DEUXIÈME LETTRE
Quoi qu'il fût fort tard, Madame, quand j'ai fermé hier au soir ma Lettre, vous concevez bien qu'il m'a été impossible de dormir. J'ai passé la nuit à lire tout ce que j'ai de Livres de l'Antiquité; nous pouvons actuellement nous armer de belles citations Latines & même Grecques : car il ne faudra pas ménager nos Adversaires, qui vont mettre la gloire des Chats en évidence. Il me semble qu'il est plus aisé d'avoir raison en Grec qu'en François.
Comme nous avons suffisamment prouvé que les Chats avoient des Autels en Egypte, nous pouvons négliger de décrire un nombre de monumens antiques, qui ne laissent pas lieu d'en douter. Ne citons que pour être exact seule-
ment, toutes les images de cette Divinité trouvées dans la Table qui comprend les Mystères d'Isis, & faisons remarquer que le Dieu Chat, appelé Elurus, est représenté quelquefois avec des traits humains : mystère dont un savant commentateur assure qu'il résulte qu'une Chatte est extrêmement comparable à la Lune, avec laquelle ce bestial, dit-il, a une grande convenance ^ conformité.
Mais cet assemblage de traits humains dans le Dieu Chat, a une cause métaphysique, qu'il me paroît encore plus important d'éclaircir. Je suis sûr, Madame, qu'elle vous a frappée d'abord.
Vous savez que la vanité des hommes les fait se rapprocher, autant qu'il leur est possible, de ce qu'ils ont élevé au-dessus d'eux. Dès que les Egyptiens eurent dressé des Autels à Elurus, ils lui substituèrent insensiblement quelques traits de leur ressemblance. Il est représenté dans un monument, ayant le corps d'un homme & la tête d'un Chat : elle est ornée de plusieurs attributs ordinaires aux figures Egyptiennes. Mais le plus digne d'admiration, est une couronne de lumière que jette la tête du Dieu. Si ce ne sont pas des rayons, remarque le P. Montfaucon, ils en approchent ; ^ si ce sont des rayons, ajoute-t-il, cela conviendroit à ce Dieu, l'un des plus honorés de l'Egypte.
Les réflexions que nous venons de faire sur les effets de l'amour-propre, nous conduit à présumer que les Dames Egyptiennes sentirent, à leurtour, l'avantage de ressembler à la Déesse Chatte. Ce furent elles sans doute qui lui prêtèrent quelques traits de l'humanité dans les statues qu'elles lui élevèrent. Qu'aura-t-on à nous répondre, quand nous
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découvrirons le portrait de la Déesse des Chattes, représentée en belle femme, parée d'un superbe panache, à la manière des figures Egyptiennes, & tenant une espèce de sceptre, au haut duquel est le gobelet, dont nous avons déjà dévoilé l'allégorie, ou quand nous la ferons voir assise avec dignité dans un fauteuil ?Pourra-t-on, sans admiration, voir dans un autre monument cette belle Déesse conservant sa tête de Chatte posée sur le corps d'une femme ? Elle porte sur une espèce de bagnolette qui lui couvre les épaules & une partie des bras, & et qui laisse appercevoir une gorge ravissante. Elle a une tunique qui lui descend modestement jusqu'à la cheville du pied. Elle tient sur sa poitrine une tête d'homme bridée par le menton : symbole manifeste de l'ascendant que les Egyptiens croyoient qu'elle avoit sur les cœurs ; & de l'autre bras elle soutient une espèce d'urne, qui étoit apparemment encore un éloge mystérieux de ses charmes.
De cet assemblage de grâces, n'est-il pas tout simple de croire que la Déesse Chatte étoit regardée en Egypte comme la mère des Amours? Toutes les Beautés de Memphis se piquoient sans doute de lui ressembler ; & les Poètes qui taisoient des vers à leurs louanges, avoient l'art de leur trouver les yeux aussi ronds & aussi luisans que ceux de la Déesse. Vous concevez bien quel serait le dépit des femmes qui ont le bon air de craindre les Chats, quand onleurprouveroit qu'il ne pourroit leur arriver de succès si flatteurs que d'être autant aimées, autant préconisées qu'une Chatte de l'Egypte.
Ce ne sera point une idée hasardée que d'appeler la
Déesse Chatte la mère des Amours ; c'étoit Isis même que les Egyptiens adofoient sous cette forme agréable, <& Isis présidoit sur les cœurs. Les Amans Pinvoquoient pour acquérir le don de plaire, ils l'attestoient sans doute pour persuader leurs Maîtresses, lorsqu'ils juroient par le nombre de trente-six : serment le plus solennel parmi eux & le plus sacré.
Eclaircissons à présent, c'est-à-dire, dissertons sur ce que pouvoit être le culte rendu au Dieu Chat.
Chaque Divinité en Egypte avoit plusieurs Prêtres, dont l'un avoit la supériorité : & c'étoit de l'Ordre de ces Prêtres que les Egyptiens élisoient leurs Rois. Il y a toute apparence que le Pontife des Chats avait toujours le plus de droits à la Couronne. Il ne faut pas oublier, je crois, de faire sentir que ces Prêtres se baignoient deux fois par jour dans l'eau froide ; qu'ils étoient habillés de lin, attendu que la fleur de lin est de couleur bleue céleste. Disons aussi que leurs souliers étoient formés d'une certaine plante appelée Papyrus. Il ne tiendroit qu'à nous de mettre ce mot en Grec, & d'alléguer un prodige au sujet de cette plante. Les Bibliens prétendaient qu'une tête formée de la plante appelée Papyrus étoit portée tous les ans régulièrement d'Egypte à Bib lus dans l'espace de sept jours. Ils regardoient cette merveille comme un témoignage de la faveur de leur Dieu Osiris. Il est vrai que cette fable ne viendroit que médiocrement à notre sujet; mais du moins elle illustreroit la chaussure de nos Prêtres, & une citation de plus n'est pas à négliger. Ajoutons encore que ces Sacrilicateurs, par une propreté convenable
à la dignité &. leur état, se rasoient le corps régulièrement de trois jours en trois jours.
II est à présumer, & c'est, ce me semble, une remarque très-prudente à faire, que ces Prêtres, dans leurs cérémonies, se conformoient, antant qu'il leur étoit possible, au génie & aux attributs de la Divinité à laquelle ils étoient dévoués, & qu'ainsi l'enjoûment, la souplesse du corps & les attitudes pantomimes dévoient faire la principale partie des mystères du Dieu Chat. Si le Signor Tomasini, qui remplit avec tant de gracesle rôle d'Arlequin dans notre Comédie Italienne, avoit vécu du tems des anciens Egyptiens, les dévots du Dieu Chat l'auroient regardé comme l'image de la Divinité. Etrange contraste de l'esprit humain ! Ce qui fait aujourd'hui le Comique de la Scène, eût formé alors toute la dignité du Temple.
Mais les Chats, regardés comme Divinités, prouvent seulement la sottise des hommes, & ne sont pas plus illustrés à cet égard que les Cygognes de l'Egypte, les Rats & le Dieu Pet, qui ont eu également leurs mystères.Rien ne caractérise mieux cette rivalité qu'une fable de M. de La Motte, intitulée les Dieux de l'Egypte. C'est une de celles qui, par le fond & la forme, a le plus d'agrément & de Philosophie.
Laissons une Religion si extravagante, pour établir la prééminence que les Chats ont eue dans la société sur les autres animaux de l'Egypte. Ils yont joui personnellement des distinctions & des privilèges les plus honorables. Quand un Egyptien tuoit un Cercopitègue, qui est une sorte de Singe, ou un Ichneunion,esçèce de Rat,lequel,seloii
Elien, détruit les Crocodiles, ou le Bœuf k^h lui-même, s'il C avait fait de dessein prémédité, il lui en coûtait la vie. Mais la Loi était bien plus sévère à l'égard de ceux qui attentoient sur les Chats.soitde propos délibéré ou involontairement : ils étaient à l'instant livrés au bras séculier. Le Peuvle s'en emparait, ^ les déchirait avec fureur; aussi dès qu'un Egyptien appercevait un Chat expiré, il s'en écartait, tremblant ^ fondajit en larmes; il allait annoncer cette catastrophe, protestant qu'il n'en était pas coupable, ^ toute la Ville se remplissait de clameurs. Alors les Magistrats venaient avec cérémonie s'emparer du mort ; ils l'embaumaient avec de Vhuile odoriférante de cèdre, ^ plusieurs autres aromates propres à le conserver., ^ on les transportait à Bubast pour y être inhumés dans une Maison sacrée.
Le traitement honorable qui leur étoit fait pendant leur vie, découvre encore mieux de quel prix ils étoient dans la société. Les Egyptiens les parfumoient & les faisoient coucher dans des lits somptueux. Ils employoient tous les secrets de la Médecine à traiter et conserver ceux qui étoient nés d'un tempérament délicat ; ils donnoient de bonne heure à chaque Chatte un époux convenable, observant avec attention les rapports de goût, d'humeur & de figure.
Quand il arrivoit un incendie, les Chats jouoient bien un autre rôle. Ils entroient dans une fureur divine .les Egyptiens, accoutumés à cette merveille, négligeaient . l'incendie., les environnaient; ^ quelque/ois ces Chats tutélaires s'échappaient ^ sautant par-dessus l'assemblée
qui les entouroit, allaient se précipiter dans les flammes : ^ quand ce malheur arrivait, les Egyptiens menaient un deuil solennel.
Ce deuil étoit si marqué & si sincère, que les femmes en oublioient jusqu'à leur beauté : & pour éviter la honte de paroître encore aimables dans le cours d'une tristesse si raisonnable, elles se barbouillaient le visage, ^ couraient par la Ville échevelées, ^ dans un état de désolation ; elles étaient ceintes par le milieu du corps ; elles se frappaient la poitrine qu'elles laissaient découverte ; leurs plus proches parens marchaient à leur suite à demi-nuds comme elles., ^ abandonnés à ce délire qu'entraînent toujours les grandes douleurs.
Qui sait si l'exemple de cette fable ne fut pas le ressort secret qui détermina l'action généreuse de Q. Curtius? Il y a toute apparence que son dévouement pour le salut de la patrie, en se jeltant dans le gouffre, ne fut qu'une imitation de l'héroïsme des Chats de l'Egypte.
Quand un Chat mouroit de mort naturelle, toutes les personnes de sa connoissance tomboient dans la consternation; elles portoient les marques Je leur douleur jusqu'à se raser les sourcils. Il y a eu peut-être tel Chat dans Memphis dont les obsèques ont été plus décorées & plus célèbres que celles d'Alceste & d'Ephestion. Admette, pour marquer toute sa douleur de la perte de cette épouse chérie, ordonna qu'on coupât les crins des chevaux qui conduisoient le char. Alexandre, il e'tvrai, outre les crins de tous les chevaux de son empire, prescrivit encore celui des mulets, & fit tomber les créneaux des villes. Mais que
sont de tels sacrifices, aux prix des larniSs des plus belles femmes de l'Egypte, courant en désordre par la ville, & redemandant aux Destinées un Chat dont la Parque vient de trancher les beaux jours ? Que peut-on opposer à tant de sourcils qu'il en a coûté aux fronts les plus respectés de l'Egypte. Quels soins aussi ne se donnoit-on pas pour conserver le Chat d'une maison ? Quelle prévenance sur tous ses goûts ? Quelle attention à lui faire passer une vie agréable? On a vu un Chat désobligé faire avorter les projets politiques, & semer le désordre & la rébellion. L'Egypte, sous l'un des Ptoloraées, fut le théâtre de cette grande aventure : le nom Romain y étoit alors craint & honoré. Les Egyptiens accueilloient avec soumission tout ce qui venoit d'Italie. Il arriva qu'un Romain fit quelq n'insulte à un Chat^ ce fut même sans nul dessein ; cependant tout le peuple s'arma pour en tirer vengeance : ni la présence des Magistrats, ni les menaces de Ptolomée, ne purent arrêter sa fureur ; le coupable fut massacré ; ainsi la puissance Romaine cessa d'en imposer, dès qu'elle eut pour rivale la cause d'un Chat outragé.
Ce respect des animaux influoit sur toutes les actions des Eg>'ptiens. Ceux qui habitoient les Villes vouoient leurs enfans à ces animaux sacrés. Vous jugez bien, Madame, que ce ne pouvoit être qu'aux Chats que les gens du monde étoient voués. Voici qu'elle étoit cette cérémonie. On rasoit la tête de l'enfant entièrement ou à moitié, ou seulement la troisième partie; ensuite les cheveux étoient pesés dans une balance, avec une quantité d'or ou d'argent proportionnée; & quand la pesanteur du
métal l'emportoit, cette offrande étoit remise à la personne qui veilloit sur le Cliat auquel l'enfant venoit d'être voué: elle en achetoit du poisson, &. du pain qu'elle mêlait avec du lait pour la nourriture de l'animal respecté.
Cette fonction étoit extrêmement enviée , on en étaloit les marques avec pompe ; on portoit à découvert le portrait du Chat auquel on étoit voué : cet appareil attiroit le respect des citoyens toujours prosternés devant ceux à qui la garde des animaux sacrés étoit confiée ; & comme chaque Palais destiné à ces animaux n'en contenoit que d'une seule espèce, imaginez, Madame, qu'elle étoit la fortune d'un citoyen qui pouvoit toute sa vie se trouver pour unique devoir la satisfaction de s'occuper des Chats, & jouir ainsi de la considération publique.
Cet amour des Chats, chez les Egyptiens, n'a jamais paru avec plus de constance & de gandeur d'ame que dans la guerre qu'ils eurent à soutenir contre Cambyse, dans la quatrième année de son règne. Ils étoient alors gouvernés par Psammenite, qui venoit de succéder à Amasis.
L'ambitieux Cambyse ne pouvant s'ouvrir l'entrée de l'Egypte qu'en se rendant maître de la Ville de Peluse, (îui paroissoit imprenable, s'avisa d'un stratagème digne de sa haute politique. Sachant que la garnison de cette place étoit composée toute d'Egyptiens, il mit à la tête de ses troupes un grand nombre de Chats ; ses capitaines & ses soldats en portoient chacun un en forme de bouclier. Ce ne fut que bOus de tels chefs que son armée s'empara de Peluse. Les Egyptiens, dans la crainte de
confondre ces Chats avec leurs ennemis, n'osèrent lancer aucuns de leurs traits, & consentirent plutôt à recevoir un Vainqueur.
Voici jusques à présent toutes mes découvertes, Madame, & comme je ne me fie pas à mes seules lumières, je vais consulter tous les Savans de l'Europe. Vous jugez bien que je n'épargnerai ni le tems, ni le travail. Les ouvrages qui ne sont qu'un jeu de l'esprit, ne demandent que les momens de notre loisir : mais on se sent emporté par une vraie émulation, quand on a entrepris quelque point essentiel de l'histoire.
J'ai l'honneur d'être &c.