CHAPITRE IX
SI ITE UV UUCNE DE PHILIPPE - ArCISTE.
Quatrième croisade de seigneurs français. — Leur départ de Venise. — Siège et prise de Zaï-a. — Etat de Constantinople. — Débarquement des chrétiens sur la côte d'Asie. — Proposition de renipercur Alexis. — Refus des croises. — Assaut de Constantinople.— Fuite de Tempereur. — Courage d'un eunufjue.
— 'i'raile' entre les croises et les Gr(^cs. — Usurpation de Murzulplile. — Nouveaux assauts. — Prise de Constantinople. — Fuite de Murzulphle. — ^Elévation de Lascaris au trône. — Son de'part pour l'Asie. — Honteux excès des croises. — Empire latin ionde' par un Français , Baudouin. — Mort de ce prince. — Guerre et trêve avec l'Angleterre. — Hérésie dos Albigeois. — Croisade contr'cux. — Embarras de Raymond, comte de Toulouse.— Sa Llclie liumilite. — Portrait de INIonlforl, comte de Leicester. — Prise de Re'zicrs. — Discorde dans Farmee catholique. — Soulèvement occasioné par ses excès. — De'tresse de Montfort. — Son sui-nom. — Ses exploits. — Fuite de Raymond.
— Cruauté' de Montfort. — Guerre entre lui et le roi d'Aragon. — Remontrances tardives du pape. — Naissance de l'inquisition. — Siège de Muret par le roi d'Aragon. — Sa mort courageuse. — Victoire de Montfort. — Occupations de Philippe. — Croisade contre le roi Jean. — Sa Liche soumission au pape. — Incendie de la flotte française. — Vengeance de Philippe. — Évenemens en Allemagne. — Ligtic formée par l'empereur Othon contre la France. — Succès des Anglais. — Fuite de leur roi.— Marche des armées de la ligue. — Bataille de Bonvincs. — Danger du
roi. — Sa victoire. — Fuite d'Othon. — Son abdication en laveur de Frédéric. — Retour et triomphe de Pliilippe. — Trêve avec le roi d'Angleterre. — Marclie de Louis contre les Albigeois. — Ses rapides succès. — Son retour à Paris. — Révolte contre Jcan-sans-Terre. — Son serment. — Sa retraite dans l'île de Wight. — De'sastre de son armée auxiliaire. — Son trône offert à Louis. — Envoi de troupes en Angleterre. — Re'ponse de Philippe au le'gat du pape. — Vaine défense de ce légat. — De'sastre de Louis sur mer avant sa descente. — Son arnvee et son couronnement â Londres après la fuite de Jean. — Courroux et mort du j)ape. — ]Mort de Jean-sans-Tcrre. — Fautes de Louis en Angleterre. — Intrigues du légat contre lui. — Elévation de Henri au trùne. — Trêve entre ce prince et Louis. — Retour de Louis eu Angleterre. — Ses revers sur terre et sur mer. — Son retour en France apfès un traite'. — Pe'nitence infligée par le pape. — Trêve de cinq ans avec l'Angleterre. — Reprise des hostilités. — INouvelle trêve nécessitée par la guerre du Midi. — Siège de Toulouse. — Mort de Montfort. — Succès du j>rince Louis. — Mort de Philippe-Auguste. — Scsenfans. — Ministres et guerriers de cette époque. — Tableau de ce règne.
A.VANT de continuer a suivre Philippe-xluf^usto dans le cours de ses travaux et de ses exploits, il est nécessaire de jeter quelques rejjards sur l'Orient, puisque les armes de la France y brillèrent alors et placèrent un Français sur le trône des Ct'sars.
Dans l'année 1199, touchés de la détresse guanièii., des chrétiens dUricnt et des sollicitations du srismuis Saint- Siéjie , un fl^rand nombre de seip;neurs français s'armèrent pour entreprendre une quatrième croisade. Parmi eux hiillaicnf lîau-
douin, comte de Flandre, les comtes de Blois, du Perche, de Saint-Paul, de Montfort, de Brienne , et Mathieu de Montmorency. Quatre mille cinq cents chevaliers, neuf mille écuvers et vingt mille fantassins marchaient sous leurs bannières.
Ville -Hardouin, non moins célèbre par ses écrits que par ses prouesses , fut envoyé à Venise. « Les plus puissans barons de France , » dit-il au sénat, nous députent vers vous; ils » vous crient merci; ils vous invitent à pren- » dre pitié de Jérusalem outragée et asservie » par les Turcs. Comme vous êtes les plus re- » doutables sur la mer, ils nous commandent » de nous jeter à vos pieds; vengez avec nous' )) la honte de Jésus - Christ , et favorisez la » guerre sainte que nous entreprenons pour » la fïloirc de Dieu. «
La république leur promit des vivres, des vaisseaux, des soldats, et demanda un an pour se préparer à cette expédition. Le traité fut signé, et on résolut de commencer la guerre en attaquant FÉgypte.
Les barons chrétiens manquaient d'argent; les communes de France leur en donnèrent et obtinrent en retour l'abolition de certaines taxes et plusieurs privilèges. Cependant ces moyens étaient insulïisans pour payer à Ve-
PHILIPPE-AUGUSTE. /\Sl
nise ce qu'on lui devait; et, ne pouvant solder autrement cette dette, les croisés offrirent au sénat de reconquérir pour lui Zara , que possédait alors le roi de Hongrie.
Tout étant ainsi convenu , le marquis de Lonrdoput
•*■ de V cnisc.
Montferrat fut élu général de l'armée , et le doge Dandolo, âgé de quatre-vingts ans, reçut le commandement de la flotte et des troupes vénitiennes ; cinq cents vaisseaux , portant quarante mille hommes, sortirent pompeusement du port de Venise , déployant l'étendard alors célèbre de Saint-Marc.
On débarqua près de Zara ; mais , au mo- sirv
1 * ' ' et [irise île
ment où l'on venait d'investir cette ville , un ''^'"• nonce du pape arriva dans le camp chrélien, chargé de remettre au chef des croisés une lettre du souverain pontife, qui lui défendait d'entreprendre ce siège.
Ces guerriers, ne voulant ni enfreindre formellement les ordres du Saint- Sié-^re , ni lui obéir, différèrent de lire la lettre d'Innocent 111; l'assaut fut donné, la ville prise et livrée au pillage. Les vainqueurs s'abandonnèrent pendant le cours d'une semaine aux plus affreux excès.
Au mépris de la croix qu'ils portaient, ils se baignèrent dans le sang chrétien , et n'épargnèrent ni le sexe ni l'âge. Enfin, au moment
slaiilitioplv
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OÙ ils devaient être rassasiés do carnajjc , les Français et les Vénitiens, endamniés par la cupidité, se disputèrent le partage du butin, et se livrèrent pendant huit jours de sanglans combats.
Éiai.kCon- Depuis plusieurs années, Constantinople était devenue le théâtre des plus désastreuses révolutions, et la proie de quelques ambitieux qui se disputaient les débris de l'empire. Le cruel Andronic, parvenu au trône à force de crimes, avait péri dans une révolte; le peuple déchira son corps en pièces, et la férocité de la vengeance surpassa peut-être celle de la tyrannie.
Isaac l'Ange, couronné par un caprice du sort , et privé des vertus qui pouvaient soutenir sa fortune, dégrada le sceptre par sa lâcheté; le peuple et l'armée méprisaient leur ouvrage; son frère Alexis le priva de la vue et renferma dans un cachot.
Cet usurpateur barbare régnait, lorsque la quatrième croisade menaça l'Orient. Un fils d'Isaac, échappé à la cruauté du tyian, et qui portait aussi le nom d'Alexis, s'était sauvé en Italie : il y cherchait des secours; on ne lui accorda d'abord que des conseils. Comme l'empercur Philippe de Souabe avait épousé sa sœur, le pape lui dit que, s'il pouvait engager le
monarque a se joindre aux croisés, on lui donnerait des troupes pour attaquer son oncle et pour rendre la couronne à son père.
Peu de temps après , Philippe écrivit au sénat de Venise que , si l'armée chrétienne s'en- (jageait à protéger le jeune Alexis, il donnerait aux croisés un corps nombreux de chevaliers et deux cent mille marcs d'argent; c'était évidemment changer le but de la croisade, ou du moins s'en éloigner; c'était en quelque sorte accorder aux musulmans une trêve funeste pour attaquer un usurpateur chrétien.
Mais les pèlerins belliqueux de ce siècle , ])ortant la croix plus sur leur vêtement que dans leur cœur, avaient moins en vue la religion que la gloire, et la conquête de quelques villes alors les tentait plus que la délivrance de la cité sainte. Séduits par les offres de Philippe et par l'espoir des richesses ([ue leur donnerait la reconnaissance d'Isaac, s'ils lui rendaient la couronne, ils résistèrent aux menaces du pape , ajournèrent la guerre contre les infidèles, abandonnèrent le projet de descendre en Egypte et dirigèrent leurs voiles vers Constantinople.
Si l'on en croit même plusieurs historiens, la politique adroite du sultan Malek-Adel ne fut pas étrangère à ce changement de résolu-
49^ l'IlIUPPE-AUGUSTE.
lion; et l'on prétond que les sommes d'ai/jent considérables qu'il envoya aux chefs des croisés, ne contribuèrent pas faiblement à détourner sur la ville des Césars l'orage qui menaeait l'Egypte. Cependant ces auteurs n'appuient d'aucune preuve cette accusation, que pouvait rendre seulement probable le mélange de superstition et d'orgueil, de fanatisme et de cupidité, qui caractérisait les guerriers de cette époque.
Quoi qu'il en soit, l'armée, réunie àCorfou, reconnut solennellement les droits de l'empereur détrôné. Le prince Alexis exprima, par des transports de joie , sa reconnaissance pour un secours qui devait lui être si funeste. « 11 » ignorait, dit avec raison le comte Daru , » combien il est dangereux d'implorer les ar- )) mes de l'étranger pour reconquérir une )) couronne. »
Pendant ce temps, l'usurpateur Alexis, aveuglé par sa fortune, trompé par ses flatteurs, fermant les yeux sur l'affaiblissement accéléré de la puissance grecque, et prenant une cour encore pompeuse et magnifique pour un grand empire, ne crut pas aux nouvelles qu'on lui donna de l'armement des croisés, et il ne ]);irla (pi'avec dédain de la témérité d'une semblable expédition.
Méprisant ses ennemis, il ne leur opposa aucun obstacle. Irrité contre tout ce qui pouvait le distraire des voluptés auxquelles il se livrait, aucun courtisan n'osa plus l'instruire des progrès rapides de ses ennemis. Bientôt seul dans tout son empire, il ignora que l'armée des Latins s'approchait de sa capitale. Enfin il n'ouvrit les yeux sur son péril qu'au moment où il vit la flotte vénitienne, au pied de ses remparts , défiler dans le détruit et passer si près du palais, que les pierres , lancées par les machines de euerre du bord des vaisseaux , pénétrèrent dans ses appartemens.
Tandis que ce spectacle redoutable dissipait Def.arquoson engourdissement, en le frappant de surprise et d'efl'roi, l'armée chrétienne, débar- "Vl quée sur la côte d'Asie, n'éprouvait pas un moindre étonnement à l'aspect de ce dernier monument des grandeurs romaines , de ces murs élevés, de ces fossés profonds, des quatre cents tours qui défendaient une capitale dont on disait que quatre cent mille guerriers pouvaient sortir.
A cette vue, les Français s'effrayaient euxmêmes de leur audace. Ils oubliaient que ce colosse grec et romain n'était plus qu'une
ombre. Proposition
L'empereur d'Orient ne put rassembler pour rsurAWiis.
nient cliruliciis sur la cùle iie.
/|92 l'IIlLU'l'E-AUGUSTE.
sa défense qu'une armée peu nombreuse. Cependant, espérant encore éloigner la guerre par des négociations tardives et par un vain étalage de ses forces, il fit offrir aux croisés des secours en vivres, en argent, en armes et en soldats pour la conquête de la Palestine, les menaçant en même temps de les écraser avec une armée vingt fois supérieure à celle d'Occident, s'ils persistaient dans leur injuste agression contre lui.
Refus (( Que votre maître cesse de s'étonner, rén pondit Lonon de liethune a l envoyé grec, si » nos seigneurs et nos chevaliers entrent en )) armes dans cet empire. Cet empire ne lui » apj)artient pas; il ne doit la couronne qu'à » un crime condamné par les lois divines et )) humaines. Le sceptre appartient au jeune )) prince que vous voyez au milieu de nous , )) Alexis, fils de l'empereur Isaac. Si votre » maître veut restituer une couronne usurpée, )) nous solliciterons pour lui la clémence du » prince légitime. Portez- lui ces paroles, et » ne soyez plus assez hardis pour vous charger » désormais près de nous d'une mission sem- » blable à celle qu'on vous a donnée. »
Cette réponse rendait toute tentative de réconciliation inutile. Vainement l'empereur essava de ranimer le courage du peuple : comme
ce peuple était esclave, il se montra indifférent a la chute d'un pouvoir qui l'opprimait.
Dans les révolutions d'un gouvernement Assaut .ic despotique, le peuple reste immobile, per- «opie. suadé qu'il ne fera que changer de tyran. Les soldats seuls obéissent. Les combats commencèrent ; on tenta sans succès des sorties ; les vaisseaux vénitiens pénétrèrent dans le port, en brisant une chaîne qui en fermait l'entrée, et en coulant à fond les galères qui la défendaient. Par ce seul échec la marine grecque fut détruite.
Après dix jours de combats nombreux, fatigansetpeu décisifs, les croisés, qui manquaient de vivres , marchèrent cà l'assaut sous les ordres de Montferrat et de Montmorency. Théodore Lascaris commandait les Grecs. Son beaupère, l'empereur Alexis, restait honteusement témoin oisif de ce combat.
Par un contraste frappant qui semblait caractériser la décrépitude des princes d'Orient et la vigueur croissante des guerriers de l'Europe, au moment où deux cent cinquante machines de guerre avaient ouvert une brèche sur laquelle se livrait une bataille acharnée, on vit le doge, octogénaire, presque aveugle, descendre de sa galère avec l'ardeur d'un jeune preux.
Enflammc's par son exemple , tons les Vénitiens s'élancent de lenrs vaisseaux pour le suivre. Rien ne leur résiste. Ils franehissent les murs, et bientôt l'étendard de Saint-Marc est arboré sur une tour, \infjt-cinq autres tombent au pouvoir des Latins; les vainqueurs et les vaincus entrent pêle-mêle dans la ville. Sa chute semble inévitable; mais tout à coup un vaste incendie élève une barrière de feu entre les assaillans et les assiégés. Les Français, que le fer ne pouvait arrêter, fuient devant les flammes.
Les Grecs, sortant alors par une autre porte, les attaquent en liane et les mettent en désordre. L'intrépide Dandolo , du haut d'une tour qu'il avait conquise, voit leur péril, abandonne son attaque et vole à leur secours. Cependant leur position était encore très critique; Lascaris, ayant réuni toutes ses forces, allait se précipiter sur eux; mais le lâche usurpateur, indigne, par sa pusillanimité, de la victoire que la fortune lui offrait, enchaîne la bravoure de son gendre et ordonne la retraite. Fuiir I^es Grecs, momentanément sauvés, ren-
de lenipo-
rcur. trèrent dans leurs murs, et les croisés dans leur camp. La terreur de l'empereur durait encore quand le danger avait disparu , et , n'osant attendre l'issue d'un nouveau combat,
il prit la fuite au milieu de la nuit, abandonnant ainsi honteusement sa femme , ses enfans, son peuple et sa couronne. Il ne songea qu'à son trésor, et le plaça sur une barque qui les porta tous deux dans un port de la Thrace.
Cependant le couraj^e d'un eunuque répare courage
' '^ d'un «•uiiii-
pour un moment les fautes d'un lâche empe- 'i"*^reur. Il harangue le peuple, il entraine la garde , il court tirer de son cachot le vieil Isaac, et replace sur le trône ce prince aveugle , qui n'attendait que la mort.
L'armée latine fut informée promptement de cette révolution; son but semblait atteint; mais, plus intéressée que généreuse, et peu confiante dans les promesses du jeune Alexis, elle annonça qu'elle le garderait en otage, tant qu'il n'aurait pas rempli ses engagemens.
Après une longue contestation, il fut con- Tmitrentro
, . loscrnisc-si'l
venu, par un traité, que rempcreur paierait ic3 Grecs. aux croisés deux cent mille marcs d'argent, et que l'Église grecque se soumettrait à l'Église romaine. Alexis et son père furent tous deux couronnés.
Les Grecs, toujours séditieux et toujours vains, quoique depuis long -temps esclaves, ne pouvaient supporter ni le triomphe du clergé latin, ni la licence des mœurs du jeune
4()6 JHILII'I'K-AUGUSTK.
Alexis, (|ije los barons français traitaient sans respect et eu rj;al.
Le faible empereur, qui manquait d'argent, de courage, et qui redoutait plus ses sujets que ses ennemis, obtint des croisés un délai pour le paiement de son tribut, et retint lui-même ces étrangers dans ses États pour le défendre contre son peuple. Pendant ce temps, il charp:ea son fils de soumettre, avec le secours de Montferrat, les provinces qui n'avaient pas encore reconnu son pouvoir. L'armée d'occupation resta campée près de Constantinople, sous les ordres du comte de Flandre et du doge.
Usurpation Ccpcndant la haine des Grecs contre les l'iii';. Latins s aigrissait de jour en jour : les uns tramaient sans cesse de nouveaux complots, les autres faisaient éclater leur ressentiment par des menaces *. Un prince grec , de l'ancienne maison impériale des Ducas , et que l'on nommait Alexis Murzulphle, profite de ces discordes pour s'élever, trompant à la fois
' le peuple, fempereur elles croisés; il excite
une sédition, et, couvrant son ambition d'un faux zèle, il entre la nuit dans l'appartement d'Isaac, l'emporte dans ses bras sous prétexte de le sauver, le jette dans un cachot, tranche ses jours et se fait couronner par la mulfitude.
Ce nouvel usurpateur s'efforça quelque temps de justifier sa coupable ambition par un courage intrépide; attaqué par l'armée des croisés, il brave vaillamment leurs efforts, répare les murailles, relève les retrancliemens, se montre au premier rang, la massue à la main, contient les mécontens avec l'activité d'un monarque, dirige ses troupes avec l'habileté d'un général, et se distingue dans la mêlée par la bravoure d'un soldat.
Etonnés de sa résistance, les Français et les Vénitiens, fatigués d'une lutte si opiniâtre, consentirent à négocier; mais Murzulpble, redoutant plus encore la superstition de ses concitoyens que les armes de ses ennemis, refusa de reconnaître l'autorité du pape, et les conférences furent rompues.
Dès-lors les chefs de l'armée latine jurèrent ^' la conquête et le partage de l'empire. Ce partage fut réglé d'avance. Venise obtint la promesse de grands privilèges. Il fut convenu qu'après la victoire, six seigneurs français et six vénitiens seraient chargés d'élire un empereur et un patriarche. Après avoir signé ces conventions que la fortune seule pouvait sanctionner, on donna le signal de l'assaut.
L'habileté, le courage des chefs, la haine et le fanatisme des peuples, rendirent ce combat 4- 3a
ouvcaux
498 IMlILIPI'E-AUGtlSTE.
aussi sanglant qu'opiniâtre. La victoire se décida pour les Grecs. Les croisés furent repoussés : mais trois jours après ils livrèrent avec furie un nouvel assaut.
Long -temps les Français s'efforcèrent en vain , sur la brèche , de renverser et d'enfoncer leurs nombreux ennemis; vainement leurs lances et leurs épées immolaient une foule de victimes. Les pierres et les poutres, lancées sur eux par les assiégés, les écrasaient, brisaient leurs échelles, et les entassaient sanglans dans des fossés profonds; mais, au moment où la guerre déployait toutes ses horreurs dans ces scènes de carnage, où l'air, obscurci par une nuée de traits, retentissait du choc des armes, des cris de fureur et des gémissemens de la mort, d'un autre côté de la ville, moins défendu, les vaisseaux s'approchent des murailles, les échelles se dressent. Un Français, André Durboise, et Pierre Alberti, Vénitien, franchissent le rempart. Une troupe de braves les suit, et la bannière des évêques français flotte sur les tours.
Prise Inutilement les assiégés, s'armanl de tor-
de Consian- 1» 1 • 1
tinopie. ches , veulent encore se sauver à l abri des
flammes. Cette fois l'incendie ne peut arrêter
l'impétuosité des vainqueurs. Ils se précipi-
Muriuipiiie. tent en foule dans la ville , et Murzulphle ,
PHILIPPE-AUfxUSTE. 499
perdant tout espoir, cherche son salut dans la fuite.
Mais qui peut éteindre dans Thomme la funeste soif des grandeurs ? A l'instant où la plus grande partie de cette immense capitale, envahie par une armée victorieuse, était livrée au pillage, au meurtre, quelques Grecs se disputaient encore, au milieu de l'hippodrome, les ruines d'un empire conquis et les déhris d'un trône renversé.
Théodore Lascaris est proclamé empereur ÉieVaiion
11 • I -,^. I ,., . .,de Lasraris
^ a multitude. Digne de son élévation, il auirùuc.
veut en traîner de nouveau le peuple au combat; mais ce peuple, si ardent pour le couronner, l'abandonne lâchement lorsqu'il s'agit de le défendre. Lascaris, à la tète d'un petit Spn^ppan
111 , pour l'A-,ic',
nombre de braves, s ouvre un passage avec son épée , s'éloigne de Constantinople , et court en Asie, où son habile fermeté lui donna les moyens de défendre encore avec succès sa dignité, sa patrie et son indépendance.
Privé de ses défenseurs , inutilement ce iiomeux peuple implora la pitié de ses vainqueurs croués!* inexorables. La ville fut livrée aux fureurs d'une soldatesque sans frein. Pour elle rien ne fut sacré, et cette journée fatale détruisit ou dispersa les monumens des arts, des lettres, et les richesses immenses amassées pendant
tant de siècles par les héros de Rome , par les Cc'sars et par leurs successeurs.
Montfcrrat entra dans le palais impérial, y trouva Tinfortunée sœur de Louis-le- Jeune, veuve de deux empereurs , s'enQamma pour elle et lui promit un nouveau trône.
Enfin , lorsque ces conquérans barbares se furent rassasiés de sang et de débauches, après des outrages sans nombre à la pudeur, à la religion, après avoir employé les calices aux plus licencieux festins, profané les églises par des meurtres et par des danses lascives, après avoir livré la chaire patriarcale aux prostituées, et l'innocence des vierges à la brutalité du vice, ces honteuses saturnales de la victoire cessèrent, et la lassitude ramena l'ordre.
Les électeurs se rassemblèrent pour donner un chef à cette ombre d'empire. La vieillesse et les vertus du do.nje lui auraient assuré les suffrages; mais l'esprit républicain et ombrageux des Vénitiens s'en alarma. Ils jugèrent avec raison que la liberté cesserait d'exister à Venise, si son doge tenait dans sa main le sceptre des Césars.
Emp-.re l.eg voix uc furent plus parta.<T:ées crue par
laliii hiiulc / .
par .m MoulfciTat ct Baudouiii. Enfin, le comte de
Français,
Baudouin. Flandre l'emporta. Ainsi, ce fut un Français qui fonda, dans l'Orient, l'empire des Latins.
PHILIPPE-AUGUSTE. 5oi
Mais, soumis lui-même au joug de la féodalité , il se vit contraint d'abaisser son trône en y. montant, et de partager, pour ainsi dire, le pouvoir suprême avec ses compagnons d'armes.
Montferrat obtint le royaume de Thessalonique. On distribua, en Asie et en Grèce, aux barons latins un grand nombre de principautés, de duchés, de comtés; et la Morée fut cédée aux Vénitiens, qui se partagèrent bientôt la plus grande partie des îles de l'Archipel. On crut rendre un assez grand hommage au roi de France en lui envoyant des reliques.
De ce moment l'anarchie féodale remplaça cette unité , cette concentration de pouvoirs qui, jusque-là, laissait quelque force et quelque majesté au fantôme imposant du colosse romain. Les légions disparurent, et les indociles milices seigneuriales qui lui succédèrent, préparèrent par leur indiscipline et par leur faiblesse la destruction totale d'un empire, qui , revenu depuis sous la puissance des princes grecs, tomba deux siècles après sous le fer des enfans de Mahomet.
Toutes les provinces d'Europe, après une courte résistance , reconnurent le nouvel empereur et la suprématie de l'Eglise latine. Lascaris défendit en Asie une couronne due à son audace et illustrée par ses exploits. Baudouin,
5o2 niILIPPE-AUGIJSTE.
dont le règne fut court, fit respecter le nom fiançais par ses vertus autant que par sa bravoure. L'austérité de ses mœurs semblait un MoïKic phénomène dans ce siècle licencieux. Ce princepriuct. ^^ ^ dij^ne d'un meilleur sort, après avoir poursuivi et pris l'usurpateur Murzulphle , dont le supplice expia les crimes, se vit attaqué par les Bulpjares, leur livra bataille, les défit, et se perdit en voulant poursuivre avec trop d'ardeur sa victoire. Enveloppé, couvert de blessures et succombant au nombre , il tomba dans les fers des Barbares ; vainement Rome réclama sa liberté. Le roi bulgare Joannice , exerçant la plus horrible vengeance , le mutila et le fit périr. Ce destin funeste fut un triste présage pour l'empire qu'il avait fondé. Sans cesse attaqué par les Grecs et par les Barbares, cet empire ne dura qu'un demisiècle.
La fastueuse et stérile conquête de Constantinople ne fut réellement utile qu'aux musulmans; les discordes et l'ambition des chrétiens aflermirent la puissance des infidèles, malgré cette prédiction d'Innocent III, citée par Mathieu Paris: « La puissance de Mahomet, disait- » il, doit bientôt finir, car elle est la bète de )) l'Apocalypse ; le nombre de cette bète est » GGo, dont 600 sont déjà passés. »
Ireve avec Anglelerre.
PlîILTPPE-AUGUSTE. 5o3
Le même pontife arma pour une nouvelle croisade cinquante mille en fans , dont il confia le commandement à des prêtres. Malgré l'assertion des historiens , une telle anecdote semble trop contraire à la raison pour être digne de foi.
Dans l'intérieur comme au dehors de la Guerre et France, l'esprit belliqueux de la nation sem- lAngi blait condamné à un éternel mouvement; tandis que ses guerriers franchissaient les remparts de Constantinople, et proclamaient un César, le roi d'Angleterre rompait la trêve conclue avec Philippe. La guerre recommença entre les deux rois et les deux peuples rivaux. Les lieutenans de IMiilippe, Clément de Metz, le sénéchal d'Anjou et le vicomte de Melun, battirent en plusieurs rencontres les Anglais , commandés par INIauléon , Thouars et Lusignan. Ces généraux ne purent rallier leurs troupes et furent pris. On signa une nouvelle trêve, mais elle ne donna pas l'espoir du repos ; car ce fut à cette époque qu'éclata dans les provinces méridionales le plus funeste des fléaux, une guerre à la fois civile et religieuse.
Jusque-là, au milieu des épaisses ténèbres hôi. -sied qui couvraient la France sous les deux premières races de nos rois, l'ignorance générale
le des
Albi"cois.
5o4 PHILIPPE-AUGUSTE.
ne laissant percer aucune lueur pour chercher à distinguer l'erreur de la vérité, on n'avait point connu le malheur des discussions théologiques. Charlemagne, en rallumant momentanément le flambeau des lettres, vit naître de son temps quelques controverses sur le culte des images, la procession du Saint-Esprit et la prédestination. Mais plus tard Bérenger, Gilbert, Bruïs et Pierre de Vaux, chef des Vaudois , prêchèrent des doctrines que l'Église condamna.
Cependant les nombreux prosélytes qui adoptèrent leurs principes à différentes époques, n'attiraient sur eux que des excommunications et des chàtimens individuels qui n'excitèrent aucun trouble dans l'État. L'hérésie des Albigeois, fort répandue sous le règne de Philippe, fut donc la première qu'on voulut défendre et réprimer par les armes.
Il est aussi triste qu'aflligeant pour la raison humaine de voir que , malgré les flots de sang répandus au nom d'un Dieu qui en abhorre l'effusion, et que, malgré les innombrables calamités versées sur presque tous les pavs de l'Europe, par un esprit persécuteur, pour la cause d'un culte qui n'offre d'armes que la persuasion, ne veut que la paix, ne prescrit que la charité , et ne considère les hommes
PHILIPPE-AUGUSTE. 5o5
que comme des frères ; que dans aucun temps j dis-je, et jusqu'à présent encore, les rois, les pontifes et les ministres n'aient pu s'entendre pour adopter le seul principe qui les aurait préservés de tant de maux et d'erreurs , celui de la tolérance universelle.
Et cependant si la justice divine n'avait pas fait un devoir de cette tolérance, le bon sens aurait dû suffire pour en faire reconnaître le principe comme un axiome. L'autorité n'a d'empire que sur les actions, elle est sans force sur la pensée ; nul pouvoir ne peut nous faire trouver vrai ce que nous croyons faux; entre la conscience et l'homme il n'existe qu'un juge, c'est Dieu. La contrainte, loin de persuader, ne fait que des hypocrites et des rebelles, et les opinions qu'on violente deviennent des passions furieuses , capables et bientôt coupabh^s de tous les excès.
Les discussions religieuses, abandonnées à leur libre cours, n'auraient jamais excité plus de trouble que les disputes des sectes stoïciennes, épicuriennes, platoniques et pythagoriciennes. Mais, dès que les gouvernemens appuient de leurs forces une doctrine religieuse quelconque , et en proscrivent d'autres sur lesquelles cependant les hommes règlent leur vie, et fondent leur crainte ou leurs espérances
5o6 riIlLIPPE-AUr.USTE.
dans une autre vie, soudain les systèmes deviennent des partis qui s'accusent mutuellement de rébellion, de tyrannie, et les guerres excitées par ces discordes sont d'autant plus cruelles que chacun, en s'engageant dans la voie du crime, pense fermement suivre le chemin de la vertu, et croit, en ensanglantant la terre , obéir à Dieu et marquer sa place dans le ciel.
Bientôt l'ambition se couvre de ses voiles sanglans, et la cupidité s'elForce de s'enrichir saintement des dépouilles enlevées aux proscrits. On comprend encore que quelques ministres d'une Ép;lise privilér;iée se laissent détourner des vérités évangélicjues par un esprit de domination, et qu'ils confondent l'intérêt de leur pouvoir avec celui de la religion; mais ce qui n'est pas concevable , c'est que les rois et les peuples n'ouvrent pas enfin totalement les yeux sur ces déplorables erreurs dont ils ont été si souvent les aveugles instrumens et les victimes.
C'est au moment où nous allons parcourir cette longue et cruelle série de guerres religieuses , que nous avons cru devoir rappeler de nouveau à tous les hommes ces vérités éternelles, mais presque éternellement méconnues, qui iii'cnt triompher par la douceur et
PHILIPPE-AUGUSTE. 5oj
par la charité , à la naissance du christianisme , une religion d'amour et de paix sur les débris du paganisme, défendu par toutes les passions, par toutes les habitudes et par toutes les puissances.
Les hérétiques contre lesquels Rome crut devoir appeler les armes des princes, après avoir vainement lancé contr'eux les foudres de l'Église, étaient connus d'abord sous le nom de P^aiidois y en mémoire de Pierre de Vaux, leur chef. Mais comme la ville d'Albi se déclara la première ouvertement pour eux , ce fut sous le nom à'ÀUngeois qu'ils acquirent une déplorable célébrité.
Ressuscitant les erreurs des manichéens, ils admettaient, dit-on, deux dieux , deux principes, un génie du bien et un génie du mal; l'un créateur des choses invisibles, et l'autre des visibles; l'ancien Testament était la loi du Dieu de l'erreur, le nouveau celle du Dieu de vérité; on les accusait de méconnaître l'indissolubilité du mariage , de nier la présence réelle, la résurrection des corps, de rejeter les sacremcns et de proscrire le culte des images. Pour exprimer la haine qu'ils inspiraient, leurs adversaires les appelaient Bulgares, nom antique, mais devenu trop infâme pour être traduit.
5o8 niILIPPE-AUGUSTE.
Lorsque Louis-lc-Jeune vivait encore, Pierre de Bruis propagea dans le Midi les opinions de cette secte; il fut condamné et brûlé; mais les flammes qui le consumèrent produisirent leur effet inévitable; elles multiplièrent ses disciples, qui Tlionoraient comme martyr.
Plusieurs seigneurs , moins convaincus peutêtre de cette doctrine nouvelle, que fatigués du joug politique qui leur était imposé par l'ambition romaine , protégèrent liautement ces novateurs. Le comte de Toulouse leur en donna l'exemple. Alors Innocent III irrité résolut de réprimer par la force les progrès d'une hérésie qui menaçait tout à la fois les dogmes de l'Église et la puissance du Saint-Siège. Croisade Lcs légats du pape , le cardinal Galon , et Arnault, abbé de Citeaux, invitèrent le roi de France et ses barons à consacrer leurs armes au rétablissement de la religion dans les principaux foyers de l'hérésie, Toulouse, Albi , Narbonne, Cahors et Béziers. Ainsi le chef de l'Église, n'écoutant qu'un zèle trop passionné, proposaaux chrétiens de combattre leurs frères, et de se réunir, pour exécuter ce projet sanguinaire, sous le signe pacifique de la croix.
On ne peut dire si Philippe était assez audessus de son siècle pour concevoir toutes les funestes conséquences d'une si étrange et si
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fatale entreprise; ce qui est certain, c'est qu'il ne voulut ou n'osa point la blâmer. Ce prince permit donc de prêcher la croisade dans ses Etats ; on lui offrait le commandement de cette ligue religieuse, mais il le refusa, alléguant, pour s'en excuser, l'occupation que les Anglais donnaient à ses armes et les dangers dont le menaçait d'un autre côté la politique ambitieuse de l'empereur Otlion IV. Cependant il promit aux légats d'envoyer au secours des croisés Louis, son fils, avec un corps de quinze mille hommes, entretenu à ses frais.
L'ardeur religieuse et belliqueuse du temps seconda le zèle des légats, et bientôt on vit une foule de guerriers se croiser contre les Albigeois, avec la môme ardeur qu'ils avaient montrée pour combattre les musulmans.
Les croisés de l'Orient plaçaient la croix sur leur épaule. Ceux-ci l'attachaient sur leur poitrine.
Leurs chefs furent les archevêques de Bourges , de Sens, de Rouen, les évoques d'Autun, de Clermont, de Nevers, de Lizieux, de Baveux et de Chartres, Eudes, duc de Bourgogne, Simon de Montfort, Guy, son frère, les comtes de Nevers, d'Auxerre, de Saint - Pol , de Bar, de Beaujeu, des Roches, de Joigny, de Lévis et de Tourry.
5lO PHILIPPE-AUGUSTE.
Emiarras Lc coiTile clc Toulousc , constcmé à l'appro- .n!.M<), toni- che de cet orage, vint implorer la protection louse. du roi, et, sur son refus, le menaça de s'adresser à l'empereur ; vainement Philippe le lui défendit; il sollicita l'appui d'Othon. Mais l'empereur, soit par conscience, soit par égard pour Rome, l'accueillit froidement, et l'abandonna au triste sort qui l'attendait.
Il serait difficile de peindre fidèlement le caractère du célèbre et malheureux comte Kaymond ; ses vassaux et ses partisans le représentaient comme un héros doué de toutes les vertus. Ses adversaires nous le montrent sous les traits d'un tyran, abandonné à tous les vices , prenant et répudiant sans cesse de nouvelles femmes , et livrant au pillage tous les biens de l'ÉMise.
Les faits, qui, dans les temps de troubles, égarent moins que les opinions, semblent prouver que ces deux portraits étaient exagérés, et que le comte de Toulouse manquait de la suite et de la fermeté de caractère qui donnent la gloire, fixent la fortune, ou illustrent de grands crimes.
Raymond , après avoir provoqué le péril , chercha bassement à l'éviter; il avait osé le braver, il n'osait pas le combattre. Ses premières démarches prouvent que , si dans la
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suite il montra quelque courage, ce fut celui du désespoir.
Le pape venait d'envoyer dans le Midi un saUd.n légat, nomme IVlilon. Le comte, redoutant les armes des croisés, odrit au légat de se soumettre et d'expier ses erreurs. Milon exigea préalablement qu'il remit entre ses mains sept forteresses, et qu'il prît pour caution plusieurs seie:neurs d'Avis^non et de Nîmes.
A ces conditions, le comte de Toulouse se vit admis à prêter serment au Saint-Siège, et fut absous aux portes de l'Église par le légat , qui l'introduisit dans le temple, en le frappant à coups de verge , et le fit sortir ensuite par un souterrain pour le faire passer près du tombeau d'un moine récemment tué par les hérétiques. Là, il se vit contraint de faire amende honorable aux mânes de ce religieux; enfin il jura de j)()rter ses armes en Palestine, dès que le pape l'ordonnerait. Quelle condamnation pouvait être pire qu'une telle absolution !
Cette lâcheté du comte lui conserva sa capitale, sans rétablir la paix dans ses États; car ses vassaux, plus fiers que lui, les vicomtes de Béziers et de Carcassonne, le comte de Foix, PiaymondTernée, Aimery de Montréal, Guillaume de Minerve et Roger de Comminges,
5l2 PHILIPPE-AUGUSTE.
bravèrent le lé{}at, prirent les armes, et se résolurent à tout souiïrir hors l'humiliation. L'armée catholique s'était réunie. Elle élut pour chef le comte de Nevers et le duc de Bourgogne , qui refusèrent successivement ce danfîereux honneur.
Simon de Montfort, élu par eux, imita dans le premier moment leur prudence et leur modestie; mais, le légat lui ayant ordonné d'accepter, il obéit et commanda.
Porirait Montfort, comte de Leicester, ambitieux,
deMontlorr, . . ., . , . , • p • i i
comte de habiic , intrcpidc , iniatigable , tour a tour
Leicesler. , . i • i
généreux et féroce, réunissait en lui les qualités et les défauts qu'exige le rôle d'un chef de parti : il savait profiter rapidement des succès et se montrait fécond en ressources dans les revers. Inexorable pour l'ennemi vaincu , il prodiguait sa vie pour sauver celle de ses compagnons d'armes : au siège de Carcassonne, repoussé dans un assaut et forcé à la retraite , s'apercevant qu'un de ses chevaliers, dont la cuisse était rompue, restait sur le bord d'un fossé en butte aux traits des assiégés, il y retourna seul au milieu d'une nuée de flèches , prit le blessé dans ses bras, l'emporta et le sauva. Aussi nul guerrier ne fut plus respecté par ses égaux, chéri par ses soldats et redouté par ses ennemis.
L'attaque de Béziers signala le commence- tth,-.
1 , , , , , de Béziers.
ment de cette guerre cruelle * : le courage des assiégés et leurs fréquentes sorties coûtèrent de nombreuses pertes aux croisés; mais, un corps d'aventuriers nommés ribaux les ayant renforcés, ils emportèrent d'assaut cette ville malheureuse.
Avant de donner cet assaut, les officiers demandaient à l'abbé de Citeaux comment , après la victoire, ils pourraient distinguer, dans le tumulte, les catholiques des hérétiques, pour épargner les uns et immoler les autres, u Tuez- » les tous, répondit le moine fanatique; Dieu » saura l)ien connaître ceux qui sont à lui. n On suivit cet ordre barbare, et le carnage fut alfreux.
Terrifiée par cet exemple, Carcassonne Disroni,. capitula. Les hérétiques allaient succomber ; iiu;,'caiii.)mais la discorde qui s'élablit entre les chefs de l'armée catholique, divisa leurs forces et retarda la ruine des Albipieois.
Plusieurs seigneurs, jaloux de Montfort, quittèrent son camp; malgré leur défection, cet habile chef, qu'aucune saison n'arrêtait, s'empara pendant l'hiver de plusieurs villes, enleva au comte de Foix Pamiers, Mirepoix, et le contraignit cà signer la paix. Cependant
* ï2og.
5l4 l'IIlMPPE-AUGUSTE.
le comte (le Toulouse, qui s'était réduit luimême à riiumiliation de supplier au lieu de combattre, se plaignit vivement au pape des excès auxquels se livrait l'armée catholique, qui poitait partout le fer et la tlamme, changeait ses villes en tombeaux et son pays en désert. Le roi d'Aragon, seigneur d'une partie du comté de Carcassonne, appuya hautement ces démarches.
Soulève- On a toujours remarqué que la violence d'un
ment 0CC.1- .... 111 11
sioné par parti lui attire plus de dangers et d ennemis
SCS excès. , I , . . . ,
que les armes d un parti contraire. Les excès de l'armée croisée excitèrent l'indignation générale : toute la noblesse du Midi se souleva, ne pouvant supporter tant de meurtres, tant de brigandages ordonnés par des moines et sacrilégement commis au nom de Dieu.
De'tmsse de Moutfort, attaqué de tous cotés, perdit en
MontXorl. , . , 1 1» «- • I
peu de mois un grand nombre dolhciers, de soldats, et quarante villes ou forteresses; en vain il développait un talent supérieur à ces périls , l'anarchie de la milice féodale dérangeait alors les combinaisons du général le plus habile; les troupes que lui amenaient les seigneurs n'étaient obligées qu'à un service de quarante jours; au bout de ce terme, elles l'abandonnaient, et souvent à l'instant où leursecours lui était le plus nécessaire; de sorte
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que tantôt il se voyait à la tête d'une nombreuse armée, et tantôt, réduit à un petit nombre de soldats, il ne ressemblait plus qu'à un chef de partisans. Il aurait peut-être succombé à tant de difficultés sans l'activité d'une héroïne du temps, la comtesse de Montfort, qui vint tirer son époux de péril, en lui amenant elle-même de nombreux renforts.
Après plusieurs combats, les légats, étonnés et inquiets d'une résistance inattendue , tentèrent la voie des négociations. Une conférence eut lieu entr'eux, le roi d'Aragon et les comtes de Montfort et de Toulouse. Elle ne donna d'autre résultat qu'une courte trêve ; mais l'adroit Montfort en profita pour détacher le roi d'Aragon du parti des Albigeois : il maria sa fille avec le fils aine de ce monarque.
La guerre continua donc avec le même acharnement. Le tableau des horreurs auxquelles se livrèrent deux fanatismcs opposés , deux ambitions rivales, secondés par des guerriers ignorans et barbares, ne serait aujourd'hui qu'un spectacle irritant, effroyable, dégoûtant : aucun grand intérêt national ne s'y rattache; on y voit continuellement des campagnes dévastées, des villes livrées au pillage, des temples profanés, des vierges outragées, des prisonniers égorgés, des traités rompus
5l6 l'HI LIPPE-AUGUSTE.
aussitôt que signes, des transfusées comme le comte de Comminge , combattant aujourd'liui ])()ur la croix, demain pour l'iién-sie , enfin des ligues sans union , des triomphes sans ploii'e, des révolutions sans résultat, et des réconciliations sans sincérité.
Le comte de Toulouse, s'armant alors avec autant d'ardeur qu'il avait montré de bassesse en recevant les coups de verges du légat, vengeait ses vassaux opprimés, et recouvrait une partie de ses États. Le roi d'Angleterre lui envoya des secours. Bientôt Montfort se vit assiégé dans Castelnaudary ; mais ce lion entouré ne se montrait que plus redoutable. Aussi fier dans la défense que dans fattaque, il portait , par de fréquentes sorties , la terson reur dans les lignes des assiégeans. Les catholiques l'appelaient le Machahée du siècle ; les Albigeois avaient horreur de son fanatisme , de ses fourberies et de ses vengeances. Ses A l'instant où ses ennemis le croyaient
ptoits. j^j^j^^y^ \\ sort avec furie, enfonce, disperse et taille en pièces l'infanterie du comte de Foix, reçoit des renforts, reprend f offensive, enlève successivement au comte de Toulouse toutes ses places, et ne lui laisse bientôt plus que sa capitale et Montauban.
Abusant promptemcnt de la victoire , les
surnom.
croisés se partagèrent les terres des vaincus ; et Montfort , soit qu'il fût entraîné par la violence de son caractère , soit qu'il .voulût complaire à des moines fanatiques, ordonna, sous des peines rigoureuses, aux habitans des pays conquis, d'aller à la messe et aux sermons tous les dimanches, quelles que fussent leurs opinions et leur croyance.
Le château de Minerve qu'il assiégeait ayant capitulé, Montfort interrogea l'abbé de Cîteaux sur les conditions qu'on pouvait accorder aux assiégés : « Quoique je désire leur » mort, dit le prélat, accordez-leur la vie, >) pourvu qu'ils se convertissent. »
Un des fanatiques compagnons d'armes de Montfort, nommé Mauvoisin , s'étonnait de cette indulgence et la blâmait. « Piassurcz-vous, » répliqua l'abbé, car peu se convertiront. »
L'infortuné Ravmond , sans ressource dans Fui'e ''«•
1 '. -V • I 1 -ni Raymond.
sa détresse, se relugia chez le roi d Aragon, qui ne lui accorda des secours qu'à condition qu'il se soumettrait au pape; il le jura, ainsi que les comtes de Foix et de Béarn.
Un concile se réunit à Lavaur. Le roi d'Aragon plaida la cause des vaincus, implorant pour eux la clémence de l'Église; mais elle fut inexorable. Le légat voulait qu'on rasât Toulouse, et il menaça d'excommunication le
5l8 PIIILII'PE-AUCUSTE.
prince espagnol s'il conlinuait à protc^ger Raymond.
Jamais le Saint-Siëge n'avait traité les trônes avec plus de hauteur; il semblait regarder les rois et les princes comme ses vassaux : au concile d'Arles, les légats eurent l'insolence de défendre au comte Raymond et au roi d'Arap;on de sortir de la ville.
Cruauté- ac L'impi tovablc Montfort était alors l'exé-
Wo:ulort. \ ' 1 P .• A
cuteur des hautes œuvres du fanatisme. Au siège de Lavaur, lorsqu'on en eut forcé les portes , il fit précipiter la dame de Lavaur dans un puits et envoya à la potence son frère Aimery. Par son ordre on égorgea quatre-vingts chevaliers, on brûla quatre cents hérétiques, a la grande joie y dit l'histoire d'Albi, de tous les croisés ; et, tandis que des guerriers inhumains se livraient à ces horribles massacres, le clergé , peut-être plus coupable, chantait le J^eni Creator.
Guerre Lc roi d'Aragou , indigné de ces excès, dékroid'A- clara la guerre à Montfort. Le pape, éclairé
momentanément par la sombre lueur de ces
torches sanglantes, s'efforça d'arrêter le cours
Ecmon. de tant d'atrocités. Il reprocha amèrement au
Iranccs lar- i «• /» i • i i « •
.livcsdu comte de Montfort la persécution des héretiques, l oppression des catholiques, icUusion du sang innocent, son injuste a/jression contre
1g8 vassaux du roi d'Aragon, à l'instant où ce prince combattait en Espagne les Sarrasins ; enfin il lui ordonna de restituer les biens qu'il avait volés, et de ne plus couvrir sa cupidité du voile de la foi. En même temps il prescrivit à son légat de cesser les persécutions et d'établir parmi les chrétiens une paix solide, ou au moins une trêve durable.
C'était vouloir bien tardivement arrêter des passions qu'il avait lui-même déchaînées. Que de malheurs Innocent III eût épargnés au monde, s'il eût écouté la même modération avant de jeter sur la terre les semences des discordes religieuses et des persécutions !
On n'oubliera jamais que la commission Naissance
, de rinc|uiii-
nommée par lui en 1208, pour sévir contre ti"". les Albigeois, fut le germe de l'inquisition. Cette inquisition, dès sa naissance, épouvanta la terre, et dans son berceau, au lieu d'étouffer les monstres, comme Hercule, elle en créa. L'oppression enfanta les crimes; le meurtre d'un inquisiteur servit de prétexte à la publication de la croisade contre des chrétiens. Montfort livra les corps aux flammes pour éclairer les esprits, et c'est avec raison que l'Anglais Hallam compare ce guerrier cruel à Cromwell, dont la vaillante et fougueuse ambition prit le masque du fanatisme.
520 PIllLIl'PE-AUGUSTE.
Inutilement le pape voulait revenir sur ses pas; lui-même avait déclaré la confiscation des biens appartenant aux hérétiques. Les commissaires inquisiteurs venaient de déposer plusieurs évéques. Les partis en fureur ne connaissaient plus de frein. Rome se voyait appelée par les Yaudois la prostituée de Bahjlojie. Les sacremens devenaient les objets de leurs satires. Confondant dans leur haine les prêtres charitables et les persécuteurs, ils la communiquaient si rapidement aux peuples , que , dans le Midi, partout on répétait ce dicton populaire: ((J'aimerais mieux, je crois, êtreprô- » tre, que d'avoir commis une telle action. »
Les passions ne connaissaient plus de frein : un gentilhomme toulousain , insulté , poignarda le légat ; le comte de Toulouse s'était opposé aux proscriptions : Innocent IIITappclait dans ses lettres homme pestilentiel.
Comment ce pontife pouvait-il espérer d'être écouté en prêchant le pardon , lorsqu'on savait qu'il avait écrit à l'abbé de Cîteaux pour l'exhorter à la ruse et à la dissimulation, afin de diviser et de tromper les hé-rétiques , et de les exterminer après plus facilement ; et lorsqu'il accordait sa confiance à cet abbé qui se vantait du massacre de Bézîers, dans lequel quinze mille victimes avaient péri? Personne
n'ignorait cette maxime machiavélique du même pape, citée par M. Sismondi : « C'est » manquer à la foi que de garder la foi à ceux )) qui n'ont pas de foi. »
Ce qu'on devait prévoir arriva. Le concile de Lavaur taxa de faiblesse la récente sagesse du souverain pontife, méprisa ses exhortations, déshérita le fils de Raymond, malgré sa jeunesse et son innocence, invita le pape il la rigueur , et le pressa d'anéantir Toulouse, nouvelle Sodome , avec le même zèle que Phinée.
Inutilement le pape, s'eft'orçant de donner un autre cours à ces passions furieuses, demandait qu'on abandonnât la croisade contre les Albigeois pour secourir la terre sainte; il se vit contraint de sacrifier la charité au fanatisme et de céder au torrent.
La fJi;uerre recommença '*'. Le roi d'Aragon, siège .le à la tète de cent mille hommes, vint assiérrcr '•^-^o''^-^-
' O r.igon.
Muret. Montfort attribuait cet armement du monarque au désir de sauver sa maîtresse détenue dans cette ville. Mais il est constant que c'était sa sœur, la comtesse de Toulouse, qu'on y tenait prisonnière.
L'intrépide Montfort, dont la témérité méprisait tout péril , se trouvait alors sans armée;
* iai3.
523 PIirLIPl'E-AUOnSTE.
rassemblant à peine deux mille (guerriers, 11 se jette clans Muret, et bientôt forme l'audacieuse rësolution de livrer bataille avec celte faible troupe à cent mille ennemis. Un de ses lieutenans, surpris de sa témérité, lui dit: « Comptez donc vos soldats et ceux du roi » d'Aragon. » « 11 ne faut, répondit Montfort, )) compter que les courages. »
Ce cbef de parti, comptant plus encore sur la superstition que sur ses armes, fait publier de nouveau l'excommunication lancée contre les hérétiques, divise ses faibles bataillons en trois corps, au nom de la sainte Trinité, et promet à ses soldats que, « s'ils périssent dans » cette pieuse lutte, ils iront dans le paradis » sans passer par le purgatoire. » Prenant ensuite une épée déposée sur l'autel : « Seigneur, » s'écrie- 1- il, c'est vous qui m'avez choisi » pour commander votre armée contre vos » ennemis; c'est donc à vous à me soutenir )) dans la lutte inégale que j'entreprends, et » à me défendre dans l'extrême péril où je » m'expose : prouvez à toute la terre, en fa- » vorisant mes armes, la justice de cette cause » que vous leur avez confiée. »
Après avoir ainsi porté au plus haut degré l'enthousiasme religieux de ses soldats. Montfort fait ouvrir les portes, en sort avec Tim-
pétuosilé de la foudre et enfonce la première ligne des ennemis.
Indiejné de voir son armée plier sous les sa mon coups d'une si faible troupe, le roi d'Aragon, voulant la rallier plutôt par son exemple que par ses paroles, s'élance contre iNIontfort, l'attaque et tombe mort à ses pieds. Sa chute répand la consternation dans les rangs des alliés; ils se dispersent, et dans leur fuite perdent vinfl;t mille soldats.
Cette victoire ne coûta, dit-on, qu'une victoire .k-
' Monllort.
vingtaine d'hommes à Montfort. Dans les annales de la chevalerie , ce triomphe fut regardé avec raison comme un prodige; dans celles du fanatisme, il fut considéré comme un miracle.
Le nouveau Machabée, rentrant victorieux dans ses remparts allranchis, se prosterna au pied des autels pour faire hommage à Dieu de sa gloire, donna à l'église le cheval et l'armure dont il s'était servi, distribua aux pauvres de larges aumônes, et envoya promptement à Rome la lance et l'étendard du roi d'Aragon.
Ces dépouilles opimes furent suspendues , par les ordres du pape, dans une des salles du château de Saint- Ange, comme le plus glorieux trophée remporté sur l'hérésie par l'Église.