‹ Histoire des Chevaliers Malte (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · OK · texte numérisé non relu

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d'Abbiis- ses soldats exposés au feu de la forteresse, les fit avancer jusqu'au pied du fort, et du côté que son artillerie avoit fait de si grandes ouvertures. On en vint bientôt aux mains ; et sans se voir qu a la lueur des pots à feu, des grenades et de la mousqueterie , le combat fut long et opiniâtre. Le pont et les galiotes fournissoient continuellement, aux Turcs, des troupes fraîches; jamais ces infidèles n'avoient fait paroître tant de valeur et un courage si déterminé. Plusieurs, à la faveur de leurs échelles, gagnèrent le hatut de la brèche, et, plutôt que de reculer, s y firent tuer, sans vouloir de quartier. Le gendre du fils de Mahomet tint ferme, presque seul, sur les ruines de la tour; et, èe faisant un rempart des corps des soldats morts, et tout couvert de blessures, il tua encore, de sa main, plusieurs chevaliers, et, en déchargeant un coup de sabre sur un soldat qui venoit de le blesser , et qu il tua , il tomba mort à côté de lui. On ne se battoit pas avec moins de fureur sur la mer ; des brûlots , que le Grand-Maître avoit préparés, s'attachèrent à des galères Turques qui battoient le fort, et les embrassèrent. Les cris de ceux qui cherchoient à éviter le feu dont ils étoient environnés, le bruit et la fumée du canon , les gémissemens des blessés, Thorreur même des ténèbres, rien nétoit capable de ralentir le courage des combattans; tous vouloient vaincre ou mourir; on voyoit, des deux côtés, la même valeur et la même fermeté.

Combien d'actions héroïques dont l'obscurité de „

Pierre

la nuit déroba la connoissance ! Enfin le jour d'Aubl»parut, et fit voir la perle qu'avoient faite les in- '^"• fidèles. La mer étoit couverte de cadavres flottans, d'arcs, de flèches, de turbans, et des débris encore fumans de leurs galères. Pour surcroît de disgrâces, les canonniers du fort, voyant alors à découvert le pont ennemi chargé de soldats, qui venoient au secours de leurs camarades, pointèrent leurs canons contre ce pont , et le mirent en pièces : d'autres prétendent qu'il se brisa par la foule des infidèles qui fuyoient. Ces barbares^ ne pouvant plus soutenir les efforts des Chrétiens, malgré les mçnaces et les prières de leurs officiers, abandonnèrent l'attaque, prirent la fuite, et cherchèrent leur salut dans les bâtimens qui Jes avoient amenés.

Plusieurs chevaliers, à la tète de la garnison, les poursuivirent, l'épée dans les reins , et en taillèrent en pièces un grand nombre. Merry, ou Méderic Dupuy, que j'ai suivi en plusieurs endroits de cette relation , rapporte qu'un religieux de Saint-François, -appelle Antoine Fradin, fut des plus ardens dans cette poursuite; qu'on le vit, le sabre à la main, entrer dans la mer jusqu'à la ceinture, pour empêcher ces barbares de se rembarquer; qu'il en tua plusieurs, auxquels il coupa la tête ; et que les infidèles perdirent, en cette occasion, plus de deux mille cinq cents -hommes: ce qui ne se put pas faire, sur-tout dans un combat qui se passa, pour la plus grande

94 HISTOIRE DE i/QBDRE

" partie, dans les ténèbres de la nuit, sans que

SOBT.

D'AuBOfl- rOrdre, de son côté, neùt aussi pçrdu plusieurs chevaliers. On convient même quils y furent presque tous blessés ; mais on n en compte que douze de morts, et qui scellèrent, par la perte de leur vie, la profession qu ils avoient faite de défendre la religion jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

Ce mauvais succès jetta les Turcs dans une consternation, suivie, pendant trois jours, d^un morne silence par tout le camp ; ils tombèrent dans une espèce d'inaction; le général, frappé lui-même de cet étoqnement, ne sçavoit plus quel parti prendre; mais, comme il ne redoytoit pas moins la colère et le ressentiment de Mahomet, que Fépée des chevaliers, il sortit enfin de cette léthargie, et, s animant d'une nouvelle fureur, il continua le siège et ses attaques. Il n'y avoit point d'apparence de s'obstiner à celle de la tour ; ainsi il revint aux postes d'Italie et des Juifs, qu'il fît battre, de nouveau, avec toute son artillerie. Mais, pour ne pas laisser pénétrer par quel endroit il vouloit monter à l'assaut, il fit dresser d'autres batteries contre différens quartiers des murailles. Les relations de ce siège portent que, de ces basilics et de ces grosses pièces qu'il avoit amenées, il en fut tiré trois mille cinq cents volées, qui mirent en poudre une grande partie des murailles, des tours et des ra vélins. 11 joignit aux terribles effets de ces machines infernales, le travail continuel des soldats et des

DES CHEVALIERS DE MALTE. gS

pionniers, dont les uns tàchoient de combler le •

fossé par des fascines et des terres transportées, o'Aqbq»et d autres creusoient des mines , poussoient des **"* galeries, et préparoient des fourneaux pour achever de faire sauter ce qui restoit de fortifications debout. La place étoit ouverte de tous côtés; mais l'endroit sur-tout de la basse-ville et du quartier des Juifs, paroissoit le plus ruiné et en plus grand péril (i).

Dans cette extrémité, les chevaliers qui avoient en garde l'ingénieur Allemand , le conduisirent 3ar la brèche , lui en firent envisager les ruines , les travaux des assiégeans , les fossés près d être comblés , et lui demandèrent le secours de son art contre tant de périls. A cette vue , et de quelque dissimulation quç le traître, en entrant dans la place, se fut couvert, il ne put s'empêcher de laisser échapper une maligne joye : mais, se renfermant aussitôt dans son caractère, il feignit de déplorer le malheur de Rhodes et des chevaliers. «Quel secours, leur dit -il, pouvez- vous « espérer dans une place ouverte de tous côtés , (< environnée de cent mille hommes, tous prêts à <c monter à lassant , et qui sera infailliblement « emportée à la première attaque? » Cependant , pour soutenir toujours son même rôle, il fut davis qu'on change&t les batteries de place; et , par une nouvelle trahison qu'il avoit apparemment concertée avec le hacha, avant que de s'en

(i) Dupuy^ pa£^. 6.

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•"7 séparer , il les fît dresser dans les endroits les ûlus

! Pierre r ' r

«Adbus- foibles de la ville, pour désigner aux Turcs où ils dévoient adresser leurs coups. Sous prétexte de se vouloir rendre utile , il voulut pointer et tirer lui-même le canon ; alors on s'apperçut que non-seulement il tiroit à coups perdus, mais encore qu il attira de nouvelles cannonades sur leridroit d'où ses coups étoient partis. Ces diverses observations le rendirent plus suspect; on le mit au conseil de guerre; il se coupa, plusieurs fois, dans les interrogations que lui firent ses juges; et, pour éclaircir ses contradictions , ayant été mis à la question , il avoua enfin qu il n etoit venu dans la place que par ordre exprès de Mahomet, et pour livrer, s'il le pouvoit, la place aux infidèles ; que , quoiqu'il fût observé par les gardes du Grand -Maître, il n'a voit pas laissé de faire passer des avis très-utiles dans leur camp ; que ce n'étoit pas la première place qu'il eût trahie, sous les apparences d'un feint repentir; et qu'il avoit, lui seul, causé la perte d'une infinité de Chrétiens. On communiqua sa confession au Grand-Maître , qui envoya , sur le champ, ce fameux scélérat au supplice.

Mais quelques chevaliers Italiens et Espagnols ne laissèrent pas de faire attention sur le péril où il avoit dit que la ville étoit* d'être emportée au premier assaut : cela n'étoit même que trop vi* sib|e : ils se communiquèrent leur frayeur réciproque ; la cabale grossit ; on tint des conférences secrettes , dont le résultat fut, que , puisqu'on ne

DES (ÎHEVaI^IERS de MALTE. 97

pouvoit plus sauver Bhodés, il netoit pas juste

de sacrifier ce qui restoit de chevaliers au déses- n'ÂuBc*poir du Grand -Maître , et d'un homme qui ne *^='vouloit pas survivre à la perte de sa principauté; quil falloit, malgré lui, sàUver les chevaliers et les hàhitans par une honorable composition.

Ces murmures et de si indignes projets passèrent bientôt jusqu'au Palais. D'Aubusson en fut averti ; il fit âppeller ces chevaliers : et, comme s il ne les eût plus considérés comme religieux de son 0>di%^ Messieurs , leur dit-il, si quelqu'un de «vous ne se trouve pas en sûreté dans la place , « le port n'est pas si étroitement bloqué, que je ne «trouve le moyen de vous en faire sortir. » Prenant ensuite un air rempli de majesté , d'indignation et de colère : w Mais si vous voulez deomeurér avec nous, ajouta-t-il, qu'on ne parle «jamais de composition, ou je vous ferai tous « mourir >» .

Ces paroles foudroyantes couvrirent de honte et de confusion ces chevaliers ; mais , par unr heureux effet ^ elles rappellèrent, dans leur cœur, leurs anciens sentimens dç valeur. Ils délestèrent leur foiblesse; tous lui promirent de Fexpiér par leur sang, ou par celui des infidèles : et ils ne furent pas les derniers à s'exposer, depuis, aux plus grands périls. Il ne falloit pas des hommes moins déterminés pour résister aux attaques continuelles des Turcs. Le hacha faisoit battre la ville, jour et nuit, sana donner de relâche aux assiégés ; mais , comme son principal dessein

gS HISTOIRE DE l'oRDRE

"7 étoit de donner Fassaut du côté de la muraille

PlEHRE 1 w ./.

»*AuBU8- des Juifs , et que le fossé étoit encore profond , ^^' ses soldats, par son ordre, et à la faveur du canon , travaillèrent avec tant d'ardeur et de succès , qu'ils vinrent à bout de le combler : en sorte qu'il sembloit qu'un-escadron de cavalerie pourroit entrer , sans obstacle , dans la ville.

Tout paroissoit disposé pour un assaut : il n'y avoit plus ni fossés, ni murailles, ni tours qui empêchassent les Turcs d'y monter. Mais le bâcha qui appréhendoit encore plus la valè||r héroïque des chevaliers, que les fortifications de l'art, et qui vouloit ménager ses troupes , envaya proposer au Grand-Maître une conférence , dans la vue de le réduire à se rendre , sans attendre les dernières extrémités. Le Grand - Maître , pour avoir le tems de faire de nouveaux retranchemens, ne s'éloigna pas de cette proposition ; la conférence se tint, le lendemain , sur le bord du fossé. Le hacha ne s'y trouva point; mais il y envoya , de sa part , un des principaux officiers de son armée; et le Grand-Maître, de son côté, y députa frère Antoine Gaultier , châtelain de Rhodes (i). L'officier Turc, sans avoir rien de cet air superbe , et des manières hautaines que la puissance formidable de Mahom^ît inspiroit à ses ministres , exhorta les chevaliers à prévenir tous , les malheurs qui suivent la perte d'une place emportée d'assaut. Il dit , au dhâtelain , qu'une vi-

(i)Dopuy, p. 67,

goureuse défense méritoit justement lestime et les louanges mêmes de Fennemi, si on pou- o'AcBoavoit se flatter d'un heureux succès ; mais que *^** la valeur devoit avoir ses bornes; que cétoit moins courage quune fureur téméraire, de se précipiter dans des périls dont on ne pouvoit échapper; quil y avoit même de Tinhumanité dy entraîner un peuple innocent, sous prétexte de le défendre; que les murailles de la ville étoient rasées, les tours abattues, les fossés comblés; que Rhodes, enfin, netoit plus, ou netoit quun amas confus de décombremens et un monceau de cendres, qui ne coûteroit , au plus , au hacha , qu'un assaut de deux heures pour s en rendre le maître. Prenant ensuite des manières radoucies et touchantes, il le conjura de porter le Grand-Maitre et le Conseil à prévenir, par une sage composition , le massacre général des chevaliers et des habitans, le déshonneur des femmes et des filles , et toutes les horreurs inséparables d une place emportée d assaut et Tépée à la main.

Quoique le Grand-Maitre n eût point paru à cette conférence , il n'en étoit pas éloigné (i). Il entendit tout le discours artificieux du Turc ; et ce fut par son ordre que le châtelain de Rhodes lui répondit que le bâcha avoit été mal servi par ses espions, et qu'ils nav oient pas bien reconnu l'état et les forces de la place ; que , si les

(i) Gaoursin , pag. ip.

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Turcs osoient se présenter à Fassaut, ils trouved'Albc*. roieïlt ^ au défaut de la muraille, des fossés, des ^^' retirades et des retranchemcns qui leur coûteroient bien du sang, avant que de s'en être rendus les maîtres; mais que, quand ils n aûroient pas ces obstacles à vaincre , la ville étoit assez forte, tant qu'elle seroit défendue par les chevaliers; qu'ils n'avoient, tous, qu'un même cœur, un même esprit, et pour unique objet, la défense de la foi, et l'honneur et la gloire de leur Ordre ; que des hommes, qui ne craignoient point la mort , étoient plus forts que des murailles et des bastions. C'est ainsi que se termina la conférence; l'envoyé du Turc se retira ^ et fit comprendre , an hacha , qu'il ne falloit point compter sur aucune composition ; et qu'il n'y auroit que la force seule des armes qui décideroit du sort de Rhodes. Le hacha , honteux et irrité d'avoir fait inutiiement une pareille démarche, jura, dans le transport de sa colère, de faire passer tout au fil de l'épée. On aiguisa même , par son ordre , un grand nombre de pieux , pour empaler les chevaliers et les habitans ; il promit le pillage de la ville à ses soldats; et, pour obliger les chevaliers à partager leurs forces, il fit porter, en différens endroits , les échelles et les machines nécessaires pour monter à l'assaut. Mais la véritable attaqué et le principal effort de ses armes , devoit se faire au quartier des Juifs , qui étoit le plus ruiné. Il ne restoit plus de vestige de murailles en cet endroit , comme aous l'avons dit ;

DES CHEVALIERS DE MALTE. lOI

le fossé ëtoit comblé ; et , pour empêcher les che- — — valiers de se retrancher, et même de paroître d^avbd»sur les brèches , plusieurs batteries de canons ^^' tirèrent, pendant un jour et une nuit entière, sans relâche, et enlevoient tout ce qui y paroîssoit. Enfin , le lendemain 27 juillet, un peu après le soleil levé, les Turcs, en bon ordre et avec un grand silence, s avancent , montent sans faire de bruit sur les remparts, et s en rendent les maîtres, sans trouverla moindre résistance. Les Chrétiens qui étoient de garde, pour éviter la furie du c^non qui battoit cet endroit sans relâche , se tenoient au pied d'un talus que les débrisde la muraille avoient fait de leur côté ; et même la plupart , accablés de veilles et de fatigues , étoient alors malheureusement endormis. Les Turcs , £ers de ce premier succès , arborent leurs drapeaux , et se fortifient. Le hacha , surpris agréablement d'un si heureux commencement , fait avancer de nouvelles troupes : le rempart en fut bientôt couvert.

C etoit fait de Rhodes, sans un prompt secours; mais le Grand-Maître , averti du péril que couroit la place, fit déployer, sur le champ, le grand étendard de la religion ; et, se tournant vers des chevaliers qu il avoit retenus auprès de lui, pour marcher aux endroits qui serôiéot les plus pressa : «Allons, Mes Frères, leur dit-il, avec une- «noble audace, combattre pour la foi et pour « la défense de Rhodes , ou nous ensevelir sous ^ses ruines». Il s'avance aussitôt, à grauds pas %

'■■''~"^ à la tête de ses chevaliers, et voit, avec surprise, o'Acbcs. deux mille cinq cents Turcs maîtres de la brèche, SON. jy rempart, de tout le terre -plein qui le bordait (i). Comme les maisons et les rues étoient bien plus basses, on ne pouvoit aller à eux, et monter sur le haut du rempart, que par deux escaliers qu on y avoit pratiqués autrefois , mais qui étoient alors couverts des débris de la muraille. Le Grand-Maître prend une échelle, lappuye lui-même contre ce tas de pierres; et, sans setonner de celles que les ennemis jettoieftt sur lui, monte le premier, une demi-pique à la main; les chevaliers, à son exemple, les uns avec des échelles, et d'autres en gravissant parmi ces décombres, tâchent de le suivre, et de gagner le haut du rempart.

On vit, dans cette occasion, contre ce qui se , pratique ordinairement dans les sièges , les assiégés eux -«mêmes monter à Tassant, et les assaillans , sur la défensive. Ces infidèles repoussent les chevaliers à coups de mousquets, de flèches, ou en roulant sur eux de grosses pierres. Toute la valeur de ces courageux chevaliers fut obligée de céder à une si vigoureuse résistance; et plusieurs demeurèrent écrasés sous le poids des pierres qu'on leur jettoit. Le Grand-Maître, lui-même, fut renversé deux fois; mais, malgré la mort dont il étoit menacé , et qu'il voyoit présente de

(i) Baptîst. Fulgosîus, de dictis factîsque mémorabillhus eoUectaneorum , lib. III, cap.^2, particula penultima.

DES CHEVALIERS DE MALTE. Io3

tous côtés , sans faire attention à deux blessures qu'il venoit de recevoir, il se relève, et à travers le feu continuel de la mousqueterie , des flèches et des pierres^, il remonte courageusement, suivi de ses braves chevaliers, et se jette enfin sur le terre-plein que les Turcs occupoient. Pour lors le combat devint plus égal ; les cbevaliera fondent, lepée à la main, sur les infidèles: bientôt on se mêle de part et d'autre , et , avec une fureur réciproque , tout combat, et tous veulent vaincre, les uns pour conserver leur premier avantage, et les autres, pour regagner un poste d'où dépendoit le salut de la place. Le Grand- Maître se distingua encore plus par sa rare valeur, que par sa dignité : il tua , de sa main , plusieurs officiers des Turcs, et il en précipita d'autres du haut dès murailles.

La victoire commence à se déclarer pour lui : les Turcs plient, et leurs bataillons s'éclaircissent. Le hacha , qui s'en apperçut , fit avancer , aussitôt, pour les soutenir, un corps de janissaires, li.étpit sur les ailes, le sabre à la main , soit pour les animer, soit pour tuer ceux qui reculeroient. Il eut bientôt reconnu le Grand - Maître, moins encore à ses armes dorées , qu'aux grands coups qu'il donnoit. N'ayant pu le faire périr par le poison, comme nous l'avons dit, il engagea plusieurs janissaires, par l'espoir de magnifiques récompenses , à venger , par sa mort , le sang de leurs compagnons. Douze de ses soldats, les plus déterminés, pour le faire périr, se dévouèrent ,

PlERIIC D*AUBL'6-

tox.

Io4 HISTOIRE DE l'ORD^E

pour ainsi dire, à la mort. Ils se iettent aussitôt

Pierre ^ ' •'

SON

p*ArBcs- dans la mêlée , chargent rudement les Chrétiens, les écartent, pénètrent jusqua d'Auhusson, et, malgré les chevaliers qui Fenvironnoient, lui portent plusieurs coups, et lui font, tout-à-la-» fois, cinq grandes blessures, L ardeur dont il étoit animé , Fenipêcha d abord de les sentir : il combattit encore , quelque tems , avec sa valeur ordinaire. Les chevaliers s étant apperçus du sang quil perdoit par ses playes, le conjurèrent de se retirer ; mais ce grand homnie , au lieu de déférer à leurs tendres prières : « Mourons ici , Mes. « chers Frères, leur dit-il, plutôt que de reculer,. V Pouvons-nous jamais mourir plus glorieuse- « ment quç pour la défense de la foi et de notre *f religion » ?

Ces sentimens héroïques, ses blessures, le sang qui en couloit, le désir de le venger, animèrent tellement les chefvaliers et les soldats Chrétiens , que, furieux de leur douleur, et comme des gens qui ne vouloient plus survivre à leur chef, ils s'abandonnent au travers des plus épais bataillons des in^dèles, et en font un horrible carnagiç. Les Turcs , épouvantés de leurs coups , les prennent pour d autres hommes, ou pour quelque chose au-dessus de Thomnie même. Us perdent , avec le courage, lesprit et le jugement: tous prennent la fuite ; et, ds^ns ce désordre et cettQ confusion, ils se tuent, les uns les c^utres, pour s'ouvrir un passage. Les chevaliers profitent de cette consternation; çt, ^on çontens 4 avoir regagné

DES CHEVALIERS DE MALTE. Io5

la brèche , ils en sortent et poursuivent les Turcs. — — —

PlERBE

En vain le bâcha tâche de les rassurer: malgré u^aubusses promesses et ses menaces , tout fuit ; ils l'en- ^^' traînent) lui-ménde, dans cette déroute générale; et il fut trop heureux de trouver un .asyle dans sou camp , d oii il regagna ensuite ses vaisseaux et ses galères, et se rembarqua avec autant de 1 8 août. hoDte que de désespoir. - *

Le Grand -Maître, tout couvert de son sang , ^^* de celui des ennemis, et encore plus couvert de ]g[loire, fut porté dans son Palais où, par les soins des chevaliers, et les vœux de tout son peuple , il recouvra , en peu de tems , sa santé. Dès qu il se trouva en état de marcher , il fut dans leglise de Saint'-Jean rendre grâces, au Dieu des armées, de la victoire qu'il venoit de remporter; et, pojur laisser des monumens durables de sa reconnoissance et de sa piété , il fit construire trois églises en rhonneur de la Sainte- Vierge et des saints patrons de l'Ordre; il fit, dans ces églises, différentes fondations pour prier Dieu , à perpétuité, pour les ânies des chevaliers qui avoient été tués pendant un siège aussi meurtrier. Les chevaliers vivans, et qui s'étoient le plus «signalés, et jus- ' qu'aux moindres soldats, eurent part à ses grâces ; et , pour consoler les paysans et les habitans de la campagne, dont les infidèles avoient ravagé les terres, il leur fit distribuer des grains pour les nourrir jusqu'à 1^ prochaine récolte, et leS' déchargea, pour plusieurs années, des tributs qu'ils payoieut avaqt le siège,

I06 HISTOIRE DE l'oRDRE

Si le Grand-Maître, par sa victoire et sa libë-

Pierre

d'Aubus- ralité , rendit heureux tous les habitans de Rho- ^^' des , Mahomet , au contraire , aux premières nouvelles qu'il eut de la levée du siège, entra dans des foreurs qui faisdient trembler : il vouloit faire étrangler son général , et les principaux officiers de son armée : il n'y en eut aucun qui osât se présenter devant lui. Paléologue se crut bien heureux d'en être quitte pour la perte de sa dignité. Mahomet le relégua à Gallipoli. Après les premiers mouvemens de sa colère , et pour se consoler, en quelque manière, lui-même, il dit tout haut que ses armes n étoient heureuses qu'entre ses mains; et il résolut,, la campagne prochaine , de se mettre à la tête de son armée. Les préparatifs qu'il fit pour cela furent extraordinaires : il assembla jusqu'à trois cents mille hommes; et le rendez -vous général fut dans la Bithynie , province voisine de la Lyçie, où on prétendoit qu'il devoit s'embarquer, pour passer ' dans l'isle de Rhodes. D'autres soupçonnoient qu'un si grand armement regardoit le Soudan d'Egypte ; et ils se fondoient sur ce que le prince Zizim, un de ses'enfans, étoit déjà entré dans la Syrie, par son ordre. Quoiqu'il en soit, Mahomet avoit déjà passé le détroit, et il s'avançoit , à grandes journées, dans la Natolie, lorsqu'un coup du ciel arrêta le cours de ses entreprises. Une violente colique l'emporta , dans une bour- ♦ gade de Bithynie, appellée Teggiar-Tzair. Il

a juillet, mourut le 3 mai de l'an 14815 on porta son

DES Chevaliers de malte. 107

corps à Constantinople , dans une mosquée de

sa fondation : et , quoique ce prince eût conquis d'Aubcs-

deux empires , douze royaumes , près de plus de *"'^-

trois cents villes , l'épitaphe qu'on lui fit , et dont

on prétend qu il avoit donné lui-même le dessein,

ne parla point de ses grandes actions. Co^me

si on les eut comptées pour rien , en comparaison

de ses derniers projets , on se contenta de mettre,

sur son tombeau , neuf ou dix paroles Turques ,

expliquées par celles-ci :

Je me proposais de conquérir Rhodes, et de subju'guerta superbe Italie.

Mahomet , par sa mort , laissa les princes Bajazet et Zizim, ses fils, héritiers d'un si vaste empire. Ils s'y trouvèrent encore trop à Fétroit ; aucun des deux ne voulut entendre parier de partage : l'un et l'autre vouloient régner seuls. Oaoûrsin , historien contemporain , et vice-chancelier de l'Ordre de Saint-Jean, prétend que Bajazet étoit l'aîné. Jaligny, autre historien du même tems , attribue le droit d'ainesse à Zizim : quesTtion assez peu importante parmi une nation guerrière , où les armes avoient presque toujours décidé de la couronne.

Bajazet aimoit l'étude plus que la guerre, et il aimoit îe vin, encore plus que l'étude. Les Turcs lui attribuent une traduction , en leur langue, des ouvrages d'Averroës, célèbre philosophe Arabe, l'ornement de Cordoue où il étoit né.

Zizim, moins voluptueux que son frère, avoit toujours marqué une grande impatience de mar-

Io8 HISTOIRE DE l'oRDRE

"T cher sur les traces de son père, et d'acquérir de

D*AuBC8- la gloire par les armes. On prétend que ces deux *®"- frères ne s etoient vus qu une seule fois.: Maho-* met, jaloux jusqu'à la fureur de la souveraine puissance, les avoit toujours tenus séparés, de peur qu'ils nç s'unissent cootre lui. Lorsque ce prince mourut, Bajazet faisoit sa résidence à Amasie, ville située sur la Mer-Noire, à l'extrémité de la Cappadoce; le séjour de Zizim étoit à Magnésie, ville de la Carie.

Pendant l'éloignement de ces deux frères, les bâchas et les grands officiers de la couronne se partagèrent sur le choix d'un empereur. Chacun prit parti, suivant son intérêt ou son inclination. Mahomet, alors grand->visir ou premier bâcha, , et qui avoit succédé , dans cette charge, à.Misach

Paléologue, avoit plus de penchant pour Zizim. Mais le bâcha Chersiec-Ogli , gendre de Bajazet ,' s'étant emparé des trésors de Mahomet, s'en seiv vit pour gagner les janissaires de la Porte. Achmet-Geduc, autre bâcha, et le plus grand Capitaine qui fût alors parmi les Turcs, étant revenu d'Italie, où il avoit conquis la ville d'Olrante, fit déclarer encore, en faveur de Bajazet, l'armée qu'il commandoit.

On fut surpris que ce général, né soldat, et élevé dans les armes, qui d'ailleurs, du vivant de Mahomet, avoit eu des différends assez vif$ avec Bajazet, l'eût préféré à Zizim, prince plein de valeur. Mais ce fut apparemment par des vues de politique, et par rapport à son intérêt parti-

Pierre

SON

culier : il se flatta que, sous un prince jpeu guerrier, et abtmé dans la débauche, il seroit plus d'ÂubÙsnécessaire et plus considéré que s6us la domina* tien d un sultan , qui voùdroit lùi-méme commander ses armées. Quoiqu'il en soit, le parti de Bajazet, par l'adresse et l'habileté de ceux qui le conduisoient, étant devenu le plus puissant, oh prodama, à Constantinople, ce prince pour souverain ; et, pour ne pas laisser le trône vuide, en son absence, ses partisans le firent remplir, sous son nom , par un de ses enfans, appelle Corcut, jeune prince, qui, quoiqu'à peine âgé de huit ans, ne laissa pas de témoigner beaucoup de répugnance à en descendre, quand, à l'arrivée du sultan, son père, il fut obligé de lui céder sa place.

Zizim, plus éloigné de Constantinople, fut averti plus tard de la mort de Mahomet. Il se mit aussitôt en chemin pour s'y rendre. Mais, ayant appris qu'il avoit été prévenu par son frère, et que cette capitale de Fempire setoit déclarée en sa faveur, il revint sur ses pas, rappellà l'armée qu'il commandoit en Syrie , fit de nouvelles levées de troupes , s'empara de Bursè et de toute la Bithynie, et résolut d'y attendre son ennemi.

Bajazet, pour l'empêcher de se fortifier dans l'Asie, fit marcher aussitôt, contre lui , ses meilleures troupes. Cette armée, pour la plupart^ étoit composée de janissaires et de spahis, c^està-dire, de l'élite de l'infanterie et de la cavalerie Turque ; et il y avoit joint un grand corps de

IIO HISTOIRE DE LOBDRE

rr ^ troupes Européen Des, supérieures en force et

D^AuBcs- en courage aux Asiatiques, la plupart amollies ^^' par les délices du pays. Ce qui rendoit cette armée encore plus redoutable, le vaillant Âchmet, révéré des soldats, en étoit général; et Bajazet, qui lui étoit redevable de la faveur des armées, en lui confiant le commandement général ^ le rendit , tout de nouveau , arbitre de sa fortune et de l'empire.

Achmet, ayant passé le Bosphore, entra dans TAsie et prit le chemin de Burse. Zizim ne trouva pas à. propos de s y enfermer, et de s'y laissef assiéger; il en sortit, marcha droit au-devant des troupes de son frère. On en , vint bientôt aux mains : un grand empire devoit être le prix du victorieux; Zizim, pour l'emporter, fit des prodiges de valeur. Ce prince, le sabre à la, main, chargea tout ce qui se présenta devant lui; le combat fut sanglant et très-opiniâtre de part et d'autre : pn ne faisoit point de quartier ni de prisonniers; et on fut quelque tems sans s'appercevoir de quel côté pencheroit la victoire. Mais Achmet, après avoir laissé jelter aux ennemis tout leur feu, s'étant mis à la tète du corps de réserve, et de troupes fraîches, qui n'a voient point encore combattu, chargea les Asiatiques si brusquement que ces troupes, la plupart composées de nouvelles levées, ne purent soutenir plus long -tems les efforts des Européens. En vain Zizim, pour tâcher de maintenir le combat, revint plusieurs fois à la charge avec ce qu'il

DES CHEVALIERS DE MALTE. Ili

put rallier de sa cavalerie. Les plus braves, et qui, daus ce combat, ne labandonnèrent jamais, o^aubcspérirent , presque tous, à ses côtés. Achmet vint "^^ -» ensuite aisément à bout de Finfanterie : la plupart fut taillée en pièces : ce qui échappa à Tépée du victorieux , chercha son salut dans la fuite ; et la crainte de tomber au pouvoir de Bajazet, réduisit enfin Zizim à prendre le même parti.

A la faveur de la nuit qui survint, il se jetta dans un bois et s y enfonça. Comme la nuit Favoit empêché de connoitre toute la grandeur de sa perte, il se flattoit de rallier, le lendemain, ses troupes, et de tenter, de nouveau, le sort des armes. Mais , n'ayant pu rassembler que quarante cavaliers , et tout le reste ayant été tué ou dissipé, il ne fut plus question que de s éloigner, avec une extrême diligence, d'un endroit qui lui avoit été si malheureux, et qui pouvoit lui devenir encore plus funeste ; le choix d'un asyle ne laissoit pas de Fembarrasser. Parmi ceux qui étoient restés auprès de lui, les uns proposoient FÉgypte^ où régnoit le Soudan Cait-Beï ; d autres vouloient quil eût recours au Caraman, ou au. Grand-»

Maître de Rhodes, tous ennemis déclarés des Turcs, ou jaloux de leur puissance. Zizim se détermina en faveur du Soudan , le plus puissant des trois. Par des routes détournées, il gagna, avec sa petite troupe, la Syrien pénétra dans la Palestine; se rendit à Jérusalem; visita la mosquée, qu'on appelloit le temple de Salomon, où il fit ses prières; et, après avoir traversé les dé«

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Pierre ^^^^ ^® l'Arabie, il arrivA au Caire. Il fut reçu u'AcBis- du souverain avec tous les honneurs et les céré- *^^' montes dus à sa naissance, mais, dans le fond, avec l'indifférence que les princes ont ordinairement pour les malheureux. Cait-Beï ne jugea pas à propos de s'associer à sa mauvaise fortune; et tous ses ofBces se terminèrent à offrir, à Zizim, sa médiation auprès de son frère. Ce prince Tac* cepta, plutôt par complaisance, et pour ne pas paroître la mépriser, que par aucune espérance d'un heureux succès* Le soudant fit partir aussitôt un émir pour Constantiiiople! Pendant son. voyage, Zizim , par dévotion , fit celui de la Mecque; et^ à son retour, il amena, au Caire, sa femme et ses enfans, que le Soudan reçtit avec beaucoup de politesse, et auxquels il promit une constante protection.

L'émir que Cait-Beï avoit envoyé à Constàntinople, n'y fut pas plutôt arrivé, qu'il entama sa négociation. Bajazet^ par le conseil d'Achmet, son premier ministre, et pour amuser Zizim, fit dire, au Soudan d'Egypte, qu'il donneroit volontiers, à son frère, une province dans l'Asie. Cait- Beï eut bien souhaité ^ pour affoiblir cet einpire^ qu'il y eût eu un peu plus de proportion dans cd partage; mais comme, après tout, Bajazet étoit maître de l'einpire entier, et que, dans ce traité y il prétendoit donner la loi , le Soudan , indifférent, comme la plupart des médiateurs, sur les intérêts de Zizim, fut d'avis qu'il acceptât la proposition de son frère ; et il lui représenta qu'une

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grande province, en toute souveraineté, étoît préférable à une guerre dont le succès étoit incer- D'ÂrBultain. Zizim, qui aspiroit à lempire, et qui, par "^"* son courage et son ambition, s en trou voit plus digne que son frère, rejetta ces offres avec fierté* D'ailleurs il vit bien qu on ne cherchoit qu a le jetter dans un labyrinthe de négociations pleines de supercheries, et dont il ne ver roit jamais la fin. Il répondit donc, au Soudan, que de si hautes prétentions de part et d'autre, et un démêlé de cette importance, ne pouvoient se décider que par la force des armes, et Fépée à la main.

Mais, ne/ voyant pas ce prince dans la disposition d'armer en sa faveur, il se contenta de lui recommander sa femme et ses enfans; et il se retira auprès du Caraman, prince de Cilicie, dans lequel il crut trouver plus de générosité et de résolution , et qui lui avoit même envoyé offrir, jusqu'en Egypte, le secours de ses armes , et de joindre leurs forces contre Bajazet. Mahomet avoit enlevé, à ce prince, la Cappadoce, et cette partie de la Gilicie voisine du Mont Taurus. Zizim, s'étant rendu auprès de lui, lui promit , sous les sermens les plus solemnels , de lui rendre ces provinces, si, par le secours de ses armes, U pouvoit monter sur le trône. Ces deux princes, dans une entrevue , se jurèrent une fidélité inviolable; le Caraman arma aussitôt, de- 'manda du secours à ses alliés et à ses voisins. Le Grand-Maître, qui étoit du nombre, lui envoya cinq galères chargées de soldats et d'artillerie ^^

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— pour tenir la mer et défendre les côtes de son d'Âdbls- p2tys; et le Caraman tira, en même tems, diffésow. jpens secours de plusieurs petits princes Mahométans, qui entrèrent dans la même ligue contre une puissance qui sembloit vouloir engloutir toutes les autres.

Ces princes, ayant joint leurs troupes avant qu Achmet eût tiré les siennes de leurs quartiers d'hyver , s'avancèrent jusques dans «la plaine de Laranda , à Fextrêmité de la Gappadoce. Bajazet fut surpris en apprenant que son frère étoit , revenu d'Egypte, pour lui disputer, de nouveau, lempire. Il y alloit de sa couronne , et même de sa vie, de s'opposer à ses efforts. Achmet, à la vérité , était à la tête d'un grand corps de troupes , capable de combattre les ennemis ; mais la défiance , si naturelle aux hommes foibles , lui fit craindre que ce général ne se laissât séduire par son frère ; d'ailleurs ses ministres, jaloux de la gloire que le visir acquerroit dans cette guerre , représentèrent, à ce prince ^ que , dans une querelle qui lui étoit personnelle et si importante, les soldats auroient. mauvaise opinion de sa valeur, s'il ne se montroit pas à la tête de ses armées. Ces motifs le déterminèrent à passer le Bosphore : il entra dans l'Asie^ Son armée étoit composée de cent mille hommes : Achmet n'en avoit guères moins. Après qu'il eut joint le sultan., ce prince voulut faire la revue de toutes ses trpupes .: Achmet parut le premiier ; mais , au lieu de porter sou épée ou cimeterre à son côté ,

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im^azet , s'étant apperçu qu'il lavoit attaché au potiimeau de la selle de son cheval, lui cria : d^aubus- « Mon protecteur, tu te souviens de loin; oublie « les fautes de ma jeunesse ; remets ton épée à « ton côté, et t'en sers, avec ta valeur ordinaire, « contre nos ennemis ».

Pour l'intelligence de ce fait particulier, il faut se souvenir de tout ce que nous avons dit de la guerre que Mahomet II avoit portée en Perse.

Bajazet , encore jeune , l'y avoit suivi ; et il avoit même un eommandement particulier sur un corps de troupes. Le sultan , son père , qui n étoit pas prévenu en faveur de sa capacité , ni de sa valeur, quelques heures avant de livrer bataille, ordonna à Achmet de visiter la lig^ne où commandoit Bajazet, et de voir si la troupe étoit rangée en ordre de combat. Mais cet officier n'y ayant trouvé que de la confusion , il ne put s'empêcher de lui en faire des reproches assez aigres : • « Est-ce ainsi , Seigneur, lui dît ce vieux guerrier, « qu'un prince qui veut vaincre , doit ranger ses « soldats » ? Bajazet, outré de ces reproches , lui dit qu'il le feroit, un jour, repentir de son insolence. « Et que me feras - tu ? répartit le fier « Achmet; je jure, par l'âme de mon père, que « si tu parviens , un jour, à l'empire, je ne cein- « drai jamais d'épée à mon côté pour ton serf" vice». *

Tel fut l'événement qui donna lieu à Achmet de paroître, dans la revue, avec son épée attachée au pommeau de la selle de son cheval. Mais Ba-

Il6 HISTOIRE P£ l'ordre

jazet avoit trop besoin de sa valeur et de son

p'AuBcs- expérience, pour ne pas tâcher de lui faire bu*- ^ ^^' blier ce petit démêlé. La paix entre le prince et son général fut bientôt faite : on ne songea plus qu'à aller chercher les ennemis. On prétend que le général de Bajazet défit Zizim dans une seconde bataille : quelques auteurs rapportent que les alliés , trop inférieurs en troupes pour tenir la campagne, à l'arrivée de Bajazet, se retirèrent dans les détroits du Mont Taurus.

Ce prince, au désespoir que son frère lui eût échappé , pour le surprendre , lui envoya faire de nouvelles propositions; et, aux offres qu'il lui avoit déjà faites d'une province en toute souveraineté , il ajouta une pension de deux cent mille écus d'or, somme excessive pour le tems : « J'ai besoin dun empire, répondit fièrement Zizim à l'envoyé de son frère , et non pas d'argent n . D'ailleurs , ce prince n'eut garde de se laisser éblouir par ces propositions ; d'autant plus qu'en mêmetems qu'il lui faisoit témoigner l'envie qu'il avoit de bien vivre avec lui , il s'apperçut qu'Achmet semparoit, insensiblement, de tous les détroits des montagnes , et tâchoit de lui en fermer les issues. Le Caraman lui fit connoitre, s'ils restoient plus long-tems en cet endroit, le péril où ils alloient être exposés ; l'un et l'autre n'ayant pas des Arces suffisantes pour les opposer à celles de Bajazet, ils convinrent, en attendant que ce prince eût repris le chemin de Constantinople , de disperser leurs troupes, qui ne serviroient

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qua les faire suivre, et de se retirer, l'un et

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Tautfe , dans des endroits où ils fussent en su- d'Aubusreté , soit par leur propre obscurité , ou par la ■^"* puissance du prince auprès duquel ils se retireroient.

Le premier projet de Zizim étoit de se cacher avec peu de personnes dans les endroits les plus enfoncés de ces monta{][nes. Le Caraman fut d un autre avis : il lui dit qu il ne seroit peut-être pas encore assez en sûreté dans une caverne contre, les recherches de son frère ; qu'il avoit même intérêt, pour conserver ses partisans secrets, quon le crût en vie, et toujours xlans la disposition de revenir disputer Fempire : et il fut d'avis qu'il eût recours au Grand-Maître de Rhodes; qu'il seroit plus sûrement dans ses États et avec plus de dignité; et que , par le moyen même des chevaliers qui couroient toutes les mers de l'Asie, il seroit instruit de tout ce qui se passoit à Cons- , tantinople, et dans tout l'Orient.

Zizim suivit ce conseil , et dépêcha, au Grand- Maitrç, un des seigneurs qui s'étoient attachés à sa personne et à sa fortune , pour lui demander un asyle. Mais cet envoyé fut arrêté par un parti de Bajazet ; et ce prince vit , par les lettres de son frère, le dessein qu'il avoit formé de se retirer parmi les Chrétiens. Il fit aussitôt quelques détachemens pour forcer le prince , son frère , dans les défilés où il étoit retiré ; et , en même*tems, il en fit partir d'autres , pour lui fermer tous les passages qui pourroient le conduire à quelque port

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"T; de la Lycie. Il se flattoit de le tenir enfermé, et

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u'AuBus- qu'il ne pourroit lui échapper ; mais Zizim ne soH. voyant point revenir son premier courrier, en dépêcha à Rhodes deux autres, chargés pareillelement de demander, au Grand-Maître, une retraite dans ses États , avec un sauf-conduit qui lui en assurât l'entrée et la sortie , en toute liberté. Ce prince quitta ensuite le Mpnt Taurus ; et, sous la conduite du Garaman qui lui servoit de guide, il s approcha des côtes de la mer, pour attendre la réponse de Rhodes. Le Grand-Maître , de concert avec le Conseil , et après de mûres réflexions , crût quil'étoitde l'honneur et même de l'intérêt de l'Ordre, de ne pas refuser un asyle à un si grand prince. Une escadre de vaisseaux fut aussitôt commandée, pour l'aller recevoir; et dom Alvare de Zuniga , grand-prieur de Castille, fut chargé de cette commission , et du sauf-conduit qui âvoit été dressé dans la forme que les ambassadeurs de Zizîm l'avoient demandé.

Ce commandant mit à la voile en mème-tems que Zizim et le Garaman, qui, se voyant poursuivis par les spahis , résolurent de se séparer , après s'être tendrement embrassés, et s'être juré une amitié inviolable. Le Garaman se rejetta dans les montagnes , d'où il reprit le chemin de quelques places qui lui restoient. Le prince Turc attendoit, au bord de la mer, des nouvelles de Rhodes; mais, voyant approcher lin escadron de spahis , il se jetta dans une barque que le Garaman , de peur de surprise, avoit toujours te-

nue prête, et qui étoit cachée derrière uû ro- ^

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A peine Zizini avoit quitté le rivage , qu'il vit •*^^paroître cette troupe de spahis qui ne 1 avoient manqué que de quelques momens. Le prince , se voyant en sûreté, fit arrêter sa barque; et> prenant son arc, il leur décocha une flèche à laquelle étoit attachée une lettre adressée à son frère , et conçue à-peu-près en ces termes :

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