SONNET
Menine aux yeux dorés, au poil doux, gris & fin ;
La charmante Menine, unique en son espèce,
Menine, les amours d'une illustre Duchesse,
Et dont plus d'un mortel envioit le destin : ^•
Menine qui jamais ne connut de Menin.
Et qui fui de son tems des Chattes la Lucrèce,
Chatte pour tout le monde, & pour les Chats Tigresse :
Au milieu de ses jours en a trouvé la fin.
Que lui sert maintenant que, dédaigneuse & fiére,
Jamais d'aucun Matou, sur aucune gouttière,
Elle n'ait écout3 les amoureux regrets f
La Parque étend sps droits sur tout ce qui respire
Et de ne rien aimer, tout le fruit qu'on retire,
C'est une triste vie, & pois la mort après.
HISTOIBE DES CHATS 73
De quelque manière qu'on ait employé les Chats dans les façons communes de parler qui se sont établies, il en résulte toujours une conséquence avantageuse pour eux. Si on n'avoit pas été dans l'habitude de s'en occuper, il âuroit été tout simple de choisir d'autres animaux, ou enfin d'autres figures pour être le corps de ces proverbes. Mais les Chats étoient estimés ; on ne pouvoit les ramener trop souvent aux sujets de conversation ; on les a liés aux maximes de morale. Eh ! que pouvait-on y substituer à leur place ! Veut-on représenter quelqu'un qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations embarrassantes : il est si simple & si élégant de dire : // est du naturel des Chats, il tombe toujours sur ses pattes.
Il faut avouer que cet attribut avec lequel ils sont nés, est bien admirable. L'Académie des Sciences n'a pas regardé comme une étude indifférente le soin d'en expliquer la cause. Ayez le plaisir, Madame, de lire l'extrait que voici des Mémoires de cette Académie.
Les Chats, quand ils tombent d'un lieu élevé, tombent ordinairement snr leurs pieds, quoiqu'ils les eussent d'abord en haut, ^ qu'ils dussent par conséquent tomber sur la tête; il est bien sûr qu'ils ne pourroient pas euxmêmes se renverser ainsi en l'air, oii ils n'07it aucun point fixe pour s'appuyer; mais la crainte dont ils sont saisis, leur fait courber l'épine du dos, de manière que leurs entrailles sont poussées en haut. Ils allongent en même tems la tête ^ les jambes vers le lieu d'où, ils sont tombés, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier : ainsi leur centre de gravité vient à être différent
du centre de figure, ^ placé au-dessus. D'où il s'ensuit ', que ces animaux doivent faire un demi-tour en l'air, âc retourner leurs pattes en bas : ce qui leur sauve presque '. toujours la vie. La plus fiyie connoissance de la méchanique, \ ne feroit pas mieux dans cette occasion, que ce que fait un l sentiment de peur confus ^ aveugle. \
Madame, il me semble que ceci n'est pas trop à la louange des Chats. Je ne m'en suis pas apperçu du premier coup-d'œil ; je n'étois touché que du plaisir de i connoître que P Académie des Sciences s'est occupé d'eux. \ Les laisserons-nous ne se sauver que comme des imbéciles, à la faveur d'un sentiment confus & aveugle? Mais c'est M. de Fontanelle qui s'explique ainsi ; à qui nous j en plaindre ? Ses Ouvrages ont embrassé tous les genres ] d'esprit. Il a par-tout des admirateurs ; il est en droit d'avoir tort impunément avec nos Chats. Réduisons-nous i à répondre que si ce n'est que la peur qui les sert si bien, ] la nature les a du moins traité avec une grande distinction, | de leur faire trouver, jusques dans leur faiblesse, des j ressources pour leur conservation ; & qu'il seroit bien i désirable pour les hommes, que leur frayeur ressemblât à celle des Chats.
J'ai l'honneur d'être, etc.