LE DERNIER ACTE DE LA CONFÉRENCE DE VIENNE
La Russie parut regretter un moment la téméraire satisfaction que M. de Nesselrode s’était donnée dans son commentaire. Dans l’entrevue que l’empereur Nicolas eut à Olmiitz avec l’empereur d’Autriche, il inspira ce que l’on a appelé le projet d’Olmütz. Mais ce projet, comme on va le voir, ne fut point de sa part une concession, et ne pouvait être accepté.
Le comte de Buol, à Olmütz, proposa à M. de Nesselrode d’abandonner la note de Vienne, et de chercher dans une note nouvelle ou dans un
autre expédient un moyen d’arrangement. Il rencontra chez M. de Nesselrode une invincible répugnance à se départir de cette base. Cédant alors à une suggestion du chancelier russe, M. de Buol imagina de conserver la note de Vienne, de presser la Turquie de l’accepter, mais d’adresser en même temps à la Porte une note signée des quatre puissances, qui aurait donné à la note de Vienne un sens contraire à l’interprétation de M. de Nesselrode et favorable à l’indépendance du sultan.
Voici ce projet de note rédigé par M. de Buol.
« En conseillant unanimement à la Sublime-Porte l’adoption du projet de note concerté à Vienne, les cours d'Autriche, de France, d’Angleterre et de Prusse sont pénétrées de la conviction que ce document ne porte nullement atteinte aux droits souverains et à la dignité de Sa Majesté le sultan.
« Cette conviction est fondée sur les assurances positives que le cabinet de Saint-Pétersbourg a données, quant aux intentions qui animent Sa Majesté l’empereur de Russie, en demandant une garantie générale des immunités religieuses accordées par les sultans à l’Église grecque dans leur empire.
« 11 ressort de ces assurances qu’en demandant, en vertu du principe posé dans le traité de Kainardji, que le culte et le clergé grecs continuent à jouir de leurs
privilèges spirituels sous l’égide de leur souverain le sultan, l’empereur ne demande rien de contraire à l’indépendance et aux droits du sultan, rien qui implique une intention d’ingérence dans les affaires intérieures de l’empire ottoman.
« Ce que veut l’empereur de Russie, c’est le maintien strict du statu qtio religieux de son culte : savoir, une égalité entière de droits et d’immunités entre l’Église grecque et les autres communautés chrétiennes sujettes de la Porte, par conséquent, la jouissance en faveur de l’Église grecque des avantages déjà accordés à ces communautés. Il n’entend point ressusciter les privilèges de l’Église grecque tombés en désuétude par l’effet du temps, ou des changemens administratifs, mais demande que le sultan la fasse participer à tous les avantages qu’il accordera à l’avenir à d’autres rites chrétiens.
« Le cabinet impérial d’Autriche aime, par conséquent, à ne pas douter que la Sublime- Porte, en pondérant encore une fois, avec toute la sérieuse attention que la gravité de la situation exige, les explications données par la Russie dans le but de préciser la nature et l’extension de ses demandes, ne se décide à l’adoption pure et simple de la note de Vienne. Cette adoption, tout en assurant au gouvernement ottoman de nouveaux titres à la sympathie et à l'appui des puissances qui la lui ont conseillée, lui offre à la fois un moyen aussi prompt qu’honorable d'opérer sa franche réconciliation avec l’empire de Russie, réconciliation que tant d’intérêts majeurs réclament si impérieusement. »
Les objections que soulevait l’expédient de M. de Buol sont très-finement présentées dans une dépêche de lord Cowley, que nous croyons devoir citer; car elle montre que la première impression du gouvernement français fut favorable à cette proposition, et elle établit un fait très-significatif et qui a été contesté, c’est que la France accueillait avec un extrême empressement tout ce qui avait l’apparence d’un moyen d’arrangement et d’une espérance de paix.
« Dimanche, M. de Hübner a fait à M. Drouyn de Lhuys la communication attendue. 11 a laissé à Son Excellence des copies de la note que les représentans des quatre puissances à Constantinople seraient chargés d'adresser à la Porte, et de la dépêche où le comte de Buol presse le gouvernement français d'adopter celte marche... M. Drouyn de Lhuys a dit à M. de Hübner qu'il bornerait pour le moment sa réponse officielle à la promesse d'examiner attentivement la proposition, avec le sincère désir d’y trouver la solution des difficultés actuelles de la question d’Orient ; qu'avant d'en dire plus, il devait prendre les ordres de l’empereur, et connaître l’impression que la communication d’Olmütz aurait faite sur le gouvernement britannique.
« M. Drouyn de Lhuys vit l'empereur le même jour. Le lendemain matin (hier), M. de Hübner se rendit encore chez Son Excellence; il lui fut dit qu’aucune décision ne serait prise par le gouvernement français
jusqu'à ce que le gouvernement de Sa Majesté britannique ait été consulté.
« Je vis M. Drouyn de Lhuys plus tard dans la journée; il me lut les communications d’Olmiitz, et me rapporta ce qui s’était passé entre lui et M. de Hübner. Il me dit alors que l’empereur inclinait à regarder favorablement la déclaration proposée; que Sa Majesté pensait qu’elle sauvegardait les points sur lesquels les gouvernemens français et anglais avaient le plus insisté, savoir la non-ingérence de la Russie dans les affaires intérieures de la Turquie, ou tout droit revendiqué par la Russie d’obtenir pour les Grecs d’autres privilèges que ceux dont jouissent ou pourraient être appelées à jouir les autres communautés chrétiennes sujettes de la Porte; que Sa Majesté avait voulu qu’une communication fût faite dans ce sens au comte Walewski, qui aurait en même temps pour instruction de demander à Votre Seigneurie que dans le cas où, dans votre opinion, il y aurait des objections à la déclaration proposée qui eussent échappé au gouvernement français, vous eussiez la bonté de les lui indiquer.
« M. Drouyn de Lhuys me demanda naturellement alors ce que je pensais de la proposition. Je répondis que n’ayant point encore connaissance de l’impression qu’elle avait produite sur mon gouvernement, aucune observation de rua part ne devait être prise comme ayant un caractère officiel.
« 11 y a, dis-je, plusieurs points à considérer : la nature de la déclaration, la valeur qu'elle a, et, supposé que ces points soient résolus d’une manière satisfaisante, le moment et la façon de la faire connaître
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à la Porte. Par rapport à la nature de la déclaration, il me semble qu’on nous demande de donner comme venant de la Russie des assurances dont nous n’avons pas connaissance officielle, tandis qu’on a pris grand soin de nous faire connaître officiellement un document d’un caractère et d’un sens bien différens. En fait, la déclaration nous donnerait plutôt le rôle d’avocats de la Russie que celui d’amis de la Porte. » Lord Cowley critiquait ici la valeur des termes de cette déclaration, puis il reprenait : « Mais maintenant vient cette question : la Porte, après tout ce qui est arrivé et connaissant, comme les ministres turcs doivent certainement la connaître, l’interprétation donnée par le comte de Nesselrode à la note de Vienne, la Porte se contentera-t-elle de cette déclaration de la part de la conférence? Et si elle ne s’en contente pas, jusqu’à quel point les deux gouvernemens sont-ils disposés à combattre les objections continuées de la Porte à signer la note de Vienne? Je suis certain, dis-je, que le gouvernement de Sa Majesté n'ira pas aussi loin que le recommande le comte de Buol, et qu’il n’abandonnera pas la Porte à sa destinée parce qu’elle maintiendra sou droit à avoir une opinion indépendante touchant un engagement aussi important que celui qu’on veut lui faire souscrire. Je demandai à M. Drouyn de Lhuys si l’empereur avait considéré ce côté de la question et la position où se trouveraient les deux gouvernemens, avec leurs flottes à Constantinople, s’ils pesaient sur la Porte pour lui faire accepter la note de Vienne, que la Porte persistât dans son refus, et que la guerre en fût la conséquence?
« M. Drouyn de Lhuys répondit qu’il n’avait pas posé catégoriquement la question à l’empereur, mais qu’il était convaincu (et il l’avait dit à M. de Hübner) que la France n’abandonnerait pas la Turquie parce qu’elle aurait maintenu son opinion sur son propre intérêt, tandis que l’acte d’agression de la part de la 'Russie demeurait le même, et il ajouta que la teneur générale des observations de l’empereur dans le cours de ces longues négociations lui donnait lieu de penser que Sa Majesté avait la même opinion (i). »
Le gouvernement anglais éleva contre le projet d’Olmütz les objections qui s’étaient présentées spontanément à l’esprit de son ambassadeur à Paris, et le gouvernement français se rendit aisément aux argumens de lord Clarendon. Le 8 octobre, lord Clarendon écrivait à lord Westmorland les motifs de son refus. « Le gouvernement turc, disait-il, a déclaré qu’il ne peut accepter la note de Vienne sans les modifications qu’il avait parfaitement le droit de proposer, qui ont été adoptées par la conférence, mais qui ont été malheureusement rejetées par le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le gouvernement de Sa Majesté sait donc qu’il serait inutile de recommander la note dans sa forme primitive; il sait de
(1) Oct. 4, Corresp., part h, u° 124.
plus qu’il serait déshonnête de le faire, après l’interprétation donnée à la note par M. de Nesselrode, laquelle n’est point neutralisée par le projet de M. de Buol. Le gouvernement de Sa Majesté ne doute point que les assurances contenues dans ce projet n’aient été données dans le désir d’écarter toutes les appréhensions du gouvernement turc; mais il y a des raisons de craindre que cet objet ne soit point atteint; car le projet de M. de Buol paraît adopter le sens que la Russie persiste à donner au septième article du traité de Kainardji, interprétation par laquelle, en maintenant que les privilèges et immunités de l’église grecque ont été conférées en conséquence et en exécutiou de cet article, la Russie s’arroge un protectorat sur les Grecs sujets du sultan... 11 semble impossible que l’empereur de Russie..., qui depuis son avènement au trône a tavaillé à la conservation de la paix, engage une guerre sur une interprétation forcée du traité de Kainardji... Si pour une pareille cause l’Europe est exposée aux calamités de la guerre, ce sera un événement sans parallèle dans l’histoire (1). »
(1) Corresp., part n, a 0 135.
L’arrangement d’Olmütz n’eût été acceptable que si préalablement M. de Nesselrode eût rétracté son commentaire. L’explication de M. de Nesselrode subsistant, l’acte de la conférence serait entré dans le droit public européen, escorté de deux gloses contradictoires, lin pareil expédient aurait eu quelque chose de frauduleux; ce n’était pas une paix solide qu’il eût portée dans son sein, il n’eût pu être qu’un instrument de cMcane, et il n’était pas digne des grands gouvernemens de s’y associer. Il fallut donc chercher une autre base de conciliation. La conférence y était arrivée le 5 décembre 1853, et ces préliminaires d’arrangement, acceptés par la Porte, sanctionnés par les puissances qui passaient pour les plus favorables à l’empereur Nicolas, ont été repoussés par la Russie. Pendant six mois, la France et l’Angleterre ont donc cherché la paix : mais toutes leurs tentatives sont venues se briser contre l’intraitable orgueil de la Russie.
Tandis qu’elles s’efforçaient d’amener par la diplomatie le gouvernement russe sur le terrain d’un arrangement, les deux puissances occidentales ne cessèrent d’user de leur influence sur la Porte pour la modérer, la retenir, et retarder la
guerre le plus longtemps possible. Ainsi, quand les provinces danubiennes furent envahies, les conseils de l’Angleterre et de la France décidèrent la Porte à ne point faire un cas de guerre de cette agression en pleine paix. Celui qui prit l’initiative de ce conseil, avant d’avoir reçu les instructions de son gouvernement, fut l’homme même que la Russie accusait d’exciter la fièvre belliqueuse des Turcs, ce fut lord Stratford. « L’occupation militaire d’une portion du territoire de l’empire ottoman sans le consentement de la Porte, écrivait-il le 20 juin, justifierait sans doute le recours aux hostilités; mais la conservation de la paix aussi longtemps qu’il est possible de la conserver avec une chance de terminer par des négociations le différend actuel est d’une si grande importance, que je n’ai point hésité à conseiller la prudence à l’approche de l’invasion des principautés (1).» On aurait pu croire qu’en envoyant leurs escadres aux Dardanelles, les deux puissances encourageaient les dispositions guerrières de la Turquie; mais les déclarations de nos ambassadeurs ramenaient à
(1) Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon. Corresp., part i, n° 308.
son vrai sens cette mesure de précaution. « Je parlai, écrivait encore lord Stratford en rendant compte d’une audience du sultan, de l’arrivée de l’amiral Dundas, avec l’escadre sous ses ordres, dans la baie de Besika, et j’expliquai à sa majesté impériale les sentimens amicaux et les vues éventuelles dans lesquelles une force aussi puissante avait été mise à ma disposition. Je lui donnai distinctement à entendre que ‘la paix était le grand objet de la politique anglaise, comme elle était sans doute celui de Sa Majesté, et qu’en conséquence l’escadre britannique ne pourrait être appelée à rendre des services actifs que pour protéger l’empire ottoman contre un danger immédiat, et auquel on ne pourrait parer par un autre moyen (1). » Lorsque la Russie eut rejeté les amendemens de la Porte à la note de Vienne, et lorsque le grand conseil fut convoqué à Constantinople pour se prononcer sur la déclaration de guerre, lord Stratford essaya encore de retarder une résolution suprême, et ne voulut laisser subsister aucune illusion dans l’esprit des ministres turcs.
« Le conseil, écrivait-il, dans sa séance d’hier, n’est
(1) Corresp., part i, n° 299.
pas encore arrivé à une décision irrévocable. 11 devait se réunir aujourd’hui, et il existait encore une faible chance de prévenir un parti précipité.
« Pour saisir cette chance dernière, j’ai soumis à la considération de Rechid-Pachar la substance de la dépêche de Votre Seigneurie. Je lui ai appris avec quelle attention et quelle disposition amicale les modifications de la Porte ont été examinées par le gouvernement de Sa Majesté, et la conviction délibérée de Votre Seigneurie qu’elles n’ajoutent en réalité aucune garantie aux termes et à l’esprit de la note du comte de Buol. J’ai peint sous de fortes couleurs le danger auquel la Porte s’exposerait en jouant seule ses ressources contre toutes celles de l’empire russe. Je ne lui ai pas fait mystère des circonstances sous l’influence desquelles se trouve l’Europe, et qui interdisent à la Porte de compter sur une coopération active du dehors. Reconnaissant l’énergie réelle et imprévue que la Porte a , déployée dans la prévision de la guerre, je rappelai au ministre ottoman quelques points faibles et surtout la pénurie financière sous laquelle la Porte sera obligée de lutter avec la Russie. Je ne lui cachai point que lors même que nos escadres paraîtraient dans la Mer-Noire, il ne fallait pas attendre de leur part un secours efficace pour forcer les Russes à évacuer les principautés, et pour empêcher les progrès d’une invasion en Bulgarie (1). »
il ) Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon, septemh. 26, 1853. Corresp., part h, n° 142.
Enfin, au moment où le désastre de Sinope devait naturellement exalter les sentimens belliqueux à Constantinople, lorsque, comme lord Stratford le rapportait dans sa dépêche du 5 décembre (1) , Rechid-Pacha lui-même, sortant des habitudes pacifiques et conciliantes de son caractère, s’unissait de parole et de pensée aux plus violens de ses collègues, quand il y avait une sorte d’émulation guerrière entre le grand conseil, le ministère et le sultan, et une sorte de brigue jalouse de popularité entre ces trois pouvoirs qu’il fallait convertir aux idées de négociation et de paix (2) , les représentans des quatre puissances, ayant à leur tête les ambassadeurs de France et d’Angleterre, parvenaient à faire adopter par la Porte des bases de paix ainsi appréciées par la conférence de Vienne dans son protocole du 13 janvier 185 A : « De plus en plus pénétrés de la gravité de la situation et de l’urgence d’y mettre un terme, les soussignés expriment la confiance que la Russie acceptera la reprise des négociations sur les bases qui, dans leur opinion, en assurent le succès, et offrent aux
(1) Corresp., part n, n° 348.
(4) Lord Stratford to the earl Clarendon, dccemb. 17, 1853. Corresp., part ii, 369.
deux parties belligérantes l’occasion de se rapprocher d’une manière digne et honorable, sans que l’Europe soit plus longtemps attristée du spectacle de la guerre. »
En regard de cette conduite, quel contraste que l’attitude de la Russie ! Depuis l’invasion des principautés jusqu’à l’affaire de Sinope, c’est toujours le même mélange de protestations pacifiques et d’audace agressive. Le gouvernement qui a eu l’initiative de ces complications qui troublent et inquiètent si profondément l’Europe est le seul qui ne fasse point une tentative, un pas vers la conciliation. Un pied sur le territoire turc, la Russie semblait regarder d’un air de pitié et de moquerie les efforts de tous ces diplomates occupés, de Londres à Constantinople et de Paris à Vienne, à éplucher et à peser ce qu’il fallait de mots pour remplir une note de vingt lignes; il était impossible de montrer plus de dédain pour ces actifs et féconds intérêts qui attachent à la paix l’Europe civilisée. Il était également impossible de manquer avec une persévérance plus systématique à ses assurances.
On a vu comment la Russie avait essayé de donner le change sur l’objet de ses arméniens avant la mission du prince Menchikof; maîtresse
des principautés, elle continua ce système de contradictions entre les paroles et les actes. Elle ne devait, disait-elle, qu’occuper temporairement les principautés; elle y respecterait les droits du sultan. M. de Nesselrode alla un jour jusqu’à dire à sir Hamilton Seymour « qu’elle les rendrait à la Porte dans un meilleur état que celui où elle les avait trouvées (1) . » Le premier soin de la Russie, une fois quelle y fut entrée, fut au contraire de ne rien laisser subsister des liens qui unissaient les principautés au sultan. Tout rapport avec le gouvernement turc fut interdit aux hospodars, qui furent bientôt forcés de se retirer. Le tribut dû à la Porte fut confisqué; la milice locale fut incorporée dans l’armée russe.
Dans sa circulaire du 20 juin, le comte de Nesselrode avait dit : « Sciemment et volontairement nous ne chercherons à exciter aucun soulèvement parmi les populations chrétiennes de la Turquie. » Au mois d’août, lord Clarendon était obligé -de lui demander des explications sur les menées des agens laisses qui répandaient à profusion en Bulgarie, traduits dans les dialectes du
(1) Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon, august 12, 1853. Corr., part n, n° 60.
pays, les manifestes et les circulaires russes, en annonçant la guerre religieuse (1) . Peu de temps après, un consul russe, M. Mutchin, se rendait à Belgrade sans bèrat du sultan, et nouait en Servie contre le gouvernement turc des intrigues qui inquiétèrent l’Autriche elle-même.
Lorsque la Russie eut rejeté la note de Vienne et que la Turquie lui déclara la guerre, M. de Nesselrode dit à sir Hamilton Seymour : « Voici notre situation en peu de mots : la guerre nous est déclarée par la Turquie; nous ne publierons probablement pas de contre-déclaration, nous ne ferons aucune attaque contre la Turquie; nous resterons les bras croisés, uniquement résolus à repousser toute agression faite contre nous, soit dans les principautés, soit sur notre frontière d’Asie, que nous avons renforcée. Nous passerons l’hiver ainsi, prêts à recevoir toutes les ouvertures de paix que pourra nous faire la Turquie (2). » M. de Nesselrode confirmait quelques jours après cette assurance dans une dépêche adressée au baron de Meyendorf : « Pour
(1) The earl of Clarendon to sir G. H. Seymour. Corresp., part h, n° 64.
(2) Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon, oct. 14, 1853. Corresp., part u, n° 171.
ne rien faire qui puisse entraver le succès de cette dernière tentative de conciliation (un projet de la conférence de Vienne), l’empereur, nonobstant la déclaration de guerre de la Porte, compte ne rien changer à son attitude actuelle. Nos troupes auront l’ordre de rester sur la défensive, attendant l’attaque des Turcs et les repoussant s’il y a lieu (1). » La Russie avait donc formellement promis à l’Europe de rester sur la défensive. Peut-être cette magnanime promesse n’avait-elle d’autre cause que la conviction où était le cabinet russe (« je le sais de source certaine, » écrivait sir Ilamilton Seymour) que les armées turques ne pourraient pas tenir ensemble jusqu’au printemps. Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre durent en prendre acte. Lorsque leurs flottes entrèrent dans les Dardanelles , elles durent veiller à ce que, dans la sphère d’action de leur marine, cette promesse ne fût point violée. Au commencement d’octobre, les deux gouvernemens envoyèrent sur ce point à leurs ambassadeurs et à leurs amiraux des instructions précises, dont la lettre suivante de lord Clarendon à lord Stratford pourra donner une idée :
(I) Corresp., inclosure in n° 182.
« Myloril,
« Il sera nécessaire que l’amiral Dundas informe l’amiral russe commandant à Sévastopol que si la flotte russe sortait de ce port pour débarquer des troupes sur une portion quelconque du territoire turc, ou pour commettre un acte d’hostilité ouverte contre la Porte, ses ordres sont de protéger contre de pareilles attaques les États du sultan. Il exprimera l’espoir que l’amiral russe n’aura recours à aucune mesure qui pourrait mettre en danger les relations pacifiques de la Grande- Bretagne et de la Russie.
« Une communication semblable sera probablement faite en même temps par l’amiral français (1). »
Pour mieux préciser la nature de la protection garantie ainsi par nos escadres, lord Clarendon avertissait lord Stratford le 18 octobre que les flottes ne devaient pas s’opposer au transport des troupes russes par mer d’un point à un autre du territoire russe, mais devaient intervenir uniquement dans le cas où une attaque navale serait dirigée contre la Turquie (2). Sir Hamilton Seymour fit part de ces instructions à M. de Nesselrode le 27 octobre; il lui indiqua les cas où les vaisseaux russes ne seraient point inquiétés,
(1) Curresp., part u, n° 134.
(2) Corresp., part n, u° 152.
et ceux dans lesquels « la force serait repoussée par la force (t). » Les promesses d’attitude défensive de la Russie avaient donc été prises au mot; elle avait été prévenue que les escadres de France et d’Angleterre avaient ordre d’employer au besoin la force pour les faire observer. La Russie couronna pourtant par la surprise et l’incendie de la flottille de Sinope, qui étaient un défi jeté à nos escadres et à leurs instructions, la longue série de ses agressions obstinées et de ses paroles violées. Enfin, lorsque sous l’impression de cet épouvantable événement la France et l’Angleterre, défendant le droit et l’humanité, ont été obligées de prendre, suivant le mot anglais, le commandement de la Mer-Noire, la Russie du même coup a refusé les dernières propositions d’arrangement que lui recommandaient les quatre puissances, rompu les relations diplomatiques avec la France et l’Angleterre, et bravé, avec le désespoir de l’orgueil, la guerre européenne.
Sait-on en effet comment la Russie a répondu
ces dernières avances de la conférence? Le voici.
(i) Corresp., part h, n° 206,
to.
Par la forme et par le fond, les dernières propositions de la Russie couronnent dignement les procédés auxquels elle nous a habitués depuis un an. Ces propositions furent communiquées à M. de Buol par M. de Meyendorf, sous le nom de « préliminaires de paix. » Dès le premier coup d’œil, M. de Buol les jugea inacceptables; mais il annonça au ministre russe qu’il les soumettrait à la conférence. A ce mot de conférence, M. de Meyendorf s’écria que la conférence n’existait pas pour lui, et que sa communication s’adressait uniquement au gouvernement autrichien. Malgré cette dénégation hautaine du concert et de l’autorité des quatre puissances réunies dans la même tâche pacifique, M. de Buol apporta le lendemain à la conférence les « préliminaires de paix » de M. de Nesselrode.
A la lecture de ces propositions, les représentans des quatre puissances furent unanimes. Au lieu d’y atténuer ses exigences, la Russie les a exagérées dans cette communication; au lieu d’une ouverture de conciliation, on dirait plutôt un ultimatum. D’après ces singuliers « préliminaires de paix, » la Russie ne se contenterait plus, de la part de la Turquie, d’une note ou
même d’un sened ; elle voudrait un engagement par traité, elle regarderait comme non avenus les actes récens qui placent sous le patronage collectif des puissances les populations chrétiennes de l’empire ottoman ; elle continuerait à revendiquer exclusivement pour elle la protection des Grecs. Enfin elle ne consentirait à l’évacuation des principautés que lorsqu’elle aurait traité avec la Turquie et après que les escadres française et anglaise auraient non -seulement quitté la Mer-Noire, mais repassé les Dardanelles. La conférence de Vienne, dans sa séance du 7 mars 185â, a déclaré ces propositions inadmissibles; elle a fait plus, elle a motivé son jugement sur une série de considérans péremptoires, et ce protocole du 7 mars, dernier acte de la conférence, a été signé par les représentans des quatre cours. 11 n’est plus resté dès lors à chacune des puissances qui ont repoussé les propositions dérisoires de la Russie qu’à conformer ses actes au jugement auquel elle s’est associée.
OUVERTURES SECRÉTES DE L’EMPEREUR NICOLAS A L’ANGLETERRE LES VÉRITABLES VUES I)E LA RUSSIE
OUVERTURES SECRÈTES DE L’EMPEREUR NICOLAS A L’ANGLETERRE LES VÉRITABLES VUES DE LA RUSSIE
Tandis que nous écrivions l’exposé de ces négociations laborieuses, le grand jour s’est fait enfin sur la crise actuelle, grâce à la publication de la correspondance secrète et confidentielle échangée, au commencement de l’année dernière, entre la Russie et le gouvernement anglais. Ces révélations si imprévues confirment pleinement nos appréciations et les conclusions auxquelles nous sommes déjà arrivé. Nous allons nous en servir pour compléter l’histoire de ces transactions. L’on peut aujourd’hui, à la
lumière saisissante des nouveaux documens, préciser les vues réelles de la Russie, le véritable caractère de son entreprise, la vraie situation qu’elle a faite à l’Europe, et les vastes conséquences de la lutte commencée.
Il y a une pensée qui a été pour ainsi dire l’âme de la politique russe vis-à-vis de la Turquie dans ces dernières années : cette pensée, le premier document de la correspondance anglaise, le mémorandum de M. de Nesselrode la met à nu. La préoccupation dominante qui a depuis 18 hh absorbé l’empereur Nicolas est celle-ci : — les jours de l’empire ottoman sont comptés; sa dissolution est imminente; une circonstance
imprévue peut à chaque instant déterminer sa chute. Depuis 18âà, la Turquie n’a plus été pour l’empereur de Russie <> qu’un homme malade, gravement malade, qui pouvait mourir subitement et rester sur les bras » de l’Europe. En même temps qu’il couvait et nourrissait cette pensée, l’empereur avait pris avec lui-même une résolution irrévocable : quelle que fût l’origine de la prochaine crise qui surviendrait en Turquie, guerre étrangère, dissensions intestines entre les partis turcs, ou soulèvement des chrétiens, cette crise serait la dernière, et le
malade n’en devait pas réchapper. Cette résolution, l’empereur l’exprimait plus tard dans ses entretiens avec sir Hamilton Seymour par ces déclarations énergiques : « Nous ne pouvons pas ressusciter ce qui est mort; si l’empire turc tombe, il tombera pour ne plus se relever... Le sultan perdrait probablement son trône, et dans ce cas il tomberait pour ne plus se relever. Je désire maintenir son pouvoir; mais s’il le perd, c’est pour toujours. L’empire ottoman est une chose qu’on peut tolérer, mais non pas reconstruire, et je vous jure que je ne souffrirais pas qu’on brûlât une seule amorce pour une pareille cause. » Devant ce langage, lord Clarendon avait bien raison de dire : « Le gouvernement de la reine est convaincu que rien n’est plus propre à précipiter la chute de la Turquie que de prédire sans cesse qu’elle sera prochaine; » et sir Hamilton Seymour avait bien le droit d’observer «, qu’il ne pouvait être douteux qu’un souverain qui insistait avec une telle opiniâtreté sur la chute imminente d’un État voisin n’eût arrêté dans son esprit que l’heure était venue, non pas d’attendre sa dissolution, mais de la provoquer. » Prophétiser la fin du malade et en même temps déclarer non-seulement qu’on ne croit pas à son
rétablissement, mais qu’on ne le veut pas, n’estce pas avouer que l’on a résolu sa mort? C’est ainsi que la pensée manifestée eD 18 44 était devenue, au commencement de 1853, un parti pris, et l’exécution de ce parti pris n’attendait plus, les ouvertures de l’empereur Nicolas à l’Angleterre en font foi, qu’une occasion favorable et des complices.
La politique russe a prononcé l’arrêt de mort de l’empire ottoman, voilà le fait qui domine la crise actuelle. Quels sont les motifs qui ont pu amener l’empereur Nicolas à prendre depuis plusieurs années une pareille décision? C’est un point sur lequel il vaut la peine de s’arrêter un instant, si l’on veut se bien rendre compte des desseins russes.
L’empereur Nicolas a tenu , il y a vingt-cinq ans, la Turquie à sa merci. L’Europe lui avait laissé faire à l’empire ottoman la guerre de 1828 et de 1829. Le gouvernement français de cette époque avait pour l’alliance russe une aveugle et regrettable inclination ; en Angleterre , Canning mourant avait bien fait aux projets de la Russie une opposition sourde, mais après sa mort le pouvoir était passé au duc de Wellington , et le duc avait trop conservé le souvenir
et la sympathie des alliances de 1814 et de 1815 pour pousser jusqu’à une hostilité déclarée le déplaisir que devait lui inspirer la marche des Russes vers Constantinople; la Prusse, dans cette circonstance , n’avait eu que des complaisances pour le cabinet de Saint-Pétersbourg. La Russie avait rencontré un seul adversaire habile, actif, persévérant : c’était l’Autriche, ou pour mieux dire M. de Metternich; mais après avoir combattu, traversé, retardé môme pendant plusieurs années la politique russe avec les ressources de la plus clairvoyante et de la plus adroite diplomatie, M. de Metternich, paralysé par son isolement, n’avait pu tirer l’épée pour défendre la Turquie contre l’invasion des Russes. L’empereur Nicolas fut donc maître en 1820 du sort de l’empire ottoman. Il le laissa vivre. Pourquoi?
M. de Nesselrode en donnait la raison en 1830, dans un mémoire destiné à expliquer la politique du traité d’Andrinople et adressé au grand-duc Constantin : « Il ne tenait qu’à nos armées, disait M. de Nesselrode, de marcher sur Constantinople et de renverser l’empire turc. Aucune puissance ne s’y serait opposée, aucun danger immédiat ne nous aurait menacés, si nous avions
porté le dernier coup à la monarchie ottomane en Europe; mais, dans l’opinion de l’empereur, cette monarchie, réduite à n’exister que sous la protection de la Russie et à n'écouter désormais que ses désirs, convenait mieux à nos intérêts politiques et commerciaux que toute combinaison nouvelle qui nous aurait forcés, soit à trop étendre nos domaines par des conquêtes, soit à substituer à l’empire ottoman des États qui n’auraient pas tardé à rivaliser avec nous de puissance, de civilisation, d’industrie et de richesse . C’est sur ce principe de Sa Majesté impériale que se règlent aujourd’hui nos rapports avec le divan. Puisque nous n’avons pas voulu la ruine du gouvernement turc, nous cherchons les moyens de le soutenir dans son état actuel. Puisque ce gouvernement ne peut nous être utile que par sa dèfèi-ence envers nous, nous exigeons de lui l’observation religieuse de ses engagemens et la prompte réalisation de tous nos vœux. » La Russie n’avait pas voulu, disait-elle alors, garder les principautés, ni même les occuper pendant le terme de dix années, quoiqu’une convention additionnelle au traité d’Andrinople lui accordât cette occupation comme garantie du paiement des indemnités de guerre. « L’empe-
reur, disait M. de Nesselrode, a jugé que cette occupation nous exposerait à de nombreux inconvéniens, à des dépenses considérables, et quelle équivaudrait à une prise de possession de ces provinces, dont la conquête lui a toujours paru d’autant moins utile, que sans y entretenir des troupes nous en disposons à notre gré en temps de paix et en temps de guerre. » La Russie se contentait pour le paiement des indemnités d’autres garanties dont M. de Nesselrode définissait ainsi la nature : « Les déterminations de Sa Majesté Impériale ne surchargeront point l’empire ottoman d’un fardeau dont le poids causerait sa chute; mais elles laisseront entre nos mains des clés de position d'où il nous sera facile de le tenir en échec, et consacreront l’existence d’une dette à sa charge, qui lui fera sentir, pendant de longues années, sa vraie situation envers la Russie, et la certitude de sa ruine, s’il essayait de la braver une autre fois ( 1 ). »
(1) Dépêche de M. le comte de Nesselrode à Son Altesse Impériale le grand-duc Constantin, 12 février 1830. — Recueil de Documens pour la plupart inédits, etc. Paris 1853, chez Pagnerre. Celte dépêche, comme les papiers diplomatiques publiés autrefois dans le Portfolio, fut trouvée pendant la révolution polonaise dans les archives du grand-duc à Varsovie.
On voit par cette curieuse révélation la position que la Russie avait voulu prendre vis-à-vis de la Turquie après la guerre victorieuse de 1828-29 et au moyen de la paix d’Andrinople.
La Russie croyait quelle aurait pu renverser alors l’empire ottoman; mais il convenait mieux à ses intérêts de laisser vivre la Turquie, à condition qu’elle serait réduite à n’exister que sous sa protection, à n’écouter désormais que ses désirs, et qu’elle montrerait une déférence constante envers la puissance protectrice et une prompte obéissance à se conformer à tous ses vœux ; en même temps la Russie comptait garder entre ses mains des clés de position d’où il lui serait facile de tenir la Turquie en échec et de la menacer d’une ruine certaine, si la Porte voulait un jour se soustraire aux conditions d’existence qu’on lui imposait. C’est ainsi que l’empereur Nicolas concevait depuis 1829 la situation de l’empire turc, et c’est à ce prix qu’il lui permettait d’exister. Convaincu que la Turquie ne devait être maintenue qu’ autant que sa conservation serait utile à la politique russe et qu’elle ne vivait que parla tolérance de la Russie, pourquoi a-t-il prononcé dans son cœur son arrêt de mort? En d’autres termes, pourquoi
a-t-il cessé de regarder le maintien de la Turquie comme utile aux intérêts de sa politique, et a-t-il songé à lui retirer cette tolérance qui seule, croyait-il, la laissait vivre?
Il y a plusieurs raisons à ce changement dans la politique de l’empereur Nicolas. Certains Russes prétendent que ce qui l’a décidé à trancher la question d’Orient et à tenter lui -même l’accomplissement des longs desseins de son pays et de sa maison sur Constantinople, c’est la crainte que son successeur ne fût point à la hauteur d’une pareille tâche, si les événemens venaient à la lui offrir. Il peut y avoir quelque fondement à cette explication; mais nous croyons que la résolution de l’empereur Nicolas a été déterminée par une raison supérieure et plus pressante. Cette raison est le progrès, ou, si l’on veut, le mouvement des choses qui depuis vingtcinq ans tend avec succès à faire sortir la Turquie des dures conditions où la Russie croyait avoir emprisonné son existence par la paix d’Àndrinople.
L’empereur Nicolas, avec une inquiète insistance, dépeignait l’an dernier la Turquie comme malade et agonisante; mais assurément il n’aurait pu nier et il ne pouvait se dissimuler à lui-
même que si la Turquie était malade alors, elle l’était bien moins qu’en 1829. Nous ne discuterons point si les Turcs ont accompli sur euxmêmes, depuis cette époque, des progrès qui ont accru leurs forces; les faits matériels, entre autres l’état actuel de l’armée ottomane, le constatent suffisamment. A nos yeux, le grand progrès de la Turquie depuis 1829 est ailleurs; il est d’abord dans le développement de commerce, d’éducation, de richesse qui s’est opéré chez les populations grecques de l’empire ottoman; il est ensuite dans l’accès plus large ouvert aux intérêts des peuples occidentaux, dans la plus grande sollicitude que les gouvernemens européens ont portée aux affaires de Turquie, dans l’action politique chaque jour plus intime et plus directe qu’ils ont exercée sur l’empire ottoman.
Les progrès des populations grecques sont incontestables ; nous en trouvons l’aveu dans les propres paroles de l’homme d’État autrichien qui passe pour être le plus favorable à la Russie : « Le peuple russe, dit M. de Ficquelmont dans sa dernière brochure (1) , par le degré encore in-
(1) Le Côté religieux de la Question d’Orient, p. 99.
férieur de sa culture comme nation, peut bien être civilisateur des peuples de l’Asie centrale, ses voisins, qui lui sont fort inférieurs encore; mais il ne saurait déjà plus, dans son état actuel, se montrer supérieur aux populations chrétiennes répandues en Turquie, depuis que ces populations se sont approprié une partie des ressources de l’intelligence plus avancée des peuples de l’Occident. » Par ces progrès des Grecs, il serait devenu de plus en plus évident que le gouvernement des Turcs, tant accusé par les Russes, n’était pas si oppresseur et si barbare qu’on voulait bien le dire, puisqu’il permettait aux Grecs de s’élever rapidement en bien-être et en culture sociale. On aurait en outre été bientôt forcé de convenir qu’il n’y a plus lieu à protection, lorsque le protégé est supérieur en civilisation au peuple qui veut être son protecteur. Grâce à ce mouvement, la Russie était donc en train de perdre graduellement la principale base de son influence en Turquie. Un autre symptôme non moins alarmant pour elle et non moins rassurant pour la durée de l’empire ottoman, était la tendance manifestée par les capitaux européens à aller enraciner en Turquie l’esprit d’entreprise des peuples occidentaux, à lier à son existence,
par les intérêts matériels, la France et l’Angleterre, à commanditer par des emprunts le gouvernement turc. Tous ces faits annonçaient à la Russie non-seulement que les élémens de vitalité augmentaient en Turquie, mais qu’ils allaient se. fortifier de la solidarité qui est de nos jours la plus puissante, celle des intérêts économiques, avec les peuples occidentaux. Yoilà ce que produisait le contact chaque jour plus fréquent et plus intime de la Turquie avec l’Europe, et ce mouvement que l’empereur Nicolas affectait de dédaigner en parlant des réformes nouvelles et superficielles d'origine française. Ces tendances enlevaient peu à peu la Turquie à l’empire exclusif qu’il prétendait exercer sur elle. Elles donnaient aux autres puissances des clés déposition, non pour dominer Constantinople, mais pour la défendre contre la politique russe. En un mot, elles faisaient sortir inévitablement l’empire ottoman du cercle de fer où la Russie avait cru l’étreindre et pouvoir l’étouffer à volonté.
Ayons assez d’impartialité pour nous placer un instant au point de vue russe : nous serons obligé de reconnaître que cette situation nouvelle était critique. La laisser se prolonger et
se développer librement, c’était se résigner à voir la Turquie échapper à l’action dominatrice de la Russie, et reculer en deçà de la guerre de 1828 et du traité d’Andrinople. L’inquiétude qui obsédait l’empereur Nicolas dès 18 hk, et l’impatience qu’il témoignait au commencement de 1853, sont donc aisées à comprendre. La politique'qui avait inspiré la guerre de 1828 et le traité d’Andrinople ne pouvait pas assister avec indifférence à un mouvement qui menaçait de lui ravir ce qu’elle croyait avoir à jamais conquis. Elle se trouvait en face de cette alternative : ou s’abdiquer elle-même, renoncer à ces desseins séculaires qui poussent instinctivement la Russie vers Constantinople, ou bien faire quelque chose. S’abdiquer eût été surhumain, donc il fallait agir. Dès lors l’empereur Nicolas dut arrêter dans sa pensée que, si la Russie trouvait une occasion d’ébranler l’empire ottoman, elle ne recommencerait plus l’expérience de la paix d’Andrinople; que le premier choc que subirait la Turquie serait le dernier, qu’il fallait aviser à expulser les Turcs de l’Europe, qu’il fallait s’y préparer en prenant des mesures avec les puissances dont, au moment opportun, la résistance serait la plus redoutable ou le concours le plus
utile; qu’il fallait enfin, au premier prétexte, jouer le grand jeu. Le prétexte se présenta : ce fut l’affaire des lieux-saints, et l’empereur Nicolas proposa à l’Angleterre le partage de l’empire ottoman.
Jamais il n’est arrivé à la publicité contemporaine de révélation politique aussi grandiose que les communications relatives à la Turquie faites au gouvernement anglais par l’empereur Nicolas. Manifestation de la pensée dominante de l’empereur sur la chute imminente de la Turquie, déclaration de ce que la Russie ne tolérerait pas, insinuation de ce qu’elle voudrait dans l’éventualité prévue, indication de l’ affaire des lieuxsaints comme occasion immédiate et cause suffisante de l’accomplissement de cette éventualité, — la révélation est complète sur tous les points. L’idée fixe de l’empereur éclate partout, et il y insiste encore à la (in des pourparlers. Lorsque l’Angleterre, repoussant ses avances, représente la chute de l’empire ottoman comme un événement incertain et éloigné, « une de ces expressions exclut l’autre, dit l’empereur; incertain, soit, mais par cela même l’événement peut n’être pas éloigné (1). » Dans l’hypothèse de l’événe-
(l( Communications relatives à la Turquie, etc., n° 45.
ment qu’il prédit avec tant d’obstination et qu’il croit si prochain, l’empereur déclare péremptoirement ce qu’il ne veut pas. 11 ne veut pas que Constantinople soit jamais au pouvoir d’aucune grande puissance ; il ne permettra jamais qu’on tente de reconstruire un empire byzantin, ni que la Grèce obtienne une extension de territoire qui en ferait un État puissant; encore moins souffrira-t-il que la Turquie soit morcelée en petites républiques, destinées à servir d’asile aux Kossuth, aux Mazzini et aux autres révolutionnaires de l’Europe. Plutôt que de subir de tels arrangemens, il fera la guerre et la continuera tant qu’il lui restera un soldat et un fusil. Voilà ce que l’empereur ne veut pas. Il insinue non moins clairement ce qu’il veut. Il serait peutêtre forcé de s’établir à Constantinople, non comme propriétaire, mais comme dépositaire; on ferait de la Bulgarie et de la Servie, aussi bien que des principautés danubiennes, des États indépendans sous la protection de la Russie; quant à l’Angleterre, si elle acceptait le partage, l’empereur lui laisserait prendre l’Égypte et Candie. Enfin, dans le mémorandum même de M. de Nesselrode, du 21 janvier 1853, document moins net et plus réservé que les épanchemens intimes
de l’empereur Nicolas avec sir Hamilton Seymour, l'affaire des lieux-saints est signalée comme une cause possible et prochaine de chute pour l’empire ottoman. « Sans parler des causes toujours croissantes de dissolution, dit le mémorandum, que présente l’état moral, financier, administratif de la Porte, elle peut sortir de l’une au moins des deux questions mentionnées par le ministère anglais dans sa dépêche secrète (la question des lieux-saints). A la vérité, il n’y voit que de simples disputes qui ne dépasseraient pas la portée des difficultés dont s’occupe d’ordinaire la diplomatie; mais ce genre de disputes-là peut néanmoins amener la guerre, et avec la guerre les conséquences qu’en appréhende l’empereur : si, par exemple, dans l’affaire des lieux-saints, l’amour-propre et les menaces de la France, continuant à peser sur la Porte, obligent celle-ci à nous refuser toute satisfaction, et si, d’un autre côté, le sentiment religieux des Grecs orthodoxes, outragé par les concessions faites aux Latins, soulève contre le sultan l’immense majorité de ses sujets. » Volonté, plan, prétexte, tout était donc prêt du côté de la Russie pour la dissolution et le partage de l’empire ottoman.
Le monde européen a traversé à son insu une formidable crise, tandis que ces ouvertures de l’empereur Nicolas cheminaient secrètement de Saint-Pétersbourg à Londres. La liberté du continent a été un instant suspendue à la réponse du gouvernement anglais. Après cette révélation, il ne restera plus trace, nous l’espérons, dans aucun esprit, de ces préjugés surannés et de ces absurdes soupçons qui attaquaient parmi nous l’alliance anglaise; si l’Angleterre eût consenti au marché que lui proposait l’empereur Nicolas et auquel l’Autriche eût bien été forcée de se joindre, que devenait la France?
En s’adressant avec tant de prévenances à l’Angleterre, l’empereur Nicolas s’est lui-même chargé de nous apprendre de quelle importance est pour nous l’alliance anglaise; en repoussant avec une admirable loyauté les avances de l’empereur Nicolas, l’Angleterre nous a montré la confiance que l’alliance anglaise nous doit inspirer. L’alliance russe pour la France est une chimère, et nous ne concevons point que des esprits distingués aient pu se bercer un seul moment de ce rêve. On ne s’allie en politique qu’avec les forces qui diffèrent de vous et qui vous complètent. Les forces de la France et celles
de la Russie sont de même nature, ce sont des forces continentales. Nos forces se ressemblent, et en même temps les principes politiques que nous représentons diffèrent; de là un antagonisme naturel entre la Russie, qui vise à la prépondérance sur le continent, et la France, qui perd sa liberté d’action et sa sécurité, si la Russie accroît sa prépondérance. Voilà pourquoi la Russie n’a que faire de l’alliance de la France et recherche celle de l’Angleterre. Dans le partage de la Turquie, notre coopération n’apporterait rien à la Russie, et la Russie n’a rien à nous offrir, ou plutôt les compensations qu’elle serait obligée de nous donner, étant continentales, nous assureraient sur l’Allemagne une influence qui balancerait et compromettrait la sienne. L’Angleterre au contraire n’est point pour la Russie une rivale sur le continent, et sa coopération en Orient lui apporterait l’appui d’une puissance maritime irrésistible. C’est ce que M. de Nesselrode exprimait nettement en ces termes dans son mémorandum de 18M :
« La raison qui conseille l’établissement de cet accord (entre la Russie et l’Angleterre) est fort simple. Sur terre, la Russie exerce envers la Turquie une action prépondérante; sur mer,
l’Angleterre occupe la même position. Isolée, l’action de ces deux puissances pourrait faire beaucoup de mal; combinée, elle pourra produire un bien réel : de là l’utilité de s’entendre préalablement avant d’agir. » Aussi la Russie sollicite sans cesse le concours de l’Angleterre et cherche constamment à exclure la France du règlement des affaires d’Orient. C’est à son instigation, par son initiative, que le traité du 15 juillet est conclu en 1840 contre la France; elle prépare en 1844 une nouvelle coalition en dehors de la France; elle revient au même projet en 1853, en frappant toujours la France des mêmes dédains et de la même exclusion. Si ces faits n’étaient pas assez instructifs pour nous, si jamais un gouvernement français venait à les oublier, et, se laissant aller à la . plus fatale des’illusions, essayait de courtiser l’alliance russe, soyez-en sûrs, le résultat de cette défection à l’alliance anglaise ne se ferait pas longtemps attendre : abandonnée par nous, l’Angleterre serait toujours certaine de nous devancer auprès de la Russie, et serait toujours à temps de conclure avec elle le marché quelle vient de refuser; quant à la France, elle expierait sur-le-champ cette faute par un isolement honteux et un abaissement terrible.
Les tentatives de l’empereur Nicolas ont échoué contre la probité des ministres anglais. Les dépêches de lord John Russell et de lord Clarendon, celle de lord John Russell surtout, sont des modèles d’honnêteté politique : respect des traités, fidélité aux alliances, égards pour les puissances que la Russie excluait de ses plans, prévoyante sollicitude pour les intérêts conservateurs de l’Europe mis en péril par les propositions russes, rien n’est omis, tout au contraire est exprimé par les ministres anglais avec la plus entière franchise et la plus noble élévation de langage. Quel contraste entre ces obsessions d’un souverain absolu couvrant ses tentatives de séduction de protestations affectées de loyauté, et faisant valoir sans cesse sa parole de gentilhomme, et ces ministres d’un peuple libre lui résistant simplement au nom de la fidélité aux alliances et de l’ordre européen ! De quel côté, nous le demandons, est la véritable habileté et la véritable grandeur? La conduite des ministres anglais fait sans doute beaucoup d’honneur à leur intelligence et à leur caractère; mais qu’il nous soit permis de rappeler qu’une grande part de ce mérite revient aussi aux institutions de l’Angleterre, à ce glo-
rieux gouvernement représentatif qui, lui aussi, est en butte depuis quelque temps aux aveugles sarcasmes des petits esprits. C’est en effet le régime représentatif qui interdit au gouvernement anglais de contracter des engagemens éventuels, et qui rend par conséquent impossible de sa part toute complicité dans des actes pareils au partage de la Pologne. Qui croirait qu’il se trouve encore en Europe des hommes d’État qui lui font un reproche de cette heureuse impuissance (1)? Ainsi la publicité, le contrôle de l’opinion , la responsabilité ministérielle, ces principes du gouvernement parlementaire, ne sont pas des garanties exclusivement profitables aux peuples qui les possèdent ; le monde en est témoin aujourd’hui , ces garanties protègent encore les intérêts des autres nations, au sein même des peuples qui jouissent du régime représentatif.
La politique russe vit donc ses propositions repoussées par l’Angleterre. La conclusion par laquelle elle mit fin à ses ouvertures manque
(1) « Et l’Angleterre qui se refuse toujours, par un principe fixe de sa politique parlementaire, à prendre des engagemens éventuels, etc. » Le Côté religieux de la Question d'Orient, par M. de Ficquelmont, p. 103.
également de franchise et de dignité. Le gouvernement russe feignit de s’être complètement entendu avec le gouvernement anglais, ce qui était manifestement contraire à la vérité. En effet, tandis que la Russie avait représenté la chute de la Turquie comme imminente et déclaré qu’il fallait aviser à ce qu’il y aurait à faire en vue de cet événement, l’Angleterre avait répondu qu’elle ne voyait pas de cause prochaine de dissolution pour l’empire ottoman, et que la seule chose qu’il y eût à faire, c’était de travailler à le maintenir. L’empereur Nicolas avait demandé que Ton s’entendît sinon sur ce que Ton ferait, du moins sur ce qu’on empêcherait dans le cas où ses prédictions se réaliseraient; l’Angleterre avait répondu que déterminer ce que Ton ne tolérerait pas en vue d’une éventualité, ce ne serait guère avancer la solution des difficultés qui s’élèveraient au moment même. Quant aux insinuations de partage essayées par la Russie, elles avaient été écartées par un refus, et le gouvernement anglais avait touché le nœud de la question en exprimant la conviction que l’accélération ou l’ajournement indéfini de la chute de la Turquie dépendait uniquement de la politique que la Russie suivrait vis-à-vis de la
Porte. Enfin l’Angleterre avait dit nettement qu’elle ne voulait pas continuer ces scabreux pourparlers. L’empereur Nicolas était donc éconduit sur tous les points. Cependant, affectant d’être d’accord avec l’Angleterre, le gouvernement russe termina, le 15 avril 1853, cette curieuse transaction, en prenant dans une note de M. de Nesselrode les engagemens suivans :
« Sous d’autres rapports, et sans vouloir discuter à cette occasion les symptômes plus ou moins apparens de la décadence de la puissance ottomane, et la vitalité plus ou moins grande que peut conserver encore sa constitution intérieure, l’empereur conviendra volontiers que le meilleur moyen de faire durer le gouvernement turc est de ne pas le fatiguer par des demandes excessives faites d’une manière humiliante pour son indépendance et pour sa dignité.
« Sa Majesté est disposée, comme elle l’a toujours été, à suivre ce système, pourvu toutefois qu’il soit bien entendu que la même règle de conduite sera observée par toutes les grandes puissances sans distinction, et qa’ aucune d’elles ne tirera avantage de la faiblesse de la Porte pour en obtenir des concessions qui pourraient être préjudiciables aux autres. Ce principe posé, l’empereur déclare qu’il est prêt à travailler, de concert avec l’Angleterre, à prolonger l’existence de l’empire turc, en laissant de côté toute cause d’alarme au sujet de sa dissolution. »
Mais au moment où le gouvernement russe prenait cet engagement à Saint-Pétersbourg, il y avait manqué déjà, et il allait le violer avec plus d’éclat encore à Constantinople.
Les communications confidentielles de l’empereur Nicolas avec le gouvernement anglais avaient commencé le 9 janvier 1853 et fini le 15 avril; or, dès le 5 février, M. de Nesselrode avait annoncé à l’ambassadeur anglais la mission du prince Menchikof, et le prince Menchikof était arrivé à Constantinople le 28 février. Le but réel (qui était encore dissimulé à cette époque) de la mission Menchikof était d’arracher au sultan la concession du protectorat des Grecs.
Qu’était le protectorat des Grecs pour la Russie? Évidemment une de ces clés de posi/ion dont parlait M. de Nesselrode en 1830, qui aurait replacé la Russie vis-à-vis de la Turquie dans une situation plus forte que celle que lui avait donnée la paix d’Àndrinople, une de ces clés de- position d’où il lui serait toujours facile de tenir la Turquie en échec, et de la menacer de la certitude de sa ruine, si la Porte essayait de la braver une autre fois. A ne la juger qu’en elle-même, voilà quelle était la portée de l’ambassade Menchikof; mais, rapprochée des ouvertures faites à l’Angle-
terre sur l’éventualité de la chute de la Turquie, elle pouvait avoir une autre conséquence, elle pouvait produire le prétexte et la cause immédiate de cette chute. La mission du prince Menchikof était donc pour la Russie une arme à deux tranchans : elle aurait provoqué la dissolution immédiate de l’empire ottoman , si l’Angleterre eût prêté l’oreille aux propositions de partage; si au contraire il fallait voir encore ajourner la fin de la Turquie, elle devait faire passer entre les mains de la Russie une clé de position qui lui garantît que sa proie ne pourrait point lui échapper.
Il importe de remarquer cette simultanéité et ce contraste des deux objets de la politique russe. Comme un des traits les plus caractéristiques de cette politique, il faut encore observer la double conduite de la Russie vis-à-vis de l’Angleterre. D’un côté, l’empereur Nicolas fait au gouvernement anglais les confidences les plus expansives et les plus extraordinaires relativement à ses vues sur la fin de l’empire ottoman et sur le partage; de l’autre au contraire, il lui cache obstinément le principal but de la mission Menchikof, la demande du protectorat. Au même moment, à la même heure, à Saint-Pétersbourg, l’empe-
reur Nicolas montre aux Anglais la confiance la plus intime et en apparence la plus compromettante, tandis qu’à Constantinople le prince Menchikof, en demandant un traité aux ministres du sultan, les menace de la colère de son maître et de la rupture des relations diplomatiques, s’ils trahissent son secret et s’ils le font connaître au ministre anglais. Quelle est l’explication de ce double jeu, qui au premier abord paraît si contradictoire et si difficile à comprendre? L’explication est simple. C’est un principe de la politique russe dans ses envahissemens en Orient de diviser l’action des puissances occidentales. La Russie sait que, pour que l’Europe puisse résister efficacement à ses entreprises sur la Turquie, il faut que l’action de l’Angleterre, puissance maritime prépondérante, soit unie à l’action d’une puissance continentale de premier ordre. Les vues de la politique russe à ce sujet ont été exprimées en 1825, avec une merveilleuse force, par M. Pozzo di Borgo (1) . « Les hostilités de l’Angleterre, si elles ne sont pas soutenues par une coopération continentale, disait
(l) Dépêche réservée du général Pozzo di Borgo, 4-16 octobre 1825. Recueil des Documens, etc., p. 4-47.
alors M. Pozzo di Borgo en vue de la guerre que préparait la Russie, n’empêcheront pas les progrès de nos armées, et ne nous causeront pas un mal que nous ne saurions supporter. » La Russie ne redoute pas, à plus forte raison, l’hostilité d’une puissance continentale qui n’aurait pas la coopération maritime de l’Angleterre. Son premier effort, toutes les fois qu’elle entreprend quelque chose contre la Turquie, est donc de séparer l’Angleterre de la puissance continentale qu’elle suppose la mieux préparée à s’unir à elle. En donnant de si singulières marques de confiance à l’Angleterre au commencement de 1853, l’empereur Nicolas voulait lui créer dans la question d’Orient des intérêts différens de ceux de la France. Par cette conduite, il pouvait espérer l’une de ces trois choses : d’abord, peut-être l’Angleterre entrerait-elle dans des arrangemens de partage, et alors le grand but de la politique russe était immédiatement atteint; en second lieu, peut-être l’Angleterre, tout en refusant le partage, serait-elle séduite jusqu’à un certain point par les confidences de l’empereur, et, au lieu d’aider la France dans le règlement de la question des lieux-saints, se tiendrait-elle sur une réserve plutôt favorable à
la Russie; enfin peut-être l’Angleterre, ainsi éblouie, confiante et réservée, n’apercevrait-elle pas ou ne verrait-elle qu’après coup la portée des demandes du prince Menehikof. Dans ce cas, si la Russie n’emportait pas cette fois-ci le renversement de l’empire ottoman, du moins elle obtiendrait toujours avec le protectorat des Grecs une clé de position qui lui permettrait d’attendre.
Si nous ne craignions de noyer dans les détails l’attention du lecteur, nous aurions ici de curieux rapprochemens à faire entre les deux conduites, celle de l’empereur Nicolas s’épanchant, à Saint-Pétersbourg, vis-à-vis de sir Hamilton Seymour, et celle du prince Menehikof s’entourant de mystère à Constantinople et amusant les chargés d’affaires d’Angleterre et de France. Parmi les points qui paraissaient inintelligibles tant que l’on ignorait les deux négociations parallèles, il en est un pourtant sur lequel nous nous arrêterons, parce qu’il regarde la France. Pendant ces premiers mois de 1853, la France, qui ne pouvait pas se douter de ce qui se passait entre Saint-Pétersbourg et Londres, n’avait à cœur qu’une chose : finir la question des lieux-saints et enlever tout prétexte
aux démonstrations militaires de la Russie.
Comme nous l’avons déjà raconté, la France avait fait à Saint-Pétersbourg des ouvertures pour régler de concert avec la Russie l’affaire des . lieux-saints. Ces ouvertures paraissaient avoir été accueillies à Saint-Pétersbourg. M. de Nesselrode, en annonçant le 10 février au général de Castelbajac le départ du prince Menchikof, lui laissait entendre que la mission du prince avait pour but, en ce qui concernait les lieuxsaints, le concert projeté avec la France. Le 15 mare, M. de Nesselrode écrivait à M. de Kissélef qu’il acceptait avec empressement la proposition du cabinet français d’examiner en commun, avec un commissaire turc, si les concessions faites à M. de Lavalette étaient en désaccord avec le firman délivré aux Grecs. Le 31 mars, M. de Nesselrode assurait à notre ambassadeur que des instructions avaient été envoyées au prince Menchikof dans le sens des propositions de notre gouvernement. Voilà quel était le langage qu’on nous tenait à Saint-Pétersbourg. La conduite du prince Menchikof en était à Constantinople la contradiction persévérante. Au lieu de se concerter avec notre chargé d’affaires, il agissait séparément, et jusqu’au mi-
lieu d’avril il déclarait n’avoir reçu aucune instruction qui l’autorisât à s’entendre avec le représentant de la France.
Le mot de l’énigme se devine aujourd’hui.
Ce n’est en effet qu’au commencement du mois d’avril que se terminent les pourparlers confidentiels de la Russie avec l’Angleterre; pour finir l’affaire des lieux-saints, la Russie attendait le dernier mot du cabinet anglais. Et tandis que dans ces pourparlers on agitait de si grandes choses sans nous et contre nous, l’on nous trompait sur le but des armemens de la Russie avec une duplicité encore plus révoltante. Ainsi, au commencement de janvier, on nous avait dit que les concentrations de troupes dans la Russie méridionale étaient uniquement destinées à former un cordon sanitaire contre le choléra, qui se serait montré en Perse sous une forme nouvelle. On n’avait pu persister longtemps dans cette comédie. Après bien des protestations vagues, le 31 mars, M. de Nesselrode, avec cette ostentation des formules de confiance qui est une habitude si suspecte de la diplomatie russe, essaya de nous rassurer tout à fait. « En vérité, mon cher général, dit-il à notre ministre, je ne comprends pas tout le bruit
DE LA GUERRE D’ORIENT. 26o
que l’on fait en Europe de la mission du prince Menchikof, et encore moins la manière dont on dénature nos actions et nos intentions. Vous dites que la principale cause est dans le mystère dont nous les avons entourées. Eh bien ! je vais franchement avec vous, avec un ami qui connaît déjà toutes nos intentions et la plus grande part de ce mystère, vous le dévoiler tout entier. » Après un pareil préambule, on s’attend peut-être à quelque révélation importante. Or voici tout ce que le chancelier voulut bien apprendre à notre ministre : le motif de la mission du prince Menchikof avait été celle du comte de Linange relative aux affaires du Monténégro, et les armemens militaires ne se rapportaient pas à l’affaire des lieux-saints : « Soyez sûr que la paix ne sera jamais troublée par une cause qui n’a point d’importance réelle par elle-même... Je vous le répète, une pareille affaire n’a jamais été posée comme un cas de guerre, ni n’a donné lieu à un ultimatum impératif comme celui de l’Autriche. Cette puissance, continuait le chancelier, nous a enlevé heureusement le seul cas de guerre qui pût être dans nos prévisions, le règlement des relations de la Porte avec le Monténégro, et c’est avant que cette question fût
2<i6 HISTOIRE DES CAUSES
terminée que nos arméniens ont été faits .et maintenus comme moyen d’intimidation vis-à-vis de la Porte. » Telles sont les confidences dont la Russie nous honorait au moment où elle débattait avec l’Angleterre les plus grandes éventualités de la question d’Orient, et ces confidences n’étaient, comme on voit, que des déceptions nouvelles.
Dans cette campagne diplomatique dont nous avons essayé de décrire le plan, la Russie ayant résolu de cacher à l’Angleterre son second objet, son objet immédiat, le protectorat des Grecs, et s’étant efforcée de la gagner ou au moins de l’éblouir et de se la concilier en lui confiant son objet principal, mais éloigné, le partage de la Turquie, le succès n’était possible qu’à une condition : c’est que le prince Menchikof enlevât d’emblée le protectorat des Grecs, sans laisser à l’Europe et surtout à l’Angleterre, surprises par la rapidité du coup, le temps de se reconnaître, de se raviser et de résister. La question du protectorat n’ayant pu être emportée d’assaut par le prince Menchikof, la campagne diplomatique de la Russie avortait infailliblement. L’artificieuse stratégie de l’empereur Nicolas se retournait contre lui -môme. L’apparente con->
fiance qu’il avait témoignée à l’Angleterre en l’entretenant de ses plans les plus vastes, faisait ressortir d’une façon blessante pour le gouvernement anglais, accusatrice pour les projets secrets de la Russie, le mystère dont elle avait entouré l’objet de la mission Menchikof. L’Angleterre devait s’offenser de voir si tôt violée la promesse de l’empereur, « qu’il ne tirerait aucun avantage de la faiblesse de la Porte pour en obtenir des concessions qui pourraient être préjudiciables aux autres puissances. » Enfin comment pouvait-on supposer que, connaissant les vues de l’empereur Nicolas sur la fin inévitable et prochaine de la Turquie, elle voulût lui laisser prendre en avance d’hoirie le protectorat, ou pour mieux dire le gouvernement religieux et moral de douze millions de sujets chrétiens de l’empire ottoman? La politique russe avait commis deux fautes : à Londres, elle avait eu trop ou pas assez de franchise dans ses confidences; à Constantinople, elle avait manqué de promptitude et d’adresse dans l’action.
Hautaine sans grandeur et rusée sans habileté, la politique russe, après l’échec du prince Menchikof, se laissa entraîner à de violens mouvemens d’humeur. L’empereur Nicolas attribua
à l’hostilité de lord Stratford de RedclifTe l’avortement de ses plans, et l’on dit que sa colère contre l’ambassadeur anglais alla si loin, qu’il voulut un instant le désigner nominativement dans son manifeste du mois de juin comme l’auteur de sa rupture avec la Porte. Cependant tout n’était pas compromis ; l’empereur Nicolas pouvait encore sortir pacifiquement de la fausse position où il s’était engagé. Ce n’était pas l’intérêt des puissances européennes, qui attachaient tant de prix à la conservation de la paix, de le laisser publiquement sous le coup d’un échec diplomatique. L’Angleterre, la France, aussi bien que l’Autriche et la Prusse, lui ouvrirent par la note de Vienne une issue honorable. L’empereur perdit cette occasion en tentant, par l’interprétation de M. de Nesselrode, de faire sortir de ce moyen de retraite le triomphe absolu de sa politique. Après ce nouvel échec, la mauvaise humeur de l’empereur Nicolas contre l’Angleterre redoubla. Il accusa le gouvernement anglais de méconnaître la confiance qu’il avait eue en lui ; il n’oubliait qu’une chose, c’est que, par les prétentions exorbitantes de la mission Menchikof et la dissimulation dont il les avait couvertes, il avait lui-même changé en manque de foi ses
premiers témoignages de confiance. C’est ici que se placent les retours de la Russie vers la France auxquels on a fait récemment allusion dans la presse. Les journaux anglais ont peut-être exagéré sur ce point les tentatives de séduction que la politique russe aurait essayées sur la France. Si nous sommes bien informé, la France n’aurait pas eu à repousser des propositions relatives
à des remaniemens de territoire. La Russie au- *
rait tenté à deux reprises de nous éloigner de l’alliance anglaise par des insinuations et des assurances générales. La première de ces tentatives aurait eu lieu au mois de juin. L’empereur Nicolas lui-même, après de vives récriminations contre l’Angleterre, aurait^ adressé des félicitations à la France, qu’il affectait de représenter comme animée d’un meilleur esprit. Il engageait le chef du gouvernement français à se mettre directement en rapport avec lui et à traiter les grandes affaires par-dessus les chancelleries, qui, par amour-propre et routine de métier, les embrouillent et les enveniment. Le second acte de ce genre se serait passé dans une cour secondaire d’Allemagne, au mois de novembre, après le rejet du plan d’Olmütz. Le chargé d’affaires russe auprès de cette cour au-
rait recherché plusieurs entretiens avec le ministre français. L’envoyé russe dénonçait l’alliance anglaise comme n’offrant de sécurité à aucun État du continent. 11 faisait valoir une prétendue conformité d’intérêts entre la France et la Russie. La France, suivant lui, serait dupe de son esprit chevaleresque en s’unissant aux Anglais. Ce n’est pas l’Angleterre qui se ferait un scrupule d’accepter des avances de la Russie et de laisser la France isolée. Quel bon tour à lui jouer, si la France et la Russie s’arrangeaient à son insu ! Ce qui pouvait donner de l’importance à ces banales cajoleries, c’est l’assurance du ministre russe qu’il était autorisé par son gouvernement à faire à son collègue de telles ouvertures ; mais le piège tendu au gouvernement français était trop grossier. On voulait l’attirer dans quelque démarche hasardeuse ; on provoquait de sa part des avances, et on l’attendait au premier faux pas pour se retourner sans doute vers l’Angleterre et l’entraîner en lui apportant la preuve d’une défection française. Cette manœuvre fut accueillie avec la froide réserve et le dédain quelle méritait.
Si l’on veut bien embrasser la série des actes par lesquels la politique russe est arrivée au com-
plet avortement de ses plans diplomatiques dans sa dernière entreprise contre la Turquie, on sera forcé d’avouer qu’elle a commis des fautes nombreuses, et que c’est à elle que doit remonter la responsabilité de la situation redoutable où nous entrons. Quand les affaires arrivent au point où le raisonnement et la discussion ne peuvent plus en être maîtres, les récriminations deviennent inutiles; il faut voir les choses telles qu’elles sont. Écartons donc les vides conventions de langage qui ne servent qu’à nourrir de puériles illusions. 11 y a des prétentions qu’un grand gouvernement ne peut émettre qu’à la condition de les faire prévaloir, sous peine de perdre son crédit, sa puissance, de se suicider. Telles sont les prétentions émises par la Russie vis-à-vis de la Turquie sur le protectorat des Grecs. Avec les desseins connus de la Russie et confiés par elle à l’Angleterre, l’Angleterre et la France ne pouvaient pas permettre le succès des prétentions russes; si elles les avaient laissé triompher, il n’y aurait eu bientôt qu’une seule puissance sur le continent européen, la Russie : ces prétentions ont donc échoué diplomatiquement. Mais c’est sur les deux points les plus sensibles de son existence politique et religieuse que cet échec frappait la Russie; elle
ne pouvait pas rester battue diplomatiquement sur une question turque et sur une question de religion grecque sans abdiquer son passé et son avenir, sans renoncer à sa prépondérance européenne, sans cesser d'être elle-même. Arrivée à cette extrémité, elle n’avait d’autre recours que la guerre. Ce sont là de ces situations tragiques de l’histoire où l’on ne se laisse acculer sans doute que par des fautes, mais où l 'involontaire s’empare des affaires humaines. C’est donc un terrible duel que celui qui commence à cette heure : d’un côté est la liberté de l’Europe armée de toutes les ressources de la civilisation, de l’autre l’ambition russe armée de son génie religieux, de son unité et de la force aveugle de ses masses, — cette ambition russe qui nous paraît d’autant plus redoutable quelle nous, est moins connue.
C’est en effet un des aspects les plus effrayans de la Russie que cette ombre où elle dérobe à l’Euro, e les passions, les tendances et les desseins de son génie national. Nous pouvons jus- < qu’à un certain point nous faire une idée de la puissance matérielle de la Russie en regardant la carte, en supputant le nombre d’hommes qui vivent sur ses immenses territoires, en voyant le gouvernement despotique qui dispose de toutes
ces forces; mais cette nation, qu’est-elle, que pense-t-elle, que veut-elle? quel esprit apportera-t-elle dans la civilisation, si jamais l’ambition politique de son gouvernement parvient à la faire déborder sur l’Europe? Elle ne nous apprend rien sur elle-même : elle est muette; parmi les grands peuples du monde moderne, c’est le seul qui ne parle point. Rien ne paraît menaçant comme ce silence, surtout après les incomplètes révélations qui, à de rares intervalles, viennent nous ouvrir un faible jour sur la Russie.
Ainsi la guerre actuelle est pour la Russie une guerre religieuse, et bien peu de gens dans l’Europe occidentale connaissent quelque chose de cet esprit religieux qui est l’âme du peuple russe. Ce n’est guère que depuis un an que le public entend parler de l’église orthodoxe, et il ignore le travail qui depuis trente ans surtout amalgame en Russie la nationalité, la politique, la poésie avec la religion. La Russie a été convertie au christianisme par l’église grecque de Constantinople. A la fin du xvi e siècle, un ministre russe, Boris Godunov, qui gouvernait au nom du tsar Fédor, introduisit le patriarcat dans l’église russe. On lisait dans l’acte d’investiture du nouveau patriarcat cette étrange assertion de
l’ambition russe naissante, que « la ville de Rome était tombée par l’hérésie d’Apollinarius, qui eut lieu au iv* siècle, et que Constantinople, la nouvelle Rome, étant tombée au pouvoir des Ottomans, Moscou devenait la troisième Rome. » Un siècle après, depuis Pierre le Grand jusqu’à la grande Catherine, le gouvernement russe s’adresse plus à la civilisation qu’à la religion; tandis qu’il emprunte à l’Occident les résultats de ses progrès dans tout ce qui concerne la puissance politique, et qu’il entre de vive force dans le monde politique européen, il affaiblit à l’intérieur l’influence de l’église au profit du pouvoir autocratique. L’invasion française de 1812 arrêta ce mouvement. On dirait que depuis ce moment l’âine de la Russie s’est refoulée vers son passé, comme les armées de Barclay de Tolly et de Kutusof se repliaient devant le conquérant jusqu’au cœur de l’empire. La catastrophe de notre armée en 1812 fut pour les Russes un de ces événemens qui, par l’impression qu’ils produisent sur toutes les classes, donnent à une nation le sentiment et la mesure d’elle-même, et semblent la lancer vers de nouvelles destinées. Le sentiment religieux et le sentiment national s’exaltèrent à la fois et l’un par l’autre, à la vue
du désastre de Napoléon, chez ce peuple à demi civilisé et incapable de discerner les causes humaines de la ruine de l’expédition française. Les poètes, répondant au sentiment national, attribuèrent cette victoire au Dieu des Russes et proclamèrent la Russie terre sainte. La politique s’inspira bientôt de cette effervescence du sentiment populaire; la législation religieuse s’en imprégna. Le Svod ou code russe, terminé en 1822, porte dans les matières religieuses l’impression des événemens de 1812. « Par suite de cette impression, dit M. de Ficquelmont, s’est formée en Russie une école politique qui a oru pouvoir profiter de l’excitation du sentiment de nationalité pour prendre les bases du nouveau code dans les annales de l’histoire de Russie, et pour donner aux esprits une direction religieuse capable de rendre l’église russe aussi grande, aussi indépendante et aussi puissante que l’était devenu l’empire. Selon l’opinion de ces hommes d’État, il ne fallait, pour fermer la porte aux révolutions politiques, que rédiger les lois dans un esprit qui relierait le principe de la nationalité à la religion : comme si substituer une intolérance armée à la place d’un principe de véritable tolérance chrétienne, telle au moins que les mœurs
l’avaient déjà faite, n’était pas la plus grande des révolutions morales (1). » Et en effet cette législation religieuse de 1822, persécutrice dans ses dispositions pénales, condamne les catholiques et les protestans à l’immobilité absolue, et protège, encourage, excite le prosélytisme russe. Cette législation n’est pas nouvelle : elle a été prise dans l’Ulozénie, collection des anciennes lois russes faites dans un temps où la Russie ne comptait pas encore de sujets appartenant à un autre culte que le rit grec. « Ce court exposé de la position intérieure de la Russie, dit M. de Ficquelmont, à qui nous empruntons ces détails, suffira pour faire comprendre comment trente années de l’action continue d’une pareille législation ont pu produire l’état d’exaltation religieuse dont nous voyons les effets. Ce n’est pas une irritation fortuite, suscitée par une excitation individuelle; elle est pour le peuple russe une situation naturelle, permanente, qui lui est pour ainsi dire incarnée. C’est une force qui est en lui, qui se repose quand il se repose, qui devient expansive quand il s’agite. Ce peuple, puisant dans ses lois le sentiment d’être privilégié
(1) Le Côté religieux de la Question <T Orient, p. 72-73.
entre les nations qui ne sont pas, comme lui, dans les voies de la vérité, se livre avec d’autant plus d’entraînement à ce sentiment, que rien dans sa vie habituelle ne vient le distraire de cette disposition de son âme. Il vit dans un état d’isolement complet; il n’est pas entouré d’un mouvement social qui pourrait occuper son esprit; sa vie est tranquille, simple, monotone, et cependant laborieuse, mais de ce travail qui se renouvelle toujours sans le faire avancer. Quand la religion devient pour lui une certitude de salut, en même temps qu’elle est un titre d’orgueil, et quand son culte est le seul objet qui soit capable de lui donner de l’émotion, comment cette émotion n’ enflammerait-elle pas son imagination? Et quand cette émotion se rattache au souvenir de la gloire nationale, quand de longues victoires remportées sur l’ennemi de sa foi lui apparaissent comme le résultat d’une mission qu’il aurait à remplir, quand il voit cet ennemi se préparer de longue main à reprendre les armes, croit-on qu’un pareil peuple attende un ordre pour sentir (1) ? »
Voilà sans doute ce qui couve au sein du
(1) Le Côté religieux de la Question d’Orieut, p. 78-79.
peuple; mais parmi les hoir mes qui pensent en Russie, dans les plus hautes sphères politiques, auprès du souverain, chez l’empereur lui-même peut-être, on soupçonnerait peu les rêves qu’enfante ce mélange extraordinaire d’ambition politique, d’exaltation nationale et de mysticisme religieux. Nous rappellerons à cet égard, comme une des plus curieuses ouvertures que nous ayons eues sur le travail qui s’est opéré à l’insu de l’Europe chez les esprits d’élite de la Russie, un mémoire d’un diplomate russe sur la Papauté et la Question romaine, qui parut, il y a quatre ans, dans la Retue des deux Mondes (1) . L’auteur de ce mémoire singulièrement remarquable, M. de Tutcbef, occupe une position élevée dans le ministère des affaires étrangères de Russie; il possède au plus haut degré ce talent d’habile exposition et d’argumentation déliée, cet art d’exprimer finement des pensées ingénieuses et d’envelopper d’une forme plausible des aperçus hasardeux, où excellent d’ailleurs, nous le reconnaissons volontiers, les plumes de la chancellerie russe. Nous fûmes frappé, il y a quatre ans, des idées du diplomate russe sur les affaires reli—
(1) Livraison du 1" janvier 1850.
gieuses de l’Occident; mais nous n’y vîmes guère qu’une thèse paradoxale et piquante par son origine : nous n’apercevions point, nous l’avouons, une guerre européenne à travers ce paradoxe. Voici en peu de mots quelle était la thèse de M. de Tutchef : — La papauté, disait-il, est la colonne qui soutient tant bien que mal, en Occident, tout ce pan de l’édifice chrétien resté debout après la grande ruine du xvi e siècle et les écroulemens qui ont eu lieu depuis; mais huit siècles sont révolus depuis le jour où. Rome a brisé le dernier lien qui la rattachait à la tradition orthodoxe de l’église universelle. Ce jourlà, Rome, en se faisant une destinée à part, a décidé pour des siècles de celle de l’Occident. Elle a creusé un abîme entre les deux humanités. C’est à elle que la société occidentale doit son caractère tumultueux et révolutionnaire. En se séparant de l’unité orthodoxe et en voulant dominer la société temporelle, la papauté a enfanté le protestantisme et la révolution. Or la papauté est aujourd’hui désarmée contre la révolution. Mais « à la vue de ce qui
se passe, dit M. de Tutchef, en présence de
ce monde du mal tout constitué et tout armé, avec son église d’irréligion et son gouvernement
de révolte, comment serait-il interdit aux chrétiens d’espérer que Dieu daignera restituer à son église la plénitude de ses forces, et qu’à cet effet lui-même, à son heure, il viendra de sa main miséricordieuse guérir au flanc de son église la plaie que la main des hommes y a faite, cette plaie ouverte qui saigne depuis huit cents ans? L’église orthodoxe n’a jamais désespéré de cette guérison. Elle l’attend, elle y compte, non pas avec confiance, mais avec certitude. Elle sait de plus qu’à l’heure qu’il est, comme depuis des siècles, les destinées chrétiennes de l’Occident sont toujours entre les mains de l’église de Rome, et elle espère avec confiance qu’au jour de la grande réunion, celle-ci lui restituera intact ce dépôt sacré. » Et quel sera, suivant le De Maistre russe, le restaurateur annoncé de l’unité religieuse? L’empereur de Russie. Voici en effet sa conclusion : « Qu’il me soit permis de rappeler, en finissant, un incident qui se rattache à la visite que l’empereur de Russie a faite à Rome en 18Û6. On s’y souviendra peut-être encore de l’émotion générale qui l’accueillit à son apparition dans l’église de Saint-Pierre, — l’apparition de V empereur orthodoxe revenu à Rome après plusieurs
siècles d’absence! — et du mouvement électrique qui parcourut la foule, quand elle le vit aller prier au tombeau des apôtres. Cette émotion était légitime. L’empereur prosterné n’était pas seul; toute la Russie était prosternée avec lui : espérons quelle n’aura pas prié en vain devant les saintes reliques. » On voit jusqu’où peut aller, même chez des esprits supérieurs, l’ambition du prosélytisme russe; on voit la mission que rêve l’empereur orthodoxe. Pour la Russie de l’empereur Nicolas comme pour celle de Boris Godunov, Moscou est devenu la troisième Rome. L’autocrate est doublé dans le tsar d’un utopiste, d’un mystagogue. Avec de pareilles idées à sa tête et l’exaltation religieuse de ses peuples, ne dirait-on pas, pour nous servir d’un mot de M. de Ficquelmont, que la Russie guerrière veut imposer à l’Europe «un Coran chrétien ? »
Tel est le caractère et telle est la portée pour la Russie de la lutte qui s’engage, plus tôt sans doute qu’elle ne l’aurait voulu. Il ne s’agit de rien moins que du choc des deux humanités dont parlait M. de Tutchef. La civilisation libérale de l’Occident entreprend de faire reculer le nouveau fanatisme despotique et conquérant de
l’Orient. La question est aujourd’hui pour nous de forcer la Russie à demander la paix, et à subir son amoindrissement. Nous sommes certains du triomphe de la civilisation occidentale; mais ce sera une rude et longue guerre, et n’est-il pas évident que l’Occident, pour la soutenir, a besoin de l’union de tous ses intérêts et de toutes ses forces vives?