JACQUES
« Conseil , de défendre cette place contre toutes de Milly. u les forces de la république ; mais je ne puis pas tr empêcher leurs galères de surprendre nos su* u jets de la campagne ; et je crois qu il est plus à « propos de rendre quelques Sarrasins , que d ex* » poser des familles^ entières à tomber dans les «chaînes de ces barbares, et peut-être dans le w péril , à force de tourmens , de changer de re- <* ïigion » . Tout le Conseil se rendit à un senti* ment si plein de prudence ; les Sarrstôins furent remis à lamiral Vénitien; et la charité l'emporta sur le juste ressentiment d une 3i granjde injustice.
Au milieu de tant d ennemis, FOrdre, pour comble d embarras, se trouva malheureusement agité de divisions, que lambition et la vanité firent naître. Les procureurs des langues d'Espagne, dlialie, d'Angleterre et d'Allemagne, se plaignirent, dans un Chapitre général^ de ce que les principales dignités de TOrdre, et surtout la charge dé capitaine -général de lisle, étoient attachées aux langues de France , au préjudice des autres nations; et ils soutenoient que, dans une république bien réglée, et dans un État composé de la noblesse dé toute YEn-^ rope, il ne devoit y avoir aucune distinction que celle de lancienneté et dn mérite. Les Français leur répondirent : Que l'Ordre devoit uniquement, à lei^rs ancêtres, sa fondation ; que si , par la succession des tems , on y avoit admis d au*^
20 HISTOIRE DE LORDRE
très nations , c etoient les seuls Français qui les
DE MiLLT. avoient adoptées; que les autres langues les dévoient toujours considérer comme leurs premiers pères; et quil seroit bien injuste de priver, aujourd'hui , leurs successeurs, de n^s marques d'honneur qu ils avoient acquises ou conservées aux dépens de leursang , et comme la juste récompense des services rendus à la religion.
A l'égard de la charge de capitaine-général , ' le commandeur d'Aubusson, qui, en labsence du maréchal de l'Ordre , en faisoit la fonction , répartit que cette charge n'appartenoit qu'à la langue d'Auvergne, dont le maréchal ètoit le chef; qu'après tout, il n'y avoit point, dans l'Ordre , de langue qui n'eût une dignité particulière ; et que, comme les Français ne s'ingéroient point dans les fonctions de l'amiral , du grand-conservateur , du turcopolier et du grand-bailli , dignités qui donnoient entrée au Conseil, et attachées aux langues d'Italie , d'Arragon , d'Angleterre et d'Allemagne , il étoit bien surprenant que les chevaliers de ces langues enviassent à ceux de iProvence , d'Auvergne et de France , les charges de grand-commandeur, de grand- inaréchal, et de Grand-Hospitalier, qui, depuis l'origine de l'Ordre, avoient été exercées par des chevaliers Français. Malgré une réponse si sage et si modeste, les mécohtens persistèrent dans leurs prétentions ; et , comme ils s'apperçûrent que leur parti n étoit pas le plus fort, le procureur de la langue d'Arragon jetta, aux pieds du Grand-
Maître, un acte d appel au Saint-Siège; et, suivi — ^-— des autres procureurs, il se retira du Chapitre be Mult. d'une manière séditieuse, et sortit même de la ville. L avis du Conseil étoit de procéder contre eux; mais le Grand-Mai tre, d'un naturel. doux et modéré, laissa exhaler ce premier feu. Plusieurs anciens chevaliers s'entremirent de lacr commodément; et, sans qu'il y eut rien pour '4^'lôrs d'innové à ce sujet, les plus emportés rentrèrent dans la ville et dans leur devoir. Mais le Grand-Maître étant mort , peu après d^une goutte remontée, ils firent revivre leurs prétentions sous le magistère de frère Pierre Raymond Za- RATMonn COSTA, châtelain d'Emposte, Castillan de nais-, ^*^^^' sance , et successeur de Milly. On ne put terminer cette grande afïaire que par la création d'une nouvelle langue en faveur des Castillans et des Portugais , qui furent séparés des Arragonois, des Navarrois et des Catalans. On attacha, à cette nouvelle lapgue, la dignité dé grandchancelier; et, par cette augmentation, il se trouva , depuis, huit langues dans la religion.
Nous venons de voir que Mahomet, dans l'impatience de porter ses armes dans l'isle de Rhodes , avoit refusé d'accorder un sauf-^conduit au commandeur de Sacconnay, qui étoit chargé , par le Grand^Maître de Milly, de traiter de la paix entre la religion et la Porte. Il faut ajouter que la cause d'un refus si fier venoit de ce que l'Ordre ne vouloit point entendre parler de trihut ; d'autres desseins , plus importans , firent .
Datmoicd
22 HISTOIRE DE LORDîlE
dissimuler, à Mahomet , un refus si courageux ; et, zIcosta" quand on s'yattendoit le moins, on ne fut pas peu étonné de voir apporter ce sauf-conduit à Rhodes. La surprise des chevaliers venoit de ce que ce prince avoit fait alors des apprêts extraordinaires , par terre et par mer : ce qui fi^ soupçonner qu'il n avoit fait porter des paroles de paix que pour endormir les chevaliers , et les amuser à la faveur d'irti traité qu'il étoit à la veille de rompre.
Le Grand-Maître, sans laisser voir sa juste défiance, et pour pénétrer le dessein des infidèles, ne laissa pas d'envoyer, à Constantinople, •frère Guillaume Maréchal , commandeur de Ville-Franche, accompagné de deux Grecs de l'isle de Rhodes: l'un nommé A rro Gentille, et l'autre, Constance Collace. La négociation ne traîna point; on ne parla plus de tribut, ou, du inoins^ les ministres de la Porte n'insistèrent pas beaucoup sur cet article. Mahomet , qui ne voulait pas être traversé dans ses projets par les divisions ordinaires des chevaliers, signa la trêve pour deux ans; et l'ambassadeur revint à Rhodes, sans avoir pu pénétrer de quel côté le sultan toin*neroit ses armes. On n'en étoit pas plus instruit à la Porte; et, parmi les favoris mêmes de ce prince, le cadilesquier, ou juge suprême de Constantinople, voyant la campagne près de s'ouvrir, et ayant été assez hardi pour lui demander oti l'orage alloit fondre: «Si un seul « poil de ma barbe sçavoit mon secret , lai dit le
DES CHEtALIERS DE MALTE. 23
«furieux Mahomet, je larracherois à Tinstant, » et le jelterois au feu » ; réponse dont ce mi- Zacosta. nistre ne se fit lappUcation qu avec une extrême frayeur. Enfin le secret de cette campagne, qui tenoit en suspens l'Europe et FAsie, se déclara. Les Turcs entrèrent dans la Penderade , nom- Hiée anciennement Paphlagonie, et s emparèrent de Sinojpe et de Castamone, deux des plus considérables villes de cette province , et qui, quoi-* que sous la puissance d un prince Mahométan , servoient de boulevard à la ville impériale de Trébizonde, qui obéissoit à un prince Chrétien : c'étoit à cette capitale qu en vouloit Mahomet. Ce prince , mesuré dans ses démarches , n'étendoit jamais ses conquêtes que de proche en proche; et, après s être assuré des Persans par un traité de paix avec Usun^-Cassan , il marcha droit à Trébizonde, dont il forma le siège, en mêmcTtems, par terre et par mer.
Gette ville est située sur le r^age de la Mer Noire , et faisoit autrefois partie de Tancienne Colchtde. Dans la révolution qui arriva à Constàntinople^ et dans laquelle le faux empereur Alexis Comnène périt, le jprince Isaac, de la même Maison , se réfugia à Ikébizonde : il en fit la capitale d un, nouvel empire, ou, pour mieux dire, suivant le génie des Grecs , qui donnoient souvent de grands noms à d assez petits sujets, il appella du nom magnifique d'empire un État qui ne comprenoit guères plus de deux ou trois petites provinces. Ses successeurs sy conservé-
^4 HISTOIKE DE l'oRDRE
rent avec assez de tranquillité jusqu'au règne
Zacosta. dun autre Alexis, qui vivoit du tems d'Amurat IL Les fils du priace Grec^ dans l'impatience de lui succéder, se révoltèrent; prirent les armes contre Fempereur, leur père , et ensuite les uns contre les autres : et le. vieil empereur périt dans ces guerres civiles. Jean , un de ces princes im- - pies, denieura seul le maître^ recueillit le fruit de tant dc/crimes, et fut recodnu pour empereur. Il ne jouit pas long-tems de cette dignité: la mort lui enleva la couronne, objet de son ambition. David Comnène, le dernier de ses frères, fut nommé régent et tuteur d'un jeune prince qu'il laissa dans un bas âge, et à peine dans sa quatrième année. Le tuteur, qui n'a voit point dégénéré de la perfidie de ses frères, priva de la vie et de la couronne son neveu et son pupille. Il épousa, ensuite, une princesse de la Maison des Cantacuzène, appellée Hélène, dont il eut huit fils et deux fiUe^ Il regardoit, avec plaisir, ces enfans comme les soutiens du trône qu'il avoit usurpé; mais la justice divine, qui souvent, dès ' cette vie , fait sentir sa main vengeresse aux usurpateurs, suscit^ Mahomet, qui, à la tète de deux armées fornèâdables par terre et par mer, vint l'assiéger dans sa capitale : le siège dura trente jours. Le prince Grec, craignant d'être emporté d'assaut , entra en négociation ; et il consentit à remettre, à Mahomet, cet empire et sa capitale, à condition d'en recevoir en échange une autre province. Le sultan en convint: les
portes de Trébizonde lui furent ouvertes; il y ' mit garnison, et. dans les autres places qui ap- Zagosta. partenoient à Comnène. Ce prince le suivit ensuite à Constantinoplé; mais, au lieu de lexécution'du tt*aité, il ne lui laissa que le choix de la mort, ou de renoncer à la foi. L'empereur Grec , rappellant les anciens sentimens de religion que lambition avoit étouffés , préféra la mort à lapostasie; sept de ses enfans mâles répandi- 146 1. rent, comme lui, leur sang plutôt que d embrasser la secte de Mahomet. L extrême jeunesse du dernier, qui n avoit pas trois ans, le déroba au martyre. Heureux, si le cruel sultan nen fit pas, dans la suite, un renégat!
Ce n est pas que ce prince fût touché du mérite de faire des prosélytes : on sçait sa funeste indifférence pour toutes les religions; mais, dans le cruel dessein de ne laisser vivre aucun des princes Chrétiens , dont il avoit conquis les États, il se servoit de ce prétexte pour s'en défaire: et, s'il en trouvoit d'assez foibles pour succomber à ses .menaces , il trouvoit bientôt un autre prétexte pour l<es faire périr: outre que ce changement de religion les rendoit si odieux et si méprisables aux Chrétiens , leurs anciens sujets , qu'ils aimoient encore mieux être soumis à un musulman naturel , qu'à un transfuge et à un apostat.
Pendant que le sultan étoit occupé dans ces guerres, le Grand-Maître, considérant de quelle utilité seroit; pour la défense de la ville et du
port de Rhodes, un nouveau fort, le fit cons-
Zacosta. truire, à la faveur de la trèye, sur des rochers fort avancés dans la mer:. ce prince nepargoa rien pour en rendre le travail solide. Philippe , duc de Bourgogne, à qui il communiqua son dessein, fournit douze mille écus dorpour y contribuer. Les chevaliers , par reconnoissance , firent mettre ses armoiries sur les flancs de cette forteresse, qui fut appellée la Tour de Saint-Nicolas, à cause d une chapelle dédiée à ce saint , et qui se trouva enclavée dans lenceinte de cejtte forteresse.
Quoiqu'il y eût alors une ^pèce de trêve entre le sultan et les chevaliers, cependant«les vaisseaux de ce prince et des corsaires Turcs, quand* ils en trouvoient l'occasion favorable, faisoient des descentes dans les isles de la religion, et en enlevoient les .habitans qu'ils pbuvoient surprendre. Le Grand Maître en fit porter ses plaintes au Grand-Soigneur ; mais , son amba,ssadeur n'ayant pas été «coûté , les chevaliers , piar droit de représailles, n'épargnèrent pas les côtes de la Turquie. Mahonsiet, le plus fier de tous les souverains , ne put souffrir que les chevaliers osassent traiter avec lui d'égal à égal : il entroit en fureur , au seul nom de représailles. Poujc s'en venger, il résolut de chasser les chevaliers de cette isle , et de l'Asie entière ; mais , avant que de s'engager dans cette guerre, il jugea à propos de la conimenoer par la conquête de Lesbos, et
RAîMOMn
<Ie$ autres isles de TArchipel, d où TOrdre eut pu
lirer qtielque secours. Zacobta.
Lesbos est une isle située dans la partie orientale de la Mer Egée, quun prince Grec, de la Maison de Gattilusio , possédeit alors à titre de souveraineté. Makomet passa dans cette isle^ à la tête des troupes qu il avoit destinées pour cette conquête : il forma , d abord, le siège de Mitylène , capitale de Tisie. Ilprenoit, pourprétexile de cette guerre, que le prince de Lesbos donnoit retraite dans ses ports aux chevaliers^e Rhodes , et Hiême aux armateurs Génois et Catalans , qui troubloient la navigation , et ruinoiesit le commerce des Turcs,
Le Grand-Maître , qui entretenoit une alliance étroite avec le prince de Lesbos , lui envoya , aussi-tôt, un corps considéraUe de chevaliers qui se jettèrent dans la place. Il leur en laissa la défense , et à des armateurs Génois et Catalans , qui se trouvèrent dans le port. Lucio Gattilusio , son cousin , partageoit le commandement et la défense de la place avec J archevêque de Mitylène; pendant que ce petit «souverain, prince peu guerrier, et ennemi des périls, se renferma, ou , pour mieux dire , se fut cacher dans le château , com^me clans lendroit le plus sur et le moins exposé. Les assiégeans et les assiégés ,^dans l'attaque et dans la défense, donnèrent toutes les marques qu'on pouvoit souhaiter de leur courage. Les Turcs, accoutumés de passer de conquête
RAYMONn
28 HISTOIRE DE l'oRDRE,
en conquête, scmffroient impatiemment quun zIcosTr. petit prince osât arrêter les armes de leur invincible empereur. Ils se précipitoîent dans toutes les attaques; un grand nombre y périt. Mahomet éprouva la différence qu'il y avoit entre un chevalier de Rhodes et un soldat Turc. Les chevaliers ne lui donnoient point de repos ; et, par des ruisseaux de saii{][ quils faisoient couler dans toutes leurs sorties , ils firent craindre au visir qui commandoit au siège , sous lés ordres de Mahomet , que ce prince , plein de la plus haute valeur, et qui sexposoit souvent, n'y pérît luimême. Comme rien netoit plus cher au général que la conservation de son maître, le sage ministre, sotis prétexte de donner ses ordres, pour de nouveaux sfîcours, l'engagea à repasser en terre ferme, où il lui envoyoit, jour par jour, une relation exacte de ce qui se passoit dans ce siège.
La vigoureuse résistance des chevaliers et des armateurs Chrétiens, ne Jui permettant pas d'en espérer un prompt succès, il tenta la voye de corruption, qui lui réussit mieux que celle des armes. Il s'adressa au gouverneur de la ville, du même nom et du même sang que le prince ; et il lui promit, de la part de Mahomet, de lui laisser la souveraineté de Tisle , s'il vouloit faciliter la prise de Mitylène , et s'engager à ne . souffrir jamais , dans les ports de l'isle , ni chevaliers , ni armateurs Chrétiens.
Liiçio Gatlilusio ne pouvoît pas ignorer que
Mahomet ne devoit la plupart de ses conquêtes '
qua sa loi promise, et presque toujours violée; zacosta. mais le foible Grec, ébloui par 1 éclat dune couronne, se laissa séduire pir les promesses ma* gnifiques du visir. Le traître lui livra une porte qu'il défendoit; les Turcs y entrèrent en foule, et massacrèrent les chevaliers , qui , quoique abandonnés par les Grecs, se firent tous tuer les armes à la main. Plusieurs armateurs eurent un sort pareil; d'autres, sur 4'espoir de la vie qu'on leur promit, furent faits prisonniers. Le traître, pendant ce tumulte, courut au château, et, aVec une frayeur étudiée, représenta au prince, qu^il étoit à la veille detre forcé, s'il ne se dispospit à capituler : le foible prince de Lesbos lui en laissa, le soin. Mahomet, qui n'étoit pas éloigné, sur les avis qu'il reçut de son visir, accourut pour recueillir la gloire et le fruit de sa négociation : le traité fut arrêté ; il promit au prince, en échange de sonisle, d'autres terres dans la Grèce ; et on convint qu'il se rendroit à* Goilstantinople pour traiter de cet échange. Le prince de Lesbos s^ rendit avec son parent, dont il ignoroit la perfidie.
Mahomet ne les traita pa^ mieux qu'il avoit fait lemperetir de Trébizonde. Pour préliminaire de la négociation , on ne leur laissa que le choix de changer de religion , ou de la mort. liCs deux Gaftilusio furent assez lâches pour renoncer à la foi: ils se flattoient au moins, par leur apostasie:, d'avoir conservé leurs jours;
3o HISTOIItE DE l'ordre
■Jj — ' — . mais Mahomet chercha un autre prétexte pour Zacosta. s'en défaire. Ce prince, dont la cruelle politique étoit.de faire périr tous ceux qui pouvoient avoir de justes prétentions #ur tes pays dont il s etoit emparé , fit un crime aux deux Gatlilusk) d une promenade , comn^e s ils eussent voulu s eehap* per, et sortir de ses États sans sa permission ; et, là-dessus , il leur fit couper la tête. Il traita encore plus cruellement les armateur^ Chrétiens qui avoient défendu Mitylène, et qui, sur Fassùrance que le visir leur avoit donnée de la vie^ sétoient rendus aux infidèles. Le sultan, malgré la parole de son visir, les avoit fait arrêter; et, piour intimider leurs semblables , il les fit scier par la moitié du corps; et il ordonna quon eu abandonnât les membres aux cl)ieiis .et aux animaux earnaciers.
Le Grand-Maitre regarda ces cruels su[^Iices comme des avant*coureurs de la guerre qjue Mahomet porteroit^ la campagne prochaine, dans Tisle de Rhodes. Ce fut pour s'y préparer , quil envoya, en Europe, une citation générale , adressée à tous les chevaliers, avw des ordres particuliers aux receveurs de se trouver, à Rhodes, pour assister au Chapitre quil y avoit convoqué , et d y apporter lés annates et les respon-^ sions dont ils étoient comptables au trésor coinmun.
Ces officiers , en conséquence de ces ordre»! supérieurs, pressèrent plusieurs commandeitr» de satisfaire à ce^quils dévoient; maàs la* plù««
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3l
part , ceux sur-tout d'Italie et d'Arragon , cher- '
chèrent différens prétextes pour éluder le paye- Zacosta. ment qu on exigeoit deux si justement. Les uns prétendoient que leur imposition étoit excessive; d autres se plaign oient du Grand-Mai tre, ' comme dun vieillard toujours tremblant aux moindres mouvemens de Mahomet, et qui, sous prétexte d'une guerre imaginaire, non content de les fatiguer par des voyages de long cours , cherchoit encore à les épuiser par des taxes exorbitantes. Ces plaintes furent portées au Pape Paul II, et appuyées par les rois de Naples, d Arragon , et par le doge de Venise.
Le roi d'Arragon , sur-tout , pressoit le souverain pontife de le Êdre venir à Rome, pour rendre raison de sa conduite. Laniiiiosité de ce prince étoit fondée sur ce que ce Grand-Maitre , ayant retenu la chàtellenie d'Ëmposte, dont il étoit en possession quand il parvint au magistère , lui redemandoit différentes terres de cette grande commanderie, dont, àtitre de Inenséance, il s etoit emparé. Tous ces princes , par différens molifii , obtinrent du Pape que le Chapitre gé*néral, qui étoit convoqué à Rhodes , se tiéndroit \ à Rome. G'étoit , pour ainsi dire , livrer lé Grand- Maître à ses ennemis^ et, ce qui étoit de plus fâcheux , pcuf cette nouvelle citation et cè-changement , on exposoit Tisle de Rhodes à toutes les entreprises de Mahomet Le Grand-Maitre pou<^ voit se servir d'une aussi j uste raison , et alléguer, pour éviter ce voyage , la nécessité où il étoit de
32 HISTOIRE D£ L'oBDRE
"jp;""" défendre, en personne, les États dont la religion Zacosta. lui avoit confié la souveraineté; mais ce vénérable vieillard, dans 1 impatience de faire éclater son innocence sur un aussi grand théâtre que la Cour de Rome , s y rendit en diligence : louverture du Chapitre se fit peu après. Le Grand- Maitre , soutenu des plus anciens commandeurs, et des plus gens de bien , n eut pas de peine à faire comprendre, au souverain pontife, que les plaintes quon lui avoit faites, navoient point d autre fondement que le libertinage de quelques mauvais religieux, auxquels même de grands biens ne Suffisoient pas pour fournir à un grand luxe: et, pour preuve de son désintéressement, et pour faire cesser les plaintes du roi d'Arragon , il remit, en mème-tems, à la religion et au Chapitre, la châtellenie d'Emposte ^ qu'il n avoit retenue, après son élection à la grande- maîtrise, que pour pouvoir fournir à la construction de la forteresse de Saint-Nicolas.
Ces marques de désintéressement couvrirent de confusion ses ennemis i le Pape, lui-i)^ème, eut honte de s en être laissé surprendre, et de les ayoir écoutés. Pour réparer le tort qu'il avoit lait au Grand-Maître, il le combla, en particulier, de caresses; et il affecta même, en public , de lui donner des marques de considération , qui étoient si justement dues à son -mérite, et au rang qu'il tenoit parmi les princes^ Chrétiens. Le Chapitre, de son. côté, fit, contre les désobéissans, des règlemens très-sévères, qui furent
t)£S CHEVALIERS DE MALTE. 33
approuvés par le Saint-Siège. Le Grand-Maitre se disposoit à lés porter, lui-même, à Rhodes^ Zacosta. mais une pleurésie, qui le surprit à Rome, termina sa vie; et Fopinion Commune fut que les peines et les chagrins que de mauvais religieux lui avoient causés, avoient avancé ses jours. Le Pape voulut quil fut enterré dans leglise de Saint-Pierre ; on n'y oublia rien de la pieuse magnificence qui pouvoit orner ses funérailles : et , par un décret du Chapitre , on mit , dans son épitaphe, que ce Grand-Maitre setoit également distingué par sa piété , par sa charité , et par sa capacité dans le gouvernements
Le Chapttre-général procéda , ensuite , à une nouvelle élection : les suffrages se trouvèrent partagés entre frère Raymond Ricard, de la langue de Provence , grand-prieur de Saint-Gilles , et frère Je AN -Baptiste des Ursiws, prieur de „^^^*^
DAPTISTB
Rome. Le mérite et les qualités personnelles de desUrsisi ce dernier, soutenues parle crédit de sa famille « 1467. lui firent donner la préférence. Cependant il ne l'emporta, sur son concurrent, que d'une voix : ce qui pourroit faire présumer que , dans tout autre endroit qu a Rome , la pluralité des suffrages ne se seroit pas trouvée dé son côté»
Le nouveau Grand -Maître, après avoir requ la bénédiction du Pape ^ se rendit , en dihgence, a Rhodes , où lambition et les forces de Mahomet faisoient toujours craindre quelque surprise. Il y fit venir ^ par une citation particulière , les plus braves chevaliers , et ceux de chaque langue^
34 HISTOIRE DE l'oRDRE
■~ qui avoient le plus d'expérience. On y vit bientôt
Baptiste arriver frère Bertrand de Cluys, grand-prieur de *"^""'^* France ; frère Jean de Bourbon, commandeur de Boncourt; frère Jean de Sailly, commandeur de Fieffés ; frère Jean Wulner , commandeur d'Oison , et frère Pierre d-Aubusson , un des plus grands Capitaines de TOrdre, habile sur-tout dans cette partie de Fart militaire, qui concerne les fortifications; et que le Grand-Maître fit surintendant de celles de Tisle. Ce fut par son conseil et par ses soins qu on creusa et qu'on élargît les fossés de la ville , et qu'on éleva , du côté de la mer, une muraille qui avoit cent toises de longueur, six de hauteur, et une d'épaisseur.
Cette précaution étoit d'autant plus nécessaire, qu'on apprit, depuis, que lé sultan auroit ouvert la campagne par le siège de Rhodes, s'il n'avoît été retenu , à Constantinople , par une maladie dangereuse. La peste étant survenue, en même tems, dans cette capitale de l'empire Turc, il fut obligé de différer, pour quelque tems, cette entreprise. Mais , pour ne pas laisser les chevaliers en repos , il mit en mer trente galères chargées d'infanterie, et dont le commandant eut ordre de faire des descentes dans les endroits de Fisle les moins défendus; d'en enlever les habitans, et d'y mettre tout à feu et à sang. Lfe Grand- Mattre , averti de cet armement , le rendit inutile par sa sage conduite et la valeur des chevaliers. Il y avoit alors, dans cette isle, plusieurs châteaux situés de distance en distance^ et qui ^ en
DES ChEVALlERS DE MALTE. 35
teiAs dé guerVe^ servoiént cle retraite aux habi^
tans delà canîpagne. On cômptôît, parmi ces Baptiste places fortes , les châteaux de Lindo , de Feracle , *>E«Uasiss de Villefleuvé, de Catauda^ d'Archangel et de Tirandà. Ijcs paysanseurent ordre de s'y retirer avec leurs bestiaux ; et les chevaliers , paHag[és eu différens corps de Cavalerie, ayant laissé débarquer les Turcs, tombèrent sur ceux qui s'étoient avancés dans le pays , en tuèrent un grand toombre , firent plusieurs prisonniers , et forcèrent lès autres à chercher leur àôlut dans la fuite, fet à se rembarquer*
Mahomet fut au désespoir de cette défaite :
te prince , dont toute la vie, jusqu'alors, n'a volt été, pour ainsi dire, quUUe campagne continuelle, donna aussitôt des ordres pressans pour un nouvel armement, qu'il fit faire par terre et par mer. On ne doutoit point que ces apprêts extraordinaires ne regardassent l'iêle de Rhodes, ou celle de Négrepont ^ dont les Vénitiens étoient alors les maîtres. Dans cette indeirtitude , ces habiles républicains , pour se prévaloir du secoure de l'Ordre , envoyèrent des ambassadeurs au Grftnd-MaHre et au Conseil^ pour y proposer une ligue offensive et défensive contre leur en-* nemi commun. Rien, en apparence^ u'étôit pluâ convenable pour les uns et pour les autres ; mais ) quand on en vint à approfondir les conditions de ce traité, oti fut bien Surpris, à Rho-^ des, d'apprendre que les Vénitiens, {)our préli^ xninaire, demandoient que la religion se mit
36 HISTOIRE DE l'oRDRE
• SOUS la protection et la dépendance de leur ré- Baptiste publique ; et quc la religion , à laYenir , ne pût DE&Uasw» pjgj^ entreprendre saiis ses ordres. Le Grand-Maître rejetta, avec une juste indignation, le projet d'une ligue, qui, sous le nom d'alliance, auroit établi une véritable servitude : et si des historiens célèbres n en faisoient mention , on auroit peine à croire qu'un corps aussi sage que le sénat de Venise , eût été capable de faire faire une proposition si odieuse, à un Ordre composé de la plus illustre noblesse de la Chrétienté , et qui , avec ses seyles forces , résistoit , depuis &i long-tems, à celles des Sarrasins ef; des Turcs. Mais , quoique cette ligue particulière n eût point lieu , on n eut pas plutôt appris , à Rhodes , que les armées de terre et de mer de Mahomet avoient investi Fisle et la ville de Négrepont , que le Grand-Maître , se croyant obligé , par sa profession , de défendre tous les Étais des princes Chrétiens , envoya aussitôt des( galères armées au secours des Vénitiens. Le chevalier de Cardonne commandoit cet armement; et le commandeur d'Aubusson , fort habile* dans lattaque et la défense des places , fut mis à la iète d une troupe de braves chevaliers , qui avoient ordre de tàeher de débarquer dans Fisle , et de se jetter dans la ville assiégée.
L'isle de Négrepont portoit anciennement le nom d'Eubée : son circuit est denviron trois cent soixante milles; sa plus grande largeur de quarante, et la moindre de vingt; et elle godx-
munique , avec la terre ferme de Bœotie , par un *
pont qui traverse FEuripe. Les Athéniens appe- Bawiste loient sa capitale Chalcide; mais, depuis, elle ""^^""^' prit le nom général de Fisle. Jean Bondumiero , et Louis Caibo, son lieutenant , nobles Vénitiens, y commandoient pour la république, et Paul Erizzo , autre noble Vénitien, qui venoitdy exercer la chargedeprovéditeur, voyant les approches delennemi, résolut généreusement d'y demeurer,' quoique le tems de son service fût expiré. Mahomet, avant que de porter ses armes dans Tislede Rhodes, voulut attaquer celle de Négrepont, doù les chevaliers eussent pu tirer du secours.
Ce prince belliqueux, suivi d'une armée de * 1470. six-vingt mille combattans, arriva sur le rivage de l'Euripe ,* dont il passa le trajet sur un pont de bateaux, qu'il y fit construire, en même tems que sa flotte, composée de trois cents voiles, s'en approcha sous la conduite du visir Machmut. Il y eut trois attaques principales, oii d'abord il périt un grand nombre de Turcs; mais un traître , leur ayant indiqué un endroit des murailles qu'ils avoîent négligé , et dont les défenses étoient vieilles et tomboient en ruines , les infidèles y pointèrent leur artillerie, et firent tomber ua grand pan de muraille. Les assiégés firent donner avis du péril où ils étoient exposés , au général Ganalé, qui commandoit la flotte de la république. Les galères de la religion l'avoient joint : la flotte Chrétienne s'avança aussitôt à la vue du camp ennemi : elle avoit le vent et lesr
38 HISTOIBE DE L^ORDRE
^- courans favorables ^ et on avoit résolu , dans le
Baptistb Conseil de guerre , d'insulter le pont qui tr^ver-»- «eçUbwhs 3oit l'Euripe, pour couper aux Turcs la communication avec la terre ferme , et les priver, par-là^ des convois qu ils en tiroient. Toute la flotte demandoit le combat avec de grands cris, et \e% chevaliers de Cardonne et d'Aubùsson sur-tout , pres^oient Canalé davancer. Mais ce comnian-^, dant , ayant jette, par hazard, les yeux sur son fîU unique, qui paroissoit effrayé du péril, aprèsi avoir balancé quelque tems entre Fattaque et la retraite, tourna honteusement la proue; et, é^ force de voiles et de rames , s éloigna des infi-r dèles , et abandonna les assiégés , à qui il ne resta aucune espéx^ançe de secours.
Le sultan profita de leur consternation; se& troupes , le lendemain , montèrent à lassant , et forcèrent lendroit de la muraille que son artillerie avoit abattu. Ils ny entrèrent cependant que sur les corps ^de Bondumiero , de Calbo ^ et des principaux officiers de la garnison , qui se firent tuer sur la brèchew he provéditeur Erizzo disputa le terrain, pied à pied, et par des retirades faites de rue en rue ; se voyant forcé de tous côtés, il gagna encore le château, oii il se défendit avec beaucoup de courage; mais enfin , manquant de vivres et de munitions de guerre , et la plupart de ses soldats étant blessés , il fut obligé de capituler. Il ne voulut pourtant point ouvrir les portes du château, quil n'eut, pour^ assurance des^i vie, l^, parole expresse du suhan.
DES CHEVALIERS DE MALTE. Sg
Ce prince jura , par sa tête , que celle d*Erizzo '
seroit en sûreté; mais, se voyant maître de sa ba^sti personne, il le fit scier par le milieu du corps; »^l^w« et, ajoutant la raillerie à la cruauté et à la perfidie, il disoit : « Qu a la vérité 11 avoit donné , à tt Erizzo, assurance pour sa tête; mais qu il n avoit if jamais entendu épargner ses flancs. »
Ce brave Vénitien avoit avec lui Anne Erizzo, sa fille , jeune personne d'une beauté singulière. Son père , craignant qu elle ne devint la proye du soldat insolent , conjura ses bourreaux de la faire mourir avant lui; mais on lui répondit quelle étoit réservée pour le plaisir du sultan. On la conduisit à ce prince, qui, charmé de sa beauté , lui offrit de la faire régner sur son cœur et sur son empire. La sage Vénitienne lui répondit, avec une modeste fierté, quelle étoit Chrétienne et vierge , et qu elle abhorroit , plus que la mort , les débauches de son sérail et les douceurs empoisonnées de ses promesses. Mahomet employa inutilement toutes sortes de moyens pour la séduire; on lui porta, de sa part^ des pierreries et des habits magnifiques quelle rejetta avec un noble mépris. Mahomet, plus susceptible d oFguçil que de sensualité, irrité de sa ré< sistance, changea son amour en haine; et, dans les noirs transports de sa fureur, d'un coup de cimeterre , lui sépara la tête du corps, et remplit les vœux de cette héroïne , qui , par le sacrifice d'uFi^ vie courte et dune beauté fragile, acquit une gloire et une félicité immortelles.
4o • HISTOIRE DE L*ORDRE
' Il seroit difficile d exprimer toutes les cruautés
Baptiste quî furent cxercécs à la prise de Négrepont. L'isle desUbsins f^i bientôt remplie de carnage et d'horreur ; le soldat Turc, à l'exemple et sous les yeux de son souverain , se faisoit un mérite de sa fureur et de son emportement; sur-tout, on ne fit aucun quartier aux chrétiens Latins ; et le sultan , irrité d'avoir vu, parmi la flotte Vénitienne, les galères de la religion , envoya à Rhodes déclarer la guerre à feu et à sang, et jura de tuer, de sa main, le Grand-Maître, et d'exterminer tous les chevaliers qui tomberoient en sa puissance. .
Ces menaces n'empêchèrent pas la religion de continuer, dans la suite, ses généreux secours aux Vénitiens. La flotte de cette république étoit alors commandée par le fameux Mocenigo, qui avoit pris Fa place du timide Canalé. Les galères de la religion l'ayant joint, on fut, de concert, assiéger Attalie, ville célèbre, sur les côtes de la Pamphylie, quW nomme aujourd'hui Satalie.
^ Le provéditeur Soranzo fut commandé d'abord
pour rompre la chaîne quifermoit le port; et il s'en acquitta avec beaucoup de courage et de succès. Les vaisseaux Chrétiens y entrèrent; on pilla ensuite le fauxbourg. De deux enceintes, dont la ville étoit fortifiée , on emporta la première; mais les murailles de la seconde se trouvèrent plus hautes que les échelles qu'on avoit préparées pour l'escalade. Le général des galères de la religion , et plusieurs braves chevaliers ayaqt été tués dans cette attaque, le général Vé-
DES CHEVALIERS DE MALTE. 4l
Ditien la fit cesser, malgré les cris d'une vieille "
femme Chrétienne, esclave dans Satalie, qui, Baptiste du haut de la muraille, appelloit les Chrétiens , '>"^'*»'^* et leur représentoit le petit nombre et la foiblessê des assiégés. On rapporte que, saisie de douleur d entendre sonner la retraite, elle se précipita du haut de la muraille dans les fossés , d où les Vé*nitiens 1 enlevèrent , toute brisée de sa chute , et prirent soin de sa sépulture. Les Chrétiens , repoussés , altèrent décharger leur colère dans Fa campagne ; et , après le dégât ordinaire en pays ennemi, ils vinrent donner fond à Rhodes. Us y trouvèrent un ambassadeur d'Ussun-Cassan, roi de Perse, appelle Azimamet, qui, outre ses do*^ mestiques, étoit accompagné de plus de cent gentilshommes Persans.
Pour Tintelligence de la négociation dont il étoit chargé envers le Grand-Maître , et les autres princes Chrétiens, ennemis de Mahomet , il faut sçavoir qu'après la perte de Négrepont , les Vénitiens avoient formé une puissante ligue contre le Turc, dans laquelle étoient entrés le Pape Paul II , le roi d' Arragon , Ferdinand roi de Naples, l'Ordre de Saint -Jean de Jérusalem,' et la république de Florence. Outre ces secours , les Vénitiens, pour susciter, de tous côtés , des ennemis au sultan , avoient envoyé, jusqu'en Perse, un ambassadeur, appelle CathériniZéno, pour solliciter Cssun-Cassan d'arrêter, par d'utiles diversions, les armes d'un prince ambitieux, qui menaçoit tout rOrient de ses chaînes. Ce prince n'avoit
4^ HISTOIRE DE l'ORDRE
— j— — pas besoin d être éclairé sur ses véritables inté- Baptiste rets; il y avoit long-^tems quil souffroit impa* tEsURsiK» tiemment les conquêtes de Mahomet. Nous avons dit qu il étoit déjà entré dans une ligue contre le Turc 4 avec plusieurs princes Chrétiens ; mais les fatales discordes de ses confédérés , et rimpétuo* site de Mahornet, avoient fait perdre, jusqu a* lorSr le fruit de ces naiagnifiques alliances, qui avoient plus declat que de solidité. Il ne laissa pas d'écQuter, avec plaisir, les nouvelles propositions que lui fît Taïubassadeur Vénitien..
Ussun-Cassan, ou Uzun-Hassan , c est-à-dire, Uzuo le Long, ainsi appelle à cause de la grandeur de sa taille , étoit îe sixième prince des Tur^ comans, de la dynastie d'Akconjonlû , ou du Mouton blanc. Il commença ses conquêtes par usurper les États de son frère Gehanghir, dont il sçut se défaire: et, dans la même année, il s'empara de ceux de Gebanschah , prince de la dynastie du Mouton noir, quil fit périr avec toute sa famille. Il ne traita pas mieux Abousaïde, petit-fils de Tamerlan, sur lequel il con?* quit toute la Perse.
Quoique ce prince fit profession de la secte Musulmane , soit qu il en recomiùt la fausseté , soit que Tintérêt de son État fut sa première religion , /il ne faisoit point de scrupule de s unir avec des princes Chrétiens : il n avoit envoyé son ministre que pbur reconnoitre les forces des princes alliés. Cet ambassadeur avoit été reçu , par le Grand -Maître, avec tous les honneurs et
la magnificence dus à son caractère : on le combla de caresses et de présens. La noblesse Per«- Baptiste sape j qui T^ccompag^noit , étoit régalée, tous les ï^^^***^* jours, par les principaux chevaliers de TOrdre ; et, pour lui donner bonne opinion des forces de la ligue, on lui en fit voir, tour-à-tour, les troupes de terre et de mer, rangées en ordre de bataille, et avec tous les mouvemens qui se prati-< quant dans de véritables combats.
As^imamet, dans une audience quil eut du Grand-Maître et des principaux capitaines de la ligue, leur dit que le roi, son maître, avoit pris, sur Mahomet, la forte place de Torate, dans la petite Arinénie; quil se préparoit à continuer ses conquêtes; que les Persans, à la vérité, étoient invincibles par leur cavalerie, la première du Monde ; qu ils ne manquaient ni d'hommes, ni de chevaxix, ni de lances, ni de sabres; mais quon ignoroit encore, dans son pays, Tusage des armes à feu 5 et que le. roi, son maître, l'avoit euvoyë pour demander, aux princes Chrétiens, des fondeurs et d excellens canonniers, pour s'en servir contre le Tprc: ce qui lui fut promis; et le Grand-Maigre, lui ayant donné une escadre de galères^ il fut conduit à Venise, oh le traité fut conclu, A son retour, le sénat le fit accompagner par cent officiers d artillerie, avec dçs fondeurs et d'habiles armuriers, qui fournirent, depuis, les armées de Perse, d'un train complet d'arUUerie, et d'un nombre infini d'arquebuses^
}1 n'étoit guères possible qu'une ambassade
d'un si grand éclat pût être cachée à Mahomet.
Baptiste Ce prince en pénétra bientôt les motifs; et, pour dmUmins faire échouer cette négociation , il dépêcha un ambassadeur au roi de Perse , pour représenter le tort qu'il faisoit à sa gloire, de s'unir avec des infidèles contre un prince de sa religion. Mais le Persan, peu en prise à de pareils scrupules, ne fit pas beaucoup d'attention aux reproches de Mahomet; et, trouvant son intérêt dans Ja ligue, il y persista constamment , sans même que de mauvais succès l'en pussent détacher. Mahomet, aigri de la fermeté de ce prince , lui déclara la guerre; et il alla, en personne, à la tête d'une armée composée de cent quatre-vingt-dix mille hommes^ l'attaquer au rnilieu de ses États. Avant que de partir de Constantinople , il y laissa le prince Zizim, le dernier de ses enfans, avec un bon Conseil, pour avoir soin du gouvernement; mais, en passant à Amasie, il y prit Bajazet, frère de ce jeune prince, et Mustapha , Taîné de tous, qui commandoit sur Ja frontière de Caramanie, le vint joindre avec les troupes de son gouvernement. Ce jeune prince, l'année précédente, avoit défait, en bataille rangée, une armée d'Ussun-Cassan. Mahomet, voulant profiter de cette victoire , et de la consternation des Persans, s'avança jusqu'aux bords de l'Euphrate. Son dessein étoit de passer ce fleuve pour pénétrer dans la Perse; mais il découvrit, de l'autre côté, Ussun-Cassan, qui, accompagné de trois princes, ses enfans, et à la tête d'un.grand corps
de cavalerie , composé de quarante mille chevaux , se disposoit à lui en disputer le passage. Baptiste Jamais deux Maisons royales ne setoient vues '^'^U'»*'»» dans une plus glorieuse concurrence. L'Ëuphrate, vis-à-vis de Fendroit où les deux armées étoient postées, se partageoit en plusieurs branches : il y en avoit quelques-unes de guéables. Les Turcs s abandonnent dans le fleuve pour les gagner; mais la marche continuelle des chevaux qui remuent, les sables d'un gué , fait un goufre qui abime tout. Pour comble de malheur, ceux qui peuvent approcher des bords de ce fleuve, les trouvent escarpés par la précaution du roi de Perse. Épuisés du travail, et ne pouvant combattre, de pied ferme, sur des sables mou vans, ils se voyent en butte aux flèches des Persans , sans pouvoir venger leur mort. ' Plusieurs se noyent; les courans en emportent d autres. Plus de douze mille homnies périrent dans cette entreprise; et le furieux Mahomet , désespéré de ce mauvais succès y est contraint , à la (in , de £aire sonner la retraite.
Comme les Persans avoient enlevé les vivres et les fourrages de ces cantons, il fallut que les Turcs regagnassent leur frontière. Il ne manquoit rien à la gloire du Persan , s'il eût sçu se borner à cet avantage. Mais, entraîné par les conseils audacieux des jeunes princes, ses enfans, il passa TEuphrate et poursuivit son ennemi ; il le trouva puissamment retranché. On en vint bientôt aux mains : chacun se mêle : tout com-
46 HÎSTOIÎiÊ DE l'o&OBÈ
*^ bat, lé prince comme le simple doldat. Là vie-
Baptiste toire passâ , pIus d'une fbis , dans l*ùii et Fautre desUrsims parti. Le jeune Mustapha, fils altaé dé Mahomet, la fixa, enfin, flans celui du sultan : il défit un {jrand corps de Persans , commandé par le prince Zeinel, fils d'Dsstin-Gassan ^ qui y fut tué. Peudant que Mustapha poursuivoit les fuyards, il envoya la tête du prince Persan à Mahomet ^ comme les gages de la victoire ; elle se déclara absolument contre les Persans depuis la mort de Zeinel ; toute leur armée fut dissipée , et chercha son salut dans les montagnes voisines. Au milieu de la joye que causoit, à Mahomet , un si glorieux succès , on vint lui dire'qu on ne sçavoit ce qu'é* toit devenu Mustapha. Le sultan sentit vivement qu il étoit père : il frémit , et détestoit une si funeste victoire, lorsque les cris des soldats lut annoncèrent, peu après, le retour de ce jeune prince. Dans les premiers transports de joye, il court, avec empressement au ^^ devant de lui, l'embrasse tendrement, quoique tout couvert de sang et de poussière. Il voulut même lui présen-" ter, de sa main, une tasse de sorbec: mais Mustapha fit une douce expérience , dans cette occa-* sion, que, de tous les rafraichissemens ^ il ny en avoit point de plus propre à essuyer la sueur et les fatigues du combat , qu une victoire qu^oa vient de remporter.
Cependant ce jeune prince, le compagnon de^ travaux et de la gloire de son père , i-appui de ^on trône et lespérance de ses sujets, au milieu^
de tant de lauriers , se vit , un an après , frappé "
de la foudre. Achmet Geduc , un des principaux baptistc bâchas de la Porte, a voit une femme d'une rare »"ï^»»"» beauté. Le jeune sultan eut le malheur de la rencontrer, comme elle alloit au bain : et , malgré laustère précaution qu on prescrit aux femmes de cette nation, de ne paroltre, en public, que voilées , elle ne put résister au plaisir secret de lui laisser entrevoir combien elle étoit aimable. Un coin de son voile lui échappa , mais ^u elle reprit aussitôt ; elle ne se montroit avec tant de réserve , qu afin d'être regardée avec plus de curiosité. Les courtisans , nation servile , ne manquèrent pas de donner de^ louanges criminelles aux désirs du jeune prince , qui , depuis les grandes actions qu41 avoit faites à la guerre , se croyoit au-dessus des lois. Il la suit jusqu'au bain; entre, malgré les gardes, dans un lieu in* terdit aux hommes; la surprend dans un état peu décent; et, emporté par sa passion, en obtient des faveurs qui, apparemment, ne lui firent pas éprouver beaucoup de résistance, Achmet en est bientôt averti : outré de cette insulte , il court au sérail, se jette aux pieds de Mahomet, s'arrache la barbe, déchire sa veste et son turban; et, par ses cris et ses larmes, apprend au sultan le malheur de sa femme, ou pluièt le sien.
Mahomet avoit déjà de l'inquiétude au ^jetde rhumeur fière et hautaine de son fils : mais, pour ne pas s'abaisser jusqu^à blâmer cette violence devant un de ses sujets , il dissimule son ressen- ,
48 HISTOIRE DE L^ORDHE
' — timent , et , regardant avec mépris le bâcha : Baptiste « Ta femme et toi , lui dit-il , n etea-vous pas me» »E3UasiM8 ^ esclaves , et trop honorés de contribuer à lai « satisfaction de mes enfans?» Il le renvoya avec une si dure réponse: mais, en même tems, il manda Mustapha; et, avec cet air qui faisoit trembler les plus grands de sa Cour, il lui fit des reproches sanglans , le chassa de sa présence ; et , ayant appris que ce jeune prince étoit sorti du sérail plein d'indignation , et en murmurant d'un traitement si dur, trois jours après, il l'envoya étrangler. Quoique ces évènemens se soyent passés dans Tintervalle de deux années , je les ai rapportés de suite', par la liaison qu'il y a entre eux , et pour la commodité du lecteur.
L'ordre des tems nous devroit faire reprendre la narration à l'endroit qui. traite de la ligue du Persan , avec le Grand-Maître et les autres princes Chrétiens; mais, comme cette matière n'en*' tre qu'indirectement dans notre histoire ^ nous jiouscontenterons de remarquer que cette guerre^ entre deux princes si puissans , et qui disputoient de l'empire de l'Asie , dura plusieurs années et ^ suspendit l'entreprise que Mahomet avoit forniée contre Rhodes.
Le Grand-Maître, dans, cet intervalle , renouvella ses soins jMur la conservation de cette place et de toute l'isle* Par son ordre ^ et de l'avis du Conseil , d'anciens chevaliers en visitèrent toutes les places, et les autres isles qui dépendoient de la religion. Ce fut dans ce même tems qu'il tint
à Rhodes, un Chapitre général, la ressource la '
plus sûre pour la manutention, ou pour le réta- Baptisfe bliâsemeut de la discipline régulière. Gétoit dans »es^'»»"3«» ces grandes assemblées quon travailloit avec soin^ et sans égard pour personne, à la correction de» mœurs; et on peut dire que, sans les fréquentes convocations des Chapitres, TOrdre, au milieu du tumulte des armes , ne se seroit jamais conservé si long-tems sans ce premier esprit de piété et de désintéressement, qui ne le distinguoit pas moins que son courage et sa rare valeur.
Quoique la puissance de tant de souverains qui étoient entrés dans la ligue, tint en respect Mahomet , cependant ce prince a voit des armées si nombreuses, que les chevaliers de Rhodes, de peur d en être surpris, se tenoient, sans cesse, sur leurs gardes. On ajouta encore de nouvelles fortifications aux anciennes ; et on fit construire , sur le rivage de la mer, deux tours du côté de Limonia, et une troisième, qui regardoit le village de Sainte -Marthe. Le commandeur d'Aubusson , devenu grand-prieur d'Auvergne, par la mort du chevalier Cotter, conduisoit ces ouvrages avec une attention digne de son zèle et de sa capacité : rien n'échappoit à sa vigilance. Le Grand-maître et la religion écoutoient ses avis, comme des lois : cetoit, pour ainsi dire, lame et le premier mobile du Conseil ; lui seul étoit ordinairement chargé de lexécution des projets
qu'il avoit proposés : guerre, finances^ fortilica- 3. 4
5o HISTOIRE DE l'ORDRE
tioBS , tout passoit par ses jnftaias. On le voyoit
Baptiste environné , ea tout tem8 , d officiers , d artisans
DBsUasiMs g|. d'cwivriers , sans qi&elie nombre let la dlfférenice
des affaires lembarrassàssent : son zèle pour le
service de FOrdre , 1 étendue et la faciiké de son
e^rit sufSsoient à ces difFérens «auplois.
Le Grand-Mattre , dans un âge avancé , et toujours infirme ^ avoit bien besoin de ce secours; il y avoijt près d un an qu il étoîÉ tombé malade ; il lie &isoit plusqifte laog[iur ; et une bydr opisie termina , à la fin , ses jours. Il joaoourut , le buitième '^76. de juin de Tannée 1476- On procéda à Félection de son suecesaeiir : frère Raymond de Ricbard , grand-prieitir de SaioC-GiUes ,^ui avoit coistcouru, dans r^Lection préoédeote^ avecœ deroierGrrand- Mattre, fut cboîsi pour pi\ésider à <^le de son successeur ; et ce fut ce gr^nd-^piieur , qui , apnès les cérémowes ordinaires^ annoiitça à rassemblée que tous les suffrages des électeurs s'étoient réu^ PiEBRE |i[s 4a0^ ^ persoiiae de jRrène VmKML D'AiUBuaso^ ,
dAcbcs- j . va • • J
ft05. grand-prieqrd Auvergne ) setgoeur i«su des anciens vjbcowtes de la Marche , et d une des plus ^illustres Maisons de F^anoe. On peut dire qu avaut même son élection à la graubd&analtrisè , il étoit déjà Grand-Maître ;;par Iqs vœux de tous les chevaliers , et même du peuplis , qui , aux pre^ fnières nouvelles qu'il en eut , fit éclater, par des feux publics, cette joye pure et sincère qui part du<2oaur , et que la politique ou la servitude n ont jamais s<;u conti«faîre. Un si beureux choix rasisura les plus tîœjkie^; et on ne craignit plus Ma-
Pierre soa.
DES OHETALIERS DE MâLTE. 5i
iiamet , quand on vit d'Aubusson chdrgé du gou- TernecDent , et à la tète des afiaires. dUubus-
Sa conduite justifia de si heureux préjugées : il employa son autorité pour faire exécuter tous les projets qu'il n a voit proposés, auparavant, que coni]»e simple membre du Conseil. Par ses ordres , on fit forger une grosse chaine de fer, dont on ferma le port ; et, pour empêcher les descentes et les courses des pirates dans les autres endroits de risle , il augmenta les tours et les forts qu on droit fait construire , le long des côtes et de distance en distance. Il ne borna point ses vues et ses soins à la conservation de la seule isle de Rhodes : il fit passer de puissans secours dans les autres isles qui dépendoient de la religion; et, par le même zèle et la 'même' attention , il envoya des ingénieurs au château de Saint-Piérre , qui , SBtr ses mémoires et le plan qu'il leur remit , firent creuser les fossés si avant, que, leau de la mer s y répandant , les felouques et les brigantini de la religion y entroient sans peine, et s'y trou*" voient à oo«iv<ert des Turcs et des corsaires, t^en* dant que ce digne souverain de Rhodes n ëtoit occupé que de sa défense , on vit arriver , dans cette isle, Michel Salamon , envoyé de Loredan , général des Vénitiens , qui verioit réclamer un Ghyprîot , appelle Riccio Marini , tin des plus zélés serviteurs de Charlotte de Lusignati.
Nous venoris de voir que la côùroritie de Chypre, qui, depuis près de trois cents ans, étoit dans la Maison de Lusignan , avoit été usurpée
52 HISTOIRE DE l'ordre
sur Charlotte de Lusignan , par son frère bâtard ;
d'Aubos- que lusurpateur, pour s assurer de la protection •^"' des Vénitiens , avoit recherché , en mariage , une fille de la Maison de Gornaro ; et que le sénat , pour se faire un droit , ou , pour mieux dire , des prétentions sur ce royaume, la lui avoit accordée , et Favoit dotée comme fille de Saint-Marc. Pour avancer cette succession , on prétend que ce bâtard avoit été empoisonné. Un petit enfant, qu il laissa presque à la mamelle , ne lui survécut guères. Les Vénitiens, à titre de protection , firent passer de puissans secours dans cette isie; ils s en rendirent bientôt les maîtres, sous le nom de la yeuve du bâtard , à qui ils ne laissèrent de reine que le nom, et de vains ornemens.'
Cependant, Charlotte de Lusignan , Tunique et la légitime héritière de cette couronne^ con-* servoit toujours de secrets partisans dans ce royaume. 11 sy fit plusieurs projets pour en chasser les Vénitiens , mais qui échouèrent par rhabileté et les forces des Capitaines de cette république. Les chefs du parti de la reine Charlotte furent obligés d'abandonner Fisle; chacun se réfugia où il crut trouver un asyle et plus de sûreté. Riccio Marini , un de ces chefs, setoit retiré à Rhodes : ce fut le sujet de lambassade de Salamon. 11 vint le redemander au Grand-
Maître, comme un séditieux et un rebelle: il lui présenta, de la part du dqgq.^ tine lettre . pleijie de menaces; et lenvoyé ide Loredan ajouta, avec hauteur, que la sérénissime république ayant
DES CHEVALIERS t)E MALTE. 53
adopté Catherine Gornaro , elle reffarderoit com-
me ses ennemis, ceux qui lavoriseroient les par- D'ArBc». tisans de Charlotte de Lusig^nan. ^^'
On netoît guères accoutumé, à Rhodes, d'entendre des ambassadeurs parler avec tant de hauteur. Outre les services continujels que la religion avoit rendus à cette république, les cheyaliers de Rhodes ne se croyoient pas inférieurs, ni en dignité, ni en forces, à des gentilshommes Vénitiens : et les plus fiers de cette noble milice opinoient à renvoyer lagent de Loredan sans réponse.
Si le Grand-Maitre setoit abandonné à ces premiers mouvemens d une inclination secrette, qui Favoient autrefois attaché à la personne et aux intérêts de Charlotte de Lusignan , il eut ré* pondu, à l'envoyé du général Vénitien, avec la même hauteur et ce courage qui lui étoit si na- , turel. Mais, ce qui pouvoit être considéré, dans un chevalier particulier, comme générosité, ne convenoit plus à un souverain qui devoit régler ses démarches par l'intérêt seul de son Etat : ainsi le Grand-Maître, pour ne se pas attirer de nouveaux ennemis, à la veille de voir fondre toutes les forces de Mahomet surl'isle de Rhodes, tempéra teNement sa réponse, que, sans rien accorder à Teifvoyé des Vénitiens, et aussi sans les offenser par des discours trop fiers, il sçut également maintenir les droits de sa dignité, et la liberté de ses États. Il lui dit que TOrdre, suivant ses statuts, ne prenoit point de parti dans ks
54 HISTOIRE DE L'oRDRE
différettdset daas les guerres qui naissaieat entre
n'AcBus- les princes ChrétieBs; qu'il le ehargeoit de dire ^^^' à son général, quon ne recevoit, à Rhodes, ni séditieux ni rebelles ; mais que , comme il se pi^atiquoit dans tout pays lil^e et souverain, on n'en chassoit pas aussi ceux que des disgrâces particulières obligeoient de s'y réfugier, et qui y vivoiemt en gen» d'honneur et en boas Chrétiens i - avec cette réponse, il ccmgédia ce minîôtre.
A peine cet envoyé fut parti de Rhodes , qu'il y en arriva un autre, de la part du soubachi,. ou lieutenant du gouverneur de Lycie, province voisine, comme nous Tavons dit, de l'isle de^ Rhodes. Ce conuasiandant infidèle, dont la cruauté n étoit reteuiue que par son avarice naturelle , avoit actuellement, dans ses prisons, pkijsieu>r» Chrétiens, et des sujets de la religion : et, comjpae il en perdoit, tous les joui?s, quelqu'un par les peinies et la misère de l'esclavage, il résolut, contre Fiïsage de sa nation, de traiter de leur liberté. Mais on soupçonna qfÂje le. voyage de cet envoyé n'étoit qu'un prétexte, inventé par Mahomet, poue feire reconnoitre les fortifications, de Rhodes. Cependan t , comme le Grand-Maitre n'avoit rien plus à cœur que la libeirté de ses frères, il entt^a volontiers en négociation : ce f^i^t te sujet de pliiisieurs voyages que cet envoyé fit À RJbodes. Le Grand-Maîtrie , dans Vimpattence de recouvrer ses chevaliers^ et, en même-tems, pour cou* per pied à tous ces voyages», applanit les. diffi*cultes. Outre l'argent nécessaire pour la- ran^oct
desi esclaves^ cpiû fotirniit de ses propres deniers,
û envoya des présens magnifiques au soubachi ; a^ai erset, quand le négocia teav ramena ces chevaliers, ^' sa récompense ne fut poÎBt oubliée. Le Grand- Maître les embrassa tous, les uns après les autres: jama^ une tendre mère, qui, après une longue absence, revoit dans ses bras un fils unique, ne fit éclater une joye plus vive. Ces chevaliers, de leur côté, baisoient ses mains, les mouilloient de leurs larmes, embrassoient ses genoux; et, par ces transports muets , mais qui se fon-t si bien en* tendre au cœur, tâchoient d'exprimer leur reconaoissance : ik lappelloienl leur père , et leur sauveur. Le Grand-Maître se défendoit avec beau-' coup de modestie de tous ces titres : « C est ^à la u religion, mesenfans, leur dit-il, que vous devez « ces uiarques de ventre reconnoissance ; et j'espère « que vous vous en acquitterez, avec votre valeur u ordinaire, contre les entreprises de Mahonaet, «qui nous menace, tous les jour», d'un »ége. >i
II en avoit reçu des avis de différens côtés*^ L'Ordre n'avoit point encore eu de Grand-Maître, qui eut tant dépensé et si utilement en- es-* pions : il en entretenoit jusques dans l'intérieur du sérail. C'étoit par leurs avis qu'il avoil appris que les Vénitiens, à l'insçû de leurs alliés, négoeioient secrettement leur paix avec la Porte. Il sçavoit d'ailleurs, par la voix publique, que le roi de Perse , Ussun-Gassan , le plus puissant des . emiemis de Mahomet , accablé d années et des &tigues de la guerre, ne faisoit p(us que^se tenir
56 HISTOIRE DE l'ORDUE
„ sur la défensive, sans rien entreprendre contre