ET. SIBI. ET. SVIS ET L. L. B. L. LIBERT
P. E. HOC. MONIMENTVM. H. N. S.
Ici la propriétaire, Roscia Lyde, veut bien accorder le droit de sépulture dans son tombeau à ses affranchis et à leurs descendants ; mais remarquez la clause : Ifoc rtionimentum lieredes non sequitur, «Ce monument n'appartient point aux héritiers. » Cette formule sacramentelle, qui traduit si bien l'exclusion jalouse donnée non-seulement aux étrangers, mais encore aux propres héritiers du défunt, se rencon-
ire à chaque pas, et s'exprime par les sigles suivants : H. M. H. N. S.
Ordinairement des peines sévères, des malédictions, des amendes énormes, exprimées sur les tombeaux,, menacent l'audacieux qui oserait aliéner le colombaire, ou y déposer un étranger *. Souvent on appelle encore sur lui toutes les rigueurs de la justice -. Tel était l'esprit de la société romaine. Quelques années avant que les chrétiens donnassent, dans leurs Catacombes, le magnifique exemple de charité et d'égalité universelle que nous avons admiré, Cicéron nous apprend que la religion et la loi continuaient de protéger de toute leur autorité le dogme païen de Tégoïsme et de l'orgueil, portés alors au plus haut degré =^.
Les PuTicuLi. La terre et Fargent auraient manqué à la reine du monde, si elle avait voulu inhumer dans des colombaires ou des mausolées tant de millions de plébéiens et d'esclaves qui se remuèrent dans sa vaste enceinte pendant neuf ou dix siècles. La grande loi de la salubrité publique lui fit trouver, pour cette partie de la population, un mode de sépulture qui manifeste l'orgueil et l'égoïsme presque avec le même éclat que les plus somptueux mausolées. Des ustiinœ piiblicœ, ou bûchers publics, servaient à consumer les corps.
1 Si qiiis aiitem hoc vendere voliierit, arkse pontificum L. SS. X. miUia niimmum inferet ; vel si qiiis afieniim corpus hue intulçrit, pœnam supra scriptaminferat. — T^r/j^jj^orfeeporFABRETir, p. 2G5, n" 110.
' Huic monumento intercédât lex ne donatio fiât ; quod si quis adraiserit inférât œrario P. R. -H-S-. XXX. N. — hiscription du Musée de Vérone, p. 320, 31.
3 Sane tanta refigio est sepulcrorum ut extera sacra et gentem. inferri fas negent esse. — De Leg., fib. II, c. xxii.
C'étaient de vastes carrés entourés de fortes murailles, dans lesquels on jetait pêle-mêle les cadavres des malheureux esclaves et des pauvres. Une grande quantité de bois résineux alimentait le foyer et prévenait, par sa fumée odoriférante, la corruption de l'atmosphère. Souvent encore on jetaitdans des puits profonds, creusés en dehors de la porte Esquiline, les corps des hommes avec les cadavres des animaux, et tous pourrissaient ensemble ^, Entre cette manière honteusement sauvage de traiter les restes de l'homme et la respectueuse sépulture des Catacombes se trouve toute la distance qui sépare le paganisme du Christianisme.
Je demande pardon au lecteur de lui avoir manqué de parole. Il était convenu que nous ferions aujourd'hui connaissance avec les Fossoyeurs de la primitive Église et que nous descendrions ensemble dans les Catacombes du Vatican ; mais il est trop tard pour tenir cette double promesse. L'étude des caractères généraux de nos cimetières a absorbé tous nos loisirs. Puisse je, du moins, les avoir décrits d'une manière assez claire, pour ne laisser aucun doute sur l'existence du plan profondément chrétien qui a présidé à la formation de la Rome souterraine et qui la distingue, de tout point, des sépultures païennes.
1 Puticulos dicunt appellatos, quod vetustissimuin g-eniis sepulturœ in piiteis fiierit, eumqiie locum fuisse publicuin extra portam Esquilinam. Sed inde potius appellatos esse existimat pi^^/culos iEliiis Stilo quod cuiii in eum locum patres familias pecudes morlicinas et vilia projicerent mancipia, ibi cadavera ea putrescerent. — Festus, ad verb. Puticuli ; éd. Car. Od. Muelleri.
ly
Les Fossoyeurs. — Portrait. — Impression. — Prière. — Catacombe Vaticane. — Son origine. — Ses gloires. — Linceul des martyrs. — Instruments de supplice. — Vénération des fidèles.
— Monde chrétien.
Le matin visiter le Colisée, le soir descendre dans les Catacombes, contempler tour à tour l'arène sanglante où, dans une lutte héroïque, les martyrs cueillirent leurs palmes immortelles et les sombres profondeurs choisies par une piété non moins héroïque, pour entourer leurs restes deux fois vénérables de tous les hommages de l'amour et de la foi, tel est le bonheur que nous valut aujourd'hui le retard de la veille. Cependant l'ombre glorieuse des Fossoyeurs nous arrêta de nouveau sur le seuil de la Catacombe Taticane. Hier noiis avions reconnu l'existence d'un plan parfaitement suivi dans la construction de la Rome souterraine. Inspirés par la foi, nos pères l'avaient d'abord conçu : aux Fossoyeurs en fut confiée l'exécution. 11 est temps de faire connaissance avec ces immortels architectes et ces sublimes entrepreneurs.
Si haut qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Église de Home, on trouve sept diacres établis dans les quatorze régions de \d ville. Chaque diacre avait un lieu, une maison, une chambre peut-être où il exerçait à l'égard des néophytes les fonctions spirituelles et temporelles de son ordre : ce lieu s'appelait Diaconie. Yingt-cinq prêtres, ordonnés par saint Clet, second successeur de saint Pierre, régissaient les différentes portions du même troupeau : telle fut l'origine des paroisses.
D'abord au nombre de sept, elles furent portées à vingt- cinq par le pape saint Évariste, l'an 96. Ce chiffre augmenta peu à peu avec le nombre des fidèles 1. Outre un ou deux prêtres, un diacre, un sousdiacre, un notaire, dont je parlerai plus tard 2, chaque paroisse avait un collège de huit ou dix Fossoyeurs ^ spécialement chargés de tout ce qui regardait la sépulture des morts : Travailleur:^, Doyens, Lecticuires, Porteurs, Carriers , noms divers qui indiquent, ou leur nombre, ou la multiplicité de leurs saintes mais périlleuses fonctions *.
Tandis que les païens poussaient le mépris de l'homme jusqu'à jeter son cadavre dans une voirie, où il pourrissait avec celui des animaux, l'Église professait une telle vénération pour les dépouilles mortelles du chrétien et surtout du martyr, qu'elle ne confia le soin de les inhumer qu'à ses propres ministres. Dans le clergé romain, les Fossoyeurs formaient le premier degré de la hiérarchie. Nouveaux Tobies, ils devaient, à l'exemple de leur modèle, briller par la sainteté de leurs mœurs, l'intelligence de leurs devoirs, le courage de leur profession et la vivacité de leur foi, qui, les faisant agir en vue de la résurrection des corps, leur montrait le Sauveur lui-même dans chaque défunt confié à leur pieuse sollicitude^.
^ Voyez Plati, de Cardinale Dignitate et Officio , t. II, p. 12, 13.
■2 Baron., de Morfyrol. Ro)7i., c. i.
3 Le sette parroccliie urbane... con un collegio di otto 0 dieci fossori. — Marchi, p. 58 et p. 10.
* Copiatte seii laborantes, Decani, Lecticarii, Porticani, Arenarii. — Boldetti, lib. I, c. xvi. — Aringhi, lib. I, c. xin.
= Primiis in clericis Fossariorum ordo est, qui in similitudinem Tobiœ sancti sepelire mortuos admonentur, ut exiiibentes visibilium rerum curam ad invisibilium festinent, et resurrectionem
Comment payer un juste tribut de reconnaissance et d'admiration à ces hommes d'élite, dont la vie se passait à creuser dans les entrailles de la terre des tombes pour leurs frères, à l'ecueillir les corps, à les laver et à les ensevelir? Quand on se reporte àTère sanglante des persécutions et qu'on mesure les obstacles à vaincre, les dangers à courir pour arracher des mains des bourreaux les restes des martyrs, pour les acheter des magistrats, les enlever des lieux environnés de satellites, les transporter par les rues d'une ville ennemie et les descendre, au milieu des ténèbres de la nuit, dans de profondes cavernes ; quand on songe à l'exiguïté des galeries, à l'obscurité profonde, à l'humidité, aux miasmes pernicieux d'un cimetière sans cesse ouvert, comment admirer assez ces hommes magnanimes qui^ soutenus par la seule espérance de la résurrection glorieuse, créèrent cette Jérusalem souterraine et la cité •la plus merveilleuse et la plus sainte après la Jérusalem du ciel? Comment ne pas reconnaître dans ces robustes chrétiens les champions les plus intrépides et les plus dévoués de l'Église naissante? Si dans le martyr je vois un soldat qui a donné une fois sa vie pour Jésus-Christ,
carnis credeiites in Domino, totum quod faciunt Deo protectori deberi, non mortnis cognoseant. Taies ergo Fossarios esse EcclesiiT convenit qualis Tobias propheta fuit; ejusdem sanctitatis, ejusdem scientise atque virtutis. Non ero-o putes parvum esse offlcium Fossariorum,etc. — De septem Gradib. Ecdesise; inter opéra D. HiERONYMi, Epist. od Rustic. Carbon. — Et il paraît bien que les Fossores faisaient partie de la hiérarchie, puisque nous les voyons assister comme témoins, avec les diacres et les prêtres, à la réconciliation de Thérétique Cécihanus : « Sedente Paulo episcopo, et Moritano, Victore et Meraorio. presbyteris ; adstante Marte cum Helio, diacono ; Marenclio, Catullino, Silvano et Carolo, subdiaconis ; Januario, Meraclo, Fructuoso, Migione, Saturnino, Victore et caeteris Fossoribus, etc. » - Labbé, t. I, Concil., p. 1444.
dans le Fossoyeur romain je trouve un héros qui a cent fois exposé la sienne pour son frère ^ .
Aux yeux de la foi primitive, leur profession était si noble et si méritoire qu'elle fut souvent exercée par les plus grands personnages et les plus illustres matrones. Il suffit de citer les noms des saints papes Etienne, Callixte, Fabien, Eutychien, Marcel et Melchiade; des saintes Praxède, Pudentienne, Lucine, Gyriaque, et de tant d'autres dont les pères^ les époux et les fils étaient honorés de la toge sénatoriale ou des faisceaux consulaires-. Faut-il s'étonner si la reconnaissance et l'admiration des vivants suivaient jusqu'après la mort ces hommes tant de fois héro'iques? Le nom de Fossor figure comme un titre de gloire sur leurs modestes tombes. En voici seulement quelques exemples :
FELIX FOSrJARlVS IN P.
« Félix, Fossoyeur, en paix. »
SEBGIV5 ET JVMVS F0SSÛRE3 B. N. M. I.\ PAGE. BJ50M.
« Sergius et Junius, Fossoyeurs, qui ont bien mérité, en paix dans le même tombeau. »
PATERNO FOSSORI. BENEMEREMI.
BIXIT. A. P. M. XXXVI.
UVIESCIT l.\ PAGE.
« APaternus, Fossoyeur, qui a bien mérité. Il vécut trente-six ans plus ou moins. Il repose en paix. » Les architectes des Catacombes nous sont désor-
' Voyez Marchi. p. 10.
* Aringhi, lib. II, c. XII.
mais connus de nom et de réputation : ce serait le comble du bonheur si, avant de visiter leur immortel ouvrage, nous pouvions les contempler de nos yeux. Eh bien ! les voici tels que nos pères les ont vus dans leur modeste costume et avec les instruments de leur profession. Regardons avec respect cette figure tant de fois séculaire : elle a été copiée dans une des cryptes du cimetière de saint Gallixle *.
Au-dessus de l'arcade, on lit le nom du glorieux ouvrier, sa mort dans la paix du Seigneur, son espérance de la résurrection et le jour de sa sépulture : « Diogène, Fossoyeur, dans la paix, déposé le huit des calendes d'octobre. » Bien que le millésime n'y soit pas, les caractères graphiques de l'inscription accusent une haute antiquité. De chaque côté de la modeste épitaphe sont les deux colombes, emblème de la pureté et de la foi du défunt. Au milieu du champ paraît Diogène ; il porte les cheveux courts à la manière des Romains et les oreilles découvertes, peut-être suivant les prescriptions ecclésiastiques : patentibus auribus. L'épaule gauche supporte un morceau d'étoffe laineuse ou peut-être de peau de mouton qui, repliée sur ellemême, pouvait servir de coussinet et rendre moins sensible la pression des fardeaux. Quelques archéologues ont cru y voir Vamphibalum, espèce de capuchon destiné à couvrir la tête.
Sur l'épaule droite est appuyé un pic de carrier, dont le manche repose dans la main droite, placée sur la poitrine. C'est le signe distinctif de la profession; et ce pauvre outil me paraît plus glorieux entre les mains de Diogène que le bâton de maréchal ou le sceptre des rois aux mains des conquérants. Le Fossoyeur exer-
1 Voir le plan à la fin du volume.
— ol —
çait son rude métier dans les entrailles de la terre, au milieu des plus épaisses ténèbres : voici à la main gauche la petite lampe qui l'éclairait dans son travail. Elle a, comme vous voyez, la forme d'une nacelle, symbole en miniature de la grande barque de Pierre, l'Église catholique. La chaînette par laquelle le Fossoyeur la soutient est destinée à la suspendre aux parois des galeries, non loin du loculus à creuser.
L'habillement consiste dans une tunique courte, arrondie par le bas et à manches étroites. Les manches elles-mêmes sont serrées près du poignet par des liens ou des agrafes. Ce costume est on ne peut mieux en rapport avec les occupations du Fossoyeur, qui avait besoin de toute la liberté de ses mouvements pour travailler dans d'étroites galeries, et creuser, à plusieurs pieds d'élévation, des tombes de quelques pouces de hauteur et d'un ou deux pieds de profondeur. Trois croix sont gravées sur la tunique, deux à la partie inférieure, une autre sur le bras droit. Pour peu qu'on soit familier avec notre antiquité sacrée, il est facile de reconnaître dans ce signe auguste le grand objet, l'objet indispensable de la foi vive et de l'ardente charité de nos pères.
Ils ne pouvaient se passer de la croix; à chaque instant ils en formaient le signe tutélaire et chéri sur leur front, sur leurs cœurs i, sur tous leurs sens. Plus tard leurs habits, leurs vases, leurs tables, leurs meubles, les parois de leurs maisons le reproduisirent sous toutes les formes 2. La place qu'il occupe sur la tunique de Diogène n'est pas arbitrairement choisie. Transporter les morts et creuser des tombes, telles
1 Tertull., de Corojî., c. m.
2 Concil. Kicxii., II, act. 7.
étaient les principales fonctions du Fossoyeur. Gravée près des genoux et du bras, la croix encourage, en les sanctifiant, son rude labeur et ses périlleux voyages. Une chaussure pleine en forme de sandales couvre les pieds et complète le costume ^
Gravez bien dans votre imagination les traits du vénérable Fossoyeur; prenez les torches allumées qu'on vous présente, et, sur les pas d'un guide ecclésiastique, descendez avec nous l'obscur escalier qui va nous conduire dans le premier quartier de la grande cité des martyrs. Ne demandez pas ce qu'on éprouve à la vue de ces lieux, témoins de tant de mystères de foi, de douleur, de courage et d'héroïque vertu.
Eh ! que ne peut ressentir un fils bien né qui visite les Ueux où il naquit, oii naquit la liberté du monde; les lieux où ses illustres ancêtres, injustement persécutés, offrirent pendant trois siècles leuis larmes et leur vie dans les angoisses et les privations, rude apprentissage du martyre, reçurent une sépulture clandestine après avoir étonné la grande Rome par le spectacle de leurs glorieux combats! Entre cette foule de pensées, de souvenirs, d'émotions, il s'élève dans l'âme un sentiment qui domine bientôt tous les autres : c'est le besoin du silence et de la prière. Avec quelle jouissance intime on récite les oraisons composées exprès pour la circonstance ^ !
1 La crypte vénérable que nous venons de décrire est aujourd'hui fort endomma^rée.
2 A7it. Corpora sanctorum in pace sepulta sunt, et nomina eorum vivent in eeternum.
Psal. Isti sunt qui veneruut de tribulatione magna ; et lavaverunt stolas suas in sanguine Agni.
Verl)era carnificuni non timuerunt servi tui ; ideo dedisti eis locunn nominatum in regno Patris tui.
La catacombe Yaticane, appelée aujourd'hui droites Vatïcanés, remonte au berceau du Christianisme. Toute la tradition la lait contemporaine -de la première persécution, à laquelle même elle est peut-être
Tradiderunt corpora sua in mortem. ne servirent idoiis ; ideo coronati possident palraam.
Videbantiir oculis insipientium mon : illi autem sunt in pace.
Gloria et honore coronasti eos, Domine, et constituisti eo? super opéra manuum tuariim.
Transierunt per icrneni et aqiiam, et ediixisti eos in refrigeçium : requies autem eorum est in ceternum.
Gloria Patri, etc.
A7it. Corpora sanctorum in pace sepulta sunt. et nomina eorum ^^vent in leternum.
f. Exsultabunt sancli in gloria.
If. LœtaJjuntur in cubilibus suis.
f. Justi in perpetuum vivent.
If. Et apud Dominum est memoria eorum .
f. Custodit Dominus omiiia ossa eorum.
R", Unum ex his non conteretur.
y. Orate pro nobis, sancti Chrisîi martyre-.
If. Ut di£rni efficiamiir promissionibus Christi.
y. Domine, exaudi orationem meam.
»;. Et clamor meus ad te veniat.