‹ Histoire des chatsChapitre 13 sur 19 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Gentil Minon, ma joie et mon soûlas, Pour célébrer dignement tes appas, Voudrois pouvoir rappeler à la vie Gll qui chanta le Moineau de Lesbie ;

Ou bien celui qui jadis composa Carmes exquis pour la charmante Issa.

Mais, las! en vain des ténébreux rivages, Evoquerois si fameux personnages 1 Il te faut donc aujourd'hui contenter.

De ce Rondeau qu'amour m'a su dicter.

Quels Héros n'envieroient aux Chats la gloire d'un pareil éloge ? Et quelle Muse ne s'honoreroit d'en avoir fait les vers ?

Les Chats peuvent donc se vanter d'avoir eu, pour chanter leurs personnages illustres, les esprits de notre siècle les plus célèbres. Ceux qui ont cherché à leur donner des travers, sont tombés dans l'oubli ; la haine des Chats est dans les Auteurs un caractère de médiocrité ; il n'y a qu'à lire le quatrain du Chevalier d'Acilly.

Notre Chatte, qu'il vous souvienne, Que si vous battez notre Chienne, Vous serez bientôt le manchon De notre petite Fanchon.

Voilà ce qu'un génie vulgaire produit. Scarron, doué d'une belle imagination, est bien loin de tomber dans une pareille erreur. Il nous reste de lui une pièce fugitive qui prouve encore de quel engouement on peut être pour les Chats ; il conte une aventure qui vous paroîtra, comme à moi, j'en suis sûr, très propre à former le sujet d'une excellente Comédie.

EPITRE DE SCARRON A Madame de Montatèrg Une Dame, on m'a fait secret, Encore que je sois discret,

De son nom, de son parentage.

De sa figure iSc de son âge,

Un ami seulement m'a dit :

Une Dame, & cela suffit ;

Une Dame donc fort joyeuse,

D'un Chat qu'elle avoit amoureuse, V

Ne sachant à quoi l'amuser.

Fit dessein de le déguiser.

D'une tresse faite à merveilles,

Et de riches pendans d'oreilles,

Le chef du Chat elle para,

Et l'ayant paré, l'admira :

Lui mit au col de belles perles,

Plus grosses que des yeux de Merles,

De Merlan, ce seroit mieux dit,

Mais la rime me l'interdit ;

Une chemise blanche & fine,

Une jupe, une hongreline,

Un colet, un mouchoir de cou,

Et force galans du Marcou.

Firent une brave Donzele ;

A la vérité pas fort belle ;

Mais au moins elle ravissoit

La Dame qui l'embellissoit.

Devant un grand miroir, la Dame

Tenoit la moitié de son ame.

Ce Chat qui ne témoiguoit pas

S'étonner, ni faire grand cas

Des caresses de cette folle,

Ni de se voir comme une Idole.

Cependant quelqu'un qui survint,

Fut cause que la Dame tint

Son Chat avecque négligence.

Sans mettre l'affaire en balance, Le bon Chat gagna l'escalier, Et de-là gagna le grenier, Du grenier gagna les gouttières ; Et voilà la Dame aux prières.

Aux cris, à conjurer les gens, D'être après son Chat diligens ; Mais dans le pays des gouttières, Les Marcous ne s'attrapent guères :

On suivit le Chat, mais en vain.

On s'informa le lendemain Des voisins, on leur dit l'histoire ; Les uns eurent peine à la croire, Les autres la crurent d'abord.

Et tous s'en divertirent fort ; Et cependant le Chat Sauvage Ne revint point ; la Dame enrage, Moins pour les perles de son cou.

Que pour la perte du Marcou.

Il paroît, par cette aventure, que les Chats n'aiment point à représenter ; tout ce qui a Tair de sujétion répugne apparemment à cette indépendance dans laquelle ils sont nés. M. de Fontenelie contoit il y a quelques jours, qu'étant enfant il avoit un Chat dont il s'amusoit extrêmement. Vous croyez bien, Madame, que je recueillis très-précieusement cette circonstance, espérant bien d'en tirer la conséquence naturelle que dans l'enfance le goût pour les Chats peut être regardé comme le présage d'un mérite supérieur. Nous avons d'ailleurs des preuves que ce même

goût subsiste encore quand la raison est venue, n'étant point incompatible avec les occupations les plus sérieuses. On voit que c'étoit pour Montagne une vraie récréation, que d'étudier les actions de son Chat ; & personne n'ignore qu'un des plus grands Ministres qu'ait eu la France, avoit toujours des petits Chats folâtrants dans ce même cabinet d'oii sont sortis tant d'établissements utiles & honorables à la Nation. Mais revenons à ce que j'ai à vous conter de M. de Fontenelle. Entr'autres jeux, il imagina donc de prononcer un discours qu'il composoit sur le champ,mais ne trouvant aucune attention dans les autres enfans qui dévoient l'écouter, & ne voulant point se passer d'auditoire, il prit son Chat, & l'ayant placé dans un fauteuil, l'érigea en spectateur ; le Chat, oubliant bientôt qu'il formoit lui seul toute l'assemblée, part, gagne la porte, & l'orateur de courir après son auditoire d'escaliers en escaliers, déclamant toujours avec enthousiasme, jusqu'à tems que le Chat ayant atteint les gouttières, il le perdit tout-â-faif de vue.

Je suis bien fâché qu'il n'ait pas mis en vers cet événement. Quel titre ce seroit pour les Chats, s'ils se trouvoient placés entre le Sonnet de Daphné & les Mondes !

Notre histoire seroit plus étendue que celle des sept Sages de la Grèce, si nous rapportions tous les Ouvrages des Poètes fameux à l'honneur des Chats ; mais je n'ai fait usage de ces différentes Poésies dans le cours de ces Lettres, qu'autant qu'elles servent d'autorité ou d'éclaircissemens à quelque circonstance essentielle à la gloire de nos Héros ; j'ai rassemblé cependant tous ces Ouvrages.

Une collection si curieuse ne peut être qu'agréable à ceux qui aiment à épuiser chaque matière, & présentent aux amateurs des Gtiats, dans un seul tableau, tous ces différens points de vue trop dispersés, dont ils s'occupent avec tant de plaisir.

Les Chats ont encore parmi nous des titres d'une autre espèce. Paris enferme un édifice qui, par sa simplicité & son élégance, fait bien de l'honneur à rArchitecture,c'est le tombeau du Chat de Madame de Lesdiguières. L'Epitaphe qui y est gravée, prouve assez que ce Chat faisoit tout Pagrément de la vie de sa maîtresse, qui l'aimoit, dit-on, à la folie : caractère des grands attachemens.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Je r'ouvre ma Lettre, Madame, pour vous marquer combien je partage votre douleur sur la mort de Marlamain que vous ne pouvez ignorer. On vient de me l'apprendre sans aucun ménagement; jugez de ma situation. Vous a-t-on conté toutes les circonstances de cette triste aventure? Une demi-heure avant qu'il expirât, on a connu à ses inquiétudes qu'il vouloit être porté dans l'appartement de son illustre Maîtresse. A peine s'est-il trouvé auprès d'elle, qu'il a rassemblé tout ce qui lui restoit de forces pour faire les adieux les plus tendres ; quelques momens après, comme on s'est apperçu qu'il vouloit qu'on l'emportât pour épargner, sans doute, le spectacle de sa mort, on l'a remis dans sa chambre, où il est expiré. Son derdernier soupir a été un de ces miaulemens doux & tendres qu'il étoit accoutumé de faire, quand il étoit honoré de ces caresses qui l'ont rendu si illustre. Je viens d'essayer

de faire son Epitaphe, je vous en fais part; mais ne la lisez point, si vous connoissez celle dont M. de la Mothe est l'auteur : elle m'a appris le peu que vaut la mienne.

EPITAPHE LE MARLAMAIN

Minon, quel que tu sois, arrête ici tes pas,

Au pouvoir d'Atropos ta griffe est asservie ; Apprend quelle est la rigueur du trépas.

Lorsqu'il faut s'arracher à la plus douce vie.

Hélas 1 j'ai vu passer des jours délicieux.

0 Chats Egyptiens, mes augustes aïeux!

Vous qui, sur un autel, entourés de guirlandes.

Etiez l'amour des cœurs & le charme des yeux,

On vous a prodigué des Hymnes, des offrandes ;

De tous ces vains respects je ne fus point jaloux ;

Ludovise m'aima, votre gloire est moins belle ; Vivre simple Ghal auprès d'elle, Vaut mieux qu'être Dieux comme vous.

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