niiLii'PK-Aur.iJSTr
Montfort, vainqueur, no pouvait, à la tète de deux mille hommes, poursuivre long-tem])s les vaincus. Il se borna donc à ravager les environs de Toulouse et de Narbonne. Mais la bataille de Muret avait consterné les hérétiques : les revers et le malheur trouvent les cœurs de glace ; ils ne s'échauirent que pour le succès. Cent mille hommes vinrent se ranp;er sous la bannière de Theureux Montfort.
Ce général , ne rencontrant point d'ennemis, s'empara facilement de plusieurs places , presqu'à la vue du roi d'Angleterre. Ce prince faible s'était déclaré son ennemi, mais n'osait pas le combattre.
Montfort ne devait sa fortune qu'à son audace. 11 avait triomphé contre les règles de la prudence, et malgré les conseils de ses amis. Son bonheur et son habileté avaient forcé l'envie à l'admiration. Les chefs de la croisade, rassemblés, voulurent l'investir du comté de Toulouse; mais le pape ne consentit qu'à lui en donner la ^arde *.
o.rup.tions Tandis qu'un si p;rand nombre de ^vierricrs
licl'liilipi.o. . . 1 , I • • *
ambitieux et de prélats tanatiques deciiiraient les provinces méridionales, et s'abandonnaient avec emportement à leurs passions haineuses, Philippe -Auguste, uniquement occupé des
grands intérêts de la nation et du trône , relevait peu à peu la puissance royale dégradée , suivait avec persévérance le noble projet d'affranchir la France du iouff des Anglais, et profitait habilement des coutumes même établies par la féodalité pour forcer les grands vassaux à l'obéissance.
Leurs discordes, en les affaiblissant, secondaient la politique du loi; et, prompt à faire exécuter leurs propres lois, il punissait, par des amendes et même par des confiscations, ceux de ses feudataires qui , rebelles à ses ordres, refusaient de marcher sous sa bannière.
On vit paraître rarement ses armes sur les champs dévastés par la guerre religieuse ; mais, soit qu'il fut entraîné par son siècle, soit qu'il voulût complaire au fanatisme du temps, il commit la faute, et l'on pourrait môme dire le crime ineffiçable de condamner, par un arrêt de son conseil, les quiélistes à la mort.
L'ennemi le plus opiniâtre de Philippe-Au- croisade guste, le roi Jean, semblait, par l ineptie et jean. la lâcheté de son caractère, destiné à renverser la fortune de l'Angleterre et à relever celle de la France. Déjà condamné à Paris par la cour des pairs, il eut encore l'imprudence de se brouiller avec Rome^ en traitant avec dé-
52G l'IlILlPPE-AUGUSTE.
(lain le cardinal Langion , nommé par le pape à l'archevêché de Cantorbéry.
Innocent III, accoutumé à regarder comme des vassaux rebelles les rois qui refusaient de lui obéir, fit alors éclater sans pudeur et son orgueil et sa colère. L'humble serviteur des serviteurs de Dieu, s'arrogeant le droit de briser les couronnes, fit prêcher, suivant sa coutume, une croisade contre Jean, en chargeant Philippe-Auguste d'exécuter son décret, et il osa lui envoyer une bulle par laquelle il lui donnait le royaume d'Angleterre.
Le roi de France, qui récemment avait bravé avec tant de dédain les menaces du Saint-Siège, reçut avec une respectueuse joie l'ordre d'ajouter un sceptre au sien, oubliant sans doute qu'accepter une couronne de la main du pape, c'était reconnaitre que ce pontife pouvait avoir le droit de lui enlever la sienne.
Quoi qu'il en soit, ce fut dans ce moment que pour prouver sa reconnaissance au souverain pontife , il rappela dans son palais la reine Ingelburge, qui, depuis dix ans, vivait exilée à Étampes '*'.
Le monarque français, ardent à profiter de cette faveur inattendue de la fortune, réunit
* iai3.
PIlILlPPE-AUCnSTE. 627
ses pairs et ses barons, et les consulte. Tous, excepté le comte de Flandre, lui conseillent d'envahir l'Angleterre. Alors il appelle tous ses vassaux aux armes, et rassemble dans ses ports une flotte de dix-sept cents voiles.
Le roi d'Angleterre, épouvanté, cherche et saiâd.p
soiituissioii
invoque partout des secours. Mathieu Paris tm''1'<dit même que ce prince pusillanime s'adressa au roi de Maroc, et lui promit de se faire mahométan s'il voulait le protéger dans sa détresse. Embrassant ensuite un parti moins extravagant, mais aussi lâche, il se jeta aux pieds de Pandolphe , et donna sa couronne au Saint- Siège. Sa soumission satisfit le pape, et changea sa résolution '*'.
Pandolphe, par ses ordres, vint en France; il défendit à Philippe de poursuivre son entreprise et d'attaquer le nouveau vassal de Rome. Le monarque français, justement indigné, méprisa cette défense et déclara qu'il poursuivrait ses desseins. Il pressa ses armemens et fit partir sa flotte. L'inconstance de Rome le gênait peu, mais celle du sort l'arrêta et détourna le coup qu'il voulait frapper.
Jean avait trouvé un allié : le comte de incendie Flandre venait de déclarer la guerre au roi françaL. de France. Philippe marcha contre lui. Tan-
* iai3.
(lis qu'il combattait les Flamands, s'cmpaiait de Cassel, d'Yprcs, de Bruf^os, et ravageait la Flandre, une armée navale anglaise attaqua sa flotte et la livra aux flammes. Les Anglais, vrnspanoe vainqucurs, débarquèrent sur la cote. Phi- " '^^'^' lippe-Auguste, informé de leur descente, abandonne Gand qu'il assiégeait, surprend l'armée anglaise, l'attaque, la met en déroute, et, par un adreux carnage, se venge de l'incendie de ses vaisseaux.
Kvcnemcns Bicntôt dc nouvcaux obstacles se réunirent Allemagne, pour détoumcr Philippe de ses vastes desseins. L'empereur Henri YI était mort en 1197; il avait légué la Sicile à son fils Frédéric. Philippe, duc de Souabe, etOthon, duc de Saxe, se disputaient le sceptre impérial. Philippe- Auguste , après avoir quelque temps conçu l'espoir de s'en emparer, y renonça; mais, encore agité par l'inimitié que lui avait inspirée Ricliard-Cœur-dc-Lion , oncle d'Othon, il se déclara en faveur du duc de Souabe.
La lutte entre ces deux rivaux ne fut pas longue. Philippe dc Souabe périt assassiné , et le pape couronna Othon, malgré l'opposition de la France et celle d'une grande partie de la noblesse romaine.
Othon , parvenu à l'empire *, se brouilla
* iai3.
promptement avec Innocent III, qui considérait comme ingratitude tout ce qui n'était pas obéissance; il excommunia le nouvel empereur, et bientôt le duc d'Autriclie, le roi de Bohême et les archevêques de Mayence et de Trêves, portèrent par leurs suffrages au trône impérial le roi de Sicile, Frédéric, fils de Henri VI.
Ce prince entra sans perdre de temps en Allemagne, rassembla ses partisans, eut une conférence à Vaucouleurs avec Louis, fils de Philippe -Auguste, et commença vivement la guerre contre Othon.
Le résultat de ces divers événcmcns fut une i.icuc ligue contre la France, tramée par plusieurs oXircoa*^ princes puissans, envieux de la gloire de Phi- Fraucc. lippe, jaloux de l'accroissement de son autorité et effrayés de son ambition.
Cette première ligue européenne , formée
pour abattre une puissance dominante, était
composée de l'empereur Othon, du comte de
Flandre, des ducs de Brabant et de Lorraine,
des comtes de Hollande et de Namur. Tandis s
qu'elle s'apprêtait k envahir le nord de la
France, les Anglais, sous les ordres de leur
roi, s'efforçaient, par une diversion , d'attirer
vers la Loire les forces de Philippe.
Jean remporta d'abord quelques succès, et uulVôl 4. 3î
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des Ân"lais,
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s'empara de plusieurs villes ; mais le prince Louis de France, le maréchal Clément et le duc de Bretagne les lui enlevèrent, et le contraignirent à ne chercher son salut que dans sa ressource accoutumée, la fuite.
Ainrtiie Daus cc momcut, le j^rand ornpic qui melie la ligue, naçaitla Fr.ance éclata* : trois armées anglaise, allemande et flamande, réunies, commandées par l'empereur Ollion et par les comtes de lîoulogne et de Salisburry, firent briller leurs nombreux étendards sous les murs de Yalenciennes. Philippe-Auguste, qui campait alors près de Touriiay, marcha promptement sur Lille.
Pour la première fois depuis quatre siècles, nos annales se raniment par un gi'and intérêt national. Ce ne sont plus des querelles de seigneurs, des ambitions de cours, des intrigues de moines, qui arment les Français; ils vont combattre pour la gloire et l'indépendance de leur patrie.
L'ambitieux Othon avait résolu de dominer en France comme en Italie et en Allemagne. Les Germains et les Francs allaient se mesurer de nouveau. Quelques grands vassaux , traîtres <à leur pavs , en projetaient le démembrement, et le sort des armes devait décider, dans les
champs de Bouvines, si la France resterait un État indépendant, s'élèverait au premier ranj^ parmi les monarchies, ou serait honteusement réduite à devenir un fief de l'empire.
Othon convoqua une diète à Valenciennes, où se trouvèrent les ducs de Biabant, de Lorraine, de Limbourg, les comtes de Boulogne, de Hollande, de Bar, de Luxembourg et de Salisburry. On y régla le partage de la France, tant on doutait peu de la victoire. Chacun y reconnut la suzeraineté de l'empereur. Le comte de Boulogne devait acquérir la possession du Vermandois et de quelques contrées voisines. L'Ile-de-France, et une partie de la Picardie, étaient destinées au comte de Flandre. La tante de cet orgueilleux et crédule Ferrand consulta, dit-on, un démon pour savoir quel serait le résultat de cette guerre, et voici quelle fut sa réponse : « Le roi tombera sur le champ » de bataille; il ne sera pas enseveli; et Fer- » rand entrera avec pompe dans Paris. »
Les alliés , las de la domination romaine , décidèrent aussi qu'après avoir vaincu Philippe, ils anéantiraient les papes, lesévèques, les moines , et ne conserveraient, comme dans la primitive Eglise , qu'un petit nombre de prêtres vivant d'aumônes.
Fiers de la multitude de leurs troupes, ces
532 l'IIlLIPI'E-AUGUSTE.
piiissîins ennemis, croyant avoir tout prévu, oubliaient que c'est la supériorité des courages, et non celle du nombre des soldats, qui décide et fixe la fortune.
li.itaiu,. ae Lorsque Philippe-Auguste apprit qu'Otlion S approchait, n écoutant que son ardeur, il voulait l'attaquer sans retard; mais ses barons lui conseillèrent de continuer sa marche, afin de chercher pour le combat une position moins désavantageuse. Le champ de bataille qu'il voulait occuper était près de Bouvincs, au-delà d'un pont qui se trouvait à une égale distance de Tournay et de Lille.
De ce moment, les alliés attribuèrent à la crainte cette marche rétrograde du roi. Leur courage s'en augmenta. Othon avait d'abord voulu s'arrêter et ne point profaner, disait-il, le jour du Seigneur, le dimanche, par l'effusion du sang; mais l'ardeur des chefs, l'impatience des soldats et l'espérance d'une facile victoire l'emportèrent sur le scrupule religieux.
Les alliés suivirent donc le mouvement de Philippe avec célérité. Une partie de l'armée du roi avait déjà passé le pont. Ce prince ne se croyait pas serré de si près. Tout à coup le vicomte de Melun, qu'il avait détaché avec quelques escadrons légers, rencontre l'ennemi
et vient prévenir Philippe que toutes les forces des alliés s'avancent pour livrer bataille.
Les barons se rassemblent autour du monarque. Les uns conseillaient de combattre, les autres voulaient que l'on continuât le passage du pont. Cette incertitude s'accrut par une manœuvre des alliés , qui feignirent un instant de se retirer.
Philippe désarmé s'était assis à l'ombre d'un frêne, près d'une chapelle consacrée à saint Pierre. Il voulait y goûter un instant de repos ; mais bientôt on vient l'avertir que l'arrière-garde est attaquée par l'ennemi; alors, se couvrant promptement de son armure, il envoie aux corps qui ont déjà passé la rivière Tordre de revenir près de lui.
Quelques historiens racontent que, faisant placer sur le front de sa ligne de bataille un autel portatif, le monarque français y déposa une couronne, et dit à tous ses guerriers en la leur montrant : « Généreux Francs , nous » allons combattre pour l'indépendance et le » salut de la patrie. S'il est quelqu'un parmi » vous que vous jugiez plus capable que moi » de porter avec éclat ce premier diadème du )) monde, je suis prêt à lui obéir; mais, si vous )) ne m'en croyez pas indigne, songez bien, en )) marchant avec moi contre l'ennemi, que
554 PUILIPPE-ÂUGUSTE.
» VOUS avez à défendre aujourd'hui votre lion- » neur, votre pays, votre roi, vos biens et vos M familles. »
L'abbé Vély cite Rigord comme ayant rapporté ce trait et ce discours héroïques; cependant Rigord ni son continuateur n'en ont parlé. Mais voici quelles furent les paroles de Philippe -Auguste, que le bénédictin Richer nous a conservées dans la chronique de l'abbaye de Sénones , et dont Guillaume-le-Breton donne aussi quelque idée dans son poëme:
« 0 vous, vaillans chrétiens (milites), fleur » de la France , ornement de la couronne » royale! nous avions résolu, dans ce saint )) jour consacré au Seigneur, de rendre à Dieu » l'hommage qui lui est dû, de lui jurer obéis- » sance et de lui adresser nos prières; mais » nous n'en avons plus la liberté , puisque » l'ennemi nous presse et nous force à com- » battre.
» Vous voyez que je ne porte point ma cou- » ronne, c'est que je ne suis qu'un homme et » un homme seul ; et, quoique roi , je ne pour- » rais en aucune manière la porter si vous ne » la souteniez pas. »
Alors le roi, étendant le bras et montrant cette couronne qu'il avait ôtée de sa tête, dit îi ses guerriers : « Je veux que vous soyez
PHILIPPE-AUGUSÏE. 535
M tous rois, et vous l'êtes tous en effet, puis- » que le nom de roi, rex , vient de regere, » régir, et que seul je ne puis que par vous )) régir et défendre ce royaume, etc.; com- » battons donc, etc. , etc. n
L'armée répondit à ces paroles avec l'enthousiasme qu'elles devaient inspirer, et s'écria : (( Vive Philippe ! qu'il demeure notre roi ; nous )j mourrons pour sa défense et pour celle de » l'État. » Tous s'agenouillèrent et demandèrent sa bénédiction.
Philippe alors, pour échauffer et affermir leur courage, en leur inspirant une ardeur et une confiance religieuse , leur adressa, selon le récit de Guillaume-l'Armorique, ces courtes et humbles paroles : k Soldats, c'est en Dieu » seul que nous devons placer notre espérance ; » Othon et ses guerriers sont ennemis de l'É- » glise et excommuniés; ils se sont enrichis >) du pillage des temples, abreuvés des larmes » des pauvres. Nous, au contraire, quoique » imparfaits et pécheurs , nous sommes chré- » tiens, fidèles aux lois divines et défenseurs >) de la foi; ainsi tout nous assure la protec- » tion de Dieu. Sa miséricorde vous fera triom- » pher de nos ennemis qui sont aussi les siens.»
Dés qu'il eut cessé de parler, son chapelain, le même qui écrivit une relation de cette ba-
536 niILirPE-AUGUSTE,
taille, entonna le psaume Exsurgat Deus. Les trompettes sonnèrent en même temps, et les soldats , doublement animés par ces sons guerriers et par ces chants religieux, se précipitèrent plutôt qu'ils ne marchèrent contre l'ennemi. Les chevaliers s'écriaient : Souvenojis-nous de nos dames. Le cri de guerre des Français, ainsi que le rappelle Voltaire, était Mont-Joie Saint-Denis , et celui des Allemands, Kjrie Eleison.
L'évêque de Senlis , Guérin, ministre et compagnon d'armes du roi, remplissait alors, par un singulier contraste avec son état, l'office de maréchal ; il avait été chargé de ranger promptement l'aile droite en bataille; les troupes de Champagne et de Soissons la composaient. Elle était commandée par le duc de Bourgogne. Le connétable comte de Saint-Pol et Mathieu de Montmorency y combattaient. Le roi s'était placé au centre de la ligne; l'aile gauche s'avançait sous les ordres de Robert, comte de Dreux.
Par l'effet d'un heureux hasard, les Français avaient à dos le soleil , dont la vive ardeur éblouissait les yeux des impériaux.
Dans ces siècles d'iîrnorance et de chevalcrie, la science militaire, comme toutes les autres sciences, s'était perdue. La tactique
romaine avait disparu; aucun art ne réglait les mouvemens des troupes ; les batailles n'étaient que de sanglantes mêlées ; on y combattait corps à corps ; nulle habileté n'y enchaînait la fortune; l'audace, la force et le hasard y décidaient tout.
Otlion était persuadé que son plus grand obstacle serait le courage , la renommée de Philippe , et la confiance qu'il inspirait à ses guerriers. Abandonnant donc à ses lieutcnans le soin de diriger les ailes, il ordonna à l'élite de ses troupes, à son immense masse de Germains et de Brabançons, de diriger uniquement tous leurs efforts et tous leurs glaives contre le roi des Français. Convaincu que sa chute entraînerait la déroute de l'armée et la conquête de la France, il commanda même lâchement à ses guerriers de tuer ce monarque s'il était pris.
Ce fut ainsi que le centre de l'armée française vit bientôt tomber sur lui tout le poids de la bataille. Heureusement, à l'instant où les comtes de Flandre et de Boulogne accouraient avec leurs troupes pour se réunir à la masse des Allemands, ([ui attaquaient Philippe, le duc de Bourgogne et Montmorency leur coupèrent le chemin et leur livrèrent un sanglant combat. Le duc y fut terrassé; mais ses
558 l'IllLll'PE-AUGUSTE.
chevaliers le relevèrent, et par de noniLneuses prouesses il répara le malheur ou l'affront de sa chute. Montmorency s'immortalisa en prenant seize bannières ennemies.
Le comte de Saint-Pol, volant partout comme un aigle , sans cesse frappant et frappé , élonna les plus hardis chevaliers par son audace : ayant vu un de ses gentilshommes engagé au milieu d'une foule d'ennemis et combattant sans autre espoir que celui de vendre cher sa vie, il se baisse sur le cou de son cheval, l'excite sans relâche à coups d'éperons, fend comme la foudre la masse épaisse des Flamands, emporte dans ses bras ce chevalier près de succomber sous leurs coups, et, retraversant encore avec la même rapidité les bataillons ennemis , ramène au milieu des siens son civique trophée. Avant la bataille on avait suspecté la foi de ce comte; il le savait ; aussi, au commencement de la mêlée, il s'écriait : ((Chevaliers, suivez- » moi, et vous verrez que je combats en bon » traître. »
Cependant, malgré l'intrépide résistance des troupes de Philippe, le nombre l'emporte; l'infanterie allemande enfonce l'infanterie française.
Un chevalier d'Otlion, Eustache de INIarquclin, criait à haute voix : « Mort aux Fran-
PHILIPPE-AUGUSTE, 55c)
)) çais! » tandis que l'ëvèque de Senlis, élevant la voix, disait aux siens : «Étendez -vous da- » vantage; ne vous laissez pas tourner; il ne » convient pas qu'un soldat cherche l'appui » d'un autre soldat comme d'un bouclier. »
Bientôt les Allemands enveloppent la bril- Pin?''r
* * du roi.
lante troupe au milieu de laquelle se distinguait le monarque , revêtu d'armes magnifiques et semées de fleurs de lis. Vainement ses preux, Guillaume des Barres, Barthélémy de Pioie, Pierre de Mauvoisin, Etienne de Longcliamp, Guillaume de Mortemart, Garlande et Jean du Rouveray forment un rempart autour de sa personne; vainement l'évêque de Senlis, Guérin, armé d'une massue, assomme un grand nombre d'Allemands, « croyant ainsi, disait- » il , se conformer aux lois de Dieu, qui ab- » liorre l'eiTusion du san^: » vainement enfin Philippe lui-même, immolant de sa main plusieurs ennemis, prouve dignement à ses braves qu'il est roi : de moment en moment son péril s'accroît; de toutes parts mille glaives, mille lances sont levées contre lui. Montigny, qui portait l'étendard royal , l'abaisse et l'élève sans cesse pour avertir l'armée de l'extrême danger que courait son chef.
Déjà un soldat allemand, avec un javelot armé de crampons, atteint la mentonnière du
54o PHILIPPE-AUGUSTE.
easquc royal, attire le roi et le renverse; le prince se relève, mais ne peut se dégager du fatal javelot qui le retient.
L'empereur accourt lui-même pour compléter son triomphe en perçant son noble rival j mais alors , transportés de rage , plusieurs chevaliers français s'élancent pour sauver le roi. Un glaive ennemi allait trancher ses jours : Etienne de Longchamp se jette au devant du coup, le reçoit et tombe aux pieds du monarque. Tristan dégage le roi et lui donne son coursier.
Sa victoire. Dans cc moment, Guillaume des Barres accourt avec un renfort ; les troupes des communes de Soissons, d'Amiens, et d'autres qui étaient au-delà du pont, arrivent. La fortune change; les ennemis reculent à leur tour. Pliilippe les presse et les poursuit sans relâche. Leurs rangs s'ouvrent, et, par une charge rapide, la cavalerie française les enfonce.
L'empereur se voit investi par elle ; Pierre de Mauvoisin saisit la bride de son cheval. Evrard Scropha brise son épée sur la cuirasse d'Othon, don', le cheval blessé se cabre, et, par une violente secousse faisant lâcher prise à Mauvoisin, renverse aussi des Barres, qui saisissait l'empereur au corps.
d'Otiiou. Othon ne cherche plus son salut que dans
PHILIPPE-AUGUSTE. 54l
la fuite ; il court à toute bride sans s'arrêter. Croyant toujours voir les glaives français levés sur sa tète, il s'éloigne rapidement du champ de bataille. Dès ce moment, la déroute de son armée est complète.
Philippe, le regardant fuir^ dit aux soldats qui l'entouraient : « Enfin Ollion nous tourne >) le dos ; vous ne reverrez plus d'aujourd'hui » son visage. »
Les Anglais seuls, placés à l'aile droite, résistaient encore; la fortune se plut même un moment à seconder leur audace. Le comte de Boulogne, à leur tète, pousse une charge si rapidement qu'il arrive jusqu'à Philippe. Mais, au moment de le frapper, saisi d'un soudain respect pour son suzerain, il s'arrête et détourne ses coups sur le comte de Dreux. Enfin, renversé de cheval, il rend son épée à l'évèquc Guérin, et ses troupes, sans chef, fuient de toutes parts.
Sept cents Brabançons, restés seuls sur le champ de bataille , y défendirent jusqu'à la mort un poste retranché. Saint-Valery, chargé de les attaquer, les passa tous au fil de l'épée.
Telle fut la fin de cette mémorable journée qui sauva la patrie , abaissa l'orgueil de l'empire, enchaîna des vassaux rebelles, et, en donnant à la France le premier rang parmi les
542 PTIILIPPE-AUGUSTE.
monarchies de l'Europe, assigna justement à riiilippc-Augusto la première place parmi les rois de son siècle.
Philippe, modeste après la victoire, renvoya à Tempereur Othon son aigle d'or; satisfait d'avoir abaissé l'empire par son courage, son habile prudence ne voulut point l'humilier. Son Othon, vaincu et dégoûté d'un trône qu'il
aljdication 1 r • i . 1 1 1 1
mi lavour ncspcrait plus élever au-dessus de tous les
«le Frédéric. , !• •! > 1 1
autres, en descendit; il céda le sceptre a son rival Frédéric, et consuma dans la solitude et dans le chagrin les quatre dernières années de sa vie.
La glorieuse journée de Bouvincs étant terminée, les généraux du roi lui amenèrent leurs nombreux prisonniers, parmi lesquels il vit avec plaisir les principaux seigneurs qui l'avaient trahi. Sa générosité prudente rendit la liberté aux uns, et adoucit la captivité des autres. Ils furent placés dans différentes forteresses. Le seul comte de Flandre était réservé à un plus triste sort.
Retour cl Lc Tctour dc Philippe dans sa capitale fut ^Philippe." semblable , par son éclat , au plus beau triomphe de Rome'*". La France, enorgueillie de l'illustration qu'elle devait au génie de son monarque et au courage de ses guerriers, se livrait
à la joie la plus vive. La population de Paris vint en foule au devant du roi ; son entrée dans la ville fut le signal de fêtes qui durèrent pendant huit jours.
Le comte de Flandre, qui s'était vanté de planter ses étendards dans Paris, en traversa tristement les rues, non sur un char de triomphe, mais à la suite du triomphateur. Ses bravades passées et les fausses prédictions de ses magiciens le rendaient l'objet des railleries du peuple ; et comme le chariot qui le portait était traîné par quatre coursiers alezans, nommés ix\ors f erra nz, la multitude, toujours duie pour le malheur, chantait, autour du captif, des couplets grossiers terminés par ce refrain :
Quatre ferranz , bien ferrés , Traînent Ferrand bien enferré.
Ce vassal rebelle , non moins malheureux qu'intrépide, fut enfermé dans une tour, d'où il ne sortit (pie sous le règne de saint Louis.
Le roi, attribuant à Dieu l'éclatant succès de ses armes, lui en rendit de solennelles actions de grâce, et, en commémoration de cette célèbre journée de Bouvines, il fonda près de Senlis l'abbaye de la Victoire.
Les preux, dont le courage l'avait si bien
servi, reçurent des honneurs proportionnés à leurs exploits. L'art de distribuer les récompenses est l'un des plus essentiels pour les princes qui veulent bien régner. Le comte d'Estaing avait relevé Philippe -Auguste au moment où il était renversé et foulé par l'ennemi. Le roi lui accorda le privilège de porter les armes et les couleurs royales.
Trèvcavcc i\ rcstait encore en France un ennemi à
Je ri)i a An-
gieierre, combattrc : c'était le roi d'Angleterre, qui campait en Poitou, indécis entre la honte de fuir et le dancrer de combattre.
Philippe marcha contre lui, et , après avoir forcé le vicomte de Thouars à se soumettre, présenta la bataille au monarque anglais. Jean, craignant de se mesurer avec le vainqueur de Bouvines, sollicita la paix, et, par l'entremise du légat, obtint une trêve de cinq ans.
Marche H n'était plus possible au roi de France de
«le Louis * ^
contre les retarder l'exécution de la promesse qu'il avait
Albigeois. ^ ^ ^
faite au Saint-Siège. Le prince Louis son fils partit, à la tête de quinze mille hommes, pour combattre les Albigeois*; étrancje aveup;lement du siècle, qui contraignit un fils de France à se croiser contre des Français.
Au reste, ce triste vœu ne l'avait engagé,
rniLipPE-AUGUSTE. 545
suivant l'absurde usage féodal, qu'au service de quarante jours. Le comte de Montfort vint jusqu'à Lvon au devant de lui , avec plus de respect que de joie. Les chefs de la croisade, encore plus ambitieux que dévots, redoutaient plus qu'ils ne le désiraient un protecteur si puissant, qui pouvait être tente de garder les places dont il s'emparait. Louis démêla promptement leur inquiétude et la dissipa. On lit dans un écrit du moine de Vaux Cernay, que Montfort, autorisé, par une assemblée tenue à Montpellier, à gouverner comme prince et comme monarque les pays conquis , craignait avec raison que l'arrivée de l'héritier du trône ne lui enlevât ce pouvoir usurpé.
Les Albigeois, ne se trouvant pas en force Sesrai>..irs pour résister aux armées des seigneurs et du prince réunis, n'osèrent se montrer en campagne; ils s'enfermèrent dans leurs forteresses. Louis réduisit à la soumission Narbonne , Toulouse, et leur otdonna de raser leurs fortifications. Après ces rapides succès, il revint s.,.. ,.(.,ur promptement à Paris pour s'engager dans une plus périlleuse entreprise; car ce fut à cette époque * que les Anglais, las et indignés du méprisable et tyranniquc joug de Jean-sans-
5/\C) PHIMPPE-AUGUSTF..
Torre, offrirent au fils du roi de France le sceptre britannique.
Rrvoiie Le léf^at du pape, Lanr^ton, arclievèque do
coiihr.loan- . . ,
sai.s-Terre. Cautorbéry, s'était vainement clVorcé de lamener le roi d'Angleterre à des principes de justice et de modération. Jean-sans-Terre ne voulait tenir aucun serment. Ce prince, despote et faible, ambitieux et pusillanime, audacieux dans ses projets, tremblant dans les combats, ne connaissait de politique que la fausseté, de lois que ses caprices, de ressource dans le péril que la fuite, de vengeance après ses revers que l'assassinat.
Vaincu au dehors, humilié par le génie et la fortune de Philippe, il cherchait à se dédommager de ses défaites en France, en comprimant, en abaissant la noblesse ainsi que le clergé de son royaume, et en tyrannisant le peuple. Inutilement on lui représenta qu'il n'avait point le droit de punir, comme félons, des seigneurs qui n'avaient point été jugés par leurs pairs; le mécontentement éclatait de toutes parts; enfin il convoqua son parlement plus par crainte que par justice.
Le cardinal Langton lut devant cette assemblée une ancienne charte du roi Henri 1'% qu'il avait retrouvée, et qui consacrait les libertés nationales.
Les barons en réclamèrent rexéciition , et même étendirent ses dispositions. La nouvelle et grande charte qu'ils proposèrent au monarque, lui interdisait le pouvoir de dépouiller les mineurs et les veuves , d'imposer des amendes aux marchands, d'établir des taxes sans le consentement du parlement, et d'emprisonner un Anglais qui n'aurait pas été jugé par ses pairs.
Jean, irrité de se voir opposer de telles barrières, disait que régner ainsi ce serait se rendre esclave. On insista ; le roi, opiniâtre dans ses refus, prit la croix, dans l'espoir de s'assurer la protection du pape. Cependant deux mille fîjcntilshommes anp;lais se rassemblèrent
en armes à Stanford , menaçant le monarque de le combattre s'il ne cédait pas à leurs remontrances, (f Toutes ces libertés chiméri(|ues » que vous réclamez, leur répondit- il, n'ont » d'objet réel que celui de m'enchainer; il ne » manque rien à vos prétentions que de me )) demander ma couronne. »
Alors les seirrneurs lui déclarèrent la .<^uerre et prirent pour chef un baron nommé Robert , qu'ils décorèrent du titre de maréchal de l'armée de Dieu et de l'Eglise. Pour donner à cette .'T'uerre une couleur relifïieuse, ils se fondaient sur le premier article de la charte de
5^8 l'IHI.Il'PE-AUGUSTE.
Henri I", ainsi rédigé : « Je reconnais l'Eglise » de Dieu pour entièrement libre, et je jure » de ne confisquer, vendre ni affermer aucun » de ses domaines. »
La ville de Londres entra dans la confédération , et appela dans ses murs l'armée des seigneurs.
Son Jean résistait constamment aux prières et
sei'iueut. .
cédait toujours à la peur. Son sceptre, rebelle à la justice, fléchit devant le glaive. Il réunit à Windsor un parlement, accepta, en présence du légat Pandolphe, la grande charte, et jura qu'il en exécuterait fidèlement les dispositions.
Sa rriraite Lcs scrmcus d'uu roi accoutumé au parjure, ^vvij.1,1. comme le dit Mathieu Paris , ne pouvaient inspirer aucune confiance. On le surveilla avec soin, et son palais différa peu d'une piison; on l'y garda à vue; mais il trompa bien- " tôt la vigilance de ses surveillans, leur échappa, se retira dans l'île de Wight, et de là fit passer à ses partisans des ordres pour lever des troupes et mettre ses forteresses en défense.
Le pape Innocent lïl, qui prétendait alors que les peuples et les rois ne pouvaient rien changer à leurs institutions sans son consentement, osa casser les actes de l'assemblée de W indsor et annuler la charte; mais les An-
glais refusèrent de reconnaître cette étrange usurpation de pouvoir.
Cependant le roi, ayant rassemblé quelques troupes, s'empara de Roc.hester. Par ses exactions il s'était formé un trésor, et la tyrannie trouve toujours des instrumens tant qu'elle peut les payer.
Bientôt Jean -sans- Terre leva en France Désastre de une armée de quarante mille hommes, com- auxiUaiie. posée d'aventuriers et de brigands attirés par l'nppât du gain. Un général habile, Euges de Bauve , la commandait. Il s'embarqua pour descendre en Angleterre; mais une violente tempête détruisit sa flotte et anéantit son armée.
Les barons anglais , délivrés par ce désastre, son irône se vengèrent du péril qu'ils avaient couru, en lÙÙis!' déclarant le roi Jean déchu de la couronne. Le général Robert et le comte de Winchester, députés par eux, se rendirent à Paris près du roi Philippe, pour offrir à son fils le trône d'Angleterre.
Cet événement inattendu flattait l'ambition du monarque français, et cependant alarmait sa prudence. Cachant sa secrète satisfaction sous un calme apparent, il demanda du temps pour répondre, et, avant de se décider, exigea vingt-quatre otages pour lui garantir la
55o PIIILTI'l'E-AUGUSTE.
sincérité des propositions qui lui étaient faites. Plusieurs obstacles l'arrêtaient; les ])iineipaux étaient la ci'ainte de se brouiller avec Rome, et le juste scrupule de violer sans motif une trêve récemment signée.
Presque toujours la conscience capitule et transi?je avec rambilion. Philippe crut éluder toutes les difficultés en se déclarant, comme roi, neutre dans cette affaire, et en fei{][nant de laisser à son fils l'entière liberté de refuser ou d'accepter les propositions des barons anglais.
Envoi .lo Louis, comme on pouvait s'y attendre, ac-
tanii>cs<'ii T4I • • 1 • •
Angleterre, ccpta. Plusieurs scigucurs conduisirent par son ordre leurs troupes en Angleterre'*' : Londi'es les reçut avec transport, et les hostilités commencèrent promptement entr'eux et l'armée du roi Jean.
Le pape, irrité, excommunia l'armée anglofrançaise, et envoya au roi Philippe un ambassadeur chargé de lui exprimer son mécontentement.
Loin d'être effrayé des foudres de Rome,, Louis promit aux Anglais de se rendre incessamment dans le port de Calais avec des forces considérables.
Cependant les pairs de France sont coiivo- * 121G.
PHIL1P1>E-AUGU5TE. 55 1
qués à Paris; en leur présence le légat du Saint-Siège se plaint amèrement de l'injuste agression du prince Louis contre un roi, vassal de l'Église, et réclame pour ce monarque la protection du roi de France.
« Le prince Jean, répondit Philippe, est Ré|H.nse » devenu indigne de mes secours, depuis qu'il au i.;;;.t uu » a oublié qu'un monarque ne peut se rendre » vassal de Rome, ni disposer de son royaume » sans le consentement de ses barons; et le )) pape lui-même, en acceptant la donation » que Jean lui a faite de ses États, a outragé )) la majesté de tous les rois chrétiens et la » dignité de leurs nations. »
(( Oui, s'écrient alors tous les barons fran- » çais , nous sommes prêts à soutenir par les » armes , et au péril de notre vie , cette maxi- » me, que jamais un prince ne peut se croire le » maître de rendre son peuple tributaire et sa » noblesse esclave. »
Après cette interruption, Philippe, reprenant la parole, dit « que Louis, son fils, était » pair de France; et que, s'il avait des droits » légitimes au trône d'Angleterre, l'autorité » royale ne pouvait lui défendre de les sou- » tenir. »
Alors un chevalier développa les motifs sur lesquels les droits du prince Louis étaient fon-
552 l'IULIl'l'E-AUGUSTE.
clt'S. Il rnppela le lâche assassinat du duc Arthur, le refus qu'avait fait Jean -sans -Terre d'obéir à la citation du roi de France, son suzerain , sa désobéissance à la cour des pairs, sa déposition prononcée par les barons d'Angleterre, la légitimité de la confiscation des domaines d'un vassal félon, l'abdication présumée de Jean, dès qu'il s'était reconnu vassal du pape , enfin la légalité de l'élection du prince Louis à ce trône , comme époux de Blanche de Castille, fille d'Éléonore d'Angleterre, sœur du roi Richard.
Vaine Lc légat du l)npc, plus embarrassé peut-être
cic'iciise de i • 1
ccioijat. qu'il ne l'aurait dû par une partie de ces argumens, rappela aux pairs l'engagement pris par tous les rois et seigneurs chrétiens de ne point attaquer celui d'entr'eux qui se serait croisé. Il ne fut pas difficile de le vaincre dans ce dernier retranchement, en prouvant que Jean lui-même avait été l'agresseur.
Le légat alors, cessant de discuter, commanda, menaça, défendit au prince Louis, au nom du pape, de descendre en Angleterre, et au roi son père de le laisser partir.
Dès que le prince Louis eut entendu ces paroles hautaines, il se leva, et, s'adressant au roi, lui dit : « Je suis votre vassal pour les fiefs » que je possède en France; mais la contesta-
» lion relative à mes droits sur le sceptre an- » glais vous est étrangère. Si vous voulez y » intervenir, je me pourvoirai contre vous >) devant la cour des pairs; car je suis décidé » à défendre par mes armes l'héritage de ma » femme, à qui le trône d'Angleterre appar- » tient de droit. ))
Ce dénouement d'une scène ainsi concertée ne laissait plus aucun doute au légat sur l'accord intime du père et du fils; il sortit en courroux de l'assemblée. Elle se sépara; et Louis , disposant des troupes que lui laissa lever son père, poursuivit son entreprise.
Elle commença sous de funestes présages. D.-^asire a Le prince s était embarque dans le port de m.ravant
.sa desccule
Calais *. Mais, lorsqu il eut déployé ses voiles , une tempête dispersa la plus grande partie de sa flotte, et il ne put descendre sur la côte anglaise qu'à la tète d'un faible corps de troupes.
Le roi Jean était campé à peu de distance avec une armée nombreuse, qui aurait été formidable sous un autre chef. L'inép:alité des forces n'effraya point Louis ; il marcha témérairement contre son rival. Le roi d'Angleterre , qui toujours excita la haine par sa violence et le mépris par sa faiblesse, saisi d'une
soudaine terreur à l'approche des Français,
prit la fuite.
Son ariivre Lb priucc francaîs , vainqueur sans comf1 sou Clin- . '
ro.memcni battrc , contiiiua sa marche, s'empara de Roapnsia lui- chesler, et arriva sans obstacle dans la ville
te de Jean-
de Londres, où le peuple le reçut avec enthousiasme. Là, il fut solennellement proclamé roi, reçut le serment de fidélité des seigneurs et des bourgeois; il promit à son tour de maintenir leurs privilèges et de conserver leurs libertés. Louis parcourut ensuite le royaume, se rendit maître de presque toutes les forteresses du roi Jean, et, par ses menaces, contraip;nit le roi d'Ecosse à lui rendre homma/îe comme vassal. La ville de Douvres presque seule demeura fidèle au monarque anglais , et résista aux Français.
Coinrnux Une conquête si brillante et si rapide enci mort du
P'i"^ flamma le pape de courroux. 11 excommunia Philippe-Auguste, ainsi que son fils et leurs aimées, jeta l'interdit sur le royaume , et envoya sa bulle à l'archevêque de Sens, qu'il charfTca de l'exécuter.
Un abus si audacieux de la puissance romaine révolta les esprits les mieux disposés à l'obéissance. Presque toujours l'indépendance devient le résultat de l'injustice. Les évêques rassemblés refusèrent d'exécuter la bulle d'ex-
PHILIPPE-ÂTJGUSTE. 555
communication ; ils adressèrent au souverain pontife des remontrances respectueuses, mais fermes.
Alors le ressentiment du pape éclate en transports furieux; incapable de se posséder, il monte à la tribune pontificale, non avec l'humilité de saint Pierre, mais avec l'emportement d'un dictateur irrité, prend pour texte ces paroles du prophète : » Glaive, glaive, » sors du fourreau , et aiguise-toi pour briller » et pour tuer. » Aussitôt il lance de nouveau ses foudres, écrit des lettres menaçantes à Philippe, et rentre dans son palais, saisi d'une fièvre ardente qui termina promptement, dans un accès de colère, sa vie trop célèbre et trop peu chrétienne '*'.
A peu près à la même époque mourut un Mori ,\c
' * ' * Jean s.ins-
autre prince encore plus tristement fameux, i^'";- Jean-sans-Terre, tombé du trône, termina ses jours , ne laissant après lui qu'un nom universellement méprisé. Sa vie avait été fatale à l'Angleterre , sa mort devint funeste à la France. Les Anglais ne s'étaient soumis au joug d'un prince français que pour briser celui d'un lâche tyran ; mais , dès que ce tyran cessa d'exister, l'orgueil national et la haine * 1216.
triin pouvoir ('trangcr ne tardèrent pas à reprendre leur naturel empire.
Le roi Jean laissait un fils nommé Ilenii , âgé de neuf ans ; ses droits et son innocence lui donnèrent de zék's partisans, et plusieurs barons anglais se déclarèrent hautement pour ce jeune prince, que son père mourant leur avait recommandé.
Foules De son côté le nouveau roi Louis , se laissant
Je Louis en il •
Ai.yicte.rc. égarer par cette méuance naturelle a tout pouvoir mal affermi, commit de graves fautes, humilia l'amour-propre national, en donnant à des Français presque toutes les charges importantes, et par là grossit rapidement le nombre de ses ennemis.
iriirimus Le lé.":at romain sut profiter avec une habi- (I i''"it cont.elui. leté italienne de ces circonstances favorables
à ses vues. Ses intrigues semèrent les soupçons, multiplièrent les craintes, aigrirent la méfiance et nourrirent la discorde.
Un bruit absurde, répandu par lui, fit croire à la plupart des barons anglais que le prince Louis, qui leur devait le sceptre , les méprisait comme des traîtres, quoiqu'il eût profité de leur trahison, et qu'il avait juré leur perte.
Éirvaiion Une nombreuse assemblée d'évêqucs , de
de Hi-nri au
uôiie. prélats, de seigneurs, réunie à Gloccslcr, et
PHILIPPE-AUGUSTE. 55j
présidée par le comte de Pembrok, appela devant elle le jeune prince Henri, lui fit jurer de maintenir la charte, le proclama roi, et voulut qu'il rendit hommage pour sa couronne au Saint-Siège, entre les mains du légat.
Louis investissait Douvres , lorsqu'il reçut la nouvelle imprévue de cette révolution. Aussitôt il leva le siège et revint précipitamment à Londres. Le nouveau pape Honoré III, marchant sur les traces peu évangéliques de son prédécesseur, venait de renouveler l'excommunication lancée contre la France; et, quoique cette arme, trop abusivement employée, eût perdu une grande partie de sa force, elle en conservait pourtant encore assez pour embarrasser Philippe.
Ce monarque , croyant sans doute nécessaire de conserver ses troupes en France pour y maintenir la tranquillité, n'envoyait presque aucun secours à son fils. Cet abandon apparent , ou ce retard funeste, firent encore commettre au jeune roi deux fautes très graves ; il résolut de venir à Paris pour décider son père à lui donner des soldats. Voulant faire ce voyage sans Trêve mire
, ., ., , , . TT • . ce prince et
péril, il conclut avec le jeune Henri une trêve Lou.s. peut-être plus dangereuse pour la cause française qu'une Jïrande défaite. Retour
T» 1 1 1 1 T • n » '"^ 1-oiiis en
rendant la courte absence de Louis, i armée Angieurre.
sur
(le ITcnri se grossit rapidement. Cependant Pliilippe-Auguste, ému par les prières de son fils, lui ayant donné les moyens de rassembler de Targent et des troupes, ce prince retourna en Angleterre, recommença les hostilités, remporta quelques avantages sur ses ennemis , revint a Londres, et fit marcher la plus grande partie de son armée sur Lincoln, dont elle forma le siège.
Ses revers Ccttc opératloii dcviut la cause principale
IV lerrc et
sur mer, (Je sa Tuinc. Le comte de Pemhrok surprit les Français, força leur camp et en fit un grand carnage. Le comte du Perche, ainsi qu'une foule de chevaliers, périrent dans cette désastreuse mêlée; et Pemhrok, vainqueur, marcha, sansperdre de temps, pour attaquer Louis, alors enfermé dans Londres.
La fortune parut dès-lors abandonner totalement le prince français; sa femme. Blanche de Castille , avait chargé Robert de Courtenay de lui amener une flotte et de nouvelles troupes. Mais une escadre anglaise combattit cette flotte et la dispersa. Le vaisseau amiral fut pris, et les Anglais, «à la vue des Français en fuite , tranchèrent la tête de Courtenay.
Louis, sans espoir de secours, et convaincu qu'il ne pouvait plus régner sur une nation qui se déclarait presque tout entière contre
PHILIPPE-AUGUSTE. 55g
lui, négocia et conclut avec Henri un traité. Tous deux jurèrent de soumettre la discussion de leurs droits à la décision du Saint- Siège.
Louis obtint toutes les sûretés nécessaires sonnu.ur
.en France
pour sa personne et pour son armée. Henri après uu promit une amnistie générale aux Anglais qui avaient pris parti contre son père et contre lui ; les prisonniers de part et d'autre furent rendus à la liberté. Louis remit Londres au pouvoir de son jeune rival, l'embrassa, et revint en France avec ses troupes au mois de septembre 12 17.
Son règne éphémère n'avait duré qu'un an. Il avait perdu par son inexpérience un sceptre conquis par son courage. L'habileté d'un souverain lui manqua, mais il lui resta le renom d'un preux chevalier.
La décision du pape n'était pas douteuse. Poniimrc Ce partial arbitre ne reconnut comme roi que "le ^apr*^ Henri, et n'accorda à Louis que l'absolution, en lui infligeant même pour pénitence un tribut montant à la dixième partie de son revenu.
Les ecclésiastiques qui avaient embrassé sa cause, furent condamnés à faire pendant un an, aux quatre grandes fêtes, dans l'église de rSOtrc-Damc, pieds nus et en chemise, amende
56o l'IIILIl'PE-AUGUSTE.
lionorable , après avoir été frappés de verges par le chantre. Que ne peut-on déchirer, dans les annales de notre illustre patrie, les pages souillées par une si absurde superstition! Tn-vo Au reste, si les princes, les seigneurs, les a^ec'iAn- évôqucs sc soumirent alors à une telle huniigcuiif. jig^jjyj^^ Philippe -Auguste au moins sut en dédommager la France sous plus d'un rapport; il conclut pour cinq ans une trêve avec l'Angleterre, et par ce traité il conserva la possession de la Normandie et des autres provinces enlevées aux Anglais par ses armes victorieuses.
Reprise des Les dcux natlous se haïssaient et s'étaient
hustilitus. , -, ^
trop blessées mutuellement pour que leur bonne intelligence eût quelque durée. A l'expiration de la trêve '^, elles reprirent les armes, et le prince Louis, chargé par son père d'assiéger la Rochelle, s'en empara.
Nouvelle Cependant la guerre religieuse semblait augsiiée par u meutcr de violence dans le Midi. Le roi , pressé " Aiidi. par le pape de soutenir la ligue catholique, accorda une nouvelle trêve aux Anglais , et leur rendit la ville qu'ils venaient de perdre.
Les assemblées des successeurs des apôtres s'éloignaient alors de plus en plus de l'esprit de paix et de charité que leur prescrivait * 1219.
PHILIPPE-AUGUSTE. 56l
rÉvangile. Égarées par une ambition mondaine autant que par un faux zèle religieux, elles livraient sans pitié aux supplices et aux flammes les chrétiens qui ne pensaient pas comme elles, et déposaient arbitrairement les princes rebelles à leur autorité.
Le concile de Latran dépouilla audacieusement le comte de Toulouse de ses États, et les donna au comte de IMontfort, qui vint plus en conquérant qu'en sujet demander au roi Philippe l'investiture de ce comté.
Le monarque français avait espéré profiter seul de ses dépouilles. Mais le Saint-Siège favorisa Montfort, et Philippe, évitant de se brouiller encore avec Rome , ajourna ses projets d'agrandissement, que la guerre civile et la division des seigneurs devaient tôt ou tard favoriser.
Le jeune Piaymond, fils du comte de Tou- siogc.ic
1 / • 1 r> 1 1 • T Toulouse.
louse, était brave, terme, hardi. Justement indigné de la proscription de son père, il se révolta, s'entoura d'amis fidèles, leva des troupes, prévint ses ennemis au liau de les attendre, entra en Provence, la conquit, et rentra victorieux dans Toulouse.
Son père, rajeuni et ranimé par ses brillans succès, vint le rejoindre, suivi du comte de
Comminge et de plusieurs seigneurs quesadis- 4- 36
562 PIIILirPE-AUGUSTE. "
grâce avait éloignes, et qui revenaient à lui avec la fortune.
Mort De son côté Montfort, ayant réuni des for-
ces considérables, reprit Toflensive et forma le siège de Toulouse; l'âge et les travaux n'avaient point refroidi son ardeur. Accoutumé à s'exposer comme un soldat dans la mêlée, on le voyait toujours aux premiers rangs. Les assiégés ayant fait une vigoureuse sortie pour incendier les tours qu'il avait lait construire, Montfort s'élança contr'eux avec furie; une énorme pierre brisa son bouclier. Exposé sans défense aux traits des ennemis, il tomba percé mortellement de cinq flèches. Malgré ses vices et ses cruautés, on l'admirait comme le héros du siècle , car alors la force et la vaillance tenaient lieu de toute vertu ^.
La mort de ce p:uerrier redoutable consterna
les croisés; ils levèrent le siège. Le parti de Raymond s'accrut rapidement, et le jeune Amaury de Montfort s'efforça vainement de lutter contre lui.
Succès Le prince Louis vint alors le secourir,
<lu prince *
Xouis. s'empara de quelques places , et assiégea de nouveau Toulouse*'^. Mais, comme cette ville opposait aux assaillans une vigoureuse résistance, après quarante jours de campagne sans
^ 1218. ** i2ig.
PHILIPPE-AUGUSTE. OOD
résultat, les milices féodales abandonnèrent le camp de Louis, suivant leur coutume, et ce prince fut contraint de revenir à Paris.
Amaury de Montfort offrit à Philippe-Aup'uste de lui céder ses droits sur le comté de Toulouse ^; mais, soit que lé roi crût encore nécessaire de ménager le pape, soit qu'il ne reconnût pas la légalité des décrets du concile de Latran, il refusa le don qu'on lui offrait.
A cette époque le vieux Raymond mourut : les chagrins plus que l'âge avaient abrégé ses jours; le parti de son fils continuait à se gros- sir. Le roi , dans l'espoir peu probable de mettre enfin un terme à ces troubles civils qui ruinaient et ^ensanglantaient les contrées méridionales de son royaume, avait convoqué à Mantes une assemblée des grands , des barons et des évéques*'*'. Restaurateur de l'auto- M..rt rite royale, il aspirait a la gloire de pacilica- Au^usu. teur; mais, arrêté dans ce généreux dessein par une fièvre violente, il mourut le i4 juillet 1 225, dans sa cinquante-huitième année, après un règne de quarante -quatre ans.
Il eut de sa première femme, Isabelle descscnfans. Hainaut , un seul fils, Louis VIIl, qui lui succéda. Ingelburge, qu'il répudia par aver-
i)04 PHILIPPE- AUGUSTE.
sion et qu'il reprit par contrainte , ne fut
reine que de nom, et n'eut jamais la douceur
de se voir mère. Agnès de Méranie, plus mal-
lïcurouse encore quoiqu'elle fût aimée, donna
naissance à deux cnfaiis : Philippe, comte de
Boulogne; Marie, qui épousa successivement
le comte de Namur et le duc de Brabant.
Minisircs Le mariafi;e d'Af^jnès fut cassé: elle en mouci giuTi'uis OU
de ..it« Yut de douleur: et, par une sin,«mlière contra-
epoquf. , .
diction, le pape, qui avait déclaré nul ce mariage, en légitima les fruits.
Le roi eut encore un (ils naturel, nommé Pierre Chariot, qui suivit saint Louis en Palestine et y mourut.
Philippe fut secondé par des ministres et des généraux dignes de lui. Le comte de Blois, le cardinal de Champagne, Hugues de Puiseaux, Béthisy, Guérin , évoque de Scnlis, à la fois prélat , chancelier et soldat , des Barres , la fleur des guerriers, les connétables comtes de Clermont, de Saint-Pol , de Mello, Mathieu de Montmorency, trois Clément, maréchaux, illustrèrent son règne; et Simon de IMontfort eût peut-être emporté la palme sur les hommes célèbres de ce temps, si la férocité n'avait pas taché de sang et souillé sa gloire.
TaWeau L'autorité royale, enchaînée sous la première race par les maires du palais ; relevée par Char-
lemagne et tombée de nouveau sous les coups d'une puissante, fière et turbulente aristocratie, s'était peu à peu dégagée de ces entraves par les efforts constans des Capétiens. Cependant, obligé sans cesse de combattre les nombreux vassaux qui l'entouraient, un roi de France n'avait encore paru jusque-là que le seigneur des seigneurs, et pour ainsi dire le premier entre ses égaux.
Philippe-Auguste, par son génie et surtout par sa fortune, affranchit la couronne, releva le sceptre , protégea le peuple , favorisa la liberté des communes , multiplia les appels royaux, et, abaissant les grands vassaux par des actes de fermeté, depuis long -temps inconnus , leur fit sentir qu'ils avaient un chef.
Un comte de Flandre privé de ses domaines et emprisonné pour félonie, un duc de Normandie jugé et condamné par la cour des pairs, un comte d'Auvergne dépouillé de ses États pour avoir opprimé son peuple et outragé l'évéque de Clermont , furent les signes éclatans de la restauration du pouvoir monarchique.
Malheureusement les mœurs, l'ignorance et l'opposition des grands donnèrent à ce grand mouvement une direction contraire à la liberté ; ils voulaient à la fois conserver leur
560 l'IlILIPPE-AUGUSTE.
puissance oppressive sur le peuple et résister à celle du trône. Il en résulta une ligue naturelle entre le peuple qui cherchait un protecteur, et le roi qui voulait un appui. Le système féodal , incapable de résister à leurs efforts réunis, s'écroula peu à peu, et sur ses débris , au lieu de sages institutions , il ne resta qu'un pouvoir unique, celui du monarque, sans barrière, mais sans base.
Aucun règne ne fut plus rapide dans ses accroissemens que celui de Philippe; il réunit à la couronne la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, l'Auvergne, l'Artois et une partie du Berri.
Paris fat agrandi , pavé , embelli ; on vit le Louvre commencé; presque toutes les villes furent entourées de murailles.
Une lettre du roi au pape Innocent III nous apprend qu'il avait conçu le projet de bâtir un hôtel pour les soldats invalides.
Les coutumes de la chevalerie , l'indépendance des seigneurs, l'irrégulière organisation des milices féodales, ne permettaient pas de grands cliangemens dans la tactique militaire; la science du génie fit seule quelques progrès, et le siège de Château -Gaillard prouva que Philippe avait formé d'habiles ingénieurs.
La victoire de Bouvincs fut l'exploit le plus
«datant de ce monarque. C'était un double et immortel triomphe sur l'ambition étrangère et sur la rébellion des grands vassaux. Là, il acquit une gloire à la fois nationale et européenne.
Les finances, c'est-à-dire les revenus des domaines royaux et les produits de quelques tributs levés pour les croisades, étaient administrés par Gérard de Poissy, qui consacra, dit-on, onze mille marcs d'argent au pavage de la capitale.
Le Louvre, destiné à devenir le noble palais de nos rois, ne fut, au moment où il venait d'être bâti, qu'une forteresse et une prison.
Philippe-Auguste fit déposer son trésor au Temple; il était confié à la garde de six bourgeois. Pour la première fois on parla à cette époque des corporations. On voit qu'il en existait une de marchands pour le transport des vins; elle acheta du roi le privilège des criages de Paris. Ces corporations, dont la liberté s'effaroucha dans la suite, et dont elle abolit les privilèges, furent cependant les premières barrières que cette même liberté sut autrefois opposer avec succès au pouvoir arbitraire de l'administration et à la tyrannie des seigneurs.
La police de la capitale était confiée au pré-
vôt (le Paris; mais son autorité peu élenduc (levait être souvent fort contrariée; car l'évèque, le cliapitre de Notre-Dame, les abbés de Saint-Germain -des-Prés et de Sainte-Geneviève avaient aussi cliacun leur police particulière.
Philippe-Auguste avait un esprit trop élevé pour regarder comme écueil ce qu'un grand roi doit chercher comme appui ; il favorisa autant qu'il le put l'instruction publique : les mauvais gouvernemens seuls aiment à se cacher dans les ténèbres.
Il était si difficile alors de forcer l'ignorance à s'éclairer, que , pour y parvenir, le roi crut devoir accorder aux écoles naissantes de nombreux privilèges, privilèges si excessifs qu'ils étonnent la raison et confondent la justice.
Les écoliers furent soumis par ses ordonnances à la seule justice ecclésiastique, qui pouvait les réclamer même lorsqu'ils étaient arrêtés en flagrant délit. Leur demeure était un asile inviolable. On défendait le combat judiciaire à ceux qui les accusaient. Ces privilèges s'étendaient jusqu'à leurs domestiques.
Quelques écoliers ayant été tués par des bourgeois dans une rixe , on rasa les maisons des meurtriers. Le prévôt fut arrêté comme leur complice; et, ce qui prouve à quel point
PHILIPPE-AUGUSTE, 56g
l'arbitraire était alors porté , on déclara que ce prévôt, traduit en jugement, serait mis à mort s'il était reconnu coupable , ou banni du royaume s'il prouvait son innocence.
Comme on devait s'y attendre, ces écoles, dans les premiers temps , prirent une incertaine et fausse direction , s'occupèrent de questions vaines et puériles, s'épuisèrent en disputes sur la scolastique , et cherchèrent à expliquer en latin barbare des systèmes inexplicables.
Le premier statut qui assujettit ces écoles à quelques règles, fut dressé, sous le règne de riiilippe, par le cardinal de Saint -Etienne; mais elles ne reçurent définitivement le nom d'université que par les ordonnances de saint Louis; et c'est probablement pour cette raison que Pierre Lombard, qui l'administrait alors, fut considéré comme son fondateur.
Malgré tous les obstacles opposés dans ce siècle aux progrès de l'esprit humain , malgré les habitudes militaires , l'abrutissement des peuples , la superstition du temps , la barbarie des mœurs, il est impossible de ne pas remarquer qu'un notable changement s'était déjà fait par la volonté constante de Louis-le-Gros et de Louis -le -Jeune, par l'affranchissement d'une partie du tiers-état, et par les brillans
SyO niILirPE-AUGUSTE.
exemples dé savans ecclésiastiques, tels que saint Bernard, Su.^er et Abeilard.
Jusqu'aloi's l'histoire , cherchant en vain son flambeau, ne trouvait pour guides que des chroniques arides , mêlées de fables , pauvres en faits, et seulement riches en prétendus miracles. Guillaume-l'Armorique, dans sa courte histoire de Philippe -Auguste , répand déjà quelque intérêt, donne quelques détails, montre un peu de raison , et n'est pas dénué de couleur et de verve. Ce même Guillaume-le- Breton composa aussi sur ce grand règne un poëme historique ; on y trouve de l'imagination, mais le mauvais goût d'une civilisation qui commence. M. Sismondi observe avec raison que les allusions nombreuses de ce poëte à des traits de Thistoire ancienne, indiquent la renaissance des études.
L'objet principal de ces études était la théolop-ie, et cependant le genre de littérature qui, sous ce règne, fut le plus favorisé par le prince et le plus en vogue , fut celui des romans en vers et en prose. A la cour et dans les châteaux, on se plaisait à entendre les trouvères réciter les aventures ftibuleuses des pairs de Charlemagne , du roi Arthur, et des chevaliers de la Table-Ronde; les dames retrouvaient avec admiration, dans les exploits de Tristan et de
PHILIPPE-AUGUSTE. 5j l
Lancelot, les grands coups de lance de leurs époux et de leurs amans.
Alexandre -le -Grand , par une bizarrerie digne de ce temps , fut transformé par un poëte en paladin et en chevalier du treizième siècle. C'est cependant à ce poëme extravagant, mais alors très- célèbre, que nous devons l'usage du vers alexandrin. Jusque-là on n'employait que les vers de huit syllabes.
Au reste , il était naturel que , dans une civilisation naissante , ces productions frivoles précédassent les ouvrages sérieux. L'imaginalion est la fleur de l'esprit humain ; la raison en est le fruit, presque partout tardif.
Pour juger avec impartialité les gouverncmens et les hommes d'une époque si reculée , il faut sans cesse oublier ce que nous sommes et se rappeler ce qu'ils étaient. On apprécierait mal un prince tel que Philippe, si on négligeait de mesurer les diflicultés de tous genres qu'il avait à vaincre.
Comment faire entendre la raison dans un siècle où les auteurs les plus graves nous disent qu'un chevalier ressuscité reparaît quelque temps dans ce monde, ne prenant aucune nourriture et prédisant à tous l'avenir ; ou que, dans la ville de Rosay en Brie, au moment où le prélre célébrait la messe , tous
Sya PHILIPPE-AUGUSTE.
les assistans virent le vin changé en sang, et le pain en chair?
Vainement le roi par sa justice, quelques chevaliers par leur générosité, des prélats, tels que Maurice, évèque de Paris, s'efforçaient, par leurs leçons et par leurs exemples, d'adoucir des cœurs barbares et de réveiller la charité ; quelle digue assez puissante pouvait-on opposer aux mœurs féroces d'un Montfort , d'un abbé de Citeaux , et de tant d'autres fanatiques qui croyaient mériter le ciel et atteindre la gloire en incendiant des villes et en se baignant dans le sang de leurs concitovens!
Nous supportons encore aujourd'hui avec peine au théâtre l'horrible spectacle des fureurs de Fayel. Il avait épousé Gabrielle de Vergy, enlevée à l'amour du sire de Coucy. Coucy, combattant en Palestine pour la foi, sous la bannière de Philippe , reçoit , au siège d'Acre, vme blessure qu'il croit mortelle. Au moment d'expirer, il écrit de touchans adieux à Gabrielle : échappé comme par miracle à la mort, il retourne en France et s'approche, déguisé, du château de Vergy, non avec un dessein coupable, mais dans le seul espoir de consoler celle qui croyait l'avoir perdu pour toujours. Le barbare Fayel le surprend, l'assassine, enferme son cœur dans un vase , et porte impi-
toyablement à l'infortunée Gabrielle ce présent digne d'Atrée. L'histoire, en racontant le crime de ce monstre , ne nous apprend point son châtiment : il paraît que le remords du coupable fut son seul supplice.
Le sceptre était impuissant pour réprimer de telles horreurs. L'excès des maux en fut l'unique remède; et une association guerrière, remplaçant la justice, se chargea de protéger la faiblesse, de venger l'innocence et de punir le crime. Honneur en soit rendu à cette chevalerie, dont les nobles glaives commencèrent ainsi une révolution morale que propagea depuis universellement une force plus douce , celle des lumières et de la philosophie î
Philippe-Auguste eut au moins la gloire de briller au premier rang parmi ces chevaliers , et d'ailleurs comme roi il fit tout ce qu'il pouvait faire. Dans tous ses domaines, il institua des baillis pour recevoir les plaintes contre les abus de la justice seigneuriale, et comme il avait réuni à la couronne les plus riches et les plus vastes provinces, cette institution devint presque une loi du royaume.
S'il ne put pas ressusciter, comme il avait paru le vouloir, les assemblées nationales de Charlemagne, il étendit au moins l'autorité de la cour des pairs. Cette cour abaissa l'orgueil
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(les {grands, jugea souverainement leurs contestations, régularisa la hiérarchie féodale, décida un grand procès relatif à l'héritage de Henri, comte de Champagne, et accoutuma l'orgueil féodal à respecter la justice.
Philippe, ainsi que Yespasien , fut accusé d'avarice, et, comme cet empereur, il employa du moins avec une admirahle économie des trésors formés par des moyens trop oppressifs; car, après avoir soutenu tant de guerres au dedans et au dehors de la France, il lui restait encore environ quarante-neuf millions de notre monnaie, somme énorme pour le temps.
Ce prince donna par son testament à Louis, son successeur, vingt-cinq mille marcs d'argent, destinés à la défense de l'État et à la réparation des torts qu'il pouvait avoir faits à quelques particuliers. Il légua dix mille livres parisis à la reine Ingelburge, autant au prince Philippe, trois mille marcs d'argent à Brienne, que, 6ur la demande des croisés, il avait nommé roi de Jérusalem; deux mille au maître de l'hôpital de Toulouse , deux mille aux templiers, cent cinquante mille aux guerriers qui combattaient en Palestine , deux mille à ses domestiques , deux mille aux pauvres orphelins et lépreux, enfin toutes ses pierreries et ses bijoux à l'abbaye de Saint-Denis.
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Ce testament, ainsi que toutes ses actions, prouve à quel point il était religieux ; car alors l'Église mesurait la piété des rois à la grandeur des présens qu'elle en recevait.
La piété de ce monarque ne l'empêcha pas de soutenir avec plus de fermeté que ses prédécesseurs les droits de la couronne contre les prétentions temporelles de la tiare et du clergé. De concert avec ses barons, il rendit une ordonnance par laquelle il fut défendu aux tribunaux ecclésiastiques de connaître des procès relatifs aux fiefs. Il fallait l'accord des barons pour que cette ordonnance du roi eût force de loi dans d'autres domaines que les siens; mais , en combattant ainsi un clergé ambitieux, ce monarque ne pouvait pas triompher constamment; car il luttaitavcc inégalité contre un pouvoir défendu par la crédulité et affermi par une usurpation de plusieurs siècles.
Indépendamment de ses foudres, Rome fabriquait alors de nouvelles armes. Saint Dominique profita de l'hérésie des Albigeois pour fonder l'inquisition. Les frères prêcheurs, qu'il créa d'abord comme chanoines, devinrent ensuite mendians, et se joignirent aux ordres des frères mineurs, fondés par saint François d'Assise, et qui s'élevaient déjà, en i3ig, au nombre de cinq mille. Aux yeux du
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vulgaire la mendicité était un état do perfeclion et de sainteté; ces moines nombreux composèrent une milice active et puissante , toujours prête à combattre pour l'autorité romaine.
Pbilippe, forcé de céder au torrent de l'opinion, déplorait les calamités que versait sur le midi de la France une croisade fanatique ; mais, loin de pouvoir la combattre, il se voyait obligé de la soutenir.
Plusieurs historiens assurent que, prévoyant la nécessité où son fils se trouverait bientôt de secourir efllcacemcntMontfort contre les Albigeois, il dit tristement ce peu de mots, considérés depuis comme prophétiques : « Louis est » d'une santé faible j il périra dans cette mal- » heureuse expédition, et les rênes du royau- » me tomberont dans les mains d'une femme. » Heureusement cette femme fut la célèbre et vertueuse Blanche, mère de saint Louis.
Philippe, dont la vie entière fut consacrée à l'affermissement du trône, au maintien de la justice, à la prospérité du peuple et à l'accroissement de la gloire nationale , invita noblement son héritier à marcher sur ses traces.
Lorsqu'il le reçut chevalier, il fit frapper, à cette occasion, une médaille sur laquelle il était lui-même représenté donnant l'accolade
à Louis. Sur la médaille on lit cette légende : Disce, puer, virtutem ex me regumque laborem. « Apprends de moi, mon fils, quelles vertus et » quels travaux sont imposés aux rois . >