‹ Histoire des chatsChapitre 4 sur 19 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

Notre ouvrage s'avance, Madame ; bien des personnes sensées en on senti l'utilité, & m'ont secouru de leurs lumières ; sérieusement je crains que la Dame d'avanthier ne se soit évanouie de bonne foi : ce n'est presque plus le bon air, que de jouer de certaines frayeurs ; ainsi bientôt on ne songera pas à avoir peur des Chats.

Les femmes n'adoptent guères de ridicules, que ceux qui portent avec eux un caratère d'agrément; leur vanité est à cet égard bien plus sensée que la nôtre.

Mais seroit-ce assez pour nous que de voir l'antipathie pour les Chats s'effacer ? Ne faudroit-il pas que tous les yeux fussent ouverts sur leur mérite ?

Ne reviendrez-vous point, heureux siècle d'Astrée?

Jours de paix, de plaisirs, ivresse du bonheur. Ou l'amour une fois jurée, Pour jamais régnoit dans un cœur ; Où l'Epouse tendre & chérie, Ne connoissoit de sort plus doux, Que de passer toute sa vie Entre son Chat & son Epoux.

Mais ne nous arrêtons point, Madame, à des idées trop flatteuses ; passons à bien des vérités historiques que nous avons encore à faire valoir.

Les Arabes adoroient un Chat d'or ; ils avoient une si grande opinion des Chats, qu'ils ne purent jamais se résoudre à leur croire une origine semblable à celle des autres animaux. Ils singularisèrent celle-ci par une fable qui acquit bientôt parmi eux l'autorité de l'histoire. Les Rats, selon cette fable, s'étoient multipliés dans l'Arche, & rougeoient sans aucune discrétion la pâture des autres animaux. Noé résolut de les détruire; & se trou vaut auprès du Lion, il lui donna un soufflet : ce soufflet causa au Lion un éternuement, & de l'éternuement sortit un beau

Chat, le premier Chat qui soit venu livrer la guerre aux ; Souris. j

Ce merveilleux événement n'est, comme vous le voyez, i Madame, que médiocrement développé par l'auteur Arabe; j il n'explique point par quel molif Noé se détermina à ' souffletter le Lion par préférence ; mais nous retrouvons heureusement cette même Fable rendue avec plus de j clarté dans une des Lettres Persannes: Voici comment ' elle est contée. // éioit sorti du nez du Cochon un Rat \ qui alloit rongeant tout ce qui se trouvoit devant lui, ce qui \ devint si insupportable à Noé, qu'il crut qu'il était à propos ! de consulter Dieu encore ; il lui ordonna de donner au \ Lion un grand coup sur le front, qui éternua aussi-tôt, ^ \ fit sortir de son nez un Chat. \

Les circonstances de cette Fable heureusement restituées i par l'Auteur des Lettres Persannes, prouvent bien avec i quel choix & quelle finesse il sent les traits propres à \ jetter de vrais agrémens dans un ouvrage ; & ce frag- ! ment de l'histoire des Chats n'a pas peu contribué sans ! doute, au succès d'un livre aussi généralement applaudi, j Et les Perses, Madame (on sait que c'étoit un peuple éclairé), croit-on qu'ils n'avoient pas une haute estime j des Chats ? Il n'y a qu'à lire ce qui se passa sous le règne i d'un de leurs plus illustres Rois. Il s'appeloit Hormus. Tranquille dans le sein de la paix, ce Monarque apprit ' qu'une armée de trois cent mille hommes, commandée par le Prince Schabé-Schah son parent, faisoit une i invasion dans son Empire ; il assembla ses Ministres, & tandis qu'il délibéroit sur une conjoncture si pressante, \

un vieillard vénérable se présenta, & parla ainsi : Roi, l'Armée du Rebelle peut être détruite en un seul jour^ ^' vous avez dans vos Etats le Héros auquel cette victoire est réservée. Vous le connoUrez entre vos Capitaines par une distinction aussi rare qu'avantageuse ; mais pour ne point paroitre suspect dans ce que j'avance^ il faut que je vous rappelle les services que fai rendus au Roi ISouchirvan votre illustre père. Ce fut à moi que ce Monarque confia le soin d'aller demander de sa part au Khacan des Turcs une de ses filles en mariage ; je fus introduit dans le Palais des Princesses, elles me parurent toutes extrêmement belles, ^ j'aurois été bien embarrassé à me déterminer, si j'avois cru que la beauté uniquement dût fixer mon choix ; mais je voulois que ce fussent les qualités du cœur ^ de l'esprit qui emportassent la balance. Je demandai au Khacan la liberté de demeurer quelque tems à sa Cour afin de pouvoir connoitre le caractère des Princesses ses filles. Elles marquaient toutes un égal empressement de devenir épouse du Roi de Perse, ^ j'examinais secrètement les différens ressorts qu'elles faisaient jouer, pour m'engager chacune à leur donner la préférence ; une seule (^ c'est celle qui est devenue la Reine votre mère), une seule, dis-je, ne mit en usage que la même conduite qu'elle avait toujours gardée ; c'était une grande douceur dans le caractère ; son goût toujours le même pour ses devoirs, un certain agrément dans r esprit, qui la faisait aimer de tout ce qui approchait d'elle. Enfin, pour fixer mon choix, elle ne voulut paraître que ce qu^elle était, ^^je crus reconnaître à cette marque, le vrai caractère de la vertu. Je la demandai au nom de

mon Roi ; ^ l'Empereur son père, suivant l'usage de ses Etats, avant le départ de la Princesse^ fit faire son horoscope par les pltis habiles Astrologues. Ils s'accordèrent tous en une circonstance ; ils prédirent qu'elle aurait un fils qui surpasserait en renommée tous ses Ancêtres ; que ce Prince serait attaqué par un des Rois du Turquestan, sur lequel il remporterait une victoire entière, s'il était assez heureux de trouver un de ses sujets qui eût la physionomie d^un Chat sauvage.

Ce récit achevé, le vieillard qui avoit la Science des Sages, disparut comme un éclair.

Le Roi ne songea plus qu'à chercher le héros qui devoit sauver ses Etats. Le vieillard n'avoit point déclaré son nom, ni donné aucune lumière sur le séjour qu'il habitoit ; mais la ressemblance avantageuse du Chat le fit bientôt reconnoître dans la personne de Baharam, surnommée Kounin. Il étoit de la race des Princes de Rei, & gouvernoit pour lors la Province d'Adherbigan. Hormus le pressa de prendre le commandement de son armée, & resta surpris merveilleusement, lorsque Baharam ne choisit que douze mille hommes pour combattre les trois cent mille rebelles. Celte troupe animée par le présage admirable dont leur étoit la physionomie de leur Général, vainquit l'armée ennemie; Baharam tua de sa main le Prince Schabé-Schah, & fit prisonnier son fils; ainsi la victoire la plus digne d'illustrer la Perse, peut être regardée comme l'ouvrage des Chats. Quand Sannacheribe. Roi des Arabes & des Assyriens, perdit cette célèbre bataille contre le Roi d'Egypte, aurait-il éprouvé

ce grand revers, s'il avoit eu la précaution d'avoir des Chats dans son armée ? Il étoit campé près de Peluse, lorsqu'une nuit des Rats champêtres s'étant jetés dans son camp, rongèrent les arcs &. ce qui servoit à tenir les boucliers ; Sethon qui régnoit alors en Egypte, & qui n'avoit qu'une poignée de soldats, attaqua dans cette conjoncture les troupes de Sannacheribe, qui, se trouvant sans armes, n'eurent d'autres ressources que la fuite ou la captivité. Que le Roi des Assyriens eût été secondé par quelque Chat, il faisoit la conquête de l'Egypte.

Si tous les Historiens célèbres ne se sont pas attachés également à rapporter les événemens merveilleux occasionnés par les Chats, on découvre du moins que tous avoient pour eux en général une estime marquée. Lucien dans son Dialogue de l'Assemblée des Dieux, en examinant les animaux honorés de l'Egypte, tourne en ridicule les Singes, les Cynocéphales, les Sphinx ; mais il garde sur les Chats un silence respectueux. Cette retenue dans un Philosophe aussi cinique, ne peut être regardée que comme un véritable éloge ; à ce n'est pas la seule occasion où les Chats aient été ménagés avec beaucoup d'égards. On empêchoit avec soin chez les Romains que les Chiens n'entrassent jamais dans les Temples d'Hercule ; le sacrifice auroit été interrompu, & les mystères profanés. Ceux qui avoient porté cette loi, avoient prévu, sans doute, que les Chats, qui par leur souplesse se font un passage aux lieux mêmes où les Chiens ne peuvent aborder, pourroient aisément se produire dans ces Temples ; les Chats cependant n'étoient point désignés dans cette loi exclusive.

Quelle preuve plus manifeste que la présence des Chats n'étoit jamais regardée qu'en bonne part dans les plus augustes assemblées ? Nous les avons déjà fait voir à la place d'honneur dans les festins de l'Egypte, mangeant & faisant les délices de la table par le charme de leur voix : cette circonstance de leur triomphe, qui paroîtra peut-être la plus difficile à croire, trouve cependant encore une preuve bien claire dans ce que Plutarque dit au sujet des Cygales qu'il appelle Musiciennes. Il prétend qu'elles étoient estimées comme telles par Pythagore ; & que c'est en faveur de leur musique, qu'il avoit défendu qu'on gardât dans les maisons des nids d'Hirondelles, parce que ces oiseaux mangent les Cygales. On ne contestera point, Je crois, à Pythagore d'avoir été le plus délicat connoisseur en musique qu'ait eu l'Antiquité. Quelqu'un qui entend le concert des Astres, qui sent si la Planette de la terre produit par son mouvement une tierce ou une octave exacte avec le son que forme la Planette de N'énus, en doit être cru quand il déclare que les Cygales sont Musiciennes ; & en bonne foi si leur chant est mélodieux, il audroit être de bien mauvaise humeur pour disputer aux Chats le même avantage. On conviendra du moins que la voix des Chats est plus éclatante ; à d'ailleurs nous distinguons bien mieux la variété & le dessein de leur chant ; il est si simple & si agréable, que les enfans à peine sortis du berceau, le retiennent, & se font un plaisir de l'imiter. Mais nous avons, Madame, dans une fête donnée à la Cour de Louis XI une musique auprès de laquelle un concert de Chats devient la chose du monde la plus simple. Ou

imagina de faire exécuter devant ce Prince un Opéra d'un genre tout-à-fail nouveau ; il n'étoit formé que par des Cochons, & il eut beaucoup de succès. Après cet exemple, nous rougirions, comme vous le jugez bien, Madame, d'appuyer plus long-tems sur l'agrément de la musique des Chats. Ceux qui n'y sont pas sensibles n'ont qu'à s'en prendre au peu de soin qu'ils ont eu de se former le goût.

Hermès Trismegiste découvrit le premier en Egypte que les trois parties de la Musique avoient une grande relation avec les saisons de l'armée : que la haute ressemblait à l'été, la basse à l'Hiver, & la moyenne au Printems ; on ne s'altendoit point à ces ressemblances. La Musique a un nombre de caractères qui ne se présentent que quand on est bien déterminé à les découvrir; nos idées sur les expressions de la voix des Chats ne sont encore qae confuses ; il faut espérer qu'un jour un nouveau Trismegiste les rendra sensibles & en fera connoître & la justesse & la beauté ; une connoissance si curieuse n'est peut-être pas aussi éloignée qu'on le pense ? Un homme du siècle, auquel nous devons des Poésies très-aimables, s'est rendu plus recommandable encore par l'étude qu'il a faite du Langage des Chats; étude satisfaisante & qui lui a si heureusement réussi, qu'il entend exactement ce qu'expriment les différentes inflexions de leur voix ; & ce qui est admirable, est qu'il ne fiut pour acquérir cette intelligence, que l'entendre une fois réciter un Dialogue qu'il a composé, cil deux Amans s'entretiennent. Voici, Madame, cette scène charmante ; elle perdra beaucoup à n'être que

lue, quoiqu'elle soit écrite avec élégance & précision ; la façon de la déclamer comme lui d'après les Chats, y donnant tout le caractère de vérité. La scène est au coin du feu d'une cuisine.

La Chatte voyant tourner la broche ^ se débarbouillant. C'a est bon.

Le Matou, appercevant la Chatte, ^ s'approchant avec un air timide.

Ne fait-on rien céans ?

La Chatte ne lui jettant qu'un demi-regard.

Ohn.

Le Matou d'un ton passionné.

Ne fait-on rien céans ?

La Chatte rf'wn ton de pudeur.

Oh que nenni.

Le Matou piqué.

Je m'en rêvas donc.

La Chatte se radoucissant.

Nenni.

Le Matou affectant de s'éloigner.

Je m'en rêvas donc.

La Chatte d'un air honteux.

Montez là -haut, (plus haut). Montez là-haut,

Ensemble courant sur l'escalier.

Montons là-haut, montons là-haut.

Les deux Amans arrivent bientôt dans la gouttière, & la scène finit par des clameurs amoureuses, entremêlées de ces expressions naïves employées dans nos anciens Romans, & que la délicatesse du siècle a bannies des Ouvrages.

J'ai l'honneur d'être, &c.

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