‹ Histoire des Chevaliers Malte (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · AU ROI BAJAZET , SON FRÈRE INHUMAIN · texte numérisé non relu

AU ROI BAJAZET , SON FRÈRE INHUMAIN

«Dieu et notre graqd prophète sont témoins « de la honteuse nécessité où tu me réduis de « me réftigier chez les Chrétiens. Après m'avoir « privé des justes droits que j avois à lempire , « tu me poursuis encore de contrée en contrée ; « et tu n as point eu de repos que tu ne m'ayes « forcé , pour sauver ma vie, à chercher un asyle « chez les chevaliers de Rhodes , les ennemis irré- « conciliables de notre auguste Maison. Si le « sultan , notre père , eut pu prévoir que tu pro- « fanerois ainsi le nom si respectable des Otto- (t mans, il t auroit étranglé de ses propres mains ; « mais j'espère qu'à son défaut le ciel sera le ven- « geur de ta cruauté ; et je ne souhaite de vivre « que pour être le témoin de ton supplice ».

Le commandant de cette troupe de spahis ramassa la lettre ; et , outré' d'avoir manqué sa

I20 HISTOIRE DE tORDBE

""~— " proye, il la porta à Bajazet. On prétend que ce •AuBus- prince, en la lisant, ne put retenir quelques lar- ^^' mes qui échappèrent, malgré lui, à la nature. Zizim prit, en même tems, le large, et fit route du côté de Rhodes, pour découvrir s'il ne lui viendroit point de nouvelles des ambassadeurs qu'il avoit envoyés au Grand-Maître. Ce prince infortuné^ incertain de son sort , erroit, à l'aventure, dans ces mers, lorsqu'il découvrit une escadre qui venoit à toutes voiles, et qui avoit la proue tournée du côté de la Lycie. La crainte que ce ne fussent des vaisseaux que son frère eut envoyés pour l'empêcher de gagner l'isle de Rhodes, l'obligea de commander, à son pilote, de regagner promptement le rivage, et de le remettre à terre. Mais, à une certaine distance, il découvrit le pavillon de Rhodes : et, après des signaux dont il étoit convenu avec ses ambassadeurs , il les vit arriver, dans Une chaloupe, avec un chevalier que dom Alvare de Zuriiga envoyoit pour accompagner ces. ambassadeurs, et pour assurer ce prince, de la part du Grand-Maître, qu'il seroit très-bien venu dans l'isle de Rhodes. Ce chevalier lui dit que le commandant de l'escadre, qui étoit lieutenant-général du Grand-Maître, avoit été envoyé , exprès , pour l'y conduire sûrement. Zuhiga s'avança ensuite pour saluer ce prince, entra dans sa barque, lui présenta une lettre et le sauf-conduit du Grand-Mattre. Après les complimens et les cérémonies ordinaires , il le fit passer dans un grand vaisseau qu'il com-

DES GHEYAMEItS DE MAI.TE. 121

mandoit, et qui prit la route de Rhodes : il y ar- — — riva bientôt. Le Grand-Maitre n en fîit pas plu- h'Aubcstôt averti , qu'il envoya le recevoir par les plus ^^■ anciens commandeurs de la religion. Il descendit lui-même de son Palais , et fut à sa rencontre assez près du port : ils se. donnèrent la main lun à lautre. Le Grand-Maitre , après lui avoir réitéré, par le ministère dun interprète, toutes les assurances qu il lui à voit déjà données par son sauf-conduit, l'accompagna jusqu'à l'auberge de France, qui lui avoit été destinée pour son logement; dans la marche, il lui céda la main droite. Zizim s'en étant apperçu, la voulut quitter, et lui fit dire qu'il ne convenoit pas aux captifs de prendre la place d'honneur sur leurs patrons. « Seigneur, lui répartit obligeamment le Grandie Maître , des captifs de votre qualité tiennent le « premier rang partout; et plût à Dieu que vous i< eussiez autant de pouvoir dans Gonstantino- « pie, que vous en avez dans Rhodes. »

Le Grand-Maître, après l'avoir conduit à son appartement, le laissa entre les mains de plusieurs commandeurs et des officiers de sa maison, qui, par leur politesse et leur bonne chère, tâchèrent de causer quelque distraction au souvenir de ses malheurs, dont il paroissoit tout occupé. Mathieu Bosio, chanoine de Vérone, qui le vit quelques années après , et qui l'observa avec beaucoup d'attention, nous le représente, dans une de ses lettres qui nous est restée, comme un homme qui avoit tout l'air d'un barbare, et

d'un prince féroce et cruel. Il a, dit*il, la taille D Adbos- un peu au-dessus de la médiocre, le corps épais ^^' et ramassé, les épaules larges , lestomac avancé, les bras forts et nerveux, la tète grosse, un œil louche, le nez aquilin, et si courbé, qu'il touche presque à la lèvre supérieure, qui est couverte d'une large moustache. En un mot , dit cet auteur , c'est le véritable portrait de son père Mahomet, et tel quoo le. voit représenté dans plusieurs de ses médailles, qui me sont tombées entre les mains.

Les chevaliers n'oublioient rien pour divertir ce prince : ce n etoient que parties de chasse , que tournois-, que festins, que concerts; mais cette dernière sorte de divertissemens touchoit peu le sultan ; et, quoiqu'on lui eût fait entendre d'excellentes voix, il parut qu'il ne prenoit aucun plaisir à une si douce musique. Pour le réjouir, on s'avisa de faire venir un esclave Turc , qui , avec une voix rude et peu harmonieuse , mais qu'il accompagnoit de mines et de postures ridicules ,• eut seul le privilège d'attirer ses applaudissemens.

Cependant le séjour d'un hôte de cette importance ne laissoit pas de causer beaucoup d'inquiétude au Grand-Maitre. Il ne doutoit pas que Bajazet n'auroit pas plutôt découvert l'endroit de sa retraite, qu'il feroit tous ses efforts pour forcer l'Ordre à le remettre entre ses mains. On ne pouvoit le lui refuser, sans attirer, dans l'isle, une seconde fois, toutes les forces de l'empire Otto-

man; néanmoins la parole du Grand -Maître, ~ son sauf-conduit, et la seule générosité natu- d'Aobcsrelle , ne permettoient pas de le livrer à son cruel ^^' ennemi.

Pendant que d'Aubusson étoit agité par ces différentes considérations, on vit arriver un envoyé du gouverneur de Lycie , province , comme nous avons dit, qui n'est séparée de Tisle de Rhodes que par un canal d'environ dix-huit milles. Cet envoyé, sous prétexte de proposer, entre les sujets dû Grand-Maître et les peuples de son gouvernement , une trêve marchande , et la liberté du commerce, étoit venu reconnoître si Zizim s'étoît retiré à Rhodes, et la conduite que le Grand-Maître tenoit à son égard. Le Grand- Maitre le reçut bien, et parut ne pas s'éloigner des proppsitions qu'on lui faisoit. Mais l'envoyé, qui avoit d'autres vues, sous prétexte qu'il attendoit de nouveaux ordres de son maître, faisoit traîner la négociation; et on démêla bientôt le principal objet de son voyage. Le Grand-Maître, pour n'avoir pas plus long-tems sous ses yeux cet espion privilégié, termina promptemenlson traité , et le renvoya à son maître. Mais , à peine en étoit -il défait, qu'il en arriva un autre, qui lui apporta une lettre de la part du bâcha Achmet. Le Grand-Seigneur, ne voulant pas s'exposer à un refus , lui avoit commandé d'entamer, comme de lui-même, une nouvelle négociation avec d'Aubusson. Ce ministre, qui, par les services importans qu'il venoit de rendre à Bajazet,

124 HISTOIRE DE l'ORDRE

~ gouvernoit alors son empire avec unç autorité

D'A OBUS- absolue, écrivit au Grand-Maître pour l'exhorter

^^' ' à faire , avec la Porte , un traité de paix solide et

constant , à quoi il ofïroit son crédit et ses bons

offices , s il ' vouloit envoyer des ambassadeurs à

Constantinople.

Le Grand-Maître sentit bien l'artifice , et <{ue ces différens négociateurs ne cherchoient qu'à s'introduire dans Rhodes, et à trouver les moyens de se défaire de Zizim , soit par le fer ou le poison. Quoique le prince de Rhodes les regardât comme des assassins , cependant , comme ils étoient revêtus , ou , pour mieux dire , masqués d'un caractère public, on dissimula leurs desseins. Tout ce que le droit des gens et la prudence permirent de faire, en cette occasion, ce fut de congédier promptement ces envoyés : et le Grand-Maître se contenta de répondre simplement, au bâcha, que, pourvu qu'on ne lui parlât pas de tribut , il ne s'éloignoit pas d'envoyer, dans quelque tems,des ambassadeurs à la Porte, pour traiter, avec lui, d'une paix durable. On tint, après cela, à Rhodes , différens Conseils sur la conduite que l'Ordre devoit tenir dans une affaire si délicate.

Quoique,dans tous ces préliminaires, il n eût pas été fait la moindre mention de Zizim , d'Aubusson n'eut pas de peine à s'appercevoir que le fond de la négociation rouleroit toujours sur la personne de ce prince , et que , si son frère ne s'en pou voit pas rendre maître par la voye des traités^

DES GHf:VALI£RS DE MALTE. 125

OU il tâcheroit de le faire empoisonner, ou il^r

lattaqueroit a lorce ouverte, et quôn reverroit d'Albus. bientôt toutes les forces des Ottomans inonder, *^''une seconde fois, Tisle de Rhodes. On tint, làdessus , différens Conseils ; et , pour ne se point désaisir d'un si précieux gage, on résolut, pour la sûreté même de ce prince, et en attendant qu on vît quelle face prendroient les affaires de rOrient, de le faire passer en France, et de l'envoyer résider dans quelque commanderie de l'Ordre.

Le Grand-Maître, pour lui faire prendre de bon gré ce parti , lui représenta qu'il étoit de son intérêt de se dérober, pour quelque tems, aux violentes poursuites de son frère ; que, quelque précaution que la religion prît , sa vie ne seroit jamais en sûreté dans Rhodes, où tant de Grecs renégats pourroient, à la faveur de la langue , s'introduire , et , malgré toutes les mesures que l'Ordre pourroit prendre , le faire périr parr le fer ou parle poison ; au lieu que, pendant son éloignement , l'Ordre, qui étcdt entré en négociation avec le sultan ,- pourroit, dans la suite, ménager ses intérêts ; et qu'il se chargeoit de lui rendre compte de tout ce qui se passeroit, à la Porte, à son sujet.

Le prince Turc , qui se voyoit sans ressources, consentit à tout ce qu'on lui proposa. Il laisssl même, avant que de partir, un aimple pouvoir au Grand-Maitre , pour traiter avec Bajazet, en son nom , et suivant ce qui conviendroit le mieux

126 HISTOIRE DE l'ORDRE

'^ à sa fortune et à sa sûreté. Cet acte fut accom-

D^uBUft- pagné d'uu autre, daus lequel ce prince, après ào». y avQir ni arqué toutes les obligations qu'il avoit au Grand-Maître , et à son Ordre , s cngageoit, s'il recouvroit jamais lempire, soit en son entier ou en partie , d'entretenir une constante paix avec les chevaliers ; d'ouvrir tous ses ports à leurs flottes; de rendre, tous les ans, gratuitement, la liberté à trois cents Chrétiens de l'un et de l'autre sexe, et de payer cent cinquante mille écus d'or, au trésor de la religion, pour la dédommager des dépenses qu'on auroit faites en sa 1482. faveur. Cet acte, signé de sa propre raain,^ se garde encore dans les archives de Malte , et il est daté du cinquième du mois.de Regeb, de l'année de l'hégire 887 : ce qui revient , selon notre manière de compter, au 3i d'août de l'an de grâce 1482. Ce prince s'embarqua, ensuite, sous la conduite du chevalier de Blancheford, neveu du Grand-Maître, qui, par ses soins et sa complaisance, tâcha d adoucir la tristesse dont ce prince fut saisi en quittant son pays, et en passant dans une terre étrangère.

Pendant qu'il faisoit route du côté de la France, le Grand-Maître , suivant la parole qu'il en avoit donnée à Achmet, envoya, à Constantinople, en qualité d'ambassadeurs, les chevaliers Guy de Mont, Arnaud et Duprat. Bajazet, qui voyoit d'Aubusson^ arbitre de la fortune de son frère, fut ravi de leur arrivée. Us en furent reçus avec beaucoup d'honneur; il leur doniia, pour com-

PlEBRE

Àtmi:

ton.

tuissaires, et pour négociateurs de la paix, le visir'Achmet etMisach Paléologue, qui, depuis JÂbmjsla mort de Mahomet , et pour s être déclaré en faveur de Bajazet, avoit été rappelle à la Porte. La négociation pensa échouer, dès louverture de la conférence ; Achmet , pour préliminaire , demanda que le Grand- Maître se reconnût pour vassal du Grand-Seigneur, et qu'en cette qualité^ il lui payât tribut. Cette proposition fut rejettée, par les deux ambassadeurs, avec beaucoup de hauteur. Le visir, le plus fier de tous les, hommes, leur dit que son maître iroit, ea personne, et à la tête de cent mille hommes ,« lever luimême ce tribut. Les ambassadeurs , sur de pareilles menaces, vouloient rompre la conférence et se retirer; mais le bachà Paléologue, ayant dit, en langage Turc , au visir , qu'il ne devoit pas ignorer que le sultan vouloit^ à quelque prix que ce fut, conclure ce" traité, on reprit la négo«^ ciation ; et les deux chevaliers montrèrent d'autant plus de fermeté, que Duprat , qui entendoit la langue Turque, étoit, par-là, instruit des intentions du Grand -Seigneur. Achmet n'insista pas davantage ; mais , comme 41 croyoit que ce prince se déshonoroit par un pareil traité, il en abandonna la conduite à Paléologue.

Il en fallut venir ensuite au principal point, et qui tenoit le plus au cœur du sultan. Il s'agissoit de la personne de son frère ; et ses ministres demandoient qu'on le remît en son pouvoir-. Les ambassadeurs comprirent bien que c'auroit été

~ le livrer aux bourreaux ; aussi ils rejettèrent , avec

dAubos- indignation, une proposition si odieuse. Enfin on ^^' convint que le Grand-Maître s engageroit de retenir toujours ce prince en sa disposition . et sous une garde exacte de plusieurs chevaliers ; et qu'il ne le remettroit point à aucun prince Chrétien ou infidèle , qui pût se servir de son nom et de ses prétentions pour troubler le repos de l'empire; que, pour l'entretien et la garde de ce prince, le sultan feroit remettre ^ tous les ans, à la religion, trente-cinq mille ducats, monnoye de Venise; et qu'en particulier et séparénïent de cette somme , il en payeroit aussi , tous les ans , dix mille au Grand-Maitre , pour le dédommager des ravages que larmée de Mahomet avoit faits dans l'isle de Rhodes. La paix , à ces conditions, ayant été arrêtée, le traité fut signé par le sultan, qui envoya, à Rhodes, un de ses principaux ministres, appelle Capitain , pour recevoir la ratification du Grand-Maître.

Le visir, naturellement fier, ne put entendre parler des pensions que le sultan s'étoit obligé de payer, tous les ans, sans frémir d'indignation. Il se plaignit hautement que, par un traité si honteux, on avoit prostitué la gloire de l'empire; et, parmi ces discours, il lui échappa des railleries assez vives contre la personne même de son maître. Le sultan en fut bientôt instruit : on ne mianque point, à la Cour, de ces gens» qui, par des rapports empoisonnés, et débités avec art ^ tâchent de perdre leurs ennemis. Achmet en

avoit UQ très-dangereux dans la personne d'un ~

l^acfaa, appelle Isaac, eC dont il avoit, autrefois, b'Avnut^ éjpousé la fille. Cetoit cette même dame Turque •^"' dont le fils aine de Mahomet devint éperduement amoureux , et à laquelle , dans la fureur de sa passion, son mari prétendoit qu'il avoit fait violence. On vient de voir, dans le commencement de ce, livre , que Mahomet , qui vouloit être le seul tyran de ses États , sous prétexte de rendre justice à Acbmet, avoit fait mourir ce jeune prince , dont Temportement lui fit craindre qu'il ne fût capable d'attenter à sa personne. Achmet, comme autrefois César, sans vouloir approfondir la conduite de sa femme , l'avoit répudiée: ce qui fj^t naître, dans le cœur de son beau-père , un désir violent de s en venger. Ce bâcha ne laissa pas échapper l'occasion que lui fournissoit l'imprudence d'Achmet : il rapporta, au sultan , les murmures et les raillçries du visir, assaisonnés du poison dont les . courtisans ne sont pas avares ; et , sous prétexte de zèle pour 1^ service du prince , il lui insinua que , dans un visir si puissant, et adoré des soldats, de pareilles railleries ne ponvoient partir que d'un homme qui minutoit quelque révolte.

En pareille matière, et sur-tout dans un gouveroement aussi despotique que celui des Turcs, le seul soupçon est un crime. Bajazet , toujours Oymbrageux et défiant, comme sont toutes les personnes foibles, pour prévenir les C sseins

qu on attribuoit au visir, résolut de s'en défaire : 3. 9

l3o ttlSTOIRE DE l'ordre

d ailleurs il a voit de la peine à voir, tous les jour^^ b'Awbus- un homme dont la grandeur des services étoit au- ^^^' dessus des récompenses. Par son ordre , la plupart des grands de la Porte furent invités à u,n superbe festin que leur fit Bajazet. Contre leur loi, on y but beaucoup de vin: le sultan, qui avoit ses desseins particuliers , et qui vouloit faire parler le visir, fit tomber le discoui^ sur la paix qu'il venoit de conclure avec le Grand- Maître ; et il ajouta que ^ n'ayant plus d'ennemiSj il vouloit diminuer la solde des soldats, et même priver de leurs emplois des officiers qui n étoient pas affectionnés au gouvernement. Achmet, lé père des gens de guerre^ naturellement fier et impatient, prit feu ; et, dans Ja chaleur du vin , il dit, tout haut, que l'affection des soldats étoit ie plus ferme appui du trône, et qu'un sultan sur-tout, qui avoit encore un frère vivant, seroit mal conseillé d'irriter la milice^ On prétend qu'il n'eut pas plutôt proféré ces paroles, qu'un muet^ aposté exprès, à un signe que lui fit le Soudan , lui enfonça un poignard dans le cœur. D'autres auteurs rapportent différemment ce qui se passa à la mort de ce ministre, qui fut différée de quelque tems. Selon ces écrivain^, Bajazet, avant que de congédier les hachas, et pour joindre la libéralité à la magnificence du festin, leur ifit présenter , à chacun , une veste de brocard avec une coupe remplie de pièces d'or; mais on né mit, devant le visir, qu'une veste noire, qu'il re-»gardoit comme un triste augure de sa destinée •

Pierre

DES CHEVALIERS DE MALTE. j3l

îl fut confirm^dans les pressentimeûs quil en avoit, lorsque voulant suivre ceux qui se réti- d'Âubusraient , le sultan lui ordonna de rester, sous prétexte d'une affaire importante ^ dont il vouloit l'entretenir. Achmet , ne doutant plus qu'il alloit être étranglé j s'écria , plein de fureur : « Cruel '< tyran ,. puisque tu me voulois faire mourir ^ « pourquoi m'as-tu forcé d'offenser Dieu , en bu- « vant d'une liqueur défendue » ?

Par ordre de Bajazet, on commença par le charger de coups ; et les muets , ensuite , se mirent en état de l'étrangler. Mais \e chef des eunuques, qui étoit son ami particulier, voyant son maître ivre de vin et de colère, se jetta à ses pieds: «Seigneur, lui dit-il^ ne te presse point de le « faire mourir ; tu sçais combien il est cher à tes «janissaires: attends jusqu'à demain^ pour voir « de quelle manière ils apprendront les nouvelles « de sa mort; et, pour lors, tu en décideras sui-*- - « vant ta volonté absolue » . ^^

La peur, le plus puissant ressort qu'on pût faire agir auprès de ce prince foible et timide , eut son effet ordinaire. Bajazet différa la mort d' Achmet, et le fit jetter ^ à demi-nud , et chargé de fers , dans un cachot. Son fils , qui l'attendoit à la porte du sérail , ne le voyant point sortir ^ en demanda des nouvelles aux autres bâchas; mais là plupart étoient si ivres ^ que tout ce qu'il en put tirer, c'est qu'il avoit paru que le Grand- Seigneur étoit fort irrité contre lui. Ce jeune seigneur , tremblant pour sa vie , court au cofps-

l32 HISTOIRE DE l'OBDRE

de-garde des janissaires , et dans^un vaste logis 9*AuBU8- où ils se retirent, quand ils ne sont point de garde; •°'*' là ,^ fondant en larmes , et adressant la parole aux plus anciens : (i) « Mes chers compagnons , « leur dit-il , le sultan vient de faire arrêter mon «père-: souffrirez- vous ^ braves soldats, qu'on « fasse périr cruellement votre général , avec le- «quel, depuis tant d'années, vous mangez du « pain et du sel » .

Les janissaires, à ces nouvelles^ preîinent les armes , s assemblent , marchent droit au sérail , et demandent, avec de grands cris, quon leur en ouvre les portes : le bruit de ce tumulte passe bientôt jusques dans Fappartement de Bajazet. Ce prince, après avoir délibéré sur le parti qu'il èyoit à prendre , et dans la crainte d'être détrôné par cette milice en fureur , parut à une fenêtre , un arc à la main : « Que voulez-vous , mes com- ^i( pagnons, leur dit -il , et quelle est la cause de ^^u ce tumulte? — Tu l'apprendras tout-à-^l'heure , « s'écrièrent - ils , ivrogne de philosophe. Où est « Achmet? nous voulons le voir, ou nous sçau- « rons venger sa mort » . Le timide sultan , voyant toute cette milice en fureur et animée contre lui : u Achmet , leur dit-il , est dans mon sérail , « plein de vie; et je né l'ai retenu que pour con- *« férer, avec lui , d'affaires de conséquence » . Le sultan étoit si effrayé de la contenance et deë

(i) Chalcondile, vie de Bajazet IL

DES GHEVALIEIIS DE MALTE. l33

menaces des janissaires, qu'il commanda quon — — ramenât promptement. Il parût, à la porte du d'Aubus sérail, )a tête et les jambes nues; et, pour tout •®*vêtement ^ il n avoit qu'une simple camisole , , comme un homme. destiné à la mort , et qu on alloit exécuter. Les janissaires, indignés de voir ce grand ,Capitaine traité si indig^nement , arrachèrent un turban à un des principaux olfiders de la Porte, et le mirent sur la tête d'Achmet. Ils commandèrent^ en même tems , quon lui apportât une veste ; et , après Fen avoir revêtu , ils le conduisirent jusques dans son Palais avec de g^rands cris , et comme s'ils eussent remporté une victoire signalée.

Le visir, soit par grandeur dame, ou qu'il craignit qu on ne lui fît un nouveau crime de laffectic^n des soldats , les conjura d'user plus modestement de leur avantage. » Bajazet , leur dit-il , est notre « souverain : et qui sçait si je ne me suis pas atu tiré son indignation par ma faute » ? Enfin, par .^ ses prières , il vint à bout de calmer la sédition ; mais il apprit, par son expérience^ qu'on ne remporte jamais d avantage sur son souverain , qui ne soit , à la fin , funeste à son auteur. Bajazet dissimula, quelque tems, son ressentiment; le visir rentra , en apparence , dans ses bonnes grâces; mais, dans un voyage que fit la Cour à Andrinople^ et lorsque les craintes sembloient être dissipées , le sultan le fit étrangler. Tel fut le sort d'un des plus grands Capitaines de l'em-

i34 histoire: de l'ordre

' ■ pire Ottoman; mais qui, pour s être cru trop o'AuBna- nécessaire, se rendit suspect à son mçiître, et . 8o«. odieux aux autres bâchas.

Pendant qu une scène si tragique se passoit à la Porte, le prince Zizinx arriva heureusement sur les côtes de Provence, Le Grand -Maître Fa-r Yoit fait précéder par un ambassadeur , qui de-r manda, de sa part, au roi Louis XI, qui régnoit alors en France, la permission pour le jprince d'entrer dans ses États , et ipaême d y séjourner pendant quelque tems, Le roi , qui ne prenoit aucun intérêt aux affaires d'Orient, y consentit sans peine. Le prince Turc , selon Jaligny, histor rien contemporain, fut conduit, d'abord, dans la province de la Marche , chez un seigneur de cette province, appelle Boissami , beau-frère du Grand-Maître, et qui avoit épousé la souveraine d'Aubusson , sa sœur. Zizini , après y avoir fait quelque séjour, se retira dans 1^ comm^nd^rie de Bourgneuf ; et les chevaliers, qui, sous prétexte de lui faire compagnie, lui servoient de gardes , le logèrent dans une tour qu'ils avoieut fait construire, exprès, pour le mettre à couvert des entreprises de Bajazet ; peut-être aussi pour l'efn-^ pêcher de se tirer de leurs mains ^ et de vouloir s'éohapper comme, quelque tems 9près, ils eurent lieu de l'en soupçonner.

En effet, ce malheureux prinee, au lieu de l'accueil et des secours qu'il s'étoit flatté de rçce^r voir du rçtide France, se voyoit,, avec douleur, éloigné de sç^ patrie et de ses amis , relégué dans

DES CHEVALIERS DE MALTE. l35

une terre étrangère, confiné dans une espèce de — — — prison : et, quelque soin que prissent les cheva- d*Auiusliérs qui lavoient en garde, de letlivertir, il ne ^^' pouvoit s'empêcher de les regarder comme ses geôliers, et les ennemis mortels de sa Maison. Ces réflexions le jettèrent dans une humeur sombre, qui fut bientôt suivie d'une maladie dangereuse , et qui faisoit même craindre pour sa vie.

Un chevalier, de ceux qui étoieùt préposés à sa garde, touché de ses malheurs, et pour le tirer de cette profonde douleur où il étoit enseveli, lui conseilla de demander, au roi de France, une entrevue :^et il le flatta que, dans une conférence , il pourroit intéresser ce prince dans sa disgrâce , et en tirer des secours suffisans pour tenter, encore une fois , le sort des armes.

Le prince, comme tous les malheureux, se livra aux premières lueurs d espérance qu'on lui donna ; et il fît dire au roi qu'il souhaitoit de l'entretenir. Le roi, occupé de ce qui ise passoit chez ses voisins , et sur-tout parmi les Anglois et chez le duc de Bourgogne, ne s'embarrassoit guères des affaires de l'Orient, Cependant, pour soutenir le caractère de roi Très - Chrétien , il répondit , à ce prince , qu'à la vérité il seroit ravi de le voir , et même d'entrer , en souverain , dans ses intérêts, si la religion n'y mettoit pas un obstacle invincible ; mais que , s'il vouloit se faire Chrétien, et abjurer les erreurs dans lesquelles: il dyoit été pialheureusen^ept élçyé, il sVngageoit

l36 HISTOIRE DE l'oRDRE

' à le ramener, dans ses États , à la tête d une puîs- D AcBos- santé armée , qui ne le céderoit ni en chefe ha- ^^' biles, ni en nombres de troupes, à toutes les forces cle lempire Ottoman ; et que, s'il ne jugeoit pas à propos de tenter, de nouveau , le sort des armes, la France lui ofFroit une seéonde patrie , et qu'il lui donneroit, dans ce royaume, de grandes terres et des seigneuries assez considérables pour y pouvoir vivre avec tout Téclat etia dignité convenables à sa haute naissance.

Le prince Turc n'eut pas de peine à s'appercevoir que la proposition du roi n'étoit qu'un honnête prétexte pour se dispenser de lui accorder l'entrevue qu'il lui avoit demandée , et le secours qu'il en espéroit. Outre les préjugés de l'éducation , à ne considérer ses intérêts que par des vues d'une politique humaine , il ne pou voit pas quitter la secte de Mahomet , sans passer , parmi les Mahométans, pour un renégat , et saps , se voir abandonné de ses meilleurs amis, et de

tous ses partisans; ainsi ce prince, sans s'arrêter davantage à la France, tourna toutes ses espérances du coté de l'Orient, dont il attendoit des nouvelles avec la dernière impatience. Il ne fut pas long-tems sans en recevoir; mais elles ne lui furent guères agréables. Il apprit , avec autant de surprise que de douleur , que les chevaliers de Rhodes , les ennemis immortels des Ottomans , après différentes négociations , qui s'étoient passées à Constantinople et à Rhodes, étoient, à la fin, convenus d'un traité, mais dont mal heu-

DES CHEVAXIEHS DE MAtTE. ^3^

sèment la perte de sa liberté étoit le fondement „

Pierre

et le prix ; que le Grand-Maître , au préjudice âe d'aibisson sauf- conduit et de la parole qu'il lui avoit *°*' donnée si authentiquement, s'étoit engagé, tant que les Turcs ne violeroient pas ce traité , de le tenir toujours éloigné , et sous la garde des che-» valiers , qui en répondroient : que Bajazet , de son côté, s'étoit obligé de payer, tous les ans , au Grand-Maitre et à la religion, quarante-cinq mille ducats.

Le traité fut décoré , par ceux qui le dressèrent , de prétextes honnêtes , dont les prilicès ne manquent guères ; mais qui , après tout, ne mettoient pas l'Ordre à Tabri du reproche d'avoir violé son sauf-conduit. Bajazet paya cette somme trèsexactement , et même d'avance , et , dans le des-^ sein de gagner entièrement l'amitié du Grand- Maître; et il lui envoya, peu après, la main droite de Saint-Jean- Baptiste , patron de l'Ordre, qui avoit été apportée, anciennement, d'Antioche à Constantinople, et que Mahomet, à la prise de cette ville, avoit fait mettre dans son trésor, apparemment pour la richesse du reliquaire, ou pour trafiquer la relique même avec quelque prince Chrétien. Quoique les Turcs traitent d'idolâtrie notre vénération pour les corps saints, Bajazet ne laissa pas de la faire transporter, avec beaucoup de cérémonie, jusqu'à Rhodes : ce qui fait voir que, dans la plupart des souverains, la religion va bien loin après l'intérêt de.l'État.

Cependant ^ comme la liberté' est le premier

i38 HISTOIRE DE l'ordre;

~' bien des hommes, et le plus précieux , il ne faut

D AuBus- pas s étonner si le malheureux Zizim fut frappé *^*- de la plus violente douleur, en voyant qu'on venoit de trafiquer de la sienne, au poids de Tor. Ce traité le jettoit dans des fureurs qu'il n'est pas aisé d'exprimer. Il invoquoit la mort, comme le seul terme d'une si cruelle disgrâce ; et , dans ses ' transports, on craignoit, à tout moment, qu'il n'attentât même à sa vie. En vain les chevaliers, qui étoient préposés pour sa garde, tâchoient de le consoler, par la considération qu'il ne s'étoit rien passé , à Constantinople et à Rhodes , que pour son salut n>ême, et que pour l'empêcher de tomber entre<les mains d'un implacable en-» nemi. Ils lui représentoient que sa prison seroit bien moins longue qu'il ne pensoit ; qu'il devoit •tout espérer du bénéfice du tems; et qu'il naitroit infailliblement des conjonctures qui permettroient , au Grand-Maître , de le faire retourner dans ses États, avec autant de gloire que de sûreté. Le malheureux prince n'étoit point susceptible de ces motifs vagues et douteux de corisolation; l'idée affreuse d'une prison perpétuelle se présentoit, à tout moment, à son esprit : toutes les raisons et toutes les honnêtetés de ses gardes lie pouvoient l'en distraire.

L'éclat que faisoit sa douleur , pasâa bientôt au-dehors de sa prison. En même-tems que l'on plaignoit le sort de Zizim , on blâmoit la con-> duitedu Grand-Maître. On disoit qu'il y avoit eu de Tinhumanité à vendre la liberté d'un prince^

DES CHEVALIERS DE MALTE. I.lg

qu'on ne pouvoit^ au plus, que mettre à rançon. ~

D autres ajoutoient qull étoit étonnaut quun d'Aibus- Ordre aussi noble, et des chevaliers, les enne- ^^' mis perpétuels des Mahométans , pour un vil intérêt , se fussent érigés en geôliers , aux gages de Bajazet; et qu'ils laissassent échapper une occasion si favorable d'allumer, parmi ces infidèles , une guerre dont tous les ennemis des Ottomans auroient pu se prévaloir.

Gaoursin , vice-chancelier de l'Ordre , historien contemporain , et qui étoit alors à Bhodes , a tâché d'épargner ce reproche aux chevaliers , par les avantages que les princes Chrétiens ^ dit-il , tirèrent de la détention du prince Ottoman ; et cet auteur, apparemment peu scrupuleux, pour justifier le manque de parole du Grand-Maître, ^ soutient qu'on âvoit fait, en cela, un moindre mal , que si , en observant exactement le saufcqnduit, on eût attiré les armes de Bajazet dans l'isle de Rhodes , et dans les autres États des princes Chrétiens. Mais, si on suit Jaligny, autre historien aussi contemporain, ^i) il n'y eut, de la part du Grand- Maître, ni sauf- conduit , ni parole donnée. Zizim, comme on le peut voir, dans cet historien , se trouva prisonnier de bonne guerre ; et , par conséquent , le Grand-Maîtrç put disposer de sa liberté , comme il le jygea à pro-r pos pour le bien de son Ordre.

(i) Guillaume de Jaligny, paç. 6a, 63, 65 et 66; édit, du Lpqvre.

l4o HISTOIRE DE L'oRDKE

• Comme ces historiens , tous deux contempo-

d'Aub^s- rains , l'un ministre et confident du Grand- «OK. Maître, l'autre secrétaire de Pierre de Bpurbon , se trouvent opposés sur le même fait , nous n'a-<vons point trouvé assez de lumières dans l'un ou l'autre de ces deux écrivains, pour pouvoir prendre un parti avec sûreté; et nous en lai^ sons le jugement au lecteur, qui trouvera, à la fin de cet ouvrage , une Dissertation sur cette matière.

Soit que Zizim eût été fait prisonnier de bonne guerre , soit que les chevaliers , sous prétexte de ne pas irriter un prince aussi puissant que le sultan, eussent violé leur sauf- conduit, on ne peut disconvenir que le Pape Sixte IV, Ferdi- ^nand, roi de Castille, d'Arragon et de Sicile, un autre Férdinatid de la même Maison , et roi de Naples, les Vénitiens, et sur-tout Matthias Cor^ vin, fils de Huniade, et alors roi de Hongrie, grand Capitaine , et , comme son père , la terreur des Turcs , faisoient , tous , de grandes instances auprès du Grand-Mattre, pour mettre Zisini à la tète de leurs armées , dans la vue de se servir de son nom pour ranimer les partisans secrets qu'il avoit dans Tempire Ottoman. Mais la plupart de ces princes étoient divisés; quelques-uns même se faisoient actuellement la- guerre : et il faut rendre cette justice au Grand-Maître , aussi V sage politique, que grand Capitaine, qu'il craignoit que , si le sort des armes coifitre le Turc ne leur étoit pas favorable , il n'y en eût d'assez per^

DES CHEVALIERS DE MALTE. l4l

fides , OU du moins d assez foibles , pour acheter

hi paix de Bajazet en lui livrant son frère et son B'AuBu^ ennemi.. D'Aubusson faisoit un bien plus digne '^^• usage du pouvoir qu'il avoit sur la personne de Zizim : et , par la seule crainte qu il donnoit au Grand-Seigneur, de mettre son frère à la tète de toutes les forces de la religion , et de le montrer aux mécontens, qui étoient en grand nombre dans ses États , il tenoit , pour ainsi dire , les forces de ce puissant prince enchaînées; et ce fut par ce moyen qu'il lempêcha , pendant toute la vie de Zizim, d attaquer Fltalie, et de venir fondre, avec ses armées, sur les États des ennemis de la loi Mahométane.

Le Pape,, dans Timpatience de voir les armes des princes Chrétiens tournées contre les infidèles , se laissa persuader , que , s il avoit une fois la personne de Zizim en son pouvoir, il viendroit aisément à bout de réunir toutes les forces de l'Europe contre les Turcs. Ce pontife venoit de succéder à Sixte IV, sous le nom d'Innocent yill (i). Il étoit Génois de naissance, et de l'illustre Maison de Cibo, originaire de Fisle de Rhodes, où son père étoit né. U ne se vit pas plutôt sur la chaire de Saint-Pierre, qu'il en donna avis aux chevaliers , qu'il regardoit comme les souverains de sa Maison ; et il les fit assurer, par un nonce , qu'il envoya exprès à Rhodes , de l'estime et de l'affection qu'il conseryoit pour un

(i) Bosio, tom. ^; pag. 44^^

^ l4i filSTOiRE DE l'oBDRB

— : Ordre aussi illustre et aussi utile à tous les prin-

D AiBcs^ ces Chrétiens; Mais ce nonce déclara, en même-

^^' iems , au Grand'-Maître, que Sa Sainteté , pour le

bien de toute la Chrétienté, pour tenir le Turc

en respect > ne seroit pas fâchée de faire venir le

prince Zizim à Rome , oii du moins dans quel-> que place forte de Flialie.

Le Grand-Maître représenta, au nonce, qu'il ëtoit à cfaindre qu un pareil changement ne donnât beaucoup d'ombrage à Bajazet; et que fce prince, pour s'en venger , et pour prévenir les desseins du Pape, ne portât ses armes en Italie^ d'ailleurs, qu'en retirant Zizim des mains des chevaliers , on pourroit faire soupçonner qu'ils n'en usdient pas bien à son égard , et que cela déshonoreroit son Ordre. Le.nonce fit passer ces faisohs à Rome; mais le Pape fut inflexible: il fit de nouvelles instances pour qu'on envoyât incessamment des ordres au chevalier Blanche-^ fort, devenu grand -prieur d'Auvergne, de conduire, lui-même,le prince Turc à Roitie. Le Grand-' Maître, par déférence pour les ordres du Pape^ tiomma deux ambassadeurs , qui se rendirent auprès du Saint^Pèrè; et il choisit, pour cet emploi , Philippe dé Cluys , de la langue de France^ bailli de la Morée , et Guillaume Caoursin , vicechancelier de l'Ordre, dont nous avons l'histoire de tout ce qui se passa à Rhodes, au sujet du prince Zizim.

Si on doit juger de la conduite qu'ils tinrent dans leur négociation , par les avantages qu'il»

DES CHEVALIERS DE MALTE. l43

en tirèrent, il/aut convenir que cetoient de très habiles ministres : car , pour la personne seule de Zizim , qu'ils s'engagèrent de livrer au Pape , ils en obtinrent des grâces importantes. Inuo* cent, par ce traité^ s'engagea soleninellement à ne jamais conférer aucune commanderie au préjudice des langues et du droit d'ancienneté , quand même elles vaquer oient en Gour de Rome : et, par une bulle expresse, de Fan 1489, il dé-* clara que les biens de l'Ordre ne pourroient être compris dans les rôles des bénéfices que les Pa* pès s'étoient réservés, ou qu'ils pourroient se réserver dans la suite: et, en cas que Bajazet^ irrité de ce changement, cessât de payer la pen-*sion de Zizim , pour en dédommager^ par avance^ les chevaliers de Rhodes, il supprima les Ordre» du Saint-Sépulcre et de Saint-Lazare j quil réunit à celui de Saint-^Je^n : « Afin d'empêcher j dit «ce pontife, dans sa bulle, que des chevaliers ^ « si nécessaires à la Chrétienté , ne succombent « sous la puissance formidable des Turcs >) . Les intérêts du Grand -Maître ne furent pas oubliés dans ce traité: et le Pape s'engagea, aussitôt qu'on luiauroit remis le prince Zizim, d'envoyer, à ceGrand^Maître, le chapeau de cardinal: dignité éminen.te, à la vérité^ mais peu convenable à un homme de guerre^ et sur -tout à un souverain.

Ce traité ayant été conclu à la satisfaction commune du Pape et du Grand-Maître; ils envoyèrent^ de concert^ des ambassadeurs au i^oi

Pierre

l44 HISTOIRE DE l'oRDRE

" • — Charles VIII , fils et successeur de Louis XI ^ pour dAlbcs- lui en faire part ^ et demautler son consentement* »o». jls nç trouvèrent aucun obstacle de ce côté -la; mais, pendant que ces ambassadeurs étojent encore en France , il survint un autre ministre de la Porte, que Bajazet envoyoit au roi. Ce sultan, qui avoit une attention continuelle sur la conduite que les chevaliers tenoient à Tégard de son frère, ne fut pas long-tems sans être averti des desseins du Pape , et des négociations de ses ministres. Il fit aussitôt partir un de ses principaux officiers , pour traverser cette négociation. I Cet ambassadeur , ayant débarqué en Provence,

en donna avis à la Cour, et se mit en chemin pour s y fendre. Mais le roi, à lexemple de son père, s étant fait un scrupule de donner audience à un infidèle , le ministre de Bajazet s'arrêta à > Riez y suivant tordre quil en rççut par un cou-* rier exprès ; en sorte qu'il se vit obligé de négocier par écrit; et il envoya , en Cour, les propositions dont il étoit chargé.

Bajazet, par sa lettre, prioit le roi de livrer le sultan Zizim à- son ministre, ou du moins de ne pas souffrir qu'il sortit de ses États. Pour l'engager à lui accorder l'effet de sa demande par quelque chose de plus précieux que l'or ou des pierreries, il lui offroit toutes les reliques que l'empereur Mahomet , son père , avoit trouvées à la prise deConstantinople, et dans toute retendue de son empire. Il ajout oit qu'il étoit actuellement en guerre avec le Soudan d'Egypte j qu'il

I)ËS GHEVALiËR^ DÉ MALT^^ >l45

ëspéroit le chasser bientôt de la Syrie, de là Pa- -7;

lestine ^ et du royaume de Jérusalem ; et que , s'il d'Aobusen pouYoit venir à bout , il s engageoit dé remet- *^** tre cette dernière couronne sur sa tête, comme sur celle du plus puissant prince qui suivit la loi du Messie.

Quoique lé roi fût jeune, plein de courage et avide de gloire , il ne fut guères en prise à cette dernière proposition^ Il y avoit déjà long-tems que la plupart des princes Chrétiens étoieiit rebutés de ces voyages de long cours, et de ces pieuses expéditions qui avoient coûté, à liE^urs ancêtres, des sommes immeases^ et le plus puitsangde leur noblesse. L'on n etoit guères plus prévenu en faveur des reliques qui venoient de TOrient^ depuis le sac de Constantin ople : et les Gt*eds en avoient apporté ^ ché2 les Latins , une si grande quantité de fausses, que les plus superstitieux n'avoient plus icet empt*essetiieut et fce respect qui n est du qu aux véritables. Ainsi le ininlstre de la Porte fût renvoyé , au rapport de Philippe de Comines, sans avoir vu le roi, sans avoir pii rien obtenir : au lieu que ce prince fit dire aux agens du Pape et de l'Ordre y qu'ils pou voient partir^ quand ils le jugeroient à propos (i) ; qu'il eonsentoit qu'ils fissent passer le prince Zi^ifil en Italie ; et qu'il seroit ravi que le Sàint-Père en pût tirer des avantages considérables poiir le bieiï

(i) Observations sur l'histoire de Charles VIII, pag. 586>

édic. du Louvre*

l46 IjLISTOïRE DE l'oRDBE

"T de la religion. Cependant, comme Charles' VIII

D*AoBDs- avoit des vues secrettes de porter, un jour, ses *®^' arnies en Orient, et contre les Turcs , il ne donna ce consentement qu a condition que Zizim resteroit toujours à la garde des chevaliers Français ; et que le Pape sobligeroit , sous le dédit de dix mille ducats , de ne le remettre à aucun antre souverain , sans sa participation.

Le mtilheureux Zizim , après avoir passé de rOrient en Europe , et de Rhodes dans le fond de l'Auvergne, se trouve livré aux gens du Pape, qui le conduisent en Italie. 11 y arriva sans obs- , tacle ; et , pour lui déguiser ce changement d'esclavage , on ne le reçut pas avec moins de pompe * et de magnificence , qu'on en auroit employée à l'entrée d'un roi Chrétien. Le cardinal d'Angers, et Franciscain Cibo , fils naturel du Pape Inno^ cent y III, mais qu'il avoit eu avant que d'entrer dans les Ordres sacrés, allèrent à sa rencontre à deux milles de Rome , et le saluèrent , de la part du souverain pontife. Doria, capitaine des gardes : d'Innocent, l'attendit à la porte de la ville, où l'on commença la marche de cette cavalcade.

Quelques Turcs ^ domestiques de Zizim, et qui ne l'a voient pas voulu abandonner, parurent les premiers. On vit ensuite passer les gardes du Pape, ses chevau - légers , ses gentilshommes ,. ceux des cardinaux , et la noblesse de Rome. Le seigneur de Faucon , ambassadeur de France , relevoit l'éclat de cette marche par un équipage magnifique , et une riche et nombreuse livrée :

le vicomte de Monteil, frère du Grand-Maître , et ■

l'iFnRt

qui avoit acquis tant de gloire à ia défense de d'aibos- Rhodes, marchoit immédiatement après , à côté ^^' du sei(][neur Franciscain Cibo. lie prince Turc venoit ensuite, monté sur un superbe cheval , et suivi du grand-prieur d'Auvergne et des auties chevaliers qui étoient chargés de sa garde. La marche étoit fermée par le maître de chambre d'Innocent, et par une foule de prélats llaliens et de la Cour du Saint-Père. Le prince Turc fut conduit dans un appartement du Vatican, qu on lui avoit préparé; et, le lendemain, l'ambassadeur de France et le grand-prieur d'Auvergne le conduisirent à l'audience du Pape.

Zizim, étant entré dans la salle d'audience, y trouva le Pape sur son trône , accompagné des cardinaux et de toute sa Cour. Ce prince le salua à la manière de sa nation ; mais, quelques instances que lui en fît le maître des cérémonies, ce fut sans faire aucune génuflexion, et sans vouloir s'abaisser à ses pieds, comme font les' princes Chrétiens : le Pape ne l'en reçût pas moins gracieusement. Zizim lui demanda sa protection, avec la même hauteur que si ce pontife eut eu besoin de la sienne. Innocent lui répondit avec bonté : il fut, depuis , traité avec beaucoup d'égards, quoique toujours gardé par des chevaliers. Mais, comme il voyoit beaucoup de monde, et qu'il pouvoit même recevoir plus facilement des nouvelles de l'Asie, il se trouva moins malheureux à Rome, que dans la tour de Bôurgneuf.

l48 HISTOIBE DE l'oRDRE

*•"""""" Le roi de France, par des raisons particulières^ D AiiBvs- s'intéressoit à la conservation de Zizim. Ce prince, ^^' jeune, puissant et ambitieux, aspiroit au titre d'empereur : il vouJoit se servir, un jour, de la personne de Zizim pour se rendre maiti'e de Constantinople, de la Romanie et de la Morée. André Paléologue , neveu de Constantin , dernier empereur, lui a voit cédé tous ses droits sur cet empire : l'Albanie, la Grèce et la Romanie, nouvellement conquises par Mahomet, et encore peuplées de Chrétiens, lui tendoient les mains, et iniploroient son assistance. Le roi , pour pénétrer dans ces grandes provinces, avoit besoin de quelques ports dans lltalie et dans les royaupies des Deux-Siciles. Son Conseil le fit appercevoir du droit qu il avoit sur la couronne de Naples: ce droit étoit fondé sur le testament de Charles IV, roi de Sicile et de Jérusalem , neveu du roi René, ' de la Maison d'Anjou, qui avoit institué son héritier universel Louis XI, son cousin, et après lui le dauphin, son fils, qui règnoit alors sous le nom de Charles VIIL Voilà un droit certain , et auquel il ne manquoit que des forces suffisantes pour le faire valoir. Le roi et son Conseil résolurent, avant que de passer en Grèce, de & attacher à cette entreprise. Ils y étoient d'abord portés par Ludovic Sforce, régent des États de Milan, et ennemi secret de la Maison d'Arragon> dont une branche régnoit, à Naples, depuis près de soixante ans.

La guerre d'Italie fut résolue , avant que de

PiBBRt

LCBU

DES CHEVALIERS DE MALTE. l49

rien entreprendre du côté de la Grèce. Cependant , comme le roi de France prévoyoit cpi'il d'Âcbus*^ auroit besoin , dans cette dernière expédition , de la personne de Zizim , il envoya des ambassadeurs au Pape Innocent; et nous voyons, dans leur instruction , qu'il leur ordonne de faire souvenir ce pontife des engagemens qu il avoit pris , avec loi, au sujet du frère du Grand-Seigneur, c est-à-dire , de n en disposer jamais sans sa participation : mais ces négociations furent interrompues par la mort du Pa|>e ; et Zizim , qui, sous son pontificat , avoit trouvé quel qu'adoucissement à sa mauvaise fortune, retomba, par cette mort, dans de nouveaux malheurs.

Le cardinal Rodrigue de Borgia, succéda à Innocent, sous le noni d''Alexandre VI. Ce pontife, si on peut lui donner ce nom , acheta la tiare et les suffrages de quelques-uns de ses confrères à deniers comptans : mais, dès qu il se vit assuré de la Papauté, il se vengea de la perte de son argent sur ces simoniaques par lexil , le fer et le poison. Sous son pontificat , évêchés , bénéfices, dignités ecclésiastiques', dispenses. Tusage même d48S sacremens, tout fut vénal. Il vendoit en détail ce qu'il avoit acheté en gros; et il employoit le produit à entretenir des femmes de débauche. Il n'eut point de honte de revêtir de la pourpre, et d'élever au cardinalat plusieurs de ses bâtards , souillés de toutes sortes de crimes et d'infemies.

Le malheureux Zizim se trouva , par sa situa-

l5o HISTOIRE DE L OBDRÉ

tion , en la puissance d'Alexandre ; et ce tyran , D'AuBfes. pour être en état de disposer, à son gré, de sa *^^' liberté, et même de sa vie, le tira des mains des chevaliers, qu'il congédia; le fit enfermer dans le château Saint-Ange, et en donna avis à Bajazet. Ce prince, qui craîgnoit que le Pape .ne le remît en liberté , s'obligea de lui payer, tous les ans, quarante mille ducats; d'autres disent qu'Alexandre en tiroit jusqu a soixante mille, par an. Cependant le roi, toujours entêté de ses pre* miers desseins de conquêtes, fait des levées .extraordinaires: son armée se trouve composée de trois mille six cents hommes d'armes, de six mille archers, six mille arbalétriers, huit mille piquiers et autant d'arquebusiers: tout cela accompagné d'un prodigieux train d'artillerie.

Toute ritalie frémit aux nouvelles d'un si puissant armement. Le Pape, dont tous les cardinaux demandoient la déposition , trembloit au seul bruit de la marche des Français; mais,. comme c'étoit un habile homme, et un grand politique, il tourna ses vues du côté de Constantinople; et il se flatta, s'il étoit poussé par ses ennemis, et tant qu'il seroit maître de la personne de Zizim, de tirer de Bajazet de puissans secours, soit en argent, soit en troupes, pour soutenir la guerre contre les Français.

Ce fut dans cette vue qu'il lui dépêcha secret-

1494. tement un nonce , pour lui faire part des desseins

et de l'armement de Charles VIII. On voit, dans

l'instruction donnée à ce nonce , appelle Georçe

T)ES CHEVALIERS DÉ MALTE. l5l

Bozzarde, qu'il le charge d'avertir le Grand-Sel- — — gneur , que le roi de France s'avance , à la tête d'Acbci* d'une puissante armée, pour enlever, de ses ■^^• mains , Je sul tan Gem ou Zizim , son frère , dans ia vue de s'en servir pour le détrôner; qu'il est Jbien réisolu, avec le roi de Naples, son allié, de s'opposer à son entreprise , et de l'empêcher surtout d'approcher de Rome ; mais qu'il ne peut soutenir la guerre, contre un si puissant prince, obserrasans un prompt secours , et qu'il lui fera plaisir pJ^"' *^* de lui faire payer incessamment les quarante- de Comi- «inq mille ducats qui lui sont dûs pour la pen- ^^^^^^^J sion du prince, son frère. Il ajoutoit, dans cette i494instruction, qu'il donna à son ambassadeur, qu'il fit connoitre au Grand-Seigneur, que le Soudan d'Egypte, avec lequel sa Hautesse étoit en guerre, lui avoit envoyé un ambassadeur chargé de lui offrir des sommes immienses ^ s'il vouloit lui remettre le prince Zizim ; mais qu'il avoit rejette cette proposition , et que rien n'étoit capable de le détacher de ses intérêts.

Le Pape, par ce détour adroit, et en faisant connoitre les offres du Soudan d'Egypte, insinuoit, au Grand-Seigneur, que la voye de l'enchère lui étoit ouverte, et qu'il ne tiendroit qu'à \ lui d'obtenir la préférence. Bajazet entendit bien ce langage; et, comme il n'avoit point d'intérêt plus pressant que de se défaire de son frère , nous voyons , par ses lettres au Pape, qu'il le conjure de le délivrer, par une prompte mort, de Tinquiétude que lui cause sa vie. » Saint-Père, lui

l5a HISTOIRE DE l'oRDRE

~ «dit-il, Zizim, dans le fond dune prison, ne vîl

p*AuBDft. « pas , il oe fait que languir :• il est plus qu'à *®^* « demi-moJTt. C'est lui rendre un bon office, que «de renvoyer, par une mort entière, dana dea «lieux où il jouira dun repos* éternel». G est ainsi que s en expliquoit ce tyran , en écrivant à .un autre tyran: et, pour le déterminer à ce meurtre , il s engage , par cette lettre , sitôt q.u il aura fait périr son ennemi , de lui faire remettre trois cent mille ducats , qu il pourra , dit-il , em« ployer en acquisitions de terres et de seigneuries considérables pour ses ênfans. Le Pape, auquel la vie d'uA ho^^Jime ne coûtoit rien, quand il s'agissoit de son intérêt, convint, sans peine^des conditions du traité. Mais, comme il tiroit, tous les ans, quarante mille ducats de tribut de la vie de Zizim,; et que, d'ailleurs, il tenoit, par-là, Baja^et en respect, il jugea à propos de différer l'exécution de ce traité, jusqu'à ce qu'il vît quel seroit le succès de l'entreprise de Charles VIH, et si ce prince serqit assez puissant, ea Italie, pour lui enlever son prisonnier,

Mai^ il fut bien, surpria, quand il apprit que le roi avoit déjà passé les ALpea, et quilétoit entré dans l'Italie , sans trouver d'obstacles et de rési^ st^nce. En effet , tout plia devant lui; il ne fallut ni sièges, ni batailles; la plupart dçs villes enr voyoient bien loin au-devant de lui, pou^ lui présenter leurs clefs; et on disok que, pour une si grande conquête, il avoit eu moins* besoin de capitaines que d^e fourriers, qui alioient^ comme

DES CHËVALÎÊRS DE MALTE. l53

ils en auroient usé ea France, marquer, la ccaye

à la main , les logis où il devoit coucher. G est D*ArBr»> ainsi que ce jeune prince, devenu conquérant, •®"avant que d'avoir tiré l'épce, parvint jusqu a Rome ; et, pour comble de bonheur, comme si les portes de la ville neûssent pa^ été assez grandes pour ly introduire , la nuit même qu'il ar« riva , il s écroula au moina vingt toises des murailles, qui tombèrent d'elles -même», par leur antiquité.

Le Pape, craignant de tomber entre les mains du roi de France , et quK ne lui fît faire son procès , conuiie les principaux du Sacré^G(^lège len sollicitoient , s enferma daâs le château Saint- Ange. Se& crimes passés se présentèrent alors, à 3on souvenir, avec toute leur borreu-r. Ses infâmes débauches, sa simonie, se& empoisonnemens , ses xneurtres et ses assassinats s élevèrent contre lui. Les- cardinaux , témoins et ennen^is de ces vices, le citoyen Romain, et le soldat Français , réunis dans un même sentiment , crioient, tout haut, quil faUoit puiser la terre et Téglise de ce monstre^ I>ans> uiie si CFueliè si-^ tuation , où tout le monde Takandonnoit , il ne s'abaadonna pas lui-même: il avoit dfos trésors immenses, et autant; d^habileté que d'argent , pour faire tête à Forage: ainsi, pendant que ses. ennemis le regardoient comme un homme perdu , à force de présens , et par la promesse qu'il fit d'un chapeau de cardinal , à Briçonnet , minis* tre, il le gagne, et, par son crédit, la plupart

l54 HISTOIRE DE L'oRDRE

des favoris du jeune roi. Cette grande affaire se D^AuBDs- tourna en négociation , et se civilisa : on ne parla «ojf. pjijg jgg crimes d'Alexandre: tout se réduisit à le retirer du parti des Arragonois. Il promit .tout ce qu'on voulut, bien résolu de ne tenir ses promesses qu'autant de tems qu'il y seroit forcé par une puissance supérieure. Ainsi le traité fut bien tôt conclu : il convint de s'attacher, à l'avenir, inviolablement aux intérêts de la France:: et^ pour gage de sa parole, il donna , en otage , le car^ dinal de Borgia , ou de Valence, son fils, appelle, depuis, duc de Valentinois, le héros de Machiavel, et, sans contredit, le plus méchant homm« qu'il y eut alors au Monde, si son père n'eut pas été vivant. Par le traité, et en qualité d'otage, il devoit suivre le roi à la guerre , pendant quatre mois. Pour sauver l'honneur de la pourpre, son \ père le revêtit de la dignité de légat du Saint- Siège ; mais , ce qui lui fut encore plus sensible que de voir son -fils suivre les -étendards de ia Fraqce , c'est qu'il fut obligé^ à la fin, de livrer Zizini au roi. On voit, par le traité qui se £t à ce sujet, que ce prince 9'obligeoit, après l'expé-* dition de Naples^ de le renvoyer au Pape et à Borne; qu'en 1 attendant, le roi obtiendroit du Grand-Maitre et du Conseil de l'Ordre , une décharge en sa faveur^ comme il leur en avoit donné une pareille, lorsqu'il avoit tiré Zizim de leurs mains; et que, tant que ce prince vivroit, lui seul percevroit les quarante mille ducats que le sultan payoit pour sa subsistance : to'utes

DES CHEVALIERS DE MALTE. l55

conditions qu'il ne stipula avec tant de soin, que pour cacher ses mauvais desseins. Car ce tigre, D^AcBcfr» pour tenir parole au Turc, et pour se moquer de ■°"* celle qu'il avoit donnée au roi, fit empoisonner Zizim (t) avant que de le lui livrer; et le malheureux prince ne fut pas plutôt arrivé, avec le roi, à Terracine, qu'il y trouva la fin de sa vie- La fuite précipitée du fils du Pape, qui, à la faveur des ténèbres, s'évada la nuit, fit connoitre les perfides auteurs de cet empoisonnement.

Cette funeste nouvelle passa bientôt à Rhodes : d'Aubusson en fut frappé d'horreur et d'étonnement. II se reprochoit même , et peut-être avec assez de raison, d'avoir remis à Innocent VIII, un prince oui s'étoit livré à l'Ordre, sur la foi d'un sauf-conduit, et qui, quand même il seroit venu prendre des chaînes à Rhodes, ne pouvoit jamais être traité que comme un prisonnier de guerre. Mais, ce qui augmentoit la douleur du Grand-Maître, c'est qu'il étoit oblifjé de la dissimuler, et qu'il ne lui étoit pas permis de pour* suivre la vengeance d'un crime si affreux. Dans cette situation si triste, le grand-prieur d'Auvergne, son neveu, lui apporta des lettres du jroi de France , qui le prioit de se rendre auprès

(i) Perstringunt nonnullî Venelos, Turcico corruptos auro, opersrm dédisse, ui veneno Zizinius necaretur; alii autem Alexandrum pontificem carpunt, qui Zizimum , lento tabo infictum, Gallo régi tradiderit. Raynaldi^ Annales Beclesiast. anno 149S.

l56 HISTOIRE DE l'oRDRE

, de lui, pour conférer ensemble du dessein quil B AuBcs- avoit formé de porter ses armes dans la Grèce , *^^' et dans les États du Grand-Seigneur:

Charles VIII , que la fortune sembloit conduire par la main , venoit de se rendre maître du royaume de Naples, que le jeune Ferdinand lui avoit abandonné. La facilité qu il trouvoit dans des conquêtes que personne ne lui disputoit, lui faisoit espérer le même succès contre les Turcs. C'étoit le sujet de la lettre qu'il avoit écrite au Grand-Maître : elle étoit également honnête et pressante. Ce prince lui disoit, obligeamment , qu il Tavoit ôhoisi comme un des plus grands Capitaines du siècle , pour guide dans une si sainte entreprise. Mais le Grand- Maître ne se laissa pas éblouir par ses louanges, et encore mioins par un projet qui avoit plus* d'éclat que de solidité. Ce vénérable vieillard , du fond de son Palais , entretenoit des intelligences secrettes dans toutes- les Cours des princes Chrétiens , et jusques dans le sérail du Graad-^Seigneur. Il apprit que ce prince, délivré des inquiétudes que lui avoit causées son* frère , tant qu il avoit vécu^ armoit alors puissamment; et, daiis cette con-^ jecture , il ne toit pas de la prudence du Grand-^ Maître d'abandonner Rhodes et les isles de la religion. Mais, ce qui l'empêcha sur-tout de partir, c'est qu'il reçut des avis fidèles, de divers endroits , que le roi , bien loin de pouvoir passer dans le Levant, seroit trop heureux de regagner la France; que l'armée, qu'il avoit conduite en

PlEBKK

son.

DES CHEVALIERS DE MALTE. iSj

Italie, étoit considérablement diminuée par les garnisons qu il avoit fallu mettre en différentes d'ÂcbÙV places , par les maladies , et encore plus par les débauches des soldats ; d'ailleurs , qu'il se formoit une puissante ligue contre ce prince , dont Alexandre YI étoit le principal moteur; que Bajazet, à la sollicitation de ce pontife, avoit envoyé un ambassadeur^ à Venise , pour menacer ces ré* publicains d'une cruelle guerre , s'ils ne se déclaroient incessamment contre lé roi de France; qu'ils étoient entrés, d'autant plus volontiers, dans cette ligue, quils étoient bien aises de n'avoir pas , pour voisin, un prince si puissant; que c étoit par leur Bayle que le Grand-Seigneur avoit appris les premières nouvelles de la mort de l'infortuné ^izim , et qu'en faveur des Turcs , ils avoient fait arrêter l'archevêque de Duraz , qui , pour faciliter les conquêtes de Charles VIII , entretenoîl des intelligences secrettes parmi les Grecs de riUyrie , nouveaux sujets de la Porte ; et que ces politiques avoient envoyé , au sultan , tous les papiers et les mémoires de ce prélat.

On ajoutoit, dans ces avis, que l'empereur Maximilien I , Ferdinand , roi d'Espagne , Ferdinand , roi chassé de Naples , Ludovic , duc , ou usurpa):eur de Milan , le marquis de Mantoue, et plusieurs autres petits princes d'Italie , négo^ cioient actuellement à Venise ; et qu'on prétendoit que la ligue avoit été signée, le dernier de mars. Le Grand-Mattre renvoya, au roi, le chevalier dç^Blanchefort , pour lui faire part de ces

son.

l58 HISTOIRE DE l'ORDRE

" avis, qui ne se trouvèrent que trop bien fondés. n'icBcfl- Tous ces princes prirent les armes; leur armée étoit composée de vin(][t mille hommes de pied, et de trente-quatre mille chevaux.

Le roi vit bien que , dans cette occasion , il falloit surseoir lentreprisedu Levant: il ne songea qu'à aller chercher de nouvelles forces en France : il en prit le chemin , avec les débris de l'armée qu'il en avoit amenée. Les ennemis, qui avoient près de soixante mille hommes, s'opposèrent à son passage; on en vint aux mains, f^es alliés, quoique supérieurs en forces, mais de différens avis, et peu unis entre eux , se présentèrent, à la vérité, de bonne grâce au combat ;mais, après une première charge, la plupart se retirèrent en caracolant. Il sembloit qu'ils ne fussent venus que pour faire des tournois: et les Stradiots, cavalerie légère à la solde des Vénitiens , s'étant jettes sur le bagage qu'on leur avcgit abandonné exprès, et comme un leurre pour les occuper, le roi, à la tête de sa lioblesse et de ses hommes d'armes, s'ouvrit un passage, l'épée à la main, et continua son chemin , sans avoir perdu que trente ou quarante soldats, et après avoir tué trois mille c^nq cents hommes, parmi lesquels se trouvèrent Rodolphe, oncle du marquis de Mantoue, trois autres princes du nom de Gonzague, et dix-huit seigneurs Italiens.

Charles VIII revint, dans ses États, avec plus de gloire que 4'utilité. Le royaume de Nafples lui échappa par sa retraite; et, comme ravoit

PlEIIIIB

DES GHEVALIEBS DE MALTE. iSg

bien prévu le Grand^Maître , on ne parla plus ,

en France, du voyage d'où Ire-mer, ni de lacon- D'ÂvBrs.

quête de Constantinople. Le Pape, délivré de la ■®'*'

crainte des armes du roi, et de lappréhension

que ce prince, offensé de sa mauvaise vie et de

ses fourberies , ne lui fît faire son procès , ne se

contraignoit plus depuis que larmée de France

eut repassé les monts ; et il retomba dans ses

désordres.

Les chevaliers de Rhodes ne furent pas à labri de la dureté de son gouvernement. Ce pontife, qui ne pouvoit pas ignorer les services que les chevaliers rendoient continuellement a la Chrétienté, prétendit, sans égards pour les privilèges de la religion, être le seul maître de toutes les dignitéset commanderiesde l'Ordre; et le prieuré de Catalogne étant venu à vaquer avec la commanderie de Nouvelles , il les conféra à Louis Borgia , son neveu , quoique le Grand-Maître en ' eût déjà pourvu frère Fran^jois Bolssolx , Catalan de nation , un des plus illustres chevaliers de là langue d'Arragon.

Une entreprise aussi violente causa de grandes plaintes dans tout l'Ordre ; on en écrivit , par des , ambassadeurs, à Ferdinand , qui règnoit alors en Arragon et dans la Castille. Ce prince qui, dans les guerres qu'il soutenoit contre les Maures de Grenade , n avoit pas de secours plus assuré que cdui des chevaliers Espagnols, entra dans leurs justes ressentitnens. Il fit aasurer le Grand-Maitre qu'ir maintiendroit hautement la nomination

l6o HISTOIRE DE l'oRDRË

qu'il avoit faite du chevalier Bolssolx ; et que , o'AuBus- tant qu il vivroit,il ne souffriroit point quon ^^' disposât , à son préjudice et conti*e les droits de la religion , d'aucune commanderie. Ferdinand écrivit, en même tems, au Pape^ et lui représenta qu il n y avoit point d'États dans toute la Chrétienté) où l'institut et les armes de cette gé^ néreuse milice ne fussent en singulière vénération ; que ces illustres chevaliers étoient les protecteui*s-nés de toutes les nations Chrétiennes ^ qui naviguoient dans la Méditerranée; que^ depuis la fondation de l'Ordre , ils escortoient , en tout tem^ , les pèlerins que la dévotion conduisoit à la Terre - Sainte ^ et pour visiter le sépulcre du Sauveur des hommes ; qu'étant devenus plus puissans par la conquête de l'isle de Rhodes, ils ne se servoient de leurs forces , comme Sa Sainteté en étoit bien instruite, que pour se-" courir les princes Chrétiens contre les infidèles; qu'ils y employoient leurs biens, leur sang et leur vie ; que l'Ordre perdoit ^ tous les jours, ses plus braves cl^evaliers dans ses guerres saintes; et qu'il y en avoit peu qui revinssent sans blessures; que c'étoit en vue et par reconnoissance de ses services si importans , que la plupart des souve-< rains de la Chrétienté avoient donné à un Ordre si utile , les biens dont les commanderies étoient composées ; et qu'il n'y en avoit point qui ne vit^ avec chagrin , qu'on entreprit de changer cette disposition ; qu eux-mêmes souffriroient impatiemment qu'on fit passer, en des mains étran-*

DES GHËYALIERS DB. MALTE. l6l

gères , le bien que leurs prédécesseurs avoient — —— acquis si légitimement, et par tant de travaux ; D*luDUfqu après tout, on, ne pouvoit les en dépouiller ^^' sans ralentir leur zèle, diminuer les forces quils tenoient en mer, et abandonner tous les Chrétiens, qui naYiguoient,enproye aux barbares et aux infidèles.

Alexandre se rendit aux raisons, ou, pour mieux dire, à Fautorité du roi d'Arragon et de Castille. Ce pontife n'ignoroit pas qu au travers des plaintes des chevaliers Espagnols, il étoit échappé des . invectives contre ses liaisons avec le Grand-Turc, Il étoit de son honneur d'effacer les. .mauvaises impressions que lempoisonnement de Zizim donnoit contre lui. Pour dissiper ces bruits, si préjudiciables à sa réputation, il fit. proposer, par ses nonces, à la plupart des princes Chrétiens, de former une puissante ligue contre les infidèles. Il déclara hautement quil en vouloit être le chef; et , pour éblouir ceux qui pourroient douter de la sincérité de ses inten* tions , il nomma le Grand-Maître pour généralissime de l'armée Chrétienne. Un pareil choix détermina la plupart des souverains de l'Europe à prendre les armes. L'empereur Maximilien , Louis Xn, roi de France, ceux de Castille, de Portugal et de Hongrie, les Vénitiens, et la plupart des princes d'Italie entrèrent dans cette ligue. Alexandre en fit passer la nouvelle , à Rhodes : il exigea- de la religion qlie, pour son contingent , elle entretînt , pendant la guerre, quatre 3. II

iG^ HISTOIRE DE l'ORDRë

' ~ galères et quatre barques armées : il pcoînit d ea

n'AuBus- fournir quinze pour sa part; et il marquait, à 5UH. cJ'Aubusspn , par unç lettre, particulière , que Tévèque de Tivoli , son nonce , les fiadsoit armer actuellement dans, le port de Venise.

Quelque positive que fut cette promesse , le Grand-Maitre, qui connoissoit lesprit artificieux du Pape , ay oit biqn de la peiae à s'y fier ; et , sur des pressentiipens qu'il croyoit bien fondés , il auroit refusé le généralat , si le Conseil de FOrdre ne lui eût représenté qu'il y avoit des conjonctur^es où il falloit donxier quelque chose au bar ;^ard ; qu à, la vérité on avoit à craindre que le Pape , malgré cette grande ostentation de zèle quil affectoity n entretint toujours secrettement des intelligences avec la Porte; mais que, dans une croisade et une guerre générale , entreprise contre les infidèles, il n'étoit point permis à^la religion de demeurer dans une inaction qui désbonoreroit le courage des chevaliers; et quils dévoient être les premiers à prendre les armes ^ et les derniers à les quitter.

Le Gi^pjid-Maitre sentit bien que , dans de pareilles occasions, on ne pouvoit pas toujoiirs suivre exactement les lumières de la prudence ! et une lettre très - obligeante , qu'il reçut, en ce tems-là ,,de Louis XII, roi de France , acheva de de le déterminer. Ce prince , si bon juge du mérite, après avoir donné de justes, louanges à la valeur et à l'expérience du Grand -Maître ^ lui marquoit quil envoyoit, d^ps la Méditerranée,

DES CHEVALIERS DE MALTE. l63

plusieurs vaisseaux armés et chargés de troupes — — de débarquement ; que Philippe de Clèves-Ra- n'ÂcTcsvestein , commandoit cette petite flotte, et que ^'^son instruction portoit expressément de lai obéir, et de n'agir que par ses ordres. LeGrand-Mattre et le Conseil , pour répondre dignement à ce que toute la Chrétienté attendoit de TOrdre, firent des efforts extraordinaires , et mirent en mer une flotte considérable , composée de vaisseaux de haut-bord , de galères y de gaiiotes et de barques armées. Tous ces vaisseaux étoient sur le fer , et ^(tendoient les galères du Pape , et les vaisseaux Français que commandoit Ravestein. Mais cet officier , bien loin de se conformer aux instructions du roi, son maître, et pour s attirer, à lui seul , tout rhonneur de la campagne , alla d'abord , sans consulter le Grand - Maître , assiéger la capitale de Fisle de Metelin.

Les Vénitiens tenoient la mer avec trente ga^ 1ères : on attendoit toujours celles du Pape ; et Ravestein- se flattoit qu'avec ce secours, il auroit la gloire de cette conquête. Mais il ne fut pas long-tems sans s'appercevoir que cette entreprise passoit ses forces. La place étoit revêtue de forts bastions : une nombreuse garnison , composée , pour la plupart, de janissaires, la défendoit; d'ailleurs le général Français n avoit pas assez de troupes pour l'investir entièrement; et les Turcs y faisoient entrer, à tous momens, de nouveaux secours. Ravestein , après avoir perdu beaucoup de monde en difiBérentes attaques, se vit oblig4^

l64 HISTOIRE DE' l'ordre

~ ' de lever le siège; et, sous prétexte que la saison

•osr.

D*AuBU8- étoit trop avancée, il reprit le chetain des côtes de France. Le général Vénitien écrivit, au Grand- Maître, que les Français avoient entrepris et levé le $iége de Metelin , sans sa participation ; il ajoutoit qu il ne falloit pas compter sur les quinze galères du Pape , qui lie subsistoient qu'en idée ; qu'il ne lui en connoissoit que deux , dont le duc de Valentinois , son fils , se servoit actuellement contre le prince de Piombino ; et qu'on ignoroît, en Italie', que le pontife armât contre le Turc. La ligue subsista encore quelque tems, pendant lequel les . Chrétiens enlevèrent, aux infidèles, l'isle dé Sainte Maure. Ce fut tout le fruit qu'on retira de cette union ,des princes Chrétiens. La guerre, qui s'éleva dans le royaume de Naples entre les Français et les Espagnols , la rompît; et le Pape, bien loin d'intervenir pour concilier ces deux puissances, n'oublia rien pour fomenter leurs divisions. Les Vénitiens, abandonnés des principaux de leurs alliés, firent une paix particulière avec la Porte. Ladislas , roi de Hongrie, fit, un pareil traité arec Bajazet; et il n'y eut que les chevaliers de Rhodes , qui , sans tirer aucun secours du Pape et des autres souverains de TEurope , et «ivec les seules forces de la religion , continuèrent la guerre contre leS/ infidèles.

Les galères de FOrdre tenoiènt alors la mef ; elles rencontrèrjent , le long des côtes de Syrie et de FÉgypte , une flotte de navires Turcs et Sarrasins , partis du port d'Alexandrie , où ils avoient

PlEBRE

DES CHEVALIERS DE MALTE. l65

charge de riches marchandises, et qu'ils portoient à CoO|§(antinop]e. Le chevalier de Villa- b^Âubusragut , châtelaia d'Emposte , commandoit cette ^^^ escadre ; il battit et tourna en fuite l'escorte de cette riche flotte^ dont il s empara, et qu'il conduisit dans le port de Rhodes. Mais, quelque considérable que fût cette prise , elle ne consola point le Graind-Maftre de la tiédeur et de la négligence de ses alliés. Il employa inutilement tous ses offices , et les prières les plus pressantes pour ranimer la ligue, et pour engager le Pape à tenir sa parole,- la campagne suivante. Ce pontife, qui avoit assez fait pour sa réputation , d avoir formé une ligtie,ne sengeoit uniquement qua procurer des établissemens considérables à César Borgia , le plus cher de ses enfans. Il vouloit faire un souverain de ce bâtard , et élever sa fortune sur les ruines des premières Maisons dltalie.

Les autres princes alliés, à son exemple, nétoient occupés que.de leurs intérêts particuliers. Le Grand-Maitre , ne pouvant rien espérer dutile pour la Chrétienté , sous un tel pontificat , en attendit le changement , tourna tous ses soins vers lïntérieur de son État, et ne pensa qu'à régler les mœurs des chevaliers et du peuple.

Par un édit, autorisé du Conseil, il bannit de Tislede Rhodes et de tous les États delà religion, les Juifs qui y étoient établis depuis plusieurs siècles. L'aversion • héréditaire de cette nation pour la personne adorable de Jésus -Christ, lea

ï66 HISTOIRE DE l'oRDRE

'■"""■"~" rendit odieux au Grand -Maître. D ailleurs ils 9 AuBus- ruinoient les sujets de la rdigiou.fiar d'énormes ^^' usures ; et on les accusoit naiême de certains tra« fies , encore plus honteux et plus infâmes.

Du même fond de piété et par le même esprit de religion , le Grand-Maître fit de sévères règlemens contre les blasphémateurs , et les étendit y depuis, contre le luxe de certains chevaliers qui portoient des habiU trop riches et trop chargés d ornemens. Ce digne chef d'un Ordre si saintement établi , et aussi bon religieux lui-même que grand Capitaine, ordonna que tous les chevaliers, conformément à ce qui setoit toujours pratiqué dans la religion , n auroient tous que des habits simples , uniformes , d une seule couleur, et sans toutes ces vaines parures que le faste etFambition avoient inventées; et que, si quelqu'un étoit assez hardi pour contrevenir à ce statut, outre sept jours de jeunes, et deux de discipline, auxquels il étoit condamné, son habit seroit encore confisqué au profit des pauvres. Tous les anciens commandeurs, et les plus zélés des chevaliers donnèrent de grandes louanges à d'Aubusson ,' au sujet de cette sage ordonnance. On vit disparoitre aussitôt les étoffes de différentes couleurs, les dorures , les riches pelleteries , et tout lattirail de , la vanité , si peu convenable à des religieux , qui , au pied des autels , avoient fait le vœu solemnel de pauvreté. En effet , que. |iûuvoit-on penser de voir ces religieux se parer comme des femmes , peut-être

pour les séduire, et ne garder plus de leur profession, qtCwae simple croix , quils nauroient dUcbcs^ pas même portée , si elle ne leur eût servi de *^" titré pour les prétentions qu'ils avoient sur les hiens de TOrdre ? Heureusement , en reprenant rfaabit modeste de la religion, la plupart. en re* prirent Tesprit : et l'Ordre retrouva plusieurs saints religieux dans la personne de ces braves chevaliers.

Pendant qité le Grand-Mattre, par de si dignes soins , s*oocupoit à maintenir la discipline régulière dans son Ordre, il sembloit que le Pape en eût conjuré la ruine. Alexandre, toujours avide de biens, et entêté sur-toùt dun pouvoir despotique, conféroit les plus riches dignités def lu religion à ses parens et à des séculiers ; et il en disposoit sans la participation du Grand- Maitre, sans égard pour la nature des biens qui appartenoient à un Ordre souverain , et contre tous les droits et privilèges de la religion. Un procédé si inj ustë et si violent affligea sensiblement d'Aubusson : il en écrivit, à ce pontife, en des termes très-forts, et tel quun véritable zèle le peut inspirei*; mais il nen reçût , pour toute, réponse, que la continuation des mêmes injustices ; et il appHt qu Alexandre avoit encore, depuis ses remontrances , promis le grand prieuré de Gastillë à dom Henry de Tolède.

Ces tristes notivelles jettèrent le Grand-Maitre dans ui^e mélancolie qui lui causa, à la fin , une maladie mortelle. Ce généreux vieillard» qui ai-

l68 HISTOIRE DE L'ORDIIE

"~ moit si sincèrement son Ordre, dont il cohnois-

PlERRS

D AuBUft. soit le mérite çt toute Futilité, ne put surmonter *®"- sa douleur. Le mal devint insensiblement plus fort que tous les remèdes de la médecine. Il en fut accablé, sans rien perdre de sa fermeté ordinaire; et il vit arriver la mort, dans son lit, avec la même intrépidité tjuil Tavoit envisagée , tant de fois, à. la guerre, dans les plus grands périls. Ainsi mourut, âgé déplus de quatre-vingts ans, Pierre d'Aubusson, Grand -Maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem , un des plus grands Capitaines de son siècle , révéré de tous les souverains qui vivoient de son tems ; ramouî* et les délices de^fees chevaliers ; le père des pàu- \res; le sauveur de Rhodes; lepée et le bouclier de la Chrétien té , et aussi distingué par une piété solide , que par sa rare valeur.

Sa naissance étoit illustre : il étoit issu d'une des plus nobles et des plus anciennes Maisons de la France 9 et dont Torigine se cache si avant dans l'obscurité des premiers siècles de cette monarchie. Dès Tan 887, un seigneur du nom d'Aubusson , au rapport d'Aimard de Chabanois , fut fait vicomte, dans la province de Limosin , parle roi Eudes. Le même historien , qui vivoit en 1 029, pour rendre plus recommandable la naissance de Turpin, évêque de Limoges, dit qu'il étoit oncle de Robert, vicomte d'Aubusson. Mais, quelque illustres qu'ayent été les ancêtres de ce Grand- Maitre , il tiroit sai principale gloire de ceux de ces seigpeurs, qui s'étoient signalés dans les.

PlEltRE

'guerres de la Terre-Sainte. Ce fut à leur exemple qu'il se dévoua, sous l'étendard de Saint-Jean, d'AubÛ»à la défense des Chrétiens. On vient de voir, dans •^''• l'histoire de sa vie, qu'il leur fut aussi ut|le, que Tédoutable aux infidèles. L'Ordre, après sa mort, récueillit sa succession ; mais on peut dire que le trésor le plus riche qu'il lui laissa, fut le souvenir de sa gloire, et lexemple de ses vertus.

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