PE LA «TERRE P’OR [EXT
France dans la question délicate des lieux-saints, et, tout en revendiquant les droits de l’église grecque, de chercher à ne rien imposer aux Latins qui pût blesser trop directement l’honneur et les intérêts de cette puissance, vous pouvez assurer également les ministres anglais que dans l’arrangement à négocier il n’est point question de faire révoquer ou ôter aux Latins les dernières concessions qu’ils ont obtenues par la note ottomane du 9 février de l’an passé, mais simplement de faire concorder ces concessions avec les dispositions du hatti-chérif, en les dépouillant de ce qu’elles peuvent avoir d’exclusif, d’obtenir aux Grecs quelques compensations pour le tort qui leur a été fait, et surtout de les mettre à l’abri contre le retour de nouveaux préjudices.
« En général nous ne demandons pas mieux que de nous entendre à l’amiable avec le gouvernement français, en ayant égard à la position où il s’est luimême placé, quoique toutes les concessions qu'on peut faire à sa susceptibilité n’aient presque toujours pour effet que de le rendre plus exigeant, en ce qu’il en prend acte comme d’un succès qui l’autorise à en chercher d’autres; mais il faut qu’il se prête lui-même à nous en faciliter les moyens, au lieu d’agir en sens contraire, comme il vient de le faire si précipitamment par une démonstration dont les conséquences ' peuvent mettre en opposition nos désirs de conciliation et le soin de notre dignité. Le gouvernement anglais doit voir lui-mcme que la France n’est pas toujours accessible aux conseils de la modération , puisque les sages représentations qu’il lui a fait faire par
lord Cowley n'ont pu empêcher le départ de l’escadre française.
« L’empereur vous charge, monsieur le baron, de remercier très particulièrement, en son nom, lord Aberdeen et lord Clarendon de la salutaire impulsion qu’ils viennent de donner aux résolutions du cabinet britannique. Le premier nous a offert, en cette occasion, un nouveau témoignage de confiance, auquel notre auguste maître est infiniment sensible. Le second, avec lequel nos relations viennent à peine de se nouer, les ouvre ainsi sous des auspices qui nous autorisent à espérer qu’elles seront des plus satisfaisantes. En se fiant à nos assurances, en refusant de suivre la France dans une mesure, sinon hostile, au moins empreinte de défiance envers nous, l’Angleterre, dans les circonstances actuelles, a fait œuvre de lionne politique. Rien n’eût été plus à regretter que de voir les deux puissances maritimes s’associer, ne fût-ce qu’un moment et d’apparence plutôt que de fuit, sur la question d’Orient, telle qu’elle est posée à cette heure. Quoique leurs vues à cet égard diffèrent au fond (oto rœlo, cependant, comme le public européen n'est guère en état d'en faire la distinction, leur identité ostensible n’aurait pu manquer de les présenter sous l’aspect d’une alliance intime. L’ardeur française se fût hâtée d’exagérer, en les exploitant dans son intérêt, ces nouveaux semblans d’entente cordiale, et toutes les situations en Europe en auraient été à l’instant faussées. L’apparition simultanée des deux flottes rendait la question insoluble à Constantinople. Elle nous plaçait dans une position que nous n’au-
rions pu accepter, et qui n’eùt plus permis à l’empereur, se trouvant ainsi sous le coup d’une démonstration comminatoire, de suivre librement ses inspirations conservatrices et paciüques.
« De la part de la France isolée, la mesure perd beaucoup de ses inconvéniens, quoiqu’elle soit encore loin d’en être exemple. Aussi l’empereur ne s’en préoccupe-t-il que peu, et Sa Majesté n’y voit point de raison pour rien changer pour le moment à ses dispositions et vues antérieures. L’attitude de l’Angleterre suffira pour neutraliser celles qui, de la part des Français ou des Turcs, — si ceux-ci se sentaient encouragés par la présence de la flotte française, — pourraient entraver ou reculer trop longtemps la solution favorable du litige. Sous ce rapport, lord Aberdeen nous semble avoir parfaitement compris le beau rôle qu’avait à y jouer l’Angleterre, et nous aimons à l’en féliciter, persuadés d’avance de l’impartialité qu’il mettra à le remplir (t). »
Tandis que ces communications s’ échangeaient entre les cabinets européens, le prince Menehikof dévoilait peu à peu à Constantinople les véritables objets de sa mission.
L’ambassadeur russe voulut d’abord amuser les chargés d’affaires de France et d’Angleterre. Il tâcha de les rassurer en leur déclarant qui
(1) Corresp., part i, n® 13S.
« était un négociateur, et uon, comme le comte de Leiningen (qui peu de temps auparavant avait été envoyé par l’Autriche pour arranger les affaires du Monténégro) , porteur d’ordres péremptoires. » 11 disait au colonel Rose qu’il avait ordre d’exiger de la Porte l’exécution du firman accordé aux Grecs et une réparation visà-vis de l’empereur de Russie; mais il ajoutait que cette demande en réparation était déjà satisfaite par la retraite de Fuad-Effendi. Il répondait légèrement à M. Benedetti, qui venait l’entretenir de l’affaire des lieux-saints, qu’iT considérait cette question comme secondaire, et qu’il était en train de l’étudier. Quand les chargés d’affaires de France et d’Angleterre le pressaient à l’endroit des arméniens de la Russie, il répondait que ces préparatifs militaires avaient été faits en vue de la guerre du Monténégro, et que si le comte de Leiningen n’avait pas obtenu satisfaction de la Porte sur ce point, la Russie serait intervenue de concert avec l’Autriche en faveur des Monténégrins. « Mais cette question est réglée, lui faisait-on observer; les troupes russes se retireront-elles ? — Elles resteront où elles sont, répliquait le prince; elles occupent leurs cantonnemcns ordinaires. » Poussé davan-
DE LA G l T ERHE D’ORIENT.
tage, il s’échappait par une autre série d’argumens. Il prétendait que les mouvemeus militaires d’Omer-Pacha avaient inspiré des soupçons au gouvernement russe, qu’on craignait qu’Omer- Pacha ne portât la guerre et les doctrines de Mazzini sur le territoire autrichien et dans les provinces danubiennes. « De toutes les excuses données par la Russie pour ses menaçantes démonstrations militaires, écrivait le colonel Rose, celle-là est assurément la moins bonne. Je dis au prince Menchikof que je pouvais lui donner l’assurance positive que la Porte n’avait jamais eu l’idée de mettre à exécution de si grands projets de conquête et de propagande révolutionnaire, si disproportionnés avec ses ressources et si ruineux pour ses intérêts ; qu’Omer-Pacha avait l’ordre le plus sévère de s’éloigner de la frontière autrichienne; et je demandai à Son Excellence comment il était possible que ce général , avec les troupes peu nombreuses et défectueuses dont il disposait, fit un mouvement au milieu de populations slaves hostiles, en ayant contre lui de front les armées russes, sur son flanc gauche celles de l’Autriche, et les belliqueux Monténégrins sur ses derrières. » Acculé, le prince Menchikof répondait : « Tout ce que
je puis vous dire, c’est que j’ai les intentions les plus pacifiques (1). »
Cette attitude et ce langage évasif étaient bien faits pour inspirer des inquiétudes aux chargés d’affaires de France et d’Angleterre. Les premières communications du prince Mencliikof avec la Porte ne tardèrent pas à confirmer leurs défiances. Le prince, accompagné de son ambassade, fît sa visite officielle à Rifaat- Pacha , le successeur de Fuad-Effendi, le 17 mars. Les ministres turcs se montrèrent fort boutonnés sur ce qui s’était passé dans cette entrevue, principalement à l’égard du chargé d’affaires français. Peu à peu cependant Rifaat-Pacha et surtout le grand-visir se laissèrent arracher par le colonel Rose d’importans demi-aveux. Il en résultait que le prince Mencliikof imposait à la Porte lo secret, sur les ouvertures qu’il lui faisait, vis-àvis des représentai de la France et de l’Angleterre, qu’il voulait obtenir un traité secret entre la Turquie et la Russie d’une portée plus grave que celle du traité d’Lnkiar-Skelessy , et qu’il engageait la Porte à se défier des avis de ce
(1) Dépêches du colonel Rose des 10 et 15 mars et 3 avril 18S3. Corresp., part i, n°* 119, 123 et 140.
qu’il appelait les puissances mal intentionnées , parmi lesquelles il désignait spécialement la France (1). Nous croyons devoir citer une de ces curieuses confidences du grand-visir au colonel Rose telle que la résumait en français un drogman de l’ambassade anglaise :
« Le prince Menchikof ne nous a pas encore déelaré quelles sont les demandes de son gouvernement, ni les a-t-il spécifiées. 11 parle toujours dans des termes généraux et vagues de la question des lieux-saints, de l’affaire des réfugiés, mais il n’a encore rien précisé. Nous savons cependant que sa mission est de faire avec nous un traité secret d’alliance. 11 ne l’a pas demandé officiellement, mais il a dit à quelques personnes de sa confiance, et qu’il sait qui communiquent avec nous, que nous avons tort de nous fier aux gouvernemens anglais et français, car l’expérience devrait enfin nous prouver que nous avons beaucoup perdu et rien gagné en suivant leur politique et leurs conseils. C’est par ce langage qu’il cherche à gagner leur appui, et s’assurer de leur concours dans l’œuvre du traité secret qu’il cherche à faire. Sa politique est très confuse. Tantôt il veut nous faire aller vers la Russie par la douceur, en faisant répandre le bruit que les intentions de son gouvernement sont pacifiques ; tantôt il cherche à nous attirer en signalant les désavantages
(1) Colonel Rose to tlie cari of ClaTendon, march 24, 25. Corresp., part i, n®» 133, 134.
et l'inutilité de notre confiance eu l’Angleterre et la France, et combien nous avons eu tort de suivre les conseils de ces deux puissances, auxquelles nous ne devrions pas être attachés, surtout si nous considérons que la nature de leur constitution diffère de la nature de la nôtre , qui est au contraire comme celle de la Russie et de l’Autriche.
« Le prince Menchikof a eu une conférence avec Rifaat-Pacha il y a deux jours. Dans cette conférence, il lui a dit qu’avant de faire connaître à la Sublime- Porte la nature de sa mission et les demandes de son gouvernement, et avant de s’expliquer, il demandait à Rifaat-Pacha la promesse formelle de la Porte qu’elle ne communiquera ni au représentant de l’Angleterre ni à celui de la France absolument rien de ce qu’il a à lui demander ou à lui proposer; qu’il voulait que cela eût à se passer sous le sceau du plus grand secret, sans quoi il ne voulait pas entrer en matière. Rifaat-Pacha lui a répondu qu’il lui est impossible de garder le secret, vis-à-vis des représentans de ces deux * puissances les plus amies de la Porte, dans une question si importante ; qu’au contraire il considère comme un devoir de la Porte de tenir ces deux puissances au courant de ce qui intéresse la Turquie, — cet empire auquel ces puissances se sont toujours intéressées et qu’elles ont toujours protégé. Cette réponse de Rifaat- Pacha a beaucoup fâché le prince Menchikof, qui le quitta sans lui rien dire; mais cet état de choses, cette mystification, cette politique confuse, ne peuvent pas continuer. Le prince Menchikof aura dans le courant de cette semaine une autre conférence avec Rifaat-
Pacha, et je crois que les véritables prétentions de la Russie y seront déclarées et mises au jour.
« Dans une note verbale qu’il a donnée à Rifaat- Pacha, le prince Mencliikof s’exprime dans des termes très-vagues et en faisant rouler toutes ses phrases sur la question des lieux-saints, et dans une partie de cette note il dit, en parlant de l’Angleterre et de la France, les puissances bed hah, c’est-à-dire mal disposées (1). »
Le prince Menchikof se déclara en effet dans la nouvelle conférence qu’il eut avec Rifaat- Pacha. Il discuta d’abord l’affaire des lieuxsaints; puis, suivant le récit du grand-visir au colonel Rose, il exposa le désir de l’empereur de conclure un traité secret avec la Turquie. En vertu de cette convention, la Russie mettrait à la disposition de la Turquie une armée de quatre cent mille hommes et une flotte, si elle avait jamais besoin de secours contre les puissances occidentales. En retour, la Russie demandait une addition secrète au traité de Kainardji, par laquelle l’église grecque serait placée sous la protection russe. Le prince Menchikof exigeait que le plus grand secret fût
(1) Colonel Rose to the earl of Clarendon. Corresp., part i, n° 135, inclosurc 2.
gardé touchant cette proposition; si la Turquie la faisait connaître à l’Angleterre et à la France, il menaçait de quitter sur-le-champ Constantinople avec sa mission. Le grand-visir, en donnant ces détails au colonel Rose, l’assura que rien ne serait ajouté au traité de Kainardji, et que plutôt que d’accepter les propositions fatales à la Turquie, que venait de lui faire le prince Menchikof, il quitterait le ministère (1).
Les choses en étaient là lorsque, le 5 avril , l’ambassadeur d’Angleterre, lord Stratford de Redcliffe, arriva à Constantinople. Il y précéda de quelques jours le nouvel ambassadeur français, M. de Lacour.
Je ne commets d’injustice envers personne, et je ne serai démenti par aucun de ceux qui ont lu toute la correspondance politique relative à la crise orientale, en disant que parmi les diplomates qui ont pris part à ces difficiles transactions, la première place appartient à lord Stratford de Redcliffe. La connaissance approfondie des hommes et des choses de la Turquie, l’intelligence des intérêts de son pays et
(1) Colonel Rose to the earl of Clarendon, april 1, 1853. Corresp part i, n° 136, inclosure 1.
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le coup d’œil sûr du patriotisme, la prudence unie à l’énergie, la perception vive et claire des difficultés, l’esprit de ressources qui trouve les expédiens, la résolution prompte et l’exécution rapide qui les appliquent à temps, la hauteur et la vigueur du caractère, lord Stratford a déployé toutes ces qualités avec une rare distinction, et, il faut le reconnaître, c’est un honneur et un bonheur pour l’Angleterre, que sa poli- ’ tique, en un moment si critique, ait été représentée à Constantinople par un pareil homme d’État.
Lord Stratford ne fut ni surpris ni décontenancé par la situation qui l’attendait. 11 vit le lendemain de son arrivée le grand-visir et le reis-effendi. A travers leurs aveux et leurs réticences, il démêla la situation vraie. 11 y avait dans le langage tenu à la Porte par la Russie un mélange de plaintes amères et d’amicales assurances, des demandes formelles relatives aux lieux-saints, l’indication de vues ultérieures, et sur le tout un ton général d’insistance qui frisait l’intimidation. Le sultan n’avait pas répondu comme son père aux offres et aux démarches amicales du tsar; il se laissait trop influencer par des puissances mal intentionnées pour la
Russie; il avait manqué récemment aux égards dus à l’empereur : voilà pour le chapitre des plaintes. — Les assurances amicales s’exprimaient par le désir de maintenir l’empire turc et de renouveler les relations cordiales qui, disaiton, avaient autrefois tant profité à la Porte. Les demandes relatives aux lieux-saints portaient sur la confirmation du statu quo au moyen d’une convention écrite, sans rien retirer cependant des privilèges récemment accordés aux Latins. Quant aux indications sur les vues ultérieures, elles étaient à la fois vagues et menaçantes. Le prince Menchikof avait commencé par sonder la Porte sur un traité d’alliance défensive avec la Russie ; puis, ne recevant aucun encouragement sur ce point du côté des ministres turcs, il semblait avoir abandonné cette idée. Cependant il parlait d’assurer des garanties d’indépendance aux patriarches grecs et de les faire nommer à vie, de définir et de développer le traité de Kainardji par une convention formelle entre les deux gouvernemens, de façon à assurer le protectorat religieux de la Russie sur les sujets grecs et arméniens de la Porte. Enfin l’intimidation se trahissait par la demande péremptoire d’une réparation pour la prétendue offense que
les dernières vacillations de la Porte avaient faite à la dignité de l’empereur, par l’insistance avec laquelle on exigeait de la Porte une décision immédiate, par la menace de rompre les relations diplomatiques, si le divan laissait transpirer quelque chose des négociations, et de se retirer à Odessa, si les ministres cherchaient à les faire traîner en longueur. Ce système d’intimidation prenait un caractère plus grave, rapproché des préparatifs militaires et maritimes de la Russie, et surtout de la position du prince Menchikof, sous l’autorité duquel étaient placés les troupes et les vaisseaux suspendus sur la Turquie.
Les ministres ottomans annoncèrent à lord Stratford qu’ils n’avaient rien décidé encore : ils attendaient l’arrivée de M. de Lacour pour finir l’affaire des lieux-saints, qui ne leur donnait pas d’inquiétude; mais les autres propositions du prince Menchikof excitaient leur anxiété.
Leurs craintes se traduisaient, auprès de lord Stratford, en demandes d’avis, sans aller jusqu’à dire si leurs questions étaient motivées suides communications positives de la Russie ou sur de simples hypothèses.
Lord Stratford donna à ses réponses le même
8fl HISTOIRE DES CAUSES
tour hypothétique, et cependant traça sur-lechamp aux ministres turcs un plan de conduite habile et net. « Efforcez-vous, leur dit-il, de séparer l’affaire des lieux-saints des propositions ultérieures, quelles qu’ elles soient, de la Russie. La marche que vous avez suivie pour l’affaire des lieux-saints me paraît la meilleure, et je suis heul'eux de voir qu’il y a chance de la terminer à la satisfaction de la France et de la Russie. Ce point réglé, quand le prince Menchikof viendra vous présenter des propositions nouvelles, vous serez parfaitement libres de refuser d’entrer en négociation, si on ne vous explique complètement la nature, l’étendue et les motifs de ces propositions. Si l’on veut les appuyer sur un traité existant, il faudra que l’on vous fournisse des explications semblables. Dans le cas où , après examen, on jugerait que ces propositions seraient de nature à établir en faveur d’une puissance étrangère une influence sur les sujets chrétiens de la Porte qui pourrait être dangereuse ou embarrassante pour l’exercice de l’autorité légitime du sultan, on ne saurait contester aux ministres de Sa Hautesse le droit de les repousser, ce qui d’ailleurs n’empêchera pas le sultan de réformer, de son autorité souveraine,
les abus existans, ou la Porte d’exécuter ponctuellement ses traités avec la Russie. Il n’y a pas à craindre que l’empereur Nicolas tente de vous imposer ces propositions par la force. Son caractère personnel, ses obligations vis-à-vis des autres grandes puissances chrétiennes, ses fréquentes déclarations touchant l’indépendance de l’empire turc, repoussent un pareil soupçon. 11 ne pourrait jeter le masque et contraindre la Porte à accepter des propositions qui affecteraient matériellement les relations du sultan avec une portion considérable de ses sujets, sans encourir un blâme sévère et sans compromettre de grands intérêts. Si pourtant les prévisions les plus raisonnables étaient déjouées, si son ambassadeur était autorisé à pousser les choses aux dernières extrémités, il resterait encore à la Porte la ressource de réserver son consentement jusqu’à ce qu’elle eût consulté ceux de ses alliés qui sont, conjointement avec la Russie, parties au traité de 1841 (1). »
Trois jours après, lord Stratford, écrivant à lord Clarendon, précisait l’objet véritable de la
(1) Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon, april 6, 1855. Convsp., part i, n® ISO.
mission du prince Menchikof et la nature des difficultés qui allaient naître. « On peut présumer, disait-il, que l’objet immédiat de la cour de Saint-Pétersbourg est d’acquérir une influence plus large et plus efficace sur la population grecque de cet empire, et de faire peser le joug d’une plus lourde responsabilité sur le gouvernement du sultan, si celui-ci cherche à se soustraire aux conséquences d’un pareil protectorat. En envisageant la question d’un point de vue européen, j’ose penser que votre seigneurie ne sera point surprise de la répugnance de la Porte pour de pareilles propositions venant d’un pareil endroit. J’ai des raisons de croire que tout le monde les voit ici avec soupçon et alarme. En ministre turc a dit que l’acceptation de ces propositions serait virtuellement le partage de l’empire. Cette opinion est peut-être exagérée ; elle représente néanmoins l’impression dominante, et témoigne d’une prévoyance dont il serait dangereux de ne pas tenir compte. Dans mes communications avec les ministres turcs, sur un sujet si délicat, je ne perdrai pas de vue les intérêts importans qui pourraient en être affectés; et quoique vivement frappé des objections que soulève le principe des propositions russes, je
DE. LA GUERRE ll’ORlEMT. 89
me tiendrai prêt à y introduire au besoin les amendemens propres à en prévenir les mauvais effets dans l’application (1) . »
Lord Stratford exécuta fidèlement son plan, qui fut adopté par les ministres de la Porte. On travailla activement à l’arrangement de la question des lieux-saints. Malgré le fracas que la Russie avait fait des prétendus triomphes de l’ambition et de l’influence française, quand on en vint à l’examen sérieux des choses, il fallut ’ bien reconnaître que les plaintes de la Russie avaient été démesurément exagérées. 11 s’agissait d’abord de concilier pratiquement la note française elle firman grec, de février 1852. M. de Nesselrode lit à ce sujet à sir Hamilton Seymour un aveu qui mérite d’être relevé : « J’ai eu, disait-il (6 avril), l’occasion de comparer la note de la Porte à l’ambassade française, datée du 9 février de l’année dernière, avec le firman communiqué à la Russie le 10 du même mois; la différence est si insignifiante, que je ne comprends pas que le cabinet français ait élevé une question sur un point si peu digne de fixer l’at-
(1) April 9, 1853. Corresp., paît t, n° loi.
tention (1). » Sur qui, nous le demandons, de la France ou de la Russie, tombait le poids d’un pareil aveu, de la France, qui avait tout fait pour assoupir l’affaire, et qui avait consenti à toutes les concessions, ou de la Russie, qui avait choisi ce prétexte pour dénoncer l’insatiable ambition de la France, préparer des arméniens et menacer l’indépendance de la Porte? Si quelques mois plus tôt M. de Nesselrode eût étudié la note et le firman, et eût exprimé une pareille opinion, quel motif sérieux eût-il pu donner à la mission du prince Menchikof? 11 y avait en outre à fixer deux autres points : la réparation de la coupole du saint-sépulcre et le règlement du service religieux des différentes communions dans l’église du tombeau de la Vierge. M. de Lacour à Constantinople, M. Drouyn de Lhuys à Paris, comprirent qu’il fallait se hâter, dans cette question, de ne plus laisser un prétexte aux plaintes et aux entreprises de la Russie. Lord Stratford mit en présence le prince Menchikof et M. de Lacour, et grâce à l’esprit conciliant de notre ambassa-
(1) Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon. Corresp., part i, n° 14i.
deur, il amena entre eux une entente définitive sur ces dernières contestations. La coupole serait réparée aux frais du sultan; le patriarche grec, qui prétendait d’abord diriger les réparations, ne serait admis qu’à donner des conseils; dans la distribution des heures de service, les Grecs auraient les premiers la jouissance du sanctuaire, puis viendraient les Arméniens et enfin les Latins. Les deux firmans rendus par la Porte pour légaliser cette solution la lieraient pour l’avenir. La question des lieux -saints fut ainsi arrangée à la satisfaction du prince Mencliikof. La France, outre la confirmation des petits avantages qu’elle avait obtenus l’année précédente, n’avait pas trop à se plaindre au fond d’un acte qui établissait le statu quo sur de pareilles bases, car, comme M. Drouyn de Lhuys le faisait remarquer à loi'd Cowley, l’expérience des soixante dernières années prouve que les Latins ont plus à craindre les usurpations des Grecs que les Grecs n’ont à redouter* en Terre- Sainte, les usurpations des Latins (1).
(t) Lord Stratford dë Redcliffe to tlie earl of Clarendon, april 20, april 22. Corresp., part t, n» 160, 167. — Lord Cowley to the Cari of Clarendon, may 19. Corresp. ± part i, n» 183.
Ce résultat obtenu, le seul motif apparent, donné par la Russie à l’Europe, de la mission du prince Menchikof avait disparu. La Russie était obligée de démasquer les desseins qu’elle avait jusque-là dissimulés. Une question bien plus grande allait s’élever. La situation était complètement changée.
Nous allons résumer rapidement les actes du prince Menchikof relatifs à ces nouvelles exigences de la Russie; nous nous dispenserons de citer tout au long ses diverses notes et les projets de traité, de sened ou de note qui les accompagnaient. Ces documens, livrés dans le temps à la publicité, sont dans toutes les mémoires.
Les prétentions de la Russie furent d’abord exprimées dans toute leur crudité dans le projet de traité secret que le prince Menchikof remit à la Porte quelques jours après son arrivée, en lui interdisant de le communiquer aux ministres d’Angleterre et de France. Le premier article de ce traité stipulait formellement le protectorat de la religion grecque; il était ainsi conçu : « Dans le but désiré de faire cesser à jamais toutes les causes de dissension, tous les doutes et tous les différends relativement aux immunités, aux droits et aux privilèges qui ont été accordés et assurés
par les anciens empereurs ottomans aux habitans de la Moldavie, de la Valachie et de la Servie, qui, de même que différentes autres nations chrétiennes dans l’empire turc, professent la religion gréco-russe, on est convenu, par la présente convention, des conditions suivantes, savoir : la religion grecque sera toujours protégée glatis toutes les églises; les représentais de la cour impériale auront le droit, comme par le passé, de donner des ordres aux églises, tant à Constantinople que dans d’autres endroits et villes, ainsi qu’aux ecclésiastiques, et comme ces conseils viennent de la part d’un gouvernement voisin et ami, ils seront bien accueillis (1) . » Le 19 avril, après avoir reçu de son gouvernement de nouvelles instructions, le prince Menchikof envoya à la Porte une note verbale où, après avoir spécifié les demandes de la Russie au sujet des lieux -saints, il n’insistait plus sur le traité secret, et le remplaçait par un sened ou une convention. « La Russie, disait-il en allant au-devant de l’objectioh fondamentale que sa proposition soulevait, ne demande pas à la Porte
(1) Projet de traité secret proposé à la Porte par le prince Mencliikof. Corresp., part i, inclosure in n° 153.
de concessions politiques; son désir est de calmer les consciences religieuses par la certitude du maintien de ce qui a toujours été pratiqué jusqu’à notre temps. Elle requiert, dans l’intérêt des immunités religieuses du culte orthodoxe, un acte explicatif et positif de garanties, — acte qui n’affecterait en rien ni les autres cultes ni les relations de la Porte avec d’autres puissances. » Le 5 mai, le lendemain du jour où les firmans qui réglaient l’affaire des lieux-saints avaient été remis aux ambassadeurs, après l’arrivée d’instructions nouvelles et toujours plus pressantes de Saint-Pétersbourg, il adressa une note à la Porte. « N’ayant obtenu jusqu’ici, y disait-il, aucune réponse au plus important point, qui réclame des garanties pour l’avenir, et ayant tout récemment reçu l’ordre de redoubler d’insistance pour arriver à la solution immédiate de la question qui forme le principal objet de la sollicitude de Sa Majesté l’empereur, l’ambassadeur se voit dans l’obligation de s’adresser aujourd’hui à son excellence le ministre des affaires étrangères, en renfermant cette fois ses réclamations dans les dernières limites des directions supérieures. »
Le prince Menchikof poursuivait en disant
que ses demandes étaient substantiellement les mêmes que celles qu’il avait faites dans le principe en faveur du culte orthodoxe; il présentait un nouveau projet de sened plus adouci dans la forme que le premier, et demandait une réponse pour le 10 mai, ajoutant qu’il considérerait tout délai plus long « comme un manque de procédés envers son gouvernement, ce qui lui imposerait les plus pénibles obligations. »
Le jour où expirait le terme fixé par le prince Menchikof, le ministre des affaires étrangères turc répondait par une note où la Porte protestait solennellement de son respect pour les immunités religieuses de ses sujets chrétiens, mais où elle refusait de prendre à cet égard aucun engagement avec la Russie. « Quels que soient les sentimens d’amitié qui existent entre la Sublime-Porte et la Russie, disait Rifaat-Pacha, il est constant pour tout le monde que si un gouvernement, pour une question aussi grave que celle-ci, — qui «annulerait et détruirait les bases de son indépendance, — signait un engagement avec un autre gouvernement, il ferait un acte entièrement contraire au droit international, et il effacerait totalement le principe de son indépendance. » Le 13 mai, le prince Menchikof de-