‹ Histoire des catacombes de RomeChapitre 24 sur 172 · M. VI. D. XIII · texte numérisé non relu

M. VI. D. XIII

0 Aux Dieux Mânes. A Gains Yalerius Successus. Hiero et Romana, à leur fils chéri, qui vécut onze ans six mois treize jours. »

Cette bizarre inscription, -publiée par Muratori, a fort exercé les savants. La difficulté d'inteiprétation est venue de ce qu'on faisait entrer dans chaque ligne les initiales et les finales, tandis que les sigles qui commencent doivent se détacher et se lire de haut en bas : ce qui donne les mots connus : Ossa tua bene quiescant, Que tes os reposent tranquille^. Il en est de même des sigles qui terminen et dont la lecture doit se faire en remontant. Par ce moyen, on obtient l'acclamation ordinaire : Sit levis terra (ibi, Que la terre te soit légère. Je me suis souvent demandé quelle était la signification de cette dernière phrase et l'intention des païens en lafaisant graver avec tant de sollicitude sur la tombe de leurs amis ou de leurs proches. Suivant le célèbre professeur YermiglioU \ les païens attachaient une idée de malheur et de honte à la malpropreté et à l'encombrement des tombeaux. De là, entre bien d'autres témoignages, Tinscription suivante, où l'on voit une femme, Ponzia Justa, léguer six cents sesterces,

1 Lezioni elementari di archeologia esposte iiella poiitifîcia università fliPerugia,da G/oy. BattistaVermiglioli. Milano, 18'24; 2 vol. in-S", t. II, p. 142.

aûn de tenir toujours propre la tombe d'une de ses affranchies, nommée Fortunata : Ut monvmentvm remvndetvr, et plus clairement : Ne patiare. mevs. tvmv- Ivs. increscere. si'luis. De là encore la scie gravée sur un si grand nombre de tombeaux, afm d'exprimer le soin avec lequel les héritiers devaient empêcher les ronces et les épines de pousser sur la terre des morts. De là enfin cette imprécation lancée contre les personnes odieuses :

Terra tuum spinis obducat, Lena, sepulchrum.

«f Que la terre produise des épines qui couvrent, Lena, ton sépulcre. »>

Les expressions de tendresse et de regret que nous avons vues sur les tombes païennes se trouvent aussi exprimées dans les mêmes termes sur les lombes chrétiennes. Il en est autrement des acclamations. Au lieu des froides et insignifiantes formules : Que la teri^e te soit légère ! Que tes os reposent tranquilles! les chrélien font deux souhaits pleins de consolation et d'espérance ; c'est la vie et la paix éternelles en Dieu qu'ils souhaitent à leurs amis.

DIOSCORE VIBE IX ETER.NO.

ciDioscore, vis dans l'éternité. »

FAV3TIXA DVLCI5 BIBAS IX DEO.

«Douce Faustine, vis en Dieu. »

Quant à l'acclamation m ;x/ce, elle se trouve presque sur chaque tombe chrétienne, et ne se trouve que là. Or, pour peu qu'on veuille réfléchir à la religieuse fidélité avec laquelle les premiers chrétiens transpor-

talent dans leurs usages, dans leurs mœurs, dans leurs paroles les exemples et les leçons du divin Maître, on ne pourra s'empêcher d'y voir le salut donné par Notre-Seigneur à ses Apôtres, après avoir consommé sur le Calvaire l'œuvre de la rédemption. Ce salut, dont le sens est tout à la fois si simple, si sublime et si étendu, a passé des lèvres du Sauveur sur celles de l'Église, son épouse. Les inscriptions sépulcrales l'ont emprunté à la liturgie, et, sous quelque forme qu'elle soit gravée par l'outil du Fossoyeur, cette divine parole conserve la signification évangélique qu'elle a reçue primitivement et qui ne saurait varier.

Laissons maintenant les inscriptions tumulaires : cette belle page du grand livre des Catacombes n'est pas encore épuisée ; nous y reviendrons demain. Aujourd'hui nous allons franchir l'ancienne porte Capena et descendre dans les cimetières qui l'avoisinent.

Salut, d'abord, à la vénérable église Domim, quo vadis ? où la Voie Ardéatine, quittant la voie Appienne, tourne sur la droite et conduit à la Fasciola ^. Ici se trouve la Catacombe des Saints-Nérée-et-Achillée, également connue sous le nom de Sainte-Pétronille et de Sainte-Flavie. Pour en trouver l'origine, il faut remonter au temps des Apôtres -. L'"Evangile nous apprend que saint Pierre avait été marié, et la tradition lui donne une fille appelée Pétronille^.

Toutefois quelques historiens ont pensé que Pétronille n'était que la fille spirituelle de l'Apôtre, à qui elle était devenue particulièrement chère par sa piété

1 Titulus ou église dédiée aux saints Nérée et Acliillée.

2 S. Igx., Ej^.ix.

"^ Clemexs Alexaxd., Strom., lib. VII. — S. Chrysost., Hornil. IV, in Isalam.

et son courageux dévouement ^. Quoi qu'il en soit, le corps de l'illustre vierge fut déposé dans une crypte ouvertesurlaYoieArdéatine, àvingtminutes deRome. Cette crypte était dans un jardin appartenante sainte Flavie Domitille, cette autre fille de saint Pierre, nièce des empereurs Titus et Domitien et si célèbre pour son courage dans les annales de la primitive Eglise.

Née sur les marches du trône, Flavie s'élève dès la fleur de l'âge jusqu'à l'héroïsme de l'humilité chrétienne, et conserve sans tache, au milieu du luxe et de la corruption de la cour des Césars, le lis délicat de la virginité. Son indigne parent, l'empereur Domitien, devait naturellement haïr cette jeune personne, qui faisait le charme et l'orgueil de sa famille. Ayant appris qu'elle est chrétienne et qu'elle a voué sa virginité entre les mains du pape saint Clément, il la fait reléguer dans l'île Ponzia, où elle souffre un long martyre. Par ordre du même prince, elle est conduite à Terracine ainsi que deux vierges ses compagnes ou ses suivantes, Euphrosyne et Théodora, et brûlée vive dans sa chambre.

Avec la jeune princesse moururent Nérée et Achillée, ses serviteurs, à qui elle était, après Dieu, redevable de la foi. Retenue peut-être par le rang illustre de Flavie, la cruauté de Domitien ne connut plus de bornes quand il fut question de ses officiers. Le consulaire Memmius Rufus les fait étendre sur le chevalet, en ordonnant qu'on leur brûle les côtés afin de les forcer à dire qu'ils ont été baptisés par saint Pierre et qu'ils sont disposés à sacrifier aux dieux de l'empire. Yaines tortures ! les saints martyrs restent muets ; et le glaive termine leur glorieux combat. Vainqueurs de César

1 Aringhi, lib. III, c. XYiii, p. 28G.

lui-même, les courageux athlètes méritaient les honneurs du triomphe ; et Flavie devait rentrer dans la grande Rome plus glorieuse que son aïeul et son oncle après la prise de Jérusalem.

Disciple, comme sainte Flavie, des saints Nérée et Achillée, Auspicius recueille avec soin les restes précieux des martyrs, les place sur une petite barque, et, se confiant au Dieu qui domine les Ilots et les tempêtes, il fait voile vers Rome. Jamais la mer Tyrrhénienne, tant de fois sillonnée par les galères victorieuses des Romains, n'avait porté de si riches dépouilles. Le petit équipage arrive au port; et Auspicius, pilote et patron du navire, dépose lui-même les saintes dépouilles dans le jardin impérial de sainte Flavie ^

Mais un triomphe plus éclatant était réservé aux héros de la foi. Retirés des Catacombes, leurs corps sacrés furent transportés par Grégoire TX dans la diaconie de Saint-Adrien. Ils y recevaient depuis plusieurs siècles les hommages empressés des tidèles, lorsque l'immortel Baronius, devenu cardinal du titre des saints Nérée et Achillée, fit restaurer la Basilique de la Fasciola et obtint de Clément YIII la permission d'y rapporter les saints martyrs.

Le 11 mai de l'an 1597 fut pour Rome chrétienne un jour qui rappela les plus brillants spectacles de Rome païenne. Au milieu d'un magnifique cortège, composé de tout ce que la capitale du monde avait de plus distingué ; parmi les chants de la gloire, les larmes de l'amour, les accents de la prière, les nuages de l'encens, une illustre princesse, héroïne de la foi et noble fdle des Césars, traversait en triomphe les

1 Hœc nos roferente ipso Auspicio cognovimus, qui eorum corpora rapuit et sepelivit. — Cod. ms. Vatic. et Vallic.

grandes rues de la Tille éternelle ; passait sous l'arc de Septime Sévère et sous celui de Titus, vainqueur des Juifs et son noble parent; puis, en suivant la Voie Triomphale, elle entrait dans la Voie Appienne, et s'arrêtait sur la Voie Ardéatine, en face du Jardin antique propriété de sa famille. Là, Flavie descendait de son char; et, comme une noble exilée, rentrait, glorieuse, au foyer paternel. Depuis ce jour, un temple auguste est sa demeure. Elle y repose au milieu des hommages de la terre, resplendissante de la double auréole de la virginité et du martyre ^

Cependant le cimetière de Sainte-Flavie s'étendit rapidement, et bientôt il devint un quartier de la grande Catacombe de Prétextât, dont nous parlerons dans quelques jours.

Non loin s'ouvre la Catacombe de Saint-Damase et des Saints-Marc et-Marcellin. Bien qu'on puisse la considérer comme une partie de Timmense cimetière de Saint-Callixte, cependant elle en est séparée dans les Actes des Martyrs comme dans les ouvrages des archéologues. Elle s'étend du côté de l'ancienne Voie Ardéatine, et doit ses différents noms, soit aux héros dontelle reçut les glorieusesdépouilles, soit à Timmortel pontife pour qui elle fut un objet de vénération particulière.

Le I S janvier de ran2b6, sous l'empire de Dioctétien, le préteur Fabien arrêtait deux frères nommés Marc et Marcellin. Accusés et convaincus d'être chrétiens, ils sont cloués à un arbre et percés comme des cribles à coups de lance. De temps en temps, lejuge suspend l'exécution et, touché d'une hypocrite compassion, il dit à ses victimes : « Malheureux! rentrez en vous-

i Bar., Xot. ad Martyr., 12 mai ; Vie de S. Phit. de A'.ri. lib. II, c. II, p. 85.

mêmes, et arrachez-vous aux tourments. » Des lèvres mourantes des glorieux champions de notre foi s'échappe cette réponse, inconnue à toute autre bouche qu'à une bouche de catholique et de martyr : « Jamais festin ne fut aussi délicieux que les soutfrances que nous endurons pour Jésus-Christ. Nous commençons à être fixés dans son amour ; puisse-t-il nous permettre de souffrir jusqu'à ce que nous ayons dépouillé le vêtement de notre mortalité^ ! ))

Quel style! quel renversement étrange de sentiments et d'idées ! Et pourtant tel fut, en Orient et en Occident, le langage de la foi nouvelle ; tel il dut être, puisqu'il était tout ensemble l'expression de l'Esprit- Saint lui-même, esprit unique qui parlait par la bouche de tous les martyrs, et la manifestation d'un dogme nouveau, transformateur de l'homme et du monde.

Quant à la multitude des martyrs ensevelis dans cette Catacombe, il faut renoncer à la connaître et se contenter de redire avec le pape saint Damase : « Lecteur, qui que vous soyez, vénérez les corps des saints qui reposent ici et dont l'antiquité n'a pu conserverni le nom ni le nombre ^.)) Ce que l'antiquité a parfaitement conservé, c'est la mémoire du glorieux pontife qui consacra ses ressources à armer les tombeaux des glorieux champions de l'Évangile, son talent poétique à chanter leurs vertus, et qui, après avoir restauré cette Catacombe, lui légua son corps et lui donna son nom.

Saint Damase, le docteur vierge de l'ÉgUse vierge, la

1 Nunquam tam Jaucunde epulati sumiis quam hœc quœ Jesu Chrisli causa perferimus, in cujus amore niinc fixi esse cœpimus : utinam tamdiu nos hœc pati sinat quamdiu hoc corruptibili corpore vestili sumus. — Mazzol., p. 2"25.

2 Sanctoruni quicumque leû-is venerare sepulcrum ; Nomina nec numerum potuit retinere vetustas.

terreur des Ariens, la colonne de la foi en Orient et en Occident pendant près d'un siècle, l'ami de saint Jérôme, la lumière de son époque, montra la piété la plus tendre envers les saints martyrs. Non content de visiter et d"orner leurs tombes, il voulut reposer auprès d'eux avec tout ce qu'il avait de plus cher au monde, sa mère et sa sœur ^. Inhumé dans la Gatacombe des Saints-Marc-et-Marcellin, il fut plus tard transporté dans l'église de Saint -Laurent in Damaso, oii par un juste retour il est l'objet de la profonde et constante vénération des fidèles.

Catacombes de la Voie Ardéatine (suite). — Nouvelle étude des inscriptions. — Noms qui s'y trouvent. — Dédicace aux Dieux Mânes. — Ponctuation. — Age des inscriptions. — Catacombes de Sainte-Balbine et du Pape saint Marc. — Histoire.

Rome est un monde, monde de souvenirs païens et

1 On aime à voir ce grand homme, ce saint pontife, bon fils et bon frère, exprimer sa tendresse pour sa jeune sœur Irène, pleurer sa mort, marquer sa place auprès d'elle et manifester l'espérance de ressusciter glorieux avec elle. Voici la double épitaphe par laquelle il consacre tous les sentiments de son cœur de frère et de pontife :

Hoc tumulo sacra Deo nunc membra quiescunt, Hic soror est Damasi, nomen signaris, Irenœ. Voverat hœc sese Christo cum vita rnaneret, Yirginis ut meritum sanctus pudor ipse probaret. Bis denas hyemes necdum compleverat œtas, Egregios mores vitœ pra-cesserat aetas, Propositum mentis pietas veneranda puellee Magnificos fructus dederat melioribus annis, Qui gradiens pelagi fluctus compressit amaros ; Vivere qui prœstat morientia semina terrœ ; Solvere qui potuit Lazaro sua vincula mortis, Post tenebrasjfratrem, post tertia lumina solis, Ad superos iterum ^lariœ donare sorori, Post ciaeres Damasum faciet qui surgere cœlo.

chrétiens, monde de richesses, dont il faut plus de temps à la science pour faire le tour qu'il n'en fallut à Colomb pour découvrirTAmérique, plus detemps que n'en mettent aujourd'hui les fins voiliers de New- York ou les bâtiments à vapeur du Havre ou de Portsmouth pour aller d'un pôle à l'autre. Comme le missionnaire qui ne peut avancer à travers les forêts vierges de l'Orégon que la hache à la main, ainsi le pèlerin des Catacombes ne peut faire un pas sans être arrêté par quelque précieux obstacle, dont le charme le séduit et suspend le cours de son voyage. Les inscriptions, qui déjà nous avaient retenus la veille, obtiennent aujourd'hui une nouvelle et longue audience. Comment la leur refuser? il leur restait tant de choses à nous dire ! Hier elles nous avaient expliqué leurs caractères distinctifs; en ce moment elles devaient nous rendre compte des noms qu'elles présentent, de leur dédicace, de leur ponctuation et de leur âge.

Pour obscurcir l'éclat des signes généraux qui distinguent les inscriptions chrétiennes des inscriptions païennes, on a dit : Les unes et les autres offrent les mêmes noms propres, quelquefois la même dédicace païenne. Ainsi, ou toutes les inscriptions des Catacombes ne sont pas chrétiennes, ou les premiers chrétiens étaient encore à moitié païens : telle est la difficulté dont l'intéressante solution va nous occuper.

Que les inscriptions des Catacombes présentent un grand nombre de noms païens et même les noms des dieux et des déesses, c'est un fait incontestable, mais qui ne prouve en aucune manière le pagrnnsme des tombeaux. En devenant chrétiens, les .premiers fidèles conservèrent généralement leurs noms propres; au-

Cime loi ne condamnait cet usage ^. Ne lisons-nous pas dans les Actes des Apôtres les noms parfaitement païens de Caïus, d'Alexandre, d'Apollon? Saint Paul lui-môme ne changea-t-il pas son nom juif pour un nom romain?

Mais quand nos pères l'auraient voulu, cette substitution était loin d'être toujours possible. Comment auraient-ils pu prendre des noms nouveaux tous ces chrétiens qui, conduits à la mort immédiatement après leur profession de foi, n'eurent pas môme le temps de recevoir le baptôme? Mais en admettant la possibilité constante d'un pareil cbàïigement, l'intérêt légitime des néophytes, l'honneur de l'Église, la gloire de Dieu, ne faisaient-ils pas un devoir de le dédaigner?

Conserver après leur conversion les noms qu'ils portaient dans le monde, comme ils gardaient leur état et leur profession, n'était-ce pas pour les nouveaux fidèles un moyen de cacher à leurs parents, à leurs amis encore païens une démarche dont la prudence commandait souvent de leur dérober le mystère? A son tour l'Église naissante, continuellement accusée de n'être qu'une assemblée d'hommes vils et ignorants, ne devait-elle pas rencontrer dans ce reproche un obstacle sérieux à de nobles conquêtes? Pour le faire tomber n'était-ii pas bon qu'elle pût montrer dans ses humbles ou sanglants diptyques, des noins glorieux inscrits sur les registres du sénat ou dans les fastes consulaires?

Dieu lui-même devait manifester à tous les siècles

1 Non culpabile fuit gentilibus christianis factis profana deoriim nomina non deposuisse, imo assumpisse, ut pIuril)nsostendit Cuperus in Moiium. antiq., p. lUU. — Fabreïti, Inscrip., c. vni, p. 551.

sa puissance en montrant les noms les plus illustres du paganisme gravés sur des tombes de martyrs à côté des noms les plus humbles et les moins connus. Enfin, comme il était venu pour tout réhabiliter, ne fallait-il pas que le divin Rédempteur sanctifiât, en les laissant à ses plus fidèles disciples, des noms portés par ses plus grands ennemis? N'est-ce pas de la sorte qu'il a réhabilité, purifié la Minerve, le Panthéon et tant d'autres édifices consacrés au culte sacrilège ou aux fêtes criminelles du paganisme?

D'ailleurs, pour quel motif les nouveaux convertis auraient-ils quitf^ leurs anciens noms ? Sans doute^ comme cela se pratique aujourd'hui, afin de prendre le nom de quelque saint qui leur servît tout à la fois de protecteur et de modèle. iMais pour les chrétiens des temps apostoliques ces modèles n'existaient pas encore. Uira-t-on qu'ils auraient pu choisir les noms des patriarches, des prophètes et des justes de l'Ancien Testament? Ils l'auraient pu sans contredit; mais ils ne le devaient pas, et, dans ses profonds conseils, la Providence n'a pas voulu qu'ils le fissent.

D'abord, s'ils eussent adopté des noms hébreux, tels que ceux d'Abraham, de David, de Jérémie, de Daniel et autres semblables, on aurait pu, en les trouvant plus tard gravés dans les Catacombes, supposer que nos cimetières furent communs aux juifs et aux chrétiens, ou du moins qu'ils ne furent ni l'ouvrage, ni le séjour, ni la tombe exclusive de ces derniers. Une fâcheuse incertitude serait restée dans les esprits, et l'Église primitive aurait perdu pour nous un des plus brillants fleurons de sa couronne.

En outre, soit ignorance, soit mauvaise foi, les païens avaient l'habitude de confondre dans leur langage et

dans leur haine les juifs et les chrétiens. Pour eux c'était une même secte, ridicule, turhiilente et digne de la haine universelle ^ On comprend dès lors toute la puissance des raisons religieuses et sociales qu'avaient nos pères d'éviter tout ce qui pouvait, même indirectement, autoriser une semblable confusion -.

Aussi, chose merveilleuse ! parmi les milliers de loculi découverts dans les Catacombes, on n'en a pas trouvé un seul qui portât le nom d'un personnage quelconque de l'ancienne loi. De bi, il faut nécessairement conclure ou que les Juifs de Rome ont tous refusé d'embrasser le Christianisme, ce qui est faux; ou qu'ils ont changé de nom en se convertissant. Cette dernière supposition est seule admissible ; mais elle prouve sans réplique le soin apporté par les fidèles de Rome, à se distinguer de la race que le déicide vouait désormais à l'exécration du genre humain.

Pour ces motifs et peut-être pour d'autres encore, le changement de nom fut extrêmement rare parmi les premiers fidèles. Aussi non-seulement les Actes des Apôtres, mais encore les Actes des Martyrs nous offrent à chaque page des noms païens portés par les plus glorieux enfants de la primitive Église. Qui ne connaît les sénateurs Piulenset Julius, les officiers etles généraux

1 On connaît les passaires de Tacite, de Suétone, deXipliilin. Le second, rapportant l'édit de Claude, qui bannissait les Juifs de Rome, dit : Judxos impidsore Christo, etc. Le dernier, parlant de sainte Flavie et des autres convertis à la foi, s'exprime en ces termes : Cujus rei causa, multi qui in mores Judœorum transierant damnati sunt ; quorum pars occisa est, pars spoliata facultatibus : Domitilla tantummodo in Panda tariam relegata est. — In Epit. Dionys. Nicsei in Doinitiaîi.

- Les chrétiens d'Orient se montrèrent un peu moins rieroureux à cet égard ; mais ce n"est pas ici le lieu d'expliquer cette différence de conduite. — Boldetti, lib. II. c. vin, p. -474.

des armées impériales Tibiirce, Marins, Maurice, Exupère; les nobles matrones Priscille, Théodora, Justa, Plautille, Lucine, Cyriaque; les illustres vierges Prisque, Pudentienne, Sotère, Flavie, Cécile, Balbine et tant d'autres, qui rehaussèrent de tout l'éclat des vertus chrétiennes des noms déjà fameux dans les annales de l'ancienne Rome? Faut-il s'étonner que des nomsjadis païens se retrouvent dans les Catacombes, sur les locidi des enfants de l'Église? Je vais en citer quelques-uns, pris à dessein sur les tombes accompagnées du vase de sang ou de la palme, signes dibtinctifs du martyre :

POPVLOXIO IX PAGE IDVS IV.XIS.

" A Populonius en paix ; le jour des ides de juin. »

HEYTYXIAN THXON

hake.

(( Eutichiana, que la paix soit avec toi. »

Page 1