‹ Histoire des Chevaliers Malte (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · ILLIERS · texte numérisé non relu

ILLIERS

lier ses armes de ce côté-là ; mais, comme ce- "~ toit un prince sage, et qui ne faisoit aucune en- de lIslktreprise sans la communiquer à son Conseil , il ^^'^^ y mit cette atYaire en délibération.

Quelques bâchas lui en représentèrent toutes les difficultés , les fortifications de la place , la valeur des chevaliers , et même des habitans , la plupart corsaires, les puissans secours que le Grand-Maître tireroit infailliblement de la Chrétienté; que cette étincelle pourroit causer un grand embrasement et produire une ligue et une croisade de tous les souverains de l'Europe ; et qu'en différens siècles, ses illustres ancêtres, et des soudans d'Egypte, ayant voulu tenter cette conquête, y avoient perdu beaucoup de troupes sans y pouvoir réussir.

Mustapha , au contraire , qui avoit épousé la sœur de Soliman , général plein de courage , et qui avoit pénétré l'inclination secrette du sultan, en bon courtisan , lui représentoit que toute la valeur des chevaliers ne résisteroit jamais à ses armes victorieuses; qu'il avoit un si grand nombre de troupes et si aguerries , qu'il^lburroit couvrir l'isle entière de ses nombreuses armées, au lieu que le Grand-Maître n'avoit, pour sa défense, qu'une poignée de chevaliers ; qu'on n'avoit rien à craindre des princes Chrétiens actuellement en guerre , et si acharnés les uns contre les autjhes^ que Tempereur Charles Quint avoit mieux aimé laisser prendre Belgrade, dont la prise ouvroit

même un passage dans les États héréditaires de

212 HISTOIllE DE L*ORDRE

■" sa Maison , que de faire la paix avec le roi de

u t'isLE- France , ou de tirer des armées , qu il opposoit à Adam, ^g prince , quelque secours en faveur du roi de Hongrie, son allié; qu après tout^ cetoit une espèce de déshonneur à la Maison Ottomane , dans ce point de grandeur et d élévation où elle étoit parvenue , de souffrir plus long-tems , au milieu de son empire , une république de corsaires , qui dominoient dans ces mers, troubloient le commerce de la Syrie , delà Palestine et de FÉgypte, et rançonnoient ses sujets; que Fisle de Rhodes et les autres isles de la religion , servoient d asyle aux esclaves fugitifs , aux mécontens et aux rebelles; et, ce qui étoit le plus à considérer, qu on n ignoroit pas que , dans des tems de paix entre les princes Chrétiens , les Grands - Maîtres s en étoient toujours prévalus pour leur proposer la conquête du royaume de Jérusalem ; que , pour une pareille entreprise , lobjet de leurs vœux et de leurs désirs , ils avoient offert toutes les forces de leur Ordre ; et que , tant que ces chevaliers seroient maîtres, eh Orient, du port de Rhodes, capable de ittpvoir les flottes Chrétiennes , on auroit toujours à craindre quelque croisade de la part des princes d'Occident.

Soliman préféra ce dernier avis, comme le plus conforme à cette ambition inséparable d une si grande puissance. Pyrrus et les autres bâchas , quoique dun sentiment contraire, revinrent , avec soumission, à celui du souverain ; la guerre contre les chevaliers , et le siège de Rhodes fu-

DES CHEVALIERS DE MALTE. ai$

rcnt résolus. Le sultan nomma le bacfaa Musta- — — pha, son favori et son beau-frère, pour général de l'Isujde Tarmée de terre; Curtogli , pour grand- ami- ^^^^' rai; le bâcha Achmet, habile ingénieur, pour conduire les travaux du siège ; et il voulut que Pyrrus, son ancien gouverneur, et qui avoit toute sa confiance, servit de conseil à Mustapha , jeune général, qui pouvoit n'avoir pas autant de prudence et de capacité, que de courage et de valeur. Après cette distribution d emplois , le sultan, voulant pressentir la disposition de Flsle- Adam, lui écrivit, par un ambassadeur quil lui dépêcha exprès, pour le féliciter en apparence sur son élévation à la dignité de Grand-Maitre. Il lui proposa même d'entretenir ensemble la paix et une bonne correspondance; mais il finissoit la lettre en lui faisant part de la prise de Belgrade , comme s'il eut voulu Fintimider par la crainte d'un sort pareil à celui de cette malheureuse ville. Gomme le style de ces sortes de lettres fait mieux conqoître le caractj^e des princes et les inœurs de leur siècle, que de simples extraits , nous avons crû que le lecteur ne seroit pas fâché de voir, ici , celle de Soliman et les réponses du Grand-Maître ; la lettre de Soliman étoit écrite en Grec, et conçue à-peu-près en ces termes :

« Soliman , Sultan , par la grâce de Dieu , roi « des rois , souverain des souverains , très-grand « empereur de Bizance et de Trébizonde , très-

2l4 HISTOIRE DE l'oRDRE

-^ « puissant roi de Perse ,' de l'Arabie , de la Syrie

DE L'isLb- « et de l'Egypte, seigneur suprême de l'Europe ^^^^' u et de l'Asie , prince de la Mecque et d'Alep ,

« possesseur de Jérusalem , et dominateur de la

" mer universelle (i). »

s A Philippe Villiers de Clste^jédam, Grand^Maitre

de risle de Rhodes j salut.

« Je té félicite de ta nouvelle dignité, et de ton «(arrivée dans tes États : je souhaite que tu y » règnes heureusement et avec encore plus de M gloire que tes prédécesseurs. Il ne tiendra qu'à « toi d'avoir part dans notre bienveillance. Jouis «donc de notre amitié; et, comme notre ami, «< ne sois pas des derniers à nous féliciter des con- « quêtes que nous venons de faire en Hongrie, « où nous nous sommes rendus maîtres de l'im- «t portante place de Belgrade , après avoir fait u passer, par le tranchant de notre redoutable <» épée, tou^eux qui ont osé nous résister. Adieu. »

De notre camp , ce et de l'hégire , ce ... .

Cette lettre fut lue en plein Conseil ; et on fut surpris que, pendant que Soliman ofFroit, pour * ainsi dire , la paix d'une main , de l'autre , il fit une ostentation de sa puissance redoutable, et même que ses vaisseaux insultassent ceux de la religion, ou ceux qui naviguoient sous la bannière

(i) Bosio, tom, a , lib. XVIII , pag; 627.

DES CHEVALIERS DE MALTE. 2l5

de l'Ordre. Le Grand-Maître ne laissa pas de ré- ' ■

d' ^ . . 1 . VitLIEBS

^ re a ce prince , mais en des termes , comme de lMsle

on va voir, qui pouvoient lui faire comprendre ^^^*

qulon étoit également disposé, à Rhodes, à faire

la paix , ou à continuer la guerre.

«Frère Philippe Villiers de l'Isle-Adam\ « Grand-Maître de Rhodes ».

^ Soliman , sultan des Turcs.

» J^ai fort bien compris le sens de la lettre que « ton ambassadeur ma apportée : tes propositions «d'une paix entre nous, me sont aussi agréables^ «quelles feront peu de plaisir à Curtogli. Ce «corsaire, à mon passage de France, na rien «oublié pour me surprendre; mais, n ayant pu « réussir dans son projet , et ne pouvant se ré- « soudre à sortir de ces mers , sans nous avoir « causé quelque dommage , il est entré dans la «rivière de Lycie, et a tâché d'enlever deux «vaisseaux marchands qui partoient de nos «ports. Il ayoit même investi une barque appar- « tenante à des Gandiots ; mais des galères de « rOrdre,.que j ai fait sortir du port de Rhodes , « Font contraint de lâcher prise; et, de peur de « tomber, lui-même, en notre puissance, il a cher^ « ché son s^lut dans une prompte fuite. Adieu. »

De Rhodes, ce.... *

Gomme les Turcs n etoient pas fort scrupuleux

^^ sur le droit des gens, le Grand-Mattre ne jugea s l'Islf- pas à propos d'envoyer sa lettre , sans sauf-con- ^*** duit, par un chevalier qu'ils auroient pu retenir. On en chargea un Grec , simple habitant de la ville de Rhodes. Soliman et ses ministres connurent bien , par la lecture de cette lettre , qu'ils avoient affaire à un prince d'un caractère ferme et intrépide , et qui ne se laisseroit pas épouvanter aisément.' Le bâcha Pyrrus , vieillard aussi habile dans la politique que dans l'art militaire, proposa, dans le Conseil, qu'on écrivît de rechef au Grand-Maître, pour lui faire une nouvelle ouverture de paix ; qu'on lui marquât qu'on n'avoit osé présenter sa lettre au Grand-Seigneur, à cause de la bassesse du porteur ; mais que , s'il vouloit envoyer, à la Porte, un de ses principaux chevaliers , il y avoit lieu d'espérer que sa négociation se termineroit par une paix solide. Le but de ce ministre étoit d'attirer, à Constantinople , quelqu'un des premiers de l'Ordre ; de se rendre maître, ensuite, de sa personne, et d'en tirer, à force de tourmens , des lumières sur Tétat de la place, et les forces de la religion, afin de conférer ce qu'il en apprendroit, avec les avis qu'il recevroit de d'Amaral , et de pouvoir s'assurer s'il devbit entièrement compter sur ses correspondances avec ce chancelier. Ce n'est pas que Soliman ne reçût d'ailleurs les mêmes avis du médecin Juif, dont nous avons parlé. Ce perfide le pressoit continuellement d'avancer son armement; mais comme les traîtres, pour se faire

inleux écouter, diminuent touiours les difficultés ";

1» . 1 .1 1 1 VILLIEB8

dune entreprise dont ils sont les auteurs, le de l'Isll-

Grand-Seigneur et son Conseil, peut-être dans la ^^^^ crainte d'une double trahison , auroient été bien aises , avant que de s engager dans ce siège, de sçavoir, par le rapport de quelque chevalier, si les avis qu'ils recevoient de leurs espions étoient fidèles , et s'il n'y avoit point d'exagération dans leurs relations.

Le Grand-Seigneur entra dans les vues de son ministre; et, pour tâcher, sous prétexte de quelque négociation , d'attirer les chevaliers à Constantinople, il voulut qu'on dépéchât un nouveau Courier à Rhodes, au nom même de Pyrrus. Ce bâcha écrivit au Grand-Maître , pour l'assurer que le sultan étoit très- disposé à traiter sincèrement de la paix ; mais que , dans la crainte d'offenser la majesté d'un si grand piince, on n avoit osé lui présenter sa lettre, à causé de la bassesse de son agent ; que , s'il youloit charger d'une autre lettre quelque seigneur de son Conseil , muni de pouvoirs suffisans , il seroit volontiers son introducteur à la Porte. Il ajoutoit que le Grand-Seigneur, surpris de n'avoir point de réponse à sa première lettre, en avoit doimé une seconde au courrier, et qu'il ne doutoit pas qu'il n'y répondît, conformément à ce qu'exigeoient la majesté et la puissance redoutable d'un si grand empereur. liC coitrripr, en effet, fut chargé d'une lettre de Soliman pour le Grand -Maître, dans laquelle ce prince, comme on va voir, pour lo-

Il8 HISTOIRE DE l'oBDRE

•~ bliger à rechercher la paix , faisoit une grande

DE L isLE- ostentation de ses desseins et de ses forces.

Adam.

« On nous a assuré, lui disoit-il, que la lettre « que notre Grandeur t'a voit écrite , ta été ren- « due , et qu elle ta causé plus d etonnement que « de plaisir. Assure-toi que je ne me contente pas ««de la prise de Belgrade, mais que je me prou pose den faire, dans peu, une autre aussi imu portante, de laquelle tu seras bientôt averti; « toi et tes chevaliers ne sortez guères de ma mé- « moire » .

Comme cette seconde lettre avoit plus lair d'un cartel et d'une déclaration de guerre^ que d'un préliminaire de paix, le Grand -Maître crut être obligé d'y répondre avec autant de hauteur. ^

u Je ne suis point fâché, lui dit-il, dans sa réuponse, que tu te souviennes de moi, et des u chevaliers de mon Ordre ; tu me parles de la « conquête que tu as faite en Hongrie, et du des- M sein oii tu es, à ce que tu me mandes , de faire « une autre entreprise dont tu espères le même « succès; mais fais réflexion que^ de tous les prou jets que forment les hommes, il ny en appoint « de plus incertains que ceux qui dépendent du u sort des armes. Adieu » .

Le Grand-Maître , ayant cru devoir répondre»

avec fermeté , aux menaces indirectes de Soli- „ man , ne laissa pa^ décrire, en particulier, à de l'Isli- Pyrrus , que , si le sultan , son maître , souhaitoit ^'^^^' la paix plU3 sincèrement qu'il ne paroissoit par ses lettres , il n avoit qu a lui envoyer des otages , ou, du moins, un sauf-conduit scellé du grand sceau de Tempire; qu après lavoir reçu, il feroit partir, pour Constantinople, un chevalier des plus considér.ables de son Ordre, pour écouter les propositions quon lui voudroit faire. Mais un brigantin de la religion , commandé par un frère-servant,. ayant été enlevé, par les Turcs ^ proche de Rhodes, on prit cet acte d'hostilité pour une déclaration de guerre. .

Le Grand -Maître s'y prépara avec toute Thahileté et les précautions d'un ancien Capitaine qui avoit vieilli dans l'exercice des armes ; il fit creuser les fossés , et réparer les anciennes fortifications, auxquelles il en ajouta de nouvelles. Pour priver les Turcs de fourrage , on coupa , par son ordre , les grains , quoiqu'ils ne fussent pas encore mûrs; des maisons de'plai« .sance, et même des églises , situées au dehors de la ville, furent rasées, et les matériaux emportés dans la ville , de peur que les ennemis ne se servissent de ces ruines pour élever des plate-formes, et y placer leur artillerie. Par une autre précaution , et pour avoir des pionniers, on fit entrer^ dans la ville, les paysans de la campagne; et on y rappella, en mème-tems, tous les aventuriers, et les armateurs , qui , sous la bannière de l'Or^

"~ ^ dre, faisoient la course contre les infidèles, et

DE L*isLE. trouvoient un asyle dans le port de Rhodes. Adam. Mais il falloit pourvoir à la subsistance de ce peuple, aussi - bien' qu a celle des chevaliers, des citoyens et de la garnison. Ce furent les premiers soins de TIsle-Adam : il nomma, pour cela , trois commissaires ; et , afin qu ils fussent plus autorisés, il les choisit parmi les grands-croix. Le premier fut Gabriel de Pomerols , grand-commandeur, et lieutenant -général du Grand - Maître ; Jean Bouck, turcopolier, et de la langue d'Angleterre , fut le second ; et le chancelier d'Amaral fut nommé pour le troisième : ces trois seigneurs visitèrent exactement tous les magazins. Quoiqu'ils les trouvassent , la plupart , remplis , le Grand-Maître y persuadé que , dans ces occasions, ce qu'on appelle suffisant, ne suffit pas toujours, proposa, dans le Conseil, de faire venir, incessamment, de Naples, de Sicile et de Candie, une plus grande quantité de bleds , de vins , de poudre et d'armes , et même de tâcher de tirer de l'isle de Candie cinq cents archers , et des gens de trait? en quoi les Candiots avoient excellé, de tout tems, par-dessus les nations les plus aguerries.

Le chancelier, qui a voit vendu sa foi aux infidèles , selon le rapport du bâtard de Bourbon pour éloigner cet effet des précautions du Grand- Maître^ représenta que, par des nouvelles qui venoient des îsles Chrétiennes de l'Archipel , on apprenoit que l'armement des Turcs regardoit moins les isles de la religion que celle de Chypre,

et peut-être lltalie même ; que , depuis près de T

quarante ans, qu il étoit dans la religion , il avoit de l'Isle- • observé , plusieurs fois , que les Turcs avoient ^"^''* causé plm de dépense à TOrdre par l'inquiétude que donnoient leurs arméniens , que s'ils avoient attaqué Rhodes à foi*ce ouverte ; qu a la vérité on ne pou voit donner de trop justes louanges aux soinç que prenoit le Grand-Maître; mais qu'on pouvoit en différer encore , pour quelque tems , l'exécution , de peur d'épuiser le trésor de l'Ordre à force de préparatifs , et pour se garantir d'un orage qui, vraisemblablement, iroit fondre ailleurs.

Le Grand -Maître, qui ne connoissoit pas les motifs de ces perfides conseils , ne les attribuoit qu'à un esprit d'épargne mal réglé ; mais il déclara qu'il avoit des lettres d'un espion sur et fidèle, qu'il entretenoit à Constantinople , et qui Vassuroit que le siège de Rhodes étoit le seul objet de Tarmement du Grand-Seigneur ; que ce prince avoit défendu de laisser sortir, de ses ports, aucun vaisseau qui* fit la route de l'isle ; qu'on préparoit , avec un grand soin , un train de grosse artillerie, et qui ne s'employe que dans les sièges; que Soliman avoit fait forger une grande quantité d'outils pour remuer la terre ; et que la plupart des troupes prenoient la route de la Lycie , où elles dévoient s'embarquer pour passer dans l'isle de Rhodes. Le Grand -Maître ajouta que, dans une affaire si importante , il ne falloit pas écouter une politique trop timide , et qu'il valoii

mieux hazarder quelque dépense, que de voir

.DE l'Isle- risleinondéexlennemis,avantquedavoirpourvu Adam. ^ gg^ défense.

L*avis de FIsle-Adam prévalut: ointira des bleds de Naples et de Sicile ; il n'y eut que la poudre qui manqua, dans la suite du siège, par la trahison du chancelier, qui fit un faux rapport de ce qui 3 en trou voit dans les magazins. On auroit manqué pareillement de vin par la même perfidie : d'Amaral , sous prétexte de ménage et depargne, avoit rejette les propositions de trois marchands de Rhodes, qui offroient den fournir la ville à un prix raisonnable. Mais le Grand- Maître, qui portoit ses vues de tous côtés, envoya, en Candie, un frère-servant, appelle Antoine Bosio ; oncle de Fauteur qui a écrit les annales de cet Ordre ; et il le chargea de faire une ample provision de vins, et de tâcher, en mêrae-tems, d'obtenir, du gouverneur de Fisle, la permission d'y lever cinq cents hommes d'infanterie. Bosio, étant arrivé à Candie, n'eut pas de peii^e à recouvrer des vins : il en chargea quinze grips ou , brigantins ; et il eut même l'adresse de gagner un jeune gentilhomme Vénitien, appelle Bonaldi, qui avoit actuellement, dans le port de Candie, un vaisseau chargé de vins pour Constantinople ; il l'engagea à changer de route pour aller débarquer, à Rhodes, la charge de son vaisseau.

Ce frère-servant ne trouva pas la même facilité pour lever des soldats. Non seulement le gouverneur lui en refusa la permission; mais, comme

il redoutoit le ressentiment de Soliman , il fit "!! ' faire défense /à son de trompe , a qui que oe fut, de l'Islesous peine de punition corporelle , de prendre ^"^"' parti avec Tagent du Grand-Maître , et de sortir de Tisle. Mais Thabile Rhodien ne laissa pas de faire sa recrue : et plus de cinq cents hommes , déguisés en marchands et en matelots, s'embarquèrent dans dès brigantins , sans que le gouverneur s'en apperçùt, ou voulût s'en, appercevoir. Cet adroit négociateur, avant de mettre à la voile, rendit un nouveau service à la religion. Il y avoit alors, dans Tisle de Candie, un excellent ingénieur^ appelléGabrieIMartinengue,gentilhomme Bressan, sujet de la République, et d'une Maison illustre et ancienne : le sénat lui avoit donné une pension de douze cents écus pour avoir soin des fortifications dans toutes les places qui se trouvoient dans cette isle. Bosio , qui prévit combien un si habile homme seroit utile dans une place assiégée, lui proposa de venir, à Rhodes , partager avec les chevaliers la gloire qu'ils espéroient acquérir dans la déJPeo^e de leur isle. Martinengue , plein de valeur, ^t aussi brave soldat que grand ingénieur, s'y offrit de bonne grâce , supposé qu'on pût obtenir son congé du gouverneur.

Bosio partit pour Rhodes avec ses soldats et sa provision de vins : il y arriva heureusement ; et , après avoir rendu compte, au Grand-Maître, de son voyage, il l'entretint de la négociation qu'il avoit entante avec Martinengue. Le Grand-Maître sentit bientôt tout l'avantage qu'on pourroit

224 HISTOIRE DE l'ORDRE

■ tirer d'un si habile homme, dans la conjoncture

VlLLlEBâ

DE lIslb- présente ; il renvoya Bosio en diligence , à Can- Adam. ^lig^ avec une lettre pour le gouverneur, où il le prioit très-instamment d accorder, à cet officier, un congé pour venir défendre une place qui servoit de boulevard aux isles mêmes de la République. Le gouverneur refusa hautement ce congé ; il envoya même quérir Martinengue, auquel il défendit expressément de sortir de Tisle. Mais cet officier, sans s'embarrasser des suites^ se déguisa; et^de concjert avec Bosio, se rendit secrettement au bord de, la mer; et il s y embarqua dans une felouque qui lattendoit dans une cale écartée de Tisle.

Legouverneur, ayant été averti que ringénicur étoit disparu ^ en fit jFaire une recherche exacte dans les principales maisons. Il envoya à la sienne où il fit confisquer tous ses effets ; et ne doutant pas quil ne se fut embarqué dans quelque navire passager, il envoya à sa poursuite deux galères, avec ordre de le ramener mort ou vif. Martinengue et Bosio se voyant poi^rsûivis , firent abattre le mât de la felouque , retirèrent les rames dans leur vaisseau , le serrèrent contre un rocher de l'isle, le firent couvrir de voiles faites de toile grise , et à-peu-près de la même couleur que le rocher contre lequel cette felouque étoit rangéjB. Par cet artifice, et peut-^être par des ordres secrets du.gouverneur, ils échappèrent aux. galères : et, après quelles furent rentrées dans le port , ils mirent à la voile ^ passé-

ILLIEM

rent ]a nuit à travers quelques vais3eaux Turcs, "^ qui, àla faveur de la langue Grecque que parloit de' ii/Îslm Bosîo , crurent ce brigantin de leur ^cadre , et ^^^ arrivèrent à Rhodes. Martinengue fut reçu avec jpye par le Grand^Maître qui connoissoit sa naissance, et son habileté. Les principaux com-^ mandeurs, à son exemple, le comblèrent de ca-* resses; chacun: s'empressoit de lui marquer combien on étoit touché de son mérite. Martinengue^ de son côté, étoit charmé de se voir estimé par un corps dp milice si bon juge de la valeur, et tiomposé de tout ce qu'il y avoit de plus illustre danstous les États dé la Chrétientés De ces sentimens peutrétre trop humains , il* passa bientôt à ceux d une vénération particulière , en considérant que ces chevaliers et ces : hommes, de guerre sepréparoient, en Chrétiens et en véritables religieux, à la.défense de la religion sous un haUbit de soldat, et avec un équipage militaire ; il admiroit leur désappropriatioh , une foi vive , im détachement sincère de toutes les choses du siècle : il voyoit sur-tout , avec édification , que la iplûpart ne se préparoient à soutenir un siège qui devoit être fort meurtrier, que par lusage fréquent des sacremens.

Ces réflexions firent naître sa vocation.: il se voyoit lui-même, sans une; préparation aussi sainte, exposé. aux mêmes périls: Dieu parla à son cœur : il courut au Palais du Grand-Maître , se jetta à ses pieds; et, pénétré du désir dç sacrifier sa vie pour la défense de la rfoi, il conjura

120 niSTt3IRE DE L'OtlORE

ce prince de rhonorer de la croix de l'Ordre : le TC l'isle- Grand-Mattre le releva , et Fembrassa tendre— Adam, jn^nj; ^ ^^ 1 assura&t qu'il alloit proposer, au Conseil , sa detnande et ses pieuses dispositions. Il n'y eut pas deux avis difiFérens! on fut ravi, dans rOrdre , d'y associer un si excellent homme : le Grand- Maître lui donna l'habit , reçût ses vœux, en pleine assemblée; et, pour reconnoitre la générosité avec laquelle il avoit abandonné soix patrimoine et dé grosses pensions qu'il tiroit de la République de Venise , l'Ordre lui assigna uc^e pension de douze cents écus , jusqu'à ce qu'il fût pourvu d une commanderie ou d'un prieuré de pareille valeur. Pour surcroit de grâces, le Grand- Maître fit , le lendemain , le nouveau chevalier grand-croix : on lui donna , en méme*tems , la. sur-intendance générale sur toutes les fortifications; et Je grand-maréchal, le général-né de toutes les troupes de l'Ordre , partagea , en quelque manière , son autorité avec lui : par considération pour sa grande capacité, il Fadmit dans le commandement et dans lautorité que sa charge lui donnoit sur toutes les troupes qui se trou voient dans l'isle.

Par les conseils et par les 3oins de Martinengue, on rétablit les murailles et les tours; on éleva les remparts ; et l'on construisit des ravelines devant les portes de la ville. Il fit faire des casemates dans les flancs des bastions; et, dans la contrescarpe du fossé , des foumeatix , et comme des mines chargées de poudre ^ où on

pouvoit mettre le feu par une traînée pratiquée '

sous terre : au -dedans de la place , il fit faire de i>e l'Islbnouveaux forts, des coupures, des fossés, des ^'*^"retràncbemens , des barricades , et toutes les choses nécessaires quun aussi habile homme, et qui prévoyoit Tavenir, pouvoit opposer contre les attaques des assiégeans.

Pendant que la religion profitoit si utilement de ses lumières et de ses rares talens, sur-tout à la veille d un siège , il y eut une espèce de désertion parmi des chevaliers de la langue d'Italie. Les principaux de cette nation se plaignirent , au Grand-Maître et au Conseil , que le Pape Adrien VI , qui venoit de succéder à Léon X , disposoit souverainement, et à leur préjudice, de toutes les commanderies dltalie; et ils demandèrent la permission daller, à Rome, lui en porter leurs plaintes. Le Grand-Maître ne jugea pas à propoâ, ^ dans la conjoncture présente , de leur accorder ce congé qu'ils aoUicitoient ; son refus les irrita; et d'Amaral qui ne perdoit aucune occasion de pouvoii" affoiblir la religion, leur insinuoit qu ils dévoient prendre, eux-mêmes, la permission quon leur refusoit; que TIsle-Adam, Français de nation , naimoit point la langue dltalie ; qu il H étoit peut-être pas fâché 4 pour les tenir ton~ jours dans une espèce d'humiliation, que le Pape leur enlevât des commanderies attachées à leur langue ; que ce Grand - Ms^tre ne faisoit même courir tous les bruits dun 'siège prochain, que poiur pouvoir^ sous ce prétexte, disposer plus

^^ librement des fonds qui étoient dans le trésor de

, VILUERS , • ,

j»E l'isle- 1 Ordre; qu après tout, ils seroient déshonores, ^"^*' si , après avoir répandu , tant de fois, leur sangf pour la défense de la religion , ils se voyoient , par une odieuse distinction , privés seuls des récompenses dues légitimement à le\irs services.

Les chevaliers Italiens, séduits par ces perfide» conseils, sortirent de Rhodes sans permission^ et se retirèrent dans Tisle' de Candie. Le Grand- Maître , justement indigné dune désobéissance si scandaleuse, fit faire leur procès, comme à des rebelles et à des déserteurs ; et le Conseil , par une sentence , les priva de Thabit. Quelque juste que fut ce jugement, la religion y perdoit un grand nombre de chevaliers pleins de valeur; quelques-uns de leurs amis , et mieux intentionnés que le chancelier, du consentement secret du Grand-Maître, passèrent à Candie ; et , après être entrés adroitement dans leurs plaintes et dans leur ressentiment , ils leur représentèrent qu on ne pouvoit plus douter du siège de Rhodes ; quon verroit, au premier fjour, Fisle inondée par les Turcs; et que, quelque juste que fût le motif de leur voyage à Rome, ils ne pourroient pas empêcher leurs ennemis de publier qu ils ne lavoient entrepris, dans une pareille conjoncture^ que pour éviter les périls où alloient être exposés tous leurs confrères.

La ceHitude du siège de Rhodes, et la crainte d'être isoupçonnés d un motif si lâche, étouffèrent tout leur ressentiment: ils revinrent , à

Bliodes, se jetter aux pieds de risle-Adam ; et , pour obtenir le pardon de leur faute, ils protes- de lIilstèrent de la laver dans leur sang , et dans celui ^**' des infidèles. Le Grand-Maitre les reçût comme un bon père; et, après leur avoir fait une sage correction sur leur désobéissance , ce sage vieillard les embrassa tendrement, leur rendit Tha-* bit^ et leur promit que , quand la religion seroit débarrassée de la guerre dont elle étoit menacée, toutFOrdre s'intéresseroit dans leur affaire; qu'il en feroit la sienne propre , et qu'il espéroit que , sur des plaintes si justes , les souverains de la Chrétienté ne lui refuseroient pas leurs bons offices auprès du Pape.

Cet orage étant heureusement calmé, le Grand- Maître fit partir, en toute diligence, des chevaliers pour toutes les Cours de l'Europe , et pour tâcher d'obtenir, du Pape et des princes Chrétiens, ' un prompt secours; mais Tévènement fit voir que l'Ordre ne devoit compter que sur se» pro près forces. La plupart de ces princes , occupés des guerres qui étoient entre eux, et de leurs in- / térèts particuliers , négligèrent ceux de la religion; et le Pape même, quoique pontife vertueux, mais qui devoit la tiare au crédit et à la recommandation de l'empereur Charles -Quint , dont il avoit été précepteur , n'osa , sans sa participation , disposer des troupes ou des fonds du Saint-Siège.

Frère Jacques de Bourbon, commandeur d'Oisemont^ et fils naturel de Louis de Bourbon ,

2^Ù HISTOIRE DE l'oRDRE

élu évêque de Liège , prince de là Maison de

DE LisLE- France, nous apprend , dans la relation qu'il Adam, hqus a laissée du siégé de Rhodes, que, sur les instances que le chevalier d'Ansoy ville fit, de la part du Grand -Maître, au roi de France, ce prince religieux , qui affectionnoi^,rOrdre , lui ' donna un pouvoir de faire armer tous les vaisseaux qu'il trouveroit dans les ports de Provence, et de les conduire à Rhodes. Mais les commaûdans de cette province, craignant d'être attaqués par les armées de l'empereur, différèrent d'exécutep ces ordres : il fallut retourner à la Goûr ea solliciter de nouveaux et de plus précis. Pendant ces voyages, Vhyver survint; et le tems JPavoràble de mettre en mer se passa.

Ce fut apparemment par une disgrâce semblable qu'une puissante caraque, que le cheva- • lier Hyserant ,, de la langue d^ Auvergne , avoît frettée à Gènes , et qui étoit chargée de provisions de guerre et de bouche, échoua proche de Monègue, quoiqu'on soupçonnât, en ce tems-là, que la mer et les vents avoient moins contribué à cet accident que la politique des Génois, qui ne vouloient point s'attirer le ressentiment des Turcs, Il n est pas moins difficile de sçavoir à quoi on doit attribuer l'inaction de Fabrice Pignatelli , prieur de Barlette, de Charles Quesvaîle, de LuHy de Saint-Étienne , et de Jean-Baptiste Caraffa , bailli de Naples , qui, par ordre du Grand-Maître et des deniers de fOrdre , ayant acheté un grand nombre de provisions de guerre et de

DES CHEVALIERS DE MALTE. uSl

bouche, n'en firent passer aucune partie au se^ -

cours de Rhodes. de lIsle.

Le Grand -Maître, clans rincertitude de ces ^-'^'■• secours éloignés, mît toute sa confiance dans la protection du ciel et dans la valeur de ses chevaliers; en homme de guerre, et en grand Capitaine, il n^oublia aucune des précautions nécessaires pour n'être pas surpris par les infidèles. Il commença ces soins, si dignes de son courage, par une revue générale de ce qu'il y avoit de chevaliers et de troupes réglées : il n'y trouva qu'environ six cents chevaliers, et quatre mille cinq cents soldats : et ce fut , avec cette poignée de gens de guerre , qu'il entreprit de défendre sa place contre les inondations de ces armées effroyables que Solimau mettoit en campagne dans toutes ses entreprises. Les bourgeois de Rhodes, à la vérité, prirent les armes, et on en forma quelques compagnies; on rappella les armateurs Rhodiens qui étoient en mer , qui s'enfermèrent dans la ville , et qui furent chargés de la défense du port. On destina les paysans de la campagne pour servir de pionniers; mais on ne put tirer, dans la suite, aucun service du petit peuple de la ville , qui ne sçavoit que craindre , et qui fuyoit le péril. Le Grand-Maître chargea frère Didier Tholon de Sainte -Jaille, bailli de Manosque, du soin de l'artillerie; et les chevaliers de Nuëres et Rritto, delà conduite des travaui[ , sous les ordres du bailli de Martinengue. Les esclaves de Rhodes, et ceux qui appartenoient

232 HISTOIRE DE l'ORDRE

T à des particuliers , furent employés à creuser l«s

»E l7sle- fossés, et aux fortifications quon ajouta au bas- 4'*^M. t'iQQ d'Auvergne ; on répara les moulins ; on fit construire de nouveaux fours ; le port fut fermé par une double chaîne , lune devant son embouchure^ et l'autre en dedans, depujs la tour de Saint-Nicolas, jusqu'à la tour des Moulins; et, de peur c(ue les infidèles ne tâchassent de s'empdrer du môle , comme ils l'avoient tenté dans le siège précédent , et qu'à la faveur de cette jettée , ils ne pénétrassent jusqu'à la porte de Sainte-Catherine, on coula à fond, à l'entrée du Mandranche , plusieurs vaisseaux chargés de pierres; les çnurailles furent, en mème-tems, bordées dartillerie ; on porta des armes , des grenades , des pots à feu , et de grosses pierres sur les remparts et dans les bastions ; jamais on n'avoit vu plus de diligence et plus d'ordreJ

Les chevaliers et les gentilshommes Grecs , le bourgeois comme l'officier, le soldat et le matelot , les prêtres même et les religieux , chacun s'occupoit, avec promptitude et sans confusion, à ce qui lui étoit prescrit. Le Grand -Maître se trouvoit par-tout; lui seul conduisoit ces difFérens travaux ; sa présence et sa capacité les avançoient encore plus que ne faisoient tant de mains qui y étoieiit employées , et peu de princes et de gouverneurs ont fait voir , dans une place assiégée, une aussi parfaite intelligence de l'art mili~ taire, jointe à une valeur tranquille et incapable d'être troublée par la grandeur et les dif-

férentes sortes de périls dont il fut , depuis , environne. de l'Isle-

Mais , pour faire mieux connoitre Timportance ^***'** et Futilité de ses soins, quoique, dans le livre précédent, nous ayons parlé de la situation de ' cette place , peut-être qu il ne sera pas inutile den éteudre la relation,, et de laugmenter du récit des fortifications qu'on y avoit ajoutées depuis le dernier siège. «

La ville de Rhodes, comme nous lavons dit, est située au bord de la mer, sur une colline qui se termine , par une pente douce , dans une plaine : ce qui en rendoit la circonvallation aisée, Elle est divisée en haute et basse ville; le Palais du Grand-Maître étoit placé dans la haute ville, à laquelle il servoit de château, et, en même-tcms, de citadelle; Tous les chevaliers étoient logés auprès du Palais du Grand-Maître, et dans un même quartier ; et les séculiers , avec les personnes mariées, soit bourgeois ou artisans , occupoient la basse ville. Cette place*, du côté qu elle regarde la campagne , paroit de figure ronde; et, si on la considère du côté de la mer, elle représente un croissant parfait. Il y a deux ports : le plus grand est quarré et spacieux, mais il n est pas sûr , quand certains vents viennent à souffler. A l'entrée de ce port, à main droite, on trouvoit la tour de Saint-Nicolas, ouvrage de la libéralité de Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne. Cette tour, garnie d'artillerie, étoit attachée à un bastion, qui étoit derrière; et elle

234 HISTOIRE DE l'oRDRE

ViLLiE ~^'^^^* ^^® courtine qui venoit jusqu'aux murs de DE l'Islk- la ville , et faisoit ua des côtés du port. De l'au-^ ^^^' tre côté, et vis-à-vis de cette tour, il y avoit un vieux château que les chevaliers nommoienl le château Saint-Ange. Ce léhâteau et cette tour, distans, l'un de l'autre , de plus de ciqquante toises, avoient été construits sur les deux rochers^ sur lesquels on prétend qu étoient posés , anciennement , les pieds de ce grand colosse de bronze, entre les jambes duquel les plus grands vaisseaux passoient, dit-on, avec toutes leurs voiles. Le bastion, auquel la tour de Saint'^Nicolas étoit attachée, étoit sur le bord de la mer, garni de neuf grosses pièces de canon , qui défendoient lentrée du port de quelque côté que ce fût. Le petit port ou le port des galères étoit couvert, du côtéde la mer, d'une langue de rocher qui tient à la terre-ferme , et sur laquelle étoit bâti un château appelle , par les chevaliers , le château de aSaint-Ëlme ou de iSaint-Erme. Ce port est plus sur cfue le grand , et peut contenir plusieurs galères ; mais sa bouche est si étroite , qu il n'y en peut entrer qu'une à la fois. On la fermoit, tous les soirs , avec une chaîne qui tenoit à une. petite tour, tout au bout d'un môle qui avance vingt-cinq ou trente pas dans la mer; l'autre bout de la chaîne s'attachoit à une pièce de rocher qui tient à la terre, à sept ou huit pas de ce> château. A côté du port des galères , on trouvoit- Taifse^al où on les construit; et, vis-à-vis du bastion qui 0st entre les deux ports, il^ a une grosse

DES CHEVALfERS DE MALTE. 235

tour avec son fossé , sur laquelle on voyoit trois grosses pièces de canon qui défendoient l'entrée dc l*Islede ce dernier port. Au-dessus du Palais du prince ^^^^' et des auberges des langues , on voyoit s'élever un grand nombre d'églises , parmi lesquelles celle de Saint-Jean , patron de l'Ordre , étoit remarquable par la grandeur de son vaisseau , et par la hauteur et la délicatesse de son clocher. Tous ces superbes bàtimens, joints aux fortifications anciennes et nouvelles, rendoient Rho« des une des plus belles villes de l'Orient. Elle étoit entourée d'une double , d'autres disent d'une triple enceinte de murailles , fortifiées par treize grosses tours antiques, dont il y en a voit cinq renfermées dans une espèce de ravelin et de bastion , que les historiens du tems appellent des boulevards ; et ces boulevards étoient enveloppés par des barbacanes , ou de fausses brayes, et par des ouvrages avancés : le fossé étoit large , et profond; la contrescarpe, revêtue et palissadée. Tout ce qui étoit découvert aux environs de la place, se trouvoit exposé à un nombre infini de batteries, composées de canons de différens calibres^ selon la proximité ou l'éloignement de^ endroits qui étoient en vue. Rhodes présjBUtoit, de tous cotés, un front redo^table; et, depuis le glacis jusqu'à Ja place, ce n'étoient qUe fortifications entassées 1^ unes sur les autres , et que batteries , qui ne souffroient point qu'on en pût approcher impunément.

Nous avons dit, sur la foi des historiens du

236 ' HISTOIRE DE l'ordre

^ tems, qu'il y avoit cinq boulevards ou bastions.

DE l'Isle- Le Grand-Maître en confia la défense à cinq ^^^' anciens chevaliers , qui , en plusieurs occasions ^ avoient donné des preuves de leur capacité et de leur courage. On chargea le chevalier du Mesnil de défendre-le bastion d'Auvergne; frère François des Carrières fut mis dans celui d'Espagne; Nicolas Huzi dévoit commander dans celui d'Angleterre ; Bérenger de Lloncel, dans celui de Provence; et Andelot Gentil entreprit de défendre le bastion d'Italie. Le Grand-Maître distribua , en mème-tems, la meilleure partie de ses troupes sur les remparts, et il les partagea selon les quartiers. Frère Raymond Ricard, le plus ancien commandeur de la langue de Provence , devoit , à la tête d'une brigade , veiller au poste qui en portoit le nom. Raymond Roger, de la langue d'Auvergne, étoit préposé pour le quartier de sa langue; Joachim de Saint- Aubin , avec les chevaliers Français , se chargea de la défense de la muraille, depuis la tour Franque jusqu'à la porte*de Saint-Ambroise; et, depuis cette porte, jusqu'à celle de Saint-Georges, les Allemands étoient postés Isous la conduite du commandeur Valdners ; Guillaume Ouazon commandoit dans le quartier des Anglois; Georges Émar^ dans celui dltalie; Jean de Barbaran, etErnand SoUiers, dévoient défendre les postes de Castille et d'Arragon, dont les fossés n'étoient ni assez larges, ni assez profonds* Le quartier, appelle Sainte-Marie de la Victoire

ëtoît encore plus foible ; le Grand-Maître se char- -

gea de sa défense, quitta son Palais, et se logea , be i'Jslb. au pied de la muraille, avec quelques chevaliers ^^^"• qu'il avoit réservés pour combattre sou3 ses ordres et avec lui.

Outre cette distribution , le Grand - M aitre choisit encore quatre seigneurs grands - croix , quon nomma Capitaines du secours^ pour en porter, avec les compagnies qu'ils commandoieht , aux endroits qui seroient les plus pressés. Le premier de ces capitaines fut d'Amaral , dont on ne soupçonnoit point encore la fidélité. Il fut chargé de soutenir ceux qui dévoient défendre les postes d'Auvergne et d'Allemagne; frère Jean Bouk, turcopolier de l'Ordre et chevalier de la langue d'Angleterre , fut destiné pour le quartier d'Espagne et d'Angleterre ; frère Pierre de Cluys , grand-prieur de France , devoit soutenir ceux de sa nation , et les postes de Caslille et de Portugal ; et frère Grégoire de Morguet, grand-prieur de Navarre, se chargea de marcher au secours des postes de Provence et d'Italie. Le Grand-Mai tre ajouta à ces quatre seigneurs , frère Gabriel de Pommerols , son lieu- • tenant-général, qui, sans avoir de poste et de quartier affecté, devoit se porter dans tous les endroits où il en seroit besoin ; et le Grand- Maître , à la tète de ses gardes , commandés par le chevalier-de Bonneval , de la langue d'Auvergne , se réserva la même fonction.

Nous avons vu qu avant le premier siège, oi%

238 Histoire de l'ordre

• avoit apporté , dans la ville , une statue de la

DE i/isLE- Sainte-Vierge , qui étoit révérée dans une église ^^^' consacrée en son nom , et bâtie sûr le Mont Philerme. On prit la même précaution avant ce second siège ; et tout le clergé et le peuple furent, en procession, la prendre dans son église; la portèrent dans la ville, dont elle étoit regardée comme la protectrice , et la déposèrent dans Téglise de Saint-Marc.

La, tour de Saint - Nicolas , étant considérée comme le poste le plus important, et comme la clef de Rhodes, le Grand*Maître en confia la défense à frère Guyot de Gastelane , de la langue de Provence, ancien chevalier, qui s'étoit distingué par un grand nombre d actions de valeur. Vingt chevaliers et trois cents hommes d'infanterie entrèrent dans cette forteresse , sous ses ordres ^'^ on donna six cents hommes aux chevaliers Glande de Saint-Prix, et Jean Boniface,

tous deux Français, et à Lopez Dalala ^ et Hugues Gapons , Espagnols , pour faire , tour-à-tour , nuit et jour, les rondes par la ville, et pour y entretenir le bon ordre , avec pouvoir de juger à mort les malfaiteurs , sauf lappel au Grand- Mattre. Ge prince , craignant que les quatre grands-croix quil avoit choisis pour capitaines de secours , ne fussent pas suffisans , dans la suite, pour en porter dans tous les endroits qui seroient attaqués , en ajouta quatre autres : sçavoir, Anastase de Sainte-Gamelle, Guyot Dazas^ che- . valiers Français j Marin Fursin, et Raymond

DES CHEVALIERS DE MALTE. ^Bq

Marquet, Espagnols; et il donna, à chacun , une compa^ie de cent cinquante hommes. Le ^e l'Isu. grand^maréchal , suivant les droits de sa charg[e , ^^' remit le grand étendard de la religion à Antoine de Grolée, de la province de Dauphiné, chevalier d'une insigne valeur, et bien digne d un dépôt aussi honorable. Le chevalier de Tinteville, parent ;du Grand-Maître , fut nommé pour porter TEnseigne du Saint-Grucifix ; et le chevalier Henry de Mauselle, attaché à la Maison du Grand-Maître, et un de ses officiers, portoîtson étendard particulier.!

Pendant que TIsle-Adam étoit occupé à assigner aux chevaliers leurs emplois , et les quartiers qu ils dévoient défendre, on vit que les Turcs faisoient, de nuit, des signaux avec du feu sur l'endroit des côtes de Lycie , qui étoit opposée à Tisle de Rhodes. Le Grand-Maître , pour ne rien négliger, ordonna à un chevalier Français , appelle Mennetou , de prendre sa flûte, et daller avec un. Rfaodien, appelle Jaxi, qui parloit la Iwgue Turque , pour reconnoître ce que signifioient ces feux. Le Chevalier Français , en exécution de ces ordres , se mit en mer ; et , ayant abordé assez près de la côte , il apperçut^ proche dune. fontaine, plusieurs soldats Turcs, déguisés en marchands (i). Jaxi leur demanda le mo«* tif de leurs signaux, et, en méme-tems, des nouvdles dan marchand Turc qu il connoissoit , et

(i) Relation du commandeur de Bourbon; pag* ïX

24o HISTOIRE DE l'oRDHE

"■"~""~ qui avoit néfi[ocié autrefois à Rhodes. On lui ré-

V^IliLIERS

DE l'Isle- pondit que ce marchand n etoit pas éloigné ; Adam, q^i'jj alloit arriver; et que, s'il vouloit se mettre à bord 9 il pourroit le voir. Le Rhodien s'en dispensa , à moins qu'ils ne voulussent envoyer un otage à son commandant : les Turcs y consentirent : réchange se fit; mais Jaxi, ne fut pas plutôt à terre , que ces perfides , contre lé droit des gens, le garottèrent, le conduisirent, avec une extrême diligence , à Gonstantinople , et le remirent au bâcha Pyrrus , Fauteur de cette trahison. Menue tou croyoit bien s'en venger sur Tôtage Turc ; mais, quand il fut arrivé à Rhodes, il se trouva que ce n'étoit qu un misérable paysan , qu'ils avoîent couvert d'une veste de soye ^ et dont le Grand -Maître et le Conseil ne purent tirer aucun éclaircissement.

Cependant Pyrrus , ayant en son pouvoir le Rhodien ^ tâcha d'en tirer des lumières sur l'état de la ville de Rhodes; et, n'en ayant pu rien apprendre par caresses, et sous l'espoir de magnifiques récompenses, il lui fit donner, pendant plusieurs jours, une question si violente, que le Grec n'en pouvant soutenir les douleurs , l'ins- , truisit de ce qu'il vouloit sçavoir, et mourut peu après. Pyrrus fit part^ au Grand- Seigneur, de la déposition du Rhodien, et apprit, à son maître, qu'il n'y avoit pa^ dans Rhodes plus de cinq ou six mille hommes en armes. Soliman résolut aussitôt d'en commencer le siège ^ mais , comme

DES GHE?ALI£RS DE MALTE, a^i

il sétoit fait une loi de n entreprendre aucune ' '■ guerre, sans uiie déclaration préalable; il en ^b'^l^I^lbchargea un exprès , qui se rendit en Lycie , et Adam. qui, suivant Kusage^ fit les signaux ordinaires avec du feu , comme lavoient pratiqué ceux qui avoient enlevé Jaxiv

Le Grand-Maître, qui ignoroit sa mort, crut d abord que les Turcs le renvoyoient. Le chevalier Boniface d'Aluys, par son ordre, fut, avec une galère , le recevoir. Étant arrivé proche de ' la côte , il apperçut quelques Turcs a cheval , qui , sans faire mention de Jaxi , lui dirent qu'il étoit venu deslettresduOrand*Seigneur pour JeGrand- Maître ; que , s'il vouloit attendre un peu de tems, OD alloit leâ apporter ; et ils invitèrent le truchement de la galère de descendre à terre pour les pï^udre. Mais le chevalier d'Aluys, craignant une supercherie pareille à celle qu'on avoit faite au chevalier de Mehnetou ,.ne le voulut pas per* mettre. Dans la crainte même que ce ne fût uile autre embûche, et qu'il ne survint des vaisseaux pour s'emparer de la galère, il leur fit dire qu'il alloit partir à l'ii^^tant; et que, s'ils avoient des lettres à enfvoyer au Grand-Maître, ils pouvoient les lui remettre. Les Turcs le voyant prêt à voguer , lièrent le paquet de lettres avec une pierre, et le jettèrent dans son bord. Il porta ce paquet au Grsu;id-Maître , qui l'ouvrit en plein Conseil: On y trouva une lettre de Soliman, en forme de déclaratioipk de guerre, adressée au Grand-Maitre^

*— ^■"-" et à tous les chevaliers , et aux citoyens et habi-

Vlf.f. TFBS

DE L*isLs* taus de Rhodes ; et ce cartel étoit conçu à-peu* Adam, p^^g gjj ^g termes :

u Les brigandages que vous exercez continuel*^ « lement contre nos fidèles sujets , et llnjure que «vous faites à notre impériale majesté, nous «engagent à vous* commander que vous ayiez « à nous; remettre incessamment Visle et la for- « teresse de Rhodes. Si vous le faites de bon gré , ii nous jurons par le Dieu qui a fait le ciel et la u terre , par les vingt-six mille prophètes , par les it quatre musaphis qui sont tombés du ciel y et « par notre grand prophète Mahomet , que vous «pourrez sortir de Tisle, et les habitans y de- «meurer, sans qull vous soit fait le moindre «tort; mais, si vous ne déférez pas prompteu ment à nos ordres, vous passerez tous par le fil tf de notre redoutable épée ; et les tours , les bas- « tions et les murailles de Rhodes seront réduits «à la hauteur de Fherbe qui croit au pied de it toutes ses fortifications. »

Cette lettre ne surprit pas beaucoup le Conseil; et on résolut, sîle Grand-Seigneur attaquoit Fisle, den y répotidre qu à coups de canon. Mais, avant que les ennemis parussent^ et qu'on fut obligé d entrer en action, le Grand -Maître oi'donna qu on s'y préparât par des jeûnes et des prières : ' il en donnoit l'exemple , le premier; et , quand le soin du gouvernement lui laissoit quelques momens libres, il les pà9soit au pied des autels. Fontanus , historien contemporain , et témoin

oculaire de ce qui se passa dans ce siège, dans la "j; relation qu'il nous en a laissée , rapporte que les dk l'Islechevaliers et les citoyens de Rhodes n avoient ^"*"* pas moins de confiance dans ses prières que dans sa valeur; et quon disoit communément que, sous un prince si pieux , le ciel étoit intéressé à la conservation de ses États.

Comme Tisle de Rhodes étoit habitée par deux nations différentes, chaque peuple avoit son métropolitain, à* la nomination des Grands- Maîtres. Léonard Ralestein remplissoit alors cette dignité, à l'égard des Latins > et un caloyer, appelle Clément , étoit archevêque des Grecs. Ces deux prélats vivoient dans une parfaite union , et n'étoient occupés que du soin d'entretenir la paix entre leurs diocésains. L'archevêque Latin excdloit dans le talent de la parole ; c'étoit un des plus éloquens prédicateurs de son siècle. Cependant, comme les Turcs traitoient leurs sujets Grecs plus favorablement que les Latins , le Grand-Maître, craignant que ceux de cette nationqui habitoient les isles de la religion , ne se laissassent séduire par cette distinction , il engagea les deux métropolitains à exhorter, dans leu rs sermons, leurs diocésains à combattre courageusement contre ces ennemis de la foi. Ces deux prélats s'en acquittèrent avec beaucoup de zèle; ils.y réussirent sans peine ; et la fidélité des Rhodiens pour l'Ordre fut inébranlable. C'est qu'ils avoient un attachement inviolable pour la véritable religion 9 et que la domination des che-

^44 HISTOIRE DE l'oRDRE

,, valîcrs aVoit touîours été juate et modérée : ce

VlM.IERS , 1 1. 1 1 A 1

DE l'Jsle- qui est le lien le plus sur entre le souverain ei ^^^' ses sujets.

Cependant la flotte des Turcs mit à la voile ; elle étoit précédée par trente galères :, celui qur les aommand^it , en passant le long des côtes de risle de Lango ou de Cos, y débarqua quelques troupes pour la ravager; mais. 'ces pillards, à leur descente, furent chargés si vigoureusement par Préjaa de Bidoux , grand-prieur de Saint- Gilles , gouverneur de cette isle , qu après y avoir perdu quelques soldats, ils furent contraints de se rembarquer. Ce commandant, ayant appris des prisonniers quil avoit faits, que ces galères, et tout le corps de la flotte qui les suivoit., alloit droit à Rhodes , après lavoir vu passer , envoya demander, au Grand-M attre , la permission de se rendre auprès de lui , pour servir la religion pendant le siège. LeGrand-Maitre^qui connaissait sa capacité et sa longue expérience dans le métier de la guerre , fut également touché de son zèle et de son courage. Il lui envoya, avec joye, les ordres quil demandoit. Dès que ce généreux chevalier les eut reçus , il se jetta dans un brigantin ; et , à la faveur de la nuit , il entra dans le port de Rhodes , sans avoir été déeou* vert par les Turcs , qui tenoieat la mer. Is Grand - Maître lenibrassa tendrement , et le combla de louanges; et, pour ne pas laisser sel talens et sur-tout sa vigilance sans emploi, il lui donoa la . commission de viiûter les différens

postes de la place, et décommander, conjointe* '

ment avec le bailli de Manosque , à toutes les ds l^islibatteries. ^'»*"-

On fit venir, en méme-tems, des isles de la reii^on , et sur^tont de celle de Nîzzaro , la plûipart des habitaais , gens'conrageux , accoutumés à aller en course^ et à combattre les infidèJes. Le Grand -Maître prit cette résolution , parce que, dans cette guerre , il sagissoit uniquement de sauver la capitale, et que, si l'Ordre s'y maintenoit , les autres istes se pourroient conserver , ou , du moins ^ se recouvrer plus aisément.

Quand ces habitans furent débarqués , on les fit entrer, avec des vivres, dans les cbâteaux de Lindo^.de Férade, et dans les autres forteresses de Ksle: des chevaliers, pleins de valeur, s'y reDfwmèrent pour les commander V ils avoient ordre, s'iisëtoîent assiégés, dy^enir le plus longtems qulls pourroie&t, pour gagner du tems, ot reculer le siège de ia^ capitale; et, si les infi* <]lèles ne les attaquoient pas, d'aller souvent en parti, et de tâcher de surprendre ceux qui s'écar^ ieroient du gros de l'armée.

La AoCte Tuirque, après avoir reconnuiescôtes de Lycie, parut enfin à la vue de Rhodes, et s'arrêta eti une pince qui n'en ëtoit éloignée que de. huit milles, ou environ trois lieues; mais, n'y ayant pas trouvé un bon fond , et cet endroit étant, dlailleurs, exposé, dans cette saiton» aux vente d'Occident, Curtogli fit lever l'ancre, mit à ia ^poile^ et ailla surgir de l'autre côté -de liste 9

246 HISTOIRE DE l'ORDRE

et dans une cale de bonne tenure , appellée Pa- DE l'Isle- rambolin, à six milles de là ville. Il s'y rendit , Adam. (Jepuis , des ports de Syrie, de Palestine et d'Egypte , un grand nombre de vaisseaux et de galères , chargés de troupes et de munitions ; en sorte que, quand les Turcs eurent rassemblé - toutes leurs forces , on comptoit , dans cette flotte , jusqu'à quatre cents voiles ; et l'armée de terre étoit composée de cent quarante mille hommes, sans compter soixante mille pionniers ; que Soliman avoit tirés des frontières de Hongrie, et des montagnes de Servie, de Bosnie et de Valaquie , oii la plupart avoient été élevés à fouiller la terre et à conduire des mines.

Le Grand-Maître , à l'approche des ennemis , quitta son Palais , et vint se placer auprès de Féglis« de Sàintè-Marie de la Victoire, pour être plus à portée de Recourir les postes qui seroient attaqués. Pendant les treize premiers jours, les infidèles ne firent aucun mouvenient , leurs ga* lères, les vaisseaux plats et les barques transportoient continuellëmenf leurs troupes, des ports de Fisco et dé Macry, * dans l'isle de Rhodes ; et on travailla , en même-tems , à mettre à terre la grosse artillerie et les provisions de guerre et de bouche. Quand tout fut débarqué, on tint un grand Conseil sur différentes opérations de l'armée: plusieurs officiers étoient d'avis qu'on s'attachât d'abord au château de Lindo , et ïiux autres forteresses de l'isle, que les chevaliers avoientfait construire pour arrêter les descentes.

Ils représentèrent que les troupes qui étoient dans Qes places^ ppurroient surprendre et traver- de l^Isleser les convois , et tailler en pièces les cavaliers ^^^ qui s ecarteroient pour aller au fourrage; mais le bâcha Péri ou Pyrrus , fils d un renégat Epîrote , 9^opposa à ce sentiment, en représentant que, si on vouloit se rendre mattre de ces petites places, on perdroit un tems précieux. ; qu il falloit aller droit à la capitale^ dont la conquête feroit tomber nécessairement tous ces châteaux; et qua l'égard des partis qui pourroient inquiéter les convois et les fourrageurs, pour n'en avoir rien à craindre, il ny avo^t qua leur donner des escortes si fortes , que les Chrétiens n'osassent les attaquer.

' Le général se déclara pour ce dernier avis , et Rhodes fut investie. On commença à ouvrir la tranchée , hors de la portée du canon ; et, quand on fut plus près de la ville, les infidèles dressèrent une batterie qui fut bientôt démontée par 1 artillerie de la place. Il ne paroissoit rien dans la plaine , qui ne fût foudroyé par le canon y et , dans de fréquentes sorties , les chevaliers tuèrent un grand nombre 4e Turcs , nettoyèrent la tranchée, et coniblèrent ces premiers travaux. Les Turcs les recommencèrent , dressèrent de. nouvelles batteries ; et, quoique couvertes de mantelets , de gabions et d'épaulemens, les chevaliers , par un feu continuel , ruinoient tous ces ouvrages, et faisoient périr ceux qui servoient laptillcrie des infidèles. L'épée achevoit ce quis le caQon

248 HISTOIRE DE L'ORbRE

~ n avait pu faire ; on étoit, tous les jcmps, aux

DE l'Isle- mains ; et il ne se 'fit point de sorties, où ce quil AsAiM. y avait de Turcs dans la trancbée , ne fut taiUé eh pièces;

Les soldats Tufcs accoutumés à faire des pre^ nostics des premiers combats, nen auguroient rien dbeureux pour le succès du siégfe : lès janis* «aires et même leurs officiers trouvèrent la va-* leur des chevaliers si supérieure à tout ce quon leur en avait dit , qu ils se plaignoient qu on les avoit âinenés à là boucherie. D'ailleurs , par la sage précaution du Orand-Maitre , Fisle étoit comme déserte, sans -habitans, sans vivres et sans fourrage; et le soldat ne pouvoit s^ecarter, pour en recouvrer, sans rencontrer des partis sertis des châteaux de liisle; et ces partis, toujours cachés en différentes embuscades, tuoient, sans quartier , tout ce qui tomboit entre ieur9 mains. Une guerre si pénible et si meurtrière; les fortificatio[ns extraordinaires de Rhodes; le feu oontinuel de lartillerie ; des sorties fréquentes ; peu de vivres qu on ménageoit avec soin , parce quon nen pouvoit tirer iqu au-delà de la mer; nulle e^érance du butin:, encore, mioins de ré^ compense en Tabsence du . eoûvénaîii ; peu de confiance à ua jeune général, éleivé dans les dé^ lices du sérail : tout cela excitait le dégoût et même les murmufc^ de lofficier > comme du .soldat. La mutio)erîe,isiouâ un 'chef qui netoit pas a3Siez accrédité , succéda aux murmurés; et, s'il falioit faire une attfiqute ou repousser une «ortie,

DES CHBVALIEBS DE MÂITE. ^49

iestroupes <i^e s'y portoieot qu avec répujg^Banoe, et comme des gens qai ne oroyoîent pas pouvoir «s l'Islcvaincre ni éviter d'être vaickcns. Enfin la crainte ^**î'' du péril diminua 1 obéissrance , et fit cesser le res«pect pour le commandemeot.

liC bâcha Péri , que Soliman a voit chargé, en particulier, de Finstruire exactement de lo«ilr ce qui se passeroit dans ce siéf^ , crut être oMigé de loi donner avis du découragement.de son armée; et il lui m^arquoit , par sa lettre , qu'il n Y avok que sa présence qui put dissiper les semences de rébellion , et rankner le courage de ses so^ldats. Les baqhas , qui étoient restés auprès ndu sultan , et qui co'mposoient'Son CoK^seil ^ o^'étoienrt pas' d'à*vis qu il se 'Commit taux bazards de la mer; -mais ce prince > jaloux de sa gloire, qui avoit, devant^ leë yeux, Texemplè deSélim ^ son père , et des «ultans , ses ancêtres , persuadé d'ailleurs que la présenœ^eule du souverain surmonte les plus grandes difficultés , résolut de se mettre à la tête de son armée; et il partit, pour la Lycie, avec un corps de quinze mille hommes.

Pendant qae ce prince étoit eu cheiàte,un^ simple femnae Turque , et esclave d un bourgeois de Rhodes, soit par zèle pour sa fausse religion^ ou dans . la vue de recouvrer sa tibetné , forma , seule , une entreprise dont cent miHe Turcs né pouvoient venir à bout. CdHAHe les chevaliers et les infidèles étoiènt, tous les jours; aux mains ^ pour faire tme diver^ou qui facilitât les attaques des Turcs , elle résolut de mettre Je feu aux prin-

25o HISTOIRE DE l'ORDRE

cipaux endroits de la ville ; mais , parce qu elle BB LisLE- ne pouvoit pas exécuter seule ce projet , elle le ^^^^' communiqua à d autres esclaves de son pays et de sa religion. Ces esclaves , par les mêmes motifs dont elle étoit animée ^ et à sa persuasion , entrèrent dans ce complot; Cette femme trouva le moyen de faire avertir les généraux Turcs de son dessein; et, de concert avec eux , elle assigna, aux conjurés, le jour et le quartier où elle devoit allumer cet incendie général. Ces mesures étoient si bien prises, que Rhodes auroit succombé filous lentreprise de cette femme; mais heureusement le secret de la conj uration échappa à qualqaun des esclaves : ils furent aussitôt arrêtés, -et tous, à la question , avouèrent leur conjuration ; il n y eut que la femme , qui , sans rien confesser, souffrit la plus violente torture. Mais ses complices, dans la confrontation, lui ayant soutenu quelle seule les avoit engagés dans qette conspiration >, ses juges la firent pçndre. On écartela tous les autres conjurés; et leurs membres furent attachés à différens endroits de la ville , pour, intimider les autres esclaves , et tou^ceux qui pourroient être tentés de former une pareille entreprise.

Cependant le sultan , après avoir traversé la Carie et ia Lycie , arriva à Portofisco. Ses vaisseaux ly vinrent prendre , avec les troupes qui lui servaient d'escorte; et il se rendit dans Tisle 28 juillet, de Rhodes et dans son, camp, où il fiit reçu au iSaa, bruit de lartillerie , des tambours , des trompât-

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tes et des autres instrumens militaires. Sa pré- '

sence étouffa le» murmures des soldats , et fit db l*Islb. naître la crainte du châtiment. Ce prince déclara ^^^^' qu'il n'étoit venu que pour punir une armée rebelle, et pour faire décimer des soldats qu'il traitoit de lâches : mais le hacha Péri , qui avoit beaucoup de crédit sur son esprit, lui représenta qtie cetoient les janissaires, et même les plus braves de ce Corps, qui avaient paru les plus mutins; qu'il ne les pou voit châtier sans décourager les autres ; et que , dans un siège aussi dif^ ficile , et de cette importance , il falloit dissimuler leur faute, ou se contenter de la leur faire sentir , par des reproches qui ranimassent leur courage.

Ce prince, après avoir concerté, avec son ministre , la conduite qu'il devoit tenir avec ses troupes, ordonna qu'elles parmsent devant lui sans armes ; et il les fit environner par les quinze mille hommes qu'il avoit amenés au siège : on lui avoit préparé un trône élevé et magnifique-. Ce prince, armé dé sa majesté , y monta d'un air fier et superbe ; et il y demeura quelque tems assis sans rieri dire , et jettant, dé tous côtés,- des regards terribles , que le soldat épouvanté prenoît pour les avant- coureurs de la mort. Alors rompant ce funeste silence: «Si j'avois, leur i< dît-il, à parler à des soldats, je vous eusse per- « mis de paroître, devant moi , avec vos armes ; a mais, puisque je suis réduit à adresser la parole «à de malheureux esclaves, plus foibles et plus

252 HISTOIRE DE l'ORDRE

' ' " ù timides «que des femoiea, et qui ne peuvent pa» i>E l'Isls- ^ souteair seulement le cii des «nmemis , il n egt Am«. ^^ pas jtadée 4^ue desfaouiines si lèches déshouorent «nos araaes^t tes manques <de la valeur. Je vou*' tt^ruis l:Hea sçavoir si , (piand vous avez abordé tf dans eejtte isie, votis voos êtes flattés que ces <r cfolsiés -sérbient eneore plus lâches que vous ; net que, dans la crainte de vos armes, ils vous « apportaroient lefs leurs , et préseoteroient série vilement leuk*s mains et leurs pieds aux fers ^dont il vous plairoit de les charger? Pour vous u désabuser d une erreur si ridicule , sachez que, it dans la personne de ces chevaliers , nous avons tt^à combattre Félite des Chrétiens; des hommes « courageux, élevés, dès leur plus tendre jeunesse, u dans Ja profession des armes ; des lioii^ cruels i^ et féroces, avides du sang clés Musulinaits , et « qui ne céderont jamais leur repaire quà une «€orce supérieure. G e$t leur courage qui a excité 411e ûÀtre : en les attaquant , j ai crû trouver u»e ««atreprîse et des périls dignes de ma valeûr.^ «t Est-ce de vous, troupes làdies et efféminées, que u je "dois, attendre uue conquête , vous qui , avant «que davQÎr vu lenneini, fuye^ sa présence, et itqui auriez déjà déserté, si la mer dont vous « êtes environnés , n y mettoit un obstade ? Mais « avant qu une pareille disgrâce m arrive , je ferai M une j^istice si sévère des lâches , que leur sup*^ < a plice relieiMlra dans le devoir ceux qui seraient «.tentés de les ij»iter 9.

Ai' ptelne ce prince eut41 cessé <de parler y que ,

DES GHEYALIJSRS DE MALTE. a53

sur un ^ignal qui fut fait à ce» soldats armés, qui environnoient les autres , ils tirèrent leurs épées, n^ l*1slbcomme pour massacrer leurs camarades. Ces^ ^*^^^' malheureux y à Fa^ect de ces armes nues , et dont la pointe étoit tournée contr eux , se jet^ tèrent à genoux, et, avec de grands cris, implorèrent la miséricorde du sultan^ Pour lors, Péri et les antres généraux , de concert avec ce prince; s'approchèrent, avec un profond respect, de son trône, et le siq>plièrent , dans les termes les plus soumis, de pardonner à des soldats qui, dans * d autres occasions , dit Péri , lavoient bien servi; mais qtiun méchant génie et une terreur panique avoient malheureusement séduits. Ce hacha ajouta qu'ils étaient prêts à laver leurs fautes dans leur sang , et que sa tète répondroit ton* jours y à sa Hautesse, de leur repentir. Quoique Soliman ne cherchât qu à remettre ses troupes dans le devoir, cependant, pour soutenir toujours, à leurs yeux , le caraolère d un prince irrité , et pour engager le soldat a effacer le souvenir de sa lâcheté par quelqu action hardie , et d une valeur extraordinaire : uJe suspends, à votre. " prière , dit-il à Péri , la punition des coupables ; » c'est à eux à aller chercher leur grâce dans les n bastions, et sur les boulevards de nos ennemis » . Il congédia ensuite l'assemblée. )

Le discours de ce prince, mêlé, à propos, de sévérité et de clémence, rendit, aux troupes, leur première audace et leur ancienne valeur. Les officiers sui^tput , pour dissiper la mauvaise

254 HISTOIRE DE l'oRDRE

""""~~" opinion que le prince avoit prise de leur courage, DE L'isLE-.demandèrent, avec empressement , d'être placés Adam, ^^jj^ postes Ics plus exposés. Ceux mêmes qui , avant larrivée de Soliman , avoient blâmé cette entreprise j la trouvoient alors fadl^et glorieuse. On, eut dit que cetoient d autres hommes :>tous brùloient d ardeur de signaler leur courage ; et , à proprement parler, ce n est que de ce jour quon doit. compter le commencement du siège.

Les soldats et les pionniers poussèrent la tran- , chée sans relâche ; on y travailloit le jour comme la nuit ; et ils étoient relevés , tour-à-tour , par difFérens corps , qui se succédoient les uns aux autres. Le Grand - Maître , les voyant soutenus par de gros détachemens , ne ji^ea pas à propos de continuer les sorties où il perdoit plus par la mort d un seul chevalier , que Soliman par celle de cinquante soldats. Ainsi les infidèles , n ayant rien à craindre que le feu à,e la place , travaillèrent avec tant da<^ivité, quils conduisirent leurs travaux jusqusT la contrescarpe; et, pour rendre leurs lignes plus solides, ils les revêtirent, par dehors , de poutres et de madriers bien liés ensemble : on augmenta ensuite les batteries, d'où, pendant plusieurs jours, on tira continuellement contre la ville. Les Turcs se flattoient d en ruiner, dans peu , les fortifications : mais ils furent avertis , par ce Juif qui leur servoit d espion dans Rhodes, qu a peine leur canon. avoit effleuré les crénaux de la muraille , soit que leurs batteries fussent mal placées , ou que le canon

ne fût pas bien pointé. U ajouta que les chevaliers y du haut du clocher de Saint-Jean , décou* de l'Islevroient tout ce qui se passoit dans leur camp et '^"^'■• aux environs; et que, si les Chrétiens savisioient de pointer, sur ce clocher, quelque pièce d artillerie, ils pourroient tuer le sultan , lorsqu'il venoit visiter ses travaux, ou ceux qui portoient ses ordres. Ces avis déterminèrent les -assiégeans à changer les batteries de ^lace ; ils en dressèrent une, en tr autres, contre le clocher de Saint-Jean , que les premiers coups de canon jettèrent à bas. Ces barbares, trouvant Rhodes couverte et enterrée , pour ainsi dire , sous ses fortifications, résolurent d'élever deux cavaliers d une hauteur supérieure à ces ouvrages , et qui commandassent la ville et ses boulevards. Les soldats et les pionniers , par ordre du général , apportèrent , pendant plusieurs j ours , des terres et des pierres , qu ils plaçoient entre les postes d'Espagne et d'Auvergne , vis-à-vis le bastion d'Italie* Comme ces deux endroits étoient vus à découvert par le canon de la place , on ne peut exprimer le nombre prodigieux de soldats et de pionniers Turcs qui périrent dans ce travail; mais Mustapha, pour l'avancer , ne faisoit pas grand scrupule de prodiguer la vie de ces misérables; et on vit, à la fin , parottre comme deux collines plus hautes de dix à douze pieds , que la muraille , et qui la commawioient absolument.

Le général et les autres bâchas partagèrent ensuite les attaques ; Mustapha se chargea de

256 HISTOIRE DE l'ORDÏIE

celle du boulevard tf Angleterre ; Péri , de celte DE h'isLE- du poste d'Italie ; le bacfaa Achmet , grand ingé- Adam. nieur, de lattaque des bastions d'Espagne et d'Auvergne ; mais , comme ih parois9oîent défendus par une nombreuse artillerie et par un grand nombre de chevaliers, le sultan voulut que ce dernier bâcha fut soutenu par Faga des janissaires. Le Beglier-Beï, de l^nètolie, cbmmandoit dans la tranchée qf>posée au poste de Provence; et le Beglier-Beï , de Remanie , devoit attaquer la tour de Saint-Nicolas : tous ces généraux faisoient faire un feu coiftinuel.

Le poste d'Allemagne fut le premier attaqué ; les Turcs dressèrent plusieurs batteries contre la muraille. On ne croyoit pas qu étant sans terreplein , elle pût résister long-tems à la violence du canon : mais le Grand-Maître s'y transporta aussitôt, et la fit appuyer, en dedans, par de la terre , des poutres , des fascines ; et comme l'artillerie, qui étoil placée sur la porte de son Palais , dans un lieu élevé , voyoit à découvert les batteries des infidèles , les canonnière Chrétiens les ruinèrent , et mirent en pièces leurs gabions et leurs mantelets ou parapets. Il eik faÛut refaire de nouveaux , qui ne durèrent pas plus long-tems que les pi^emiers : le canon de la ville foudroyoit tout; et celui des infidèles, au con«traire^ mal servi et pointé sur un endroit aussi élevé , battoit toujours sur une même lignes passoit par-dessus la muraille , et tiroit à coups perdus : apparemment que ces cdQonniers ignoroi^it

encore Tusage de plonger , et de tirer de haut en

bas , et contre le pied du mur. ^^ l'iule.

he bâcha,' rebuté du peu defFet de ses batte- ^***ries , les transporta contre la tour de Saint-Nicolas. Nous avons vu , dans le livre précédent , et pendant le magistère 'du Grand-Maitre d'Âubusson , le peu de succès des Ëittaques du hacha Pal^ologue : celle du^Beglier-Beï de Romanie ne fut pas. plus heureuse. Ce bachà battit la tour avec douze gros canons de fonte ; naais il eut le chagrin de voir son cano^ démonté, et ses batteries ruinées par celle de la tour. Pour prévenir cet effet de ladressedes canonniers Chrétiens, il résolut de ne tirer que de nuit : et,, pendant le jour, il enterrptt son canon et ses gabions dans iè sable : on le remettoit sur sa plate-forme , sitôt que la nuit étoit venue : plus de cinq cents coups de canon portèrent contre L endroit- de la muraille quiregardoit loccident , et laifirent crouler dcmsle fossé. .

Le hacha s applaudissoit de ïeBkt de cette batr terie nocturne , et il se flattoit d emporter cet ouvrage au premier assaut : mais il fut bien étonné de voir paroitre, derrière les ruines, une nouvelle muraille terrassée avec soià parapet, et bordée d'artillerie , iqui en défendoit les approches : il falloit se résoudre à recommencer, tout de nouveau , à battre cette seconde mil raille.

Soliman , en ayant été averti , lenvoya reconnoitre ; on lui* apprit que cette tour étoit lendroit de la place le plus fort , noi^seulement par 9jà

258 HISTOIRE DE l'oRDRE

"H situation sur un rocher qui étoit à réijreove de

Bfi LisLE- la sappe et de la mine, mais encore par tous les Adam, ouy^gges quon y avoit ajoutés de(>uis le: dernier siég^e ; et que , sous Tempire de Mahomet II , son ayeul, le hacha Paléologue avoit été obligé d'abandonner- cette attaquerOés considérations dé-* terminèrent ce prince à transporter aflleurs ses batteries : Mustapha , par son ordre, s-attacha aux principaux bastions de la place :une prodigieuse artillerie les battit , jour et nuit, pendant un mois entier. Le cbeTalier de Barbaran, qui commandoit à œlui d'Espagne , fut emporté dW coup de canon : il fut remplacé par le chevalier Jean d'Qmèdes , depuis Grand-Mattre dé la langue d'Ârragon , qui, en défendant ce poste , perdit, peu de jours après, un œil, dun coup de mousquet. Les Turcs battoient, en même tems, tous ces bastions < cehii d'Angleterre fîit le plus endommagé : une nouvelle muraille , qu -on y avôit faite, fut entièrement ruinée par le canon des infidèles ; mais l-ahcienne r^ista a toute la furie de Fartillerie : le Orand-^Maitre y accourut^ et, ayant reconnu que les Turcs 8 optnîâtroknt à cette attaque , il se logea au pied, de la mu* raille; et, dans la crainte d'un assaut , il fit entrer cinquante chevaliers de renfort dans ce bastion.

Celui^'Italie étoit encore pkts' maltraité : dix*sept pièces de canon, qui tiroient jour et nuit, renversèrent presque toute la muraitle. L'Isle- Adam , par le conseil de Martinengue , pour

tillerie furent obligés de tirer moins souvent, de "^

ménager la poudre , et de la réserver pour les de lIslbassauts qu'on prévoyoit que les Turcs donne- a^am. roient à la place , quand les brèches auroient été élargies.

A ce malheur, causé, à ce qu'on prétend, .

par la trahison dti chevalier Portugais , en succéda un autre , que causèrent de jeunes chevaliers pendant une fausse allarmeque les Turcs donnèrent au poste d'Auvergne. On ramenoit du travail une bande d'esclaves d^environ cent vingt hommes, occupés ordinairetnent à creuser là terre, ou à traîner des pierres et des poutres pour faire des retranchemens. Ces jeunes chevaliers les ayant rencontrés, et, par forme de jeu et en folâtrant , en ayant frappé quelquesuns, d'anciens chevaliers, qui accouroient au poste d'Auvergne, sur les signaux qu'on avoit fkits , en conséquence de l'allarme que les Turcs avoient doniiée, crurent que. ces esclaves, dans l'impatience de rompre leurs chaînes, s'étoient révoltés ^ et que ces jeunes chevaliers les attaquoient sérieusement. Dans cette pensée, ils tombèrent sur ces malheureux, l'épée à la main , les taillèrent en pièces; et, par cette fâcheuse méprise, ils firent mourir des hommes innocens,et se privèrent, eux-mêmes, du secours qu'ils tiroient de ces esclaves , qui auroient même remplacé les pionniers Chrétiens, dont là plupart périssoient tous les jours , soit par le canoû ennemi , soit par des coups de miousquet et de

fusil d'un gros calibre, qui portoîent jusques sur T»E l'Isle- les brèches et dans la ville. ^^^^' Le général Turc , ayant reconnu qqe c etoient des paysans qui, sous les ordres de Martinengue, et sans ménager leurs vies , faisoient des barricades , des coupures et des retranchemens le long des brèchea, avoit choisi, datis spn armée, une quantité de chasseurs , accoutumés à ^irer fort juste. Il les avoit placés sur des éminences les plus proches de la place, et sur des cavaliers qui la commandoient, d où, à coups d'arquebuse , ils abattoient tout ce qui paroiss'oit $ur les remparts. Martinengue, qui voyoif tuei^ ses ouvriers, sans les pouvoir mettre à couvert du feu des ennemis, pour contre-batteries, fit élever, sur les toits des plus hautes maisons , de petites pièces de campagne, qui, de leur côté, tuèrent beaucoup de ces chasseurs; mais dix de ces arquer busiers , mis hors de combat , ne dédommageoient pas la religion de la mort d^un seul soldat Chrétien ou pionnier : la ville, réduite à un petit nombre de défenseurs, n'en pouvoit perdre sans voir avancer sa ruine : et le Grand-Mâî-

tre, pour la reculer, n'avoit de ressource que dans QB^prompt secours , ou en prolongeant le siège, et en tâchant de gîigner l'hyver, et la saison où il croyoit que la flotte Turque ne pourroit tenir la mer. , ,

La guerre, jusqu'alors, ne s'étoit faite, entre les assiégeans et les assiégés, qu'à coups de feu; et , quoique celui des Turcs , par la multitude de

VlLUERt

DES CHEVALIERS DE MALTE. a63

leurs canoDS et labondance de poudre, fût fort supérieur, cependant ils netoient point encore de l*1sll. maîtres d'un pouce de terrain dans les bastions ^^^^' et dans les ouvrages avancés de la place. Les retirades et les retranchemens tenoient lieu des murailles abattues; on ne pouvoit emporter ces nouveaux ouvrages qi^e par un assaut; et, pour y monter, il fafloît tenter la descente du fossé , ou le <:ombler. Soliman , qui avoit un nombre prodigieux de pionniers dans son armée , en fit difFérens détachemens , les uns pour jetter de la terre et des pierres dans le fossé; mais les chevaliers , à la faveur des cazemates , enlevoient , la nuit, les décombres qu on y avoit jettes le jour : les autres pionniers étoient employés à creuser des mines, dans cinq endroits différeus, dont chacune conduisoit son approche vers le bastion opposé. Quelques-unes furent éventées par la vigilance de Martinengue, auquel on est redevable de Tinvention de découvrir, avec des peaux tendues et des tambours, en quel endroit se faisoit le travail.

Les Turcs avoient travaillé avec tant d adresse, que. les difFérens rameaux de ces mines alloient de Tun àjautre ; et tous, pour faire plus d effet , aboutissoient ^u même endroit. Martinengue en reconnut une, au milieu du fossé de Provence, qui com^en.çoit à leglise de Saint- Jean. De la Fontaine,, ingénieur, la fît ouvrir aussitôt; en chassa les mineurs, à coups de grenades ; et y jieUa de^ barils de pQudre, qui brûlèrent et étouf-

264 HISTOIRE DE l'oRDRE

"T; fèrent les Turcs qui étoient dans ces conduits

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