lui,
“Taiguragny l'a dit : de ses riches demeures,
Où, dans les volupiés, il voit couler ses heures, Leur roi n'est pas content,
Il lui faudrait encore et mes bosquets d’érables,
Et l'or qu'il veut trouver caché parmi les sables De mon fleuve géant,
“ Jeunes gens, levez-vous et déterrez la hache, La hache des combats! Que nulle peur n'arrache À vos cœurs un soupir!
Comme un troupeau d'élans ou de chevreuils timides, Tous ces fiers étrangers, sous vos flèches rapides, Vous les verrez courir,
“ Mais inutile espoir! Leur magie est plus forte, Et son pouvoir partout sur le nôtre l'emporte ; Leur Dieu, c'est un Dieu fort!
Quand il fut homme, un jour, dans un bien long supplice, De ceux dont il venait expier la malice Ce Dieu reçut la mort,
“ Domagaya l’a dit : les tribus de l'aurore Ni celles du couchant, plus savantes encore, N'ont jamais inventé De tourments plus cruels ; mais, chef plein de vaillance, Le Dieu des étrangers a souffert en silence, Puis au ciel est monté,”
Ainsi parlait le roi dans son âme ingénue ; Et lui-même bientôt sur la flotte inconnue, Il partait entrainé, Ses femmes, ses sujets hurlèrent sur la rive, Criant: Agouhanna*! De leur clameur plaintive Cartier fut étonné,
éloigner emportant leur prince
Et prenant en pitié leur bruyante infortune, Le marin leur promit qu'à la douzième lune Ils reverraient leur roi,
Des colliers d'ésurgni ! scellèrent la promesse,
Cartier les accepta ; puis ils firent liesse,
Car il jura sa foi,
Douze lunes et vingt, et bien plus se passèrent,
Cinq hivers, cinq étés lentement s'écoulèrent ;
Le chef ne revint pas,
L'étranger, de retour au sein de la bourgade,
Du roi que chérissait la naïve peuplade,
Raconta le trépas,
Vieille Stadaconé! sur ton fier promontoire
Il n'est plus de forêt silencieuse et noire ;
Le fer a tout détruit,
Mais sur les hauts clochers, sur les blanches murailles,
Sur le roc escarpé, témoin de cent batailles,
Plane une ombre la nuit,
Elle vient de bien loin, d'un vieux château de France,
À moitié démoli, grand par la souvenance
Du roi François premier,
Elle crut au Dieu fort qui souffrit en silence,
Au grand chef dont le cœur fut percé d’une lance,
Elle crut au guerrier!
Donnacona ramène au pays des ancêtres
Domagaya lassé de servir d’autres maîtres,
Aussi Taiguragni.
Les vieux chefs tout parés laissent leur sépulture,
On entend cliqueter partout comme une armure, 1
Les colliers d'ésurgni,
Puis ce sont dans les airs mille clameurs joyeuses.
Des voix chantent sn chœur sur nos rives heureuses,
Comme un long hosanna.
Et l'on voit voltiger des spectres diaphanes,
Et l'écho sur les monts, dans les bois, les savanes, À
Répète: Agouhanna!
La situation précaire de Cartier à Charlesbourg ressemblait beaucoup à celle de l'hiver
1535-36; aussi le capitaine malouin se détermina-t-il, au mois de mai 1542, à repartir pour la
Bretagne. Rendu au havre de Saint-Jean, Terreneuve, il rencontra Roberval, qui y était depuis
le 7 juin ; lui dit que les Sauvages l'avaient incommodé au possible ; que, du reste, le pays
était fertile, et que, si l'on voulait chercher des mines, on en trouverait en abondance ; puis
? Coquillages provenant du golfe du Mexique, et dont les indigènes de la Nouvelle-France se servaient, à cette époque, comme de
monnaie et surtout comme parure.
, il continua sa route sans vouloir écouter Roberval, et rentra mécontent à Saint-Malo, où sa présence est constatée le 16 octobre de cette année.
Roberval n'était pas seul, il s'en faut. Sur trois grands navires pourvus aux dépens du roi, il amenait deux cents personnes, tant hommes que femmes, soldats, matelots, gens du commun en partie tirés des prisons ! du royaume. Avec lui s'étaient embarqués des gentilshommes, parmi lesquels étaient les sieurs de Saine-Terre ou Senneterre*, son lieutenant ; de l'Espinay, son enseigne ; le capitaine de Guinecourt, MM. de Noirefontaine, de la Mire, Villeneuve, Talbot, et le pilote Jean Alphonse. Ils avaient quitté 11 Rochelle le 16 avril.
Roberval se trouva devant Charlesbourg au mois de juillet, Il eut la précaution de fortifier davantage ce poste, qui allait devenir le pivot de ses opérations ; on en changea aussi le nom en celui de France-Roi. 1 saison d'été étant trop près de finir pour espérer une récolte cette année, deux vaisseaux se mirent en route, le 14 septembre, avec mission de rapporter de France, le plus tôt possible, des vivres ct autres secours. Celui qui commandait ces navires, avec injonction à lui faite par Roberval de rester en France, était Senncterre, son propre lieutenant, mauvais sujet dont l'exemple était pernicieux même pour les misérables dont se composait la jeune colonie.
La disette se fit bientôt sentir, ct, pour surcroit ue malheur, dans le cours de l'hiver, le scorbut enleva cinquante personnes, Cartier, instruit par l'expérience, avait dû prévoir ce triste état de choses lorsqu'il se séparait de Roberval sans lui dire adieu. François Ier ne paraît pas avoir reproché sa démarche au capitaine malouin ; mais Roberval dût la ressentir, toute approuvable qu'elle fût.
Le ‘“ petit roi de Vimeu ” avait à lutter contre les Sauvages, le climat, le mal-de-terre, la famine et la conduite de ses gens. Ceux-ci composaient une troupe parfaitement indisciplinée. Pour maintenir l'ordre, il fallait recourir au fouct, au cachot, à la potence. Des hommes et des femmes furent fustigés, un nommé Michel Gaillon subit 1: supplice de la corde, “au moyen de quoi ils vécurent en paix et tranquillité.” £ices commencements de colonie eussent ré 1551, observe M. l'abbé Ferland, l'on aurait continué le même système, et Dieu sait quel horrible état de société en serait résulté.
André Thevet, qui a beaucoup connu Roberval, nous le peint d'ailleurs comme un être cruel : “ Si quelqu'un défaillait, soigneusement il le faisait punir, En un jour, il en fit pendre six, encore qu'ils fussent ses favoris, entre autres un nommé Galloys, puis Jehan de Nantes. Il y en eut d’autres qu'il fit exiler ayant les fers aux pieds, pour avoir été trouvés en larcin d'objets qui vaudraient cinq sous tournois.” Le même écrivain nous a raconté l'affreuse histoire de Marguerite, nièce de Roberval, abandonnée par lui sur une île déserte. Marguerite d'Angoulème, sœur de François Ier, qui tenait ce récit de bonne source, en fit un roman dès
M. Harisse (Piliographie de la Nouvelle-France, p. 5) dit que, le 1er mars 1542, Roberval comparut devant le parlement de Rouen afin
de réclamer certains criminels qui devaient faire partie de son expédition,
? Noble homme Paul d’Auxilhon, écuyer, scigneur de Sanneterre, en la sénéchaussée de Carcassonne, et demeurant au dit lieu de
Sanneterre,
pe
mes
Au mois de juin 1543, le fort était occupé par trente hommes sous les ordres du sieur de Royèze, nouveau lieutenant de Roberval, Ce dernier, à la tête de soixante-dix personnes, s'était mis à la recherche du pays imaginaire, ce Saguenay qui recélait l'or et l'argent. Une barque -e perdit, huit individus se noyèrent, dont l'un était le sieur de Noirefontaine, La garnison de France-Roy n'avait de vivres que pour vingt-cinq jours, et on lui permettait de repasser en France si elle les épuisait avant que d'avoir revu Roberval ; néanmoins, elle réussit à se maintenir en se rationnant à quatre onces de blé par jour en attendant la récolte.
La tentative de découverte opérée par Roberval en 1543 se rattache à une idée vieille de plusieurs siècles dans l'histoire du commerce et de la navigation des peuples civilisés. Après Marco Polo, qui se rendit en Chine au XIIIème siècle, le: nations de l'Europe tentèrent de se frayer un passage vers ce pays, représenté comme la source des plus riches productions qu'il y eût sur le globe. De là les courses aventureuses dont Vasco de Gama, Christophe Colomb et Fernand Magellan sont les héros à jamais célèbres.
Lorsqu'à son tour le navigateur de Saint-Malo, envoyé par François Ier, toucha aux côtes de l'Amérique septentrionale, il avait deux missions importantes à remplir : préparer le salut éternel des Sauvages, et trouver un chemin qui permit d'atteindre l'Asie plus promptement que par les voies connues. Le fleuve Saint-Laurent promettait de se prolonger si loin vers l'ouest, que Cartier crut sérieusement à la réalisation de cette dernière partie de son projet. C'est pourquoi il mit tant de diligence à visiter le Mont-Royal, et à s'enquérir des mers et des rivières qui coulent au-delà. Dans cet espoir, il voulut aussi parcourir les terres du nord à travers lesquelles descend le Saint-Maurice ; il y était surtout entraîné par les Sauvages de Québec, qui lui parlaient d’un prétendu royaume fabuleusement riche, situé dans cette direc tion et qu'il n'avait pas de peine à prendre pour le Cathay (la Chine) et le Zipangu (le Japon). Par la suite, un meilleur examen de la contrée le convainquit peut-être de son erreur ; car il ne paraît plus s'en occuper, si ce n’est lorsqu'il retourne au Mont-Royal en 1541. Se voyant entouré d'immenses contrées et de cours d'eau infinis, il dût s'apercevair qu'il était au centre d’un continent plus difficile à traverser que les flots des deux océans.
Roberval profita de son séjour sur le Saint-Laurent pour envoyer Jean Alphonse reconnaître les côtes du golfe et les abords du grand fleuve. Nous avons le routier dans lequel il décrit sa navigation depuis l'entrée du détroit de Belle-Isle jusqu'à Montréal, sans avoir trouvé, bien entendu, le passage de la Chine, qu'il avait surtout mission de découvrir par le Labrador, au cas où il y eût une voie praticable de ce côté.
La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents. Nous avons eu l'expédition qui alla échouer à son début, dans l'île de Montréal, et que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu de la débandade /a Chine ; nous avons eu les héroïques voyageurs qui tentèrent de passer d'une mer à l'autre par les régions glacées du pôle nord. Le chemin de fer du Pacifique a enfin
franchi les montagnes ec les prairies découvertes par nos ancêtres ; la Chine est maintenant à la porte des Etats-Unis. La France a coupé l'isthme de Suez, qui rapproche l'Europe des
comptoirs de l'Asie. M. de Lesseps a attaqué, cette année, l'isthme de Panama, Le chemin de fer du Pacifique canadien est à moitié construit, et sera certainement terminé en 1892, au quatre centième anniversaire du débarquement de Christophe Colomb à San-Salvador.
Le pilote de Roberval est une des curieuses figures de cette époque. Jean Alphonse, “homme des plus entendus au fait de la navigation qui fût en France de son temps,” nous dit Champlain, était né vers 1483, au pays de Saintonge, près de la ville de Cognac. Thevet le qualifie de “ capitaine et pilote du roi François 1.” Il paraît avoir commencé à naviguer un peu avant l'année 1 500 ; il visita toutes les parties du monde, et fut un des premiers qui explorèrent avec soin les côtes du Brésil et l'embouchure du fleuve des Amazones. On a des notes de lui publiées dès 1519. Il écrivit son principal ouvrage de 1544 à 1545. Le poète Melin de Saint-Gelais, qui était Angoumois, lui dédia une pièce de vers, imprimée en tête des Voyages avantureux du capitaine Jean Alphonse. Pour avoir fait la course aux Espagnols un an ou deux après, Jean Alphonse fut mis en prison à Poitiers, “ par exprès commandement du roi.” On pense, dit M. Harisse, qu'il fut tué dans un combat naval, avant le 7 mars 1547.
Melin de Saint-Gelais, Lescarbot, Thevet, Rabelais, Cartier, Roberval, Jean Alphonse se connaissaient. Il est curieux de rétablir en quelque sorte, à travers les âges, les rapports que ces hommes distingués avaient entre eux. Jean de Marneuf, poète, qui paraît avoir bien connu Alphonse, a écrit des vers sur ce navigateur :
Neptune avait, sur ses ondes salées, Son gouverneur, Alphonse aventureux,
Lequel domptait, avec ses nefs voilées, Ceux qui étaient sur mer les plus heureux,
Trembler de peur fait les princes et rois Par ses boulets, ses volants messagers,
Le citoyen et craintif villageois
Sont assaillis par ses vaisseaux légers,
Etant ainsi garni de bons voiliers En liberté par le congé du roi, Et ne manquant d'armes, ni bons guerriers, Ne craignait plus fortune et son arroy.
Û Jean Alphonse, pilote, découvreur, écrivain, homme de guerre, est un des types de son siècle, si riche cn figures originales.
Cartier avait à se plaindre de Roberval. A peine rentré en France, il avait demandé et
obtenu, le 3 avril 1543, que leur cause fût soumise au juge de l'amirauté, le litige portant sur
la part afférente des frais des deux personnages dans l'armement des navires de l'expédition ;
mais, comme Roberval ne revenait pas, le roi donna commission à Cartier d'aller le prendre
avec sa colonie et de les ramener en France. Le découvreur partit donc, vers l'automne de
1543, et retourna le printemps suivant avec les débris de la bande de France-Roy, Le 21
juia 1544, le tribunal donnait gain de cause à Cartier sur tous Îcs points disputés.
Ainsi se termina une tentative de colonisation sur laquelle nous avons dû nous arrêter, non parce qu'elle à produit de bons résultats, mais pour que le lecteur voie bien comment on entendait alors ces sortes d'entreprises.
Roberval continua, après 1544!, de servir le roi à la guerre ; il mourut (avant 1556) assassiné nuitamment, dans les environs de Paris, rapporte Thevet.
Les historiens parlent d'une dernière tentative de colonie faite par Roberval, en 1549, et qui se serait terminée par un naufrage. Son frère, l'un des plus intrépides snilitaires de l'époque, avait reçu de François Ier le surnom de “ gendarme d'Annibal.”
L'Histoire, qui ne devrait rien idéaliser, a voulu faire de Roberval, Ce*tier et François ler des hommes à cotccptions profondes, ayant pour point de départ de leurs agissements la propagation de l'Evangile, Nous n’en croyons rien. L'esprit mercantile a tout dominé dans leurs entreprises au Canada. Si, d’une part, le chrétien se révèle dans les pièces officielles de ce temps, on voit très bien que l'exécution était conduite par des hommes de lucre — des chercheurs de mines et de grandes routes commerciales. Les pratiques religieuses accomp'ies par les équipages de Cartier, à leur sortie de Saint-Malo, étaient dans les mœurs des populations catholiques ; elles le sont encore ; mais elles n'ont jamais influencé les desseins secrets des chefs.
Le foye: d'activité maritime que présentait alors le cercle des armateurs de la Bretagne n'était pas non plus incompatible avec une saine et haute morale. Cartier tenait de ce milieu choisi le caractère qui se dégage de tous ses actes : se recommander à Dieu et devancer ses rivaux dans la carrière qu'il poursuivait. On n'en fera jamais un saint ni un esprit large encore moins de François ler, dont les débauches ne sont un mystère pour personne, ou Roberval, qui voulut employer de la canaille pour former le noyau de ses comptoirs de traite,
Ce qui frappe davantage durant la période de 1520 à 1550, c'est le désir qu'éprouvaiem les Français d'étendre leur commerce à l'Amérique, disant avec raison que le testament d'Adam n'accordait pas tous les pays nouveaux aux seuls Espagnols. On n’en était pas encore arrivé, en Europe, à comprendre l'idée coloniale, pas même celle que Henri IV effleura soixante ans pus tard (1608) grâce à Champlain, que Richelieu pensa réaliser (1627) avec l'aide du même Champlain, et que le grand Colbert adopta définitivement, de 1663 à 1680.
Le Maleuin, explorateur et commerçant, parcourait les mers et cherchait fortune sans trop se préoccuper de l'instabilité des affaires politiques ou militaires de la France, Il agissait pour sor compte particulier. Le point d'appui de ses armateurs était la Bretagne et non pas l'ensemble du royaume. L'argent, le matelot, le pilote, la construction des navires, tout se trouvait réuni dans sa main. Une telle population devait un jour se personnifier dans un
homme, type de la race et du genre de vis qui lui était propre. Jacques Cartier, debout sur
1 En 1544, l'Angleterre et l'Autriche déclarèrent la guerre à la France,
la Grande-Hermine, courant à la conquête de terres inconnues, nous le représente sous sa forme la plus acceptable ; aussi voit-on qu'il fut regardé par les siens comme la figure la plus saillante du groupe ; il fut le héros de ces courageux navigateurs qui se taillaient des domaines dans la carte du monde. Son énergie, sa rapidité d'exécution, le coup d'œil infaillible dont il était doué, complètent sa réputation, du reste bien méritée. Nous devons être aussi fiers que les Malouins d'avoir eu pour découvreur de notre patrie un capitaine aussi digne de paraître à la première page de nos annales. Ses fautes, si fautes il y a, sont imputables à l'esprit du temps, et peut-être que, laissé libre d'agir à son gré, il ne les eût pas commises.
Les principales étapes de la carrière de Jacques Cartier sont les suivantes : commençons par sa famille : Jean Cartier, né en 1428, épousa, le 2 novembre 1457, Guillemette Beaudoin et vécut à Saint-Malo. De leurs cinq ou six enfants, l'aîné, Jamet, james ou Jacques, suivant les épellations du temps, naquit le 4 décembre 1458, rt épousa, vers 1485, Jeffeline Jansart, à Saint-Malo. De ce mariage provinrent trois enfants, deux filles et un garçon, lequel est le célèbre navigateur, né à Saint-Malo, le 31 décembre 1494. Il était maître-pilote lorsque, le 2 mai 1510, il contracta mariage avec Marie-Catherine Des Granches, fille du chevalier Jacques- Honoré Des Granches, connétable ou gouverneur de la ville et cité de Saint-Malo. Qu'il ait ou non visité les côtes de Terreneuve dans sa jeunesse, il est #vident qu'il n’ignorait pas ce que ses concitoyens savaient de ces pays de pêche et de traite. Par l'intermédiaire de Philippe de Chabot, amiral de France, que son beau-père pouvait sans à ute approcher, et le viceamiral Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, Cartier se fit proposer au roi pour aller en découvertes sur la trace de Verazzani, perdu depuis 1525 dans les mers qui avoisinent ce que l'on appelait la Nouvelle-France. Nous avons raconté ce que fit Cartier, de 1534 à 1544. Après ion quatrième voyage, il ne reprit plus la mer, dit-on. 11 jouissait, cependant, du monopole de a traite du Canada, et, soit par lui-même ou ses parents, il dût l'exploiter, Comme il possédait une maison et un jardin situés près de l'hôpital Saint-Thomas, dans la ville de Saint-Malo, on peut croire qu'il y fit de temps à autre sa demeure ; mais !à “ maison du Cartier,” autrement appelée “ Limoilou,” et qui était dans sa famille depuis au moins l'année 1500, l'attirait davantage. Le joli domaine de Limoilou, près Saint-Malo, se compose de plusieurs fermes bien souvent reconstruites depuis trois cents ans ; il reste, néanmoins, de l'habitation de Cartier un manoir entouré d'un mur élevé, placé sur un plateau agréable qui était la demeure particulière du grand marin, On y arrive par deux portes, de formes très anciennes. L'endroit est conn.. sous le nom de Portes-Cartier. Le mot “ porte,” dans le vieux langage malouin, veut dire aussi “ maison de canipagne.” François Ier étant mort le 31 mars 1547, sans avoir, croyons-nous, honoré le découvreur du Canada de marques de distinction, son fils, Henri JT. lui donna des lettres de noblesse avec le titre de seigneur de Limoilou ; du moins la chose est acceptée par les antiquaires. Ceci paraît avoir eu lieu en 1549, puisque, avant cette date, Cartier
est constamment qualifié de “capitaine” dans les actes qui le mentionnent jusqu'au 20
décembre 1548, et que, le 20 septembre 1549, on s'exprime ainsi : “ Jacques Car’.er sieur de
Limoilou, présent dans nos murs” (Saint-Malo). Un acte de naissance, du 15 février 1550, HISTOIRE
Re
l'appelle “ noble homme Jacques Cartier.” L'expression “ noble homme” ne prouve pourtant pas la noblesse, Sa présence est constatée la dernière fois au mois d'octobre 1552, et, selon les études qui ont.été faites, on a adopté l'année 1555 comme étant celle de son décès. Les recherches n'ont pu faire connaître aucun de ses enfants, si toutefois il en a eu.
La lignée des deux sœurs de Jacques Cartier s’est éteinte, le 9 janvier 1665, dans la personne de Hervée Cartier, descendante de la plus jeune sœur, Bertheline, qui avait épousé son cousin Cartier. La postérité de Jean, Etienne, Pierre et Thomasse, oncles et tante du grand marin, existe encore dans le voisinage de Saint-Malo.
Nous allons poursuivre le récit des voyages faits au Canada après la mort de François Ier. Ce sera la continuation des courses des Malouins en vue de la traite, et nous verrons ensuite apparaître les Dieppois, ou l'élément normand, qui entra en concurrence ouverte avec les Bretons sur ce champ de commerce. Quant au pouvoir, il avait trop d’affaires embarrassantes sur les bras pour tourner son attention de ce côté.
“ Cartier eut beau vanter le Canada, qu'il avait découvert, le peu qu'il en rapporta, dit Charlevoix, et le triste état où ses gens y avaient été réduits par le froid et par le scortut, persuadèrent à la plupart qu'il ne serait jamais d'aucur.e utilité à la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune apparence de mines, et alors, plus encore qu'aujourd’hui (1720), une terre étrangère, qui ne produisait ni or ni argent, n'était comptée pour rien. Peut-être aussi Cartier décria-t-il sa relation par les contes dont il s’avisa de l'embellir ; mais le moyen de revenir d'un pays inconnu, et de n’en rien raconter d’extraordinaire ! Ce n'est pas, dit-on, la peine d'aller si loin, pour n'y voir que ce qu'on voit partout.”
Au dire des Sauvages, il y aurait eu, dans le fameux royaume du Saguenay et ailleurs, des êtres fabuleux ayant un corps humain et une tête d'animal ; ceux-là pourvus seulement d'une jambe, et bien d'autres curiosités que le brave capitaine a l'air de croire véritables. Son ami Thevet, grand savant, nous raconte à peu près la même chose des pays du sud et de l'Afrique. Rabelais place Hérodote, Pline, Jacques Cartier et quelques autres dans sa galerie des grands menteurs, lesquels écrivent, dit-il, sur de simples ouï-dires.
On a discuté pour savoir ce que devinrent les hommes laissés par Roberval à France- Roy en 1543. Il n'est point prouvé qu'ils aient été abandonnés, attendu que le quatrième voyage de Cartier (1543-44) fut entrepris uniquement pour repatrier la malheureuse colonie, Roberval avait promis d'être de retour du Saguenay ! à France-Roy le 22 juillet (1543), et tout nous porte à croire qu'il ne trouva pas assez d'or ou d'argent pour s’attarder au loin lorsqu'il espérait voir arriver des secours de France. Au cas où quelques hommes seraient restés sur les bords du Saint-Laurent après le départ de Cartier pour la France (printemps de 1544), ce n'était qu'un petit nombre de maraudeurs dont le sort ne ous intéresse guère, car ils ne pouvaient rien fonder ; si les Sauvages ne les ont pas fait périr, ils ont dû bientôt se diriger vers le bas du fleuve, où ils avaient chance de rencontrer des compatriotes venant
en traite ou à la pêche.
1 Ceci veut dire Montréal ou l'entrée de la rivière Ottawa,
Il faut se rappeler que Jacques Cartier ne fut pas le premier À pénétrer dans le golfe Saint-Laurent, ni peut-être dans le fleuve de ce nom. Les Basques abondaïient sur les bancs de Terreneuve. Les armateurs de Saint-Malo équipaient, sans éclat ni lettres-patentes, des navires de traite qui s'avançaient dans le golfe. Les Dieppois les serraient de près dans ces courses. :
A plus forte raison, lorsque les voyages de Cartier et de Roberval eurent attiré les yeux sur ces pays, ‘2 nombre des navigateurs dût-il augmenter, et plusieurs de ceux-ci ne manquèrent pas sans doute d'aller jusqu'à Tadoussac, sinon à Québec.
Les marchands de Saint-Malo étaient les plus entreprenants des armateurs français. Leurs navires prenaient de riches cargaisons dans les terres du golfe. De là, disputes et procès de la part des parents de Cartie:, qui avaient obtenu le privilége exclusif de la traite et qui en étaient jaloux à un point extrême. On eût dit, à voir cette concurrence, que les castors du Canada pouvaient tenir tous dans une forêt de trois lieues de circonférence, et ses morues, dans un réservoir à mettre des poissons rouges.
Jacques (baptisé sous le nom de Pierre) Noël, né à Saint-Malo en 1 506, et Jean Cartier, dont la naissance paraît dater de 1525, étaient, À titre de neveux, héritiers directs des priviléges de Jacques Cartier. D'une sœur de ce dernier était née, vers 1535, une fille qui épousa Olivier Chaton, esprit remuant, adonné aux entreprises maritimes. Ces trois hommes, qui étaient dans la force de l’âge er: 1560, pour ne rien dire des fils des trois oncles de Jacques Cartier, ne voulaient céder à aucun l'exploitation du Canada ni la partager ; mais ils avaient affaire à forte partie ; leurs concitoyens opéraient sans permission, avec autant d’aisance que s'ils eussent été munis de parchemins royaux.
Ni la cour ni la France ne tenaient compte du Canada, et ne le connaissaient pas même
de nom. Lorsqu'il était question des pays d'Amérique, l'imagination se reportait sur les colonies du sud, ou la Floride ou le Brésil, et c'était tout. ‘De colonisation proprement ditz, il n’en était point parlé.
Ces débats soulevés à saint L les prétentic : famille Cartier finirent par attirer les yeux vers le Saint-L Un eut connaissance d'un gros commerce qui s'exerçait dans ces endroits, L'idée vint à qu ques seign de s'en faire accorder le monopole. Les Bretons remontrèrent du mieux possible contre un. injustice ; mais ces gens étaient de la ribeaudaille inconnue en haut lieu, Néa | laissa quelque temps encore
la famille Cartier leur tenir tête.
Le marquis de la Roche ne donna ni À une faction ni à l'autre l'avantage de devenir
maîtresse de la situation. En grand seigneur qu'il était, il pa--a par-dessus les manants, se fit
pourvoir d’une patente exclusive, et mit à la voile... | utir à la catastrophe de l'ile de Sable (1578).
11 s'iait chargé de coloniser le Canada. Ses colons étaient tous des condamnés. Corime ils ne firent pas souche de ce côté-ci de l'Atlantique, on peut dire en pensant aussi À la colonie de Roberval : à quelque chose malheur est bon.
Le champ resta ouvert aux Basques, aux Malouins et aux autres. À tout venant beau jeu.
Si le lecteur veut avoir un aperçu de l'idée absurde que les écrivains se faisaient alors du Canada, qu'il feuillette la tragédie intitulée Acoubar, ou la Loyauté trahi, en date de 1586 ; elle a eu deux rééditions, à Rouen, en 1603 et 1611. Il s'agit des amours de Pistion et de Fortunie dans leur voyage au Canada. Ces héros imaginaires sortaient du cerveau de maître Jacques Du Hamel, avocat au parlement de Normandie. Le langage qu'on y tient est aussi maniéré que les situations en sont impossibles. Acoubar, roi de Guylan, envoye Pistion, gentilhomme français, amant de Fortunie, infante d'Astracan et protégée de Castio, roi de Canada, faire des courses dans la Nouvelle-France. Le poète chasse au loin le naturel, et celui-ci ne revient pas au galop. Il ne faut pas s'étonner de ces fantaisies ridicules, puisque, deux siècles plus tard, la même littérature était encore bien accueillie en France. Et n’a-t-on pas vu, tout récemment, le feuilleton répéter de pareils contes, qui ont enrichi leurs auteurs !
Cependant, les Anglais n'oubliaient pas Terreneuve. Cette même année 1578, ils fondèrent le poste de Saint-Jean, où Roberval avait rencontré dix-sept navires français en 1542. Vers 1580, on y comptait, dans une seule saison, quatre cents vaisseaux de pêche dont cinquante étaient anglais. En 1583, sir Humphrey Gilbert prit possession de l'ile au nom de la reine Elisabeth. Le poste de Saint-Jean, établissement éphémère, füt repris d'une manière stable, par les Anglais, en 1613.
Plus loin, dans les terres qu'arrose le grand fleuve, l'initiative des marchands de Saint- Malo ne se ralentissait pas. Jacques Noël se rendit à Montréal en 1583. Noël devait être âgé de soixante et dix-sept ans à cette date. Sa mère, Jeanne, sœur aînée de jacques Cartier, paraît être née vers 1487. De son mari, Jean Noël, elle eut quatre filles et un garçon. Celui-ci, baptisé sous le nom de Pierre, mais qui porta le nom de Jacques, naquit à Saint-Malo, le 22 avril 1506. Il épousa d'abord Marie Chenue, et ensuite Robine Hervé, selon ce que l'on peut voir.
Il y avait, à Saint-Malo, un autre Jacques Noël dent la femme se nommait Servanne Le Doyon ; leur fils Jacques, baptisé le 5 février 1551, avait eu pour parrain “noble homme Jacques Cartier.”
Les lettres suivantes témoignent de la persévérance que mettait cette famille à s'occuper du Canada. Le texte original ne nous en cst pas connu ; ci est une traduction de l'anglais de Hakluyt :
“À monsieur Tean Growte, étudiant à Paris. — Votre beau-frère, M. Gilles Watier, m'a montré, ce matin, une carte publiée à Paris, dédiée à un nommé M. Hakluyt!, gentilhomme anglais, dans laquelle toutes les îles occidentales, le royaume du Nouveau-Mexique et les pays de Canada, Hochelaga et Saguenay se trouvent compris. Je maintiens que la rivière du Canada qui est décrite dans cette carte n'y est pas placée comme elle se trouve dans mon livre, lequel est conforme à celui* de Jacques Cartier, et que ladite carte ne place pas le grand
1 Richard Hakluyt, d'Oxford, collectionneur célèbre, séjourna en France de 1584 à 1588,
2 Ce livre ou mémoire de Cartier est perdu,
lac! qui est au dessus des sauts en la façon que les Sauvages qui demeurent aux dits sauts nous en ont donné connaissance. Dans la susdite carte que vous m'avez envoyée, le grand lac se trouve placé trop au nord. Les sauts ou chutes d'eau sont par le 44ième * degré de latitude, et il n’est pas aussi difficile de les passer qu'on l'imagine. Les eaux ne tombent pas d'aucunes hauteurs bien considérables ; ce n’est qu'au milieu de la rivière où il y a mauvais fond. Il serait préférable de construire des barques au dessus des sauts ; et il est facile de marcher par terre jusqu'à Ja fin des trois sauts : il n'y a pas plus de cinq lieues de marche”, J'ai été sur le haut d'une montagne‘ qui est au pied des dits sauts, d'où j'ai pu voir la dite rivière au delà des dits sauts, laquelle se montre là plus large qu’elle n’est à l'endroit où nous l'avons passée. Par le peuple du pays nous a été dit qu'il y avait dix journées de marche depuis les sauts jusqu'à ce grand lac, mais nous ne savons pas combien de lieues ils comptent par journée‘. Je ne puis, pour le moment, vous en écrire plus long, car le courrier ne peut demeurer plus longtemps. Je terminerai donc, pour le présent, en vous présentant mes meilleurs saluts, priant Dieu de vous accorder l'accomplissement de vos désirs. Votre ami affectionné. Jacques Noel. De Saint-Malo, avec hâte, ce 19 juin 1587.”
Une autre lettre, du même au même, parle “ des écrits de feu mon oncle, le capitaine Jacques Cartier,” et d'un “ certain livre fait en la manière d’une carte marine (du Canada), laquelle a été rédigée de la propre main de mon oncle susdit, J'ai trouvé dans la dite carte, au dessus de l'endroit où la rivière se partage en deux", au milieu des deux branches de la dite rivière et quelque peu plus proche”? de la branche qui court vers le nord-ouest, les mots qui suivent, écrits de la main de Jacques Cartier : “ Par le peuple du Canada" et Hochelaga, il est dit que c'est ici où est la terre du Saguenay, laquelle est riche et abonde en pierres précieuses.” Et à environ cent lieues de cet endroit j'ai trouvé les deux lignes suivantes écrites sur la dite carte dans la direction du sud-ouest : * Ici, dans ce pays, se trouve la canelle et le girofle que dans leur langue ils appellent Canodetta.” Pour ce qui est de mon livre"! dont je vous ai parlé, il est fait en la forme d'une carte marine, et je l'ai remis à mes deux fils, Michel et Jean, qui présentement sont en Canada. Si à leur retour, qui sera avec la volonté de Dieu, vers la Sainte-Madeleine (22 juillet) prochaine, ils ont appris quelque chose qui vaille la pein: d'être rapporté, je ne manquerai pas de vous le faire savoir.” Noël disparaît après cela ; son fils Jacques le remplace.
1 L'Ontario.
2 Ils sont presque un degré et demi plus au nord,
# Le lac Saint-Louis a cinq lieues de longueür ; ensuite viennent les Cascades, les Cèdres et les rapides du Côteau-du-Lac, en tout cinq ou six autres lieues, puis le lac Saint-François qui compte dome lieues de long.
4 La montagne de Montréal.
5 Le lac Saint-Louis,
# De Montréal à Kingston, il y a cinquante-sept lieues.
T Ces ouvrages de Cartier sont perdus,
8 Un siècle plus tard, on parlait encore de l'Ottawa comme d’une branche du Saint-Laurent, quoique l’on connût très bien cette rivière, 9 Comté de Vaudreuil aujourd'hui, 10 Québec.
11 Le livre en question n'a pas été retrot.vé,
Chacun sait que les guerres de religion désolaient alors la France. Les conflits se répétaient sur mer à tous propos. Si une patache malouine rencontrait quelque part un flibot monté par des protestants français, on échangeait plus de coups que de compliments. La France, telle que nous la connaissons, n'existait pas encore. D'une province à l'autre on se faisait la guerre, autant par antipathies religieuses que par suite de froissements séculaires entre les races diverses de ce riche pays. Les bandes à main armée se partageaient le royaume ; le roi n'était roi que sur le territoire où il pouvait mettre le pied... et encore !
Des compagnies rivales ayant détruit plusieurs navires appartenant à la famille Cartier, dans les parages du Canada, nous voyons que, le 26 novembre 1587, Jacques Odieure, marchand, et le capitaine Jacques Noël, tous deux de Saint-Malo et se déclarant successeurs des droits du feu capitaine Jacques Cartier, déposent chez les notaires Etienne Gravé et Jules Lesieu, à Saint-Malo, le jugement du 21 juin 1544 qui accorde à Jacques Cartier remboursement de huit mille livres et quelques centaines de francs pour dépenses encourues à l’occasion de ses voyages au Canada de concert avec Roberval. En même temps qu'ils se pourvoyaient de la sorte, ils faisaient d'autres démarches auprès des autorités, puisque, le 14 janvier 1588, une patente royale accorda le monopole du trafic du Canada à noble homme Etienne Chaton, écuyer, sieur de la Jaunaye, capitaine de navires, et à Jacques Noël, aussi capitaine de navires et maître pilote de Saint-Malo, tous deux comme héritiers du capitaine Jacques Cartier, et le dernier à titre de neveu à la mode de Bretagne du même Jacques Cartier.
Alizon Des Granches, sœur de la femme de Jacques Cartier, avait épousé le capitaine Macé Jallobert, commandant de la Petite- Hermine. Leur fille Perrine se maria avec Michel Odieure, et le fils de ceux-ci, né le 27 avril 1547, reçut le nom de Jacques de son parrain, Jacques Cartier. Voilà comment il figure dans le passage ci-dessus au rang des ‘“ successeurs ” du célèbre marin.
Pierre-Jacques Noël, auteur des deux lettres de l’année 1587, avait, outre ses deux fils, Michel et Jean, un autre garçon, Jacques, né à Saint-Malo, le 5 février 1550, et que Jacques Cartier avait tenu sur les fonds baptimaux ; la mère est appelée Robine Hervé. Ce Jacques Noël, âgé par conséquent de trente-huit ans en 1588, eut trois filles et pas de garçon ; la lignée de Jeanne, sœur aînée de Jacques Cartier qu'il représentait, s’éteignit bientôt.
Bertheline, sœur cadette de Jacques Cartier, née à Saint-Malo, le 13 octobre 1,00, mariée à son cousin, … Cartier, eut un fils, Jean, et six filles, dont la dernière épousa Olivier Chaton. De ce mariage naquit Etienne Chaton de la Jaunay: qui vient d'être mentionné, lequel fit alliance avec Thomasse Maingard, famille déjà connue du lecteur. Depuis 1570, à peu près, Etienne Chaton servait sur mer. Il paraît avoir acquis de l’aisance. Au printemps de 1575, il avait armé, en compagnie de Bertand Lefer et de Jean Le Breton, six vaisseaux et rendu de signalés services à la cause du roi dans la guerre contre la Rochelle. Henri III, par lettres-patentes du 29 août de la même année, l'avait gratifié du rang de capitaine de
navires aux gages de six cents livres par an.