‹ Histoire des chatsChapitre 8 sur 19 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

On soupçonne les Chats, Madame, d'avoir un penchant à nuire; que c'est peu les connoître ! Il ne faut qu'un coup de crayon pour faire leur apologie ; ce trait, qui prouvera leur douceur & leur facilité, est bien à la honte des hommes: mais il s'agit de justifier l'innocence; nous ne pourrions rien dissimuler. Faisons-nous un effort. Madame. Considérons attentivement les Chats dans l'instant de l'attentat qu'on ose faire sur leur personne, par le ministère barbare des Chaudronniers; déjà la perfidie est consommée. Un Chat, séduit par ^es caresses d'un homme dont il avait bien voulu se faire un maître, s'est livré entre les mains d'un ennemi. Il s'en échappe enfin ; il est outragé ; il a toujours cette griffe dont on a tant exagéré les atteintes : cependant un généreux mépris devient sa seule vengeance. Il se contente de fuir ces hommes qui l'ont si humainement trahi ; mais bientôt gagné par ce malheureux penchant avec lequel il est né pour eux, il revient, et leur découvre pour tout reproche, celte taciturnité & cette langueur daus laquelle il passe le reste de sa vie.

Un Sonnet en bouts rimes, remplis par M. de Benserade, est un tableau admirable de la noble affliction des Chats, lorsqu'ils ont éprouvé les horreurs de la mutilation. Le Chat de Madame Deshouillères est le héros de cette tragi que aventure.

Je ne dis mot <Sc je fais bonne mine

Et mauvais jeu depuis le triste Jour

Qu'on me rendit inhabile à 1' atnour.

Des Chats galants, moi, la fleur la plus . . fine ;

Ainsi se plaint Moricaut & rumine

Contre la main qui lui fit un tel ... . tour ; Il est glacière, au lieu qu'il étoit .... four;

Il s'occupoit, maintenant il badine.

G'étoit un brave & ce n'est plus qu'un . . sot, Dans la gouttière il tourne autour du . . . pot. Et de bon cœur son Serrai] en ... . tnrage;

Pour les plaisirs il avoit un talent,

Que l'on lui change au plus beau de son . âge: Le triste état qu'un état îTidolent !

Qu'on ne nous dise point que les Chats ne connoissent pas le prix de cet attribut que nous croyons (tyrans que nous sommes) avoir le droit de leur ravir. Il n'appartient qu'aux hommes à soutenir, sans rougir, de pareils affronts. Jadis un Prêtre de Cybelle, qui, dans son délire, s'étoit, pour ainsi dire, désuni de soi-même, reparoissoit dans la société avec plus de confiance & de considération. Aujourd'hui un enfant de tribut s'enorgueillit de la misère qui va lui ouvrir l'intérieur du Palais de son Sultan ; on le félicite de ce honteux acheminement à la faveur de son

maître. Un Chat mutilé non-seulement sent tout le poids de son indigence, mais elle devient, aux yeux des autres Chats, un vice qui les dispense de tous devoirs à son égard ; ils lui font cent avanies ; ils l'accablent d'outrages. L'erreur vulgaire est que ce sont les Chattes qui se chargent de remplir cette haine ; mais cette fausse persuasion n'est qu'un effet de l'ignorance où l'on voit le commun des hommes de ce qui se passe dans le sein des gouttières. Si on avoit eu le soin de faire des Mémoires de la vie de cette célèbre Chatte de l'Hôtel de Guise, dont la généalogie est rapportée dans la Lettre précédente, il ne faudrait point d'autres preuves pour établir que ce sont les Chats seuls qui osent insulter au malheur de leurs confrères mutilés; on feroit connoître en même tems de quelle fldélité en amour, & de quelle délicatesse une Chatte peut être capable. L'aimable Brinbelle, ainsi que nous l'avons déjà exposé, avait épousé en troisièmes noces, Ratillon d' Austrasie ; jamais époux n'ont ressenti l'un pour l'autre un penchant si vif & si durable ; se voir & s'aimer ne fut mutuellement pour eux que ce qu'on appelle l'ouvrage d'un moment, & cette façon de s'unir a bien des charmes.

Un amour qui doit un jour naître

Ne sauroit trop tôt se former ;

Commencer tous deux par s'aimer.

Est un moyen si doux de se connoître î

Nos Chats s'aimèrent donc dès la première entrevue, & ne se connurent que pour s'en aimer davantage. Il n'y avoit point de toit solitaire où ils n'allassent se donner des témoignages d'une union si digne d'envie & miauler

fsi j'ose dérober ce tour agréable à M. de Voiture) leurs Diutuelles amours. Un voisin, de mœurs assez sauvages, pour ne pas trouver bon que la conversation de nos amans interrompît son sommeil, attira par de feintes caresses le jeune Matou, & lui tendit des pièges qu'un Matou de sang froid auroit apperçus; mais celui-ci s'y laissa prendre.

Amour, Amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire, adieu, prudence.

Il tomba donc dans les mains de son ennemi, qui, dans sa fureur, se fit un nouvel Atys. Représentez-vous la douleur de la Minette Amante, quand elle découvrit ce mystère d'inhumanité. Ne vous imaginez pas que notre Héloïse moderne allât, comme l'épouse d'Abailard, regrettant le bien-être que son époux ne pouvoit plus lui procurer.

Le cœur fait tout, le reste est inutile.

M. de la Fontaine semble l'avoir dit exprès pour la gloire de notre Chatte. En vain une foule de Minons aimables & entreprenans lui offrirent des soins qu'ils regardoient comme la plus sûre consolation qu'elle put recevoir.

Rien ne put ébranler sa fidélité. Héloïse consentit à se renfermer dans un cloître dont l'austérité ne lui laissa pas les occasions de manquer de foi à son Abailard. Notre Chatte, plus sûre d'elle-même & plus attachée à son Amant, ne se força point à être vertueuse, elle se conserva sa liberté toute entière, & ne l'employa qu'à rester fidelle.

Elle ne perdit pas de vue un moment ce Chat si chéri, & comme les animaux de son espèce, très délicats sur la perfection de leurs semblables, traitent outrageusement ceux qui, comme lui, sont, pour ainsi dire, séparés de leur être, elle prit sa défense avec intrépidité ; on la vit cent fois déployer ses griffes contre les persécuteurs de ce Chat adoré, entre les pattes duquel elle passa délicieusement le reste de sa vie.

Avouez, Madame, que depuis qu'il y a des Amans, on trouve peu de modèles d'une passion aussi pure, & d'un aussi bon exemple. Nous entendons dire bien souvent que les sujets de Tragédie sont épuisés. Que n'a-t-on recours à des événemens aussi imposans que celui-ci, &. qui se sont passés sous nos yeux ? Quel poème dramatique ne formeroit-on pas des amours généreux que nous venons de dépeindre ? Si par crainte de la singularité on n'osoit mettre nos Héros en scène sous leur forme naturelle (ce qui feroit, selon moi, cependant un effet admirable), il seroit si simple de les produire sous des noms grecs ! N'avons-nous pas, dans les tems de la décadence de l'Empire d'Orient, un assez grand nombre de personnages connus qui ont éprouvé les malheurs du Chat de l'Hôtel de Guise? Cette circonstance, qui pourroit former le nœud de la pièce, se trouveroit ainsi liée à l'histoire ; mais je reviens toujours à croire que le tableau seroit bien plus intéressant à représenter le sujet dans sa première simplicité : on est si accoutumé à ne voir que des hommes sur la scène ; ce seroit au théâtre une nouveauté piquante, & qui entraînerait sans doute un grand succès.

Nous parlions de la fidélité des Chattes. Quelle preuve plus glorieuse pour elles que cette sympathie que tant de Naturalistes ont reconnu qu'elles avoieut pour leurs époux ! Quand il meurt, pendant qu'elles sont pleines, pour nous servir du terme vulgaire, soit qu'elles apprennent cette perte ou non, il se passe en elles une révolution qui les fait aussi-tôt avorter.

Et ces grands cris que les Chattes font la nuit dans la partie supérieure des Villes, le vulgaire les regarde comme des clameurs purement machinales. Les Anciens sont partagés à cet égard. L'un a prétendu que c'est l'effet des griffes du Matou, qui par excès de zèle les embrasse trop vivement; l'autre en imagine encore une autre cause galante, dont on ne conçoit pas bien comment on peut s'instruire. Il fait de la Chatte une Semelé, & du Matou un Jupiter ; mais la vraie origine de ces cris est l'ouvrage de la prudence d'une Chatte qui avoit une grande passion dans le cœur.

Voici donc l'opinion la plus communément reçue au sujet des exclamations des Chattes ; celle que je viens de citer étoit en rendez-vous avec un Chat qu'elle aimoit éperdûment. Ceux qui suivent l'ancienne Philosophie prétendent que c'étoit le moment précis oii son Amant triomphoit de sa faiblesse. Il est vrai que ce sentiment est fondé sur l'opinon d'Aristote, qui soutient que les Chattes ayant beaucoup plus de tempérament quêtes Chats, bien loin d'avoir la force de leur tenir rigueur un moment, elles leur font d'éternelles agaceries, sans ménagement, sam

HISTOreE DES CHATS

pudeur ^ au point même qu'elles en viennent à la violence, si le Matou parait manquer de zèle.

Quoi qu'il en soit, une Souris parut, & voilà notre galant qui part, & qui se met à sa poursuite. La Chatte piquée, comme vous le jugez bien, imagina un expédient pour ne plus éprouver un pareil affront ; c'étoit de jeter de tems en tems de grands cris chaque fois qu'elle étoit en tête-à-tête avec son amant. Ces cris ne manquèrent jamais d'aller au loin effrayer la gent Souris qui n'osa plus venir troubler leur rendez- vous. Cette précaution parut si sage & si tendre à toutes les autres Chattes que depuis cet événement, dès qu'elles sont avec leur Matou favori, elles affectent de répandre ces clameurs : épouvantail certain de l'espèce souriquoise. Mon Dieu, que les femmes seroient heureuses, s'il ne talloitque cet expédient pour empêcher que leurs amants n'eussent des distractions avec elles.

J'ai l'honneur d'être, etc.

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