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Mahomet alors, daas les premiers progrès de sa séduction, pesoit toutes ses demandes : il étoit trop politique pour appeler un de ses disciples, auquel il vouloit donner de Tautorité, le Père du Chat, si les Chats n'avoient point i été en grande considération chez les Arabes. L'effet que les noms propres produisent dans notre imagination, ne nous donne-t-il pas lieu de croire que dans toutes les Nations, il y a toujours eu une idée d'élévation ou d'avilissement attachée à ces mêmes noms propres ? Ç'auroit été sans doute un grand travers à la Mecque & à Médine, de s'appeler le Père des Cochons, depuis que ces animaux avoient été proscrits par l'Alcoran.
Il est échappé aux recherches de ces différons Voyageurs une tradition Orientale sur l'origine des Chats, qui me paroît plus imposante qu'aucunes de celles qui viennent d'être rapportées, étant vraisemblable en quelques circonstances ; je la tiens de Mulla, qui accompagnoit en France , le dernier Ambassadeur de la Porte. Voici cette tradition :
Les premiers jours que les animaux furent renfermés dans l'Arche, étonnés des mouvements de la barque ^ du nouveau séjour qu'ils habitoient, ils restèrent chacun dans leur ménage, sa?is trop s'informer de ce qui se passait chez les animaux leurs voisins. Le Singe fut le premier qui s^ ennuya de cette vie sédentaire ; il alla faire quelques * agaceries à une jeune Lionne qui étoit dans son voisinage. Cet exemple prit universellement, ^ répandit dans V Arche un esprit de coquetterie qui dura pendant tout le séjour qu'on y fit, ^ que quelques animaux ont encore gardé sur' la terre. Il se fit, dans différentes espèces, un nombre
HISTOIRB DES CHATS
étonnant d'infidélités, qui donnèrent naissance à des animaux inconnus jusqu'alors. Ce fui des amours du Singe ^ de la Lionne que naquirent un Chat ^ une Chatte, qui, par une distinction bien marquée des autres animaux, nés comme eux des galanteries qui se passèrent dans l'Arche, acquirent en naissant la faculté de multiplier leur espèce.
Toutes les Nations de l'Asie ne sont remplies que de traditions à la Gloire des Chats ; chez les Indiens même, où les Brachmanes, ces premiers Philosophes, conservent depuis si long-tems une haute réputation, on voit dans leurs Ouvrages de Philosophie les Chats & les Brachmanes souvent mis en parallèle. J'ai découvert à cet égard un fragment de l'histoire des Dieux de l'Inde bien authentique ; c'est dans une relation manuscrite qui est entre les mains d'une personne connue par beaucoup d'esprit, & par une profonde érudition.
FRAGMENT de l'Histoire des Dieux de l'Inde Le Chat, le Brachmane, ^ le Pénitent,
Un Roi des Indes, nommé Salamgam, avoit à sa Cour un Brachmane & un Pénitent, célèbres l'un et l'autre par l'excellence de leur vertu ; il en résultoit entr'eux une rivalité & une dissention qui causoit souvent des événements merveilleux.
Uii jour que ces illustres Athlètes disputoient devant le Roi sur le degré de vertu que l'un prétendoit avoir sur
Tautre, le Brachmane, outré de voir le Pénitent partager avec lui l'estime de la Cour, déclara hautement que sa vertu étoit si recommandable auprès du Dieu Parabaravarastou, qui est dans l'Inde le Roi des Divinités du premier ordre, qu'à l'instant même il pouvoit à son gré se transporter dans l'un des sept Gieux où les Indiens aspirent. Le Pénitent prit au mot le Brachmane ; & le Roi, qu'ils avoient choisi pour juge de leur différent, lui prescrivit d'aller dans le Ciel de Dévendiren, & d'en rapporter une fleur de l'arbre appelé Parisadam, dont la seule odeur communique l'immortalité. Le Brachmane salua profondément le Roi, prit son essor, & disparut comme un éclair. La Cour resta étonnée ; mais on ne doatoit pas cependant que le Brachmane ne perdît la gageure. Le Ciel de Dévendiren n'avoit jamais été accessible aux mortels. Il est le séjour de quarante-huit millions de Déesses, qui ont pour maris cent vingt-quatre millions de Dieux, dont Dévendiren est le Souverain ; &i la fleur Parisadam dont il est extrêmement jaloux, fait le principal délice de son Ciel. Le Pénitent avoit grand soin de faire valoir toutes ces difficultés, & s'applaudissoit déjà de la honte prochaine de son rival, lorsque tout-à-coup le Brachmane reparut avec la fleur célebte qu'il n'avoit pu cueillir que dans les Jardins du Dieu Dévendiren. Le Roi & toute la Cour tombèrent d'admiration à ses genoux, & on exalta sa vertu au degré suprême. Le Pénitent seul se refusa à cet hommage. Roi, dit-il, & vous, Cour trop facile à séduire, vous regardez l'accès du Brachmane dans le Ciel de Dévendiren comme une grande merveille. Ce n'est que
HISTOIRE DBS CHATS 6i
l'ouvrage d'une vertu commune : sachez que j'y envoyé mon Chat quand bon me semble, & que Déveiidiren le reçoit avec toutes sortes d'amitiés & de distinctions. Il dit ; & sans attendre de réplique, il fit paroître son Chat, qui s'appeloit Patripatan. II lui dit un mot à l'oreille, & voilà le Chat qui s'élance, & qui, à la vue de cette Cour extasiée, va se perdre dans les nues ; il perce dans le Ciel de Dévendiren, qui le prend entre ses bras, & lui fait mille caresses.
Jusques-là le projet du Pénitent alloit à merveilles ; mais la Déesse favorite de Dévendiren fut frappée comme d'un coup de foudre, d'un coup si emporté pour l'aimable Patripatan, qu'elle voulut absolument le garder.
Dévendiren, à qui le Chat avoit d'abord expliqué le sujet de son ambassade, s'y opposa. Il représenta que Patripatan étoit attendu avec impatience à la Cour du Roi Salamgam ; qu'il y alloit de la réputation d'un Pénitent ; que le plus grand affront qu'on pût faire à quelqu'un, étoit de lui dérober son Chat. La Déesse ne voulut rien entendre ; tout ce que Dévendiren put obtenir, fut qu'elle le garderoit seulement deux ou trois siècles, après lesquels elle le renverroit fidèlement à cette Cour qui l'attendoit. Salamgam, s'impatientoit cependant de ce que le Chat ne revenoit point ; le Pénitent seul avoit un front assuré. Enfin, ils attendirent les trois siècles entiers, sans autre inconvénient que l'impatience; car le Pénitent, par le f>ouvoir de sa vertu, empêcha que personne ne vieillît. Ce tems écoulé, on vit tout-à-coup le Ciel s'embellir; à d'un nuage de mille couleurs sortir un trône formé de diffé-
rentes fleurs du Ciel de Dévendiren. Le Chat étoit majes- | tueusement placé sur ce trône ; & étant arrivé auprès du {* Roi ; il lui présenta avec sa patte charmante une branche | entière de Tarbre qui porte la fleur de Parisadam. Toute ^ la Cour cria victoire; le Pénitent fut félicité universelle- i ment; mais le Brachmane osa à son tour lui disputer ce >i triomphe. Il représenta que la vertu du Pénitent n'avoit ' pas opéré seule ce grand succès ; qu'on savoit le goût | déterminé que Dévendiren & sa Déesse favorite avoient ! pour les Chats, & que sans doute Patripatan, dans cette : merveilleuse aventure, avoit au moins la moitié de la gloire. Le Roi, frappé de cette judicieuse réflexion, ! n'osa décider entre le Pénitent & le Brachmane ; mais i tous les sufl'rages se réunirent d'admiration pour Patripatan\ &, depuis cet événement, ce Chat illustre fit les délices de cette Cour, & soupa chaque soirée sur l'épaule i du Monarque. Vous le croyez bien, Madame. !
J'ai l'honneur d'être, àc. !