‹ Histoire des causes de la guerre d'Orient d'après des documents français et anglaisChapitre 10 sur 10 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous nous arrêtons. Nous croyons que cette analyse des documens diplomatiques suffît pour éclairer l’histoire de ces négociations, pour mettre en lumière les causes de la guerre d’Orient et pour démontrer la moralité de la position où se trouve la France en face des graves complications qui vont s’ouvrir. Le cadre de ce récit ne nous permet point d’entrer ici dans les nombreuses considérations que soulève la perspective d’une lutte de l’Europe occidentale avec la Russie en Orient; mais qu’on nous permette de constater brièvement quelques-uns des résultats de l’étude à laquelle nous venons de nous livrer.

28 fi

Il ne peut plus y avoir d’incertitude sur les projets prémédités de la Russie et sur la vraie cause de la guerre. Sans doute, tout en parlant sans cesse de la constitution chancelante et délabrée de l’empire turc, la Russie n’était point décidée à ouvrir seule la succession des Osmanlis et à y prendre sa part l’épée à la main. Elle consentait bien à laisser vivre encore nominalement l’autorité des sultans à Constantinople, mais à la condition que la portion la plus considérable de cette autorité lui serait transmise par donation entre vifs. Munie du protectorat des Grecs, elle aurait laissé se mûrir son influence sur les douze millions de chrétiens de la Turquie d’Europe, elle les aurait préparés et conduits à son autorité par la pente adoucie de la protection. La Turquie d’Europe lui eût appartenu moralement, et Constantinople eût été à elle quand, l’occasion aidant, elle l’eût voulu. Toute l’Europe, qui ne veut point que Constantinople tombe jamais entre les mains des Russes, a donc bien fait et fera bien de lutter pour que cet acheminement de la Russie par le protectorat à la conquête ne se puisse point accomplir.

Avant la publication de ces documens, des doutes s’étaient élevés dans certains esprits sur

la position de la France. On entendait dire (et c’était déjà une douleur pour les patriotes sincères et les hommes réfléchis de voir émettre de pareilles assertions) que la France était désintéressée dans cette question, qu’elle allait épouser une querelle qui ne la regardait point, qu’il n’y avait d’antagonisme naturel en Orient qu’entre la Russie et l’Angleterre, qui tremble pour l’Inde; que nous avions tort de nous mettre à la suite de l’Angleterre, que des deux alliances la préférable était pour nous celle de la Russie, etc.

L’opinion qui ne veut voir de compromis par l’arrivée des Russes à Constantinople que l’intérêt du commerce anglais et de l’Inde est certes bien superficielle et peu digne d’arrêter l’attention des hommes politiques. Faisons pourtant justice en passant de ce vulgaire lieu commun.

Ceux qui disent que la Russie cherche à atteindre l’Inde anglaise par Constantinople ignorent complètement, à ce qu’il paraît, l’esprit de la politique russe depuis Pierre le Grand. Les hommes d’État russes, on peut s’en assurer en lisant tous les documens émanés d’eux qui sont arrivés à la publicité, se sont toujours révoltés contre la prétention plusieurs fois manifestée par des politiques européens de faire dériver sur

l’Asie l’activité et le développement de leur nation. L’Asie est le point de départ de la Russie; le but où elle a toujours tendu est l’Europe; elle ne veut pas être refoulée sur son point de départ. C’est pour devenir, de nation asiatique, peuple européen qu’elle a pris au nord la Finlande, au centre la Pologne, et c’est pour devenir encore plus européenne qu’elle veut arriver à Constantinople. Serrer l’Europe sur sa poitrine par la Pologne et avancer ses deux bras l’un dans la Baltique, l’autre dans la Méditerranée, voilà le travail de sa politique séculaire. Elle suit en cela une de ces lois fatales de l’histoire qui attirent les peuples nouveaux vers la civilisation. Vous qui dites que la question d’Orientest une question anglaise, regardez la carte : il est douteux que Constantinople soit la route de l’Inde, mais il est sûr que Constantinople est la clé de la Méditerranée. Entre Constantinople et Calcutta, vous verrez des déserts immenses, d’inaccessibles montagnes et tout un continent à traverser par les défilés les plus difficiles, gardés par les plus belliqueuses nations. Entre Constantinople et l’Italie, et l’Afrique et nos propres rivages, il n’y a que la plus attrayante et la plus facile des mers. La question de la prééminence

en Asie ne peut se vider qu’en Europe; pour menacer l’Angleterre dans l’Inde, il faudra que la Russie l’ait vaincue en Europe, et pour la vaincre quelle ait fait de nous ses satellites. Ceux d’ailleurs qui voient dans l’Inde toute la fortune de l’Angleterre ignorent autant le génie anglais qu’ils méconnaissent l’ambition russe et qu’ils font bon marché des destinées françaises. Si l’Angleterre était attaquée dans l’Inde, il lui resterait, à elle nation insulaire, dans les mers du monde qu’elle peuple de ses colonies avec une fécondité gigantesque, il lui resterait une sphère d’expansion indéfinie. Si la Russie arrivait à Constantinople, nous, au contraire, nation continentale, qui devons aujourd’hui notre influence en Europe autant au principe émancipateur dont nous portons le drapeau qu’à notre position géographique, nous rencontrerions en face de nous le principe le plus contraire au nôtre, fortifié par un agrandissement de puissance irrésistible; nous n’aurions plus à choisir qu’entre une honteuse vassalité ou une lutte aussi terrible que le heurt de deux religions et de deux civilisations.

Si donc l’intérêt de la France lui commande d’empêcher l’établissement de la Russie à Constantinople, la plus simple prévoyance lui faisait

une loi de s’opposer à la concession du protectorat des Grecs que voulait avoir la Russie.

Ajourner une difficulté pareille par faiblesse, c’eût été la léguer plus terrible, et peut-être insurmontable, à l’avenir. Du reste, la témérité de la Russie et son mauvais vouloir contre nous ne nous ont pas laissé la faculté d’hésiter. Il ne nous a pas été permis, on l’a vu, en présence de cette question, de discuter s’il nous convenait de nous y engager, de quelle façon nous y entrerions, et avec quels alliés. Nous n’avons eu à nous mettre à la remorque d’aucune autre puissance. Nous avons été directement et personnellement pris à partie. Les projets de la Russie menaçaient les intérêts généraux de l’Europe aussi bien que les nôtres ; mais l’empereur Nicolas a espéré tromper l’Europe, en rejetant sur nous la responsabilité de ses ambitieux calculs. Pour que la question ne parût point européenne, il a d’abord essayé de la faire française. Il est venu nous chercher à propos des lieuxsaints une injuste chicane dans laquelle il a cru pouvoir envelopper et faire passer inaperçue sa colossale entreprise contre la Turquie. La France ne pouvait donc point ne pas regarder comme sienne cette querelle. Cette conduite lui a , grâce

Digilized by Googl

2fM

à Dieu, réussi, et, par un juste retour, les défiances que la Russie excitait contre nous se sont dirigées contre elle, et c’est contre elle que s’est formé le concert européen dont elle avait voulu nous exclure.

Dans cet heureux revirement, plus trompée d’abord que les autres puissances, l’Angleterre s’est ralliée la première à nous avec une loyauté, une énergie et un ensemble dont la France doit lui être reconnaissante. Toute sa conduite dans cette affaire prouve la sincérité des efforts pacifiques de l’Europe. Les hommes d’État qui sont aujourd’hui au pouvoir en Angleterre avaient fait de la paix , depuis plusieurs années , la base de leur politique. C’est par la paix et pour la paix qu’ils tentaient et continuaient ces grandes expériences économiques qui augmentaient chaque jour l’élasticité de l’industrie anglaise et la prospérité des revenus publics. La paix, on peut le dire , était à la fois leur politique , leur carrière , leur ambition , leur gloire. Ce gouvernement avait pour chef le plus respecté des anciens amis de sir Robert Peel et le plus conciliant des diplomates européens. Jamais cabinet n’avait donc offert plus de gages de ses dispositions pacifiques. On l’a vu - toujours prêt à toutes les

concessions honorables et se préoccupant même de ménager autant que possible l’amour-propre de l’empereur de Russie. Il n’a pas craint de compromettre dans son pays sa popularité et son existence par la persistance de ses efforts et de ses espérances pacifiques. Quand un tel gouvernement s'est vu obligé d’accepter successivement toutes les mesures de précaution et de fermeté dont la France a pris l’initiative, quand un premier ministre comme lord Aberdeen et un ministre des affaires étrangères comme lord Clarendon en sont venus à désespérer de la paix et à se préparer à la guerre, il faut bien reconnaître qu’il n’y a eu en Europe qu’une seule volonté incompatible avec la paix, celle de l’empereur de Russie.

Il nous est donc permis d’espérer, en finissant, que cette unanimité qui s’est faite si heureusement en Europe contre les desseins de la Russie existe, à l’heure qu’il est, complètement en France. La Russie a tout blessé parmi nous : le sentiment religieux , en nous disputant avec une jalousie de sectaire la place que nous réclamions pour les catholiques romains auprès du tombeau du Christ; le sentiment libéral, dont elle représente en Europe la négation la

plus exclusive et la plus absolue; les intérêts matériels, dont ses exigences et son attitude ont brusquement refoulé l’essor; l’esprit de conservation, qu’elle compromet sur le continent tout entier par la plus égoïste et la moins légitime des ambitions. Devant cet ensemble d’intérêts nationaux lésés par la politique russe, et sous le jour qui montre à tous la position que la Russie a faite à la France, les dissentimens de partis et les préférences de système doivent disparaître. Nos cœurs, je le sais, seront tous dans cette guerre avec nos marins et avec nos soldats : ce n’est point assez; il faut qu’une conviction unanime les accompagne, la conviction qu’ils vont combattre pour une querelle française et pour le bon droit. En formant ce vœu, je suis bien sûr d’être l’écho de ces esprits libéraux qui, parmi les fidélités dont ils ont le culte, ont toujours placé en première ligne la fidélité à l’intérêt et à l’honneur de la France.

Page 1