‹ Histoire des causes de la guerre d'Orient d'après des documents français et anglaisChapitre 7 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

vait avoir une conférence avec le grand-visir, Méhémet-Ali-Pacha. Au lieu de s’y rendre, il alla au palais du sultan, et, sans égard pour la situation d’Abdul-Medjid, qui venait de perdre sa mère, il réclama une audience du souverain.

Celui-ci le renvoya à ses ministres; mais Méhémet-Ali et Rifaat-Pacha, offensés de cette démarche, donnèrent leur démission.' Une crise ministérielle s’ensuivit. Mustapha -Pacha fut nommé grand-visir, et Rechid-Pacha ministre des affaires étrangères. L’ambassadeur russe parut croire un instant que le ministère remanié lui serait plus favorable. Il voulut avoir l’air de faire urie concession en donnant à l’engagement qu’il exigeait de la Turquie la forme d’une note qui lui serait adressée par la Porte; mais le nouveau ministère refusa, comme l’ancien, d’aliéner l’indépendance de l’empire ottoman. Dans un conseil composé de ministres et de hauts fonctionnaires, les dernières propositions de la Russie furent rejetées à la majorité de 42 voix contre 3.

Le prince Menchikof partit le 21 mai. Le comte ' de Nesselrode adressa le 31 mai l’ultimatum de la Russie à Rechid-Pacha. Le 3 juillet, les Russes passaient le Pruth et occupaient les principautés danubiennes.

II est maintenant superflu de discuter l’atteinte portée par les prétentions de la Russie à l’indépendance et à la souveraineté du sultan. L’opinion de l’Europe est unanime sur ce point.

Lorsque la Russie disait qu’elle ne recherchait aucun avantage politique en liant le sultan visà-vis d’elle par un engagement bilatéral qui lui aurait donné à chaque instant le droit de représentation et d’intervention dans toutes les affaires religieuses de 10 ou 12 millions de Grecs sujets turcs, elle avançait une de ces assertions contradictoires dont les termes mêmes réfutent brutalement le mensonge qu’elles expriment. Changer un droit inhérent à la souveraineté, le droit de dispenser librement des garanties à une communion religieuse en une obligation contractuelle vis-à-vis d’un État étranger, c’est évidemment arracher à cette souveraineté un de ses principaux pouvoirs politiques, c’est usurper sur elle l’attribution politique dont on la dépouille. Le principe est absolu, à quelque État qu’on en fasse l’application ; mais en Turquie, et par rapport aux Grecs, le fait se joint au principe pour démentir l’assertion de la Russie. Les dignitaires de l’Église grecque sont en même temps des magistrats civils. En s’arrogeant la protection du

clergé grec, la Russie dépassait donc inévitablement les limites religieuses quelle traçait à ses prétentions. Cependant elle ne se bornait pas à demander le protectorat, elle exigeait la permav nence du statu quo dans la constitution ecclésiastique des Grecs. Or il est notoire que cette constitution, en ce qui touche aux attributions civiles et temporelles qu’elle confère au clergé, est pleine d’abus dont la population laïque réclame la réforme. Si donc les prétentions de la Russie avaient acquis l’autorité d’une convention internationale, tout espoir de réforme dans l’autorité civile de l’Église grecque eût été perdu. Une scandaleuse perpétuité eût été assurée à des privilèges abusifs, ou bien pour obtenir des redressemens indispensables, la population grecque de l’empire turc aurait porté ses réclamations et sa gratitude non au gouvernement du sultan, mais à l’ambassade russe. Il était donc impossible de donner ou de prendre le change sur la portée des demandes du prince Menchikof. En Europe comme à Constantinople, devant les cabinets européens comme aux yeux du gouvernement turc, elles constituaient une prétention aussi injustifiable qu’imprévue, la prétention de soustraire moralement à l’autorité du gouver-

nement turc 10 ou 12 millions de ses sujets.

Telle fut dès le premier moment l’opinion de la Porte. Celte opinion fut partagée à Constantinople par les représentans des quatre grandes puissances. Lord Stratford de Redcliffe, M. de Laeour, les ministres d’Autriche et de Prusse, s’interposèrent officieusement jusqu’au départ du prince Menchikof pour le faire revenir sur une exigence aussi extrême. Lord Stratford raconte lui-même, dans une lettre adressée au ministre anglais à Saint-Pétersbourg, sir Hamilton Seymour, les efforts infructueux qu’il avait faits conjointement avec ses collègues. Nous pensons qu’on lira avec intérêt cette lettre remarquable, qui expose la conduite de l’ambassadeur auglais durant la mission du prince Menchikof, et qui fut écrite le lendemain du départ du prince.

« Constantinople, 23 mai 1853.

« Monsieur,

* Vous aurez sans doute appris, longtemps avant que cette lettre n’arrive à Saint-Pétersbourg, le départ de Constantinople du prince Menchikof et la suspension des relations diplomatiques entre la Russie et la Porte. Je m’estimerai heureux si ma lettre arrive assez à temps pour vous donner une juste idée des causes

de son échec, avant qu’une résolution erronée ou hâtive ne soit prise par le cabinet russe par suite de ce désappointement. Je suis d’autant plus désireux de vous présenter la chose dans son vrai jour, qu’il me revient que je suis soupçonné d’avoir contribué fortement à la déconfiture de l’ambassadeur. Ce n’est pas pour des considérations j>ersonnelles que je prends la peine de dissiper cette erreur, c’est dans la crainte qu’elle ne répande de fausses impressions sur notre politique, et ne diminue un instant pour vous le moyen d’exercer une influence salutaire dans les affaires d’Orient.

« Lorsque j’ai quitté l’Angleterre et môme lorsque je suis arrivé ici, après être passé par Paris et par Vienne, on supposait généralement que le seul objet important de la mission du prince Menchikof était le règlement de la question des lieux-saints. Personne, même à Vienne, ne songeait aux demandes bien autrement importantes que la Russie tenait en réserve, et qui, lorsqu’elles ont été révélées aux ministres turcs, ont été strictement renfermées entre eux, comme chose qu’ils ne pourraient divulguer avec impunité. Bien que je ne sois pas resté longtemps sans être initié au secret, je n’en ai pas moins travaillé avec zèle à amener un arrangement amiable en ce qui touchait aux lieux-saints, et j’ai eu la bonne fortune de recevoir du prince Menchikof lui-même le témoignage de sa reconnaissance pour mes bons offices. Les entrevues confidentielles que nous eûmes me fournirent l’occasion, et je la saisis, d’apprendre à Son Excellence les difficultés que je prévoyais qu’il devrait rencontrer,

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lorsqu’il entrerait sur le terrain de la protection russe et des privilèges grecs.

« Je dois lui rendre la justice de dire qu’il ni’écouta avec courtoisie, et plus tard il me donna à entendre qu’il avait modifié en partie ses demandes par égard pour les considérations que je lui avais présentées. Malheureusement l’amendement n’était qu’à la surface. Lorsque les ministres turcs, immédiatement après la solution de la première question, furent contraints, par une réquisition péremptoire du prince, d’entrer sérieusement dans les questions qui restaient à résoudre, ils manifestèrent la détermination arrêtée de ne point accorder celles de ces demandes qui se rapportaient à une garantie sous forme d’engagement liant les deux parties et ayant force de traité.

« Je n’étais point disposé à combattre cette résolution des ministres turcs. J’en ai donné les raisons dans une lettre adressée postérieurement par moi à l’ambassadeur russe, moins dans l’espoir de changer ses vues que pour le détromper de l’opinion étrange où il persistait, à ce que j’appris, qu’il pouvait compter sur ma coopération. Je vous adresse une copie de cette lettre (i).

(1) Nous croyons devoir placer sous les yeux de nos lecteurs cette curieuse lettre, écrite par lord Stratford, dans un français un peu britannique, au prince Menchikof :

« (Confidentielle.)

« Péra, le 8 mai 1833.

« Monsieur l’ambassadeur,

« Votre départ pour la campagne m’oblige d’avoir recours

« Ce qui s’est passé depuis a noirci beaucoup de papier et rempli un grand nombre de journées, et peut se résumer en une série d’efforts d’un côté pour ob-

à la plume pour vous entretenir des affaires qui dans ce moment occupent péniblement tons les esprits capables de réflexion. Si je devais me justifier d’une démarche qui a pour motif le désir de contribuer à la solution amicale d’un état de choses compliqué, pour ne pas dire menaçant, je me rapporterais aux grands principes déclarés par les cinq puissances en faveur de l’indépendance et de l’intégrité de l’empire ottoman dans l’année 1841; mais il m’est plus agréable de citer les communications franches et confidentielles qui ont eu lieu à Saint- Pétersbourg et à Londres entre nos gouvernemens respectifs au sujet de votre ambassade, et de tirer quelque espoir rassurant de celles qui, marquées au même coin, se sont passées ici entre Votre Altesse et moi.

« Il résulte des premières que la cour de Russie, non moins que celle que j’ai l’honneur de représenter, continuerait à respecter l’indépendance de la Porte et désirerait la voir à l’abri de tonte secousse qui pourrait ébranler les bases de sa tranquillité. Nous étions fondés à croire que les demandes de la Russie, adressées au gouvernement ottoman par votre intermédiaire, seraient bornées aux strictes exigences de l’affaire des saints lieux de la Palestine, et qu’il n’entrait pas dans les vues de Sa Majesté l’empereur de Russie de chercher aucune extension de droit ou de pouvoir dans ce pavs-ci au delà de ce que lui assurent les traités existaus.

« Malgré que les propositions soumises par Votre Altesse aux ministres de la Porte avaient pris des proportions qui, à mon avis, n’étaient pas exactement conformes à ces impressions, les déclarations que vous avez bien voulu me faire de temps à autre dans nos entretiens me laissaient dans l’assu-

fouir le consentement de la Porte aux mêmes propositions inacceptables, variées dans la forme, mais identiques en substance, et de l’autre en une ferme

rance que les mêmes sentimens de modération et de respect pour l’autorité souveraine de la Porte qui se manifestaient à Saint-Pétersbourg ne manqueraient pas en dernière analyse, de votre cêté, aux négociations ici. Je me plaisais, dans cette conviction, à employer mes bons offices dans les limites d’une stricte discrétion diplomatique, pour écarter les incertitudes qui pesaient encore sur la question des lieux-saints, et je me flattais de l’espoir que la conclusion satisfaisante de cette affaire amènerait une heureuse entente par rapport à ce que les parties en litige pourraient avoir encore à régler entre elles.

« J’ai besoin de toute votre indulgence, monsieur l’ambassadeur, quand je vous avoue la difficulté que j’éprouve en cherchant à concilier le ton et la portée de vos dernières démarches avec les dispositions que je me croyais, pour ainsi dire, en droit de vous attribuer. Usant de la franchise qui convient, dans ce moment de crise, à ceux qui professent d’ètre guidés par les mêmes principes, je ne saurais, vous cacher combien me semblent insurmontables les objections qui s’opposent à ce que la Porte accepte volontairement les premiers articles de votre projet de sened. Permettez que je sollicite en termes généraux votre attention sur le caractère et l’étendue des propositions qu’ils renferment.

« J’ai présentes à l’esprit les modifications que Votre Altesse y avait préalablement introduites par rapport aux patriarches et au protectorat; mais qu’il me soit permis de douter si, à côté de cette modération, la rédaction actuelle n’aurait pour effet de transférer virtuellement de l’une à l’autre des deux parties, — c’est-à-dire du plus faible au plus fort, — par le moyen d’un acte ayant force de traité, des pouvoirs réservés

résistance à tout ce qui entraînerait l’abandon à la Russie d'un droit reconnu d’intervention et de protection dans les privilèges de l’église grecque et de son clergé en Turquie.

« Malgré la parfaite connaissance qu’il avait du danger auquel il s’exposait par ce refus prolongé, malgré un changement partiel que l’on avait cru favorable aux vues de la Russie, le cabinet ottoman a persisté dans sa première résolution, seins l’ombre d’un changement, et a fini par laisser partir le prince Mencliikof, quoique les représentons de l’Autriche, de la France et de la Prusse se soient réunis à moi pour refuser de donner un avis sur le dernier ultimatum du prince Menchikof.

ailleurs à l’autorité suprême de l’État, et d’entraver ainsi au bénéfice d’une influence étrangère la haute surveillance du souverain par rapport à des objets qui, dans cet empire, malgré leurs dénominations spirituelles, touchent les ressorts intimes du gouvernement et affectent les intérêts et spécialement les sympathies d’une population de plus de dix millions de sujets dépendante en grande partie de son clergé. Je n’ai pas besoin de vous rappeler, monsieur l’ambassadeur, qu’une telle extension des traités existans courrait risque d’être regardée ailleurs comme une innovation hors de toute proportion avec la question , cause principale de votre ambassade, et peu en harmonie avec l’esprit de légalité consacré de commun accord par le traité de 1841.

« J’aime à vous supposer de tout autres intentions, et, comptant sur la justesse de mon appréciation, je vous supplie, au nom de tous les grands intérêts qu’un mouvement précipité de votre part pourrait exposer aux plus sérieux hasards, île

« Cette résolution n’a pas été adoptée légèrement; elle a été sanctionnée non-seulement par le sultan, mais par un conseil où elle a été votée par 42 voix contre 3.

« Permettez-moi d’ajouter que l’opinion de mes collègues, semblable à la mienne, donne raison à la décision de la Porte, et que cette opinion est partagée même par la portion du public dont le rejet des demandes du prince Menchikof excite les craintes et compromet les intérêts. 11 y a même quelque raison de croire que le synode grec et la portion la plus éclairée des Grecs laïques ont moins de sympathie que d’habitude pour leurs protecteurs du Nord, dont les prétentions, si elles étaient acceptées, tendraient

peser (laus votre sagesse les moyens qui, sans le moindre doute, vous restent encore de mener vos négociations à une issue amicale, pour peu que la dignité et l’indépendance d’action inséparables de la souveraineté en temps de paix soient mutuellement ménagées , et que les heureux résultats déjà obtenus dans l’intérêt de la conciliation fassent foi des dispositions nécessaires pour les couronner d’un succès complet.

« Soyez persuadé, monsieur l’ambassadeur, que de mon personnel, ainsi que dans l’esprit de mes instructions, je m'estimerais heureux de pouvoir contribuer encore, dans cette circonstance décisive, à un dénouement ayant pour but d’asseoir les relations amicales de la Russie et de la Porte sur une base solide et permanente, sans déroger à des principes qui doivent être aussi chers à votre cour qu’à la mienne et à leurs hautes alliées de la chrétienté. Je vous prie, etc.

Stratford de Redcliffe (*). »

(•) Coirettp., part i, inclosnre iu n» 184.

à perpétuer des abus ecclésiastiques, en même temps qu’elles empiéteraient sur les droits et l’indépendance de la Porte.

« Un gouvernement qui s’expose au péril avec ce courage, en ne s’appuyant que sur la force de ses convictions, et qui est soutenu par un pareil concours d’opinion, mérite, malgré ses préjugés et ses erreurs, d’être respecté et d’être traité avec ménagement.

« La Porte s’est déclarée prête à satisfaire, sur tous les autres points, aux désirs de la Russie, et à répondre avec reconnaissance aux assurances cordiales de cette cour. Une résistance morale est tout ce qu’elle oppose à une pression qui peut bien l’écraser, mais qui ne peut lui arracher un consentement.

« Il me semble, dans mon humble opinion, que la Russie suit une marche qui ne peut aboutir à aucun résultat avantageux. Elle ne peut espérer de réussir que par la force, et un triomphe acheté à ce prix entraînerait probablement de sérieux dangers pour elle sous beaucoup de rapports, lui aliénerait davantage ici les esprits, et courrait risque d’exciter une périlleuse perturbation d’un bout de l’Europe à l’autre.

« Je n’irai pas plus loin. Ce serait une grande consolation pour moi d’apprendre qu’en m’ouvrant ainsi à vous, j’ai pu détruire des impressions erronées et servir la cause de la paix sans préjudice pour la cause de l’indépendance de la Turquie (1). »

L’impression produite sur les cabinets euro-

(1) Corresp., part i, iaclosure ia a« 240.

péens par l’explosion du second et principal objet de la mission du prince Menchikof fut la même partout. D’abord on pensa que le prince Menchikof avait dépassé les instructions de son cabinet. Quand cette dernière illusion tomba, la blâme fut unanime.

Mais le gouvernement que ce coup de théâtre devait le plus froisser était naturellement le gouvernement anglais. Plus il avait témoigné de confiance aux assurances de la Russie, et nous avons vu que sa confiance avait été sans bornes, et plus la déception était blessante pour lui. Au premier moment, lord Clarendon ne voulut pas croire que les propositions du prince Menchikof fussent sanctionnées par son gouvernement; il écrivait le 16 mai à sirllamilton Seymour :

« Le baron Brunnow m’a lu une dépêche, à lui adressée par le prince Menchikof, où il est dit que dans le règlement de la question des lieux-saints il a reçu une assistance importante de l'ambassadeur de sa majesté à Constantinople, mais que, dans les autres demandes qu’il a eu à faire auprès de la Porte, il a rencontré l’opposition de lord Stratford.

« J’ai répondu qu’en ne conseillant point aux ministres turcs d’accéder à des demandes qui doivent être préjudiciables à l’indépendance de la Turquie, lord Statford avait agi non-seulement suivant ce qu’il savait

être la politique du gouvernement (le Sa Majesté, mais aussi conformément à ce qu’il avait tout lieu de regarder comme les intentions de l’empereur de Russie.

« J'ai dit aussi au baron Brunnow que, dans l’opinion du gouvernement de Sa Majesté, le prince Mencliikof ne 'pouvait être autorisé par sa cour à chercher à étendre l’influence religieuse, et par ce moyen la puissance politique de la Russie en Turquie, attendu que le comte de Nesselrode vous avait informé qu’une fois la question des lieux-saints arrangée, le prince Menchikof n’aurait plus qu’à traiter d’affaires ordinaires, et de plus que nous possédions les vues de l’empereur sur la nécessité de maintenir l’indépendance du sultan.

« Le gouvernement de sa majesté se trouvait donc placé dans la nécessité ou de croire que le prince Menchikof avait dépassé ses instructions, ou de douter des assurances qu’il avait reçues; mais il ne s’était pas arrêté à cette dernière alternative. Le gouvernement de Sa Majesté avait reconnu au contraire l’avantage des explications franches et amicales qui lui avaient été offertes par l’empereur de Russie, lesquelles l’avaient autorisé à ne point partager et à dédaigner même les appréhensions excitées en Europe par les procédés du prince Menchikof, unis aux préparatifs militaires qui se faisaient dans le midi de la Russie. (1).

Le moment ne tarda pas à venir cependant où le gouvernement anglais dut s’avouer qu’il avait

(1) Corresp., part t, n°176.

été trompé. Ce fut lorsqu’il apprit le départ de Constantinople du prince Menchikof. Lord Clarendon écrivit sous cette impression à sir Hamilton Seymour une longue dépêche, destinée à être communiquée à M. de Nesselrode. C’était une récapitulation de toutes les assurances officielles données par le gouvernement russe sur l’objet de la mission du prince Menchikof : entre le 8 janvier et le 19 mai, le comte de Nesselrode avait affirmé à quinze reprises que le seul but de la mission du prince était le règlement de la question des lieux-saints, et voilà que cette parole, quinze fois donnée, se trouvait maintenant démentie (1). En réponse à cette dépêche, sir Hamilton Seymour envoyait à lord Clarendon ces excuses caractéristiques: «C’a été, je puis l’affirmer à Votre Seigneurie, un grand soulagement pour moi d’apprendre que si mes rapports ont contribué à égarer le gouvernement de Sa Majesté touchant les intentions du cabinet impérial sur la Turquie, la faute ne peut en être attribuée à mon inexactitude. J’aurais pu me méprendre sur les explications et les assurances de M. de Nesselrode, si elles ne m’eussent été don-

(1) Corres p., part i, n° 195.

nées qu’une fois; mais on imaginera difficilement que j’aie pu me méprendre sur le sens de ses * protestations, répétées sans cesse, et l’hypothèse de ma méprise devient inadmissible, lorsqu’on voit que la série des déclarations faites à l’envoyé britannique par le cabinet russe est successivement répétée au secrétaire d’état des affaires étrangères de Sa Majesté par le ministre russe à Londres. Je veux Lien avouer cependant à Votre Seigneurie que j’ai encouru tout le blâme qui peut s’attacher à la foi complète donnée à des assurances solennelles, et que ç’a été mon malheur, comme mon devoir, d’exprimer au gouvernement de sa majesté la confiance que m’inspiraient ces assurances (1) . » Non-seulement lord Clarendon amnistiait sir Hamilton Seymour de la faute dont il s’accusait ironiquement, mais il portait sur la sincérité du ministre resté à Londres, M. de Brunnow, un témoignage qui allait durement retomber sur la tête du cabinet russe.

« Notre conviction est que M. de Brunnow a agi pendant tout le temps avec franchise et droiture, et qu’il n’a rien caché au gouvernement de sa majesté de ce que lui laissaient savoir ses in-

(1) Corresp., part i, n° 268.

DE LA GUERRE D'ORIENT. lit

formations limitées ; mais ce qui prouve que ses informations étaient limitées, c’est que c’est de moi qu’il a appris plusieurs des demandes du prince Menchikof, et qu’il ne voulait pas y croire (1) . » On doit comprendre à présent ces qualifications sévères de mensongère et de frauduleuse que lord John Russell et lord Palmerston viennent d’appliquer en plein parlement à la conduite du gouvernement russe.

La déception de la France fut moins forte que celle des autres puissances, parce que c’était à propos d’elle et contre elle que la Russie avait soulevé ce grand débat. Plus défiante au début, elle fut moins surprise du dénoûment. Les cabinets allemands n’avaient pas reçu les mêmes protestations et les mêmes flatteries que l’Angleterre : ils furent moins piqués, mais non moins étonnés de l’issue de l’ambassade du prince Menchikof, et il faut leur rendre cette justice, que dès le premier moment ils n’hésitèrent point à désapprouver les extrémités où s’emportait la politique russe. L’ambassadeur anglais à Berlin, lord Bloomfield, transmettait en ces termes, à

(1) The earl of Clarendon to sir G. H. Seymour, june 2i, 1853. Corresp., part i, n° 273.

la date du 30 mai 1853, la première impression du cabinet prussien :

« Je suis allé hier chez le baron Manteuffel, Son Excellence m’ayant fait prévenir qu’elle désirait me voir au sujet des dernières nouvelles d’Orient.

« 11 a commencé par me dire que le roi avait désiré qu’il me fit savoir l’intérêt que prend Sa Majesté au départ du prince Menchikof de Constantinople, annoncé par le télégraphe, et à la suspension probable des relations diplomatiques entre la Russie et la Turquie. 11 m’a demandé ensuite si je pouvais le renseigner sur la politique du gouvernement de Sa Majesté dans cette conjoncture. Je lui ai répondu que je n’avais pas d'instructions sur le tour que les affaires avaient pris, mais que je connaissais assez les opinions du gouvernement de Sa Majesté pour pouvoir l’assurer qu'il ne s’attendait point au sened présenté par le prince Menchikof, document dont l’objet nominal était la protection des sujets grecs de la Porte dans l’exercice de leur religion, mais qui donnerait en réalité à la Russie un droit d’intervention dans les affaires intérieures de la Turquie incompatible avec l’indépendance de ce pays. Je communiquai alors à Son Excellence, et j’espère que Votre Seigneurie m’approuvera, votre dépêche du 16 courant à sir Hamilton Seymour. Le baron Manteuffel me remercia, et me dit que les opinions qu’elle contenait coïncidaient entièrement avec celles du gouvernement prussien, et que la connaissance de ces opinions était pour lui

d’un prix inestimable. Il ajouta que l’impression produite sur lui par les nouvelles reçues de Saint-Pétersbourg et d’autres endroits était la même que celle qu’annonce Votre Seigneurie, et qu’il paraissait que les cabinets de Londres, de Berlin et de Paris avaient tous lieu de penser qu’une fois la question des beuxsaints terminée, il ne resterait plus rien d’important à faire au prince Menchikof. Conséquemment, aucune déclaration contraire ne lui étant venue de Saint- Pétersbourg , il voulait croire que le prince Menchikof avait outrepassé ses instructions et serait désavoué.

« Je répondis que ce serait la façon la plus satisfaisante de sortir de la difficulté, mais que les désaveux étaient rares dans la diplomatie russe.

« L’impression produite par les dernières nouvebes de Turquie est très défavorable au gouvernement russe. Le baron Manteuffel pense que le prince Menchikof a dépassé tout ce qu’on pouvait attendre, et que les grandes puissances doivent maintenant s’efforcer de découvrir quelque moyen de concilier le différend et de prévenir une rupture; je crois pouvoir assurer avec certitude à Votre Seigneurie que la conduite du gouvernement russe est généralement condamnée, et que l’opinion du corps diplomatique et du public est unanime ici pour désapprouver les procédés du prince Menchikof. Tout le monde est d'accord qu’il est impossible à la Porte de signer un pareil traité sans encourir la perte de son indépendance (1). »

(1) Corresp., part i, n° 213.

L’Autriche éprouva la même surprise que la Prusse, et témoigna la même conformité de vues avec le gouvernement anglais. Lord Westmorland écrivait de Vienne à lord Clarendon, le 30 mai , que le comte de Buol envoyait des représentations au gouvernement russe sur le danger des procédés suivis par le prince Menchikof, et qu’il attendait du cabinet de Saint-Pétersbourg des explications sur des actes auxquels on devait si peu s’attendre d’après ses assurances antérieures (1).

Quelle fut l’attitude de la Russie, prise ainsi par l’Europe en flagrant délit de dissimulation préméditée et de contradiction entre ses paroles et ses actes? Les circulaires par lesquelles M. de Nesselrode annonça aux cabinets les mesures de violence dont la Russie allait appuyer ses injustes prétentions en Turquie furent publiées au moment même , et sont connues depuis longtemps ; mais ce qui est moins connu et plus curieux, c’est le ton -que M. de Nesselrode prit vis-à-vis de l’Angleterre. On l’avait caressée lorsqu’on voulait l’abuser sur la mission du prince Menchikof, la prévenir contre la France et se servir

(1) Con esp part i, n° 2t4.

DE LA GUERRE D'ORIENT. Ho

d’elle en l’endormant, pour soustraire à l’autorité du sultan la population grecque de son empire. Dévoilée, la politique de la Russie paya d’audace : au lieu de s’excuser, elle accusa; elle passa sans transition delà flatterie à l’arrogance, de la ruse à la menace altière et obstinée. Tout le venin de la question , suivant elle, y avait été introduit par lord Stratford de Redcliffe. A chaque phase de cette affaire, il lui fallait apparemment pour victime un ambassadeur. C’était maintenant le tour de lord Stratford après M. de Lavalette. Voici les violentes récriminations contre l’ambassadeur anglais que M. de Nesselrode adressait à M. de Brunnow dans une dépêche du 1 er juin :

« En agissant comme il l’a fait et comme il se propose de le faire si on l'y oblige, l’empereur croit être resté fidèle aux déclarations qu’il a faites au gouvernement anglais. 11 avait promis de pousser la modération et la patience aussi loin qu'elles pourraient aller; mais en portant à la connaissance du cabinet de Londres les préparatifs militaires qui coïncidèrent avec l'ouverture des négociations, il ne lui avait pas dissimulé qu’il pourrait arriver un moment où il se verrait contraint d’y avoir recours. C’est pourquoi il priait l’Angleterre d’employer son influence à Constantinople pour y faire entendre les conseils de la

prudence, et de s’efforcer de son côté d’y conjurer une crise imminente, en éclairant les Turcs sur les conséquences, au lieu de les encourager dans leur aveugle obstination par des espérances de secours. Le cabinet britannique, — c’est là une justice que nous nous plaisons à lui rendre, — a agi dans cet esprit. 11 s’est montré persuadé de nos intentions conciliantes. 11 nous a franchement aidés à Paris dans cette partie épineuse de la question des lieux-saints qu’il s’agissait d’arranger avec la France. Quand celle-ci, sur la foi des bruits mensongers répandus à Constantinople, a envoyé sa flotte dans les mers de Grèce, l’escadre anglaise de Malte n’a fait aucun mouvement. Malheureusement l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople était animé d’autres dispositions envers nous. Une incurable défiance, une activité passionnée, ont caractérisé toute sa conduite dans la dernière phase de la négociation. Même après la conversion du projet de convention en simple sened, même après les modifications importantes apportées à ce dernier par la suppression de l’article des patriarches, il a continué à nous refuser pour l’avenir toute espèce de garantie quelconque. Nous connaissons les efforts qu’il a faits auprès du sultan, comme auprès des membres de sou conseil, pour l’encourager à la résistance, en cherchant à lui persuader que nos menaces ne dépasseraient pas la portée d’une pression morale, en lui promettant l’appui et les sympathies de l’Europe, s'il accordait à ses sujets l’égalité devant la loi et des privilèges plus conformes aux mœurs libérales de l’Occident. Enfin au dernier moment, quand le prince Men-

chikof avait consenti à abandonner même le sened modifié pour se contenter d’une note, quand Rechid- Pacha lui-même, frappé des dangers que le départ de notre légation pouvait faire courir à la Porte, conjurait l’ambassadeur britannique avec instance de ne pas s’opposer à la remise de la note formulée par le prince Menchikof, lord Redcliffe l’en a empêché, en déclarant que la note avait la valeur d’un traité, et qu’elle était inacceptable. »

Il va sans dire que cette accusation de M. de Nesselrode contre lord Stratford était fausse. Rechid-Pacha la démentit formellement en se référant aux dates et en faisant appel aux témoins de ses relations avec lord Stratford (1). M. de Nesselrode, après avoir dénoncé l’ambassadeur, s’adressait à son gouvernement :

« Nous en appelons de ce jugement passionné à la raison et à l’impartialité du gouvernement britannique lui-même. Qu’il veuille bien examiner froidement le contenu et les termes de cette note, et après l’avoir méditée, qu’il nous dise ce qu’elle offre véritablement de compromettant pour la dignité de la Porte, de dangereux pour sa sécurité intérieure, quel accroissement si grand d’influence elle nous donne, et si le prétendu

(1) Rechid-Pacha to lord Stratford de Redcliffe, 21 juin 1853. Corr., inclosure 2, n° 322.

risque qu’elle fait courir aux intérêts ultérieurs de la Porte pouvait un instant seulement entrer en balance avec les risques bien autrement graves auxquels son rejet, — entraînant, comme il était devenu inévitable, le départ immédiat de la légation impériale, —pouvait et peut encore exposer la Porte Ottomane, l’Europe, et je dirai même, dans les circonstances actuelles, le monde social tout entier. »

Que pense-t-on de cette étrange façon de raisonner qui présentait comme un motif de céder aux exigences de la Russie les maux dont elle menaçait l’empire ottoman résistant à d’injustifiables prétentions? En finissant, du reste, M. de Nesselrode proclamait comme un fait cette influence de la Russie sur les Grecs de l’empire ottoman que l’on ne voulait point lui reconnaître et régulariser comme un droit. Pour dernier mot, il disait à l’Angleterre que l’empereur ne pouvait plus reculer, et que toute concession de sa part serait un échec moral qu’il n’accepterait jamais.

« Que le gouvernement anglais nous permette de le lui dire en toute franchise : en se préoccupant à tel point des inconvéniens d’une convention, comme donnant à la Russie des droits d’ingérence qu’elle ne possédait pas, on se crée un monstre à plaisir, on se débat contre un fantôme. Pense-t-on sérieusement que nous

ayons besoin d’un pareil acte pour intervenir en Turquie en faveur des grecs orthodoxes, si leurs droits, leurs intérêts, leurs propriétés ou leurs vies venaient à être menacés ? Le possédions-nous quand nous avons, à l’époque de la révolution grecque, rompu nos rapports avec la Turquie à la suite des persécutions exercées sur le culte orthodoxe? L’absence d’une convention semblable a-t-elle empêché l’Angleterre et la France elle-même d’intervenir en Turquie chaque fois que les principes de la tolérance religieuse leur ont paru méconnus par le gouvernement ottoman? Il y a un fait que toutes les précautions et les méfiances diplomatiques ne seront pas en état de déplacer : c’est celui de la sympathie et de la communauté d’intérêts qui attachent notre population de 50 millions d’orthodoxes aux 12 millions et plus qui composent la majorité des sujets du sultan. Que cela puisse être fâcheux pour ceux qu’inquiète notre influence, le fait n’en existe pas moins. Apparemment on n’exigera pas de nous que nous renoncions à cette influence pour dissiper des alarmes exagérées. Nous le voudrions par impossible, que nous ne le pourrions pas. En s’armant contre ce fait-là, en cherchant avec une affectation si marquée à se prémunir contre lui, en forçant la Porte Ottomane à nous braver pour en conjurer les conséquences éventuelles sur de vaines suppositions, on ne fait que le mettre davantage encore en lumière aux yeux des sujets chrétiens de la Porte, qu’affaiblir d’autant dans leur esprit l'autorité morale de celle-ci, et au lieu de nous témoigner à cause de lui des défiances aussi peu méritées qu’injurieuses, il serait

mieux de s’en fier à la modération de l’empereur du soin de ne point en abuser.

« Mais au reste ce n’est plus là qu’est la question. A l’heure qu’il est, il ne s’agit plus d’une convention bilatérale ni même d’un sened, mais d’ime simple note. Le rejet de cette note, si nous le tolérions, constituerait pour nous un échec moral que nous ne pouvons accepter, et de concessions en concessions, étant arrivés aux dernières limites que l’esprit de conciliation puisse atteindre, nous sommes obligés d’honneur à nous en tenir à ce dernier mot. A son acceptation pure et simple sont encore subordonnées les mesures que nous allons prendre. »

On peut à présent mesurer le brusque et profond revirement produit par la mission du prince Menchikof. L’affaire des lieux-saints avait complètement disparu. Il n’était plus permis à la Russie d’en parler. Une autre question avait été suscitée par elle, et en présence de cette question toutes les positions étaient changées. La Porte n’était plus, comme au commencement, un arbitre tiraillé entre les prétentions de deux cultes et le juge inconséquent d’un différend qui au fond la touchait peu. C’était maintenant ellemême, elle seule qui était enjeu; on ne recourait plus à sa souveraineté pour le règlement d’un litige, on voulait lui ravir par la force un des

premiers attributs de cette souveraineté. La Russie n’était plus l’avocat des prétentions ou des griefs d’une communion chrétienne de l’empire ottoman; sa politique en Orient s’était tout à coup démasquée. Elle ne voulait peut-être pas tenter la conquête matérielle de la Turquie, bien sûre de rencontrer à Constantinople quelque chose de plus redoutable que la résistance des Turcs, la civilisation occidentale tout entière combattant pour la liberté du monde sur un champ de bataille suprême; mais elle voulait absorber moralement l’empire ottoman, et attirer à elle, par une surprise qui lui permettrait d’attendre son heure, tous les chrétiens, c’est-à-dire presque toute la population de la Turquie d’Europe. Pour atteindre ce but, la question des lieux-saints avait été l’occasion, le prétexte; la dissimulation avait été le moyen. Maintenant le dépit, l’orgueil, l’ambition, la poussaient aux entreprises de la force, auxquelles elle aurait sans doute préféré les succès de la ruse, et, au mépris de ses protestations les plus solennelles, elle allait attaquer l’intégrité de l’empire ottoman, dont elle n’avait pu réussir à entamer l’indépendance. — Contre ses prétentions et son agression, la Russie voyait se lever devant elle non plus seulement la France,

mais les quatre puissances qui avaient garanti avec elle l’intégrité et l’indépendance de l’empire ottoman. La question avait pris des proportions européennes, et entrait désormais dans une période nouvelle.

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