LIVRE SEPTIÈME
RÈRE Jacques de Milly , gràtid-prieur d'Au^ IT"^ vergue, succéda au Graûd-Maître de Lastic; il de Millt. étoit alors dans son prieuré. On lui dépêcha le j4?4-' chevalier de Boisrond ^ son neveu -^ pour lui * ^ porter le décret de" son élection : et ^ dans la dépêche dont ce chevalier étoit chargé , le Conseil représenta au nou^gnu Grand-Maître de quelle importance il étoit, pour lé bien de la religion ^ qu'il se rendît incessamment à Rhodes. Par là même lettre , il lui insinua que ^ pour se débarrasser des recommandations des souverains , eiK
"7" ^faveur de quelques jeunes chevaliers, et pour deMillt. ne pas préjudicier aux droits d ancienneté, il devoit déclarer, de bonne heure , qu'il n accorderoit aucune grâce, avant que d'avoir pris possession de sa dignité , et prêté , dans Rhodes même , les sermens qu on exigepit des Grands- Maîtres en pareilles cérémonies.
Ce'prince déféra à de si justes conseils, partit, en diligence, pour R]|odes, et y arriva heureusement, le 20 Août de Tannée i^i^i sa présence y étoit bien nécessaire. Mahomet, le plus fier et . le plus superbe de tous les hommes, irrité de la réponse courageuse que les chevaliers avoient faiie à son ambassadeur, jura leur perte et la destruction de Rhodes; et, dans Timpatience de ^en venger, il venoit d'envoyer, comme les, avant-coureurs de sa fureur, trente galères qui, par son ordre , avoient ravagé les côtes des isles de la religion.
De tous les princes voisins, que sa vaste ambition lui faisoit regarder comme ses ennemis , il ny en avoit point qui lui fussent plus odieux, ni qu il souffrit plus impatiemment , au milieu de ses États , que lés Grands-Maitres de Rhodes. Il faisoit dessein de porter. Tannée suivante, ses armés dans cette isle, et d exterminer TOrdre entier de Saint-Jean ; mais^H fut obligé de différer cette entreprise par les nouvelles qu'il apprit dune puissante ligue qui s'étoit formée, "contre lui , pour la défense de la Hongrie, Le Pape C!alixte m en étoit le chef; et il y avoit fait en-
trer succcssiveiiient, outre le roi de Hongrie, ■ Alphonse, roi d'Arragon, Philippe, duc de Bour- j^g^MuI» gogne, les républiques de Venise et de Gênes, le nouveau Grand-Maitre de Rhodes, et difFérens princes dltalie.
Charles Vil, roi de France, étoit puissamment sollicité par un légat que le Pape lui avoit envoyé exprès, de joindre ses armes à celles des alliés : et, sur leloignement où ce prince parois- -soit être de quitter ses États, Calixte lui en écrivit, en des termes impérieux. Mais ce n etoit plus le tems où les Papes, soit par. pur zèle pour la religion , soit par des motifs de politique, vins ^ sent aisément à bout^ sous le spécieux prétexte de croisades et de guerres saintes, de réléguer, pour ainsi dire , les empereurs et les autres souverains au fond de l'Orient. Le roi de France fit peu d attention à des menaces déguisées sous les apparences de pieuses exhortations. Cependant^ comme ce prince àvoit un véritable fond de religion, quoiquil fût toujours en gardé contre les Anglois^ qu'il avoit chassés de France, et que le Dauphin, son fils, par son ambition^ lui causât beaucoup d'inquiétude^ il fit donner au cominandeur d'Aubusson , que le Grand-Maître lut avoit envoyé, pour implorer son secours, des sommes considérables qui furent employées, soit à acheter des armes , soit à de nouvelles for-^ tifications qu on fit dans la ville de Rhodes.
Pendant que tous ces alliés , par des arme-
mens lents et tardifs, rassembloient leurs forces,
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•* ^ Mahomet , après différentes entreprises ^ qui ca-
D£ MiLLT. choient son véritable dessein , tomba , tout d'un coup, sur la ville de Belgrade^ quAmurat, son père, avoit autrefois assiégée inutilement , mais que ce prince, par une émulation de gloire^ tenta de surprendre et d'emporter. On sçait que cette importante place est située sur une pointe de terre , et dans une presqulsle que forme le Danube au septentrion ^ et la rivière de Save , à l'occident* Huniade , un des plus grands Câpi-taines de la Chrétienté , et seul, de son tems, corn*" parable à Scander-Berg^ pendant tout le tems que dura le siège, s'étoit retranché, à la tète des Hongrois ^ sur le rivage septentrional du Danube^ , Mais Mahomet , pour se rendre mattre du cours de ce fleuve devant Belgrade ^ et pour couper la communication du camp des Chrétiens avec la place, avoit formé comme un deini-K^ercle de saïques et de brigantins, liés ensemble, qui oc^ cupoient tout l'espace d'au-dessus et d'au*des» sous de la ville. Huniade, pour percer cette es-^ pèce d'estacade, et faire passer du secours dans la ville , arma , de son côté , un grand nombre de bâtimens de différentes grandeurs; et, après les avoir chargés de ce qu'il avoit de soldats les plus braves et les plus déterminés, il se met à leur tête , se laisse aller au fil de l'eau ^ aborde la flotte des infidèles ^ saute le premier dans la gaUote de l'amiral, s'en rend maître; et, suivi par les officiers Hongrois, qui commandoient les troupes de débarquement^ il rompt lestai*
cade, sépare les petits vaisseaux qui la composoient, en coule une partie à fond, s empare des de Millt« autres , passe au fil de lepée les troupes dont ils étoient chargés, et entre dans le port, traînant, ^à sa suite , les débris de la flotte Turque. Ce sei* gneur, par sa présence, relève le courage de la garnison et des habitans , et , leur adressant la parole: «Je suis venu , leur dit-il, avec ces brait ves soldats pour vivre ou pour mourir avec «vous; et je sauverai la place, ou je menseve- « lirai sous ses ruines, » /
Pendant tout le tcîms que dura le siège ^ ce grand homme faisoit , en même-tems , les fonctions de sage capitaine et de soldat déterminé ; général, gouverneur, officier de marine et d'ar-* tillerie , les Turcs le trouvoient à tous les postes qu ils attaquoient ; on le voyoit , en même-tems , à la tête de toutes les sorties. On rapporte que , dans une de ces sorties, il tua, de sa main , jusqu'à douïe ennemis; mais comme, après tout^ ces petits avantages n etoient point décisifs ,. et que Mahomet avançoit toujours ses travaux,, il vit bien qu'il n'y avoit qu'une bataille qui pût sauver la place. Dans cette vue, il fit prendre lea^ armes à la garnison, aux troupes quil avoit amenées^ et même aux plus braves babitans dont il fit choix ; et , ayant formé , de toutes ces trou* pes , un corps considérable , il se mit à leur tête, et, l'épée à la main , se jetta dans les tranchées des ennemis. Il tailla d'abord en pièces tout ce 1456. qui s'opposa à son passage ; mais , au bruit que
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^ faisoit cette attaque , les Turcs se rallient bientôt,
B£ MiLLT. et font ferme : jamais les Chrétiens et les infidè-» les n a voient combattu avec plus de courage et d opiniâtreté. Huniade , qui veut vaincre ou mourir^ irrité d une si longue résistance, saban* donne dans les plus épais bataillons des ennemis^ pousse , tue tout ce qui se présente devant lui ^ et force enfin les infidèles à reculer en désordre. Mahomet accourt luinmême à leur secours , et , à la tète de ces légions invincibles de janissaires qui faisoient toute la force de son armée et de son empire, charge les Chrétiens, et tue, de sa main, un des principaux officiers des HoU"? grois; mais, dans le même tems, il reçoit une large blessure à la cuisse, qui le met hors de combat : on le porte aussitôt dans sa tente, où le sang qu il avoit perdu , le fit tomber en foiblesse. Malgré Isi retraite de Mahomet, les janissaires souiienneat le combat: Huniade fait de nouveaux efforts, gagne les batteries, et tourne le canon contre les tentes du sultan. Mais le général Chrétien, voyant un gros corps de spahis qui savançoient, le sabre à la main, pour lui couper le chemin de la retraite , ne jugea pas à propos , par un combat trop opiniâtre , de réduire les Turcs à un désespoir souvent plus redoutable que leur valeur ordinaire ; et, content des avantages qu'il venoit de remporter, il rentra triomphant dans Belgrade , parmi les acclamations de ses soldats, qui trainoient, à leur suite , un grand nombre de prisonniers.
Le sultan , revenu de son évanouissement, s'in-
forma aussitôt des suites du combat :. on ne lui n Millt. put cacher que les premiers bâchas de sa Cour , levisir, laga des janissaires, et les principaux officiers de ce corps avoient été tués ; que le canon avoit été encloué, et les bagages pris. On prétend que , sur de si fâcheuses nouvelles , et si contraires à ses espérances , il demanda du poi-« son pour terminer sa vie et sa douleur.
Ce qui est certain, c'est qu'il perdit, en cette 1456. occasion , pl]as de vingt mille hommes de ses ^ ^^^^ meilleures troupes , et qu'il fut obligé de lever j, juju^j. le siège et de regagner Constantinople avec précipitation. Pour surcroît de chagrin, il apprit que, pendant la campagne, les chevaliers de Rhodes , pour faire diversion , avoient ravagé les côtes de ses États , bloqué ses ports , causé de grands dommages au commerce de ses sujets, et assuré celui des Chrétiens.
Le sultan , pour se venger des chevalier^ , mit en mer. une puissante flotte , chaînée de dix-buit mille hommes de débarquement, avec ordre de porter le fer et le feu dans toutes les isles de la religion. L'amiral aborda d'abord à l'isle de Cos ou Lango; il y assiégea un château fortifié, appelle Landimacbio. Les Turcs battirent la place avec grand nombre de canons et de mortiers; et, ayant fait brèche, ils montèrent en foule à l'assaut. Ils se flattoient d*emporter ce château sans beaucoup de résistance; mais ils trouvèrent^ sur la brèche, un bon nombre de che-
8 HISTOIRE DE l'ordre
"]J ' valiers qui les repoussèrent, et qui, en roulant
BB MiLLr. des pierres, et faisant tomber, sur les assiégeans, de rhuile bouillante et du plomb fondu, en fi*<c rent périr les plus braves au piecl des murailles. Dne sortie, faite, ensuite,- à propos, acheva de jetter le trouble et le désordre dans les troupes des infidèles qui se rembarquèrent avec plus de précipitation et d empressement , qu^el les na-r voient couru à Tassant.
Le commandant, sans se rebuter d'un si mauvais succès, crut qu'il seroit plus heureux contre les habitans de Tisle Simia , ou des Singes : il en assiégea le château ; et, pour ne pas hasarder ses troupes, il l'attaqua, par des mines secrettes qu'il conduisit jusqu au milieu de la place. Mais, son entreprise ayant été découverte à tems, il rencontra des chevaliers, qui, ayant contreminé, éventèrent la mine,^ taillèrent en pièces les mineurs, avec les troupes qui les soutenoient, et forcèrent les infidèles à se rembarquer. De-là, ils s\)pprochèrent de Tisle de Rhodes; et, ayant mis quelques soldats à terre , l'amiral leur ordonna d entrer dans le pays av«c le moindre bruit qu^ils pourroient, de tâcher de reconnôître la garde que Ton faisoit dans l'isle , et s'il y avoit des troupes le long de la côte.
Ces espions s'avancèrent dans le pays, sans être découverts; tout leur parut tranquille et sans défiance; et ils s'apperçureiit qu'un bourg voisin, appelle Archangel, très -peuplé, et le plus riche de l'isje, n'avoit que de foibles défenses: laides-
Jacqvc»
SUS, ils firent les signaux que 1 amiral leur avoit prescrits. Ce général ne les eut pas plutôt apper- DiTâujuLT. çus , qu il mit toute son infanterie dans des yais^seaux plats. Dès que les infidèles furent débarqués^ ils marchèrent droit à ce bourg , surprirent les^ habitans, tuèrent ceux qui se mirent en défense y firent esclaves les autres; mais, dans la crainte de* s attirer toutes les forces de la religion , Tamiral Turc , après avoir ravagé la campagne , se rembarqua brusquement. II fit une pareille exécution dans les isles de Lerro , de Calamo , de Nissara , de Lango , et de Simia , par où il repassa à son . retour de Rhodes. Comme ces isles étoient, la plupart , sans défense , il ravagea la campagne , arracha les vignes, coupa les arbres fruitiers, enleva leshabitans quHl put surprendre; et, après avoir laissé par-tout des marques de sa cruauté , il reprit la route de Gonstantinople. Il présenta à Mahomet un grand nombre d'esclaves quil avoit faits dans son expédition : le sultan les envisagea avec une joye cruelle; et, comme un soulagement à la fureur dont il étoit animé contre les chevaliers , il ne leur laissa que le choix de la mort , ou de renoncer à la foi. Plusieurs furent assez foibles pour prendre ce dernier parti ; et ces malheureux , devenus Mahométans , ser-« virent, depuis, de guides aux corsaires qui iofes^ toient les différentes isles de la religion.
Frère Jean de Châteauneuf , de la langue de Provence , commandeur d'Usez , dans le prieuré de Saint -Gilles, et bailli des isles de Lango, de
lO HISTOIRE DE L*0IIDRE
Lerro et de Galamo , les voyant désertes et ruî- M MiLLT. nées , en remit le gouvernement à FOrdre , qui y dans un Chapitre général ^ prie le Grand-Maître de se charger de les repeupler; Pour éviter de pareilles surprises , le même Chapitre ordonna que cinquante chevaliers résideroient dans le château de Saint*Pierre; qu on en mettroit vingtcinq dans Tisle de Lango ; que quarante autres chevaliers monteroient la galère qui étoit, de garde , en tout tems, dans le port de Rhodes ; et le Grand-Maitre , de son côté ^ fit construire unr fort , dans le bourg d'Archangel , pour la sûreté des habitans.
Ces précautions étoient d'autant plus néces-» saires , qu outre la guerre que la religion avoit à soutenir contre les Turcs , on étoit à la veille d'une rupture avec le Soudan d'Egypte , prince voisin, qui n étoit pas moins redoutable que Ma*» homet. Le Grand-Maître venoit de recevoir une lettre pressante de Louis de Savoye , roi de Fisle de Chypre ^ du chef de la reine Charlotte de Lu* signan , sa femme , dans laquelle il imploroit le secours et la protection de TOrdre, contre les entreprises d un bâtard de la Maison de Lusignan ^ qui , à la faveur du crédit qu'il avoit à la Cour du Soudan, prétendoit^ se rendre ttiaitre de ce royaume. L'Ordre , comme on sçait , y possédoit de grands biens , même des villes et des forteresses considérables : ainsi il ne s^ pouvoit rien passer, dans une guerre civile , entre la reine et le bâtard, où le Grand-Maitre ne dût s'intéresser.
DES CHEVALIERS DE MALTE. It
Pour rintdiigence de ces prétentions réciproques , il faut sçavoir que Jean de LuMgnan , der- ^s Mii^t. nier roi de Chypre, n a voit pour héritière de ses États qu uQe jeune princesse , appellée Charlotte, sortie de son mariage avec Hélène Paléologue , sa seconde femme. C etoit un prince efféminé , dune foible complexion , presqu'imbécille , inca*** pable de gouverner; et le dernier de son royaume étoit instruit, avant lui, des affaires de son État. Toute lautorité résidoit dans la personne de la reine, <{ui étoit gouvernée elle-même par le fils de sa nourrice, ministre absolu, qui disposoit à son gré du gouvernement, et qui tournoi t à son profit les charges , les dignités et les revenus de la couronne.
Cette injuste domination finit par le mariage de la princesse avec Jean de Portugal, duc de Conimbre. Ce prince , du chef de sa femme , héri*tier présomptif de la couronne , voulut entrer en possession des droits que le roi , son beau-père , ayoit abandonnés ; Timpérieux ministre s'y opposa ; mais le parti du prince prévalut; et le ministre, qui redoutoit son ressentiment, se réfugia à Famagouste, dont les Génois étoient en pQ$session depuis long-tems. Sa mère , pour se von-» ger de Texil de son fils, fit empoisonner le prince Portugais ; et , par sa mort , le ministre revint à la Cour, et y reprit son anciejrme aqtorité.
11 reprit , en même tems , tout son orgueil ; soit vengeance, soit hauteur^ et que la tète, co mmé à la plupart de ses semblables, lui eût tourné
iSt HISTOIRE DE L'OEDRE
j^- ^^ dans une fortune trop élevée , il ne garda nulle M MiLLT. mesure avec la veuve du duc de Conimbre : il chercha même les occasions de lui rendre de mauvais offices auprès de la reine , sa mère. La princesse , outrée de ses manières hautaines et insolentes , s en plaignit à un frère bâtard qu elle avoit, appelle Jacques de Lusignan, nommé à larchevêché de Nicosie , capitale de Tisle , quoiqu'il ne fat pas encore dans les Ordres $acrés« C etoit un homme dévoré d'ambition y à qui uu crime ne coûta jamais rien pour arriver à se9 fins; naturellemeïit caché, cruel de sang -froide et capable d'un assassinat prémédité, quand il y alloit de ses intérêts.
Pendant la vie du duc de Conimbre ^ dont il redoutoit le courage et l'habileté , ce bâtard s'étoit éloigné des affaires, et renfermé dans les bornes de son état; mais la mort du prince Portugais ralluma son ambition, et il crut qu'il ne lui étoit pas impossible de s'approcher plus près du trône , ou du moins de parvenir au ministère : il falloit , pour cela , éloigner des affaires le fils de la nourrice.
Jacques , sous prétexte de venger les outrages qu'il avoit faits à la princesse, le poignarda lui-» même. Il se flattoit d'occuper sa place ; mais la colère de la reine ne lui permit pas de se montrer à la Cour. Il se réfugia secrettement chez un noble Vénitien , son ami particulier, appelle Marc Cornaro, homme puissant et riche, et qui avoit des çtablissemens considérables dans lisle : mais ,
bES CHEVALIERS DE MALTE. i3
he s'y croyant pas encore assez en sûreté contre
le ressentiment d'une reine ofiensée, il passa à m biult*
Rhodes d'où il décrivit au Pape' pour en obtenif
la confirmation de sa dignité d'archeVèque.
La reine, qui redoutait son esprit artificieux , traversa ses desseins à Rome. Le bâtard, irrité de la trouver à son chemin , prit un parti ex-* trême : sans songer davantage à l'archevêché , il ramassa un nombre de bandits, retourna daps Tisle de Chypre, arriva à Nicosie, forma un puis-* sant parti , fit périr ses ennemis , et mênle tous ceux qui pouvoientprétiendre au ministère, et au gouvernement ; et , malgré la reine , il s'empara etdesfoil'ces et des finances de l'État. Cette printesse dissimula sagement une entreprise à laquelle elle ne pouvoit alors s'opposer : elle ne trouva dé ressource que dans un second mariage de sa fille; elle lui fi^ épouser Louis, fils du duc de Savoy'e, qui arriva ensuite dans l*isle de Chypre avec une flotte chargée de troupes de dé^ harquement ; ce fut au bâtard à sortir au plu-^ tôt de l'isle; et il chercha un aisyle au grand Caire , et à la Cbur du Soudan.
Cependant le roi et la reine étant morts à peu de jours près l'un de l'autre, le prince de Savoye et la princesse , sa femme, furent reconnus pour ^ roi et reine de Chypre ; et , en cette qualité , ils furent couronnés solemnellement. Le bâtard dç Lusignan n'en eut pas plutôt les nouvelles, qu'il dépêcha, à Constantinople , une de ses créatures pour implorer la protection de Mahomet auprès
i4 HISTOIRE DE l'ORDRË
"■~~~ du Soudan : et ^ comme rien ne coûte à un usur- »E MiLLY. pateur , son agent offrit ^ de sa part , de payer, au ' Grand-Seigneur, le même tribut qnc le prince Égyptien tiroit de Fide de Chypre. Le bâtard , à force de présens , sçnt mettre ^ en même - tems , dans ses intérêts, le fils du soudan , et trois de ses principaux ministres, qui lui représentèrent que, s'il vouloit accorder au bâtard Tinvestiture de ce royaume, il augtnenteroit dû double le tribut que son père lui avoit payé de son vivant*
Ce lut îEm sujet de cette intrigue , dont le roi Louis fut averti par Fambassadeur qu'il avoit en^ Voyé au Caire, qu il écrivit en diligence au Grand* Maître pour lui demander, dans tine si importante conjoncture, son conseil et du secours. Il y avoit déjà long-tems que FOrdre tenoit Keu de protecteur à tous les princes de la- Maison de Lusignan. Le Grand-Maitre n eut pas plutôt reçu les lettres du roi, qu'il envoya frère Jean Delphin, commandeur de Nissara, au grand Caire ^ pour traverser les prétentions et les intrigues du bâtard.
Cet ambassadeur ayant été admis à l'audience du Soudan , il lui représenta que Fisle de Chypre étant feudataire de sa couronne, il étoit de sa justice d'y maintenir, contre un homme am-* bitieux , les droits légitimes des héritiers du feu roi ; qu'en qualité de ses Vassaux , ils lui payeroient , avec exactitude ^ le tribut auquel Fisle étoit assujettie , et qu'ils lui garderoientrUne fidélité inviolable y dont FOrdre entier se rendroit
DES CHEVALIERS DE MALTË^ l5
Volontiers caution. L'habileté de rambassadeur, . et quelques presens répandus a propos, parmi ces de Millt. barbares , commençoient à incliner les esprits du côté le plus juste; mais il survint un ambassa^ deur , de la part de Mahomet , qui représenta , au Soudan , qu il étoit de l'intérêt de tous les vrais Musulmans d empêcher que le prince de Savoye, et qu aucun prince Latin ne fit des établissemens dans le Levant. 11 ajouta qu il regarderoit comme ses ennemis , tous ceux qui les favoriseroient ; quil devoit craindre lui-même, s'il accordoit l'investiture de Chypre à un prince Latin , d'exciter une révolte dans ses propres États : et , s'il ne se sentoit pas assez puissant pour chasser de l'isle le fils du duc de Savoye , il lui ofFroit le secours de ses armes; qu'il consentiroit même, avec plaisir, qu'il s'en servît pour chasser , de l'isle de Rhodes, lesckevaliers, tous Latins d'extraction, et les ennemis irréconciliables de leur prophète. L'Égyptien déféra à des remontrances qui avaient un air de menaces , et qui venoient d'un prince dont, en ces tems-là, personne ne vouloit s'attirer les armes et le ressentiment. L'investiture fut accordée au bâtard de Lusignan ; et le sQudan, pour l'établir sur le trône, le fit accompagner, à son retour, par une puissante armée. Avec ce secours^ il se rendit maître, en peu de tems, de tout le royaume : il ne resta au roi et à la reine que la forteresse de Cyrène , où ils se réfugièrent : le bâtard forma aussitôt le siège de cette place. Les Génois conservèrent, dans
lé HISTOIRE DE l'ORBRE
cette révolution , la ville de Famagoustê ; et les k>£ MiLLr. chevaliers se maintinrent dans le château de Colos , place forte qui appartenoit à TOrdre , et qui faisoit partie de la grande commanderie de Chypre.
La reine Charlotte de Lûsignan^ ne se trouvant pas en sûreté dans Oyrène, abandonna Tisle de Chypre, et se retira dans celle de Rhodesi, sous la protection du Orand-MaîtrCi La naissance de cette jeune princesse ^ sa dignité royale, ses malheurs, et, plus que cela encore, cet empire naturel que donne la beauté , lui firent de zélés palrtisans de la plupart des chevaliers ; oa remarqua sur-tout que le commandeur d'Aubus^ son, soit pure générosité^ soit inclination secrette^ s attacha particulièrement à ses intérêts; L'usur- .pateur^ de son côté ^ pour se procurer lappui de la république dé Venise, épousa, depuis ^ Catherine Cornaro , sous le titre spécieux de fille de Saint-Marc. En conséquence de cette qualité y ces habiles républicains , pour se faire un droit sur cette isle^ donnèrent^ à la jeune Cornaro^ une dot de cent mille ducats; et la* république s'obligea , par un traité solemnel , à protéger le nouveau roi contre ses ennemis : ce qui désignoit les chevaliers de Rhodes , qui avoient donné un asyle à la reine Charlotte; Mais lusurpateur ne fut pas long-tems sans éprouver qu'il est rare de trouver de la fidélité et de la bonne foi dans les traités dont Tinjustice à fait la baze et le fonde-^ ment. Les oncles de la Vénitienne , pour avoir
part au gouvernement de FÉtat , furent soupçon- — — —
, j, , • , I • /^ • Jacques
nés d avoir empoisonne le nouveau roi. Ce qui de Millt. est de certain , c est que nous verrons , dans la suite , que la république recueillit seule le fruit de ces différentes usurpations.
Cependant le Grand - Maître se trouvoit embarrassé entre Mahomet et le Soudan d'Egypte , qui menaçoient également Rhodes dun siège.
Le Soudan même , pour se venger de la protection que rOrdre donnoit à la reine de Chypre , avoit retenu, contre le droit des gens, Tambassadeur Delphin , et tous les vaisseaux marchands de Rhodes , qui trafiqupient en Egypte. Le sage Grand^Maître, pour pressentir les dispositions du Turc, envoya, à la Porte, un prélat Grec, appelle Démétrius Numphylacus, qui demanda, à Mahomet, un sauf-conduit, en faveur du commandeur de Sacconnay, chargé de quelques propositions de paix : mais il ne fut pas , alors , écouté. Les chevaliers en furent d autant plus allarmés, que, se trouvant épuisés d'argent et de munitions , ils n avôient pas seulement à se défendre des Sarrasins et des Turcs, inais encore des Vénitiens, qui, pour de légers intérêts de commerce, firent une descente dans l'isle de Rhodes, et y commirent plus de ravages et de cruautés que n avoient jamais fait ces kprbares. Ils y revinrent, peu de téms après, avec une flotte de quarante -deux galères, qui bloquèrent le port de Rhodes, et menacèrent la ville d'un siège.
iS I HISTOIRE DE l'ORDRE
Le sujet de cette entreprise veooit de ce que
deMillt. le Grand -Maître, par droit de représailles, et pour procure» la liberté à son ambassadeur et à. ses sujets, que le Soudan avoit retenus, a voit fait arrêter, de son côté, deux galères Vénitiennes, chargées de marchandises pour le compte de quelques marchands Sarrasins ; et on avoit arrêté, en mème-tems , un grand nombre des sujets du Soudan qui se trouvèrent sur ces galères. Ou mit ces infidèles à la chaîne : leurs marchandises furent confisquées; et, à Tégard du corps des galères, on pernut aux Vénitiens de se retirer et de poursuivre leur, route : tout cela étoit dans les règles ordinaires de la guerre, qui veut même que la robe de lennemi fasse confisquer la robe de lami. Mais la république , que l'intérêt de son commerce avoit liée étroitement avec les Sarrasins, demanda hautement la main-levée des effets saisis. La plupart des jeunes chevaliers et sur-tout les Espagn ois , vouloient qu on ne répondit à des propositions si injustes et si impé«^ rieuses quà coups de canon; mais le Grand- Maître fut d'un avis contraire. U avoit été averti que, si TOrdre ne rendoit pas volontairement les prisonniers Sarrasins et leurs marchandises, le commandant de la flotte avait des ordres secrets de ravier toutes les isles de la religion ; d'en enleverles paysans et les hâbitans de 1^ ' campagne , et de les livrer ensuite au Soudan^, comme des otages pour les Sarr>asins arrêtés à Rhodes. " Je ne suis pas en peine , avec le secours
«de votre valeur, dit le Grand-Maître, en plein T