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Histoire des causes de la guerre d'Orient d'après des documents français et anglais

L’auteur et les éditeurs se rtacrrent le droit de traduction et de reproduction à IVtranKer.

PRÉFACE

Le but de cet écrit est d’exposer clairement, brièvement et complètement la série des incidens qui ont conduit l’Europe à la guerre actuelle. Les discussions parlementaires ont déjà vulgarisé eu Angleterre les causes de cette guerre; cent discours prononcés à la chambre des lords et à la chambre des communes, et où ont été commentés, résumés et discutés les documens diplomatiques relatifs à la question d’Orient, ont mis tout Anglais à même de se rendre compte jusqu’au plus petit détail des motifs qui entraînent son pays dans une formidable lutte et demandent à chaque citoyen sou concours et de patriotiques sacri-

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lices. Aussi engagés au moins que les Anglais dans cette crise gigantesque, aussi intéressés qu’eux à savoir comment et pourquoi ils entrent en guerre, les Français n’ont pas possédé les mêmes moyens d’informations. Nous avons essayé de suppléer à cette lacune et de satisfaire à un véritable besoin de l’esprit national en dépouillant un millier de dépêches diplomatiques françaises ou anglaises pour en tirer l’histoire des causes de la guerre d'Orient. Nous présentons ici l’ensemble de ce travail, publié déjà par fragmens dans la Revue des Deux Mondes.

Le point de vue auquel nous nous sommes placé est le point de vue'exclusivement patriotique.

Nous sommes convaincu que les plus grands intérêts de la France, et non-seulement de la France, de l’Europe civilisée, sont en jeu dans la question qui va se décider par les armes. C’est dire que nous n’avons donné place dans notre esprit à aucune des préoccupations secondaires que peuvent entretenir parmi nous d’anciennes divisions politiques. La France aura besoin, dans l’œuvre qu’elle commence, de l’ùnion de toutes ses forces vives; lors même que la législation actuelle l’eut permis, nous nous serions fait un scrupule de harceler en un pareil moment, par des critiques de détail, le gouvernement qui dispose aujourd’hui des forces organisées de la France. Parti-

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san invétéré de la liberté de discussion, nous avons toujours cru'que, même sous le régime représentatif, une opposition intelligente et nationale doit s’abstenir de porter le débat, de diviser les opinions, et par conséquent d’affaiblir le pays, sur les questions de politique étrangère.

Loin de chercher à prendre en défaut le gouvernement actuel dans la conduite diplomatique de la question d'ürient, nous ne nous refuserons point à le louer de n’avoir pas reculé devant cette question et devant le conflit où elle devait aboutir. Reculer lui eût été facile, et il faut convenir que ce n’est ni dans l’opinion ni dans les intérêts que sa retraite eût rencontré parmi nous des obstacles. Gouvernement nouveau , il eût pu craindre de compromettre dans des agitations européennes son existence à peine assise; au milieu d’une société sceptique et fatiguée, toute livrée à des pensées d’enrichissement, il était encouragé à sacrifier à l’égoïsme du présent les intérêts de l’avenir. Il n’a point cédé à des tentations qui eussent été si fatales à l’honneur et à la sécurité future de la France. Quoique l’éloge soit peu facile lorsque la critique n'est pas possible, nous n’hésitons pas à rendre simplement cette justice au gouvernement actuel.

La France est maintenant en présence d’une œuvre bien autrement vaste et difficile que celle qui a été

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accomplie depuis un an. Le cadre *de ce Livre, exclusivement consacré à raconter les transactions passées, ne nous permet point d’entrer dans des considérations générales et des conjectures sur les éventualités de la guerre. 11 y a cependant quelques points sur lesquels nous demandons la permission d’insister.

Nous craignons que l’opinion ne soit pas assez pénétrée de l’immensité de la lutte qui commence, des difficultés qu’elle soulèvera, et de sa durée inévitable.

Il s’agit aujourd’hui pour la France et pour l’Angleterre de forcer la Russie à nous demander la paix et à consentir à rentrer dans des limites qui ne lui permettent plus de menacer l’indépendance et de troubler le repos de l’Europe. Forcer la Russie à demander la paix ! Il suffit de poser ainsi la question pour faire comprendre la terrible grandeur de cette guerre.

Nous ne pouvons en effet forcer la Russie à demander la paix et à subir son abaissement qu’à deux conditions : la première, que nous aurons infligé de tels désastres, porté de tels coups à sa puissance militaire, qu’elle ait épuisé tous ses moyens d’attaque et de résistance; la seconde, que nous aurons réussi à organiser avec les autres puissances européennes, avec l’Autriche et la Prusse principalement, une alliance assez

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étroite et assez solide pour que ces puissances, qui sont en contact immédiat avec la Russie, consentent à se faire vis-à-vis d’elle les barrières de l'Europe, et à prendre contre elle une situation d’antagonisme permanent.

Ces deux conditions sont d’ailleurs solidaires; car pour porter des coups décisifs à la Russie nous avons besoin de la coopération des puissances allemandes, et nos succès seraient stériles, si, à la fin de la guerre, les puissances allemandes n’acceptaient point la position permanente de gardes avancées de l’Europe occidentale contre la Russie. Ces deux conditions embrassent le système politique qui doit présider à la guerre, et le plan des opérations militaires qui doit être conçu et exécuté conformément à ce système.

Épuiser les ressources défensives de la Russie, on peut y parvenir sans doute : nous sommes sûr que l’on y parviendra. Mais en admettant même les chances les plus favorables et les éventualités les plus heureuses pour nous, il est manifeste que ce ne sera pas l’affaire d’une campagne. Ce n’est donc point à de faciles triomphes et à une prompte paix que nous devons nous attendre, il faut nous préparer à une guerre laborieuse et persévérante.

Le système politique qui doit présider à cette guerre

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est sans doute tout tracé ; mais par sa nature il est complexe, il est soumis à des lenteurs nécessaires, et il est exposé à des accidens qui ne peuvent être prévenus qu’à force de prudence, de vigilance et de fermeté opportune.

Le système de la France et de l’Angleterre, qui ne peuvent attaquer la Russie que de loin, consiste naturellement à combiner avec leur action celle des puissances voisines de la Russie.

Au premier abord, il est certain que l’intérêt de ces puissances, l’Autriche et la Prusse, est de se joindre à nous pour contenir et refouler la puissance russe, qui pèse sur leurs flancs et les menace les premières; mais malheureusement la situation de l’Autriche et de la Prusse n’est pas simple. 11 y a d’abord entre elles et le gouvernement russe le lien moral d’alliances de familles, l’habitude d’une intimité politique de quarante années, le souvenir de services récens. Ce n’est pas tout: si, géographiquement, l’Autriche et la Prusse souffrent des agrandissemens de la Russie, si elles ont un point douloureux sur la ligne de leurs frontières qui les met en contact avec les Russes, elles ont un autre point sensible et malade, elles redoutent un autre péril, les insurrections de races et la révolution sur leur propre territoire. Déchirées entre le passé, qui leur a légué une politique d’habitude, et l’avenir, qui

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leur commande une politique de prévoyance; placées entre deux dangers, celui d’un voisin qui les écraserait de son agrandissement et celui d’une révolution qui les frapperait au cœur, l’anxiété de ces deux puis sances est bien naturelle. 11 n’est pas aisé, dans de pareilles situations, de prendre un parti rapide et violent. 11 y a donc de ce côté des lenteurs inévitables, et c’est en les ménageant, au lieu de les brusquer, que nous pouvons seulement espérer d’en venir à bout.

De pensée et de cœur, l’Autriche et la Prusse sont dans cette lutte avec les puissances occidentales; leurs actes à la conférence de Vienne en sont l’irréfutable preuve. Elles ne se sont pas séparées un seul jour des puissances occidentales dans la proclamation du principe de l’intégrité et de l’indépendance de l’empire ottoman, et dans le blâme des agressions russes. Comme la France et l’Angleterre, elles ont déclaré inacceptables, dans le dernier protocole de la conférence, les propositions présentées par la Russie sous le nom de « préliminaires de paix. » Si elles ne se joignent pas à nous dans l’action à l’instant même, nous ne devons point accuser leur mauvais vouloir; il ne faut l’imputer qu'aux incertitudes et aux embarras de leur position. Être vis-à-vis d’elles confiant et patient et avoir de justes et habiles égards pour leur situation, est le moyen infaillible de gagner leur coopération active. En effet , tandis que nous les rassure-

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rons par cette attitude, Jes développemens de la guerre forceront la Russie à leur donner des inquiétudes toujours plus sérieuses, à mettre en danger leurs intérêts vitaux ; ils finiront par les contraindre à prendre le parti décisif. Avec les Russes en Bulgarie, avec la fermentation que leur présence ne peut manquer d’exciter, d’entretenir, de redoubler au sein des populations gréco-slaves de la Turquie, avec la contagion inévitable de ces mouvemens de races sur les races homogènes des provinces autrichiennes , il sera impossible à l’Autriche de garder la neutralité : son propre salut lui mettra l’épée à la main. L’Autriche une fois engagée, la Prusse, poussée par l’opinion de ses peuples et par ses devoirs . de confédérée envers l’Allemagne , sera forcée de suivre, et alors la grande et irrésistible ligue de l’indépendance européenne contre les usurpations de la Russie se trouvera formée naturellement et sans perturbation.

Laisser naturellement la Russie à développer les inquiétudes qu’elle doit donner par la force des choses à l’Autriche, voilà le premier terme de notre politique; éviter, de notre côté, de susciter de pareilles inquiétudes aux gouvernemens allemands, voilà le second. Nous ne pouvons l’atteindre qu’en empêchant les explosions révolutionnaires.

Pour résister à. la Russie, à la puissance qui est à la

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tète des forces organisées les plus considérables et qui joint à l’unité de but l’unité de pouvoir et l’unité d’action, toute politique prévoyante et sensée ne peut chercher son succès le plus certain et le plus prompt que dans la coalition des forces organisées de l’Europe, c'est-à-dire dans l’alliance et la conservation des gouvernemens établis. Si la révolution intervenait dans la lutte que l’Occident commence contre la Russie, son apparition seule serait pour nous un affaiblissement immédiat et livrerait à l’empereur Nicolas les forces organisées de l’Allemagne. Les révolutions par elles-mêmes, nous ne le savons que trop, ne peuvent être des forces, puisqu'elles sont des désorganisations ; elles ne deviennent des forces que le jour où, manquant leur but apparent et trompant les espérances de ceux qui les ont excitées, elles tombent aux mains des dictateurs qui les domptent. Dans l’état actuel de l’Europe, on peut dire que la puissance de l’empereur de Russie et l’esprit révolutionnaire sont deux termes corrélatifs. Quand la révolution se lève, l'influence et la puissance de la Russie grandissent; quand la révolution s’apaise, quand elle devient raisonnable et patiente, le crédit et l’action de la Russie sur le continent diminuent. Il n’y a, nous le savons bien, dans la situation de l’Europe, que trop de provocations à l’esprit révolutionnaire; il y a de grandes souffrances chez des .peuples intéressans, et il est des aspirations légitimes et généreuses auxquelles nous

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nous associons de toute notre ùme. Mais c’est l’intérêt même de l’avenir qui commande aujourd'hui la patience et la circonspection à tous les libéraux intelligens et honnêtes de l’Europe. 11 faut que nous ayons le bon sens et le courage, en présence de la lutte actuelle, de subordonner les causes secondaires, que nous ne désavouons point, à la cause suprême qui s’impose à nous, et de faire passer avant les libertés inférieures, qui souffrent, la liberté supérieure de l’Europe, qui est menacée. Laissons donc vider par les forces organisées, c’est-à-dire par les gouvernemcns établis, la grande querelle de l'Occident avec la Russie. Les coups portés à l’autocratie russe profiteront nécessairement à la liberté générale; l'humiliation de l’empereur Nicolas marquera le terme des réactions outrées qui ont suivi les révolutions avortées de 1848, et rouvrira l'essor des progrès de la liberté. Il y a dans cette perspective des espérances ou plutôt des certitudes assez hautes pour soutenir et récompenser la patience que l’épreuve actuelle demande au libéralisme et au patriotisme des peuples.

Ces considérations suffisent pour faire pressentir les complexités, les difficultés et l’ampleur de la guerre que nous entreprenons. Pour mettre à profit les incidens qui peuvent naître des intérêts compliqués que les puissances occidentales doivent combiner et faire marcher ensemble, il est clair que la Russie usera de

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toutes les ressources de la politique défensive. Protégée naturellement par l’espace, elle prendra aussi pour auxiliaire le temps et fera traîner la lutte en longueur. Cette lutte usera sans doute bien des hommes d’Étatet bien des hommes de guerre. Le temps des habiletés vulgaires et des faciles fortunes va finir; l’ère desvaillaus et des forts va recommencer. Il faut aujourd’hui à la tête des peuples occidentaux, dans les gouvernemens, cette extraordinaire réunion de qualités qui forme le génie. Mâis la Providence ne voudra pas sans doute que nous soyons inférieurs à la grande tâche qu’elle nous impose. Que la France s’apprête donc à retrouver l’élasticité de son esprit, sa vivacité entraînante, ses généreuses idées, le fier sentiment de sa dignité et de sa mission dans le monde, tous ces dons qui nous la rendent si chère et qui l’ont faite autrefois si glorieuse !

s avril 185*.

HISTOIRE DES CADSES

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