V^ILLIERS
DE l'Isle- souterrains. Mais, quelques soins qu'il prît, il ne Adam. p^|. ^^viter que les infidèles ne fissent jouer deux mines , lune après lautre , sous lé bastion d'Angleterre, dont lefFet fut si violent, quelles renversèrent plus de six toises de la muraille, et dont les ruines comblèrent le fasse.
La brèche se trouva si larf^e, et la montée si facile , que plusieurs bataillons des infidèles , qui attendoient le succès de la mine , se présentèrent aussitôt, à Tassaitt, avec de grands cris , et le sabre à la main. Ils gagnèrent d'abord le haut du bastion , y plantèrent sept Enseignes, et s'en se;*oient rendus maîtres, s'ils n'avoient rencontré, derrière, une traverse qui les arrêta. Les chevaliers, revenus de l'étourdissement qu'avoit causé le bruit effroyable de la mine , accoururent au bastion , et chargèrent les Turcs à coups de mousquets , de grenades et de pierres. Le Grand-Maître, dans le moment que la mine joua, étoit dans une église voisine, où il imploroit, au pied des autels, le secours du ciel, que les princes de la terre lui refuspient. Il jugea bien, à l'horrible fracas qu'il entendit, que Téclat qu'avoit fait la mine , seroit suivi d'un assaut ; il se leva aussitôt ; et, dans le moment que les prêtres de cette église, pour commencer l'office, ei^tonnoient cette prière préliminaire, Deiis in adjutorium meum iniende; Seigneur venez à mon secours : «J'accepte l'au- «gure», s'écria le pieux Grand -Maître j et se tournant vers quelques anciens chevaliers qui
1 avoîent accompagné : « Allons, mes frères, leur — — u dit-il ^ changer le sacrifice de nos louanges.dans db l'Islb- « celui de nos vies , et mourons , s il le faut , pour ^'*^''- « la défense de notre sainte loi ».
Il s'avance , aussitôt , la pique à la main , monte sur le bastion, joint les Turcs, écarte, renverse et tue tout ce qui'iose lui résister; il arrache les Enseignes ennemies, et regagne impétueusement le bastion. Le général Mustapha , qui , de la tranchée , vit la consternation et la fuite de ses soldats , en sort , le sabre à la main , tue les premiers fuyards qu'il rencontre, et fait voir aux autres, qu'ils trouveroient encore moins xle sûreté auprès de leur général que sur la brèche. Il s'y avance, lui-même, avec audace; la honte et ses reproches ramènent, à sa suite , les fuyards; le combat se renouvelle; la mêlée devient san-. glante ; le fer et le feu sont également employés de part et d'autre; on se tue, de loin et de près, à coups de mousquet ou d'épée; on en vient jusqu'à se prendre corps à corps; et le plus fort ou le plus adroit tue son ennemi à coups dé poignard. Les Turcs y ^n butte aux arquebusades , aux pierres, aux grenades et aux pots à feu, abandonnent enfin la brèche , et tournent le dos; en vain leur général tâche , par menaces et par promesses, de les rappeller : tous s'écartent, tous fiiyent. Mais ils trouvèrent, en fuyant, la mort qu'ils appréhendoient de rencontrer dans le combat; et, de différens endroits de la place, on fit un feu si continuel d'artillerie sur le pied
266 HISTOIRE DÉ l'ORDRE
de la brèche , qu'on prétend que , dan» cette
DE l'Isle- dernière occasion , ils perdirent troi3 mille hom-^ Adam, jj^^g ^ ^|. ^-^^jg sangiacs , ou gouverneurs de
places.
Un si grand avantage coûta , à la religion , le grand ^maitre d artillerie, le chevalier d'Argillelemont , capitaine ou générai des galères , le chevalier de Mauselle , qui portoit letendard du Grand-Maître, et plusieurs autres chevaliers qui furent tués en combattant vaillamment.
Il ne se passoit presque point de jour qui ne fut signalé par quelque nouvelle attaque. Chaque pfficier-général , pour plaire au Grand-Seigneur , tâchoit, aux dépens de la vie des soldats, d'avancer les travaux dont il s'étoit chargé. Le bâcha Péri, ancien Capitaine, malgfë son âge avancé , se distinguoit par des entreprises continuelles: il s et oit attaché au bastion dltalie, et ne laissoit en repos les assiégés, ni jour ni nuit. Dans lespérance d emporter cet ouvrage , il fit cacher, derrière un cavalier quon avoit élevé sur les bords du fossé, un gros corps d'infanterie; et, le i3 de septembre, à la pointe du jour, et lorsque les assiégés, épuisés par la fatigue et par des veilles continuelles , s etoient laissés surprendre au sommeil, il fit monter ses troupes à lassant, qui coupèrent d^abord la gorge aux sentinelles, passèrent la brèche, et étoient près d emporter les retranchemens, lorsque les Italiens, honteux de voir les ennemis si près deux, se poussèrent, avec fureur, contre ces infidèles,
qui ne se défehdoient pas avec moins de couraf^e ^
et de résolution. . de i*i»le-
Le combat se maintint long-tems par la valeur ^°*''des uns et des autres. Le bâcha étoit à découvert sur le bord du fossé , d'où il leur envoyoit continuellement de nouveaux secours ; mais, pendant qu'il les exhortoit'à tàériter les récompenses que le Grand-Seigneur destinoit aux plus braves, un coup de mousquet tua, à ses côtés, le gouverneur de Tisle de Nègrepont , jeune seigneur d une rare valeur, et favori de Soliman. Péri, qui craignoit que le Grand-Seigneur ne lui imputât la . mort de son favori, ou pour la venger, redoubla ses efforts. Le Grand-Maître , que sa valeur et son amour pour son Ordre rendoient présent à toutes les attaques , accourut au secours ave« une troupe particulière de chevaliers attachés à sa personne. « Allons , dit-il à ceux qui l'environ- . «noient, repousser les Turcs; il ne faut pas « craindre des gens à qui, tous les jours, nous « faisons peiir » . Il charge, en même-tems, les infidèles^ Fesponton à la main. Les chevaliers de la langue d'Italie, sous ses yeux et à son exemple, font des prodiges de valeur: tous s'exposent aux plus grands péril^. Plusieurs furent tués dïins cette occasion; et on leur doîjt cette justice, qu'après le Grand-Maître , Rhodes, ce jour-là, fut sauvée par leur courage et leur intrépidité.
Péri , jugeant bien qu'il s'opiniàtreroit en vain à une attaque défendue parle Grand-Maîtré„ se contenta d'entretenir le combat; et, ayant
268 HISTOIRE DE l'ORDRE
"""" tiré ce corps d'infanterie de derrière le cavalier ,
DE L*i8LE- dont ils étoient couverts , il se mit à leur tête , et Adam. qH^ attaquer un ouvrage construit du tems du Grand-Maîtrie Carette, et qu'il prétendoît surprendre et non défendu. Ses troupes se présentèrent à lassant avec beaucoup de résolution; mais elles'nen trouvèrent pas miQiiiis dans le chevalier d'Andelot, qui défendoit cet ouvrage. Les citoyens et les habitans accoururent à son secours; les Turcs se virent bientôt accablés de grenades, de pierres, de bitume et d'huile bouillante : lar- , tillerie , qui étoit sur les flancs des bastions voisins , enfilant les fossés , fît un carnage horrible de ces infidèles. Péri , après avoir perdu beaucoup de monde dans c^s deux attaques , se \it forcé, malgré lui, de faire sonner la retraite.
Les jani^s^aires, rebutés de tant d'attaques inutiles , murmuroient hautement contre une entreprise où ils voy oient périr , tous les jours , les plus braves de leurs compagnons. Le visir Mustapha, craignant que ces plaintes ne passassent jusqu'à Soliman, et que ce prince, comme la plupart de ses semblables, ne prétendît le rendre responsable des mauvais succès , résolut de donner un nouvel assaut au bastion d'Angleterre, et, quelque nombre de soldats qull en coûtât à son maître , d'emporter la place , ou d'y périr, luimême, au pied des retranchemens. Il communiqué son dessein au hacha Achmet , qui étoit campé, et qui commandoit dans le quartier opposé aux postes d'Espagne et d'Auvergne. Ces
deux généraux convinrent ^ que , pendant que le visîr attaqueroit le bastion d'Angleterre, Achmet , de l'Isikpour partager les forces des assiégés , feroît met- ^^' tre le feu aux mines qu il avoit fait creuser, et , à la faveur des ruines , tâcheroit , de son côté , de monter sur les brèches et de s'y loger : cette entreprise s'exécuta , le 17 de septembre. Mustapha, à la tête de cinq bataillons , sortit de la tranchée ; les troupes , soutenues de sa présence , gravirent sur les ruines et sur les débris de la muraille , montèrent fièrement à l'assaut, gagnèrent la brèche, et , malgré tout le feu des assiégés, pénétrèrent jusqu^aux retranchemens, sur lesquels elles plantèrent même quelques Enseignes. Mais elles ne conservèrent pas long-tems ce premier avantage; une foule de chevaliers Anglois, qui avoient à leur tête un commandeur de cette nation, appelle Jean Bouk, sortirent .de derrière les retranchemens, et, soutenus par Préjan , grand-prieur de Saint-Gilles , et par le comman- * deur Christophe Valdner , de la langue d'Allemagne , firent une si furieuse charge , que les infidèles furent obligés de plier. Ils se retiroient, quoiqu'en bon ordre et toujours en combattant./ Mustapha, plus brave soldat , qu'habile général , leur amène, lui-même, du secours; le combat recommence avec une fureur égale : le général Turc se jette au travers des chevaliers , en tùe plusieurs de sa main: et, s'il eut été suivi par ses soldats , Rhodes étoit en grand danger. Mais lartillerie de la place, les petites pièces &ur-totit
270 HISTOIRE DE l'oRDRE
"T qui étoient pointées contre la brèche, et un grand
Dfc l'1sl£. nombre d arquebusiers, qui tiroient derrière les ^^"- retranchemens , firent un si grand feu, que les infidèles, sans écouter les menaces de Mustapha, « abandonnèrent la brèche , et lentraînèrent luimême dans leur fuite. Quelque glorieux que fût ce succès pour la religion , les chevaliers ne laissèrent pas de Tacheter . bien cher : on perdit,dans cette occasion , les commandeurs Bouk et Yaldncr, et plusieurs chevaliers Anglois et AUe- ; mands , et la plupart des principaux officiers. vLe hacha Achmet, ne fut pas plus heureux daas son entreprise que le général Mustapha : ce commandant, ayant fait mettre le feu aux mines ^ comme ^ en étoit conyçni^ , celle qui ëtoit sous le pojste d'Auveï]gne fut éventée ,^ et neut point d effet. La mine qui joua sous le poste d'Espagne , renversa environ deux, toises d'un ouvrage avancé , qui servoit d avaat-mur. Les Turcs se présentaient aussitôt pour s en eml^rer ; mais ils trouvèrent, s^ar les ruines , un gros de chevaliers Espagnols , qui leur en défendirent lesapproches : on se battit, quelque tems^ de loin et à coups de mousquets ; mais comme les Turcs, serrés et en bon ordre, savauçoient poux forcer les; assiégés , le chevalier du MesaU , capitaine du Jboulevard ou bastion d'Auvergne^ et le c]h^evafcer de Grimereaux, firent tirer 1 artillerie de leurs postes , si à propos et si souveijit , au travers 4^ ces bataillons épais de janissaires, que ces f oldats 9 quoique braves , et 1 élite de 1 armée ,
tkea pouvaot ^suyer plus lopg-tems la fureur, "^
se dispersèrent d eux * mêmes , et rjegaguèrent qe l'Islelewrs.tranchëes^ . . -^^"•
Soliman perdit, ce jour-là, trois mille hommes; et la religion, outre led chefs dont n6]us venons de parler, eut encore plusieurs cheva-^ liers de tuiés ^danâ ces deux ocdasions^é ^t ^l^tr'auires , Philippe ^d'Ardllân , Espagnol ^d^ejctrafctton ^ qui , par sa rare, valeur ^ mérita qu on conservât la naiémoire de «on noodu Préjan de Bidoux, grand-^prieur de Saint** Gilled, qwi pre- scpte^, noit , pour son poste ^ tous ceux qui ëtoieat att$(« qués , reçut un courpde mousquet qiiilui perçoit Ïr cou, mais dont il guérit heureusement. (1).
Ce fut en èe.temâ4à qu on découvrit la trahison du médieciu/Juif , qui , par ordre de Sélim, sétjpit^aistpefois établi dans Rhodes, oii il servoit d^espion aux. Turcs: on Icf surprit jettant dans leur can%p une lettre^ attachée à une flèche. Il fut aussitôt arrêté ; et , sur des indices si formels , ayant été miar à la question ^ H av^U'a qu'il a voiit tc^ujours donne a'vîs aux infidèles dès endroits foibles de la place ,et èe tout ce qui sy passoit , et lorsqu'il avoît été arrêté , qiae e-étùit la Cioaquième lettre qxiil leur avoit fait teiiîr par la même voye. Ses. juges le eondâmnèrent à être ëcartelé : on prétend qu'il mourut .Chtétien. Cette confession dulChristiainisma étoit trës^8u^*r pecf e ; aussi elle lui fut inutile^ s'il lae la voit fait
. (i) BoùrboQ, pAg. 3i.
272 HISTOIRE DE l'ORDRE
"■"~—"" que pour sa vie ; et il subit le supplice qu'il avoit
DE l'Isle- si justement mérité.
^"^"- Cependant, Soliman, irrité du peu de progrès que faisoient ses armes , tint un grand Conseil de guerre, où il appella ses principaux Capitaines : on y ouvrit différens avis ; Mustapha , qui , pour complaire à son maître, avant le siège, en avoit représenté Ventreprise comme très-facile, redoutant alors sa colère et son ressentiment^ proposa de donner un assaut général , et d attaquer la ville, en même-tems, par quatre endroits différens. « U semble , dit-il , que nous fassions à la guerre de concert avec nos. ennemis ; et que, « par générosité , lious ne voulions les combattre « qu a forces-égales. Nous n attaquons qu un poste « à-la-fois ; et^ comme ces chevaliers y- portent tt toutes leurs forces , il ne faut pas s étonner si M dé braves gens et lelite de la Chrétienté , résisu tent à nos soldats. Mais^ si toute Farmée envi- « roniie la place ; qu on en fasse d^s détachemens^ « qui montent à Tassant dans ions les endroits « où il y a des brèches ; et qn on ait soin de foiv (c tifier les assaillans par des secouirs continuels ., aies Rhodiens, pour lors obligés de se partager, « ne soutiendront jamiais nos efforts »...
Le Grand «-Seignem* approuva cet avis : Tassaut général fut indiqué pour le 24 de septembre; et Soliman , pour inspirer une nouvelle ardeur à ses soldats, fit publier qu'il leur accordoit le pillage de Rhodes , s'ils pou voient Temporter lepée ^ la main. Les Turcs firent ^ précéder Tas-
«aut, dont. nous allons parler, par un feu con- -^
tinuél de leur canon ; et, pour élargir les brèches, ^e "î! Is"»ils battirent , pendant deux jours continuels , les A»'^»» bastions d'Angleterre et d'Espagne , le poste de Provence, et le terre* plein d- Italie. La veille de ressaut, le Grand-Maître , au mouvement quil apperçut dans le camp ennemi , se douta bien quil alloit être attaqué. Les chevaliers, à son exemple et par ses ordres, redoublèrent lears soins ; mais , quoiqu'ils eussent à craindre pour tous les endroits qui étoLent ouverts dans la vaste enceinte des murailles,. cependant ils se virent contraints de se régler sur le peu de troupes qui ' leur restoient; et on«se réduisit à distribuer les anciens commandeurs , et les principaux chefs dans les postes que la violence ides attaques ^ J ouverture des brèches , et le défaut des fortifications exposoient aux plus grands dangers.
Le Graud<*Maitre , ayant pris ses arm^ , visita tous les quartiers pour reconnoitre la disposition de ses troupes , et lés exhorter à une généireuse défense ; et, s'adressant aux chevaliers qu'il •trouvoit dans leurs postes : « J'offenserois votre «courage^ leur disoit-il, si, par de simples parole^s , .«j'entreprenois.de le fortifier; et je vous dirois- « inutilement ce que vptre valeur vous autant de « fois inspiré en pareilles occa^ons. Considérez u seulement , Mes Chers Frères , que nous allons « combattre poi^r la religion et pour la défense «des autels, e^ qu'une glorieuse victoire doit « être la récompense de notre valeur, ou Rhodes,
274 Hl^TOtHE DE l'oRDBE
« le plus fort rempart de la Ghredeaté, nous
VlLLI£R8 *. , , * ,., , '
m l7sle- ^ ^nrir dé tombeau » . S il reacontroit des bour^ Adam, geois et des habi tans : «Soûçez, leur disoit-il, M qu'outre la défense de la foi , vous ates pris -les (( armes pour votre patrie , pour vos femmes , ^ pour vos filles et pour tous vosenfans : combatte a généreusement , Mes Amis , pour les sauver de K l*infamite dont ces barbares les menacent : leur u liberté , la vôtre, votre sang , votre hoïineur et «< vos biens sont entre vos mains , et dépendent « de votre courage ». .
Ce peu de mots , proiioncés avec une ardeur héroïque, attendrirent si fort les cœurs, que ' les uns et les autres, les bourgeois comme les chevaliers, le Grec et le Latin, protestèrent - hautement de n'abandonner leurs postes que parla mort; et, s'embrassant fraternellement, les yeux baignés de larmeg, il« se dirent comme le denyer adieu , sans plus songer à autre chose qu'à vaincre ou à mourir.
Les Turcs , dès la pointe du jour, redoublèrent leurs batteries, sur-tout coatre les postes qu'ils vouloient attaquer, non-seulement pour élai^ tes brèches, n%ais encore afin d'être moins vus en marchant à travers la fumée «de l'artillerie. Ils niontèrent fièrement à l'assant 'en «quatre endroits différens ; on n'av«oit point vu, depuis le commencemâdt du siège ^ taot cle ^résoluftion , sur^tou(t parmi les j^nîssaipes , ^i combattoient à la vue du jeune sultan.
Ge prince , pour les ^mspB&r par sa présence ,
DES CHEVALIERS DE MALTE. SsyS
«^étoit placé sur une colline voisiné , où on lui '
^ ViLLIEItS
avoit dressé un échaffaud, doù, comme dun de lIslb amphithéâtre , il pouvoit juger, sans péril, de ^'***'* la valeur de cette courageuse milice. Le canon de la place commence à tonner : on vient aux coups de mousquets, d arbalètes, et de flèches. Les chevaliers montrent , de tous côtés , leur in»trépidité ; les soldats , leur obéissance et leur courage : les uns brûlent les assaillans avec des huiles bouillantes et des feux d artifices ; d'autres roulent sur euK de gros quartiers de pierre , ou les percent à coups despontons. Ce fut a^ bastion d'Angleterre qu'il y eut plus de sang répandu ; c'étoit le plus foible de la place , le plus vivement attaqué , et aussi le mieux défendu. Le Grand-* Maître y accourut ; d'un côté , sa présence inspire une nouvelle ardeur aux chevaliers^ de l'autre, l'espérance du butin encourage le soldat Turc. Jamais ces infidèles n'avoient fait voir une si grande ardeur; ils montent sur les ruines des murailles à travers des boulets, des dards et des pierres ; rien ne les arrête; et îi y en eut plusieurs qui, du haut des machines que ces infidèles avoient approchées des murailles, ^jettoient, à corps perdu ^ sur les remparts , où ilsétoient bien* tôtmassacrés. Les chevaliers précipitent les Turcs, du haut dé la brèche , dans le fossé ; on renverse les échelles ; et le canon de la place fait un carnage si terrible, que Je$ Turcs pji^at, rewhnt eU sont près d'abanidonher l'assaut. Mais 1^ lieuleuaat du général , qui commandoit à cette at*
276 HISTOIRE DE L^ORDR.Ë
taque , officier révère des soldats pour sa rare
ViLLIKBS 7 1 « 1 M 1
PK l'Islï:- valeur, les ramené au combat : 11 monte le pre- Adam. 0jiep gur la brèche , y plante une Enseigne^ Heureusement pour les assiégés, un coup de canon, parti du poste d'Espagne^ le renverse dans le fossé; sa mort devoit naturellement refroidir l'ardeur de ses soldats. Le désir de la venger fit naitre , en ce moment, un sentiment contraire, et yrie espèce de rage et de fureur dans les cœurs : ils se précipitent dans le péril, contens de périr, pourvu qu ils puissent tuer un Chrétien. Mais toute leur impétuosité ne put* pas faire reculer , d'un pas les chevaliers. Les prêtres , les religieux , les vieillards , et jusqu'aux enfans , tous veulent avoir leur part du péril , et repoussent les ennemis avec des pierres, du soufre et de Thuile bouillante.»
Des femmes ne le cédèrent pas en assiduité aux pionniers , ni en courage aux soldats : plusieurs perdirent la vie , en défendant leurs maris et leurs enfans. L'histoire fait niention dune Grecque (i) d'une rare beauté, et maîtresse d'un
(1) Mulier una, Graecanici sanguinîs^ qoae cutn arcis prœfecto consuetudinein habebat , ut eum agnovit fortitèr diiiiicanilo occisum, amplexa duos venusto coipore et amabili indole pueros | quos dpfunçto genuerat , postquàrn maternae pietatis oscula extrema libàsset et notam crucis Gliristi lacrymantium , perituroruinque frontibus tnipressisset, ferro atrox-fœmina jugulavit, et trementes adhùc, exeunte simul sanguine et spiritu, artus cum caeteds quœ cara habebat in aedettUs^imuai rogum coojecit^ ne
officier qui commandoit dans ce bastion , et qui "Z venoit detre tué. Cette fille, outrée de la mort de lIslede son amant, et ne lui voulant pas survivre, ^''**'* après avoir baiaé deux jeunes enfans qu elle avoit eus de lui, et leur avoir fait le signe de la croix sur le front ; « Il vaut mieux , mes chers enfans , «leur dit-elle, les larmes aux yeux, que vous «mouriez par mes mains, que par celles dé «nos impitoyables ennemis, ou que vous soyez « réservés à d'infâmes plaisirs, plus cruels que la «mort ». Alors, pleinçde fureur, elle prend un couteau , les égorge , jette leurs corps dans le feu, se revêt des habits de cet officier encore teints de son sang, se saisit de soq sabre ^ court sur la ' brèche, tue le premier Turc qui s oppose à elle, en blesse d autres, et meurt en combattant aussi vaillamment qu auroit pu faire FofBcier le plus courageux, et le soldat le plus déterminé.
On ne se battoit pas avec moins de fureur et d opiniâtreté aux autres attaques. Le plus grand péril fut au poste d'Espagne ; Tàga des janissaires, qui çopamandoit de ce côté -là, marcha à lassaut, à la tète de ses soldats : lartillerie de la place
hostis y dicebat , vilissimus TÎvis aut mortui^ geminâ nobU litate corporibi]3 potiretur. Et cudi dicto induens cari amatoris paludamentum madiduiïi mtiUo adhùc sanguine accepta frameà in hostes tendit, ibi egregia bellatrix, et omnium sœculorum memorià dignissima virago, confertas inter hostium pbalanges, more virorum fortitèr hellando occubuit. JcLcobi Foniàrd^ debello Rhddio, lib. II y p. iSg. Francofurd ad Mœnum*
278 HISTOIRE DE l'oRDRE
eii tua un grand nombre avant qu ils fussent DE l'Isle- parvenus au pied de la brèche. Ceux des Turcs , Adam, qui peuvent traverser le fossé, vont sapper le mur, et demeurent souvent ensevelis sous. les ruines ; d autres plantent des échelles ; quelques* uns entassent les corps morts de leurs compasgnons^ gagnent le haut de la muraille, mialgré toute la résistance des assiégés , et pénètrent jus^ qu'aux retrancheroens , où on prétend quils plantèrent jusqu'à trente Enseignes. Malheureu* sèment pour les chevaliers , ceux de cet Ordre qui étoieot de garde au bastioti d'Espagne, pensèrent être surpris pour ne s être pas tenus sur ' leurs gardes. Les Turcs , n ayant fait aucune démonstration de les vouloir attaquer^ ces chevaliers , qui se reprochoient d'être inutiles dans ce poste , et qui voyoient que les Turcs prèssoient fort le bastion d'Italie . coururent au secours; et ne laissèrent , sur le bastion d'Espagne , que quelques sentinelles. Ces soldats mêtne , contre toutes les règles de la guerre, abandonnèrent ^leur poste pour aider à des canonniers à transporter quelques pièces de canon , qu'ils vpuloient pointer contre le poste que Faga des janissaires attaquoit. Des Turcs, cachés derrière dts ruines, voyant ce bastion abandonné, montent sans être découverts , gagnent le haut de cet ouvrage, s'en rendent maîtres, taillent en pièces les canonniers, arrachent les Elnseignes de la religion, plantept celles de Soliman en leur place, et, par des cris de victoire , invitent leurs camarades à
se joindre à eux ; l'aga y envoya un détachement
de ses janissaires. ©«"l^Isu-
Le Grand-Mat tre, averti de cette surprise, y ^'***accourt aussitôt , fait pointer 1- artillerie du bas* tion d'Auvergi)e contre louverture que lé canon ennemi avoit faite à celui d'Espagne , empêche les Turcs d en approcher ; et\ d une autre batterie , qui voyoit le bastion , il fait tirer sur ceux qui 3 en étoient emparés , et qui tâchoient de se loger. Dun aufr^ côté, le commandeur de Bourbon , par son ordre , suivi d'un^ troupe de braves soldats, entre, par la cazemate, dans le bastion, monte jusques aur le haut et sur la plate-forme , lepée à la main, pour en chasser les infidèles. {1. en trouve une partie de tués par le canon ; il taille en pièces le reste , relève les Enseigiies de rOrdre , abat celles des Turcs , et tourne Vartillerie de ce bastion contre cçux qui montoient à une brèche faite à Vendroit de la muraille qu on appelloit le poste d'Espagne. Caga s'y maintenoit, malgré la défense courageuse des chevaliers ; le Grand-Maitre y revient à la tète de ses gardes, et se jette au milieu des infidèles avec une ardeur, qui, par des motifs différens, ne faisoit pas moins craindre seschevaliersi que ses ennemis. Le coipbat recommence avec une nouvelle fureur; le soldat encore sain , le blessé et le mourant , confondus ensenible , après six heures de combat, manquent plutôt de forces que de courage. Le Grand -Maître, craignant que ses soldats , épuisés par une si longue résistance, ne
28o HISTOIHE DE l'oRDRE '
y^j^^jj^jjg fussent accablés par la multitude des ennemis;
tE l'Isle- tira, de la tour de Saint-Nicolas, deux cents hommes , commandés par des chevaliers. Ces gens frais et reposés firent changer la face du combat; les janissaires commencèrent à reculer, et, se voyant pressés par ces braves soldats , ils abandonnent la brèche ,^et tâchent de regagner leurs tranchées. Soliman, pour couvrir la honte de cette fuite , et pour sauver l'honneur de ses troupes, fait soigner la retraite , après avoir laissé, sur la brèche, ou au pied des murailles, plus de quinze mille hommes, et plusieurs Capitaines de grande réputation, qui périrent* dans ces dififiérens assauts.
Les Hhodiens , à proportion , ne firent pas un« perte moins considérable ; et j outre les soldats et les habitant, il y eut un grand nombre de che- %^aliers tués dans ces attaques , parmi lesquels on comptôit le chevalier du Fresnoi , commandeur ■ de la Romagne; le commandeur de Sainte -Ca* melle , Provençal ; Olivier de Tressac , de la langue d'Auvergne; et frère Pierre Philippe, receveur du Grand-Maître. Le chevalier Jean de Roux, dit Parnides, dun coup de canon, eut 1% main empo^*tée, dont il venoit de tuer sept Turcs: il y eut peu de chevaliers qui revinssent de ce coinbat sans blessures; et à peine en resta-t-il de sains pour continuer le service.
Le sultan, devenu furieux par le mauvais
(f) Bourbon , png. 35.
suctès de cette entreprise , s'en prit à Mustapha , son général, qui, par complaisance pour son de l'Islemaître, Favoit conseillée; et il commanda qu'il ^^'*' fut tué à coups de flèches : triste récompense de ses services , mais à laquelle , sous le gouvernement des infidèles , des esclaves et des courtisans serviles sont souvent exposés. L'armée étoit ran-^ gée en bataille pour être témoin de la mort de son général , et ce malheureux étoit déjà attaché au funeste poteau , lorsque le hacha Péri , outré du supplice qu^on faisoit souffrir à son . ami , en fit surseoir l'exécution , persuadé que Soliman , après être revenu de sa colère, ne seroit pas fâché qu'on eût épargné cette tache à sa gloire. Gomme il avoit élevé ce jeune prince dçs son enfance , et qu'il avoit conservé beaucoup de pouvoir sur son esprit,, il fut se jetter à ses pieds, et lui demanda la grâce de Mustapha. Mais il apprit , par sa propre expérience , que les lions ne s'apprivoisent point ; Soliman , encore dans les premiers transports de sa colère , jaloux de son autorité , et irrité qu'il y eût , dans tout son em^ pire , un homme assez hardi pour surseoir l'exécution de ses ordres , le condamna , sur le champ, ' à la même peiiie. Les autres hachas consternés , pour le fléchir ,.se prosternèrent tous à ses pieds; le sultan, revenu de son emportement, se laissa toucher à leurs larmes; il accorda la grâce de Mustapha et de Péri ; mais il ne voulut plus voir Mustapha , et l'éloigna , depuis , sous prétexte d'un autre emploi.
2^2 HISTOIRE DE l'oRDKE
Ce prince , désespérant d'emporter cette place , »E L*i8LE- paroissoit déterminé à lever le siège ; et on pré- Adam. ^gQ^j q^çr ^s compagnies entières et les gros bagages commençoient à filer, vers la mer, pour se rembarquer; mais un soldat Albanois, sorti de la tille , se rendit au camp des Turcs , et les assura que la plupart des cnevaliers ^voient été tués ou blessés au dernier assaut , et que ce qui en restoit^ netoit pas capable d'en sputenir un autre. On prétend que le rapport de ce déserteur fut confirmé par une lettre d'Amaral , qui mar* quoit, au Grand-Seigneur, que les assiégés étoient réduits à la dernière extrémité.
Ces diffère^ a^s le déterihinèrent à continuer le siège ; et , pour faire voir, à ses troupes et aux assiégés , qu'il étoit résolu de passer Thyver devant la place, on commença, par son* ordre, à bâtir, sur le Mont Philerme, une maison destinée à lui servir de logement : il donna, en même tems ,' le commandement de Tarmée * au bâcha Achmet , habile ingénieur, et qui changea de méthode dans la conduite de ce siège. Il résolut de ménager le sang des soldats, et, avant que de les ramener à lassant , de le préparer par un nouveau feu , sur-t6ut par la sappe et la mine, et par d'autres ouvrages souterrains, en quoi il excelloit.
Ce nouveau général s attacha d'abord au bastion d'Espagne, dont le fossé étoît plus étroit et moins profond ; et , afin d'en faciliter la descente, son at-tillerie, pendant plusieurs jours, battit cet
ouvrage avec tant de fureur, qu'il en ruina toutes les défenses : il ny eut que la barbacane, ou se i/jsle. fausse braye , que le canon , à cause de son peu ^"^*^ d élévation , ne put endommager. Le général infidèle résolut de pousser la tranchée jusqu'à cet ouvrage, qui couvroit le pied de la muraille; mais ôette tranchée, étant vue dû poste d'Auvergne, fut foudroyée p2lr le canon des chevaliers. Les Turcs, pour s'en mettre à couvert, élevèrent, àu-devant de la tranchée, une épaisse muraille; mais ils ne purent achever ces diffJêrens travaux , sans perdre un nombre infini de soldats et de pionniers; aucun nosoit se découvrir, qu'il ne fut aussitôt exposé au feu de l'artillerie ou dé la mousqueterie; et les chevaliers, en même-tems, jettoient continuellement des grenades et des pots à feu dans leurs ouvragés. Le général Turc, pour en empêcher l'effet, fit dresser, le long de la courtine, une galerie , avec des planches couvertes de peaux de bœufs nouvellement écorchés, et sur lesquelles le feu n'aivoit point de prise. A la faveur de ce nouvel ouvrage , il fit sapj^r la muraille, pendant que d'autres compagnies de pionniers et démineurs* travailloient continuellement à pénétrer sous les bastions de la place., et à y établir des chambres et des fourn^eaux.
La sappe, ayant fait tomber plusieurs toises de murailles da poste d'Espagne , les barbares se présentèrent pour monter à l'assayt ; mais , ayant pénétré jusqu'à la brèche , ils se virent arrêtés par
284 HISTOIRE DE l'ORDRE
7 de nouveaux retranchemens . bordés d'arlillc-
VlLMEHS . Il/»' .11
DE l'Isle- rie, et dont le feu continuel , après leur avoir tué Adam, ^jj grand nombre.de leurs plus braves officiers, et une foule prodigieuse de soldats , contraignit les autres à se jetter dans leurs tranchées.
Le bailli Martinengue , toujours en action, et pour empêcher ces infidèles de venir reconnoitre les travaux quil faisoit aù-dedans de la place , fit ouvrir des canonnières dans les murailles de la contr escarpe , ' qui étoit de son côté , d'où , à coups d arquebuse , les chevaliers tuoient tous ceux qui osoient en approcher. Les Turcs, à son exemple, en firent autant de leur côté ; c etoit un feu continuel de part et d'autre. Malheureusement un coup, parti de la tranchée, et tiré au hazard, frappa Martinengue dans rœil) dans le moment qu'à la faveur dune canonnière , il examinoit les travaux des ennemis : il tomba de ce coup , et on le crut blessé à mort. La religion , dans une pareille conjoucture, n'eut pu faire une plus grande perte : lui seul dirigeoit la valeur des chevaliers, et déterminoit les tems et les endroits où ils dévoient porter leurs armes. Le Grapd-Maitre , ayant appris sa blessure, accourût aussitôt en cet endroit , et le fit porter dans son Palais : par ses soins, et selon les vœux des chevaliers, et dç tout le peuple, il guérit, depuis , de sa blessure. Le Grand-Maître , en son absence, prit sa place, et se chargea de la défense du bastion d'Espagne. Le chevalier de Gluys, grand-prieur de France, le commandeur de
DES CHEVALIERS DE MALTE. rxSS
Sainte-Jaille , bailli de Maaosque , celui de la ' «
Morée , et les plus anciens ckevaliers de TOrdre , be lIsle- \
restèrent auprès du Grand-Maître, pour parta- IAda^i. ger, avec lui , les périls et la gloire de cette dë- /ense. Il s'y passa ^ de part et dartre, des actions d'une valeur extraordinaire : c'étoient, tous les jours, de nouveaux combats. On devroit être surpris qu'un si petit nombre de chevaliers , qui n'a* voient plus pour se couvrir que quelques retirades et de foibles retranchemens , eussent pu tenir si long-tems contre le nombre prodigieux des assaillans , si ce petit nombre d'assiégés n'avoit été compose d'anciens chevaliers , d'une valeur éprouvée en mille autres occasions, et qui, dans celle-ci, étoient tous résolus de sacrifier leurs vies pour la défense des autels. On est bien fort et bien rèdoutable,quandon ne craint point la mort. L'histoire, en parlant de leur zèle et de leur courage, n'a qu'une sorte d'éloge, pour tous ces généreux soldats de Jésus-Christ. Ce n'est pas qu'il ne se trouvât , parmi ces guerriers, des talens différens, et plus ou moins de capacité dans l'art militaire; et nous serions justement répréhensiblés, si nous ne rendions pas la justice qui est due à la mémoire du Grand* Maître, qui, pendant trente^quatré jours que dura la blessure et la maladie du bailli Martinengue, demeura dans le retranchement, fait sur le bastion d'Espagne, sans en vouloir sortir, et sans prendre aucun repos ni jour, ni nuit , que, pendant quelques momens qu'on lui jettoit un matelas au pied de ce
2%6 HISTOIRE D£ L'ORDRË
' retranchement : tantôt soldat, et tantôt pion*
m lIsle- nier, mais toujows général; si on en excepte Adam, cette ardeur qui le faisoit combattre comme un jeune chevalier, et qui le précîpitoit dans le péril , avec moins de précaution qu il ne con venoi^ à un souverain.
A lexemple du Grand-Maître, qui se ménageoit si peu, ce qui restoit de chevaliers dans les principaux postes delà place, prodiguoient, tous les jours, leurs vies, soit à la défense des brèches et des reti'anchem^ns , et souvent dans des combats souterrains, quand il sagissoit.de rencontrer les mineurs, et d'éventer les mines : il ne se passoit point de jour qu on n en vint aux mains en difiPér^ns endroits. Outre le bastion d'Ëspagpe, qui étoit presque entièrement ruiné, les Turcs s'étaient principalement attachés aux postes d'Angleterre<, de Provence, et d'Italie. Le grand nombre <le troupes dont leur armée étoit composée , iburnissoit aisément à tant d'attaques ; les murailles étoient rasées en plusieurs endroits, et les l^rèchcs si grandes, quon vit les Turcs , rangés en bataillon , monter à lassaut du . bastion d^Angleterre^ Les chevaliers, qui en avaient entrepris la dépense , bordoient Les remparts, r^pée à la main, et faisoient, àe leurs corps, un nouveau parapet. Us étoient secondés par lartillerjede la place, qui, de diiïérens endroits, battoit le pied de la brèche. Les Turcs, sans s'épouvanter du nombre^s morts , se pous^ sent av'M fiireur contre Les chevaliers , les joi«
gnent, combattent corps à corps, et, autant par ieur multitude que par leur courage, les forcent bi lIslsde reculer. Ces généreux défenseurs se voyoient ^^^' au moment d'être accablés pgr la foule de leurs enoaGots , lorsque le chevalier de Morgut , grandprieur de I^avarre , et un des capitaines du secours, comme on les appellolt alors, accourut avec sa troupe, rétablit le combat, força à .son tour ces infidèles de reculer, et, par de nouvçaux efforts , les réduisit , à la fin , après avoir perdu pliis de six cents hommes , à faire sauner la re* traite, et à abandonner cette attaque.
Mais si la religion , dans la personne des chevaliers', avoitde si braves défenseurs, elle nourrissoit «ttssi dans son sein , et même parmi ses principaux chefe , un traître qui n oublioit rien pour avance la perte de Rhodes et la ruine de tout rOrdre. On voit bien que je veux parler du chancdier d'Amaral : voici à-peu-près de quelle manière le commandeur de Bourbon, dans sa relation du siège de Hbodes , rapporte un événement si tragique.
D'Amaral, dit cet auteur, toujours agité des furies qui lui déchiroient le cœur , et sans être touché du sang de ses confrères, quil voyoit répandre tous les jours , persistoit dans les intelligepces criminelles qu'il entretenoit avec les Turcs. Un de ses valets -de -chambre, appelle 3o Biaise Diez, qui avoit toute 3a confiance, se ren* °^*^ ^^' doit , avec un arc , à des beures indues au poste d'Auvergne , d où , quand il croyoit n'être pas
" apperçu , il jettoit dans le camp ennemi une
DE l'Islb- lettre attachée à une flèche. Ses voyages fréquens ^' au même endroit, et sur -tout dans une place assiégée , firent naître d'abord quelque soupçon ; mais , comme on ne lui avoit point vu jetter «es lettres, et d'ailleurs qu'il appartenoit à une personne de grande autorité , ceux qui avoient observé ses démarches furtives , n'osèrent d'abord en parler, de peur de s'attirer le ressentiment d'un homme puissant et vindicatif. U n'y eut qu'un seul chevalier, qui, passant par-dessus toute considération , et voyant ce domestique revenir souvent au même endroit , en avertît secrettement le Grand-Maître. Par son ordre, on arrêta aussitôt ce domestique; il fut ensuite interrogé par les juges de la chàtellenie, qui , n'étant pas satisfaits de ses réponses équivoques, le firent appliquer à la question. U n'eil eut pas sitôt ressenti les premiers traits , qu'il avoua que, par le commandement de son maître , il avoit jette plusieurs lettres dans le camp des Turcs, .pour avertir ces infidèles des endroits les plus foibles de la place. U ajouta qu il leur avoit fait sçavoir que, dans les derniers assauts, la religion avoit perdu la plupart de ses chevaliers ; d'ailleurs , que la ville manquoit de vin , de poudre , et de munitions de guerre et de bouche; mais que, quoique le Grand-Maitre fût réduit à l'extrémité, cependant il qe falloit pas se flatter que le Grand- Seigneur se rendit maître de cette place, que par la force de ses armes.
Cette déposition fut portée au Conseil ; et , par ";
ses ordres, on arrêta le chancelier, qui fut con- ^'l^s" duic à la tour de Saint- Nicolas. Deux commun- ^^^" deurs, grands-croix , s'y rendirent, avec les magistrats de la ville, pour instruire son procès: on lui lut la déposition de son domestique, qui lui fut ensuite confronté , et qui lui soutint ,que c etoit uniquement par son ordre qu il s etoit transporté , plusieurs fois, au poste d'Auvergne, d'où il avoit jette ses lettres dans le camp des infidèles. Cette déposition se trouva soutenue par celle d'un prêtre Grec, chapelain dé l'Ordre, qui vint déclarer aux jugea, que, passant, un jour, par la barbacane du bastion d'Auvergne, pour reconnoître les travaux des ennemis , il avoit trouvé , dans un endroit écarté, le chancelier avec ce même domestique, qui. tenoit une arbalète avec son carreau ou sa flèche quarrée , à laquelle il s'apperçut qu'il y avoit un papier attaché; que le chancelier, qui regardoit alors par une canonnière , s'étant retourné , parut surpris de le voir si près de lui; qu'il lui demanda fièrement et avec un ton de colère, ce qu'il cherchoit; et qu'ayant reconnu que àa présence dans cet endroit lui étoit désagréable , il s'étoit retiré avec précipitation.
. Diez convint de la<léposition du prêtre Grçc , et de toutes ses^ circonstances. Ce domestique, qui peut-être se flattoit , à force de charger son maître, d'échapper au supplice, ajouta <{ue c'é-
toit le chancelier qui avoit attiré, dans l'isle , les
„ armes du Grand-Seigneur, par le^ avis qu'il lui
VILLIBBS • .r. JlWJll 1.
DE l'Islb* avoit fait passer de 1 état de la place , et , en lui en- Abam. voyant , jusqu'à Gonstantinople , cet esclave dont nous avons parlé, et qui conduisit toute cette né» gociation.On fit en même-tems souvenir le chancelier, que , le jour de lelection de TIsle-Adam , il n avoit pu s empêcher de dire qu'il serok le dernier Grand-Maître de Rhodes. D'Âmaral y sans s'étonner , et confronté , une seconde fois y avec son domestique et le prêtre Grec , traita Diez de coquin et d'imposteur , et dont la déposition , dit^il, n'étoit que l'effet du ressentiment qu'il avoit conservé des châtimens , que sa mauvaise conduite lui avoit attirés. Il nia tous les faits avancés par le prêtre Grec, avec une fermeté qui ne devroit se trouver qu'avec l'innocence : il fallut, enfin , en venir à la question. Mais, avant que de l'y appliquer, ses juges, qui étoient ses confrères^ pour lui en épai^ner les douleurs, et aussi pour tâcher d'en tirer la connoissattce de ses complices, le conjurèrent, dans les termes les plus pressans, de les aider, par un aveu sincère de ses fautes , à le sauver; mais le chancelier rejetta leur office avec indication; et il leur demanda fièrement s'ils le croyoient asses^ache , après avoir servi la religion pendant plus de quarante ans , pour se déshonorer, à la fin de sa vie , par laveu d'un crime dont il étoit si incapable. Il soutint la question avec la même fermeté ; il avoua seulement que, dans la conjoncture de Télection du Grand-Maitre, et dans uâ tems où
les Turcs meaaçoieût Rhodes d'un siège ^ n'étant .
pas prévenu , dit-*il , en f avetir du courage et de p^ lIsl^ rhabileté de Vkl€*Addm ^ il lui étoil échappé de ^''**'* dire qu'il sei^oit peut-être lé dernierOrand-Maitre de Rhodes ; et ^ se tournant vers ses juges, il leur demianda si une palrole , que 1 émulation et la concurrence à la même dignité lui avoit arrachée^ méritoit qu'on mit le grand-chancelier de l'Ordre entre les mains des bourreaux ? Mais ses juges , persuadés de son intelligence criminelle avec leis Turcs ^ ne se laissèrent pas éblouir à ses protestations ; personne ne prit ses récriminationi contre Biaise Diez , pour des preuves de ton in-^ Qocence : le maître et le valiet furent condamnés à mort. liie chancelier , par sa sentence ^ devoit avoir la tête coupée; Diez, être pendu; leurs corps , mis ensuite par quartiers , et exposés à la vue des Turcs , sur les principaux bastions de la place. Le valet fut le premier exécuté ; il étoit ne Juif; maisil s'étoit converti; et il déclara, au sup^ plice, qu'il, naouroit bon Chrétien. Avant que de faire mourir d'Amaral , on tint iine assemblée dans la grande église de Saint- Jean , à laquelle le bailli de Manoâque présidia. Le criminel y fuit amené; on lui lût la ëenteilce, qui ordonnoit qu'il sèroit dégradé et dépouillé de l'habit de l'Ordre : ce qui fut pratiqué avec les cérémonies prescrites par les statuts. On le livra, ensuite^ à la justice séculière, qui le conduisit dans ses prisons ; et, lé jour suivant , il fut porté, en chaise , dans la place publique , où il deVoit éti^e exécuté.
"TT" U vit les apprêts de son supplice^ et les approches
DE L*isLE. de la mort avec une fermeté digne d une meilleure ^^^' cause ; mais le refus qu'il fit, dans cette extrêmîité, de se recommander à la protection de la Sainte- Vierge , dont le prêtre , qui Fassistoit , lui présentoit Fimage , ne donna pas bonne opinion de sa piété. Fontsmus , historien contemporain , et témoin oculaire; parlant de la mort des deux grands .-croix, chargés, au comihencement du siège , avec d'Amaral , de la visite et du soin des munitions de guerre et de boi^che, et qui aVoient été tués aux assauts, ajoute, en parlant du chancelier, mais sans le nommer: «Dieu, dit « cet auteur , avoit réservé le dernier triumvir à «une mort honteuse, et qu'il avoit bien méri- « tée. n Cependant , ses services rendus à la religion depuis tant d'années ; sa fermeté au milieu des plus cruels tourmens de la question ; cette fidélité , si ancienne et si recommandable de la noblesse Portugaise pour ses souverains , et dont il y a dans l'histoire tant d'illustres exemples, tout cela auroit pu balancer la déposition d'un domestique ; et peut-être qu'on n auroit pas traité si rigoureusement le chancelier, si, quand il s'agit du salut public , le seul soupçon n'étoit pas, pour ainsi dire, un crime que la politique ne pardonne guères.
Quoiqu'il en soit , et pour continuer la relation de ce fameux siège, Soliman , rebuté de sa durée, et du peu de^ succès de ses- mineurs, ordonna, à Âchmet, de recommencer ses batteries ,
DES CHEVALIERS DE MALTE. 2g3
et de disposer ses soldats pour un assaut général.
Rhodes étoit alors en spectacle à tout lunivers : de^^l'Isleles Turcs se flattoient de l'emporter, à la fin, Adam. 1 epée à la main : et les chevaliers , réduits à un petit nombre, et plutôt cachés et ensevelis, que
- fortifiés dans ce qu'il leur restoit de terrein , attendoient , avec impatience , pour faire lever le siège 5 le secours que les princes Chrétiens leur faisoient espérer inutilement , depuis si long-tems. Mais l'empereur Charles-Quint et François I, roi de France , attachés si opiniâtrement l'un contre l'autre , n'osoient se défaire de leurs forces , ni les partager : et les autres souverains de rEurope,*dont la plupart a voient pris parti entre ces deux princes, ou qui çrs^ignoient une invasion dans leurs États, de peur de surprise, se tenoient toujours armés. Le Pape même, appellq Adrien VI , pontife pieux et sçavant , mais tout dévoué . à l'empereur, ayant été conjuré, par le cardinal Julien de Médicis , ancien chevalier de l'Ordre, de faire passer à Rhodes, sur ses galères, un corps' d'infanterie i qui étoit alors aux environs de Rome , le nouveau pontife s'en excusa, sur le prétexte qu'étant peu versé dans les affaires du
» gouvernement , il ne pouvoit pas se défaire de ses troupes, pendant que toute l'Italie étoit en armes. Mais il y a bien de l'apparence qu'il n'osa en disposer sans la participation de l'empereur, son ^bienfaiteur ; et , par complaisance pour ce prince, au lieu de les envoyer à^ Rhodes, il les fit passer dans le Milanois et dans la Jjom-
294 HISTOIRE DE l'OBDRÊ
: hardie, ow elleô furent eAiplovées contre les Fran-
ViLLIERS , X J
91 L*ISLE- ÇaiS»
Adam. ^ift^i le Grand-Maître et ae8 chevaliers, après avoir mis toute l^ur confiance en Dieu , se virent réduits à n'espérer de secours que cdui quils pojarroient tirer de TOrdre même : encore furent-r ÏI3 si malheureux , qu ils. ne purent recevoir un convoi considérable que des chevaliers Fran-^ çai^ avoient fait partir, du port de Marseille, sur df ux vaisseaux.
L un de ces vaisseaux , après avoir été battu , plusieurs jours, de la tempête, coula à fond à la hauteur de Monaco; et Tautre, après avoir perdu ses mâts par leffort de la même tempête, échoua sur les cotes de Sardaigne , et se trouva hors d état de tenir la mer. Les Anglois ne furent pas plus heureux : le chevalier Thomas de Nien* port , s étant embarqué avec plusieurs chevaliers ^e^sa nation , et portant, à Rhodes, des vivres et ' dq Targent, fut battu par la. même tempête, qui le porta contre une plage déserte , où il échoua. Le chevalier Aulamo , de la langue dlArragon , et prieur de Saint-Martin, se flattoit d'entrer dans le port de Rhodes; mais il fut rencontré, dans l'Archipel , par des galères Turques , auxquelles , après un long combat , il n'échappa qu'avec peine. L'Isle-Adam, abandonné, pour ainsi dire , de tout ^cours humain , ne s'abandonna pas; lui-n^ème. Ce grand homme fit ^oir, daps cette extrémité, le même courage qui le portoit si souvent sur la brèche, et contre ses
DES GHEVALIfiRS DE MALTE. 296
ennemis. Par son ordre , les chevaliers qui rési- — — — — doient dans les isles voisines dépendantes de be l'Uli. Rhodes , et dans le château de Saint-Pierre , les ^*"abandonnèrent pour conserver la capitale de rOrdre; et, sur de légères barques et de petits brigantins, ils y transportèrent ce qui s y trouva de soldats, d armes et de vivres. Le Grand-Mat«tre , réduit à lextrèmité , prit ce parti dans le^ pérance de recouvrer , un jour, ces isles , s il se pouvoit maintenir dans Rhodes. Mais; comme on avoit déjà tiré , de ces difSérens eqdroits , de pareils secours , ce dernier, la seule espérance des chevaliers*, leur fit plutôt voir leur foiblesse, qu'il n'augmenta leurs forces. Le Grand-Mai tre dépêcha , en méme-tems , en Candie , le chevalier Farsan, dç la langue d'Angleterre, pour tâcher d en tirer des vivres ; et il envoya un autre chevalier, appelle des Reaux, à Naples, pour hâter le secours qui étoit retardé par la rigueur de la saison ; mais tous ses soins furent inutiles ; et il sembloit que la mer et les vents eussent conjuré la perte de Tisle de Rhodes , et de cet armement , la dernière espérance des assiégés.
Les Turcs, auxquels des transfuges avoient représenté ce secours comme plus puissant et plus prochain qu'il n'étoit, pour le prévenir^ redoublèrent leurs efforts. Achmet, qui, sous les ordres de Soliman , avoit toute la conduite du siège ^ dressa une batterie de dix^sept canons contre le bastion d'Italie, dont il acheva de ruiner les fortifica^tions. Il poussa ensuite la
•296 HISTOIRE DE l'oRDRE
tranchée jusqu'au pied de la muraille; et, pour
DE l'Isle- urètre point endommaf|[é par lartillerie de la Adam, place, il fit couvrir ces nouveaux ouvrages par des poutres et des madriers très-épais. Ses pionniers percèrent ensuite la muraille^ et pénétrèrent jusques sous les retranchemens , d'oii ils tiroient la terre qui les soutenoit , et qu'ils firent crouler; en sorte que les chevaliers se virent contraints de se retirer plus avant dans la place; et le -Grand-Maître, qui ne partoit point des attaques , voyant les infidèles maîtres de la meilleure partie du terre-plein de ce hastion , fut réduit à faire abattre l'église de Saftit-Pantaléon , et la chapelle Notre-Dame de la Victoire , pour empêcher les Turcs de s'y loger; et il se servit des matériaux de ces deux églises pour construire de nouvelles barricades, et des retranchemens qui empêchassent l'ennemi de pénétrer plus avant dans la place.
Le général Turc eut le même succès au bastion d'Angleterre. Après que son artillerie l'eut foudroyé pendant plusieurs jours, et qu'il en eut rasé les murailles et ruiné les retranchemens , plusieurs chevaliers proposèrent de l'abandonner, mais de charger auparavant les mines , pour faire sauter les premiers des ennemis qui s'y jetteroient. Mais , dans le Conseil qui se tint là-dessus, on remontra que, dans l'extrémité où on étoit réduit, le salut de la place dépendoit delà prolongation du siège , pour donner le tems d'arriver aux secours qu'on attendoit ; qu'ainsi il
n Y avoit point un pied de terrain qu'il ne fallût disputer aux ennemis, le plus long-tems qi^on ^^ ,^'islbpourroit. Ce dernier sentiment prévalut; et, ^^^^ quoique ce bastion fût entièrement ruiné par les mines et par le feu de lartillerie, le chevalier Bin de Malicorne s'offrit généreusement de le défendre; et, malgré les attaques continuelles des Turcs, il le conserva, avec beaucoup de gloire , jusqu'à la fin du siège.
Les Turcs ne laissèrent pas plus- en repos les chevaliers qui défendoient les postes d'Italie et d'Espagne : ils s'adressèrent, aux premiers, le 22 novembre. Ils s'étoient emparés, comme nous le venons de dire, de là meilleure partie du terreplein d'Italie; à peine les chevaliers en avoiept pu conserver un tiers ; et les uns et les autres , enterrés dans des ouvrages souterrains, n'étoient plus séparés que par dès planches et des madriers. Les Turcs, qui se vôyoient niaîtres de la plus grande partie de ce terre-plein , entreprirent d'en cha3ser entièrement les chevaliers. Un bataillon de ces infidèles^ du côté de la mer, monta à Tassant , pendant qu'une autre troupe attaqua, l'épée à la main, leurs retranchemens. Mais ils trouvèrent par-tout la même valeur et la même résistance; et, quoique les chevaliers , dans des attaques si meurtrières , eussent perdu beaucoup de monde , ils ne laissèrent pas de repousser les v infidèles , qui furent obligés de se retirer.
Ce ne fut que pour revenir, pçu de jours après, en plus grand nombre : l'attaque fut précédée
298 HISTOIRE DE l'ORDBE
par une mine qu'ils firent jouer sous le bastion DK L*isLE. d'Espagne. Elle fit crouler un grand pan de la ADàM. muraille; et, pour empêcher que les assiégés ne fissent de nouveaux retranchemens derrière cette brèche, une batterie de leurs plus gros canons, pendant un jour et une nuit , tira continuellement contre cet endroit. Le 3o de novembre, les Turcs revinrent, dès la pointe du jour, à lassaut , pendant que le bâcha Péri attaquoit , de nouveau, le terre-plein d'Italie. Mais le principal effort des infidèles se fit contre le bastion d'Espagne; les Turcs, en grand nombre, et soutenus des meilleures troupes de leur armée, s'avancèrent fièrement jusqu'à la brèche, malgré tout le feu de l'artillerie et de la mousqueterie des assiégés : leur grand nombre l'emporta sur tout le courage des Rhodiens; et ils pénétrèrent jusqu'aux retranchemens que le bailli de Martinengue y avoit faits avant sa blessure. Mais, au son des cloches qui annonçoit le péril où se trouvoit la ville , le Grand-Maitre , le prieur de Saint-Gilles , le bailli de Martinengue , qui n'é^ toit pas encore bien guéri de sa blessure, accoururent , de dif férens f ndroits , avec la plupart des chevaliers et des habitans : chacun ne prenant plus l'ordre que de son courage, et peutêtre de son désespoir, et tous sans ménager leurs vies, se poussèrent avec une espèce de fureur contre les Turcs. Ces infidèles ne faisoient* pas paroitre moins de courage ; on se battoit , corps à corps , avec un avantage égal , et sans quW
pût prévoir (Juel «eroit le succès de ce terrible combat. Heureusement pour Rhodes, il survint dk lIslc- VLïÈe pluye extraordinaire : il tomba du ciel des -^"^'*' torrçns d eau qui entraînèrent la terre , qui servoit depaulement à la tranchée des infidèles. L'artillerie du poste d'Auvergne , les voyant alors à découvert , en tua un grand nombre. D'autres batteries, qu'on avoit placées sur les moulins du Cosquin, et la mousqueterie des chevaliers tirant continuell<ement sur la brèche et contre les ennemis qui s'y étoient logés , en firent un si horrible carnage , que ceux qui purent échapper à la furie du canon , malgré toutes les menaces de leurs officiera, regagnèrent, avec précipitation^ leur tranchée et leur camp.
Les Turcs ne furent pas plus heureux à l'attaque du terre-plein dltalie : le hacha Péri , qui la conduisoit -, après avoir perdu ses plus braves soldats , et ayant appris le mauvais succès de l'attaque du bastion d'Espagne, voyant d'ailleurs ses troupes noyées d eau , fit sonner la rétraite. Tel fut le succès 'd'une journée qui devoit être la' dernière de la liberté de Rhodes; mais que le Grand-Maître et ses chevaliers sçurent conserver, en ne se conservant point eux-mêmes, et en prodiguant leurs vies sans aucun ménagement.
Soliman ,ne put voir i^evenir se»4iroùpes en désordre et fuyant, sans entrer en fureur : il y avoit près de si^ mois qu'il étoit, avec deux cent mille hommes , devant cette place , sans lavoir pu em-
3oo HISTOIRE DE l'oRDRE .
^ porter; le chagrin qu'il en eut , et la crainte que SE lJsle* les princes Chrétiens ne s'untssent, à la fin, pour Adam. ]^j faire lever le siège , le tint renfermé, plusieurs jours, dans sa tente, sans se laisser voir à ses capitaines'. Personne n'osoit se présenter devant lui : il n'y eut que le hacha Péri , son ancien gouverneur, et qui avoit se^ entrées privilégiées, qui hazarda de laborder. Cet adroit ministre, pour Fadoucir, lui représenta que ses troupes étoient logées sur les principaux bastions; quil étoit maître d'une partie de la place; qu'un dernier assaut l'emporteroit ; qu'à la vérité on avoit affaire à des désespérés , qui se feroient tous tuer plutôt que de se rendre; mais que ces chevaliers étoient réduits à un petit nombre ; que les habitans, la plupart Grecs de nation, n'avoient pas le même courage ni le même intérêt à s'opiniâ- ' trer à la défense de la place; et qu'il étoit persuadé qu'ils ne refuseroient pas une composition où ils trouveroient la sûreté de leurs vies, et la conservation de leurs biens : le sultan approuva son ayis, et le chargea de l'exécution.
Péri , par son ordre , fit jetter dans la place plusieurs lettres au nom du Grand -Seigneur, dans lesquelles il exhortoit les habitans à se soumettre à son empire ; et il les menaçoit , en même-tems, des plus cruels supplices, eux , leurs femmes et leurs enfans , s'ils étoient emportés d'assaut. Le. hacha fit agir ensuite un Génois, qui étoit dans le camp de Soliman, et qui, s'approchant du bastion d'Auvergne, demanda la
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3oi
permission de parler. Ce Génois, appelle Hiérôme
Monile, afFectant une fausse compassion, dit^g l*Isle. qu'étant Chrétien, il n'avoit pu se résoudre à ^**' voir la perte prochaine, et le massacre de tant de Chrétiens , ses frères , qui seroient accablés par la puissance formidable de Soliman; que leurs fortifications étoient détruites, les retranchemens ruinés, et lennerai déjà lo^é dans la place ; qu'ils dévoient prévenir sagement les suites fâcheuses dune ville emportée, lepée à la main ; et que , peut-être , il ne seroit pas impossible d'obtenir de Soliman une composition sûre, et même honorable. Le commandant du bastion, par ordre du Grand-Maître, lui fit réponse : que les chevaliers de Saint-Jean ne traitoient , avec les infidèles , que l'épée à la main ; et, de peur que ses discours artificieux ne fissent quelque impression sur l'esprit des habitans , il lui commanda de se retirer. Cet adroit agent du bâcha ne se rebuta point: il revint , deux jours après ,• au même endroit , sous prétexte d avoir des lettres à rendre à un Génois qui étoit dans la place. Mais le commandant*, lui ayant fait dire de se retirer, il déclara qu'il étoit porteur d'un paquet de Soliman pour le Grand-Maître : nouveau prétexte pour entrer en négociation, mais que le Grand-Maître éluda par le refus qu'il fit de le recevoir. Il craignoit que les apparences seules d'un traité ne ralentissent le courage des soldats et des habitans; et, pour obliger ce négociateur à s'éloigner, on lui tira quelques
3oi HISTOIRE DE L'ORDRE
r coups de mousquet. Un Aibanois, déserteur de
DE l'Isle- la place , et qui étoit passé au service de Soli* A»4M. man , parut ensuite sur la scène : après les signaux ordinaires, il demanda à être reçu dans la place pour présenter, au Grand-Maître , une lettre dont le sultan lavoit chargé; mais il ne fut pas mieux reçu que le Génois. Le Grand-Maître , appré*hendant de décourager ses troupes, refusa de lui donner audience ; et on lui déclara que , dans la suite^ indépendamment des chamades et du cà* ractère des envoyés , on tireroit sur tous ceux qui oseraient approcher de la place.
Cependant les voyages fréquens de ces envoyés , et les lettres du Grand-Seigneur, que le hacha avoit pris soin de jétter dans la ville, ne laissèrent pas de produire l'effet quil en avoit attendu. La plupart des habitans, Grecs dé religion , commencèrent à faire entreux des assemblées seci^ttes; les plus mutins, ou pour mieux dire^ les plus lâches et les plus timides, représentèrent que la plupart avoient perdu leurs parens et leurs amis dans tant d'assauts; quils étoient, eux-niémes, àla veille de përîr ; que l'ennemi étoit retranché dans la place; et qu'à la première attaque, ils se verraient accablés par la multitude formidable des infidèles ; qu'il y avoit long'tems qu'ils étoient résolus à mourir; ^ mais qu'ils ne pou voient envisager, sans une douleur mortelle, le déshonneur et l'esclavage de leitrs femmes, de leurs filles et de lexih enfans ; qu'on jpouvoit prévenir de si grands mal-
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3o3
heurs par une bonne composition ; et qu après tout , quoiqu en pussent dire les chevaliers , de l'Isle. l'cp^emple de tant d autres États Chrétiens , qui ^****yivoient paisiblement soùs la domination des Turcs y faisoit voir qu^ils pourroient^ comme eux , et en payant un léger tribut, conserver leur religion , et même les biens de la fortune.
De pareils discours , répétés en différentes assemblées, déterminèrent les plus considérables des habitans à s adresser à leur métropolitain : ils le conjurèrent de prendre pitié de son peuple , et de représenter, aiuGrand*Maitre^ que , s'il . ne traitoit promptement avec le Grand-Seigneur, ils ne poun'oient éviter d'être les premières vie-* times de la fureur du soldat victorieux ; et que lui-même verroit les églises profanées, les rehques précieuses des saints foulées aux pieds ^ et les femmes et les vierges exposées à la brutalité des infidèles. Ce prélat entra dans de si justes considérations et il porta , au Grand*Maitre, les renftontranœ» et les prières de son peuple. Llsle«- Adam rejetta d'abord, avec une noble fierté^ les premières propositions du métropolitain ; et il lui déclara que lui et ses chevaliers , après s être enfermés dans Rhodes, avoient élu leur sépul-^ tare sur les brèches, et dans les derniers reiran-* chemens de la place; et qu'il espéroit que les habitans, à leur exemple, ne montreroient pad moins de courage.
Mais le métropolitain les trouva dans une dis*» position bien ditférente : la peur d'un côté, et le
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désir de la paix de Vautre, avoient pris le dessus
DE l'Isle- dans les esprits ,• de nouveaux députés revinrent ànàH. jg lendemain, et s'adressèrent directement au Grand-Maître ; ils lui déclarèrent que , s'il ne donnoit ordre à la conservation des babitans, ils ne pourraient pas se dispenser de prendre , eux-mêmes , les moyens les plus convenables pour mettre en sûreté et la vie et l'honneur de leurs femmes et de leurs enfans.
- Le Grand-Maître, craignant justement que le désespoir ne fit naître une funeste division dans la place , qui en avançât la perte , les renvoya au Conseil. Pendant qu'on délibéroit sur une matière si importante , trois marchands frappèrent à la porte de la salle : après y avoir été introduits , ils présentèrent une requête , signée des principaux habitans, par laquelle ils supplicient la religion de pourvoir au salut de leurs femmes et de leurs enfans ; ils insinnoient , à la' fin de cette requête , que , si on n'y avoit égard , ils se croyoient obligés, par toutes les lois divines et humaines , à ne pas les abandonner à la fureur ' et à la brutalité des infidèles. Le Grand-Maître , avant que de leur répondre , fit appeller les chevaliers qui conimandoient dans les différens postes, pour être instruit, par leur, bouche, de l'état et des forces de la place. Il s'adressa particulièrement au grand -prieur de Saint- Gilles, et au bailli Martinengue, qui, depuis* peu de jours, avoient repris les armes et la défense de la .place. Ces deux grands hommes , qui avoient
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3o5
taiit de fois exposé leur vie dans les OQcasions les plus périlleuses, déclarèrent, lun après Tautre, de l'Ulequils croyoient être obligés, en conscience et ^**^"* sur leur honneur, de représentera rassemblée que la place n etoit plus tenable ; que Içis Turcs avoient avancé leurs travaux dans 1^ ville plus de quarante pas en avant , et plus de trente en travers; qu'ils y étoient fortifiés d'une manière qu on ne pouvoit plus se flatter de les en chasser^ ni de reculer davantage pour se retrancher ; que tous les pionniers et les meilleurs soldats avoient . été tués ; qu on n ignoroit pas combien la reH«* gibn avoit perdu de chevaliers; que la ville manquoit également dé provisions^ de guerre et de bouche , et qu a moips d'un prompt et puissant secours, on ne voyoit aucune riessource; qu on devoit même craindre qua la première attaque , les Chrétiens ne fussent accablés par la puissance formidaUe, et par le nombre des infidèles.
Tout le Conseil, sur le rapport de ces deux Capitaines , si braves et si entendus dans le métier de la guerre, opina à traiter avec Soliman. Lé Grand-Mai tre seul fut d un sentiment contraire ; et , sans rien rs^bï^ttre de sa constance et de sa magnaiiiniité ordinaire, il leur représenta que , depuis tant de siècles que leur Ordre faisoit la guerre aux infidèles, les chevaliers, dans les occasions les plus dangereuses, avoient toujours préféré une mort sainte et glorieuse, à la <;onservation d'une vie fragile ; qu'il étoit disposé à
3o6 mstaiBR d£ l'ordre
" ' " leur en donner r«temple , et qu il le^ eonjuroit , ms L*i9L&. avaiyt que de prendre un êi fâcheux parti, d^ AvàM. faire encore de «ërienses reflétons,
Les^ prîncipattiit an Conseil lui repa»rtirent qœ, &il n'étmt qœstion que de letr perte pmtkulière, ik mourroieiït tout vokmtknrs^ à sa suite et à son exemple; qutjs^ et oient didposës à sacrifier leur Tie ; qu en pren^nit Thabit de religion , ib Ta*- -v orient déronëe à Dieti ; Bi«is (f^il «'aigissoit du ^lut des habitant; que, si les in&dtlts ampor^ toient la place Tépée à la main , et d«ns un asssat , ils contraindroienft les femmes ^ les enfans et tontes les personne» £ûtibles à renoscerà la foi; cpiih feraient^ de la plupart des babitaus j des e»cla^es on d^ renégats ; et q^e les ëghses, et sur» timt les retiqtied, q«W réirèt^mt ^ depws si longn tems, ds^ns' tlbôdes^, seroienC prirfaâées par ces idfiidèles^ et deviefidroieJQt l'objet de leur mëpri» et de leurs railleriesr. Le GrMpd^Maf t»e cëd», enfin, à de si pieuses considérations ; et on résolut , à. la première an^erture de paix qne ferdit le sultem y dy iféponidre^ et dTentrer en> nëgoeistian.
Le ôi^and^ignenr, inquiet dun secours dont les chevaliers pren>o«ent soin de répandre le brait, ne pouvant ni prendtiô la. place ^ ni amssi^. pour son bnn^eur, lever le siège, tenta, par de noi»* Velies propositions , d ébranler là fermeté et la co'iftstance des ehetaliers : pat* son ordi^e , on arbora une Enseigne sur le haut de Téglise de Sainte-Marie , et dans ' nn quartier, nommé les LymoHiti'es.
Ij6 Grand^Maltre , de sôû côté* en fit planter
aussi une autre sur un moulm, €fQi étoit a lafis l*islk< porte du Gosquin. A cè signal, deux Turcs, qui, ^''^• à leur habillement, paroissoient des officiers considérables , sortirent des tranchées , et s avaneèrent vers cette porte : ils y furent rencontré% par le prieur de Saint -Gilles et par le bailli de Martinenfifue, auxquels, sans s expliquer, ils > rendirent seulement une lettre du Grand-Seigneur pour le Grand-Maître. Cette lettre oontenoit une sommation de lui rendre la place, avec des offres avantageuses, si on la lui reniettoit sur le champ , et aassi avec des menaces de faire tout passer au fil de lepée , si on différoit plus longtems. Le Conseil ordinaire de TOr dre et le grand Conseil furent d'avis d'écouter les conditions que ce prince offroit : on convint des otages de part et d autre. La religion députa, à Soliman, le chevalier Antoine Orolée , dit Passim , et llobert Perrucey, juge de Rhodes^ qui parloient, tous deux , avec facilité , le Grec vulgaire ; les Tutcs , de leur côté, envoyèrent, dans Rboded, tri^ ne-* veu du général Achmet, et un des interprètes de Soliman , dans lequel ce jprince avoit une entière Confiance. Le chevalier de Grolée ef son adjoint furent admis à laudience du Grand -Seigneur, qui leur dit qu il éfoit disposé à les larsseï^ sortir paisiblenient de Fisle et de TOrient , s'ik lui ren-* dolent promptement Rhodes, le fort de Saint-^ Pierre , Lango et les aiitres petites isles dé la re-^ ligion ; mais que si y par une téméraire défense ,
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ils S opiniàtroient plus long-tems contre sa puîs-
])£ L isLE- sance redoutable , il mettroit tout à feu et à sang« Adam. Lgg Jeux envoyés demandèrent à entrer dans la place , pour communiquer ses intentions au Grand-Maître et au Conseil; mais^les Turcs renvoyèrent seulement Perruccy^ avec ordre "de rapporter , incessamment , une réponse décisive ; et le général Achmet retint, dans sa tente, le chevalier de Grolée, quil traita honorablement.
£n mangeant ensemble, et dans la chaleur du repas, il lui avoua que le sultan , son jnaitre , avoit perdu , à ce siège , quarante -quatre mille hommes, qui avoient péri par les armes des chevaliers , sans compter un nombre presque aussi considérabje , qui étoient . morts de maladies et de froid , depuis le commencement de rhyver.
Pendant les préliminaires de cette négociation, des jeunes. gens et des bourgeois les moins considérables, qui n avoient point eu de part à la requête que les principaux d entr eux avoient présentée au Grand-Maître, coururent, en tumulte, à son Palais, pour. se plaindre quil traitât, avec l'eùnemi, sajis leur participation ; que c etoit les livrer à une nation perfide, et qui f'aisoit gloire de màpquer de parole aux Chrétiens ; et quils aimoient mieux mourir tous, les armes à la main, que d'être taillés en pièces, après la capitulation , comme Tavoient été 4es habitans de 3elgrade. Le Grand-Maître, accoutumé aux bravades et à la vanité des Grecs , répondit , sans se-
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LLieitS
mouvoir, que la prudence n'avoit pas permis de — : rendre publics les motifs de la négociation, de de l'isle* peur que le Grand-Seigneur, instruit du mau- ^^^^' vais état de: la place, ne la rompît, et que ses troupes ne revinssent à un assaut; et quon craignôit de manquer de forces suffisantes pour le soutenir; mais qu'il étoit ravi de les trouver si bien disposés à la défense de leur patrie; quils le verroient toujours à leur tète^ et prêt à ré- ]pandre la dernière goutte de son sang pour la conservation de la place; qu ils se souvinssent seulement, à la première occasion, dy apporter le même courage , et. toute la résolution dont ils se faisoient honneur dans leurs discours, et devant leur souverain.
Comme on ne faisoit pas grand fond sur les vains propos de quelques fanfarons , le Grand- Maître et le Conseil , après avoir appris , par un de leurs envoyés, la disposition du sultan, jugèrent à propos de lui dépêcher deux autres ambassadeurs : on choisit^ pour cet emploi, dom Raymond Marquet, et dom Lope Debas, tous deux Espàjgnols, qui, dans l'audience quils eurent du Grand-Seigneur, lui demandèrent trois jours de trêve, pour régler la capitulation, et pour concilier les intérêts des habitans, en partie Latins , et en partie Grecs.
Mais ce prince , toujours inquiet des bruits qui étoient répandus dans son armée, d'un prochain secours, rejetta la proposition d'une trêve; et, pour déterminer le Grand - Maître à traiter
3lO HI8T0IBIE DE L'ORDfilS
proraptement, il commanda à ses officiers quoa
bI'lIsTe-- recommençât à tirer, et que tout se préparât Adam, pour iin assaut générg). Il renvoya, en méme^^ temSyi^n des nouveaiix envoyés; inais il retint Fautr^, apparemmept pour reprendre la négociation , si les armes n avoient pas un prompt et heureux succès.
Les batteries comirieqçèrent à tirer, de part et d autre , mai^ plus foiblei^pent du côté 4^ ebeva" liers , qui ré^ervoient le peu de poudre qui l^ur restoit, pour les assauts qu ils pe pouvoiei^t évi^ ter. Le Grand-Maitre, voyant T^ttsiqiip r^eom*^ inencer, envoya chercher ces habi tans, qui liii avoientparlé ayec tapt d'ostentation de leur coq* rage : il leur dit qu'il étoit tems d ep donq^r d^^ preuves; et on publia, en mème^têms, ^ son de trompe, un ordre, de sa part, à tons les citoyens, de se rendre incessamment aux postes av^Hcds, avec défense de désemparer, ni jour pi npit, sous peine de la vie. Ces bourgeois obéifept à ce ban pendant quelques jpurs ; mais un jeune homme , épouvanté d(u péril où il ^\ù\t été ejnposé p^r Fartillerie des ennemis , ^•étant retiré dans 64 maison à la favepr de Ih npit , le Qrapd- Maitre l'y envoya prendre; et, pour l'exemple et la m^putention de la discipline^ le Q^^nseU de guerre le condamna à être pendu.
Quoiqpe toutes les fortificatiop^ de {(hodes fnssept ruinées , et que la ville ne fut , pQur ainsi cjire, qu'un p) on ceau de pierres et de terre, les chevaliers s'étoient toujours niaiptapps dam l^
DES Gfl£¥ALIER6 D£ MALTE. 3lf
ILLIEM
barhacane du bastion d'Espagne , où le Grand- "-; IMLaitre s etoit Logé pour le mieu]^ défeodre ; les ie^sT^j Tmfcs rattaquèreot, le 17 du mots de décembre. ;^''^*'-
Le combat fut sanglant et très^opiniâtre ; on se battit, presque tout le jour, de par^ et d autre, avec une égaie anuposité; )e Grand- Maître , et le peu de cbeTalieriî qjui lui restoient, alloient , pour ^insi dire ^ au^devojUt des coups, et, plutôt q<uede survivreà la perte de la place , cherchoient 1q mort qui semblait les fuir, Clpfîn^ ils firent d^ A généreux efforts , qu après avoir fait un grand carnAge ide$ ennemis, ils les forcèrent de se reiârer. JMais ces inlidèles^ animée parles reproches 4u sultan , revinrent , le lendemain , à lassant ; et ils êy présentèrent en si grand nombre , que les cbevafiers, accablés par leur multitude, se virent réduis à labandonnc^r cet ouvrage 9 et se jettèrent 4ansla ville, pour la défendre jusqu'à lextréfnftéi, et s'ensevelir sous ses ruines^
Les bourgeois , épouvantés du péril prodiain« abândonnoient le^rs postes, et se retiroient les* uns après les autres : il fàUu|; que le Grand-rMaitre et les chevaliers fissent t seuls 1 les gardes ordinaires; et, si ces g^^éreux soldats de Jésus* Christ ne s étoien^ teiaus'sur le9 brèches , la vilie aurait été surprise, et emportée d assaut. Enfin» tous les habitans vinrent ^ en corps, supplier le Grand-Maître de reprendre la négociation ; et ils le supplièrent seulement dé trouver bon qu ili pussent envoyer «lu camp, avec ses ambassad^ui^, 4wx députés, pour conserver leurs inté-p
3l2 HISTOIRE DE L*ORDRE
rets dans la capitulation : le Grand-Maître y
m' L^b^^ consentit : la bourgeoisie nomma Pierre Singli- ^^^' ^co et Nicolas Vergati; et le chevalier de Grolée, qui avoit renoué la négociation avec le général Achmet , les conduisit au camp , et le pria de les présenter au Grand-Seigneur. Mais , avant que d'être admis à son audience, le Grand-Maître, dans l'espérance , quoiqu'incertaine , d'un secours, et , pour allonger la négociation , l'avoit chargé de faire voir, à Âchmet, un ancien traité que le sultan Bajazet avoit fait avec le Grand- Maître d'Âubusson , par lequel il dbnnoit sa iHalédiction à celui de ses successeurs qui violeroit ]a paix qu'il avoit conclue avec les chevaliers de Saint-Jean : le Grand-Maitre avoit chargé son ambassadeur de cet acte , pour pressentir si Soliman , zélé observateur de sa loi , pourroit être disposé, moyennant une somme considérable d'argent, à lever le siège. Mais Achmet n'eift pas plutôt jette les yeux sur ce papier, qu'il le mit en * pièces, le foula aux pieds, et chassa de sa présence l'ambassadeur et les députés du peuple; enfin, n'y ayant plus de secours à espérer, ni de . forces dans la ville pour se défendre, le Grand- Maître renvoya l'ambassadeur et les députés au camp; et, après qu'ils eurent saltié le Grand- Seigneur, ils travaillèrent, avec Achmet, à dresser la capitulation, dont les principaux articles contenoient : Que les églises ne seroient point profanées; et qu'on n'obligeroit point les habitans de livrer leurs enfans, pour en faire des ja-
DES CHEVALIEHS DE MÀtTE. 3l3
nissdires; que lexercice de la religion Chrétienne — seroit libre; que le peuple seroit exempt d'impô- db lIslcsition pendant cinq ans; que tous ceux qui vou- ^^^'■• droient sortir de Tisle, en auraient la permission ; que, si le Grand-Maître et leè; chevaliers n'avoient pas assez de vaisseaux pour les porter jusqu'en Candie , il leur en seroit fourni par les Turcs ;quils aur oient le tienîs et lespace de douze jours , à compter de celui de la signature du traité, pour embarquer leurs effets; quils pour-, roient emporter les reliques des saints , les vases sacrés de Féglise de Saint- Jean, les ornemens, leurs meubles et leurs titres, et tout le canon dont ils avoient coutume de se servir pour armer leurs galères; que tous les forts de Tisle de Rhodes , et des autres isle$ qui appartenoient à la religion, et le château de Saint-Pierre, seroient remiâ aux Turcs; f^ue, pour faciliter lexécutioii. de ce traité, larméé Ottomaïife s'éloigneroit de quelques milles; que , pendant son éloignement , le sultan enverroit quatre mille janissaires, commandés par leur aga, pour prendre possession de la place; et que le Grand-Maître, pour sûreté de sa parole , donneroit en otage vingt-cinq chevaliers, entre lesquels il y auroit deux grandscroix, avec vingt-cinq bourgeois des principaux de la ville. Ce traité, ayant été signé par l'ambassadeur et les députés dune part, et par le général Achmet au nom du sultan , et ratifié par le Grand-Maître et les seigneurs du Conseil, les otages, dont on étoit convenu , se rendirent au
5l4 HISTOmB BE t'ORDIlE
cainj^ , e< l'ag» des janissaiti^ entra en mémaj>s LjsLfi. t^m$ d^a^ la ville , avec iiae <:o0ip9gaie de se« Adàm. ^}4a|;g ^ ^ ^Q ppî( possession ^ '
Pen dépique , de part et d aiitr6> on travailloit 4 r^xénHifioa du traita , on apperçat en mer une U^Qtte nombreuise ^ qui, à yoiles déployées, et livee un yent favorable , tepoit la route de lisle. |>s Turcs, toujours inquiets sur fe secours que )es ebevaliers attendoient depuis H loug^teros, ne cUrutèreuit pius que pe pi^ fussent des vai^^eau^ des prîaces d'Oeeideut^ qui s'avau^oient pour jtaire lever le siég[e. On eourut sl^k aroies de tous icôtés. Soliman et s^ généraux uetoient pas sans 4e vires inquiétudes ; mais la flotte , appirocjiaQt des côtes de Ti^le, on reconnut des croissant aui^ pavillons ; et , après que la flotte eut débarqué les lyoupes dont e^ étoit cbaiigée, on apprit qu'elle yeuoit des frontières àe Pepse , et que So^ Jliman ^ voyant ses soldats rebutés d^ tant d at^i' taques inutiles , et daus lespéranee que de nou^ veaux soJJd^ts 9a porteroîent avec plus d ardeur dans les assauts , nvoit commandé i au bâcha Fen*at , de les amener avec le plus de diligence qu'il pourroit* Il est à présumer qup , si ces nouvelles troupes avoient débarqué plutôt, les chevaliers nauroient pas eu une composition si honorable du sultan; mais, eomma on avoit comimencé à exécuter la capitulation , Soliman fie voulut point se prévaloir de ce secours , ni manquer à sa parole.
. Deux^jours après la signature du traité, le
DES GHEVALIEHg DE MALTE. 3l5
.ffénérsl Achmet eut une conférence avec le Grand-Maître, dan$ 1^ fpss^ da poste d']£$p4fïœ ; dk lIsleet , après différens djisooviv qu'ils eurent , eatre ^^^^' eux y au sujet de lattaque et de la défense de Bhodes , il lui dit que le Grand^^iffueur souhai** toit le voir; et il lui insinua que« de peur d'irri*^ ter ce jeune prince , il ne devoit pas songer à partir, avant que d'avoir salué son vainqueur» 1/9 Oraud'rJJ^aitre , craignant 4e le trouver irrité d^ la longue résistance ^u il avoit.faitQ à ses armes, fit n^me du iiombre prodigieux de soldats que ce prince avpit perdus à ce siège , avoit de la ré- * pugqance à se livrer entre ses maius; piais » d'un autre côté, il appréhendoit , par son rafus, df» lui fournir un préte:[^te, qu'il cherçhoit p^utrétre, de ne pas tenir sa parole : ainsi ce grand homme , qui , pendant le siège , s étoit exposé dans les plus grands périls, passa par^dessqs toute considération , et résolut de se sacrifier , encore une fois , pour le salut de ^e$ frères» U se repdit , le laudemain de grand matin , dans le quartier et à leuftré^ de la tente du sultan ; les Turcs 9 par orgueil , et par une grandeur barb^refque , ly laissèrent, pend^ut presque toute la journée^ saps lui pré^^ senter à boire ni à manger , exposé à un froid rigoureux , à la neige et à la grêle qui tamboient en abondance, On rappell0,surlesoir;et, après lavoir revêtu , et les cWaliers de sa compagnie ^ de vestes magnifiques, on rintrodui$it à l'audience du sultan. Ce prince fut touché de U ïnftjesté quiéçlatpit d^ms tpute la persoPA^ du Grand«^
ViLUEBS
3l6 HISTOIRE DE l'oRDRE
•Maître; et, pour le consoler, il lui fit dire par DE^ListE- son truchement, « que la conquête, ou la perte ^^^^' u des empires étoîent des jeux ordinaires de la tt fortune ». Il ajouta, pour tâcher d'attacher un si grand Capitaine à son service , qu'il venoit de faire une diire expérience du peu de fond qu'il y avoit à faire sur l'amitié et l'alliance des princes Chrétiens , dont il avoit été si indignement abandonné; et que, s'il vouloît embrasser sa loi, il n'y avoit ni charges, ni dignités, dans l'étendue de son empire , dont il ne fût disposé à le gratifier. Le Grand -Maître , aussi zélé Chrétien que grand Capitaine , après l'avoir remercié de la bonne volonté qu'il lui témoignoit, lui répondit qu'il seroit indigne de ses grâces, s'il étoit capable de les accepter ; qu'un aussi gr^nd prince seroit déshonoré par les services d'un traître et d'un renégat; et il se contenta de supplier Soliman dé vouloir bien ordonner, à ses officiers, qu'on ne le troublât point dans sa retraité et dans son embarquement. Soliman lui fit dire qu'il y pouvoit travailler tranquillement; que sa parole étoit inviolable; et, en signe d'amitié, et peut-être par une ostentation de sa grandeur, il lui présenta sa main à baiser.
Cependant, au préjudice du traité et des promesses si positives du Grand -Seigneur, cinq jours après que la capitulation eut été signée, quelques janissaires , sous prétexte de venir visiter leurs camarades , qui, avec leur aga, avoient pris possession de là place , /y répandirent , pil-
DES CHEVALIERS DE MALTE. Siy,
lèrent les premières maisons qui se trouvèrent .^.-^
proche de la porte du Gpsquin ; se jettèrent dans ^'^^«"^ les églises qu ils profanèrent ^ fouillèrent jusques Adam. dans les tombeaux des Grands*Maitres , où leur avarice leur avoit fait croire qu'ils trouveroient des trésors : de-là , comme des furies , ils passèrent dans Finfirmerie , le monument le plus célèbre de la charité des chevali|srs; en chassèrent les malades y et pillèrent la vaisselle d'argent dans X laquelle ils étoient servis ; et ils auroient porté eDcore plus loin leur violence, si , sur les plainte^ du Grand-Maître, le général Achmet, qui sçavoit les intentions du Grand-Seigneur , n'eut fait dire * à leur aga , que sa tète répondroit du pillage et de lemportement de ses soldats. En effet, le Grand- Seigneur, avide de gloire, et jaloux de sa réputation , vouloit que les chevaliers , en se retirant dans les difiPérens États de la Chrétienté , y portassent , avec les nouvelles de la conquête de Rhodes, la réputation de sa clémence et de la foi in violahle de ses paroles ; et ce fut peut - être le sujet qui l'engagea , en visitant sa nouvelle conquête, d'entrer dans le Palais du Grand- Mai tre.
Ce prince le reçut avec les marques de respect qui étoient dues à un .monarque si puissant.
Soliman, dans cette visite si extraordinaire aux Grands-Seigneurs , l'aborda d'une manière affable, l'exhorta à supporter, avec courage, ce changement dans sa fortune ^ il lui fit dire par Achmet, dont il s'étoit fait accompagner^ quil pouvoit
3i$ HisToiàB toh l'orj&re
tratainér font à loisir à embarqieiet* «tfâ «fjfet« ; et
1»! l'i«li. qtie, s'il û'aroit pas^ asisea dti tema dont où étoit ^^"* convenu , il le prolongeroit Volontiers. Il se retira ensuite avec les asstif anees cju'it donna , de notrreau , ati Grand-Matttre , d une fidélité inviolable dans Feiécutioti de la eaptttrlation ; et, se tournant vers son général y en sortant du Palais : « Ce n'est pas sans quelque peine , lui dit-il , que * j'oblige -ce Chrétien, à son âge, de sortir d^ sa « maison, w
Liste -Adam fut obHgé de lét quitter avant même le terme dont on étoit convenu ; et , a^ant appris que le sultan se didposoit à partir, dans deux jours, pour Constantinople^ il 6c jugea paS' à propos de rester, dans Fisle , à la merci des officiers 4!{ui y commalideroient, et qui, pendant Féloignement du Grand - Seigneur , se feroîent peut-être un mérite de donner, au traité , des explications conformes à la baîne et l'animosité qu'ils avoieilt contre les chevaliers. Ainsi, ne jugeant pas qu'il y eut de sûreté à rester plus long-tems parmi des barbares peu sci*uptiteuxsur le droit des gens , il ordonna aux chevaliers et à ceux des habitans qui voudroient suivre la fortune de l'Ordre, de porter incessamment, datis les vaisseaux de la religion, ce qu ils avoient de plus précieux.
X3e funeste embarquement se fit, denuit , avec une précipitation et un désordre qu'il est difficile rfeiprîmer : rîett n'éfoit plus touchant que de voir ces malheureux citoyens chargés de leurs
DES CHEVALIËHiS DE MALtB. 3ig
tnevHeBy et suitid de leurs familles , abandoi^ner leur pairie. On et^tendoit^^ de tond côtés, tin de lIslebruit confus d eafans qtii pkiiroient , de femmes ^'**"*' qui se plaignoieiit , d'hoaiineis qui inaudissoient leurmdu^aise fortune, et de matelots qui criaient les uns après }es autre». Le Orand^^Maitre, seul, dissimuloit sagement sa douleur; le?sentimens de son cœur n'alloient point jusques sur son visag^e; et, dans cette confusion, il donnoit ses ordres avec la même tranquillité que s'il n'eut été question que de faire partir, pour la course, une escadre de la religion. Outre les chevaliers, il fit embarquer plus de quatre mille habitans de J'isle , hommes , femmes et enfane , qui , pour . ne pas rester sous la domination des infidèles , s'attachèrent à la fortune de TOrdre , et abandonnèrent leur patrie.
Le prince Amurat , ce fils de l'infortuné Zizim , eut bien voulu aussi suivre le Grand-Maître; et il étoit convenu , avec lui , qu'il se rendroit sur son bord avec toute sa famille; mais Soliman, qui le vouloit avoir en sa puissance , lefaisoit observer de si près , que , malgré tous les déguisemens dont il se couvrit , il ne put approcher de la flotte ; et il fut réduit à se cacher dans les débris des maisons que le canon des Turcs avoit ruinées. Le Grand -Maître, n'ayant pu le sauver, après avoir pris congé du Grand-Seigneur, monta , le dernier, sur son vaisseau. Le premier jour d§ janvier de l'année 1 523 , toute la flotte , à son exemple , appareilla ; et le peu de chevaliers qui res-^
320 HISTOIRE DE l'ORD^E, etc.
toieotd*un siège si long et si meurtrier , se virent
DE L'isLE- réduits à la triste nécessité d'abandonner Fisle
Adam, j^ Bhodes avec les places et les autres isles qui
dépendoient de la religion , et où tout TOrdre de
Saint -Jean de Jérusalem règnoit avec tant de
gloire^ depuis près de deux cent vingt ans.
FIN DU HUITIÈME UV.RK.
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