HUITIÈME LETTRE
Vous allez être bien aise, Madame, de voir le nom des Chats écrit en hébreu : en voici les caractères ^iriH Ils se lisent Chatoul. C'est là, selon le savant M. Ménage, que commence la généalogie des différens noms que les Chats ont reçu successivement dans les Nations. De
Chatoul les Grecs ont fait Katis ; & ce Catis est devenu d'abord, chez les Latins, Cautus, qui veut dire prudent & avisé, &qui, en cette qualité, s'est trouvé propre à former Catus, dont nous avons tiré le mot de Chat. Voilà donc, Madame, des noms à choisir pour nos amis, noms d'autant plus convenables, qu'ils exposent par leur étymologie, quelques qualités de l'animal aimable auquel ils sont appliqués ; &. nous avons le dégoût de voir qu'au lieu d'aller puiser dans des sources si fécondes, on donne aux Chats, dans presque toutes les maisons, des sobriquets au hasard, & qui ne portent sur aucune idée raisonnable; les plus grands hommes, parmi les modernes, sont tombés dans cette erreur. M. de la Fontaine, en cent endroits de ses Fables, semble affecter de donner aux Chats des dénominations ridicules, dans les endroits même où il fait leur éloge. Pourquoi ne pas imiter à cet égard le divin Homère ? Quand il parle des Chats, c'est toujours avec les égards & les convenances qu'il est si naturel d'observer pour eux. Il n'y a qu'à lire son Poëme de la Batrachomyomachie, lorsqu'il y a à peindre leur talent pour attraper les Souris. Psycarpax, Prince Rat, parle ainsi à Bouffard, Roi des Grenouilles :
Le Chat aux doigts tranchans, je l'avouerai, Seigneur, Dans mes sens éperdus imprime la terreur ; Des pièges, il est vrai, l'amorce est redoutable, Mais je crains cent fois plus une patte implacable, Qui jusques sous nos toits (oh perfide transport!) Vient se cacher, m'atteindre, & me donner la mort; Ma valeur vainement s'oppose à tant de rage, Contre une griffe, hélas t à quoi sert le courage?
C'est dans les actions des Héros qu'on a toujours puisé les surnoms qu'on leur a donné. Qu'on cherche dans les Naturalistes les attributs des Chats, mille épithètes honorables viendront se présenter. Il est vrai qu'on pourra quelquefois envisager les Chats par des faces moins favorables. Quand on examinera cette souplesse, ^- ce silence avec lequel ils se glissent dans les endroits où ils peuvent attraper des oiseaux, cette dextérité ne plaira point à ceux qui aiment mieux les Oiseaux que les Chats. Ils l'appelleront injustice, attentat, tyrannie ; cependant le reproche de manger quelques oiseaux, doit leur être fait avec beaucoup de ménagement, lorsqu'on obsen^e qu'ils sont ennemis nés de beaucoup d'autres animaux qui sont nuisibles, & que nous avons en grande antipathie. Ils détruisent les Lézards & les Serpens. J'ai heureusement recueilli sur ce sujet des vers que je crois traduits de l'Arabe. C'est une Idylle intitulée les Chats. La personne dans les mains de laquelle elle étoit tombée, accoutumée à ne voir dans ces sortes d'Ouvrages que des Oiseaux, des Chèvres ou des Moutons, étoit très-surprises de ce que les Chats étoient devenus un sujet pastoral. Ces vers, lorsqu'elle me les communiqua, réveillèrent d'abord en moi le souvenir de ces Chats de l'île de Chypre, que j'ai cité dans ma quatrième Lettre, qui passoient une partie du jour à la chasse des Serpens dans la campagne, & se rendoient à des heures réglées au Monastère où ils habitoient. Je pensai, comme cela vous paroîtra tout simple, que le Moine auquel le soin de sonner la cloche pour le dîner des Chats étoit confié, & qui les conduisoit dans la
prairie, s'occupoit d'eux comme les pasteurs font si naturellement de leurs Moutons. Le loisir de cette vie heureuse lui avoit inspiré sans doute le goût de la Poësie ; & n'ayant point de Bergère à célébrer, il avoit du moins chanté son troupeau. Je crois. Madame, que mes conjectures vous paroîtront sensées, quand vous aurez lu cet Ouvrage : le voici :