‹ Histoire des CarolingiensChapitre 2 sur 23 · II. s · texte numérisé non relu

II. s

qu'il expira, le 20 juin 840 *, entre les bras de son fidèle Drogon. Il avait, avant de mourir, pardonné a son fils Louis et proclamé Lothaire empereur, recommandant à sa protection Judith et Charles, et ordonnant de lui remettre le sceptre, la couronne et le glaive, joyaux symboliques de la puissance impériale.

Ainsi mourut le fils de Charlemagne. Avec lui descendit dans la tombe, comme dit M. Himly, jusqu'au fantôme de l'unité de l'empire : car depuis longtemps l'empire même n'existait plus de fait. Le prestige du grand nom de Charlemagne était le seul lien qui parût encore relier entre elles ses diverses parties. Aquitains, Gallo-Francs, Germains, Italiens, tout en reconnaissant encore la suprématie nominale d'un seul empereur, s'étaient instinctivement séparés les uns des autres. Peut-être eut-il été heureux pour ces peuples que leur séparation fût définitive et que des prétentions dynastiques ne vinssent plus remettre en question leurs nationalités.

Avant de nous occuper du traité de Verdun, nous devons nécessairement rappeler les événements qui

» Wedekmd, p. 457. Les chroniqueurs rapportent que les derniers mots de l'empereur moribond Turent ut, ut luit, uit, ou au*, auti. Les assistants crurent qu'il voulait chasser le diable (Astronome, ch. 6 '») ou ordonner a son Ame de sortir de son corps. Il est plus probable qu'il voulut dire Htt it uit ou Et Ut aui, c'est fini.

' Les sources do celle où iode historique sont réunies daoslo iome VU

y donnèrent lieu. A la mort de son père, Lothaire fit connaître à la nation qu'il avait pris possession du pouvoir impérial ; qu'il punirait les rebelles et qu'il récompenserait les fidèles. On le reconnut comme empereur dans toute la monarchie f . Un de ses premiers actes fut de rétablir son partisan Ebbo sur le siège archiépiscopal de Reims; un synode fut assemblé à cet effet à Ingelheim, et l'absolution du prélat y fut prononcée *.

Il était à prévoir que Lothaire, depuis longtemps

du recueil de Dom Bouquet. Les chroniques à consulter sont les même* que nous avons déjà citées si souvent, et qui se trouvent dans les 1. 1 et II des ifonumenta Germaniat hittorica de Pertz. Le récit le plus exacides événements de» années 810-8U est dans Fauriel, t. IV, p. 19I-Î6Î, et dans l'appendice de Funek, p. 1 87 et suiv. L histoire de cette époque est également traitée dans l'ouvrage de Gfrœrer, Gtschichte der Ost-u. Wett-Curolinger rom Tode Ludtcigt des Frommen bit xum Ende Conrad$ I. Freiburg, 1848. C'est un ouvrage dont on doit se servir avec précaution, è cause du grand nombre de suppositions gratuites auxquelles l'auteur a recours pour expliquer les événements

Voyez aussi Histoire de France, par II. Henri Mirtin, t II. p. 410 et s.; Schwartz, Der Druderkrieg der Soehne Lwivoigs de» Frommen, Fulda, 18 i:<; Heijer, Dt intettinii tub Ludocico Pio in regno Franrorum ceriaminibu» ; Waitz. Verfastungtgetchichle. t. IV, p. 578; Scholle. De Lotharii I tmperaloriê euro fratribus de monanhia facto certamine, Berlin, <8:.5. M. Ssuolle compare les forces du parti de Lothaire a\ec celles de ses frères et démontre leur supériorité; il raconte ensuite la marche oVs événements, d'après les sources, et examine le traite de Verdun, qu'il ne considère pas comme la base de l'érection de l'empire germanique, foode seulement par le couronnement de l'empereur Aruulphe.

* Nithard, ap. Pertz, t. 11. p. 665 et 6;>fi; Dom Bouquet, VII, p. 10 et suiv.

* Mansi. XIV. 774; Pertz. Uyes, I, 374. On a sur Ebbo des détails fort curieux dans la chronique de Flodoard de Rheiras, ap. D. Bouquet, VI, p US.

couronné empereur et confirmé de nouveau dans cette dignité par son père au lit de mort, ne tarderait pas d'user de son autorité impériale et de prétendre à l'égard de ses frères à la même suprématie que son père avait exercée. On pouvait prévoir aussi qu'il ne laisserait pas à son frère Charles tous les territoires qui, en 839, lui avaient été attribués avec son propre consentement. Il tâcha de rassurer ce jeune prince par quelques paroles bienveillantes, mais il l'engagea en même temps à ne rien entreprendre contre les fils de feu son frère Pépin en Aquitaine, sans en avoir conféré avec lui.

Cependant Louis de Bavière avait déjà rassemblé ses troupes et occupé la plus grande partie de l'Allemagne. En dernier lieu , il établit un camp près de Francfort. Lothaire, qui se voyait devancé dans ses projets hostiles, partit d'Italie au mois d'août, s'arrêta à Worms, et vint camper à l'embouchure du Mein; mais, loin de s'empresser à livrer bataille, il conclut une trêve jusqu'au 11 novembre. Il voulait dans l'intervalle tourner ses armes contre Charles; il laissait à Louis ses conquêtes, espérant de pouvoir les reprendre après qu'il aurait écrasé son frère. Mais Charles n'avait pas manqué de se prémunir militairement contre la fourberie depuis longtemps connue de Lothaire. Laissant une partie de son armée en Aquitaine, pour occuper Pépin II, il s'avança vers le nord. Lothaire occupait déjà la Belgique, où il avait des partisans ; il se hâta d'arriver sur la Seine ;

ses vassaux du nord de la France se soumirent sans opposition; il s'arrêta à Chartres.

De son côté, Charles était arrivé à Orléans, de sorte que les deux frères se trouvaient peu éloignés l'un de l'autre. Lothaire lui fit proposer une modification provisoire du dernier partage : il lui aurait laissé l'Aquitaine, la Septimanie, la Provence et dix comtés entre la Loire et la Seine; un traité définitif devait être conclu à Attigny, le 8 mai 841 *; jusque-là, Louis le Germanique ne serait pas attaqué. A peine cet arrangement ful-il préparé, et accepté par les grands du parti de Charles, que les intrigues et les menées déloyales de Lothaire en rendirent la conclusion impossible.

Louis semblait avoir fait de grands progrès en Germanie ; il avait reçu les hommages des Allemans, des Saxons, des Thuringiens et des Francs établis le long du Rhin. Il se trouvait avec ses troupes à Worms. Lothaire revint à lui et marcha contre son armée avec des forces imposantes. Les partisans de Louis soutinrent faiblement l'attaque; il fut bientôt abandonné par le plus grand nombre d'entre eux, et dut se réfugier de nouveau en Bavière. Lothaire, se voyant maître du terrain, retourna à Aix-la-Chapelle pour y célébrer la Pàque ; niais un corps d'observation com-

' Ea }iacti<<re prtelintn diremit, utcederet knrolo A(|uitauia, Septimama. l'rovmeia et de ce m romiiattis inter Ligerim et Sequanam ; eo videlicet modo ut tais coniemplus, intérim inibi esset, donec Ittiniacum 8, Idus Maids convenant. (Nith , I. Il, c. 4.)

mandé par Adalbert f , comte de Metz, créé duc par lui, se porta dans la contrée appelée encore aujourd'hui le Riess, qui forme la frontière entre la Souabe et la Bavière, près de Nœrdlingen.

Charles s'était rendu le 7 mai à Attigny ; il y attendit l'empereur jusqu'au 12. Celui-ci, au lieu de venir, contracta contre lui une alliance avec Pépin II. Charles se hâta d'en conclure une autre avec Louis le Germanique, qui attaqua Adalbert près de Nœrdlingen, le battit et même le tua. Les armées des deux frères se rapprochèrent alors; elles firent leur jonction sur la rive gauche de la Marne, près de Chàlons *.

Lothaire, d'un naturel peu actif, voulait gagner du temps, pour voir arriver les secours de Pépin, qu'il avait demandés. Afin de tromper ses frères, il leur fit faire diverses propositions de paix; mais ils ne se laissèrent pas arrêter et s'avancèrent contre lui. Au milieu du mois de juillet 841, ils se trouvaient à proximité de l'armée de Lothaire, près d'Auxerre, sur l'Yonne (frontière septentrionale de la Bourgogne). Entre le 21 et le 25 juillet, de nouvelles négociations furent entamées, mais infructueusement. Pépin II n'étant pas encore arrivé, Lothaire cherchait à différer la bataille. Son camp était près d'un village nommé

1 Adalbert était en même temps l'homme d'Etat et le capitaine le plus eminent du parti de Lothaire.

1 Cadhellonicam Karolu* adiit urbem ; ibique maire una mm Aquitaoiis recepla, repente nuntiatur, quod LoJhu viens mm Adhelberlo, dure Austrasiomm, proelio commisse» vicisset . Renoque traiecto. ob tllius adiutorium, quai lotni» posseï, veniret. 'Nith. I. il, c. 9.)

Fontanehim, connu sous le nom français de Fontenai et appelé aujourd'hui Fontenailles. C'est là que la bataille eut lieu, le 25 du mois de juillet 841.

Nous croyons pouvoir passer sous silence les détails de ce grand fait d'armes. La bataille de Fontenai a été décrite par Nilhard et par Agnellus *, envoyé du pape, qui tous deux y assistèrent, le premier en combattant lui-même dans l'armée de Charles. Elle dura pendant quatorze heures, et eut pour résultat de priver l'empire des Francs de ses meilleurs guerriers. Elle fut si meurtrière, qu'on évalua le nombre des morts, du côté de Lothaire seulement, à quarante mille. Malgré le secours de Pépin, l'empereur fut vaincu.

Les- Austrasiens, qui n'avaient pas renoncé au principe de l'unité de l'empire, étaient de son côté; ils combattirent en descendants des soldats de Charles Martel et de Charlemagne.On les vit rompre les lignes formidables des Germains de Louis, qui formaient le centre de l'armée des deux rois, et ils les auraient taillés en pièces, s'ils n'avaient été pris en flanc par les Aquitains, les Provençaux et les Bourguignons de Charles. Ils succombèrent mais glorieusement sous le nombre de leurs ennemis. Sur cet effroyable champ

» De viti$ pontif. Ravennae. Wedekind, p. '.67, donne une description circonstanciée du combat, ainsi quo Funck, p. *20i, et Fauriel, IV, p. 2i6 Dans ce dernier on trouve un pot me dont l'auteur a assisté à la bataille du côté de Lothaire Voyex aussi Eckhart, t U,p.3>8. D. Bouquet, VII, p. 340; Nilhard, ap. Perlz, p. 661, 66i. Wailz, t. IV, p. 18*. Henri Martin, t. II. p 41.».

76 HISTOIKE DES CAROLINGIENS

de bataille tombèrent les forts, les expérimentés aux batailles, comme les appelle le poète Ànghelbert f .

Si la bataille de Fontenai ne fut pas le Waterloo de 841, elle conduisit cependant, mais plus tard, a la conclusion de la paix de Verdun. On espérait que le vaincu se soumettrait à ce jugement de Dieu ; il n'en lit rien. Lotliaire s'enfuit à Aix-la-Chapelle, et, n'ciant pas poursuivi par les vainqueurs, il tâcha d'y rétablir ses forces. Il engagea les Normands à lui prêter assistance, et lit exciter par son fils Lothaire les paysans saxons à cette révolte contre leurs seigneurs, qui est connue sous le nom de Stellinga 4 . Cette sorte de conjuration pour le rétablissement de la liberté fut comprimée plus tard et cruellement traitée par Louis le Germanique, qui vint en aide aux seigneurs attaqués par leurs sujets et serfs {servi et leti).

La conduite de Lothaire obligea ses frères à renouveler et fortifier leur alliance. C'est ce qu'ils firent à Strasbourg le 16 des calendes de mars, par des serments solennels prêtés tant par eux que par leurs armées. Ces serments furent prononcés par Louis et les troupes de Charles en langue romane, par Charles el

1 V. les HUtorimt det Gaules, t VU, p. 30V.

* Nilhard,/. c, Prudentius, p. i i7, 138 ; Annalen Xantentet, ap. Pertz, 11, 5Î7, et Wedekind, p. 472. L'histoire de celle insurrection el des guerres qu'elle occasionna est fidèlement racontée, d'après les sources, par Funck, p. 507, ill et suiv. La signification du mot Stellinga est fort obscure. Selon nous il dérive de AufUeUung t est-à-dire AufUand, insurrection. C'est cette interprétation que vient aussi d'adopter M. Zoepfl dans le \ol. 11 . de •es Alterthumer dtt deulschen Riich» u Rtchi$, p. 3*6.

les Germains, en langue tudesque. Leur formule nous a été conservée par Nithard ; c'est un des monuments les plus précieux du wallon-français et du flamandallemand de cette époque

Charles, parcourant les pays tombés en sa possession, vers la fin de l'année 841, était parvenu jusqu'en Hesbaie (on croit mémo à Liège), où il reçut l'hommage des Hasbaniens dont il avait su gagner l'affection *. Menacé par Lothaire, il rebroussa chemin, et fit ensuite sa jonction avec Louis le Germanique aux environs de Strasbourg. C'est là que les serments furent prêtés, au mois de mars 842. Ensuite les deux frères se mirent en marche avec leurs armées vers le Bas-Rhin; arrivés à Coblence, ils traversèrent la Moselle. La défense de ce passage avait été confiée à l'évêque Otger, de Mayence, au comte Hatto et a

' Le récit de l'assemblée de Strasbourg et ses serments ont été souvent publies; ou le* trouve, entre autres, dans Pertz, lege$, I, p. 375, et dans Doni Bouquet. VU, p. Î6 et 3o. Nous nous bornerons à donner le serment de Charles en langue tudesque, comme intéressant plus particulièrement la Belgique : ■< In Godes minua iud in thés christianes folcbei ind unser bedhero gehalinissi, Ton thesemodage frammorde>,so fram so mir Got gewizci m.li marih furgibit, so haldih tesan minan bruodher, soso man mit rehtu slnan bruher scal, in thiu, thaz er mig so soma duo; indi mit Ludh«> en in nohheiniu thing ne geganga, the minan wtllon imo ce sradhen «prhen. »

* Prudeiitius, ad ann. 8 V 1 T ap. Pertz, I, p. V53. Il dit de Charles : Per Frauciam permeans Husbanienses adit sibique plus amore quam timoré conciliât, i U. Boii(|uet, VII, p. 6i ) Nithard (1. 111, c. 2) parle d'un comte des M^nsuanens, «pie M. Perlz croit être du Masogau. La Mansuarie était une enclave de la Tox .ndrie entre le Demer et la grande Néthe, confluant a la Ilcsbuie. vers !e sud. au pays de Ryen vers le Nord.

78 niSTOIRB DES CAROLINGIENS

Heriold le Danois, que Lothaire y avait postes avec quelques troupes; mais ils s'enfuirent devant les forces supérieures des alliés Lothaire lui-même se trouvait au palais de Sinlzig, sur la rive droite du Rhin, près de Coblence. A leur approche, il se retira précipitamment vers Aix-la-Chapelle, d'où il partit pour aller chercher un refuge sur le Rhône, dit Nithard, sur la Marne, à Troycs, suivant d'autres auteurs,

Charles et Louis, revenus à Coblence, étaient embarrassés de trouver une solution; ils crurent devoir la demander à l'Église, c'est-à-dire aux évéqucs et au clergé, comme organes de la volonté divine. Un jugement de Dieu, manifesté autrement que par la guerre et les ordalies en usage, leur paraissait propre a terminer le grand procès entre eux et leur frère aîné a . Le synode réuni à cette fin demanda aux deux rois s'ils voulaient gouverner d'après la volonté de Dieu et ne pas suivre les mauvais errements de Lothaire. Ils en firent la promesse solennelle. Alors les évêques déclarèrent que Lothaire, dénué de toute aptitude et de tout bon vouloir pour le gouvernement de l'État, était déchu par

1 Reges armati naves conscendunt, et Mosellam ocius traicfunt. Quod cuin Otgarms, Mogiinh» sedis episcopus, Hatto corne», Herioldus, ce'oriqoe viderunt, quos Lotharius ob hoc inibi reliquerat, ut illis transitum prohibuisset, timoré perterrtti, litore relicto fugerunt. (Nitb., 1. III, c. 7.}

' Et primutn \isum est, ut rem ad episcopos sacerdolesque, quorum adcrat pars maxima, conferreot, utillorumconsultu, veluti numine diviuo. harum rerum exordium atque auctoriUs proderetur. (Nitb., I. IV, c. I.)

TIUITÉ DK VEKDUN. T»

jugement de Dieu. Ils autorisèrent Louis et Charles à se partager tout l'empire, leur disant : « De par l'autorité divine, nous vous avertissons, nous vous exhortons, nous vous enjoignons de recevoir ce royaume, et de le gouverner selon la volonté de Dieu. »

Aussitôt le partage fut résolu, et l'exécution conliée à vingt-quatre arbitres f . Louis, qui avait déjà la majeure partie de l'Allemagne, y joignit la Frise et la France ripuaire jusqu'à la Meuse; une ligne de frontières fut tracée des environs de Namur vers l'Alsace; les pays situés au midi de cette ligne furent adjugés à Charles, qui eut ainsi toute la partie de la France située en deçà de la Meuse. La Bourgogne des deux côtés du Jura devait également lui appartenir 9 .

Lothaire s'était retiré vers l'Italie; mais il s'arrêta avec les siens près de Lyon. Les deux rois marchèrent contre lui, pour le forcer à terminer la guerre. Ils n'étaient pas loin de Verdun, lorsque Lothaire leur envoya un messager, chargé de leur dire qu'il désirait la paix et un arrangement final. Il demandait la désignation d'un endroit où des délégués des deux partis pussent se réunir et ouvrir des conférences. Les rois, se méfiant de lui, répondirent qu'il n'avait qu'à leur envoyer ses représentants. Ils

1 Hinc autem ute<-que illorum duodeiro e suis ad hoc opus elegii. quorum unus ex'iti Nith., 1. IV, c. i.)

• Wedekind. p. 478, d'après Nithard. p. r.fs et 069; Putick, p. 115; Mansi, XIV, p. 78P.

fi < HISTOIRE DES CAROLINGIENS

étaient convenus entre eux de lui céder une partie des territoires dont ils venaient de faire le partage. Lothaire leur députa trois hommes choisis, pour déclarer a ses frères qu'il désirait sincèrement la paix, et qu'il se contenterait d'un tiers de la monarchie; qu'il croyait pouvoir y prétendre, puisque d'après In volonté de leur père il devait porter la couronne impériale. L'Italie lui appartenant, comme la Bavière ;i Louis et l'Aquitaine à Charles, il proposait de diviser le reste de l'empire, ou plutôt l'empire lui-même, hors lesdits royaumes, en trois parts égales.

Les rois répondirent qu'ils n'avaient jamais voulu autre chose, et qu'ils étaient prêts à s'entendre f . Après en avoir délibéré, ils offrirent à Lothaire tout le pays situé entre la Meuse, la Saône et le Rhône, d'un côté, le Rhin et les Alpes de l'autre. S'il refusait, les armes devaient décider. Cette part ne lui parut pas suffisante, il demanda davantage. Les envoyés des rois crurent, sans cependant y être autorisés, pouvoir lui offrir encore le pays situé entre la Meuse et la forêt Charbonnière, plus la Provence, que Charles devrait lui rendre. Lothaire accepta, et une trêve, basée sur ces propositions, fut conclue.

Au camp de Charles, à Mussy, on ne fut pas content de cet arrangement, mais sur les instances d'Adalhard, frère de la mère de Charles, et l'homme le plus influent de son conseil, Charles finit par y acquiescer.

» Fauricl, p. 215.

Une réunion des trois frères eut lieu, le 5 juillet, à l'île d'Anille dans la Saône, près de Màcon : ils s'engagèrent par serment à diviser l'empire (sauf l'Italie, la Bavière et l'Aquitaine) en trois parts égales, parmi lesquelles Lothaire pourrait choisir celle qui lui conviendrait. On arrêta que chacun des trois frères pourrait désigner quarante commissaires, qui se réuniraient le l rr octobre à Melz, pour régler ce nouveau partage. Charles et Louis promirent de se trouver pour lors à Worms.

En attendant, et sans doute pour utiliser les loisirs que leur donnait la paix provisoire, Charles s'en alla guerroyer en Aquitaine contre Pépin II; Louis, en Saxe, contre les Stcllinga; Lothaire, dans les Ardennes, contre ceux de ses vassaux qui l'avaient abandonné Ce dernier se trouvait à Thionville, à l'époque fixée pour les conférences. Ses frères, qui étaient venus à Worms, refusèrent d'envoyer leurs commissaires à Metz, ce lieu étant trop rapproché de Thionville; ils proposèrent de convoquer la réunion à Worms; finalement ce fut à Coblence qu'elle eut lieu, non le l ,r , mais le 19 octobre.

C'était un congrès d'ambassadeurs. Ceux de Lothaire s'établirent sur la rive gauche du Rhin ; ceux des deux rois, sur la rive droite. Les séances furent

» Lodharius autem jam, ut sibi videhotur, de élection© regoi partium securus, Ardoeunam venatu petit, omnesque pnmores sud) portionis populi qui a se, dura a regno abirot, nécessita te coacti desciverant, honoribus privavit. (NitharJ, I. IV, c. *.)

M HISTOinE DES CAfml INGIKNS

tenues dans l'église de Saint-Castor. Les envoyés de- Charles et de Louis demanderont à ceux de l'empereur s'ils étaient porteurs d'une description statistique de l'empire, ce qu'ils espéraient, vu qu'il y en avait une dans les archives impériales déjà du temps de Charlemagne. Les envoyés de Lothaire répondirent qu'ils n'en avaient pas et qu'ils ne croyaient pas en avoir besoin, un partage consciencieux pouvant être arrêté sans cela. Les évêques, qui craignaient le renouvellement de la guerre, se rangèrent de leur avis; mais les députés des rois ne voulurent pas continuer les travaux, et proposèrent une prolongation de la trêve, afin qu'on pût des deux côtés faire les études nécessaires pour terminer celte grande affaire en pleine connaissance de cause. Lothaire y consentit; ou se mit d'accord le 5 novembre ; la reprise du congrès fut fixée au 45 juillet 843. Charles et Louis retournèrent dans leurs pays respectifs.

Conformément à la convention du 5 novembre, des commissaires furent envoyés dans tout l'empire, par chacun des contractants, pour faire un relevé territorial exact des comtés, des évèehés, des abbayes ainsi que des domaines royaux, et pour en déterminer la valeur sous le rapport des revenus. Ils devaient se retrouver a Verdun, pour procéder au grand œuvre du partage. Tout fut terminé au mois d'août. Les trois frères vinrent en personne à Verdun ; ils jurèrent de maintenir le partage définitivement arrêté.

Malheureusement nous n'avons plus de texte de ce

traité si célèbre dans l'histoire de l'Europe; nous n'en connaissons que ce qui est rapporté par Prudentius, continuateur des annales de Saint-Berlin. Voici comment il s'exprime, à l'année 8 13 :

« llludovicus ultra Wienum omnia, citra Rhenum veto Nemetum, Vangionam et Maguntiam civitales pagosque sorti lus est.

» Lotharius inter Rhenum et Scaldem in mare decurrentem et rursus per Cameracensem, Hainaoum, Lommensem, Castriiium et eos comitatus qui Mosœ citra contigui habentur, usque ad Ararem Rodano in/luentem et per deflexum Rodani in mare cum comitatibus sirniliter sibi utriusque adhœrentibus ;

» Cetera usque ad Hispaniam Carolo cesserunt 1 . »

Les royaumes que chacun des frères possédait s;ins contestation ne furent pas compris dans le partage : savoir la Lombardic appartenant à Lothaire, l'Aquitaine a Charles, et la Bavière à Louis. Bien qu'il conservât le titre d'empereur, Lothaire n'eut plus aucun droit de suzeraineté sur les pays possédés par ses frères *.

Cet acte, qui reçut son exécution, est un des plus importants parmi ceux des Carolingiens qui concernent la Belgique. C'est pourquoi nous avons rapporté avec tant de détails les événements qui le produisi-

• Pertz, Monumento, I, p. 4*0 ; D. Uouquel, VU, 62. Voyez aussi les Annales de Fultie et de Metz, ann. 8fc3, op. D. Bouquet, p. 160 et 186; ap. P«nz, I. Ou n'est pa» d'.iccord sur la dute du traité; elle est incertaine, Wtitz, IV, p. 590.

« W«iU,t. IV, p.o9l-593.

84 HlSTOinE DKS CAROLINGIENS.

rent. On voit que toute la Belgique, hormis la Flandre et l'Artois, situés sur la rive gauche de l'Escaut, fil partie de la Lotharingie, pour former plus tard le duché de Lothicr : car c'étaient l'évêché (alors enconcomté) de Cambrai, le pays de Nainur (Lommensis), le Hainaut, le Brabant, le Limbourg, le Luxembourg, qui tombaient dans la part de Lothaire.

Indépendamment du partage qui fut opéré a Verdun, on est autorisé à croire qu'il intervint entre les trois frères une convention de rester unis, et d'exécuter, en vue de cette union, les articles du partage de l'an 817, en tant qu'ils fussent encore applicables à la situation Ainsi, il devait toujours exister un seul empire franc, divisé en trois royaumes; l'un des rois devait porter la couronne impériale, soit dans la lignée de Lothaire, soit dans celle de ses frères. On sait que bientôt ceux-ci se la disputèrent, et que le but qu'on s'était proposé, de conserver l'union de la monarchie, ne lut pas atteint. L'intégrité même du royaume du milieu ne fut pas respectée plus tard : Louis le Germanique et Charles y portèrent atteinte en 870.

Quand on examine le partage de Verdun, on se demande quels ont pu être les motifs de ce mode de

1 Hais c'est une supposition gratuite de Gfroerer, que les trois frères aieut en morne temps garanti à leurs vassaux et aux grands de leurs royaumes des libertés et des droits politiques. Cotte assertion a été victorieusement réfutée par M. Wenk, p. 4Î5, et desapprouvée par M. Waitz, p. 593, h oie 2.

TRAITÉ DE VERDUN. Sa

division, dont on aurait dû apercevoir les vices. N'était-il pas à prévoir que le royaume du milieu, si facile a écraser, ne pourrait pas résister aux attaques même d'un seul de ses deux voisins? On a essayé plusieurs solutions de cette question. On a attribué ce mode de partage à l'antagonisme des nations; mais, si la part de Louis était entièrement germanique, et celle de Charles, sauf la Flandre, toute gallo-frunquc, le royaume de Lothaire renfermait non-seulement les deux éléments nationaux, mais en outre la nationalité lombardo-italienne. Ce n'était donc pas le principe des nationalités qui avait prévalu. D'autres en ont cherché les motifs dans l'intention d'assurer à chaque royaume des frontières naturelles, marquées par des fleuves et des rivières. Il y a du vrai dans cette supposition; mais elle ne contient pas toute la vérité. Nous croyons ne pas nous tromper, en admettant que les copartageants furent déterminés par des raisons de plus d'une espèce. Voici nos idées à ce sujet.

On était convenu de partager l'empire en trois parts égales en rapports ou revenus; le partage de l'an 843 devait donc remplir cette condition. D'un autre côté Lothaire, étant empereur et voulant le rester, devait tenir à la possession des deux capitales de l'empire. L'une était Rome, siège du pouvoir spirituel suprême, de qui les empereurs recevaient la couronne impériale; l'autre, Aix-la-Chapelle, capitale politique créée par le fondateur de l'empire au centre de la monarchie et, pour ainsi dire, dans la patrie de la famille ii. 6

carolingienne; le chef de cette maison devait y attacher le plus grand prix. De ce point central l'empereur pouvait avec facilité porter ses armes soit dans la Germanie, soit en France. Il fallait donc nécessairement prolonger le territoire de Lothaire depuis Tltalie qui lui appartenait, jusqu'au nord-ouest, et le rendre libre du côté de la mer.

Cette longue bande de territoire séparait les deux royaumes collatéraux, toujours disposés à guerroyer l'un contre l'autre. Sans doute la crainte de voir écraser le royaume du milieu n'existait pas : on devait croire que l'un des rois voisins serait toujours intéressé à le maintenir, quand l'autre le menacerait. Il avait, au surplus, ses frontières naturelles, étant situé entre le Rhin, l'Escaut, la Saône et le Rhône. On ne s'en était départi qu'en donnant à Louis le Germanique les territoires de l'archevêché de Mayence et des évèchés de Worms et de Spire. La chronique de Reginon de Trêves explique cette déviation d'un plan rationnel par la nécessité de comprendre des vignobles dans la part de Louis *. On avait déjà fait quelque chose de semblable, en 842, dans les projets de partage entre les deux frères. Peut-être aussi l'annexion des trois évêchés à la part de Louis fut-elle jugée nécessaire pour rendre les trois lots d'un rapport égal.

* Carolo occidentalia regoa ceaseruut a Britannico Oceano usque ad Mosam fluvium, Ludovico vero occideotalia scilicetomnis Germaoia usque Rheoi Ouenla et oonnull» civitates cum adjacentibus pogis trans Khenum, profter vint copiant. {Chrcn. Regin.. 1. II, ad ann. 819, ap. Pertz.)

Nous croyons, avec Gfrœrer 1 , qu'on prit également pour base du partage, autant que possible, la circonscription des diocèses. Il dut en être ainsi tout au inoins à l'égard des évêchés de la rive gauche du Hhin que nous venons de citer. La province ecclésiastique de l'archevêché de Mayence comprenait une très-grande partie de l'Allemagne, s'étendant jusqu'aux confins de la Bavière et embrassant la Pannonie avec le duché de Wurzbourg, la Thuringe et une partie de la Saxe. Il aurait été fort difficile à l'archevêque de Mayence d'exercer son pouvoir métropolitain sur la rive droite du Rhin, dans la Germanie gouvernée par Louis, si le siège épiscopal avait été dans la Lotharingie. Bien qu'il fût toujours partisan de Lothaire, il devait préférer d'avoir Louis le Germanique pour souverain temporel; car autrement il risquait de se voir remplacé dans les évêchés d'outre- Rhin par un autre archevêque, dont la nomination aurait pu être facilement obtenue du pape.

La circonscription diocésaine eut sans doute aussi quelque influence sur les assignations de territoires faites à Lothaire en Belgique : car Liège faisait partie de la province archiépiscopale de Cologne; une autre partie du pays relevait de celle de Trêves ; Cambrai cependant appartenait à la province de Reims, dans le royaume de Charles.

1 Mort en juillet 186t. pendant que nous travaillions è ce chapitre. 11 r tait professeur d'histoire à l'untvorsitë de Fribourg. Voyez son ouvrage iot ilulé : Gnchù-hte Jer K arolingertom Tode Ludwigt Jet Frommtn, t. I, p.37.

Une autre question assez intéressante est celle de savoir à quelle influence il faut attribuer la conclusion de la paix. On est tenté de croire que les trois rois eux-mêmes devaient être fatigués de guerres. Mais Lothaire aurait certainement continué la lutte, s'il n'avait été sûr de parvenir plus facilement a une bonne fin par les négociations; et ses deux frères personnellement étaient toujours disposés au combat, pour le cas où leurs essais de pacification resteraient de nouveau sans effets. Le clergé, il est vrai, désirait ardemment la paix; la guerre lui paraissait aussi funeste et destructive pour l'Église que pour l'État ; mais seul il n'était pas assez puissant ou assez influent pour forcer les princes a s'entendre. Il n'y a que les vassaux laïques qui aient pu obliger les rois à se réconcilier >. Ainsi que les généraux de Napoléon en 1813, ils devaient être las de ces combats si meurtriers ; la crainte perpétuelle d'être vaincus et dépossédés par le vainqueur devait leur faire désirer finalement la possession sûre et tranquille de leurs comtés, de leurs fiefs et même de leurs seigneuries allodiales. Déjà plus d'une fois ils avaient été obligés à la défection : aujourd'hui soumis à Lothaire, ils se voyaient forcés le lendemain à reconnaître Charles ou Louis. Le repos et la stabilité étaient un besoin absolu, tant pour eux que pour

* C'est aussi l'opinion de Gfroerer, opinion combattue, à l'aide de raisonnements peu solides, par M. Wenck, Dat prankitcht Reich teit dem Vertrage ton Virdun. Leipzig, 4851, p. 4U et euiv.

les seigneurs ecclésiastiques, et pour les rois euxmêmes. Il arriva donc, en 843, ce qui eut lieu en 1648, lorsque toute l'Europe, dégoûtée de trente ans de guerres, aspirait à la paix, telle quelle, qui fut définitivement conclue à Munster *.

1 V. Wurm, L'eber die Bedeutung du Vertrag» vonVerdun dans 11 Revu* publiée par M. Cotta sous le iire : Dtuttchê Vierleljahrêihrift, de 18*3, »ol. 4, p. 3;5.

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